Zlatan ou la dictature des ressources rares face aux nouvelles réalités économiques

05/03/2013, classé dans

La monnaie est l’expression de la rareté de toutes les ressources. Elle en permet l’allocation et la valorisation.

Si un joueur comme Zlatan Ibrahimovic reçoit 14 million d’euros de salaire, il le doit à son talent et à sa rareté d’autant plus qu’il ne peut se démultiplier à la différence d’un bien industriel. Pour en obtenir l’usage exclusif, il faut y mettre le prix. Le principe de rareté impose ses règles à la société comme au système économique et social. L’économie de marché a gagné la bataille par rapport à l’économie planifiée par sa capacité à gérer avec plus d’efficience le principe de rareté.

Comme la concurrence pure et parfaite est une illusion théorique, l’économie de marché peut s’accompagner de phénomènes jugés en tant que tels irrationnels. Un bien rare et pouvant donner un avantage déterminant génère un effet de rente qui peut être spéculatif. Celui qui dispose de capitaux suffisants a tout intérêt à priver ses concurrents du bénéfice d’un joueur d’exception. Ce dernier convaincu de sa rareté a évidemment intérêt à monnayer au mieux ses qualités. Dans une économie à fortes liquidités en relation avec des excédents commerciaux et une politique monétaire accommodante, cette pratique est d’autant plus fréquente. Le pétrole n’est pas en soi rare aujourd’hui mais il pourrait l’être demain. Par ailleurs, des acteurs comme la Chine ont de quoi payer un prix élevé en contrepartie d’un approvisionnement assuré. Une telle situation ne peut que favoriser l’émergence de rentes sans rapport avec les prix de production. Le prix ne traduit pas des coûts de production mais l’état d’un marché et le fait qu’il soit difficile de trouver rapidement de nouveaux gisements comme de nouveaux joueurs et de les exploiter à un prix compétitif.

Dans les manuels économiques d’hier, il était admis que des biens dits collectifs échappent à la monétisation et à la notion de propriété. Dans cette catégorie, figurent l’air, les océans. Ces biens ne donnent pas lieu à valorisation car ils sont jugés abondants. Il est à noter que l’eau naturelle est de moins en moins un bien collectif. De même, les Etats tentent de mettre la main sur les mers et les océans pour préempter les ressources qu’ils contiennent. L’air est lui-même entré dans un processus de prix avec les quotas de CO2. Qu’en serait-il demain si l’oxygène venait à manquer ?

La monnaie, en tant qu’étalon, permet de définir un rang d’accès aux biens et services. La monnaie comme actif permet de restreindre la consommation à travers la coercition des besoins.

Elle est déclarée morale car elle repose sur le principe que son acquisition suppose logiquement un effort, un travail porteur de progrès, porteur d’amélioration de la situation pour la collectivité. Elle devient immorale quand son acquisition échappe à l’entendement ou résulte de comportements déviants. La monnaie rend possible les échanges par économies d’information. Avant la monnaie, il y avait le troc. Or ce dernier ne garantit pas l’égalité de traitement des acteurs et surtout limite la multiplication des échanges qui est une source d’avantages comparatifs. La monnaie dont la valeur est fixée par une autorité supérieure offre la sécurité et la fluidité.

La dématérialisation progressive de la monnaie a concrétisé ce processus. Il n’est plus besoin d’avoir des pièces, ni même de chèques, ni même de cartes pour régler un achat.

La monnaie repose sur la confiance et sur l’idée qu’elle doit aboutir à une allocation optimale des ressources, des biens, des prestations… L’instauration de l’euro a été marquée par un mouvement de défiance quand les consommateurs ont pensé qu’à travers la conversion, certains acteurs économiques avaient augmenté leurs prix. De même, aujourd’hui, la défiance est de retour quand la monnaie unique est accusée de générer la récession ou pour les Allemands qu’elle a permis à certains Européens du Sud d’accroître, sur leur dos, leur niveau de richesse.

Trop de monnaie corrompt la grille des valeurs en cassant les références tout en ne résolvant pas la question de la rareté des ressources. Certes, l’expansion monétaire peut inciter à produire. Néanmoins, d’expérience, elle génère surtout un accroissement de la consommation et des bulles spéculatives. De la découverte de l’or des Amérique à aujourd’hui, la facilité monétaire ne s’est jamais bien finie.

Le jeu de la monnaie et des circuits économiques aboutissent-ils à l’enrichissement toujours plus important d’une caste réduite de la population. La concentration des richesses est-elle inévitable comme le prétend Marx. La crise actuelle, le déclin de la productivité, le chômage croissant semblent donner raison à Marx et à Malthus. La loi des rendements décroissants aboutirait à la paupérisation d’une part croissante de la population. Pour dégager des gains de productivité, les entreprises ont été contraintes de délocaliser leur production en ayant recours à des salariés moins chers mettant de fait les salariés des pays dits développés au chômage. La protection sociale a permis d’éviter un temps les conséquences des délocalisations mais au prix d’un endettement devenu aujourd’hui insupportable. Chez Marx, le processus aboutit à une paupérisation croissante et non à une remise à niveau des niveaux de production et de consommation. Chez les classiques, l’accent est mis sur la restauration d’un équilibre stable qui prend en compte le niveau de productivité, le niveau des coûts de production et le niveau de la demande quand Marx place au cœur de son analyse la baisse des rendements et donc de fait un épuisement inéluctable du système capitaliste. La sortie du sous-développement de nombreux pays, le recul de la famine à l’échelle mondiale semblent lui donner tort. Le renouveau de son analyse est « eurocentrée » et ne correspond pas à la donne de l’économie mondiale.

Il n’en demeure pas moins que la concentration des richesses s’est accrue pour la frange la plus extrême de la population qui a profité de la mondialisation, des rentes de situation et du phénomène de rareté. Le système économique de ces soixante dernières années a abouti à accélérer les flux de circulation de l’argent en favorisant par tous les moyens la consommation. Le développement du crédit à la consommation et les abonnements qui sont des consommations contraintes et récurrentes ont contribué à ce mouvement. Il permet un retour de plus en plus rapide de l’argent du travail dans les mains des producteurs ou actionnaires qui peuvent le réinjecter sous forme d’investissements directs ou indirects ou sous forme de consommation.

La concentration des richesses est inhérente au système. L’accumulation de capitaux contribue à s’autoalimenter. Un bon gestionnaire ou un chef d’entreprise averti doit logiquement mettre moins de temps passer de un à deux milliards d’euros de chiffres d’affaires que pour gagner son premier milliards d’euros. Plusieurs facteurs peuvent modifier cette tendance. L’arrivée d’un nombre croissant de concurrents, les erreurs de gestion, la dégradation de l’image, la dégénérescence d’un marché et les prélèvements obligatoires peuvent entraîner pour une entreprise l’arrêt de l’accumulation de richesses. Microsoft qui, durant des années, a bénéficié d’une rente de situation et a dégagé des bénéfices très importants a vu son modèle remis en cause du fait du développement de Google ou de Facebook. Sans fluidité, sans remise en cause des positions acquises, la loi marxiste se vérifie.

La monnaie monopole de la puissance publique et facteur de coercition économique, a-t-elle vécue ?

Internet permet la création de communautés internationales sans frontières. Facebook compte aujourd’hui un milliard d’habitants. Le système est aujourd’hui majoritairement ludique et peu monétisé ce qui pose la question de la réelle rentabilité de facebook.

A terme, il est fort possible de multiplier les liens économiques à l’intérieur de la communauté sans pour autant passer par le biais d’une monnaie nationale. La vente de services ou de prestations pourrait donner lieu à une tarification interne avec un étalon autre que l’euro, le dollar ou le yen.

Les communautés Internet sont sources de création de valeurs qui ne sont pas encore complètement monétisés. Le fait de créer du buz sur des pages commerciales, de commenter, de publier sur son mur des pages d’entreprises, de groupes de musiques augmentent leur valeur, leur notoriété.

La monnaie comme symbole d’un Etat est peut-être amenée à disparaître ou d’être mise en concurrence avec des monnaies privées. Ce n’est pas nouveau. Le système des points cadeaux, des miles avec les cartes des compagnies aériennes ne sont que des monnaies parallèles.

A titre d’exemple, facebook pourrait promouvoir une monnaie interne, le « fb » ou les « I like » qui pourraient rémunérer des services entre les membres voire à concrétiser la vente et l’achat de biens. La question clef serait de savoir quelle autorité aurait la capacité d’émettre cette monnaie et de la réguler. Avec les miles d’Air France, c’est la compagnie aérienne qui est émettrice, la quantité de monnaie est fonction des voyages effectués par les clients. Sur facebook, il faudrait déterminer les quantités et la répartition. Pourrait-il y avoir plusieurs émetteurs et une concurrence au sein de l’émission monétaire ?

La monétisation des échanges suppose l’introduction de garanties et le développement de banques. Ebay ou Amazon ont développé des mécanismes de garanties des échanges et une sécurisation des paiements avec paypal. Les activités bancaires et assurantielles sont indispensables même dans les modes parallèles. Il faudra tenir es comptes et éviter les vols et les usurpations.

La réussite de ces monnaies parallèles repose sur leur reconnaissance, leur universalité en donnant la possibilité d’accéder à un nombre important de biens et de services, sur la sécurité et donc sur la confiance. Elles doivent remplir les attributs de la monnaie : unités de compte, intermédiaire d’échanges et réserve de valeurs. Il faut qu’entre émetteurs et acquéreurs, une relation de confiance s’établisse avec comme principe une relative neutralité et surtout une garantie de pérennité ce qui peut faire défaut dans les communautés Internet.

L’émission de monnaies parallèles à l’échelle internationale constituerait pour les Etats un défi. En effet, se poserait la question de la taxation et de la localisation des fortunes virtuelles. Un tel scénario pourrait amener à la déliquescence des nations dans le sens traditionnel du terme. Néanmoins, en conservant le monopole de coercition réglementaire et le monopole de la violence légitime, les nations ont les moyens de retarder leur affaiblissement.

Dans ce scénario de construction d’un système capitaliste à partir d’une communauté Internet, la répartition des ressources a toutes les chances de suivre les mêmes lois de la rareté que celles en vigueur pour l’économie physique. Aujourd’hui, déjà, certains Internautes sont rémunérés par les flux qu’ils peuvent générer du fait de leur notoriété. De plus en plus d’entreprises utilisent des people pour effectuer du placement de produits. Des profils disposant d’un grand nombre d’amis mettent en avant des pages commerciales en contrepartie d’une rémunération. Cette monétisation ne peut aboutir qu’à une concentration progressive des richesses potentielles sur les communautés, les leaders captant une part croissante des revenus distribués par effet croissant de reconnaissance.

La notion de concurrence et de transparence sont absolument nécessaires pour éviter la concentration des fortunes. Les crises comme les guerres permettent une remise à plat des situations acquises. Après la seconde guerre mondiale, le patrimoine des Français s’élevait à quelques mois de revenus ce qui rendait la prise de risques possibles tout comme les gains. Aujourd’hui, avec huit années de revenus logés sous forme d’actifs immobiliers et financiers, la prudence l’emporte. Les accès aux marchés sont coûteux car les entraves sont importantes. Dans les années 90, Internet avait permis de débloquer le jeu économique surtout aux Etats-Unis. L’Europe de tempérament très axée sur le patrimonial n’a pas que peu profité des nouvelles technologies.

La solution pour dégeler la vieille Europe serait de taxer fortement le capital pour modifier les comportements ; d’autres préfèrent s’attaquer aux revenus en essayant de niveler l’impact des phénomènes de rentes et de rareté. Le risque est évidemment de se faire déborder par les délocalisations, les expatriations et les nouveaux comportements de consommation et de production. Le développement des imprimantes 3 D qui ouvre la voie à l’industrie 2.0 peut modifier toute l’organisation industrielle. En effet après le fordisme, nous passerions à la conception personnalisée. A partir de plans 3D, chacun serait libre de produire ses biens de consommation. Chaussures, vêtements, jouets, équipements divers et variés, pourraient être ainsi fabriquées. Cette révolution remettrait en cause tout à la fois de nombreuses activités et circuits de distribution ainsi que la notion de droits propriétés. Après la musique, le livre, ce serait autour des biens industriels de connaître une révolution de grande nature. Une telle révolution remettrait en cause la notion de rareté et d’accès aux marchés à supposer que le coût des imprimantes 3 D ne soient pas prohibitifs. Il faut également corréler cette mutation avec celle du passage d’une société de l’acquisition à celle de l’usage. De plus en plus, nous devenons des loueurs de services et non des acheteurs de biens physiques. L’utilisateur d’Autolib ou de Vélib à Paris achète un droit d’utilisation d’une voiture ou d’un vélo durant un temps déterminé. Ce processus de partage se développe à grande vitesse. Néanmoins, ce recours à la location n’est pas sans lien avec la rareté. L’acquisition étant devenu économiquement irrationnel car très coûteux, les consommateurs optent pour la location ou le partage. L’encombrement des rues parisiennes impose d’avoir moins de voitures et de se les partager. Le principe de rareté demeure, seule sa traduction évolue.

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