Quand l’absence de pédagogie peut tourner en horreurs économiques

22/03/2011, classé dans

Depuis 2008, l’économie mondiale est mise sous tension. La crise boursière et financière s’est transformé en récession, la plus sévère que nous ayons connue depuis la grande crise de 1929.

Par des actions coordonnées des différents Etats, la crise a été jugulée en 2010 mais de nombreux déséquilibres persistent dont un excès d’offre de travail se traduisant par un taux de chômage élevé au sein des vieux pays industrialisés.

Le retour de la croissance, aussi ténue soit-elle, a conduit les gouvernements a considéré que le pire était derrière nous, oubliant pris par l’exigence du court terme, que les déséquilibres demeuraient.

Plus grave, pour expliquer la crise et nos déboires, le recours au bouc émissaire a permis d’occulter la profondeur des problèmes.

Ainsi, les Américains avec les subprimes ont été accusés d’avoir déclenché la crise ; les banquiers du monde ont été montrés du doigt car ils se sont enrichis sur le dos des classes moyennes et des revenus modestes. Ils ont eu de plus l’outrecuidance d’avoir bénéficié de prêts des Etats, c’est-à-dire de nos impôts pour les sauver d’un naufrage dont étaient responsables.

Egalement accusé, les pays émergents et la Chine qui en nous inondant de produits à bas coûts tueraient l’emploi. De plus, en osant se développer, ces pays favorisent la hausse des cours des matières premières et de l’énergie.

Enfin, après les Américains, les Chinois, la faute de nos malheurs économiques, sociaux, psychologiques proviendraient de l’arrivée d’immigrés en grand nombre qui seraient responsables de voler nos emplois, nos allocations et nos maisons.

Les relents des années trente hantent les vieux pays européens et aussi un peu les Etats-Unis. Les tentations protectionnistes refont surface.

Les leçons de l’après Seconde Guerre Mondiale semblent oublier par les citoyens et par ceux censés les orienter.

Depuis deux ans, il y a un véritable déficit pédagogique permettant aux contre-vérités de s’imposer et aux fantasmes de prospérer.

Si en 2007, l’économie mondiale a failli imploser, c’est en raison d’une surchauffe liée à un achat à crédit de la croissance. Les Etats-Unis en ayant recours à l’endettement privé et les pays européens avec le maintien de déficits publics, aidés en cela par une politique monétaire accommodante, ont tenté de masquer l’affaiblissement des gains de productivité. Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, les importations des pays émergents ont contribué à la croissance occidentale, les consommateurs profitent de biens à prix inférieur.

Les tensions sur les prix des matières premières liées au décollage longtemps souhaité des pays dits émergents ont conduit les Banques centrales à durcir leur politique. Ce changement et des pratiques bancaires et financières peu transparentes ont mis le feu à des bulles spéculatives et ont eu raison de la croissance virtuelle.

Les plans d’aide au secteur bancaire décidés par tous les Etats n’avaient pas vocation à remplir les poches de banquiers indélicats mais bien à éviter l’arrêt net de l’économie. Les banques en 2009 refusaient de se prêter entre elles tant le niveau de défiance était élevé. Les grandes entreprises comme Renault n’arrivaient plus à obtenir de prêts à court terme pour payer leurs salariés. La crise de 2009 a cassé nette l’expansion car le carburant monétaire est venu à manquer très rapidement. A ce titre, le recul du commerce international a été fort et immédiat. Il était indispensable d’assurer la liquidité. Fallait-il être plus sévère avec les apprentis sorciers de la finance ? Peut-être. Fallait-il nationaliser ? Cela a été fait dans certains cas. Fallait-il revoir les modes de rémunération des traders et des dirigeants ? Peut-être et à ce titre, l’économiste Robert Reich, l’ancien secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton le propose. Mais il y avait urgence en 2009. Ce que l’on peut vraiment regretter, c’est qu’une fois la crise passée, les réformes visant à mieux réguler, à mieux contrôler aient été lentes à se mettre en place et surtout qu’elles n’aient pas donné lieu à explication.

Face au chômage, certains en appellent au protectionnisme. Ce serait une erreur historique. Le libre échange construit depuis 1945 est le moteur de notre croissance. Contrairement aux idées reçues, la mondialisation n’est pas destructrice d’emplois. De nombreuses études, citées notamment pas Robert Reich dans son dernier ouvrage, « le jour d’après », le prouvent. Ce n’est pas parce qu’un pays produit moins cher que nous des produits que nous sommes voués à être rayés de la carte économique. Au nom de la thèse des avantages comparatifs, même un pays moins compétitif peut continuer à exporter. Surtout, la mondialisation est le catalyseur de la croissance. Ce ne sont pas les pays occidentaux, vieillissants et suréquipés qui peuvent alimenter la croissance. Les Trente Glorieuses d’après guerre n’ont rien eu d’exceptionnelles. La France, les pays d’Europe ont retrouvé, en 1970, leur niveau d’avant la première guerre mondiale en ce qui concerne leur poids dans les échanges commerciaux ; ils avaient en grande partie rattrapé leur retard sur les Etats-Unis et effacé les un demi-siècle de déclin et de guerres.

En refusant le protectionnisme, en adhérant à la mondialisation et non en la subissant, nous pouvons comme le prétendent avec intelligence Karine Berger et Valérie Rabault dans leur ouvrage « Les Trente Glorieuses sont devant nous » connaître à nouveau une croissance forte et durable.

Autre hérésie entendue au bistrot du commerce et ailleurs, « la France doit sortir de l’euro ». Est-ce que l’euro est trop fort ou trop faible. C’est l’éternelle question. A regarder le niveau des exportations allemandes, il faut croire que le sujet n’en est pas un d’autant plus que la France exporte majoritairement ses produits dans la zone euro. A défaut d’avoir l’euro, justement notre pays devrait faire face à des variations de sa monnaie au sein de sa zone d’échanges. Bien évidemment, les tenants de la dévaluation en seraient heureux en cas de dépréciation. Mais, il ne faut pas oublier qu’une dévaluation, c’est avant tout un appauvrissement qui peut être compensée que par un surcroit de croissance. Quand la France a eu recours aux dévaluations, il y avait bien souvent à la clef des plans de rigueur pour permettre d’améliorer la compétitivité. La dévaluation a pour conséquence le renchérissement des biens importés et, en premier lieu, des matières premières et de l’énergie. La dévaluation est une source d’inflation qu’il faut corriger en durcissant la politique monétaire.

La fin de l’euro serait pour les finances publiques un désastre compte tenu de l’impact sur les taux d’intérêt et de la dépréciation de la monnaie. Le risque de banqueroute ne serait pas négligeable.

L’euro serait aux dires de quelques économistes ne serait pas économiquement viable car la zone économique qu’il recouvre ne serait pas optimale. Du fait de la faible mobilité du facteur travail et de l’inexistence de mécanismes de solidarité entre les différentes régions, les ajustements ne peuvent être que brutaux et aboutir à la mise en œuvre de politiques anti-communautaires. Le chômage et l’envolée des taux d’intérêt sur les titres d’Etat comme en Grèce ou en Irlande en seraient la meilleure preuve tout comme les politiques de dumping fiscal adoptées par certains pays. Ces arguments sont en partie fondés mais ils doivent surtout inciter les Etats membres à créer des instruments de coopération et de gestion des crises évitant de tels comportements nuisibles pour l’ensemble des Etats membres. Si la zone n’est pas optimale, ce n’est pas une raison pour essayer de la rendre justement plus optimal sachant que le prix de sa disparition serait sans commune mesure avec celui d’une plus grande optimisation.

La crise n’est pas terminée ou du moins nous ne sommes pas sortis d’une période d’ajustements. En deux cents ans, la révolution économique n’en finit pas de transformer notre vie quotidienne. La circulation des hommes, des biens, des capitaux et des informations s’est accéléré tout comme la production des biens. Ce processus s’effectue avec une progression de la population mondiale inimaginable il y a un siècle. L’augmentation du nombre humains est créateur de richesses contrairement aux thèses de Malthus et d’autant plus que cette création repose de moins en moins sur des valeurs physiques mais sur de l’immatériel.

L’Europe face à ce monde en pleine évolution ne croit plus à l’expansion. Elle refuse l’histoire et même son passé ainsi que ses valeurs. Le débat sur l’immigration est symptomatique de l’état d’esprit de l’Europe et de la France en particulier. L’Europe est vieillissante. La population a commencé à diminuer dans plusieurs Etats ; Or, il y a un lien entre croissance et démographie. Elle est aussi sous-peuplé au regard de ses capacités agricoles et de l’espace. De ce fait, il faut accepter d’être une terre d’accueil au nom de nos propres intérêts.

Il est stupéfiant de vilipender une part de notre population au nom de préjugés que nous condamnons quand ils se manifestent à l’étranger. Après avoir fait appel à leurs parents et grands-parents pour reconstruire notre pays dévasté après la seconde guerre mondiale, nous considérons les enfants de deuxième ou de troisième générations nés français, vivant en France comme indignes de notre pays. En vertu du fait qu’une extrême minorité d’entre eux seraient mal intégrés, une partie de notre population serait jugée suspecte.

Il y a bien évidemment un problème des banlieues lié à un urbanisme inadapté, à la création de cités dortoirs séparés des lieux de travail. L’absence de tissu urbain avec des commerces, des artisans, des TPE et des PME expliquent que des quartiers entiers se transforment en zone de non-droits. La réhabilitation des HLM ne suffira pas. Il faut recréer des vraies villes avec des espaces de vie sociale et économique. L’ENA n’aurait pas du être décentralisée de Paris à Strasbourg (centre ville) mais en banlieue. Il ne serait pas illogique que des ministères soient installés au nom de la réduction des coûts fonciers à Saint Denis, à Evry ou à Sarcelles.

La non intégration sociale d’enfants de la deuxième et troisième générations n’est pas un fantasme. Il fallu attendre 2007 pour qu’un black présente le journal télévisé. Sinon combien d’enfants d’origine magrébine dans les directions des entreprises françaises ? Combien d’élus sont-ils noirs ou musulmans ? Tout comme la parité reste un combat permanent, celui de l’intégration des enfants et petits enfants d’immigrés reste un chantier. Si la question de la formation se pose, c’est que l’école a échoué. Il apparaît surprenant que dans des établissements fréquentés par des enfants d’origine modeste, un effort en termes de professeurs et de moyens ne soit pas accompli. Quand les structures familiales sont absentes ou défaillantes, quand la vie de quartier se résume à des tours délabrés, il faut bien que la puissance publique prenne le relais.

Les entreprises ont également de déceler les nouveaux talents. Dans les années 60, il n’était pas rare que face à la pénurie d’ingénieurs, les sociétés financent les cours du soir de leurs meilleurs employés afin qu’ils puissent passer des examens et progresser dans la hiérarchie. Il serait utile de reprendre ces pratiques en permettant à ceux qui n’ont pu accéder aux grandes écoles d’avoir une seconde chance.

La France ne réussit économiquement qu’avec une feuille de route tracée. Ce fut le cas sous la 4ème République qui échoua sur la question de la décolonisation mais qui fut un succès au niveau de la reconstruction grâce à l’appui notamment des américains. Ce fut le cas également au début de la 5ème République avec un mélange étonnant de libéralisme (Plan Rueff/Pinay) et de planification. Aujourd’hui, il n’y plus de ligne tracée au sol, plus d’horizon. Face à ce vide, la tentation communautariste et celle du repli sur soi deviennent les balises de la vie politique et sociale.

Les pouvoirs publics ne doivent pas abandonner le débat du sens. Il est étonnant que dans une société qui réclame de la transparence, la politique soit encore l’espace du mensonge, du faux-semblant.

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