Le signe de Dieu (1999)

02/11/2004, classé dans
Le signe de Dieu

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sommaire

Tableau 1er : Philos et la naissance de Jésus Page 3
Tableau 2 : Philos et les anges intellos Page 9
Tableau 3 : le grand entretien Page 16
Tableau 4 : la mission Page 24
Tableau 5 : France, Terre d’accueil Page 30
Tableau 6 : Philos entre essence et existence Page 35
Tableau 7 : dépression en pleine église Page 43
Tableau 8 : l’inconnue du métro Page 47
Tableau 9 : plages du débarquement Page 56
Tableau 10 : Philos en Corse Page 62
Tableau 11 : Philos à l’Assemblée Page 73
Tableau 12 : l’entretien impossible Page 87 Tableau 13 : le retour au paradis Page 100 Tableau 14 : en direct du canal du diable Page 107

Tableau 1er

Philos et la naissance de Jésus

Temps universel T 0000100000

A des centaines de milliards d’années lumières de nulle part, Dieu ou celui que les terriens considèrent comme tel, interpelle l’ange Philos, ce dernier n’arrêtant pas de passer dans son champ de vision.

Dieu – Je te sens nerveux, Philos. Veux-tu me dire quelque chose ? Ne serais-ce pas au sujet de la note que tu m’as adressée ? Si je l’ai bien comprise, sur terre, on fêterait le 2000ème anniversaire de la naissance de Jésus ?

Philos – Oui Dieu, les terriens ne parlent que de ça. Ils ont décidé de faire de l’an 2000 une super Année Sainte. Je vous rassure, cela ne les empêche pas de s’entretuer. Le plus drôle, j’avais moi-même oublié, c’est qu’ils se sont trompés dans les dates. Ils ne savent plus exactement quand Jésus est venu, ni quand il est mort. Noël devrait avoir lieu, pour certains, à Pâques et pour d’autres à l’Assomption. De plus, les catholiques et les orthodoxes ne fêtent pas Noël le même jour. Les terriens ont le désordre en eux. Nombre d’entre eux doutent même de l’existence de Jésus. Ils considèrent qu’il est tout aussi virtuel que leurs sites Internet préférés.

Dieu – Je suis d’accord, quel désordre dans le bas monde. Ces terriens, rassure-moi, ils ne sont pas tous français ?

Philos – Non, mais cela ne les empêche pas d’être un peu négligents.

Dieu – Si je comprends bien et pour résumer, il y a 2000 ans, Jésus est « terrestrement » apparu. 2000 ans, pour les hommes, cela correspond à une éternité. Croient-ils encore en moi ?

Philos – Certains annoncent que Vous seriez mort plusieurs fois. Vous seriez mort avec la crucifixion de Jésus sur la croix ou avec Nietzsche voire avec l’holocauste entre 1939 et 1945 selon le calendrier Grégorien. D’autres prétendent que vous n’avez jamais existé. Mais, lorsqu’il s’agit de bouger les foules, de conquérir ou de tuer, les hommes ne sont jamais avares de slogans en votre faveur. L’Algérie, la Bosnie, le Kosovo, l’Afghanistan nous le prouvent tous les jours. Et, puis, j’oubliais, il y en a même qui affirme qu’il existe plusieurs dieux.

Dieu – Tu me fatigues avec tes idées. Tu sais, je ne suis pas très bon en philosophie. Compte tenu du nombre d’horreurs commises depuis le passage de mon soi-disant fils sur terre, les hommes devraient croire plus dans le diable, mon frère, qu’en moi.

Philos – Je ne comprends rien à ce que vous dites. Ne compliquez pas tout. Il y a déjà trop de religions et trop de dieux dans la tête des terriens.

Dieu – Je te sens irrité par cette histoire de polythéisme. Plusieurs dieux, oui c’est possible. De toute façon la concurrence il n’y a rien de mieux pour vivifier l’esprit des humains. Qui sait, d’autres dieux hantent peut-être l’espace intemporel et infini. As-tu mené une enquête sur ce sujet ? Sinon, regarde si Alain Madelin n’a rien écrit sur ce sujet. Il est le spécialiste du libéralisme sous toutes ces coutures. Tu n’as qu’à te brancher sur son site Internet.

Philos – Pour Alain Madelin, je ne suis pas d’accord. Nos règlements nous interdisent de faire de la politique et de nous immiscer dans la vie quotidienne de ces fous de Français. Sur ce problème, il faudrait consulter le Parlement divin. A ce sujet, j’ai quelques soucis avec le Président de cet organisme qui est actuellement et pour une certaine éternité, l’ange Clovis.

Dieu – Un autre jour pour les affaires du Parlement. La politique me fatigue, me fatigue…

Philos – Revenons alors, si vous le permettez, Grand Maître, à notre affaire. Allez-vous faire quelque chose pour l’an 2000 ?

Dieu – Peut-être…

Philos – Vous savez Jean-Paul II, vous voyez … ?

Dieu – vaguement…

Philos – Bon, Jean-Paul II se donne beaucoup de peine pour croire en vous. Seule l’attente d’un miracle le maintient en vie en cette année 2000. Il s’est même réconcilié avec les juifs en Terre Sainte. Il a déposé un petit papier dans le Mur des Lamentations. Je crois qu’il essayait d’attirer votre attention. Il est entré, toujours pour Vous, dans la Grotte de la Nativité. Il se bat en permanence contre la maladie et contre la mort. Ne l’humiliez pas trop !

Dieu – La réconciliation avec les juifs, il était temps ; la grotte. Ah oui ! C’est vrai. Il faudrait envoyer quelqu’un ramasser le papier. On ne sait jamais… De véritables secrets divins pourraient y être mentionnés. Je n’aime pas ça. Le mystère doit rester mystère, sinon je n’ai plus qu’à prendre définitivement ma retraite, fermer la porte du paradis et jeter la clef. Tu serais au chômage, brave Philos.

Philos – Maître, soyez sérieux ! Sinon, j’adhère à la CGAT, la Confédération générale des anges au Travail

Dieu – Comment se fait-il que ces terriens qui ne savent pas quand Jésus est né, connaissent le lieu de sa naissance ? Ils sont vraiment surprenants.

Philos, vérifie si le papier a été repris. Il ne faut pas laisser traîner des papiers.

Philos – Oui Patron, j’enverrai un ange nettoyeur, un Léon.

Dieu – Que vient faire Léon dans cette histoire ?

Philos – C’est une allusion à un film de Besson qui relate les aventures d’un professionnel du nettoyage.

Dieu – Je préfère le film « l’effaceur » avec Arnold Schwarzenegger.

Philos- Ce pape qui porte la souffrance en lui, ne mériterait-t-il pas un petit geste de votre part ? Il a supporté le célibat, la Pologne communiste, le Vatican. Il a survécu à un attentat. Il a plaidé l’impensable auprès des jeunes en leur demandant de ne pas fauter au temps où la faute est devenue la chose la mieux partagée de la terre. Il s’oppose aux préservatifs afin non pas que les humains échappent au SIDA, mais pour éviter qu’ils copulent au nom du futile plaisir. Il réclame la paix. Il exige que la vie ne soit pas que consommation.

Dieu – Ce pape, ne se prendrait-il pas un peu pour Jésus Christ voire pour Dieu, c’est à dire moi ? Même ici, j’ai renoncé à de tels messages. Il ne doit pas être drôle tous les jours, votre Jean-Paul II. Réussit-il au moins à convaincre les terriens ?

Philos – Non, je vous rassure, personne ne suit ses recommandations, mais tout le monde l’aime. Plus il est ringard, plus les jeunes viennent le voir. Plus il est malade, plus il est respecté. C’est un Dieu vivant. Il est le miroir de ce que les hommes ne sont pas. Il transcende les foules. Il parvient, même, à concurrencer Mick Jagger. Il est, en effet, plus populaire que les présidents, les puissants ou les animateurs de radio et de télévision. Delon, Belmondo et Clint Eastwood ne sont rien à côté de lui. Vous pourriez vraiment ordonner un petit geste ; vous savez son vieux corps est malade…

Dieu – Mick Jagger et les Rolling Stones, c’est quelque chose. Plus de quarante ans de succès de Londres à New York, de Paris à Los Angeles, de Tokyo à Sydney. Ils ont vraiment mis le temps de leur côté et côté satisfaction, ils savent de quoi ils parlent… Jean Paul II, c’est bien, mais pour le plaisir, ce n’est pas le pied. A ce sujet, appelles l’ange en charge de la sono. Je trouve que le son dans ma chambre s’est dégradé. Et puis, j’ai envi d’écouter « Time is on my side ».

Philos – Dieu, puis-je me permettre ; vous vous égarez. Je vous parle du pape, un de vos représentants sur terre et vous me parlez d’un groupe de rock qui effrayait les mamans dans les années soixante ; un groupe qui depuis illustre la jet society décadente à la perfection.

Dieu – Mais, je les aime ces petits Rolling Stones. Ils sont comme moi. Ils aiment caresser le diable dans le mauvais sens, se jouer de lui, le taquiner sans trop le provoquer. Puis, ils ont tout essayé, la drogue, le sexe, l’argent et le reste. En plus, ce Mick, il aime les enfants, il en a engendré sur tous les continents… Tu es trop sérieux, tu me parles de geste, de Jean-Paul II à longueur d’éternité. Profite un peu et écoute de la musique.

Philos – Mais, les Stones ne sont que des humains, de vulgaires musiciens qui jouent de la musique profane. Ils ne connaissent rien à la religion, à la philosophie et à la vie quotidienne.

Dieu – Et alors, la religion, tu penses vraiment que c’est indispensable ? Quand j’ai créé la terre, tu crois que je me suis encombré l’esprit avec l’Ancien, le Nouveau Testament et le reste. Ton pape de toute façon, il ne se prive pas de jouer sa musique dans les grands stades. Qu’en sais-tu, il aime peut être les Stones ? Il faisait bien du théâtre avant d’être curé. Les religions ne sont que des sectes qui ont réussi. Elles ne représentent que des rapports de force. Pourquoi le christianisme s’est-il développé ? Ce n’est pas parce que je l’ai voulu ; c’est parce que les Etats occidentaux l’ont adopté. Il a conquis une partie de la planète car il fut imposé par les Etats. Les dirigeants, les rois, les chefs d’Etat plus ou moins démocratiques se sont servis de moi pour coloniser et exploiter des peuples. Jésus a été l’allié d’œuvres peu recommandables. Tu voudrais que je recommence. Tu es cinglé !

Philos – Vous confondez tout. Si vous ne voulez pas réaliser un petit geste pour Jean-Paul II, vous pourriez au moins en réaliser un pour les cinq ou six milliards de femmes et d’hommes qui peuplent cette terre. Eux aussi, ils ont besoin d’un geste. La situation est grave. Un grand nombre d’hommes et de femmes meurent de faim, se tuent bêtement, sont violés, sont écrasés, sont torturés… Le malheur est, de plus en plus, présent. Malgré tout cela, ils ont envi de croire, d’avoir la foi, d’oublier la faim, la mort, leur passage temporaire sur terre, leur stress, leur femme ou leur homme. Ils attendent un petit plus, un espoir, une lumière. Vous me comprenez ? Non ?

Dieu – Tu me fatigues petit ; tu réfléchis trop. 2000, 2001, 2300, tout cela ne sont que des points de repère dans l’infini absurde du temps, de la vulgaire comptabilité, des chiffres sans valeur. Il faut vivre, mourir, jouir sur cette brave terre. Ici, nous avons l’emmerdante éternité. Dans 100, 2000 ou deux millions d’années, nous serons toujours là à nous raconter des histoires sans fin et sans fonds. Eux, ils ont la jouissance de l’extrême précarité. Qu’ils en profitent !

Philos – Mais vos religions, vos Saints, vos miracles, vos messies, votre Jésus, ce sont des sources de réconfort, d’espoir pour les Hommes ; ces êtres tout faibles perdus dans l’immensité de l’espace et du temps, ils ont besoin d’un peu de considération ?

Dieu – Ne m’énerve pas ! Comme toujours, tu exagères. Ecoute bien ! Il ne se passe rien sur ta brave terre. C’est une annexe de chez nous. Là bas, Depuis des millions d’années, c’est l’ennui le plus total. Simplement, il y a une grande horloge qui égrène le temps que je n’ai pas. Guerres, morts, naissances, viols, destructions, créations, en deux mots la ritournelle terrestre. Rien que de la tristesse, de l’extrême banalité. Pourquoi faire un geste, aujourd’hui ? De toute façon, les dernières fois que j’ai agi, tout c’est terminé en fiasco. Sainte Thérèse, Jésus et tous les miracles, cela profite aux boutiquiers du temple. A croire que j’ai passé un contrat avec leur fédération professionnelle. Les babioles et le tourisme religieux, ça va un temps, mais il n’y a pas que çà dans la vie. Je souhaite admirer des paysages plus plaisants, des paysages musicaux. Compris !

Philos – Dieu, sans vouloir vous offenser, il se passe des choses sur cette terre. En occident, les terriens ne veulent plus mourir. Pourtant, ils ont été les champions toute catégorie de la guerre lors de ces deux mille dernières années. Ils réclament maintenant des conflits avec zéro mort. Plus d’holocauste, plus de Dresde et de Coventry, plus de rafle du Vel d’hiv, plus de soldat tué. Ils veulent vivre 100 ans, faire l’amour à 65 ans comme à 20. Ils veulent être comme vous, être éternellement jeunes. Je crois même qu’ils veulent être plus jeunes que vous. Ils se rendent compte qu’à force de tout détruire sur leur terre, ils se mettent en danger eux-mêmes. Ils prennent conscience que la terre, votre œuvre, est fragile. Ils ont compris que l’ozone n’est pas éternel. Ils parlent environnement, protection de la nature, écosystème, etc.

Dieu – Il manquerait plus qu’ils nous emmerdent avec leur gaz, leurs saletés, leurs poubelles. Ils commencent à envoyer des sondes dans le système planétaire. Qu’est ce qu’ils croient ? Me trouver par hasard ? De toute façon, ils ne comprennent rien à rien ; ils pensent être plus intelligents que moi ; cela m’insupporte. Réchauffement de la planète, tu vas voir, je vais la réchauffer et pour de bon ; ils sauront qui est le Patron. En agissant ainsi, j’aurai réglé le sort à ton satané signe. S’ils veulent jouir en permanence, c’est qu’ils sont sur la bonne voie. Ils n’ont qu’à continuer sans m’emmerder…

Philos – Un peu radical votre méthode, pas très humain. Je ne voudrais pas vous alarmer mais en ce qui concerne la foi, je crains qu’ils aient fait une croix dessus. Il faut avouer que vous avez été un peu dur durant ce siècle. Au regard de ce qu’ils ont enduré depuis des générations, il n’est pas étonnant qu’ils vous aient abandonné au fond du jardin.

Dieu – De quel siècle parles-tu, et que signifie le mot humain dans l’océan de barbarie que tu dénonces depuis le début de notre conversation ?

Philos – Le XX ème pour les terriens occidentaux. Le siècle aux deux guerres mondiales, aux génocides multiples, aux milliers de petites guerres, le siècle qui a engendré un nouveau type de guerre, la guerre froide sous menace nucléaire…

Dieu – Petit, tu oublies que depuis des millions d’années, les humains comme tu les appelles se tuent avec volupté. Et puis, j’ai évité l’affrontement final entre les Soviétiques et les Américains à coup de bombes A ou H. Tes terriens de malheur existent encore. De quoi te plains-tu ?

Philos – Dieu, le vertige de la peur, la fin définitive en cas d’utilisation de la force nucléaire a empêché le grand désastre. Vous n’avez pas beaucoup œuvré en faveur de la paix. Vous avez dépensé votre éternité à écouter « Angie » des Rolling Stones.

Dieu – Tu es mal informé, petit. J’ai plus d’influence que tu ne le crois. Ne blasphème pas, « Angie » était superbe, c’était la petite amie de David Bowie.

Philos – Si vous avez de l’influence, pourquoi ne pas faire un tout petit geste pour l’an 2000 ?

Dieu – Au lieu de radoter, propose-moi quelque chose de sérieux. Tu bavardes, tu t’enferres dans la gloomy mantra.

Philos – Dieu, pardon que dites-vous ?

Dieu – Ah, philos, tu n’es pas branché. Je voulais dire que tes propos sont en phase avec ceux des comptoirs des cafés parisiens. Mets-toi au travail. On se revoit à T 00000100000

Dieu regarde son ange avec compassion, laisse du temps au temps qu’il n’a pas et écoute un air des Rolling Stones « you can’t get always what you want ». De son côté, Philos n’arrive pas à oublier les tourments, les horreurs supportées par les hommes ces deux milles dernières années. Il trouve son Dieu égoïste, léger, étrange. Il décide de convoquer les anges intellectuels afin d’élaborer un programme d’action. Il le soumettra à son Dieu, à son créateur, à son vénérable patron avant que la terre n’ait terminé sa révolution astrale autour du soleil. Au royaume du non-temps, le temps presse.

Tableau 2

Philos et les anges intellos

Temps universel T 0000100000

Philos a convoqué, dans la grande salle de la terre, les anges Mittos, Neutros, Gaullos, Thucidos. Ces quatre anges sont réputés pour leurs connaissances de la vie, leur expérience de l’éternité et leur mauvais caractère. Mittos est le spécialiste toute catégorie des grands évènements, des opérations pharaoniques et des divertissements coûteux. Neutros aime les gadgets, le futile et l’absurde. Gaullos est un grand manipulateur, un expert hors norme dans l’utilisation des symboles. Thucidos est à la fois un psychologue, un sociologue spécialisé dans l’étude de l’humain. Alors que les cinq anges se mettent au travail, Dieu chante faux en écoutant en boucle éternelle « like a Rolling Stone ». Philos prie pour chasser les paroles anglo-saxonnes du Maître de son espace de travail ; rien n’y fait, le son divin est maître des lieux.

Philos – Mes amis, nous avons un défi à relever. Dieu est prêt à réaliser un geste auprès des terriens pour la commémoration du 2000ème anniversaire de Jésus Christ ; à nous de trouver le geste. Nous devons trouver quelque chose d’original qui tranche avec le quotidien des humains et pourquoi pas avec le nôtre. Nous avons moins d’un an de temps humain pour accoucher d’un projet et le faire accepter par le fan éternel des Rolling Stones qui est dans la salle voisine.

Mittos – Pourquoi nous as-tu choisi ? Nous nous détestons cordialement. J’élève, en outre, une protestation éternelle pour souligner que je suis mal placé autour de la table. Je devrais être au centre compte tenu de mon rang.

Neutros – Sans vouloir vous offenser, cette place m’a été dévolue par le Grand Seigneur des lieux. Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai rempli des missions de première importance pour notre vénérable Patron.

Philos – Arrêtez de vous chamailler ; je vous ai choisi car vous connaissez par cœur les travers des humains. Vous avez les capacités mentales, intellectuelles pour débusquer le signe du troisième millénaire à condition que vous ne passiez votre non-temps à vous chamailler. Neutros, quel est ton plan ?

Neutros – Il faudrait commencer par analyser les besoins et déterminer quels sont les moyens à notre disposition.

Philos – analyse impossible, les humains sont imprévisibles, même Thucidos a jeté l’éponge ; question moyens, comme toujours, ils sont illimités.

Mittos – Alors commençons par commander les meilleurs plats de la constellation.

Philos – Un peu de sérieux.

Mittos – Il faut frapper les esprits, leur montrer la toute puissance de Dieu. Il y a à peu près 2000 ans, il a envoyé au casse pipe, son fils Jésus. Il lui a imposé des tours pas possibles : marché sur l’eau, diviser les pains, remettre dans le droit de chemin une prostituée. Heureusement que je n’ai pas eu ces missions à remplir. J’aurais rendu mon tablier à la première seconde.

Thucidos– Dieu ne se rappelle même plus d’avoir réalisé de telles prouesses. Depuis quelques non-temps, il décline. Vous ne trouvez pas ? Il apparaît de plus en plus en phase avec ses enfants, les hommes. Le mal est sérieux, Dieu ressemble de plus en plus aux hommes….

Philos – Pas de remarques désobligeantes sur le grand Patron ! Il entend tout surtout quand il écoute de la musique de dégénérés. A part ça, Mittos, as-tu une idée ?

Mittos – Jésus pourrait pointer son nez à l’occasion d’un banquet de chefs d’Etat à Versailles par exemple, à la limite à New York, mais les Américains sont mal élevés. Jésus délivrerait un message de paix à tous ; il les obligerait à se comporter en hommes responsables.

Neutros – Saugrenue comme idée. Avec Mittos, c’est toujours la même chose, c’est la folie des grandeurs qui prime. Comment réagiront les Présidents d’Afrique, les indous et les bouddhistes, les Africains et les Asiatiques ? En plus, comment Jésus arrivera-il à la table d’honneur ? Sous forme d’un nouveau né, d’un commis voyageur qui se joue des gardes de sécurité ? Il serait ainsi le clone de Monsieur Claude qui a réussi, il y a quelques temps, à pénétrer en fraude à l’Elysée lors de la commémoration du 8 mai. Faudra-t-il consulter le spécialiste français du clonage, Jean-François Mattei ? Je vous recommande la lecture de son livre « Sonate pour un clone ». Très instructif. Je tiens à vous rassurer, il n’a pas encore trouvé la recette pour cloner les anges. A la limite, il pourrait se rendre à un congrès anti-mondialisation

Thucidos – Il faut un geste visible par tous, par les veaux, les vaches, les chiens, de Cherbourg à Pékin, de l’Islande à l’Afrique du Sud. Dieu pourrait inscrire dans le ciel, visible de tous, un énorme « Dieu est avec vous ».

Gaullos – Arrêtez, les terriens pourraient croire à une publicité pour le dernier spectacle de Robert Hossein. Il n’arrête pas d’en produire sur Jésus. Il faudrait d’ailleurs demander au service des prélèvements perpétuels de regarder sa situation fiscale. Il a dû mettre de l’argent à gauche sur le dos de notre maître. Mais Thucidos est sur la voie. Il faut étonner, créer l’événement, marquer les humains. Dieu a à sa disposition les moyens modernes de communication pour délivrer un message ou un grand appel. Il pourrait, par exemple, apparaître à la télévision. Il y a deux mille ans, Dieu a eu recours à une étoile pour annoncer aux hommes la naissance de Jésus. Il pourrait choisir cette fois ci une étoile des médias, questions d’époque…

Neutros – Ce message, sur quelles chaînes de télévision sera-t-il diffusé ? Selon quelles procédures sera-t-il concédé ? De gré à gré ? Les enchères ? Il ne faudrait pas que nous soyons accusés d’entente et d’abus de biens divins. Les anges juges deviennent de plus en plus pressants. Et surtout, comment convaincre ces incrédules de terriens qu’il s’agit bien de Dieu qui leur parle et non d’un imposteur ? Qu’il s’agit bien d’un message spirituel et non une publicité pour le fromage « Caprice des Dieux ».

Mittos – Si nous organisons un direct depuis le Paradis, nous réglerions tous nos problèmes. Pour le choix de la chaîne, je considère que le service public est nul. Il faut opter pour le privé.

Philos – Un peu de sérieux ! Dieu ne peut pas apparaître sur toutes les chaînes en même temps. Avec le décalage horaire, il faudra prévoir des rediffusions. Quels pays favoriser ? Les pays en voie de développement ; l’audience est un peu limitée. CNN ? Cela ferait fait un peu impérialiste. TF1 ? On croirait que Dieu veut bétonner.

Gaullos – Nous pourrions proposer une journée porte ouverte au Paradis. Les terriens nous rendraient visite. Ils verraient de leurs yeux nos conditions de vie. Ils constateraient que nous existons, que nous travaillons, que nous tentons d’améliorer leur quotidien.

Neutros – Les portes du Paradis ouvertes. Au niveau du symbole, cela en impose. Néanmoins, le Paradis n’est pas une usine ouverte aux quatre vents. Je ne souhaite pas voir les Marcel de la terre polluer mon non-espace.

Philos – L’idée de Gaullos est intéressante mais dangereuse. Je crains qu’après nous avoir rendu visite, les terriens préfèrent l’enfer. Une journée leur suffira pour comprendre qu’ici haut ne règne que l’éternel ennui.

Neutros – Depuis Jésus Christ, l’Homme a pris conscience de la finitude du monde. Il a domestiqué la distance par des moyens de communication de plus en plus sophistiqués. Il a transformé sa planète en un énorme terrain, dans les coins on y trouve même de gigantesques poubelles.

Thucidos – Viens en aux faits !

Neutros – Quand on est Dieu, il faut être plus fort que l’Homme.

Mittos – Et alors, rien de révolutionnaire dans tes propos.

Neutros – Arrête de me tutoyer !

Mittos – L’éternité permet quelques familiarités.

Neutros – J’imaginais que Dieu pourrait procéder, soit par message subliminal, soit par incrustation d’un texte sur la rétine humaine.

Thucidos– Tu es en retard d’une guerre ; les hommes sont déjà entrain de tester ces techniques.

Gaullos – Que vont-ils en faire ?

Philos – Une fois de plus, nous nous égarons.

Gaullos – On s’égare peut-être ; mais toi Philos qui est bien avec Dieu, tu ne pourrais pas lui demander de changer de disque. Je n’en peux plus d’écouter ce groupe décadent. En outre, c’est toujours la même chanson. On dirait qu’il n’a que çà à faire. Qu’il gouverne un peu, sinon il terminera son éternité en roi fainéant ! Il devrait se méfier ; même aux paradis, les Brutus de tous les temps rodent avec de mauvaises idées.

Philos – Que veux-tu, il se perd dans l’éternité de la répétition pour éviter de se consacrer à ses missions quotidiennes. Compte tenu du grand nombre d’astres en mouvement, des horreurs survenues depuis le grand Début, il en vient à douter de son pouvoir de création et de compréhension. Comment comprendre l’éternité et la totalité quand, nous même, nous sommes incapables de trouver un petit geste pour une planète ?

Gaullos – Je comprends mais cela ne l’empêche pas de nous témoigner un peu de respect en baissant d’un ton le son. S’il a des problèmes de conscience, il n’a qu’à consulter un psy. Il y a bien un au sein de cet infini univers qui traîne. Philos, toi qui sais tout, pourquoi les Rolling Stones ?

Philos – Dans un monde sans début, ni fin, les pierres qui roulent et qui amassent beaucoup ont du lui procurer beaucoup de satisfaction.

Gaullos – Pourquoi dépensons-nous autant d’énergie pour une petite planète bleue, toute fragile composée d’hommes et de femmes dont les défauts sont aussi nombreux que les articles des catalogues de la Redoute et des Trois Suisses réunis ?

Philos – Dieu a fait les terriens à son image et ils lui rendent bien. Sans eux, nous ne sommes rien. Sans eux, pas de Dieu, pas d’Anges. Nous existons car ils existent.

Mittos – Les noms, les mots, les appellations ne comptent pas ; ce sont les significations qui comptent. Sans nous, ils sont perdus, ils dériveraient leur vie durant dans un espace vide. Ils ne seraient rien. Nous les tenons.

Neutros – Toujours aussi compliqué, ce Mittos. Il faut décoder.

Philos – Oui, notre collègue se complait dans la complication. Ses propos méritent de l’attention. La soif de découverte, de révolte et de connaissance pousse l’Homme immanquablement à chercher en nous un refuge. La remise en cause de Dieu, son passe temps favori, depuis que l’Homme est en âge de raisonner n’a comme limite que son incompétence à englober l’éternité, partout présente. Paniqué par cette absence de bornes, il passe sa vie à vouloir cartographier l’éternité. Derrière lui, c’est à dire à l’infini du passé, il a tenté de mettre une borne avec la théorie du big-bang, cette borne ressemble à la ligne Maginot. Devant lui, c’est à l’infini de l’avenir, au-delà de sa propre mort, pour se rassurer, pour trouver un terme rationnel à son histoire, il a calculé, avec des moyens empiriques, la fin du soleil, la fin de la planète terre. Pas fou, du moins pas complètement, il a mis le curseur très loin pour donner du temps au temps.

Dans le salon voisin, la musique s’est tue. Dieu s’est lassé des Stones. Il se rend, d’un pas lent, dans la grande salle de la terre dans laquelle les anges tentent depuis une longue éternité de travailler. Avec l’entrée de Dieu, les anges se taisent et regardent leurs chaussures.

Dieu – A contempler vos mines, vous ressemblez à des premiers communiants pris en flagrant délit de zioter par un trou de serrure, une jeune femme entrain de se dévêtir avec volupté. Vous n’avez pas dû beaucoup avancer, est-ce que je me trompe par hasard ?

Philos – Je ne regarde pas par les trous de serrures les jeunes femmes. J’ai passé l’âge. En ce qui concerne notre projet, nous avons bien travaillé. Nous avons récusé un certain nombre d’options jugées non satisfaisantes…

Dieu – Un véritable langage de diplomates ou de technocrates en mal de tournures. Il faudrait que tu suives des leçons de rhétoriques ou que tu apprennes à mieux mentir. Pour résumer, vous avez gaspillé votre non-temps à des balivernes de comptoir. Philos, attention, le temps humain n’est pas le nôtre. Continuez quand même. Pendant ce temps, je me rends chez mon ami le Diable. Il aura certainement de très bonnes idées à me suggérer, Lui.

Gaullos – Toujours sa sympathie pour le diable…

Mittos – Imbécile, imbécile, tout cela.

Neutros – Prions, prions, prions pour sortir de notre néant et pour tenter de ramener à la raison notre maître bien-aimé.

Thucidos – Neutros, n’aurais-tu pas un malaise ? Tu ne pries plus depuis plusieurs éternités. Pas de panique, dans la visite divine au diable, il n’y a rien d’anormal. Dieu ne peut parler qu’à son égal. Il y a un pacte entre eux ; deux superpuissances en exercice dont la dissuasion assure la tranquillité céleste et celle de la terre. Une fois de plus, tant qu’il y a de la concurrence il y a du bonheur. J’ai été toujours surpris que les couleurs des grandes religions et celles du Diable soient identiques : rouge, noir, pourpre. Le sang, la mort, le destin des âmes, l’avenir hantent nos deux grands hommes.

Les anges se séparent et regagnent leur villa éternelle. Philos, de plus en plus préoccupé par la tournure des évènements, décide d’attendre le retour de son maître. Il demande si dans les appartements divins, il est possible d’écouter autre chose qu’un album des Stones. Le serviteur zélé lui offre la possibilité d’écouter « stairway to Heaven » de Led Zeppelin » ou « Knock to Heaven’s door » de Bob Dylan revu et corrigé par les Guns’N’Roses. Désabusé, il se résigne au silence et entreprend la lecture des Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand. Au fond de l’espace, très loin, une étoile dénommée terre se remue toute seule ou presque.

Tableau 3

LE GRAND ENTRETIEN

Temps universel 00000000100000

A l’opposé des confins dans lequel il a installé son non-quartier, Dieu se rend dans l’Empire du mal, du côté obscur de la force. Pas de flammes, pas de corps entrain de brûler, pas de draps rouges, pas de squelettes. Non rien de tout ça, juste un énorme centre d’information, des salles remplies d’ordinateurs et de téléscripteurs. Des câbles jalonnent le sol, des prises pour Internet s’enchevêtrent les unes aux autres. Le Diable est un stressé, un drogué de l’information ; il veut savoir ce qui se passe dans tous les coins de l’Espace. Il veut savoir où le mal se développe afin d’être en position d’en revendiquer la paternité. Un génocide, une guerre, un incendie, une tempête, une inondation, un astéroïde, un tremblement de planètes, un pétrolier qui se casse en deux ; il veut savoir. Travail incessant, travail perpétuel ; heureusement qu’il a le temps pour lui. Heureusement que sa montre ne lui sert qu’à connaître l’heure de la planète terre qui est son meilleur foyer à malheurs.

Dieu, harassé par son non-voyage, regarde fixement ce stressé du travail qui porte en ce non-jour une paire de baskets  » Addidas ». Il pense aux morceaux des Stones qu’il pourrait écouter en toute tranquillité dans son divin auditorium. Il aimerait s’écouter « Cocksucker blues », un morceau sous forme de fruit défendu. Obligés légalement de composer pour leur maison de disques, Decca, avec laquelle ils étaient en conflit, un dernier album, les Stones se lancèrent sans limite dans l’obscénité.

Le Diable – frère de malheur, que veux-tu ?

Dieu – Il paraît que pour une grande partie de la planète terre, c’est le 2000ème anniversaire de l’arrivée de Jésus. Mes anges me pressent de faire un petit geste. Qu’en penses-tu ?

Diable – Un geste ? Mais à quoi bon, ils croient que nous sommes partout. Les hommes sont suffisamment naïfs pour voir ta main ou la mienne dans chacun de leurs gestes. Cela permet de gommer en quelques instants leur médiocrité ou leur méchanceté. Même moi à côté, je suis un ange. Ta terre chérie est un grand fumier, un grand charnier, mais ils aiment ça. Ont-ils compté simplement le nombre de morts depuis la création ? Un génocide permanent. En notre nom, ils ont tué. Au nom d’idéologies lorsqu’ils ont été fatigués de nous évoquer, ils ont lapidé, torturé, guillotiné, décapité, empalé, écartelé et je ne sais quoi. Je déprime depuis la nuit des temps. Ils n’ont pas besoin de moi pour être diaboliques. Je suis le plus grand cocu de l’Univers. Tromperies, mensonges, mesquinerie, violence, meurtres, tous plus horribles les uns que les autres. Je me rappelle une scène d’écartèlement décrite par Ivo Andric dans le Pont sur la Drina ; même à la lecture, c’était insoutenable.

Dieu – Ce qui nous sépare, c’est que tu ne les aimes pas. Tu les aimes abîmés, détruits, vils, sales, en petits morceaux. Moi, j’espère qu’ils se bonifieront avec le temps, que de génération en génération, ils se rapprocheront de la perfection, c’est à dire de moi.

Diable – Tu les aimes ces bêtes de peine qui s’entre-mangent dès qu’ils sont ensemble. Tu les aimes ces chiens qui ne pensent qu’à détruire, à casser les jouets de la création que tu leur as confiés. Ils ne se bonifient pas, ils empirent comme toi, d’ailleurs.

Dieu – Tu ne peux pas t’empêcher de lâcher quelques remarques désobligeantes. Sois sérieux un instant d’éternité. Tu peux admettre que les hommes qui ne sont que des animaux certes primaires mais géniaux. Avec rien, ils réalisent des exploits. Ils sont dévorés par cette notion de progrès, du toujours plus dans l’éternel éphémère. Sans cette foi, cette envi d’avancer, de se révolter, ils auraient opté pour un suicide général.

Diable – Ne sois pas romantique, tu m’énerves. Tu veux faire un geste. Détruis les, tu seras tranquille. Nous pourrions, enfin, partir en vacances. J’ai, dans ce coin de bureau, une brochure d’une agence de voyage intergalactique. Pas mal du tout, surtout en ce qui concerne les créatures féminines.

Dieu – Non, je ne dissoudrais pas les hommes. Je ne te ferais pas ce cadeau. Et puis de quoi parlerions-nous sans eux ? Sans leur petitesse, sans leur massacre, sans leur frénésie à survivre, notre existence serait réduite à néant.

Diable – Je savais que tu refuserais. Bon, pourquoi n’enverrais-tu pas ta Sainte Vierge se promener sur terre. Elle n’est pas sortie depuis longtemps. Lisieux, Fatima, c’est vieux. Je l’imagine, atterrissant à Hollywood. Je l’imagine taper à la porte d’un studio de cinéma ; elle aurait un succès fou. Non, je l’imagine, avec un super brushing, dans une villa avec des starlettes dénudées très tendance.

Dieu – Sois sérieux !

Diable – Ton problème ne l’est pas. Pourquoi le serais-je ?

Dieu – Si nous décidions une trêve ?

Diable – Une trêve de quoi, de la mort, des naissances de l’amour du sexe, de la violence. Tu es fou ou quoi ? Tu veux transformer la terre en véritable enfer de Dante ? De toute façon, tu ne contrôles rien, pas plus que moi. Tu subis l’incurie permanente des hommes, leur mouvement d’humeur, leur bêtise. Tu es impuissant. Moi, je jouis de leur malheur pendant que toi, tu n’en finis pas de revivre le supplice de Jésus sur la croix.

Dieu – Mais vis à vis de ceux qui croient, juste un geste, ne serait ce pas une mauvaise idée ?

Diable – Croire en quoi, en toi ou à des obscures religions avec des dogmes qui sentent le moyen âge, le renfermé. Nous avons, déjà, du mal à croire en eux alors laisse les croire en paix. Je préfère les agnostiques voire les athées ; ils disent moins de bêtises.

Dieu – Evidemment ce sont tes paroissiens.

Diable – Oh non, je les trouve chez toi mes paroissiens ; les guerres de religion, les fanatiques de tous poils, un véritable terreau de sang, d’horreurs, de barbarie. Et puis, même lorsqu’ils agissent sans faire référence à ta haute personne, il singe tes religions. Durant leur Grande Révolution, les Français construisaient des temples de l’être suprême alors que dans le même temps ils inventaient la machine à raccourcir les corps. Depuis, la route tourne en rond. Mausolée de Lénine, Nuremberg…

Dieu – Un terreau sur lequel tu as jeté toute ton huile…

Diable – Même pas ; tes hommes étaient plus forts que moi ; ils me démoralisaient car j’étais toujours en retard d’un massacre, d’un holocauste, d’une guerre, d’un sinistre. Ce qui est bien avec eux, c’est qu’ils accélèrent toujours dans le sens de l’horreur, des guerres napoléoniennes à la première guerre mondiale, quel progrès, quelle rationalisation. Avec les nazis et les communistes, ils ont appliqué à la destruction de l’homme la taylorisation. Pour reprendre Hanna Arendt, ils ont institué le meurtre fonctionnarisé. Je ne peux pas lutter contre eux. Quel ennui.

Sur un ordinateur, tout noir avec un écran rouge écarlate, un signal d’alerte, strident, métallique résonne violemment. Dieu tourne la tête, effrayé.

Dieu – Qu’est-ce ?

Diable – Juste un signal d’alerte sur l’ordinateur des catastrophes naturelles.

Dieu – Tu aurais pu mettre un signal un peu plus sympathique ; un air des stones….

Diable –Tu es vraiment ringard avec tes stones et en plus tu es monomaniaque.

Dieu – De quelle catastrophe s’agissait-il ?

Diable – Juste un tremblement de terre de faible puissance, niveau quatre sur l’échelle de Richter. Quelques morts et encore par crise cardiaque. Rien à ne se mettre sous la dent.

Dieu – Tu es cynique ?

Diable – C’est mon travail sinon qui le fera ?

Dieu – Et si nous inversions nos rôles. Je fais le mal et tu fais le bien ?

Diable – Cela ne changera rien au cours de cette histoire stupide sauf qu’il faudra que tu apprennes à te servir de cette multitude d’ordinateurs qui crachent des morts par paquets, qui dénombrent les souffrances, les viols, les vols, les tortures comme une voiture aligne les kilomètres sur une autoroute. A ce sujet, as-tu- vu la Peugeot 607 ?

Dieu – Non, tu sais moi les voitures, ce n’est pas mon truc encore que les humains y aient inséré des autoradios. Les Stones dans une voiture…

Diable – Arrête un peu avec tes Stones. L’automobile, c’est un vrai business… La 607 de Peugeot, ça faillit être géniale. Elle ne tenait pas la route. En plus, elle fonce à plus de 200 km/h. Du mort tout préparé, emballé, prêt à consommer. Les humains ont beau mettre des airbags un peu partout, les voitures sont de véritables sources à cadavres. Mon ordinateur qui centralise les accidents de voitures est mon plus beau bijou. Rien qu’en France, j’ai dans ce domaine de bons clients, 8000 à 10 000 morts par an, 100 000 tous les dix ans, un million en un siècle presque une bonne guerre…

Dieu – Si tu prenais ma place, compte tenu de tes diplômes supérieurs sur les racines du mal, tu pourrais expliquer aux terriens comment faire le bien. Et moi, de mon côté, je t’apporterais la contradiction. On n’est jamais aussi bon que dans des rôles de composition

Diable – Tu me ferais presque rire. Tu joues à Dieu depuis l’éternité des temps sans connaître ton texte. Il faudrait que tu reprennes quelques cours de formation continue. Tu as délégué à des anges incompétents le soin de veiller à ces dingues que tu prétends avoir généré durant un moment de folie. Il faudra, un jour, que tu m’expliques pourquoi tu as créé des êtres humains sur cette planète. Pourquoi après t’être amusé durant des millions d’années avec des dinosaures, tu as consacré une grande partie de ton énergie à animer une espèce de ratés ?

Dieu – Ringards ma musique ? Tu peux parler avec tes groupes sataniques et tes groupes de rap. Tu veux être branché, mais tu pollues le non-espace avec des braillards. Marylin Manson, à la limite, je suis prêt à te le racheter. Cet hard rocker a du talent. Il faudrait que j’arrive à convaincre les Bush et les Al Gore d’arrêter leur campagne contre cet artiste qui blasphème avec talent. Au niveau de mes talents de comédiens, parlons des tiens. Tu tentes de te tenir au courant avec tes ordinateurs, tes souris sans fil, ton Internet universel et tes logiciels diablosoft. Mais au final, tu joues à être un mortel. Tu sais que les hommes sont des professionnels en diablerie quand, toi, tu joues en deuxième division. Je suis sûr que tes ordinateurs sont vérolés par des petits malins, des hackers terriens, des lutins intertemporels…

Diable – Je suis certainement aussi impuissant que toi, mais, moi au moins, je connais le périmètre de mes compétences. Je peux te dessiner la carte de tous les maux de l’univers. Toi, tu as du mal à connaître ce qu’est le bien. Tu en ignores la définition. Tu ne sais pas si un acte de bien ne cache pas une mauvaise pensée. En ce qui me concerne, je dors tranquille car je sais que le mal est partout et se porte de mieux en mieux. Toi, tu es obligé de prendre des cachets pour t’endormir en paix. Tu doutes comme un grand nombre de tes disciples qui à défaut de t’avoir vu, pensent que tu existes comme on fait un pari. Au moins moi, je n’ai pas de problème d’existant. Descartes ou pas Descartes, je suis tapi partout.

Dieu – Oui, mais ton fardeau est lourd. Jusque dans la nuit des temps, tu es le symbole de tout ce qui ne va pas.

Diable – Pas de leçons à me donner sur ce sujet. En matière d’horreurs, je pourrais parler de ton incompétence. Au moins, ma tâche est en adéquation avec mon enveloppe. Je suis le mal et j’essaie d’en avoir l’apparence. Toi, tu es sensé être le bien mais tu t’épuises à le chercher.

Un signal d’alerte retentit sur l’ordinateur 3256678 A au fond de la pièce. Un sourire jaillit sur la figure du Diable.

Dieu – Qu’est ce que ce bruit ?

Diable – J’aime ce signal, cela vaut tous les Rolling Stones de la planète. C’est l’ordinateur des grandes catastrophes, des tremblements de terre, des génocides, des incendies qui frappent des régions entières, des inondations, des cyclones. C’est l’ordinateur qui recense l’irrationnel, l’incompréhensible, l’intolérable, toujours des milliers de morts à la clef….

Dieu – Quel plaisir prends-tu dans cette comptabilité macabre ?

Diable – Celui de mesurer ton niveau de faiblesse. Celui de me souvenir que tu aimes les malheurs, les horreurs et la mort plus que moi. Tu acceptes tout sans jamais réagir. En indépendant et en juste, tu n’interfères pas dans la vie des terriens au point d’être le plus coupable de tout l’Univers pour non-assistance à personne en danger de la création. Sur la planète terre, tu pourrais être poursuivi pour crime contre l’humanité. J’imagine le procès avec des avocats et des juges en robe…

Dieu – Cela suffit. De toute façon n’oublie pas qu’avant la mort, il y a la vie et là tu dépends de moi.

Diable – Mais, combien de vies rayées d’un trait, de vies gaspillées, de vies amputées de leur signification, de leur valeur. Tes enfants, ils travaillent la mort à bout de bras, lui donnent des images de plus en plus diverses. Chaque vivant a des ailes qui le relient au monde des morts. Tu es le Roi d’un peuple de survivants qui mangent dans mes mains du matin au soir, en prenant leur voiture, en jouant avec leurs armes à feu, en pratiquant de la philosophie de bas étage ou en s’enivrant de politique. Tout les attire vers moi, vers le mal : leurs petits travers, leur mesquinerie, leur infidélité en tout, aux femmes, aux hommes et aux idées….

Dieu – De quoi s’agissait-il sur ton ordinateur tout à l’heure ?

Diable – Attend, je regarde.

Dieu regarde sa montre terrienne et effectue quelques grimaces ; le temps file à trois cent à l’heure dans la demeure luxueuse du Diable.

Diable – Fausse alerte, un problème de connectique. Mais pourquoi, fais-tu de telles grimaces ?

Dieu – Nous parlons et sur la planète terre, le temps passe. Il faut que je trouve une idée et tu ne m’aides pas beaucoup.

Diable – A chacun son travail et puis je te l’ai dit, je suis un préretraité ; tes hommes se débrouillent très bien sans moi. Alors ne fais rien sinon, je devrais me remettre au travail.

Dieu – Je n’ai guère envi de t’accorder du plaisir. J’ai le vague pressentiment que tu tentes de gagner du temps sur le non-temps en mettant à mal l’idée, naïve, mais généreuse de Philos. De toute façon, je suppose que tu n’as pas un bon Rolling Stones ou un bon AC-DC à me faire écouter. « Hells bells » d’AC-DC, tu devrais pourtant avoir ce morceau en stock.

Diable – Avec l’informatique, posséder ou pirater la musique est un jeu d’enfants. Mais tes vieilleries ne m’intéressent plus depuis des tonnes d’années.

Dieu – A un autre temps, je regagne mon royaume.

Dieu reprend la route. Il met son casque hi-fi pour s’injecter « Stiff uper Lipp » d’AC-DC. Sourd à toutes les sollicitations, à tous les mendiants de l’espace, à tous les gêneurs que l’univers peut comporter, Dieu se saoule de la voix rauque du chanteur Brian Johnson. Il pense à ce pauvre Bon Scott, le premier chanteur d’AC-DC mort en 1980, temps terrestre, un soir de beuverie

Au pied du véhicule divin, Philos attend, l’air sombre. Dans le non-temps, attendre est un geste encore plus inutile que sur la terre car il n’est pas borné. Chateaubriand, par ses mémoires, l’a occupé sans pour autant supprimer son obsession : le geste de Dieu pour l’entrée dans le troisième millénaire, mission divine qu’il s’est lui-même bêtement imposée.

Tableau 4

La mission

Temps universel 00000000100000

Philos – Pourquoi avoir perdu tant de temps avec ce fainéant qui est un mythomane de première qui aimerait être Dieu sans jamais travailler une seconde ?

Dieu – Ne sois pas injuste. Il me ressemble plus que tu ne le crois. Nous sommes les deux faces de la même force par laquelle tout est possible. Force contre force, la concurrence entre deux visages d’une même humanité ou d’une même inhumanité, au choix.

Philos – Arrêtez de jouer à Glücksmann, je préfère l’original à la copie. A force, je pourrais imaginer que l’autre fou est votre frère…

Dieu –Pourquoi pas ? De toute façon, laisses-moi tranquille et passes moi « Emotional Rescue » des Rolling Stones.

Philos – Oh non, vous recommencez avec vos pierres qui roulent. Ce n’est pas « Emotional Rescue » que je devrais mettre sur la platine céleste mais « Start me up ». Il n’y a plus de temps à perdre. Le temps roule sur terre. Le compte à rebours nous glisse entre les doigts. Le pape est allé à Fatima ; il attendait de vous un geste, juste un petit geste. Et vous, rien. La survivante de la dernière apparition de la Sainte Vierge était là. Jean-Paul II a accepté que le dernier secret de la Vierge soit délivré, rien d’exceptionnel, par ailleurs. Et puis, il a mis un anneau auquel il tenait sur la relique de la vierge. Et vous, de votre côté, vous ne faites toujours rien.

Dieu – Je suis las de t’écouter. 2000, 3000, 4000, les hommes n’en sont pas à un millénaire près. Ils peuvent encore un peu attendre ?

Philos – Non, dans mille ans, je ne peux rien garantir.

Dieu – Garantir quoi ?

Philos – la survie de l’homme, de la terre, de la vie tout court.

Dieu – Que de grands mots. Ces terriens se portent à merveille. Ils sont de plus en plus nombreux. Ils n’arrêtent pas de se reproduire. Leur économie bat records sur records. Toujours plus de croissance, toujours plus de découvertes, toujours plus de produits. Internet, téléphone portable, des milliers de chaînes de télévision. Ils croient au retour du paradis sur terre. Les guerres entre pays occidentaux sont de plus en plus rares.

Philos – Justement, c’est le problème. Par leur activité débordante qu’elle soit sexuelle, industrielle ou intellectuelle, ils mettent en danger leur terrain de jeu, la terre. Ils mettent à sac leur planète. Elle est tellement usée qu’ils devraient penser à en changer.

Dieu – Ne serais-tu pas devenu un brin écolo ? Tous les dix ans, des anges prétentieux me m’alarment sur la fin de la planète terre. Au début des années soixante-dix, les hommes tremblaient de peur de ne plus disposer de pétrole, de matières premières. Trente ans plus tard, les puits crachent toujours leur noire substance. Après, il y eut l’avancée des déserts, le trou d’ozone puis le réchauffement de la planète, la fonte des glaciers, la montée du niveau des mers et demain pourquoi pas la fin des Rolling Stones. Imbécillités, broutilles de terriens, fantasmes d’une presse en mal d’évènements. Philos, un peu de sérieux…

Philos – Ne prenez pas ces problèmes à la légère !

Dieu – Nous nous perdons en platitudes. Trouve moi dans les décombres de ce fonds d’univers un bon Iron Maiden.

Philos – Quoi ?

Dieu – Tu ne connais rien à la vraie vie, celle des sons et des lumières, celle des passions, des malheurs et des joies. Iron Maiden, mon petit Philos est un groupe de hard rock apparu en temps terrien à la fin des années soixante-dix. Il mélange, avec génie, puissance, mélodie et envoûtement.

Philos – Moi, qui croyait que vous n’aimiez que les Rolling Stones et leur chanteur qui se prend pour Peter Pan.

Dieu – Les Stones, je les aime par dessus-tout. Ils sont des dieux vivants, des légendes qui ont flirté avec mon concurrent, le diable, mais pour mieux l’humilier. Mick Jagger a tendu de nombreux pièges au démon mais toujours pour revenir dans le droit chemin, pour mieux le ridiculiser. Il a consommé de la drogue mais sans jamais perdre complètement le contrôle de son âme et de son corps. Il a joué à être homo sans jamais cesser de séduire les plus belles femmes de la planète. Il a appelé à la révolte contre l’Etat, la famille, en bref contre tous les ordres établis en étant un dandy bourgeois qui habille ses filles avec des petites jupes bleues.

Philos – Il a surtout trouvé le bon filon pour se faire de l’argent facile.

Dieu – Quelle mauvaise foi. Certes, il gagne bien sa vie ; mais s’il continue à jouer à plus de cinquante ans, c’est qu’il aime être sur scène, envoûter le public, lui donner du plaisir. Certes, il ne peut plus se passer du frisson de dominer les foules, de l’avoir entre ses mains et, avec quelques chansons, de la mater. Mais quel talent, quelle forme, quel cran.

Philos – La roue tourne pendant que vous, Dieu, vous déblatérez sur un vieux groupe de rock qui n’intéresse que des papys tentant d’oublier qu’ils sont à la retraite.

Dieu – Attention, petit, tu parles du plus grand groupe de rock du monde. Et si je déblatère, toi, tu ne m’as toujours pas trouvé une idée géniale pour marquer ce troisième millénaire.

Philos – Bon, rien que votre plaisir, les Stones pourraient écrire une chanson. Mais compte tenu de l’âge consommé des membres du groupe, je crains que les jeunes ne soient pas très réceptifs. Est-ce par ailleurs ma meilleure solution pour célébrer les 2000 ans de la chrétienté ? J’ai comme un léger doute si je puis me permettre, Grand Patron.

Dieu – L’âge n’est pas un problème. Jean-Paul II n’était pas un junior en 1997.Cela ne l’a pas empêché de réunir des centaines milliers de jeunes au Champs de Mars. Et puis, rappelle toi de l’hippodrome de Longchamp, à Paris, en 1995, Mick Jagger, malgré un orage d’une rare violence, réussit le pari de chanter devant plus de 80 000 spectateurs transpercés de toute part par des fleuves d’eau. Néanmoins, je te l’accorde, une chanson des Stones pour me célébrer n’est pas une bonne idée. Je ne suis pas certain que les hommes et les femmes de la planète terre seraient préparés à voir en Mick Jagger un nouveau Jésus Christ.

Philos – Mick Jagger en Jésus, il y a un net problème.

Dieu – Ne sois pas aussi affirmatif. Rappelle toi des paroles de la chanson « Saint of me » parue sur l’album Bridges to Babylon. Mick Jagger chante qu’on ne fera certes jamais de lui un Saint tout en notant que Saint Paul fut un homme sans esprit, cruel et un persécuteur, que Saint Augustin n’a pas résisté à certaines tentations. Mes saints et même Jésus avaient leurs défauts alors pourquoi pas Mick. Inquiétant ces mises en cause de saints pourtant reconnus, Philos, demande à l’Inspection générale des services divins, une petite enquête sur les saints. Je n’aimerais pas avoir des brebis galeuses à mon service.

Philos – J’y veillerai mais je dois vous avouer qu’avec Vous, j’aurais tout entendu, Jésus et Mick même combat…

Dieu – Attention petit, tu passes plus de temps à me contester qu’à résoudre le problème que tu t’es imposé. Tu as l’esprit français, l’art de créer des problèmes sans jamais les résoudre. Tu me donnes une petite idée. Tu devrais t’enquérir de la situation sur place afin de me trouver une belle solution, acceptable par les Saints, les anges et pourquoi pas par les terriens.

Philos – Pardon ; j’ai bien entendu, je dois me rendre chez les fous.

Dieu – Oh, dans l’infini de ton temps, cela ne te tuera pas. Tu les aimes oui ou non ?

Philos – De loin, Patron.

Dieu – Si le pouvoir vient d’en haut, il faut en voir les effets d’en bas.

Philos – Mais, par qui dois-je commencer et où ?

Dieu – Les Français, par Dieu, ils sont incontournables, inévitables.

Philos – Mais, ils sont complètement fous. Et j’ai horreur du foot. Depuis qu’ils devenus champions du Monde, ils sont encore plus insupportables.

Dieu – Arrête de jouer au snob. C’est passionnant le foot, on dirait une grande kermesse, une grande messe, le public faisant communion avec les joueurs.

Philos – Ne confondons pas tout. Il s’agit d’un jeu qui rime, de plus en plus, avec argent. Les joueurs sont des pions, des esclaves des temps modernes que les clubs vendent et achètent à coup de millions de monnaies d’hommes. On est plus prêt des jeux du cirque que d’une messe.

Dieu – Tes esclaves sont plutôt bien traités. Pourquoi tout noircir. Pourquoi ne veux-tu pas débarquer en France alors que tu es le plus français de mes anges ? Tu es tout à la fois syndicaliste et réactionnaire, égalitariste et bourgeois, solidaire et jaloux. Philos, tu tournes mal.

Philos – Pourquoi toujours la France ? Il y a quelques temps, tu as déjà envoyé l’ange Gabriel voir d’Ormesson .

Dieu – Tu n’iras pas chez d’Ormesson. J’avais envoyé Gabriel chez lui dans un moment d’égarement. Il faut que tu rencontres les pauvres, les riches, les intellectuels parisiens et puis Mick, je crois qu’il est en France actuellement.

Philos – J’aurais du m’en douter. Tout ça pour rencontrer ce vieux Mick. Je comprends mieux votre volonté de m’envoyer chez les fous. J’aurais préféré atterrir aux Etats-Unis, chez Bill Gates, jouer avec les super-ordinateurs ou me rendre au Japon pour me procurer une Playstation. La France, c’est le foi gras et les injures d’un peuple de furieux.

Dieu – Ne sois pas si dur avec eux. Ils ont de bons côtés. Ils aiment vivre. Ils ne sont pas fondamentalement violents. Ce sont de piètres soldats. Ils n’ont plus gagner seuls de guerres depuis Napoléon. Avec les Italiens, ce sont les épicuriens de la création. Ils sont un résumé de l’Homme avec ses défauts et quelques qualités. Rappelle toi de François Mitterrand. Il a réussi le tour de force d’être collabo, résistant, de droite puis de gauche, d’être contre la Vème République puis Président de la République, deux fois de suite. Il a toujours affirmé détester l’argent alors que son fils s’occupait à vendre des armes dans des pays africains en ayant comme base logistique, l’Elysées.

Philos – A-t-il une place parmi nous ?

Dieu – Oh oui car en tant que maître du mensonge, il est imbattable. Il m’est d’un appui précieux lors de mes négociations avec les forces du mal. Il est un tout petit peu ombrageux de ne plus pouvoir jouir de la vraie vie mais c’est un bon élément. N’oublie pas qu’il a été un des meilleurs élèves des frères maristes.

Tableau 5

La France, terre d’accueil

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 3 juillet 07 H 00

Paris, gare Montparnasse, un lundi, calendrier grégorien, Philos, déambule sur le grand parvis ouvert aux vents bretons et à l’air maussade de la capital. La tour Montparnasse, grise au soleil de ce début de journée, tente d’atteindre le ciel. Pour Philos, elle est le lien qui l’unit au monde de l’éternité dans lequel il évolue habituellement. Une frayeur le prend. Si par malheur, Dieu le condamnait à rester sur terre pour l’éternité. Il tente de se rassurer en se répétant que même le diable ne prononce pas de telle condamnation. Dieu, heureusement, sait qu’il est indispensable à la bonne marche de l’empire du Bon. Les nouveaux arrivés ne lui arrivent pas à la cheville. Il peut prospecter cette terre de fous en toute tranquillité.

Philos a préparé, à la hâte, ce voyage dans le monde de l’éphémère. Il n’a pas demandé au service des transhumances les fiches d’information habituelles. Il a eu juste le temps de prendre, au hasard, quelques vêtements un peu démodés.

Il sort de la gare Montparnasse par la porte dite océane qui est mélange de verre, de fer et de béton. L’architecte de cette œuvre affirmait que par sa transparence, le voyageur pouvait imaginer les vagues de l’atlantique. En ce lieu, les seules vagues qui existent dans ce lieu sont humaines. L’enchevêtrement des poutres salies par la vie parisienne, la poussière des vitres donnent à cette gare la forme d’un paquebot encalminé. Philos, regarde, étonné, le flot continu de passants. Il accoste, deux clochards couchés sur l’herbe. Ce sont les deux seuls êtres humains qui ne sont pas mus par la volonté farouche de fuir tout contact.

Philos – Bonjour, messieurs, je ne vous dérange pas ? Pourquoi les Français ont-ils des mines aussi réjouies ?

Nanard – D’où sors-tu ? Nous avons gagné hier qu’est ce que tu crois !

Philos – Gagné ? Quoi ?

Nanard – Eh Riton, tu as vu ce type. Il n’est même pas au courant. Il doit venir tout droit de la Bretagne profonde ?

Riton – Encore un paumé ? Tu as vu sa dégaine ? Dis-lui quand même pour qu’il ne meure pas idiot.

Nanard – Putain, ouais ! Je vais lui dire que nous sommes les meilleurs, que nous sommes les champions, champions du Monde, champion d’Europe.

Philos – De quoi vous êtes les champions ?

Riton – Mais il est grave, très grave, ce type !

Nanard – Nous sommes les champions, nous sommes des dieux. Où étais-tu cette nuit ? Tu avais une petite. Sinon, c’est direct l’asile, mec.

Philos – Pour la petite, il y a longtemps que j’ai donné. En revanche, question Dieu, je donne tous les jours.

Riton – Peut-être mais au niveau football. T’es nul. Hier Dieu, putain, il a été bon. Il nous a fait un super cadeau.

Philos – Un cadeau ?

Riton – Et ouais, un super signe. A trente secondes de la fin, c’était la fin du monde, la fin du monde. Tu entends… Les Italiens étaient les champions et non dans les choux. Et puis, en moins de cinq minutes, le vent a tourné. Nous avons eu leurs peaux.

Philos – Un cadeau, un signe. Dieu aurait fait cela sans me prévenir….

Nanard – Que racontes-tu ? Et oui, Dieu, hier, il était avec nous et contre les Italiens. Il faut dire qu’en demi-finale, ils les avaient bien aidés, ces sales ritals. Jamais, ils auraient du se qualifier.

Riton – Qu’en sais-tu ? Nous n’avons pas vu le match.

Nanard – Je ne suis pas un nul comme toi. Je me suis planqué dans un café. Je l’ai vu, moi, le match.

Philos – Dieu m’envoie chez les fous ; en plus il décide de faire un signe, un signe qui n’a ni queue ni tête. Je savais bien qu’il était un tout petit peu dérangé, mais de là à s’intéresser au foot et à choisir les Français. C’est sûr que pour gagner la coupe d’Europe après la coupe du monde, il faut croire en Dieu. Mais, ils sont tellement agnostiques ces….

Riton – Je crois qu’il a attrapé chaud ?

Nanard – Oui, il est un peu dérangé à moins qu’il n’ait bu.

Riton – Comment tu t’appelles, toi qui n’aime pas le foot ?

Philos – Qui ça, pardon ? Ah oui, Philos.

Nanard – C’est ton nom ça ou ton prénom ?

Philos – Les deux.

Riton – Tu t’appelles donc Philos Philos. Eh Nanard, je t’avais bien dit qu’il n’était pas normal.

Nanard – Tu fais quoi dans la vie ?

Philos – Je suis envoyé spécial de Dieu pour la célébration du troisième millénaire.

Riton et Bernard – Oh Putain, il est grave ce mec !!!!

Philos – Cela ferait deux mille ans, pour les hommes, que Jésus serait arrivé sur terre. Nous avons donc pensé que Dieu devait envoyer un message aux mortels pour commémorer l’événement. Mais, nous sommes en panne d’idées. Néanmoins, à force d’avoir l’éternité pour nous, nous sommes un peu improductifs, un peu endormis. Dieu a donc décidé de m’envoyer sur terre et plus précisément chez les fous, non pardon chez les Français.

Nanard – Grave, très grave, complètement frappé. Tu marches à quoi, coke, LSD, crack. Putain, il est complètement stoned.

Philos – Ah non, pas ici. Là haut, tout est stone. Il ne pense qu’à ça. Il mange, il boit, il dort, il vit stones, le patron. Je n’en peux plus. Je rêve d’une île déserte, sans musique, sans électricité, sans ordinateur….

Riton – T’as raison, il est complètement camé. Qui te file ta dope ? Je m’en prendrais bien une petite dose car niveau extase, ce n’est pas le pied depuis…

Philos – Pardon ?

Nanard – Non, Riton, nous allons encore avoir des problèmes avec les keufs. Et puis, je ne le sens pas ton mec. Ça pue l’indic. Tu viens, on se casse.

Philos se retrouve seul au pied de cette tour qui se jette droite vers l’espace. Autour de lui, des passants, téléphone portable greffé à l’oreille, s’esclaffent, hurlent et crient quelques mots « on les a eu ces ritals ».

Philos s’interroge – Ai-je encore une utilité si Dieu a déjà envoyé le message ? Je ne peux rien savoir sur ce soi-disant signe. Sur cette planète, les communications avec l’au-delà sont impossibles. Je comprends le patron, il n’a guère envi d’entendre les jérémiades de six milliards d’emmerdeurs. Et dire qu’ils continuent à prier alors que cela fait longtemps qu’on a coupé le fil.

Philos se dirige vers Saint Germain des Près. Le clocher provincial le rassure un peu. Par ses proportions, ses pierres grisonnantes, il lui rappelle une autre vie, celle qu’il a remplie il y a des centaines d’années dans un tout petit village de Normandie, dénommé Serquigny. L’église, la seule beauté de cette commune se dressait fière face aux paysans et aux seigneurs. Elle était, pour Philos, l’évocation de la paix, de la grandeur et de la sagesse. En portant les bottes de pailles pour nourrir les vaches, il avait toujours un œil sur ce clocher qui lui rappelait sans cesse qu’au-delà des cieux, il y avait un monde de beauté. Aujourd’hui, un œil rivé sur le clocher de Saint Germain, le Normand, devenu ange, descend la rue de Rennes tout en regardant les boutiques de vêtements. Philos commence à comprendre qu’il est hors du coup. Face aux regards amusés ou condescendants des jeunes parisiennes, légèrement vêtues, il s’engouffre dans la première boutique Gap qu’il trouve. Il opte pour l’uniforme du moment, pantalon large, veste sans forme, un peu rappeur sur les bords. Une fois relooké en passe partout, il se dirige vers les « Deux Magots », l’ancien café des intellectuels toujours à la recherche de l’idée du siècle, pardon l’idée du millénaire.

Tableau 6

Philos entre essence et existence

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 3 juillet 2000, 10 H 34

Face au clocher de l’église Saint-Germain des Près, Philos s’assoit à côté d’un vieux monsieur tout plissé, au manteau tout fripé. Le journal « Le Monde » trône sur la table. Des touristes dégustent, avec lenteur, leur chocolat tout en dévisageant des piétons faussement affairés. En ce matin de juillet, la vie tourne au ralenti. Après cinq minutes de longue attente, Philos ose héler un serveur.

Philos – S’il vous plait, un café s’il vous plait…

Un serveur – Oh, Oh mon petit monsieur, on se calme. Ce n’est pas parce qu’on est champion d’Europe qu’il faut être stressé.

Philos agite sa tête dans tous les sens, dans l’espoir de trouver un autre serveur prêt à entendre sa voix.

Un autre serveur – Que prenez-vous ?

Philos – Ah… Hein, un petit café s’il vous plait.

Le serveur – Avec un croissant ?

Philos – Non-merci

Le serveur – Je ne ferais pas fortune, ce matin, avec des clients comme vous.

Philos lit le journal par-dessus l’épaule de son voisin qui tente d’échapper aux regards inquisiteurs de son voisin.

Le vieux monsieur – Voulez-vous mon journal, par hasard ? Attendez au moins que j’en ai terminé la lecture !

Philos – Je vous prie de bien vouloir excuser ma curiosité. Je cherchais à savoir si Dieu avait fait le signe.

Le vieux monsieur – Je crains de ne pas avoir saisi l’ensemble de vos propos.

Philos – Je suis tombé, nez à nez, sur le parvis de la gare Montparnasse sur deux hommes qui m’affirmaient que Dieu était français hier soir lors d’un match de football.

Le vieux monsieur – Ah, nous acceptons n’importe qui aux Deux Magots. Le football ne figure pas dans mes sujets de préoccupation. Dans « le Monde », vous ne trouverez rien pour satisfaire votre curiosité, c’est celui d’aujourd’hui qui ne relate que des évènements vieux d’au moins 48 heures. Le Monde a toujours une journée d’avance tout en ayant sur les événements une journée de retard.

Philos – Je ne suis pas certain d’avoir tout saisi mais à défaut d’aimer le football, que faites-vous dans la vie ?

Le vieux monsieur – Vous êtes bien curieux pour un jeune homme. Vous avez de la chance. Vous avez une tête d’ange. Vous ne ressemblez pas à ces touristes qui se proclament écrivains en s’asseyant à une table de ce café.

Philos – Vous êtes un écrivain ?

Le vieux monsieur – Non, il y a bien longtemps que les intellectuels ont déserté cet endroit. Vous les trouverez sur TF1 ou sur LCI. Le seul problème, c’est qu’à côté des studios de télévision, il n’y a pas de café. L’intellectuel est devenu un solitaire qui passe de chaîne en chaîne pour vendre sa camelote.

Philos – Et vous ?

Le vieux monsieur – Oh, je ne suis qu’un ancien professeur, un retraité fidèle à ce quartier. Le fleuve du temps a coulé sur l’esprit Saint Germain des années cinquante ne laissant ici et là que quelques reliques sans âme. Que reste-t-il du temps des existentialistes fauchés du matin au soir, du temps de la nouvelle vague, du temps de la consommation de masse avec son drugstore ? Pas grand chose. Aujourd’hui, les boutiques de vêtements pour riches prennent le dessus en délogeant cafés, cinémas et commerces bas de gamme. Une constante, quand même dans cet éternel déménagement, il y a toujours des râleurs pour souligner la fin du quartier. Une association s’est formée pour défendre un ignoble immeuble des années cinquante. Le Café de Flore et les Deux Magots ont été classés monuments culturels, avec leurs serveurs. Ainsi on est sûr que siècle après siècle, ils seront toujours aussi avenants… A quand leur classement par l’UNESCO ? Vous avez l’air songeur, voire triste….

Philos – J’ai un problème. Je pensais qu’en venant ici, je trouverais des penseurs, des intellectuels pour me le résoudre.

Le vieux monsieur – Quel type de problème avez-vous ?

Philos – Je cherche le bon signe pour commémorer le deux millième anniversaire de l’arrivée de Jésus sur terre. Face à la montée de l’agnosie générale, Dieu accepte d’adresser un geste pour Vous les Hommes. Il a hésité car vous ne le savez pas mais il est dépressif.

Le vieux monsieur – Jeune Homme, vous êtes un romantique d’un autre âge. Chateaubriand doit, en vous écoutant, se retourner dans son Outre-tombe. Votre idée me plait même si elle est complètement saugrenue. Mettons-nous à la place de Dieu et cherchons un signe qui pourrait prouver sa toute puissance. Votre défi est un écueil car l’homme se plait à tout vouloir expliquer, à tout vouloir comprendre. Au temps de Jésus Christ, le mystère était un élément de la vie. La nature, la mort, le pouvoir, tout était source de mystères. Aujourd’hui, l’Homme se croit au centre des évènements. Il revendique ainsi le réchauffement de la planète même s’il sait que trois ou quatre volcans peuvent avoir plus d’effets que ses milliers d’usines crachant du dioxyde de carbone. Il oublie qu’au vu des cycles climatiques qui se déroulent sur des millions d’années, sa vie ne s’examine qu’à travers un microscope électronique. Il a oublié la petite ère glacière sous Louis XIV qui provoqua une série de famines. Il a oublié que la déforestation du XIXème siècle équivalait à plusieurs milliers de sinistres environnementaux de notre époque. Au mois de décembre 1999, la France est traversée par deux grandes tempêtes qui ont joué avec les arbres comme les enfants jouent avec des allumettes. S’il y a eu du vent en France, c’est à cause de l’effet de serre, du trou d’ozone et du remembrement. C’est bien connu. Et puis, rendez-vous compte, cette tempête a osé tuer des arbres centenaires, des témoins de notre histoire ! Personne n’a évoqué que ces arbres n’étaient pas éternels, que ceux qui sont tombés étaient les plus vieux et les plus fragiles. Il en est des arbres comme il en est des hommes, il arrive qu’on les abatte ou qu’il s’abatte d’un seul tenant sans prendre garde. Un signe dans cet océan d’égoïsme, un vrai pari, un vrai défi.

Philos – Pas un pari, une corvée, quelle idée j’ai eue d’attirer l’attention du patron sur ce sujet.

Le vieux monsieur – C’est une commande littéraire ? Etrange comme projet mais pourquoi pas. Avez-vous contacter Grasset et Gallimard. Vous avez une petite chance. Ils reçoivent des milliers de manuscrits remplis d’idées bizarres.

Philos – Non, je dois rendre compte très rapidement à Dieu de ma visite chez les fous. Et ici bas, le temps n’en finit pas de disparaître. Je suis fatigué de ce décalage horaire.

Le vieux monsieur – Quel romantisme ! D’où venez-vous pour souffrir d’un tel décalage horaire.

Philos – De l’éternité et du monde sans limite.

Le vieux monsieur – Jusque devant l’éternel, vous êtes joueur. Mais, là haut, est-ce vraiment le Paradis ?

Philos – Le Paradis, une histoire de terriens en mal de réconfort face à l’énigme de la mort. Je vous le certifie, l’enfer est une plaisanterie. Nous sommes confrontés à la concurrence déloyale du Diable qui attire à lui nos meilleurs éléments. Nous avons même eu, ces derniers temps, des départs du Paradis pour le chaudron rouge. Nous sommes obligés d’augmenter nos salaires. Le prix des transferts s’envole. Au Royaume des Cieux, Anelka serait un amateur. Pour la haute technologie terrienne, nous manquons de spécialistes ; notre clientèle est un peu âgée. Les jeunes éléments fanatiques d’informatique valent une fortune. Nous avons racheté le contrat d’un jeune prodige pour le prix de 10 grandes catastrophes. C’est la vie moderne, tout à un prix, même la haut.

Le vieux monsieur – Même la haut, la loi de la jungle triomphe. Vous n’avez pas de José Bové ou de Sylvianne Forrester pour lutter contre la mondialisation éternelle et infernale ?

Philos – Non, nous n’avons pas de représentants de José Bové. Les anti-mondialistes actuels ne sont pas très pressés pour venir nous rejoindre. Mais, le plus difficile à supporter, c’est le patron, le tout puissant. Il est fou. Il doit avoir des origines françaises. Il est caractériel et plus grave, il est un fan inconditionnel des stones. Il se prend un peu pour Mick Jagger.

Le vieux monsieur – Mick Jagger, Dieu, vous faites de curieux mélanges. Votre tête doit ressembler à un gros shaker. Les Stones, Altamont en 1969, la violence, le sexe, la drogue et puis l’argent avec le succès. Une vrai success story à l’anglo-saxonne.

Philos – Mais je n’en peux plus d’écouter jusqu’au bout de l’éternité « sympathy for the devil » ou « angie ».

Le vieux monsieur – Votre patron qui logiquement à l’éternel pour lui ne serait-il pas atteint par le syndrome de Peter Pan ?

Philos – Certes, nous avons l’éternité pour nous. Certes, nous nous moquons de la jeunesse comme de la vieillesse, des rides comme des boutons d’acnés. Tout cela n’empêche pas Dieu de s’ennuyer. Il recherche des satisfactions ailleurs que dans la constance de l’éternel. Il est comme les anges du film de Wim Wenders, « les Ailes du Désir » ; il veut vivre, ressentir le frisson de la vie, la joie d’être populaire, d’être admiré. Mick Jagger, en se jouant de son âge, en étant toujours populaire après plus de trente cinq ans de carrière, en remplissant les stades sur tous les continents, lui donne ce que lui ne peut pas avoir, le goût de l’éternel inachevé. Dieu vit par procuration à travers cet être de chair qui aime à flirter avec la ligne blanche de la vie.

Le vieux monsieur – Instructif ; votre patron ressemble étrangement aux jeunes décrits par Alan Bloom, auteur américain dans son livre, « l’âme désarmé » qui en secret vouaient une passion incommensurable à Mick.

Philos – Je ne manquerais pas d’acheter le livre sur le net.

Le vieux monsieur – Les Stones… Je les ai vus à l’Olympia, aux abattoirs de la Villette et à Auteuil. En une seule personne, l’incarnation du bien et du mal, un joueur de personnages qui aime choquer. Aimant se travestir sur scène, exciter la foule, il meuble les rêves des tristes humains plongés dans leur monotonie dans l’accélération du temps et des rides. Mick Jagger a, durant sa jeunesse, réussi à se placer hors des lois, politiques ou morales, hors des chemins battus sans pour autant tomber dans la fosse de l’irréversible et dans celle de la déchéance. Un vrai funambule. Il flirtait avec toutes les tentations, le sexe, la drogue, la violence, le racisme tout en étant rock. Un vrai Arsène Lupin des valeurs. Riche et ne le cachant pas, il reste un provocateur. Je me rappelleinterviews où déguisé en travesti, il se moquait des journalistes qui lui posaient des questions idiotes. Intelligent, il aurait pu être et il aurait aimé être un homme politique. Aujourd’hui, il tente de prouver que la vieillesse peut rimer avec jeunesse, que son corps reste fort et que sa voix s’améliore. Il est pour la génération du baby boom qui entre dans l’ère du papy boom un repère.

Philos – Oh, non, vous êtes comme mon patron, un accroc ? Je ne réussis pas à faire un pas sans entendre parler des Stones, un vrai enfer cette planète.

Le vieux monsieur – Non, Non, je ne suis pas un fan. Je suis un simple admirateur du mythe Jagger. Il n’existe que peu de stars dont le temps n’use pas l’image. C’est pour cette raison que les plus grandes stars meurent jeunes, Marilyne, James Dean…

Philos – Tout cela ne m’aide guère pour le signe…

Le vieux monsieur – Vous êtes un acharné. Réfléchissons un peu… Et si le patron décidait une journée sans mort, sans tuerie, sans violence…

Philos – Cette idée a, déjà, été proposée par les anges intellos. S’il y avait une trêve de la mort, les hommes penseraient, non pas que Dieu est bon, mais qu’ils sont devenus des dieux l’histoire de 24 heures. Il n’y a qu’un Dieu éternel. Le paradis terrestre provoquerait une vague sans précédent de chômage dans le monde des anges. Une journée sans mort contribuera à la surpopulation. La mort du lendemain sera jugée inacceptable. Elle sera vécue comme une injustice.

Le vieux monsieur – Il faut savoir ce que vous voulez. Un signe tangible aura obligatoirement des conséquences négatives ou positives. A vous de réaliser la communication adéquate ; embauchez Publicis ou Eurorscg. Question nombre de morts, ne vous en faites pas, le lendemain, il y aura un phénomène de rattrapage ; les violeurs, les criminels en manque se défouleront.

Philos – Pas très positif tout cela ; je préfèrerais que l’on cherche quelque chose d’autre.

Le vieux monsieur – J’ai une autre idée ; elle vous plaira car elle est simple et personne n’ose imaginer qu’elle soit réalisable sans l’intervention du Saint Esprit : la fusion de toutes les religions, le christianisme, l’islam, le bouddhisme… Vous imaginez, le 25 décembre, toutes les autorités religieuses qui décident de fonder la religion universelle en rendant hommage à votre patron. D’un seul coup, plus de guerre de religion, plus de problèmes en Palestine, en Judée. Quel symbole ! Après la chute du mur de Berlin, on aurait le droit à la chute des murs de l’intolérance religieuse.

Philos – Pas complètement stupide, mais il faudrait que Dieu se sépare quelques instants de ses Stones pour se mettre au travail. Et puis, les hommes aiment les divisions. Les querelles, la concurrence, la jalousie sont les moteurs de leur survie. Si nous supprimons le pluralisme religieux, plus personne ne croira et défendra la foi. Ce sera le triomphe de l’athéisme. Votre projet est un piège. La religion est forte lorsqu’elle est attaquée par une autre religion, lorsqu’elle a des martyres, des causes à défendre. En créant la religion universelle, vous transposez l’ennui céleste sur terre. Comment choisir les rites, les saints, les fêtes… Regardez en occident et surtout en Europe, les religions reculent dans un sentiment d’indifférence. En France, il est possible, sans trop de dangers, d’être juif, musulman ou protestant. De ce fait, l’homme qui n’existe que par la révolte préfère d’autres combats : la bonne bouffe, l’antiaméricanisme, la protection des petits oiseaux…

Le vieux monsieur – Une seule religion, quelle simplification. Au temps d’Internet, la religion ferait œuvre de modernité.

Philos – La religion n’a pas être moderne ; elle se doit d’être intemporelle. Internet n’est pas un instrument d’uniformisation ; bien au contraire si j’ai bien compris les fiches que mes employés m’ont données avant de partir, c’est un réseau qui permet aux minorités d’exister, de se faire connaître tout en étant très pacifiques.

Le vieux monsieur – Oh, vous me fatiguez avec votre jeu, il est midi ; il faut que je rentre à la maison. Arrêter de penser à votre signe, amusez-vous, c’est l’été.

Philos – Oui, oui, mais j’ai une mission à accomplir…

Philos règle son café et se dirige, un peu plus accablé, vers l’église Saint Germain. La façade provinciale de cet édifice religieux, sa pierre usée par les outrages du temps, son intérieur sombre, des peintures qui disparaissent sous la crasse témoigne d’un passé riche, celui de l’abbaye de Saint Germain des Près qui possédait un vaste domaine dans la vallée de la Seine. Une fois le portail passé, le calme l’envahit. Le murmure des voix lui rappelle son cher non-espace. Il prend possession visuellement des lourds murs peints qui s’écaillent sous le poids des ans et des visiteurs qui ne peuvent s’empêcher d’y mettre leurs sals doigts. La faible lumière qui transperce des vitaux opacifiés par le temps tranquillise l’âme de Philos. Il n’ose plus regarder le mouvement des aiguilles de sa montre terrestre. Dieu lui avait conseillé de rendre visite à l’église Saint Sulpice situé à quelques centaines de mètres de celle de Saint Germain des Près. Sa hauteur des voûtes, sa très grande luminosité, sa vierge trépassant le serpent du mal, son histoire mouvementée, Saint Sulpice, une église construite à partir du XVI ème siècle mais jamais terminée, église désacralisée durant la Révolution et transformée en temple de la raison, permettrait, selon le Grand patron, de découvrir la forme du signe à envoyer. Philos, ange, mais un peu cabotin, a décidé de contrevenir au conseil divin pour se réfugier sous le toit plus bas et plus rassurant de Saint Germain des Près.

Tableau 7

Dépression en pleine église

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 3 juillet 2000, 12 H 17

Des touristes s’engouffrent dans l’église dans l’espoir d’admirer quelques œuvres ; près de l’autel, un prêtre revêtu d’une soutane blanche, bien taillée et dont les plis s’accordent avec le gris des chapelles délaissées, vaque à ses occupations quotidiennes. Philos d’un pas terne, suit un paquet d’américains à la recherche de l’esprit parisien. Le prêtre sent qu’un élément inhabituel hante sa demeure. Il se retourne, regarde les touristes et continue de préparer sa messe.

Philos se rapproche de l’homme de Dieu qui le voyant comprend qu’il a devant lui un messager. Pas d’étonnement, seule la fierté toute religieuse d’avoir été élu.

Le prêtre – c’est la première fois que cela m’arrive.

Philos – Nous sortons de moins en moins de notre éternité. Nous avons peur des médias et de la récupération. Nous préférons agir à distance. Nous aussi, vous voyez, nous nous sommes mis aux nouvelles technologies, à Internet, aux actions téléguidées. Il a fallu prendre des cours de remise à niveau. Même, les derniers arrivés rencontrent des difficultés face aux progrès. L’omniscience, même dans l’espace divin, est difficile à acquérir.

Le prêtre – A l’aube de ma retraite, un messager, c’est le plus beau signe que le Seigneur pouvait me faire, un vrai miracle surtout ici dans cette ville… de débauche. Quel fabuleux geste, quel signe…

Philos – Non, non, ce n’est pas tout à fait ce que vous croyez. Je suis envoyé par le Grand Patron pour trouver le signe de commémoration pour le 2000ième anniversaire de l’arrivée du Christ sur terre. Je me suis dit que peut-être dans une église, ici à Paris, près de la Seine, je trouverais l’inspiration….

Le prêtre – Mais tu es le signe. Tu es l’envoyé de Dieu. Plus besoin de chercher, tu es le symbole de l’existence du Paradis. Oh, mon humble église transformée en lieu de pèlerinage.

Philos – Garde les pieds sur terre. Je ne suis pas la Vierge Marie ou l’ange Gabriel. Je suis philos, un conseiller du très Grand Patron, un gratte papier, un nègre, un moins que rien. Mon nom n’est pas répertorié, je suis un agent fantôme de Dieu. Personne ne te croira si tu affirmes urbi et orbi que tu as vu un ange. Tu risques de terminer chez les fous et d’être soigné pour hallucinations. Non, tu ne feras pas fortune avec moi. Au mieux, on dira que tu es illuminé. Je suis, de toute façon, ici bas incognito pour mener une mission très secrète : trouver le signe du troisième millénaire.

Le prêtre – Bon, bon, je comprends ; cela était un peu trop beau. Comment puis-je t’aider ? Ta tâche est délicate car, tu le sais, nous sommes peut-être à la veille de la première société sans dieu. Le grand patron connaît-t-il l’ampleur de la crise religieuse dans la quelle nous évoluons ? Nos églises sont devenues de simples éléments du patrimoine histoire, des pièges à touristes. Regardez ces trois là bas en short ; elles regardent les vieilles qui prient comme elles regardent des bêtes curieuses. Ils ne connaissent rien de la liturgie, de Jésus et de la Sainte Vierge. Ils viennent ici comme ils iraient à Disneyland. Je suis devenu un animateur de spectacles. J’accueille des groupes musicaux, des saltimbanques qui cherchent une salle de concert. Il y a quelques années, j’étais en poste à Notre Dame, j’ai eu l’horreur de recevoir une demande de réservation de la cathédrale pour l’organisation d’un concert des Stones. Dieu a du en frémir ; heureusement, j’étais là pour veiller au grain.

Philos – Si vous saviez, non je crois qu’il ne vaut mieux pas. Mais, avec le recul de l’éternité, il n’y a pas beaucoup de changement. Il y a quelques siècles, les paroissiens ne savaient pas lire, achetaient comme des idiots des indulgences dans l’espoir d’avoir une belle place au Paradis. Ils croyaient tout ce que tes prédécesseurs leur racontaient. Alors, pourquoi autant de désillusion. 2000 ans après, l’église catholique reste présente, des centaines milliers de jeunes se sont réunis lors des Journées mondiales de la Jeunesse à Paris. Le pape est adulé lors de tous ses déplacements. Pour l’année du jubilé, plus d’un million de jeunes se sont regroupé à Rome au mois d’août 2000. Non, garde l’espoir car ce n’est pas Dieu qui te le donnera.

Le prêtre – Les Journées Mondiales de la Jeunesse, c’était magnifique mais cela n’avait rien à voir avec la religion. Ils voulaient communier leur joie d’être ensemble, mais certainement pas honorer Dieu.

Philos – N’était ce pas la même chose ?

Le prêtre – Mais, regarde-moi. Je suis un pauvre ère déconnecté du temps, toujours à répéter inlassablement le même discours.

Philos – A qui la faute, pas à nous. Vous, vous êtes enfermés dans le passé comme si la religion rimait avec tradition. Jusqu’à la Renaissance, l’église catholique était à la pointe de l’art, de l’architecture, maintenant vous concourez avec le Musée du Louvres ou avec le Musée national d’archéologie de Saint Germain en Laye. Cela m’éloigne de mes préoccupations actuelles. Avez-vous l’idée d’un début de commencement d’un signe ?

Le prêtre – Je ne suis qu’un prêtre de quartier qui essaie d’attirer des chrétiens et non des touristes ou des jeunes dans sa vénérable église. J’ai un peu de succès lorsqu’il pleut.

Philos – Donner un abri entre dans votre mission. « Gimme a shelter », tiens, tiens, cela me rappelle une chanson de la bande des fous. De toute façon, ne soyez pas pessimiste. Pensez à votre chef, Jean-Paul II, qui se bat sur tous les fronts.

Le Prêtre – Oui, Jean-Paul II réalise de vrais miracles. Rappelez-vous, lors des JMJ de Paris, une colombe, symbole de paix, s’était posée délicatement sur sa tête. Rappelez-vous lorsqu’il survécut aux balles d’un illuminé. Rappelez-vous lorsqu’il précipita le mur de Berlin et le communisme, la religion du XXIème siècle, dans le néant. Il est l’enfant de Jésus. Votre signe c’est certainement lui ; faites qu’il soit pape le 1er janvier 2001. Pour moi, ce sera déjà le signe.

Philos – Pas de problème, il n’y a rien à faire car il dispose d’une telle énergie que la vie ne le quittera pas avant le 1er janvier 2001.

Le prêtre – le 1er janvier 2001, les hommes entrent dans le troisième millénaire d’après la naissance de Jésus Christ. Dans ces conditions, il est normal que vous choisissiez Jean-Paul II comme porte-parole du signe.

Philos – Mais quel message ?

Le prêtre – Oh, je manque déjà d’inspiration pour la messe dominicale et vous voudriez que je trouve le message du troisième millénaire. Vous, vous avez l’éternité pour trouver ce genre de message. A chacun son travail !

Philos – Si je ne peux même plus compter sur les meilleurs enfants du bon dieu…. Bon, j’ai également une autre mission à accomplir, je dois aller interviewer pour le compte du très grand Patron, Mick Jagger. Avez-vous une idée où je pourrais le rencontrer ?

Le prêtre – Mick Jagger, ah oui, l’homme qui sème des enfants tout autour de la planète et qui joue à Peter Pan. Sur un banc de l’église, j’ai trouvé un vieux « Paris Match » dans lequel il était précisé que Mick Jagger naviguait entre son château dit de La Fourchette près de la Loire et sa nouvelle propriété au Cap Ferret. Sinon, passez à Saint-Tropez, cela vous détendra. Vous aurez une petite chance de le croiser.

Philos – Merci et à bientôt, tôt ou tard dans l’éternité…

Philos, de plus en plus hagard sort de l’église. Sur le parvis, la foule des touristes navigue autour de lui. Ne sachant plus trop quoi faire, il s’engouffre dans la bouche du métro portant un nom d’un autre temps, Notre Dame des Champs. Il prend un ticket et décide de partir vers Issy les Moulineaux sans aucun plan en tête.

Tableau 8

L’inconnue du métro

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 3 juillet 2000, 15 H 21

Philos entre dans la rame, s’assoit comme un automate dans le wagon transpirant d’odeurs variées et usées d’un milieu de journée d’été qui n’en finit pas de se dérouler. A côté de lui, une jeune femme blonde, une vingtaine d’années, bien habillée, un chic légèrement suggestif sans être vulgaire. Elle cherche, en vain, une position confortable dans ce wagon qui bruisse de rail en rail et hurle, à chaque tournant, son effroi d’être toujours debout après de si longues journées de travail. Le regard de la jeune femme traduit l’intelligence et la force de caractère. Les yeux à la couleur whisky se détachent dans cet univers blanc cassé. Ces yeux flamboyants semblent être un puits de réflexion dans lesquels chacun aimerait se glisser. Un sac Louis Vitton traîne aux pieds de Valérie, un livre d’Alain Finkielkraut sur ses genoux. Elle ignore l’homme de Dieu qui s’est assis à ses côtés. Tout juste a-t-elle jeté un regard pour mesurer l’appartenance sociale de son voisin. La peur d’être importuner durant sa lecture par un mendiant ou par un vulgaire dragueur l’empêche d’être totalement absorbée par les lignes droites remplies de lettre de la page de son livre.

Philos – excusez-moi, cette rame dessert-elle la station Pasteur ?

Valérie (à moitié agressive face à un homme qui a tout du faux touriste et du vrai dragueur) – Oui, Pasteur est la quatrième stations.

Philos – Merci bien. C’est intéressant, votre livre ?

Valérie – Oui, sauf que vous m’empêchez de le lire. Pour draguer, vous n’êtes pas outillé.

Philos – Non, non. Ce n’est pas mon intention. Je ne suis pas là pour ça. J’ai une mission à accomplir.

Valérie – Quelle mission devez vous accomplir ?

Philos – Je … dois trouver un signe pour le très grand patron en vue de la commémoration du deux millième anniversaire de Jésus.

Valérie – Un illuminé… J’ai vu des beaufs, des prétentieux, des vieux beaux, mais un illuminé c’est la première fois. Ce n’est pas ma journée. Depuis mon réveil, je suis emmerdé par des fous, des cinglés, des cas sociaux. Dieu pourrait faire un geste en ma faveur, sinon je vais faire un malheur.

Philos – Non, je n’appartiens pas à la bande des terriens fous. Vous vous trompez. Je suis un ange envoyé par Dieu… et pour le signe…

Valérie – Arrête un peu et puis nous arrivons à Pasteur. Moi aussi, je descends.

Philos – Je peux vous expliquer calmement si vous voulez.

Valérie – Allez, pourquoi pas, tu m’as l’air fou, mais pas méchant. Tu m’invites au café en face du lycée Buffon. Tu m’expliques calmement ton problème. J’ai un quart d’heure à tuer avant mon rendez-vous.

Philos – Lycée Buffon à côté de la station Pasteur. Avant, dans ce coin là, il y avait le cimetière de Vaugirard de triste réputation.

Valérie – Cultivé en plus. Oseras-tu me parler des vieilles communes de Vaugirard et de Grenelle qui ont été avalées par Paris au XIXème siècle ?

Philos – Une culture non pas encyclopédique, simplement un vieux souvenir. Au XVIIIème, j’avais effectué un voyage à Paris pour examiner le bouillonnement révolutionnaire et ses conséquences sur le sentiment religieux. Encore une mission de m….

Valérie – Pardon… Le café est juste devant toi.

Valérie et Philos entrent dans le café, choisissent une table. Ils commandent à un serveur, à la moue toujours aussi peu sympathique, à croire que l’on a réussi le clonage de serveurs, deux Périers.

Valérie – Comme ça, tu serais un envoyé de Dieu. Tu n’es pas modeste. Tu aurais pu opter pour un masque ou un déguisement plus facile à porter. De toute façon, comment peux-tu être l’envoyé de quelque chose qui n’existe pas ? Tu désires endosser les habits du marginalisme en mettant en avant ta croyance religieuse. Tu es un enfant de l’Opus Dei. J’ai une amie qui est membre de cette organisation directement rattachée à Jean-Paul II. Elle affirme qu’elle remplit sur terre une mission divine. Comment croire aujourd’hui ? S’il faut avoir la foi pour croire, cela signifie que cela ne va pas de soi, qu’il faut aller contre l’entendement, la raison…

Philos – Tu es agnostique ? Certes, tout joue contre moi. Mais, comment peux-tu vivre sans croire, sans racine, sans avoir de référence sur le bien et sur le mal. Comment peux-tu imaginer que l’organisation complexe de la terre, les milliards d’être humains qui la composent, les milliers d’espèces, les millions de milliards de cellules ne soient pas l’œuvre de l’être suprême ? Crois-tu le hasard assez fort pour se passer de Dieu ? Tu n’as pas de réponse au pourquoi de l’homme ? Tu as besoin de nous pour vivre que tu le veuilles ou non.

Valérie – Tu ne me donnes que des raisons négatives et banales pour croire. Une foi assise sur le doute n’est pas une vérité. C’est un théorème qui n’a jamais été vérifié. En deux mille ans, l’homme a appris sur lui-même plus par la science que par les livres sacrés. Il connaît la lune, l’espace, les entrailles de la terre mais rien sur ton patron. Ne trouves-tu pas bizarre que depuis le soi-disant passage de Jésus sur terre, nous n’ayons pas progressé dans l’analyse du mystère religieux ?

Philos – La puissance de Dieu tient dans la persistance du mystère. Comment peux-tu expliquer que des milliards d’hommes depuis des millions d’années aient comme fil directeur Dieu au pluriel ou au singulier ? Comment peux-tu expliquer que malgré le caractère changeant des hommes, les grandes religions aient résisté à tout depuis des milliers d’années ? Elles ont résisté aux dictatures, aux monarchies plus ou moins totalitaires, aux démocraties, aux communismes. Les soixante-dix ans de communisme en Russie n’ont pas réussi à assécher la foi. Les idées politiques, les modes de pensée sont mortelles et terriblement éphémères ; les religions sont éternelles. Cette éternité, étrangère au système de pensée humain, repose sur le doute. Si l’existence de Dieu était certaine, la vie serait un enfer. Le doute fait partie intégrante du jeu.

Valérie – Comme la souffrance, comme Auschwitz, comme…

Philos – La souffrance, la mort, la violence sont des éléments constitutifs de l’homme.

Valérie – A quoi sert Dieu, alors ?

Philos – A rien, il est le dernier recours quand tout s’effondre. Les hommes sont maîtres chez eux. Imagine si Dieu influait sur la vie, sur le cours des évènements. Il opérerait des choix, favoriserait les uns, pénaliserait les autres. Il serait un dictateur que l’Homme voudrait chasser de son univers. Dieu existe car il est faible. Dieu demeure une valeur car il ne fait rien. Il est au-dessus de l’être humain. Il est au-dessus des petits travers de la vie.

Valérie – Quel aveu. Dieu est un faible. Que faisait-il quand les juifs étaient gazés par un fou ? Que faisait-il quand Staline réduisait un peuple au silence en les parquant dans des goulags ? Que faisait-il quand des Russes sanguinaires enterraient vivants d’autres Russes qui n’avaient comme défauts de leur avoir déplu, d’avoir mal souri. Que faisait-il quand en France, la machine à raccourcir les têtes ne savait plus donner de la tête. Il tournait bêtement la tête. Il jouait à la marelle…

Philos – Dieu n’est pas aussi inactif que cela. Il ne s’immisce pas dans le quotidien de l’horreur. Il analyse avec recul les évènements. Les démocraties ont gagné en 1945 contre Hitler. Le régime soviétique s’est auto-effondré en 1991.

Valérie – Un peu facile de revendiquer la victoire, une fois la guerre terminée. Combien de morts inutiles ? Tu légitimes l’horreur absolue.

Philos – Tous les morts sont inutiles. Depuis l’arrivée des hommes, des milliards sont morts sans que personne ne s’en soucie. L’éternel recommencement sans pour autant revenir à zéro, c’est la machine du temps compté et décompté qui vous effraie. Cette machine qui hante les jours et les nuits des hommes est leur source de jouissance. Vous ne connaissez pas votre bonheur. Vous ne le saurez que plus tard…

Valérie – Mais, sous Hitler, un système criminel d’Etat s’est mis en place pour exterminer des innocents en recourant à des méthodes inhumaines.

Philos – Elles sont humaines car ce sont les hommes qui les ont développées.

Valérie – Auschwitz, c’est soit la preuve que Dieu est une escroquerie ou qu’il a eu une absence momentanée. Le signe que vous recherchez pour le deux millième anniversaire, il aurait du venir en 1938 ou en 1940 quand les fours crématoires transformaient des innocents en poudre. Aujourd’hui, il est trop tard. Il y a eu des miracles, des apparitions que l’on vénère mais durant la seconde guerre mondiale, rien. Une grande escroquerie, votre système ? Certes, les rescapés des camps veulent croire en Dieu pour ne pas donner raison à Hitler qui avait décidé sa mort. Certes, les Russes se réfugient dans la religion comme ils le font avec la vodka pour oublier plus de soixante-dix d’horreurs. Mais, cela ne permet pas de dédouaner la responsabilité divine si elle existe. Je te repose la question, que fait Dieu quand les hommes se massacrent sur terre ? Se réfugie-t-il dans la grève ou part-il en vacances ?

Philos – Il pleure, il pleure à se lasser d’être éternel. Il a pleuré à la mort de Jésus et lors de toutes les guerres, c’est à dire tout le temps. Un véritable fleuve de larmes. Depuis la seconde guerre mondiale, il s’est fait une raison. Il est devenu un peu dépressif. Je le comprends, les humains sont terribles. Ils veulent être libres, tout régenter, la nature, leurs congénères, le hasard. Ils ne supportent pas d’être sous tutelle. Toujours révoltés, mais toujours faibles et incapables de dominer leurs pulsions, leurs sentiments primaires. Dieu, en les distinguant des animaux, leur a donné la liberté. L’usage de la liberté donne lieu à des massacres, à des horreurs, à des barbaries que l’ordre animal ne connaît pas.

Valérie – Si Dieu existe, il aurait pu perfectionner la machine humaine. Pourquoi a-t-il produit une chose qui utilise si mal la liberté et la raison ?

Philos – Ce sont des instruments fantastiques mais jamais Dieu n’avait imaginé les errements des hommes. Il a fait le pari de l’auto-organisation. Toutes les autres espèces vivent sans problème sauf quand l’homme décide de les exterminer. Dieu a, certes, joué avec les dinosaures et de nombreuses créatures. Il a jugé nécessaire de les supprimer car ils étaient peu modernisables. Vous n’imaginez pas un tyrannosaure bâtisseur de cathédrales ou de ponts. Dieu trouvait ces bestioles ennuyantes à souhait.

Valérie – Les hommes paient cher l’expérimentation divine ou plutôt l’inexpérimentation divine. A vous écouter, avec Dieu ou sans Dieu, il n’y a pas de différence. L’Homme est seul face à son destin.

Philos – Non, non, l’Homme sans dieu n’a pas d’échappatoire à son propre destin. Il est esclave de l’autre ou de lui-même sans avoir de haltes sur le chemin quotidien de l’enfer. Si Dieu n’avait pas existé pour les martyrs des camps, à qui auraient-ils confié leur impuissance, leurs souffrances et leurs colères ? Dieu est un fantastique réservoir à souffrances. Cela en est même lassant. Des complaintes qui n’en finissent pas de remonter de la planète terre. De temps en temps, je comprends Dieu quand il met les Stones à fond.

Valérie – Pardon, que viennent faire les stones dans cette histoire.

Philos – Dieu a une petite faiblesse. Il est devenu un fan aigu de la bande à Mick Jagger.

Valérie – Tu délires grave.

Philos – Aussi étrange que cela puisse paraître, Dieu passe son non-temps à écouter « Angie », « Emotionnal Rescue », « Satisfaction », « Paint it black » ou « Have you seen my baby ».

Valérie – Tu es un vrai spécialiste des Stones ?

Philos – J’ai été obligé de m’y mettre. Le plus grave c’est que Dieu a mis en place une équipe d’anges chargés de rechercher des enregistrements pirates, des informations de première main sur la vie des Stones. Quand il y a un concert des Stones, tout s’arrête dans l’éternel espace. Dieu est au balcon de la terre et danse sur les paroles envoûtantes de Mick. Il mime Keith jouant ces célèbres riff de guitare. Il ressemble alors à un véritable gamin de 15 ans.

Valérie – Tu délires de plus en plus. Ton Dieu est un peu païen. Ne se prendrait-il pas pour le Diable ?

Philos – Non, non, le Diable ; il est plus moderne, il écoute du rap, des chansons latino et du hard satanique. Il déteste les Stones considérant que Mick Jagger s’amuse à le provoquer pour mieux ramener tout le monde dans le petit ordre bourgeois. Il s’est fait au fil des années une petite spécialité : saborder les concerts des Stones. Lors de la tournée de 1969, le meurtre à Altamont, c’était lui l’instigateur. Les orages démoniaques à Paris en 1990 et 1995 au Parc des Princes et à Longchamp, c’était lui. Il leur a tout fait ; mais Dieu a toujours gagné. Les Stones ont toujours achevé leur show ; ce n’est pas comme Johnny au Grand Stade de France au mois de septembre 1998.

Valérie – ne Critique pas Johnny, il est vraiment super.

Philos – Là haut, Johnny a pas mal de fans. A ce sujet, j’ai une autre mission à accomplir avant de remonter. Je dois, pour le compte de mon patron, rencontrer Mick Jagger. Tu ne sais pas, par hasard, où je pourrais le rencontrer.

Valérie – Tu es vraiment bizarre. Tu travailles pour qui, un journal de rock à moins que tu ne sois vraiment fou…. Mick Jagger, mon père l’a vu dans un restaurant parisien « le Bar au Sel » au mois de juin dernier. Il aurait acheté une maison dans le XVIème arrondissement. J’ai lu également qu’il s’était offert une nouvelle résidence près du Cap Ferret. Il adore la France ; il s’est marié à Saint Tropez avec Bianca, acheter un château en Touraine pour Jerry Hall.

Philos – Oui, je sais. Bon, il faut que je demande aux informateurs divins des renseignements sinon je risque de passer mon été à pister le Mick aux quatre coins de la planète terre. J’ai certes l’éternité devant moi, mais il ne faudrait pas abuser.

Valérie – Bon, il faut que j’aille à mon rendez-vous. Et toi, arrête de te faire des films. Bon, si tu veux, je te donne mon numéro de portable. C’est le 06 60 76 12 34

Philos – Où vas-tu ? Pour le téléphone, je crains de ne pouvoir l’utiliser. Les liaisons transdivines sont rares et mauvaises. Les distorsions sont très fréquentes sur ce type de lignes.

Valérie – Rien de très excitant ; j’ai un rendez-vous chez un dentiste à cent mètres d’ici.

Philos – Ah oui, encore un raté de Dieu en vertu duquel une grande partie des humains sont amenés à souffrir régulièrement. Cela vous rappelle vos origines et votre devenir.

Valérie – Charmant. Allez Tchao.

Philos reste seul à la table du café, la mine de plus en plus songeuse. Il est désormais convaincu que Dieu lui a tendu un piège en l’envoyant sur cette planète de fous. Il rumine

- Dieu, il devait en avoir assez d’entendre mes commentaires acerbes sur son comportement, mes jérémiades sur les Stones, mes accusations sur son indifférence vis à vis des créatures humaines. Il a du se dire que quelques semaines chez les fous me rendraient plus lucide et moins révolutionnaire. Il m’accuse de vouloir trop en faire, d’être un acharné du travail. Il faut l’avouer que, depuis quelques éternités, les services de Dieu ne sont plus tenus et que je remplis un nombre croissant de missions autrefois dévolues à plusieurs conseillers spéciaux. En Haut, ils n’ont pas attendu les 35 heures françaises pour s’y mettre. Chez les anges, le temps de travail avoisine l’infiniment zéro. Comment voulez-vous motiver les troupes quand l’argent et le temps ont disparu ? Comment voulez-vous avoir une vision marchande des relations quand la notion de rareté propre à l’activité humaine a laissé place à la gratuité des biens ?

Philos sort du café ; il ère seul dans la rue de Vaugirard pour entrer dans le Jardin du Luxembourg, peuplé de joggers, de femmes promenant leurs enfants et de vieux messieurs qui tournent au ralenti autour du bassin dans le sens inverse des aiguilles du monde pour retarder au maximum la marche inexorable de la mort. Le Sénat, ce palais sans fondation, domine de sa présence nonchalante le jardin. Au son sein, les dorures côtoient quelques hommes politiques qui terminent leur carrière loin des bruits du quotidien qui habitent l’Assemblée nationale. Dans ce coin de Paris, tout tourne au ralenti. La tour Montparnasse, de sa force, de sa hauteur, surplombe les grands marronniers du parc. . L’éternité a laissé avec dans ce coin du Vième arrondissement de Paris quelques traces. Le Palais du Luxembourg est un pont suspendu à travers les âges qui ne peut pas déplaire à un ange comme Philos.

Tableau 9

Plages du débarquement

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 7 juillet 2000, 09 H 12

Philos, à la recherche d’informations sur Mick Jagger et du signe magique, a traversé Paris, d’est en ouest, du nord au sud, de Montmartre à Montparnasse, de Chaillot au jardin des Batignolles. Philos s’est rendu à Lisieux, puis à Lourdes. Il espérait un miracle dans ces lieux considérés comme saint. Mais, au final, rien, que de la souffrance, du commerce futile et du vide. Il a parcouru Marseille, Nice, Toulouse, Bordeaux, Amiens, Vanne, Laval et Nancy. Toujours, la même question, toujours le néant. Les hommes l’étonnent par le bouillonnement de leur activité. Il se remémore quelques scènes de la fin du XIXème siècle. La solennité, l’espoir d’une nouvelle ère de paix, la foi en la science avaient marqué ce passage symbolique. Aujourd’hui, il constate une fuite, un désir d’oublier que les chiffres tournent de plus en plus vite au fur et à mesure que la vie se déploie. Il est éberlué par la pesanteur de l’instantanéité. Les start-up ont à peine eu le temps d’être à la une des news magazines qu’elles sont devenues des start-down. Philos n’a qu’une crainte. Les hommes seraient-ils assez fous pour accélérer le temps et passer d’un coup de l’an 2000 à l’an 2345.

Désespéré, il décide de jouer au touriste et d’améliorer sa culture historique de cette terre avant de remonter dans l’éternel ennui en se rendant à Omaha Beach. Sur une falaise balayée par un fort vent d’ouest, dominant les fameuses plages du débarquement, Philos se place à côté d’un Américain, à la tenue décontractée qui l’air absorbé, se recueille devant le gris de la mer.

L’Américain – Courir dans la mitraille sur des plages fouettées par le vent et le fil barbelé, avoir un rendez-vous certain avec la mort, jouer à la roulette russe sur une plage normande, il fallait être jeune et inconscient ! Le 6 juin 1944 ! Depuis, heureusement, nous avons inventé l’objectif zéro mort.

Philos – Courir pour des valeurs, des idées ; la foi en un monde meilleur, c’est ce qui permet à chacun des humains d’accepter son éphémère présence ici bas.

L’Américain – Oui, jeune homme sauf que les valeurs et les idées, ce sont des mots pour des intellectuels, des journaleux, pas pour des soldats et des jeunes de vingt ans. Au mois de juin 44, ils n’avaient pas le choix. C’était soit mourir en mer, soit mourir sur la plage. Je n’aurais pas aimé voir ces gosses au fonds des bateaux, ballottés par les vagues, évitant de penser à demain pour vivre intensément rien qu’un instant de plus. Ces gosses drogués de virilité militaire, enivrés de paroles et d’alcools cherchaient à survivre pour raconter leur guerre. C’est une fois l’événement terminé que les survivants présents sur les lieux ou non-parent les actes du mot d’héroïsme.

Philos – Vous avez des parents qui sont morts sur cette plage ?

L’Américain – Oui, mon père, il commandait une petite équipe, une des premières à mettre le pied sur ce sable. Il a tenu une minute. Le temps de dire, nous y sommes. Ça commence, le temps de penser à son fils qui avait deux ans ou ne pas y penser car il avait autre chose à faire. En une minute, que peut-on faire ? Je suis certain que l’auteur de la balle qui a percuté mon père n’avait comme objectif : sauver sa peau. Mon père a été tué pour toujours par un tueur anonyme, par une balle qui passait par hasard sur sa route. Un hasard, une circonstance. La guerre n’est qu’une série de circonstances.

Philos – La vie humaine n’est qu’une série de hasards que la guerre synthétise parfaitement en en portant au paroxysme tous les actes. Si vous commencez à réfléchir à la probabilité des évènements qui gouvernent une vie, vous constatez que logiquement, ils n’auraient pas du survenir. Or, ils existent et façonnent l’existence de chacun. Nous sommes des éléments du hasard. Votre travail, votre épouse, vos enfants ne sont que des fruits de rencontres qui auraient pu n’avoir pas lieu… Vous venez souvent ici ?

L’Américain – Oui, une fois tous les cinq ans, rendre hommage à la folie du courage et aux gestes inutiles qui permettent de construire l’histoire. Et vous ?

Philos – Oui et non. Je vois tout de mon poste de surveillance, là haut. Aujourd’hui, je souhaitais sentir un lieu rempli d’histoire.

L’Américain – C’est un lieu désert, l’histoire fuit les lieux de souffrance. Il n’y a rien que de l’eau, des falaises, un sentiment de solitude, puis des croix, symboles de milliers de gestes. Le triste ennui a réintégré ces falaises grises. Un jour, il y a plus de cinquante ans, ces falaises ont marqué l’histoire. Aujourd’hui, elles n’expriment plus rien.

Philos – Ces gestes ont rendu la liberté à l’humanité. C’est grâce aux Etats-Unis que l’on a pu mettre fin à l’hérésie nazie.

L’Américain – Oui, au nom de notre foi, notre peuple qui voue un culte au manichéisme a triomphé. Mais, nous avons alors signé une alliance avec l’URSS qui avait les mêmes pratiques que les nazis. Oui, notre appétit pour séparer le mal du bien l’a emporté sur le côté obscur de l’être. Mais, notre esprit cow-boy s’amenuise. Nous sommes un peuple de Clint Eastwood qui prennent des rides. En haut, de cette falaise, j’ai l’histoire devant mes yeux mais je viens à en douter de son existence. Nous marchons sur l’histoire sans pour autant rétrécir le temps et communier avec le passé. Imaginez-vous quel choc nous aurions si nous arrivons à revivre des évènements déjà survenus. Si par magie, la vie se répétait.

Philos – Attention, si vous commencez à douter, c’est que vous vous européaniser. Très dangereux pour un peuple de conquérants. L’histoire est linéaire. L’Homme en a peur. Pour se rassurer, il a tenté de domestiquer le temps en utilisant le cercle pour le représenter. Les horloges sont rondes. Les heures se répètent de jour en jour. Chaque jour, il est 4, 5,6 heures. Les jours se répètent d’année en année comme le nom des mois et des saisons. Cette répétition temporelle soulage. Elle donne l’illusion de la non-vieillesse. En revanche le compteur des années n’est pas cyclique. C’est certainement pour cette raison que les humains s’enivrent au moment de la nouvelle année.

L’Américain – Non je ne doute pas. Je ne veux en aucun cas effacé l’histoire car seule la mémoire est porteuse de sens et non les lieux. Le recueillement sur un lieu vitrifié d’histoire n’a aucune valeur si derrière il n’y a pas la mémoire et les mots pour le traduire. Les anciens combattants de la guerre de 1914/1918 sont presque tous morts, leurs descendants qui ont entendu leurs récits d’horreurs commencent également à peupler les allées de l’éternité. La Première Guerre mondiale se résume à une date en France, le 11 novembre, date qui rime avec jour férié, mais rien de plus. Je me rappelle dans les années soixante-dix d’avoir été reçu dans une famille française près de Bernay dans le département de l’Eure. L’arrière-grand-père était un vestige, un monument à lui tout seul de cette boucherie. Il avait un bras en moins et des traces d’obus sur tout son corps. Des morceaux de ferrailles, vieux de plus de cinquante ans se baladaient à l’intérieur de son être. Sa guerre n’a pas duré quatre ans, mais soixante-quatre ans jusqu’à sa mort en 1978. La Première Guerre Mondiale, la première grande guerre de ce siècle est un pont entre deux mondes, entre deux philosophies de la guerre. Elle est la suite logique des guerres napoléoniennes, une guerre de soldats tuables à merci car interchangeables et sans valeur. Ils n’étaient que des chiffres dans des bilans. Le fantassin était un matériel à utiliser par tout temps et sans limite. Guerre moderne car tout a été permis durant quatre ans : utilisation de moyens d’extermination rapides et massifs des humains. Les gaz, les bombes, les obus par centaines de tonnes. Tous les ingrédients de la seconde guerre mondiale ont été testés : avions, chars, charniers. Il ne s’agissait plus de tournois du dimanche qui mettaient en compétition des aristocrates en mal de divertissements. Il s’agissait de batailles de militaires et d’appelés. La seconde guerre mondiale a sophistiqué la première guerre mondiale. Elle a généralisé l’extermination. Le militaire, denrée périssable et rare, denrée qui avait été gaspillée lors de la première guerre mondiale, a laissé la place aux civils pour garnir les cimetières. Hitler et ses compagnons de route, tous d’anciens de la guerre de 14/18, ont toujours eu un minimum de respect pour les poilus sauf quand ils étaient juifs. La solidarité entre soldats n’est pas une mince affaire. Le principe de zéro mort militaire a commencé à prendre de la consistance entre 1939 et 1945, conflit qui a compté plus de victimes civiles que militaires. Les victimes furent à 80 % civils soit la proportion inverse de la première guerre mondiale. Implicitement, les militaires ont considéré que les planqués de l’arrière devaient payer. Le soldat étant une valeur rare, il fut relativement économisé. Guerre totale, mobilisation absolue, donc tueries sans limites. Depuis et surtout après le Vietnam, la guerre se veut propre et chirurgicale. On tue avec des gants blancs et à distance. Le soldat ne se salit plus les mains. Il vise son objectif sur un écran d’ordinateur. La guerre est devenue un énorme jeu vidéo. La prochaine guerre se pratiquera entre robots. Missiles contre avions sans pilote ; chars télécommandés contre snipers virtuels.

Philos – Vous êtes un vrai pessimiste. Je ne sais quoi dire ; je suis un messager de Dieu, je pourrais peut-être en toucher un mot à …

L’Américain – Non, ce serait encore plus grave.

Philos – Vous n’êtes même pas étonné d’être en face d’un messager de Dieu ?

L’Américain – Je sais que vous êtes le messager et alors, vous voudriez que je sois en émoi. Vous faites votre travail et moi le mien.

Philos – Quel est votre travail ?

L’Américain – Vérifier que vous recherchez bien le signe.

Philos – Vous êtes du service du contrôle des anges en déplacement ?

L’Américain – Non, ne panique pas, je suis simplement un représentant sur terre des forces du bien et du mal. Je suis un mortel qui s’est mis au service de l’éternité. C’est certainement pour trouver l’inspiration que vous êtes venu sur cette falaise. J’ai l’impression que vous errez sans plan précis ? La route est longue et souvent pavée de mauvaises intentions…

Philos – Euh…. Mais, sur cette planète, je n’ai rencontré que le doute, l’incrédulité et l’inconscience. Avec une absence de foi incommensurable, comment voulez-vous que je trouve le signe ?

L’Américain – Soyez pratique ! Ne vous posez pas trop de questions. Soyez positif. Vous n’avez qu’à renvoyer Jésus sur terre ?

Philos – Jésus, un vrai bourbier en prévision. Nous risquons d’avoir les juifs et les musulmans contre nous. C’est déjà suffisamment compliqué comme cela à Jérusalem. Avec une nouvelle apparition, certains pourraient avoir l’idée stupide de relancer quelques croisades. De Toute façon, le Jésus, il est complètement usé. Il faudrait que nous le restaurions. Il en y a pour des semaines de travail. Vous savez la Haut le personnel n’est pas très productif.

L’Américain – Avec tous les entrepreneurs qui sont au ciel, vous n’avez pas réussi à accroître la productivité ?

Philos – Non, une fois la haut, la contrainte du temps disparue, l’absence de motivation financière, il est impossible d’obtenir quelque chose des anciens chefs d’entreprise. Les plus feignants sont les chirurgiens. L’usure du temps n’ayant pas de prise chez nous, ils se considèrent comme des inutiles. Ils ne veulent plus intervenir lorsque nous avons des missions très particulières à réaliser.

L’Américain – Et les Américains, ils sont comme les autres là haut ?

Philos – Là Haut, plus de nationalité, plus de riches, plus de pauvres, c’est l’enfer de l’éternité, de la banalité et de la médiocrité.

L’Américain – Je me disais bien que l’au-delà était une grande escroquerie.

Philos – Mais, vous êtes au service de Dieu.

L’Américain – Cela n’interdit pas le réalisme. Dois-je vous rappeler à vos devoirs divins, le signe et Mick Jagger.

Philos – Vous êtes au courant, vous aussi…

L’Américain – Normal, je suis américain.

Tableau 10

Philos en pleine tempête corse

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 25 juillet 2000, 16 H 11

Malgré le rappel à l’ordre de l’Américain, Philos n’a pas résisté au plaisir de quelques jours de repos sur les bords de la Méditerranée. La dernière fois qu’il s’était rendu sur la planète terre, le mot vacances n’existait pas dans le vocabulaire du mortel moyen. Après quelques jours à Paris à côtoyer les clochards, les jeunes allumeuses et les prêtres démoralisés, il a choisi, comme lieu de villégiature, la Corse. Au terme d’un vol d’une heure vingt auquel il faut ajouter le quart d’heure réglementaire de retard, il atterrit sur le tarmac de l’aéroport d’Ajaccio. La relation avec la Corse se noue dès l’arrivée. Les passagers des ferries découvrent ce morceau de rocher qui plonge dans la mer bleue par ses odeurs qui varient au fil des saisons. Les passagers des avions en provenance de Paris commencent par longer le cap Corse qui apparaît comme une bande étroite et rousse de montagne. Cette bande s’enfonce verticalement et horizontalement dans l’eau. Après quelques secondes, la côte découpée, martyrisée par des siècles de vagues défile de Calvi à Porto. Elle s’impose aux yeux des touristes par son rouge violacé. De son côté, la montagne sombre renvoie des ombres angoissantes passant du marron au vert foncé, nulle place pour un aéroport ; puis, le large golfe d’Ajaccio constitué d’une myriade de sous golfes envahit d’un bloc tout l’espace du petit hublot de l’avion. Des plages de sable blanc percent ici et là. Des résidences, des piscines, des jardins divisent en lots le territoire, prouvant la victoire de l’homme sur cette côte longtemps hostile pour cause de malaria. Entre la ville de Bonaparte et les villas de bord de mer, la piste noire de l’aéroport se faufile, encadrée par deux montagnes. Par sa nature montagneuse, l’île de Beauté a le privilège rare, en ces temps dits modernes, d’être coupée du continent dès que les conditions climatologiques se dégradent. Le Corse est imprégné par cet isolement tant intérieur qu’extérieure ; intérieure du fait des difficultés de circulation pour passer d’une vallée à une autre, d’une ville à une autre, extérieur car pour se rendre sur le continent, les voies aériennes comme maritimes ne sont pas toujours assurées. L’affaire des paillotes, le préfet pyromane, la richesse gastronomique, la diversité des paysages ont conduit Philos à choisir cette île. Et puis, il y a la volonté de découvrir des montagnards latins, fiers de leur culture et de leur spécificité. Pas fou, Philos a retenu une chambre à l’hôtel Sofitel de Porticcio. Cet hôtel construit sur une presqu’île rocheuse ressemble à un paquebot qui tenterait de s’échapper de son port d’attache. De sa chambre, il a une vue imprenable sur la ville d’Ajaccio dont les immeubles construits dans les années soixante dix tentent d’escalader la montagne. Cette ville ressemble à une chèvre ou à une brebis qui remonte la pente sans avoir de véritable plan en tête. L’urbanisme désorganisé des seventies, couplé au doux laisser-faire du sud, a façonné une ville sans équivalent en France, à moitié nouvelle, à moitié ancienne avec des ruelles dans lesquelles le jeune Bonaparte avec ses frères a couru. Calée dans un des plus beaux sites du monde, elle joue à la belle endormie qui ne veut surtout pas être réveillée de peur de perdre ses valeurs.

Philos a, par l’intermédiaire du puissant évêque d’Ajaccio qui fut un temps en mission à Lourdes, l’honneur d’avoir rendez-vous avec un des plus puissants hommes de loi de la Corse du Sud, l’avocat Jean-Paul Leonetti.

Jean-Paul Leonetti, la chemise ouverte sans cravate, accueille Philos dans un petit bureau mal rangé dans un immeuble rongé de fatigue du Cours Napoléon.

Jean-Paul Leonetti – Salut et bienvenue dans notre Ile. Qui t’a conseillé de prendre contact avec moi ?

Philos – Bonjour… Euh, l’évêque m’a indiqué que vous pourriez m’être utile.

Jean-Paul Leonetti – Oh fou, ne donne pas tes sources. Tu parles de trop.

Philos – Pardon, je ne savais pas…

Jean-Paul Leonetti – De toute façon, je savais que tu allais me rendre visite. L’évêque m’a signalé que tu n’étais ni un journaliste, ni un étudiant en thèse, ni un homme politique, ni un curieux en mal de satisfaction. Dans ces conditions, que viens-tu rechercher ici ?

Philos – Je suis en mission…

Jean-Paul Leonetti – Pardon, tu veux exploiter l’âme corse. Tu es comme tous ces continentaux, mangeurs de tomates qui nous prennent tout sans rien respecter et donner.

Philos – Non, non pas du tout. Par souci de transparence, je pense qu’il est indispensable de vous expliquer le contenu de ma mission.

Jean-paul Leonetti – Oui, sinon, je te remets directement à l’aéroport. Tu as déjà eu de la chance d’arriver jusqu’à Ajaccio. Il y a quelques temps un parlementaire n’a pas eu ta chance. A peine atterri qu’il est reparti pour Paris sans voir autre chose que l’aéroport. Il avait osé demander la suppression des avantages fiscaux sur les droits de succession dont notre peuple bénéficie depuis des siècles. Alors que veux-tu ?

Philos – L’histoire est un peu compliquée, mais je me lance.

Jean-Paul Leonetti – Ne t’en fais pas. Ici, plus c’est compliqué plus nous aimons. Les histoires de familles, les histoires de villages, les affaires, la politique, tout est compliqué.

Philos – Je suis un envoyé spécial de Dieu en mission. Je dois trouver le signe du troisième millénaire. Le Grand Patron a pensé que ma quête du Graal passait obligatoirement par la France et aussi par la Corse. Enfin, pour la Corse, c’est plutôt moi qui est jugé cela utile…

Jean-Paul Leonetti – Ah bon, il fallait me le dire tout de suite que tu étais un envoyé. Je t’aurais reçu avec les honneurs. Ici, nous ne plaisantons pas avec la religion. Hier soir, j’ai veillé le frère du neveu de mon ami Joseph.

Philos – Un proche ?

Jean-Paul Leonetti –Tu recommences à poser des questions indiscrètes.

Philos – Pardon, c’est plus fort que moi. Sinon, vous n’avez pas l’air surpris d’avoir en face de vous un représentant du Très Haut.

Jean-Paul Leonetti – Et pourquoi donc, je serais étonné. Bien évidemment que l’envoyé de Dieu se devait de venir en Corse. Il se devait de venir me voir. Il ne manquerait plus qu’il ne le fasse pas. La Corse, c’est la patrie des dieux. En quelques kilomètres carrés, tout l’univers est résumé dans son excellence. La montagne, la mer, la forêt, les hommes, les sangliers, les fromages, le vin… Nous pouvons vivre des siècles seuls sans l’aide de personne.

Philos – Vous exagérez un tout petit peu. La France vous aide bien.

Jean-Paul Leonetti – Attention, petit, ne deviens pas désagréable. La France ne nous aide pas. Nous n’avons rien demandé. Elle paie le prix de notre rattachement volontaire. N’inversons pas les données du problème. Être associé à la Corse n’a pas de prix. Nous avons une image mondiale dont la France tire profit. Elle nous doit donc un dédommagement. En plus, comme le continent nous traite en colonie ce qui est indigne eu égard à notre histoire, il doit raquer. Il ne faut pas oublier qu’entre 1914 et 1918, la Corse a payé un lourd tribu dans les tranchées. Des dizaines milliers de paysans corses ont été sacrifiés pour une cause lointaine.

Philos – Il s’agit de dettes anciennes ?

Jean-Paul Leonetti – Plutôt récente ; j’en ai d’autres qui remontent à plus loin. J’espère bien qu’un jour Gênes s’acquittera de son dû.

Philos – Vous détestez la France ?

Jean-Paul Leonetti – Non, je l’adore. La Corse doit rester une terre de France. En revanche, je déteste les Français avec leur esprit étriqué, petit bourgeois. Ils nous prennent pour des sauvages alors qu’ils ne sont que des barbares halogènes.

Philos – Vous êtes un petit peu raciste ?

Jean-Paul Leonetti – Si tu continues, je te remets à l’avion. Chacun à sa place.

Philos – La Corse est toujours au cœur de l’actualité. Vous aimez jouer à la starlette et à caliméro ?

Jean-Paul Leonetti – Non, tu n’as rien compris. Ce sont des journalistes en manque d’inspiration qui écrivent sur nous sans rien connaître. Regardes à Ajaccio, les jeunes dans les cafés ne parlent pas de politique. Ils parlent de leurs dernières chaussures Nike, du cabriolet Mégane que Paul a racheté à Marc-Antoine grâce à un prêt de Jean-Martin. Nous avons vu passer des dizaines d’envahisseurs. Ils construisent des tours, des casernes et des préfectures. C’est tout. Ils ne changeront pas notre état d’esprit. Le peuple corse est éternel alors qu’ils ne sont que de passage.

Philos – Les attentats, la violence, le racket…

Jean-Paul Leonetti – Des histoires, des mensonges de journalistes. Tu n’as pas vu de bombes, de terroristes ou des armes en venant jusqu’ici. Tout est calme. Ce n’est pas la banlieue parisienne, ce n’est pas le Bronx. De temps en temps, nous jouons avec un petit pétard. Rien de méchant.

Philos – Et le préfet Erignac…

Jean-Paul Leonetti – Ne parle pas de ce que tu ne connais pas.

Philos – Des attentats, les meurtres proférés sur des nationalistes, je ne les ai pas rêvés.

Jean-Paul Leonetti – Ce sont nos affaires. Si des hommes se conduisent mal, nous les punissons.

Philos – Vous ne respectez pas les lois en vigueur ?

Jean-Paul Leonetti – Nous respectons nos lois qui sont bien plus anciennes que celles du Code civil ou du code pénal.

Philos – Le code civil a été pensé par Napoléon. Vous devriez donc l’appliquer.

Jean-Paul Leonetti – Nous adorons la famille de Bonaparte ; nous adorons le jeune Bonaparte avant qu’il ne soit pourri par Paris ; nous aimons Napoléon III comme nous aimons Paoli ou Fesh. C’est tout.

Philos – Comment voyez-vous l’avenir de la Corse ?

Jean-Paul Leonetti – Qu’on nous laisse tranquille. Nous ne demandons rien à personne. Aujourd’hui avec les lois élaborées sur le continent, nous ne pouvons rien faire. La loi littorale nous interdit de bâtir près de la côte. La loi Montagne nous empêche de bâtir à flanc de montagne. Or, les continentaux ont oublié que la Corse, ce n’est que de la montagne et de la mer. Les Français n’arrêtent pas d’entraver notre développement. Ils veulent transformer notre île en département du Var ou des Alpes-Maritimes avec des hôtels et des campings.

Philos – Les touristes apportent de l’argent. Vous ne semblez pourtant pas les aimer ?

Jean-Paul Leonetti – Nous n’avons pas besoin des touristes pour vivre. S’ils veulent venir chez nous, c’est leur problème. En règle générale, ils se croient tout permis. Ils ne respectent rien. Ils ont des idées sur tout. Ils comparent notre île à la Provence, à l’Italie ou à je ne sais quoi. Ils n’arrivent pas à admettre que la Corse ne ressemble qu’à la Corse. Ils n’arrêtent pas de proférer des stupidités. Par exemple, ils s’amusent à répéter que la Corse c’est superbe et que cela serait parfait sans les Corses. Premièrement, nous savons que la Corse est plus grande merveille du monde et deuxièmement Paris, ce serait bien sans les parisiens, à bon entendeur, salut.

Philos – Vous exagérez ! Tous les touristes ne pratiquent pas ce type d’amalgame.

Jean-Paul Leonetti – A voir. Il suffit que deux habitants de l’île commettent une connerie et l’ensemble de la presse, unanime, titre sur le caractère violent des Corses. A Marseille, il y a quelques années, deux amis éméchés avaient envoyé sur la tête de Mick Jagger des bouteilles de bière avant un concert des Stones. L’affaire avait été résumée de la manière suivante : les Corses s’en prennent aux Stones.

Philos – Il y avait longtemps qu’on ne m’avait pas parlé de Mick. Même ici, il ne laisse pas indifférent. Sinon, les touristes au-delà de leur caractère beauf sont des créateurs de richesses ?

Jean-Paul Leonetti – Les touristes sont des radins. Une fois leur chambre d’hôtel payée, ils ne consomment rien. Le midi, ils se cantonnent de sandwichs et de pain qu’ils ont pris au petit-déjeuner. En revanche, ils salissent le maquis et les plages de leurs déchets.

Philos – Quelle catégorie de touristes aimeriez-vous ?

Jean-Paul Leonetti – Des touristes dépensiers, propres, silencieux… C’est simple, non.

Philos – Oui, bien sûr.

Jean-Paul Leonetti – Les touristes ont pris comme mauvaise habitude de s’incruster aux mois de juillet et août. Ils pourraient étaler leurs vacances. Durant ces deux mois d’été, nous ne sommes plus chez nous. C’est insupportable ; nos cafés, nos restaurants sont pris d’assaut. Ils veulent même visiter nos villages et nos vieilles auberges.

Philos – Vous aimeriez vivre sans le tourisme ?

Jean-Paul Leonetti – Nuance, nous aimerions choisir nos touristes. Je ne supporte pas ces halogènes qui, à peine débarqués du continent, critiquent l’urbanisme, le linge aux fenêtres, la saleté des rues ou les tournants des routes corses. Quand je me rends en Normandie, je ne passe pas mon temps à critiquer le climat, la propreté, les accotements impeccables des routes. Et, pourtant, j’aurais des choses à dire. Néanmoins, je ne souhaiterais pas que tu caricatures mon message. J’ai des amis sur le continent et je les invite comme des princes chez moi.

Philos – C’est aujourd’hui que l’Assemblée territoriale de Corse rend un avis sur le projet de réforme du statut de la Corse ?

Jean-Paul Leonetti – Oui, peut-être.

Philos – En tant qu’avocat connu, vous avez un jugement sur le statut de la Corse.

Jean-Paul Leonetti – Oui.

Philos – Et alors ?

Jean-Paul Leonetti – Je le réserve à TF1 et à mes amis.

Philos – Et pour moi, rien. ?

Jean-Paul Leonetti – Tu n’es pas d’ici. Tu ne comprends rien. De toute façon, le statut, ici, on s’en fout. Il s’agit d’un énième texte qui ne sera pas appliqué. En revanche, nous sommes passionnés par la politique. Nous aimons débattre, nous diviser, nous légitimer. Les Corses sont de véritables comédiens. Chacun joue un rôle de composition. S’il n’y pas d’Etat corse, c’est à cause de nos divisions incessantes. Si nous ne sommes pas soumis, cela s’explique aussi par nos divisions qui empêchent nos ennemis de nous conquérir. Il est impossible à un non corse d’établir une cartographie politique de l’Ile de Beauté. Depuis des siècles, les continentaux ne contrôlent aux mieux les côtes.

Philos – Oui, je m’y perds un peu entre les différentes tendances nationalistes, canal historique, canal traditionnel, canal habituel, canal maquis

Jean-Paul Leonetti – Je t’interdis de plaisanter avec nos canaux. Les tendances et sous tendances ne vous concernent pas.

Philos – Pourquoi pratiquez-vous la division comme un noble art ?

Jean-Paul Leonetti – Tu n’écoutes pas ce que je te raconte. Je t’ai dit que nous aimons la politique. Or, la politique, c’est la division sinon il n’y pas de débat. En chaque corse, tu trouveras un homme politique en puissance. Il suffit pour s’en convaincre comptabiliser les hommes politiques français ayant des racines corses : Tibéri, Dominati, Romani, Santini, Charasse et bien d’autres. Les débats à l’Assemblée territoriale corse sont interminables. Chaque conseiller territorial détient une vérité à communiquer.

Philos – Les Corses sont pourtant réputés ténébreux.

Jean-Paul Leonetti – Lorsque nous rencontrons des étrangers. Nous sommes des montagnards habitués à la solitude. Dans les montagnes dans le maquis et sur les pâturages, les bergers vivent seuls avec leurs bêtes. Entre deux villages, entre deux vallées, les communications ne sont pas évidentes, surtout au milieu de l’hiver. Autrefois, avant le développement du transport routier, la vie s’organisait autour des familles réunis au sein d’un même village. Cette situation a été caricaturée par les ignorants de continentaux qui parlent de clanisme sans savoir ce que c’est. Il n’en demeure pas moins que les difficultés de communication au sein de la Corse favorisent la division. Et puis, pour tout vous avouer, nous avons le spleen du territoire fini. Tout autour de nous, nous avons la mer. Il n’y a pas d’échappatoire. Vous ne pouvez pas décider de prendre votre voiture et rouler 1000 kilomètres sans tourner en rond. Cette finitude territoriale, cette promiscuité territoriale encouragent la division. L’altérité est une donnée de l’âme corse. Nous nous épions et jalousons en permanence à force de vivre les uns sur les autres et les uns avec les autres. Il est impossible d’échapper au regard de l’autre alors que le parisien peut vivre dans un parfait anonymat.

Philos – Vous jouez à « huis clos » en permanence, vous savez la pièce de Jean-Paul Sartre.

Jean-Paul Leonetti – Pas la peine de préciser l’auteur, je ne suis pas idiot.

Philos – Je vous prie de m’excuser. Que souhaitez-vous pour la Corse dans les prochaines années ?

Jean-Paul Leonetti – Rien de vous. Nous nous débrouillons très bien tout seul. Sachez le, jamais nous quémandons.

Philos – Les jeunes Corses partent étudier et travailler sur le Continent. Ils considèrent que la Corse ne peut pas leur offrir le destin auquel ils aspirent.

Jean-Paul Leonetti – C’est leur problème. Je me porte bien. Ils pourraient étudier à Corte et entrer dans la fonction publique en Corse.

Philos – Tout le monde ne peut pas devenir fonctionnaire.

Jean-Paul Leonetti – Si vous avez des a priori, c’est votre problème.

Philos – En abusant de l’emploi public, vous tuez l’économie privée. Vous encouragez le clientélisme.

Jean-Paul Leonetti – N’utilise pas des mots dont tu ne connais pas la définition. Si un jeune est embauché par la commune, le maire rend un service. Compris, Petit.

Philos – Pardon, je n’avais pas l’intention de vous blesser.

Jean-Paul Leonetti – Vous ne m’avez pas blessé.

Philos – Comme vous le savez, je suis à la recherche du signe divin du troisième millénaire. Avez-vous une idée ?

Jean-Paul Leonetti – Nous sommes trop fiers pour réclamer de Dieu un signe. S’il consent à nous montrer un petit peu d’intérêt, à lui de trouver la manière et le contenu.

Philos – Le signe doit concerner l’ensemble de la planète…

Jean-Paul Leonetti – L’ensemble de la planète ? Il faudrait que je contacte la Grande Loge. Les frères ont toujours des idées sur les grands sujets.

Philos – La grande Loge, les francs-maçons ?

Jean-Paul Léonetti – Pardon, je ne sais pas de quoi tu parles. Pour ce début de troisième millénaire, j’aimerais que les autres, les continentaux, nous laissent tranquilles. Je comprends qu’ils soient jaloux de notre île, de nous, mais ce n’est pas une raison pour nous emm….

Philos – Vous ne seriez pas un tout petit peu paranoïaque et égocentrique.

Jean-Paul Leonetti – Tu ne comprends rien. Ce sont les continentaux qui sont paranoïaques en nous collant tous les maux de la planète. Nous serions à leurs yeux des mafieux, des bandits, des ripoux, des fainéants. Ces amalgames cachent leurs turpitudes qui sont plus importantes que les nôtres. Le banditisme, la mafia et le reste existent sur le continent. Qu’ils commencent à balayer sur le devant de leurs portes avant de s’occuper de nos portes.

Philos – Vous admettez que vous avez mauvais caractère, que vous êtes susceptibles et que n’avez pas le pardon facile.

Jean-Paul Leonetti – Nous n’avons pas mauvais caractère, nous avons le sens de l’honneur. Les dettes doivent être payées. Est-ce anormal ?

Philos – Non…

Jean-Paul Leonetti – Bon, tout cela donne soif et puis ici on ne voit personne. Tu m’accompagnes au Ceylan. Tu verras, c’est un café très branchouille comme le dirait un ami.

Philos – Oui, je vous accompagne avec plaisir.

Jean-Paul Leonetti – Petits conseils ; tu ne regardes pas les Ajacciennes qui sont les plus belles femmes de France sinon tu risques d’avoir des problèmes. Et puis, tu ne regardes pas les hommes dans les yeux.

Philos – Pour résumer, je ne regarde personne et je marche courbé.

Jean-Paul Leonetti – Tu as tout compris.

Philos remonte le Cours Napoléon avec le brillant avocat. Respectant les conseils de survie de son hôte, il regarde les maisons peintes à l’escalier étroit et sombre. Il imagine la vie des Ajacciens et des Ajacciennes. Il est curieux de penser que chaque être vivant dans son petit appartement constitue un centre de vie qui pense et entretient des relations avec des femmes et des hommes. C’est la juxtaposition de tous ces centres de vie interdépendants qui forment une ville, un peuple ou une nation. Chacun se croit le centre du monde tout en étant un tout petit élément. Tout fonctionne sur le modèle de l’atome. Perdu dans ses réflexions, Philos n’écoute plus Jean-Paul Leonetti qui lui raconte sa ville. Il ne se rend pas compte qu’il traverse la place du Diamant, ensemble urbanistique moderne aéré qui donne sur la mer. Il entre dans le café rempli de jeunes attablés avec leur téléphone portable. Revêtus d’habits de marques, ils échangent quelques futilités sur la vie. Jean-Paul Leonetti, en habitué des lieux, présente son invité exceptionnel aux serveurs et aux consommateurs. Une fois assis, il oublie Philos qui fatigué de la conversation précédente s’enfonce dans ses pensées.

Tableau 11
Philos à l’Assemblée

Temps universel 00000000100000
Temps GMT 2 octobre 2000, 17 H 11

La France, pays de la révolution politique permanente, son Assemblée nationale, haut lieu de la parole, souvent inutile, symbole de la Démocratie moderne ; la France avec ses Hommes qui vivent l’histoire dans le tumulte des mots et des petites phrases. Philos, toujours à la recherche du fameux signe ne pouvait pas ignorer les lieux de pouvoir. Il se rend donc à pieds au Palais Bourbon. Il passe devant les Invalides, hôpital bâti à la demande du Roi Soleil et qui sert de tombeau à Napoléon, à la fois fondateur de l’état de droit à la française et premier dictateur de l’ère moderne. Le dôme doré des Invalides, le pont Alexandre III donnent un petit air de Moscou perdu sur les rives de la Seine surtout quand la brume du matin enflamme Paris. Marchant sur la pelouse fraîche de l’Esplanade des Invalides, Philos regarde les façades fières des immeubles qui l’entourent. La France riche et altière le dévisage, lui le pauvre ange, envoyé de Dieu pour une histoire idiote. Arrivé à quelques encablures du fameux pont Alexandre III, il tourne à droite pour s’engouffrer dans la rue de l’Université, froide et sombre dont émane un parfum de pouvoir vieilli. D’un côté, la façade austère du Ministère des Affaires Etrangères, noire et sans vie, le spectre de Chateaubriand touche presque les passants tellement les murs suintent l’histoire ; de l’autre côté, la façade sans âme du bâtiment années soixante-dix de l’Assemblée nationale. A l’intérieur de ce bâtiment, chaque député dispose d’un petit réduit de neuf mètres carrés dans lequel il loge son bureau, ses affaires et ses collaborateurs. La République réputée généreuse avec ses élus est radine lorsqu’il s’agit de leur donner les moyens de travailler. Philos, pressant le pas, afin de ne pas être en retard, arrive sur la place du Palais Bourbon. Sur cette place de province règne une statut honorant la République sous la forme d’une femme sans âge tournant, comme par mépris, le dos à l’Assemblée nationale.

Philos, imprégné des senteurs républicaines, s’approche du garde qui trône devant le porche duquel le passant peut admirer la Cour d’honneur de l’Assemblée nationale, sa boule des droits de l’Homme et ses colonnades désuètes.

Philos – J’ai rendez-vous avec Monsieur le Député, Claude Robert. Où dois-je me présenter ?

Le garde – Passez à la réception.

L’agent à la réception – Que voulez-vous ?

Philos – J’ai rendez-vous avec Monsieur Claude Robert, député de l’Eure.

L’agent de la réception – Vous avez une pièce d’identité, s’il vous plait ?

Philos – Non, je suis un envoyé de Dieu et, de ce fait, représentant de l’éternité et donc sans papier terrestre.

L’agent de la réception – Pardon, je ne trouve pas la plaisanterie drôle. Si vous n’avez pas de papiers, dehors ; sinon, j’appelle les gardes.

Philos – Appelez, s’il vous plaît, Monsieur Claude Robert. Il est au courant. Cela vous évitera de commettre une bêtise éternelle.

L’agent de la réception – Claude Robert ou pas, si vous n’avez pas de papiers, vous ne pouvez pas rentrer. Ne me prenez pas de haut, je vous en prie. Vous êtes ici à l’Assemblée nationale.

Philos – Je ne vous prends pas de haut, mais je vous le répète, je suis un représentant du Très Haut. Je bénéficie, de ce fait, de quelques passes droits. Et puis, sans vouloir vous vexer, vous avez, déjà, accepté des « sans-papier » lorsqu’ils avaient rendez-vous, en 1996, avec un certain Gilles de Robien, député de la Somme, maire d’Amiens et admirateur de Tocqueville.

L’agent de la réception – Bon, bon, j’appelle monsieur Claude Robert. Quel est votre nom s’il vous plait ?

Philos – Philos

L’agent de la réception – C’est original. Philos comment ?

Philos – Philos tout simplement. Monsieur Claude Robert est au courant. Cessez vos enfantillages, sinon vous risquez de le regretter. Je possède quelques relations bien placées.

L’agent de la réception (prenant le combiné du téléphone avec mauvaise humeur compose le 36680) – Le bureau de Monsieur Claude Robert ?

Benoit de Lubkin décrochant son téléphone – Oui, son collaborateur.

L’agent de la réception – Nous avons un visiteur pour monsieur Claude Robert, mais il n’a pas de papiers d’identité. Il prétend être un envoyé de je ne sais quoi. Il s’appellerait Philos. Il a l’air un peu bizarre. Si vous ne souhaitez pas le recevoir, il n’y pas de problème. Je crains qu’il soit un peu fou. Nous avons eu des problèmes avec des femmes hystériques, ultra-catholiques qui ont jeté du savon dans des bureaux de députés à l’occasion de la discussion du texte sur l’IVG. Nous nous méfions.

Benoît de Lubkin – Monsieur Claude Robert est au courant. Monsieur Philos a pris rendez-vous ce matin. Il bénéficie d’une lettre de recommandation du Très Haut. Vous pouvez le faire monter.

L’agent de la réception – Non, il n’a pas de papiers. J’ai des consignes très strictes à ce sujet. Monsieur Claude Robert n’a qu’à se déplacer s’il souhaite le voir. J’ai des ordres, des consignes de sécurité.

Claude Robert (arrachant le combiné téléphonique à son collaborateur) – Mon collaborateur vous a indiqué que Monsieur Philos pouvait monter. Il s’agit d’un représentant du Très Haut. Je suppose que vous ne voulez pas avoir de problèmes avec le Très Haut…

L’agent de la réception – Non, monsieur le Député. Bien entendu. Je le fais monter tout de suite. Il n’y a pas de problème.

Claude Robert – Je l’entendais bien ainsi.

L’agent de la réception – Monsieur, vous pouvez y aller ; mais bon, la prochaine fois pensez à prendre une carte d’identité.

Philos – Il n’y aura pas de prochaine fois du moins pour ce siècle.

L’agent de la réception – Pardon que dîtes-vous ?

Philos – Rien

L’agent de la réception – Vous connaissez le bureau de Claude Robert ?

Philos – Non.

L’agent de la Réception – Vous sortez de la réception par la première porte à gauche. Vous contournez la boule noire des Droits de l’Homme par la droite. Vous prenez l’escalier ou l’ascenseur et montez au deuxième étage. Un agent vous indiquera le bureau de monsieur Claude Robert. Voici votre badge qu’il faudra nous rendre en sortant.

Philos – Merci bien.

Philos sort par la porte de gauche et se dirige vers la grosse boule sombre de la Cour d’Honneur de l’Assemblée nationale. Cette cour semble être hantée par les esprits des précédents régimes. Un petit air de province ruisselle sur les pavés. Le temps y est arrêté depuis des années. L’agitation est à l’intérieure, en particulier dans la salle appelée « des quatre colonnes » dans laquelle journalistes et députés se rencontrent pour échanger des propos peu amènes sur les uns et les autres.

Philos, après avoir obéi aux consignes de l’agent est confronté à trois portes. Il hésite. Il ouvre la première, tombe sur un couloir sombre qui mène tout droit dans les profondeurs du Palais Bourbon. Il ressort, de peur d’être heurté par le spectre de Victor Hugo ou d’Alexis de Tocqueville. Il opte pour la porte la plus à droite. Il se retrouve dans un hall sans noblesse à la peinture passée, des meubles sont empilés dans un coin, d’un coup les siècles se rejoignent, le XVIIIème XIXème et le XXème s’entremêlent. Il prend l’ascenseur qui lui fait front, il appuie sur le bouton marqué d’un 2. A la sortie de l’ascenseur, il tente de héler en vain un jeune homme au teint fatigué, qui court comme un damné certainement vers un destin de grouillot. Ne trouvant pas d’huissier, il recherche le nom « Claude Robert » sur les petits panneaux de cuivre qui sont placés à côté des portes des bureaux. Au fond du couloir jusqu’à maintenant désert, il voit une tête jaillir d’un bureau.

Benoît de Lubkin – Monsieur Philos ?

Philos – Oui

Benoît de Lubkin – Je vous prie de me suivre, Monsieur Claude Robert vous attend.

Claude Robert – ? Benoît, vous pouvez sortir. Cet entretien est confidentiel.

Benoît de Lubkin – Oui, Monsieur.

Claude Robert – Monsieur Philos, asseyez-vous, je vous en prie. Vous avez trouvé mon bureau facilement

Philos – Oui, sans problème. Un vrai jeu d’enfant hormis le problème des papiers.

Claude Robert – Ils sont un peu formalistes à l’accueil. C’est pour la sécurité de la maison dite du Peuple. Pour en revenir à nous, je suis flatté d’être un élu, cette fois ci, non pas de mes électeurs mais de Dieu. Mais, pourquoi, moi ? Comme vous le savez, je crois en Dieu, plus par nécessité politique que par raison.

Philos – Oui, je sais, mais Dieu m’a indiqué que vous étiez parfaitement représentatif de la classe politique française. Vous étiez le mieux à même pour m’expliquer les règles du monde politique. Par ailleurs, comme je vous l’ai indiqué ce matin même, je suis à la recherche d’un signe pour le troisième millénaire. Or, un homme politique, rusé comme vous l’êtes, adepte des formules choc, peut m’être d’un grand secours.

Claude Robert – Dois-je prendre cela pour un compliment ?

Philos – Selon les renseignements en notre possession, vous pratiquez l’art du mensonge, l’art du retournement de veste avec excellence. Mon collègue, l’ange Edgar Faure, m’a conseillé, avec finesse. Il m’a en quelques minutes de non-temps indiqué votre nom. . N’avez-vous pas, durant votre carrière, changé plusieurs fois de partis sans jamais perdre de votre superbe ?

Claude Robert – Seuls les idiots ne changent pas de partis et puis pour reprendre Edgar Faure, ce ne sont pas les hommes qui changent de position mais le vent qui tourne. Le mensonge est à la base du jeu politique qui est par nature à double face : la face externe que l’on tente de présenter à l’opinion publique, faite d’idéaux de slogans faciles à retenir et la face interne, faite de contorsions, de contritions, de retournements, de petites lâchetés. C’est vrai, nous passons plus de temps à détruire nos amis qui peuvent, un jour ou l’autre, prendre notre place ou nous empêcher d’accéder au firmament qu’à agir contre les femmes et les hommes des partis opposés. Ces derniers ne nous menacent nullement dans la conquête du pouvoir. Je me bats contre mes adversaires idéologiques qu’au moment des élections ; en revanche, je me bats contre mes amis politiques tout le temps.

Philos – Quel cynisme ? Quel enfer ?

Claude Robert – Non, la réalité ; moi qui suis dans l’opposition, mon travail consiste à éviter qu’un ou plusieurs membres de mon parti puissent être en bonne position pour être ministre le jour de l’alternance venu. De temps en temps, il consiste à critiquer l’action du Gouvernement. Simple, non ?

Philos – Comment arrivez-vous à concilier la première action très individualiste et la seconde qui suppose une démarche collective ?

Claude Robert – C’est la quadrature du cercle ; la droite est championne pour la concurrence voire la destruction interne et peut être un peu moins bonne pour la seconde. Nous perdons plus de temps à nous entretuer qu’à contester nos adversaires. Nous procédons quotidiennement à notre auto-avortement. Nous sommes dans ce domaine de véritables champions.

Philos – Et le mensonge en politique, dans tout cela ?

Claude Robert – C’est une obligation, sinon vous périssez avant d’avoir engagé la bataille. Les électeurs n’aiment pas entendre la vérité. Si je crie que les retraites sont foutues, que les allergiques à l’ordinateur peuvent s’abonner au RMI, que nous allons tous mourir de la vache folle, du mouton dingue et de la poule débile, je suis certain d’être battu aux prochaines élections par un menteur en culotte courte. A chaque rencontre, je suis harcelé par des demandes diverses, un appartement pour le fils de madame Bidule, un emploi pour le petit qui a eu les oreillons à douze ans, une place de crèche pour le dernier de la famille Tartenprion. Que voulez que je réponde ? Que je ne peux rien faire ? Et ainsi, perdre les élections ? Alors, je m’occupe de leurs dossiers. Je fais semblant de faire quelque chose. Il m’arrive même de réussir à caser une madame bidule dans un appartement et un Tartenprion dans une entreprise. C’est risqué car en général, ce sont des chieurs et des fainéants. Les bénéficiaires ne sont jamais reconnaissants. Être homme politique, c’est un métier à risques.

Philos – A vous entendre, vous êtes un escroc, un escroc, style Arsène Lupin, mais un escroc quand même ?

Claude Robert – Non, vous exagérez, je suis un assistant social sans moyen. Et puis, vous savez, les Françaises et les Français ont besoin de réconfort. Au fond d’eux-mêmes, ils savent qu’ils ont peu de chance par notre entremise d’obtenir l’appartement de leurs rêves, l’emploi désiré ou la place de crèche, mais c’est comme au Loto ; ceux qui ne jouent pas sont certains de ne rien gagner.

Philos – Mais dites-vous un jour la vérité ?

Claude Robert – Tous les jours et jamais. Si j’indiquais ce que je pensais, je ne serais pas élu. La politique, c’est un jeu d’échecs, c’est la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Nous sommes des joueurs de théâtre. Or, comme tout artiste, nous ne sommes pas tenus de jouer durant toute notre vie le même rôle. Edgar Faure est notre maître à tous car il faisait croire que c’était le théâtre et le public qui changeaient et non lui. Regardez, Philippe de Villiers joue toujours le défenseur de la vertu et de la nation. Il fut bon, il y a quelques années. Maintenant il ennuie. Nous sommes comme les acteurs. Nous avons en permanence le trac. Nous avons peur de nous exprimer en public. Nous avons peur d’être battus lors de chaque élection. Nous avons peur de déraper, de prononcer une phrase malencontreuse qui nous priverait de quelques voix. Nous sommes en permanence sur le qui vive ; jamais un instant de tranquillité. C’est pourquoi nous aimons être entourés, dorlotés, cajolés. Nous sommes des starlettes paranoïaques qui s’ignorent. C’est vrai que nous sommes insupportables et insortables, mais c’est le prix à payer pour avoir une démocratie en état de marche.

Philos – Pourquoi persistez-vous dans de telles conditions en politique ?

Claude Robert – Je ne sais pas faire autre chose. Trêve de plaisanterie, j’ai pensé me reconvertir dans le privé. Philippe Vasseur, ancien ministre de l’agriculture, a abandonné au début de l’année 2000 tous ses mandats pour devenir banquier. Frédérique Bredin a également rendu son tablier. Jean-Pierre Thomas, ex député des Vosges, a opté pour la banque d’affaires « Lazard ». La politique n’attire plus. La parité intervient au bon moment car il y avait une véritable pénurie d’hommes politiques.

Philos – Votre remarque n’est guère flatteuse pour les femmes. Ne seriez-vous machiste ?

Claude Robert – La politique était jusqu’à maintenant un milieu d’hommes. Elle nous offrait la possibilité d’échapper aux courses du week-end, aux déjeuners ou aux dîners de familles, aux leçons du petit dernier. La politique nous permettait de dépasser la triste banalité de la vie. Nous restons entre nous avec nos militants à parler de sujets d’hommes. Grâce à la politique, nous avons des excuses pour entrer en retard à la maison, une réunion, une manifestation publique, un buffet, un événement local. Pour ne pas être sous la domination des femmes, il y avait le café, le football et la politique. Or, maintenant, les femmes boivent et fument. Elles se rendent aux matchs de foot ; elles font de la politique.

Philos – Avec la parité, il y aira de jolies de femmes auprès de vous ?

Claude Robert – Féminisation ne rime pas avec jolies femmes. Nous risquons d’être déçus en ce qui concerne la qualité. Quelques journalistes et quelques femmes élues ont imposé la parité ce qu’aucun autre pays n’ose pratiquer de manière systématique. Il y a une étude à réaliser sur le rôle des forces minoritaires, mais déterminées au sein des démocraties. Je constate que sur l’échelle des forces dites minoritaires, les femmes sont plus efficaces que les écologistes en France. Les centrales nucléaires crachent toujours, les voitures règnent sans partage et les femmes ont obtenu 50 % des places au sein des conseils municipaux et des conseils régionaux. Avant nous avions trois vies, la vie politique, la principale, la vie avec notre famille, la moins drôle et la vie extra-conjugale. Avec la parité, nous avons réussi à fusionner la première et la troisième vie.

Philos – Mais, vous avez voté la parité ?

Claude Robert – Oui. Mes électrices n’auraient pas compris un vote négatif. De toute façon, la parité pour les élus en place n’est pas un problème. En France, une vieille tradition domine la vie politique : les élus sortants sont toujours ou presque réinvestis pour l’élection suivante. Les partis politiques placeront donc des femmes dans des circonscriptions où ils n’ont pas de sortants. J’aurai en outre le privilège de choisir les nouvelles candidates et futures élues. Je sélectionne mes anciennes maîtresses ou mes futures, jeunes de préférence pour éviter qu’elles me fassent trop rapidement de l’ombre. J’empêche à une génération de jeunes hommes ambitieux et assoiffés de pouvoir d’accéder à des mandats. Le tour est joué. La parité n’est pas un malheur en soi mais plutôt une aubaine. Nous avons souffert de la tutelle de grands anciens. Par leur guerre de mille ans, ils nous ont relégués dans l’opposition. Par leur volonté de tout contrôler, ils nous ont cantonnés dans des fonctions de second rôle. La parité est une revanche. Elle nous donne dix ans de répit, le temps de former les pucelles à la politique.

Philos – Méfiez-vous des pucelles. Elles exigeront rapidement des places car elles sont des enfants gâtés.

Claude Robert – N’ayez crainte, nous les réduirons au silence.

Philos – L’arrivée des femmes changera-t-elle le visage de la politique française ? De virile, deviendra-t-elle plus humaine ? Les réunions interminables dans lesquelles le vainqueur est celui qui a la plus forte résistance seront-elles rangées au musée des vestiges archaïques de la politique d’autrefois ? Les séances de nuit à l’Assemblée nationale disparaîtront-elles afin que les mères et pères de famille puissent s’occuper de leurs enfants ?

Claude Robert – Oui, peut-être. La politique se banalisera. Les Français ont compris que le pouvoir réel des hommes politiques était faible. Alors pourquoi pas aligner nos conditions du travail sur celles de l’employé de banque ? Soit les femmes imposeront leur conception de la vie au milieu politique, soit elles se transformeront en hommes politiques. Jusqu’à maintenant, la seconde option l’a toujours emporté.

Philos – Monsieur Claude Robert, vous êtes un spécialiste des petites phrases assassines qui blessent os collègues. Avez-vous encore des amis dans ce milieu ?

Claude Robert – Non, je ne vise que très rarement un de mes collègues en dessous de la ceinture. Je préfère recourir aux sous-entendus. Jamais de méchanceté gratuite, faute de quoi, on est isolé. Sinon, le terme « ami » est peu galvaudé ou un peu trompeur. Rappelez-vousEdouard Balladur qui a trahi un vieil ami de trente ans nommé Jacques Chirac. En politique, la trahison est un plat quotidien. Les trahis d’aujourd’hui sont les amis d’hier et ceux de demain. S’il n’y avait pas cette faculté d’oubli et de retournement, la vie politique serait un enfer. Lionel Jospin et Laurent Fabius se sont aimés, se sont détestés, puis raccommodés. La politique est un jeu d’échecs avec des pièces humaines. Pour gagner, il peut être nécessaire d’en perdre quelques-unes en cours de route.

Philos – L’enfer, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas. Sinon, dans votre jeu, y-a-t-il des règles ?

Claude Robert – Non sauf quand la justice s’en mêle. Sinon, lettres anonymes, alliances contre nature, fausses rumeurs, fausses photos, tout est bon.

Philos- La justice est, de plus en plus, présente dans le jeu politique française ?

Claude Robert – Elle est devenue le quatrième homme à défaut d’être le troisième pouvoir : l’exécutif, le législatif, les médias et les juges ou si vous préférez la majorité, l’opposition, les médias et les juges. De plus en plus d’acteurs. Le métier devient très compliqué. Les magistrats sont également de bons acteurs. Faute de moyens, faute de personnels, ils sont obligés de faire des coups. Ne disposant pas du temps nécessaire pour examiner des piles de dossiers, ils ont décidé de recourir au spectacle. Ils perquisitionnent à l’heure du laitier. Ils placent en garde à vue des vedettes. Ils jettent en prison pour 24 ou 48 heures un ou deux hommes connus. La presse parle d’eux durant une semaine. Puis, le dossier s’enlise un, deux, trois ans voire plus.

Philos – Pensez-vous à la fin de votre carrière ?

Claude Robert – Comme Molière, je rêve de mourir sur scène. Le maire de La Rochelle, Michel Crépeau ou le père de Jacques Barrot sont morts dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale ; quelle fin en beauté. Nous aimons le risque, flirté avec la mort. Je me rappelle en 1968, juste après les évènements de mai, avoir rencontré un homme de la majorité de l’époque. J’étais alors un jeune étudiant militant des mouvements de droite. Ce haut personnage, ayant occupé des postes de première importance, m’avait affirmé que nous étions à la veille d’une révolution et d’un renversement du pouvoir. Il m’avait demandé de me tenir prêt non pas à défendre le Général mais à nouer des contacts avec les forces progressistes. Vous voyez, nous vivons en permanence sur le fil du rasoir. Nous sommes toujours“on the edge”.

Philos – Avez-vous peur de la mort ?

Claude Robert – L’homme politique chasse la mort de son existence par une suractivité maléfique. Il est un centre, un petit soleil qui n’est pas censé mourir. Tout tourne autour de lui. Il n’imagine pas que la mort puisse le faucher. Il ne voit pas les années passées. C’est pour cela que même à soixante quinze ans, certains croient avoir encore un destin national. Il n’y a rien de plus désespérant qu’un homme politique qui s’éteint doucement.

Philos – Depuis le début de notre entretien ; jamais vous vous êtes exprimé sur votre positionnement actuel ?

Claude Robert – Dans l’opposition, on parle beaucoup et on agit peu. Cette règle vaut également quand on est dans la majorité. Les directions de l’administration, les cabinets peuplés d’énarques dirigent tout. Le Ministre n’est qu’un représentant de commerce qui met du verni soit de droite, soit de gauche sur la politique du pays.

Philos – La technocratie, je connais le problème. Je suis, même, accusé d’en être le pire représentant dans l’administration du Très Haut. Les technocrates sont, en permanence ; rejetés, mais jugés éternellement indispensable ?

Claude Robert – Pas de catastrophisme. Il est de bon ton de critiquer les technocrates mais dès qu’il y a un problème, l’énarque est appelé d’urgence. Depuis des décennies, les Français critiquent leurs hauts fonctionnaires. Or, ils ont élu comme Président de la République, un Général, deux énarques, un professeur et un avocat. La quasi-totalitéé des Premiers Ministres depuis 1958 sont issus de la fonction publique. Monsieur Philos, vous avez de longues années devant vous.

Philos – Oui, je le sais. J’ai même l’éternité. En revanche, tout cela ne m’aide pas beaucoup pour la recherche du signe. Je vous ai choisi en raison de vos traits de caractère très en phase avec le soi-disant esprit universel de la culture et de la politique française. De nombreux intellectuels français ont fait carrière dans la politique : Tocqueville, Victor Hugo, Benjamin Constant sans oublier Chateaubriand, le premier grand intellectuel engagé de l’ère moderne. Depuis quelques décennies, j’ai constaté avec regrets que les bancs de l’hémicycle sont désertés par les hommes de la pensée. Raymond Aron, Jean-Paul Sartre ou plus récemment Bernard Henry Lévy sont passés devant les électeurs.

Claude Robert – Rien de surprenant. Bernard Henry Lévy, Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner n’ont pas besoin d’être élus à l’Assemblée nationale pour être connus et entendus. La télévision a remplacé la chambre basse. Le Parlement était une superbe tribune lorsqu’elle était unique ; désormais, il en émane un parfum d’outre-tombe.

Philos – Chateaubriand, Balzac, Zola ont pourtant écrit de superbes pages sur l’Assemblée. Oh, j’ai également encore dans les oreilles le débat sur Maastricht, le débat sur la réduction du mandat présidentiel, sur l’inversion des élections.

Claude Robert – Un feu de pailles et l’important n’était pas dans l’hémicycle mais aux abords. Le théâtre ne fait plus recettes contrairement à la buvette et à la salle des quatre colonnes. Pour votre signe, je pourrais être égoïste et vous demandez que mon parti puisse gagner les prochaines élections. Mais, je suis bien conscient que vous êtes trop intègre pour accepter ce marché. Bon, mais qui ne tente pas… Pour ce début de troisième millénaire, vous pourriez imposer une solution entre les Palestiniens et les Israéliens.

Philos – Oui, certes, votre idée est généreuse et ne manque pas de souffle. Son seul défaut, c’est que le Président Américain pourrait en revendiquer la paternité.

Claude Robert – A vous de vous arranger avec les Etats-Unis pour éviter un vol de droits divins. Vous êtes suffisamment puissant pour empêcher une récupération abusive de la part de l’Oncle Sam.

Philos – Vous savez, même là Haut, les américains ne manquent pas de relais.

Claude Robert – Vous ne voulez donc pas de ma proposition. N’en plaise à Dieu. Je vais vous en trouver une autre… L’apparition d’extra-terrestres, le 1er janvier 2001 ?

Philos – Et pourquoi pas « 2001, l’odyssée de l’espace », le célèbre film de Stanley Kubrick, pendant que vous y êtes. C’est, de plus, impossible ; Dieu est fatigué. Déjà que sa dernière création n’était pas terrible ; alors je crains le pire s’il se remettait à l’ouvrage.

Claude Robert – Bon, bon, ok… Un message de paix incrusté sur la Lune, visible de jour et de nuit. Ce serait beau et sympathique. On pourrait imaginer l’ombre de Jésus sur la face visible de notre cher satellite.

Philos – Cela ressemble un peu à une superproduction hollywoodienne, style Batman I, II ou III. Non, chez nous, nous aimons le simple, l’authentique. Un petit enfant dans une étable, une Sainte Vierge dans une grotte, une Sainte dans un champs.

Claude Robert – Il faudrait se renouveler. Pour réjouir Al Gore et à Alain Madelin, vous devriez organiser une apparition divine dans une start-up. La Vierge Marie, au milieu des ordinateurs, des câbles et des DVD, réclamant un monde meilleur ; ce serait super. Je suis certain que mon fils adorerait.

Philos – Nous avons déjà raté la révolution industrielle, Marx nous ayant supplanté dans les ateliers ; nous pourrions, c’est vrai, nous rattrapé avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les déboires de Bill Gates nous offrent une fenêtre de sortie. Néanmoins, il serait capable de créer un logiciel de traitement des apparitions divines, de toucher plein de royalties et de rebaptiser son entreprise Ggsoft comme Gate God Soft.

Claude Robert – Je n’ai plus d’idées et de plus, je dois vous abandonner car j’ai un rendez-vous à l’Elysée.

Philos – Je comprends. Je vous quitte. Je ne voudrais pas que vous soyez en retard avec votre grand patron. Je sais ce que c’est. J’espère pour vous qu’il n’écoute pas en permanence les Rolling Stones ?

Claude Robert – Non, ce n’est pas son genre. Il a aimé un temps les petites culottes de Madonna, sinon je ne connais pas ses goûts musicaux. Il faut que je lui demande. Monsieur Philos, je vous raccompagne jusqu’au bout du couloir.

Philos – Avec plaisir.

Claude Robert – Adieu et bonne fin de séjour chez nous.

Philos – En revoir et à un de ces jours chez nous.

Claude Robert – Le plus tard possible ; j’ai quelques beaux mandats encore à occuper.

Philos repasse par la réception pour redonner son badge et repart dans les rues de Paris, sans avoir avancé dans sa recherche divine. Il s’engouffre dans la rue de Bourgogne et se dirige vers l’église Sainte Clotilde qui par sa taille pourrait être une cathédrale. Sa pierre qui se salit et s’effrite à grande vitesse trahit le caractère un peu hâtif de sa construction au cours du XIXème siècle. Elle n’est séparée de l’arrière du Ministère de la Défense que par un minuscule jardin qui sert de lieu de repos pour les militaires, les administrateurs et collaborateurs de l’Assemblée nationale. Etriqué, bordé par les bâtiments des armées, un supermarché et une église, il n’est pas un terrain facile pour y conter fleurette. En cette fin de journée d’octobre qui se prend par la chaleur qui émane de la terre pour une journée de juillet, un banc salvateur s’offre à Philos qui ne souhaite qu’une chose, regagner la nonciature pour s’offrir une nuit de repos. Là Haut, pas de jour, pas de nuit, pas de stress, pas de fatigue, l’éternelle et ennuyeuse veille.

Claude Robert qui a rappelé son fidèle assistant repart dans ses calculs électoraux et dans la composition de sa liste municipale. Benoît de Lubkin regarde avec angoisse sa montre. Il sait que la vie privée de son patron commence après 23 heures. Il sait qu’une fois de plus sa femme devra se passer de lui pour le dîner. Anonyme par obligation, il est au service de son député. Il envie l’Ange qui est libre de toute contrainte horaire. Il s’imagine auprès de Dieu rédigeant des notes, des lois, des discours. D’un coup, la voix de Claude Robert retentit.

Claude Robert – Benoît, appelle le service des transports. Je veux une voiture pour l’Elysées dans les cinq minutes.

Tableau 12

L’entretien impossible
Mick Jagger et Philos

Temps universel 00000000100000
Temps 10 novembre 2000, 13 H 07

Le Grand patron l’a-t-il envoyé pour rechercher le signe ou pour rendre visite au Dieu du rock, au leader du plus grand groupe rock de tous les temps, au sex-symbol qui se joue des décennies, à l’homme d’affaires hors pair, au Peter Pan des temps modernes ? Après avoir erré en Corse, dans le Gers, en Normandie, Philos a retrouvé la trace du chanteur à Paris. Le propriétaire du restaurant « le Bar au sel » près des Esplanades des Invalides l’a prévenu de la présence dans la capitale de Mick Jagger. Il lui a demandé comme paiement de son petit renseignement, un déjeuner dans son établissement avec la rock star. Avoir à une même table, l’enfant terrible des sixties et un ange n’a pas de prix.

Philos est arrivé avec une demi-heuree d’avance de peur de vexer son interlocuteur par un fâcheux retard. Depuis plus de trente minutes, il examine ce restaurant de poissons, ses pierres qui lui donnent un côté chic et rustique. Quatre rangées de tables, serrées les unes aux autres sont toutes occupées. Les occupants d’une table peuvent, ainsi, à loisir, écouter la conversation de la table d’à côté. Bien évidemment, personne n’est indiscret, c’est bien connu. Les conversations des uns et des autres se couvrent mutuellement. Mais, personne n’empêchera quelqu’un, c’est à dire, tout le monde, d’avoir une oreille vigilante prête à capter un ragot. Bienheureux, celui qui peut suivre plusieurs conversations à la fois. De toute façon, à Paris, il est de bon ton d’aller dans les endroits dits branchouilles. Il faut se montrer et être reconnus par un grand nombre de personnes. De ce fait, il faut accepter la promiscuité. Le Bar au Sel est un endroit rêvé pour pratiquer ce sport. Eloigné, juste ce qu’il faut des grands couloirs à touristes et à badauds que sont les Champs Elysées, Montparnasse ou les Grands Boulevards. En bord de Seine, près de la Rive Droite, à quelques mètres des sièges des partis politiques de droite, l’UDF, le RPR et Démocratie Libérale. A quelques centaines de mètres du Ministère des Affaires Etrangères, il est un lieu rêvé de rendez-vous. Certes, le restaurant « l’Esplanade » des frères Costes lui a retiré un peu de son aura. En ces temps de vaches folles, il n’en demeure pas moins que le poisson est une valeur sûre que les cuisiniers du Bar au sel exploitent avec talent. Philos, perdu dans ses pensées, un œil rivé sur l’élégante chef de salle, voit à peine s’ouvrir la porte du restaurant, n’entend pas le silence qui se répand dans la salle au moment où Mick Jagger interpelle un serveur.

Mick Jagger – La table réservée au nom de Monsieur Pierre Lemoine, s’il vous plait ?

Le serveur – La table ronde à droite. Votre invité vous attend.

Mick Jagger – Dieu est ponctuel ! Il est vrai qu’il a le temps de son côté.

Philos – Bonjour monsieur Mick Jagger ; Très honoré d’avoir le plaisir de déjeuner avec vous. Mais à ce sujet, pourquoi avoir réservé cette table au nom de Monsieur Pierre Lemoine ?

Mick Jagger – En souvenir d’une Française dont la silhouette m’avait touché, une brune au caractère un peu difficile ; mais terriblement française…. Pour des raisons de sécurité et d’anonymat, je change de nom au gré des jours et des heures. J’éprouve du plaisir à changer d’identité, à jouer. N’oubliez pas, je ne suis ni un ange, ni un dieu. Je suis simplement un saltimbanque.

Philos – Vous avez accepté de me rencontrer tout de suite. Un homme aussi occupé et convoité que vous qui vole de continent en continent prend le temps de consacrer un déjeuner à un représentant de Dieu qui pourrait être très bien un imposteur ; c’est inattendu.

Mick Jagger – En près de quarante ans de carrière, j’ai vu des imposteurs par centaines. Je les sens de loin, de très loin. Vous, je vous attendais. Je savais qu’un jour ou l’autre, vous désiriez me rencontrer. Ecoutez l’album Bridges to Babylone, lisez les paroles de la chanson « Saint of me », il s’agit presque d’une prière ; j’avais envi de vous voir. A près de soixante ans, il n’est pas inhumain quand on a connu le succès mondial, quand on a eu la reconnaissance, l’argent et les femmes ainsi que des déboires, de vouloir échanger quelques mots avec le Très Haut ou du moins avec son représentant spécial.

Philos – A la fin de votre vie, vous voulez comme bien d’autres dialoguer avec Dieu ; mais, n’oubliez pas que vous avez construit votre légende en pourfendant les valeurs….

Mick Jagger – Créneau commercial oblige et concurrence avec les gentils Beatles que j’aimais bien. Et puis, ces valeurs en se jouant d’elles, nous contribuons à les maintenir en survie, nous leur donnons une nouvelle jeunesse. Nous offrons à toutes les associations de vertus une mission, une cause à défendre. Depuis que nous sommes moins présents et, il est vrai, moins jeunes, ces fameuses valeurs sont moins fringantes car elles sont ignorées. Les groupes de rap, de rock d’aujourd’hui les négligeant, les contournent. Ils s’en foutent.

Philos – Mick Jagger serait-il nostalgique d’une époque enterrée depuis longtemps ?

Mick Jagger – Non, je ne suis pas comme Keith à vouloir, à chaque instant de ma vie, revivre le temps écoulé. Simplement, aujourd’hui, se battre contre l’ordre établi n’a pas de signification en tant que telle. Dans les chansons, la révolte est plus fade car sans soubassement. On peut crier « merde aux flics » sans pour autant être un leader ou un révolté. La révolte n’est plus le chemin de la liberté car dans un monde sans référence, la révolte s’est banalisée. Mais, je dois l’avouer, ma révolte était un jeu gratuit.

Philos – Oh, vous n’étiez pas sincère dans vos actes au cours des années soixante. C’est vrai que vous vous êtes beaucoup amusé en jouant les travestis, en allumant les hommes, en émoustillant les jeunes femmes, en appelant à la révolution ou en étant le porte-parole de la sex, drug et rock’n roll attitude.

Mick Jagger – Il n’y a que Truman Capote pour m’imaginer en folle. Mon faible se trouve du côté des femmes surtout quand elles portent en elles un de mes nombreux enfants. Andy Warhol qui matait mon cul l’avait bien compris en nous dédiant comme symbole des Stones, une langue juteuse en manque de cunnilingus.

Philos – Vous ne mettez jamais de préservatifs pour vous protéger des maîtres chanteuses et du reste ?

Mick Jagger – J’ai toujours pensé que votre maître était avec moi. J’ai traversé les décennies sans aucune maladie honteuse. En revanche, j’ai été un peu plus productif en ce qui concerne les enfants et les procès… Il est difficile de gagner sur tous les tableaux.

Philos – Oui, pas de doute, le grand patron vous suit à la trace. Mais quand même, faites attention, il ne peut pas toujours être derrière vous. A près de soixante ans, la sagesse devrait vous gagner. A la différence de Dieu, vous n’avez qu’une vie.

Mick Jagger – Une vie ? Non, ma vie est toujours à son point de départ. Je viens de lancer une société de production cinématographique. Quand je réalise un album, je refuse de me cantonner au style des années soixante. Si nous avions toujours utilisé les mêmes recettes, les Stones seraient morts depuis longtemps et moi aussi. Certes Keith Richards est un peu conservateur. Il considère que le riff de guitare qu’il a breveté en 1963 et sa bouteille de Jack Daniels sont indétronables. Je suis là pour lui rappeler que nous avons dépassé l’an 2000. Je ne vieillis pas ; c’est la vie qui défile autour de moi. Le mythe Peter Pan a été inventé par ceux qui ne supportent pas de me voir rester éveillé.

Philos – Bon, mais les grands concerts, les travestissements, les scènes d’orgie ; c’est du passé.

Mick Jagger – Nous ferons autre chose. Nous utiliserons des chaises roulantes, des perfusions à la place des percussions, des sonotones ….

Philos – Vous aviez dit que vous arrêteriez avant 30 ans.

Mick Jagger – S’il fallait croire tout ce que j’ai dit en plus de trente ans de carrière. Crois-t-on encore les hommes politiques ? Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. C’est comme ce fameux « mars », planté dans le sexe de Marianne Faithfull ou d’une superbe black que j’aurais léché la…

Philos – Ah bon, vous ne l’avez pas fait ?

Mick Jagger – Si, c’était peut être un Nuts à moins que ce ne soit un Bounty. Je ne savais pas ou le mettre ; alors…

Philos – De la provocation, rien que de la provocation ?

Mick Jagger – C’est l’unique règle du marketing, le reste ne sert à rien. On ne construit pas une carrière sans une image, un style et sans évènements.

Philos – Au fond de vous, vous êtes un conservateur petit bourgeois, voire un Bo-Bo, un bourgeois, bohème ? Vous surveillez vos enfants comme un réac et certains pensent que vous étiez un partisan de Margaret Thatcher ?

Mick Jagger – Petit, il ne faudrait comme même pas exagérer. Mes enfants sont dans des écoles privées, reçoivent une éducation stricte et alors. Ce n’est pas parce qu’on est une rock star qu’il faut laisser ses enfants dans un terrain vague.

Philos – Mais, vous avez eu une vie dissolue ?

Mick Jagger – Arrêtez de répéter toujours les mêmes questions. Vous ressemblez à un journaliste de Rock’n Folk. Il faut cesser d’analyser ma vie selon les phantasmes du citoyen moyen. Chacun souhaiterait avoir plusieurs femmes ou hommes dans sa vie, pouvoir se droguer sans risque, gagner des fortunes et voyager en permanence. Mais, les phantasmes appartiennent au monde de l’imaginaire. Nous avons tous besoin de nous créer des personnages pour dépasser notre propre enveloppe ; je n’échappe pas à cette règle. J’aurais aimé être un très bon joueur de football ou un homme politique de premier plan.

Philos – Toujours une vedette ?

Mick Jagger – Désolé, mais je ne me voyais pas en femme de ménage.

Philos – La politique vous a toujours attiré dès le plus jeune âge. Vous avez été scolarisé à l’Economic Business School de Londres. Vous avez, à maintes reprises, rencontré des leaders politiques et également leur femme…

Mick Jagger – Oui, il y a des similitudes entre la politique et le rock. Il faut plaire et jouer la comédie. Le milieu de la musique est tout aussi pourri que celui de la politique. Pour accéder au top, il faut se vendre, se prostituer et marcher sur les copains. Simplement, dans les années soixante, il était plus facile de devenir riche et célèbre en chantant qu’en faisant de la politique. A l’exception du Président des Etats-Unis, un chef d’Etat ou de Gouvernement n’est connu que dans son pays et à la limite dans les pays voisins. Un Français est incapable de se souvenir du Ministre anglais de l’Intérieur et inversement l’Anglais ne connaît pas le Ministre de l’Intérieur français. Sauf à opter pour la carrière de dictateur, un Président reste en fonction quatre, huit ou au mieux quatorze ans comme François Mitterrand. Les Stones sont à plus de 30 ans de carrière au top. Alors, après réflexion, je pense que j’ai opté pour le bon choix.

Philos – Un homme politique a l’impression de servir son pays mais vous ….

Mick Jagger – A l’impression ; oui c’est l’impression que nous avons lorsque nous regardons le jeu de très loin. Il faut oublier les rivalités de personnes et les petites mesquineries. J’ai écrit plusieurs chansons très politiques ; elles n’ont eu que peu de succès. A croire que le public préfère le sexe et la drogue. Ce n’est pas très rassurant pour les professionnels de la politique. En tant que chanteur, j’offre du plaisir. Par mes chansons, je crée un sentiment de liberté tout en gagnant de l’argent. Ce n’est pas mal du tout.

Philos – Avez-vous l’intention de vous présenter comme député ?

Mick Jagger – Simple député m’ennuierait un peu. Si je me présentai à une élection, je viserais le poste de Reine, non-pardon de Premier Ministre. Mais, Tony Blair est plus jeune que moi, alors je crains que ce soit loupé. Je préfère réaliser des films. Je pourrais ainsi embaucher Bill Clinton. Il joue à merveille du saxo ; il est de plus un vrai fan des Stones.

Philos – Votre carrière cinématographique n’est pas à la hauteur de votre réputation. Les films « Performance », « Ned Kelly » ou « Freejack » n’ont pas laissé un souvenir impérissable.

Mick Jagger – Vous n’avez pas aimé ?

Philos – Bof, Dieu les a regardés 123 fois et moi trois, contraint et forcé. Je dois avouer qu’il y a mieux.

Mick Jagger – Vous êtes trop négatif. Anita Pallenberg n’était pas mal, une véritable blonde au regard cinglant. Elle avait de la santé physique et surtout morale pour supporter, Brian, Keith et moi.

Philos – Certes, mais cela ne suffit pas à faire un bon film. Vous vous êtes cantonné dans la série B.

Mick Jagger – Vous êtes de mauvaise foi. Mes films ont un contenu au-delà de l’enveloppe déjantée. Le film « Performance » résume toutes les déviances de la fin des années soixante : drogue, bisexualité, violence. Freejack est un divertissement sympathique sur le problème du vieillissement du corps et sur l’éternel jeunesse de l’amour.

Philos – Vos deux problèmes récurrents. Comment rester jeune tout en prenant de l’âge si ce n’est en draguant toutes les jolies femmes que vous rencontrez au gré de vos concerts ou de vos très nombreuses soirées ?

Mick Jagger – Oh mon âge. Oui, je lutte contre lui en m’imposant de nombreuses séances de footing, chaque jour qui passe. Mais j’accepte pour autant les outrages du temps. J’ai lu, à maintes reprises, dans des journaux plus ou moins voyeurs, que j’avais régulièrement recours à la chirurgie esthétique. Si c’était le cas, il faudrait que je fasse immédiatement un procès au chirurgien car avec toutes les rides que j’ai, il est très mauvais, à moins qu’il ne soit un criminel en puissance.

Philos – Et les femmes ?

Mick Jagger – Oui, j’en ai côtoyé de très jolies, Marianne Faithfull, Bianca Perer Morena de Macias, Jerry Hall, Anita Pallenberg, Marsha Hunt, Claudia Lennear et de nombreuses autres. Pourquoi bouder son plaisir ? Conquérir une femme, c’est comme conquérir le pouvoir ou réaliser un hit. Il faut y mettre du sien et savoir se faire aimer. Nous avons qu’une vie sur terre. Au Paradis, au niveau des plaisirs, c’est correct ?

Philos – Secret professionnel. Je ne suis pas mandaté pour divulguer ce type d’informations. Ce sera la surprise, le jour venu.

Mick Jagger – Dommage, j’eus aimé avoir quelques renseignements.

Philos – Entre le pouvoir, les femmes et le public à vos pieds, que préférez-vous ?

Mick Jagger – La bouteille d’Evian ; pour Keith, c’est la bouteille de Jack Daniels. La jouissance du pouvoir est solitaire, celle du public est stressante, celle des femmes est coûteuse et elle ne vaut que dans la conquête.

Philos – On a souvent accusé les Stones d’être les enfants de Satan. Or, ce dernier n’écoute jamais votre musique. Comment expliquez-vous cela ?

Mick Jagger – Il faudrait lui demander. Il préfère peut-être AC/DC qui chante « Hells Bells » ou « Highway to Hell ». En ce qui concerne les Stones, des journalistes nous ont catalogués parmi les enfants de Satan car j’ai écrit avec Keith « Sympathy for the Devil » et quelques autres titres qui font référence à méphistoféles. Il y a quelques années, il y avait un groupe d’illuminés qui demandaient aux élus d’interdire les concerts de Stones afin d’éviter le retour du Diable sur terre. Le problème, c’est que les élus avaient été les premiers à prendre des places pour les concerts et que leurs relations avec le Démon est plus étroite que celle que je peux avoir.

Philos – Le Diable écoute du rap et du punk. Il est trop stressé pour jouir en musique. Toute votre débauche d’énergie, votre volonté d’être encore populaire à plus de 55 ans l’énervent un peu. Il préfère les fins dramatiques à la Brian Jones, à la Jim Morrisson ou à la Jimmy Hendrix.

Mick Jagger – Appelez cela comme vous voulez : vanité, égoïsme, prétention. Mais, une chose est certaine, vous avez choisi de n’interroger non pas Madonna, Phil Collins ou Jimmy Page mais Mick Jagger. De votre part, n’y a t-il pas une vanité toute diabolique ? En vertu de quoi, je devrais devenir médiocre, me contenter de ma petite fortune et jouer au baby boomer devenu papy boomer. Nous avons revendiqué, haut et fort, notre liberté, ce n’est pas une fois venu le temps des rides et des raideurs que nous allons la mettre en prison. L’époque des grands-parents ringards et somnolents appartient à un autre âge. Le combat change de forme, mais il demeure même s’il a le goût sucré de l’argent.

Philos – Avec le recul du temps, je peux vous dire que quoi que vous fassiez, il y aura toujours une Antigone pour avoir raison de votre sagesse. Il y aura toujours des jeunes pour dire que vous êtes vieux et bon à regarder comme un monument historique. Les anges sont morts jeunes. Brian Jones, Jim Morrison, Jimmy Hendrix et bien d’autres comme le chante Jane Birking dans « ex fan des sixties ».

Mick Jagger – Vous confondez tout. Les Jimmy Hendrix, les Brian Jones, les Jim Morrisson n’avaient pas les épaules suffisamment larges pour supporter la gloire. Ils ont chaviré par l’accumulation de la pression. Leur mort prouve que le succès ne peut pas être l’apanage d’amateurs. Il faut être fort dans sa tête pour ne pas vaciller. Il est facile d’avoir un succès à vingt ans, il est plus difficile de le conserver durant trente ans. Depuis U2 ou Police, aucun groupe n’a réussi à survivre au succès plus de cinq ans. Oasis qui se cantonne de copier les anciennes gloires de la musique pop anglaise a explosé. Blur est marginalisé. Le rap ne connaît que des groupes d’étoiles filantes. Les anges meurent jeunes mais ils ne sont pas des héros.

Philos – Oui, mais James Dean, Marilyne Monroe, Jim Morrison sont des mythes et vous non.

Mick Jagger – Ils sont surtout morts. En revanche, Clint Eastwood est un mythe vivant De toute façon, n’oubliez pas que ce répond Démokos à Hécube dans la Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux « Vous nous ennuyez avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans. » C’est pour cela qu’avoir deux fois trente ans n’est pas un problème surtout qu’en terme de pouvoir d’achat, les papy boomer sont les meilleurs et en plus ils sont nombreux. Il faudrait que je pense à sortir un petit album. Je sens que le marché est actuellement porteur.

Philos – Votre combat, aujourd’hui, n’est plus artistique, vous ne voulez qu’empiler des millions de livres sterling et de dollars sur vos comptes en banque ?

Mick Jagger – En 1962, je chantais déjà pour manger et pour gagner ma vie. Vous pouvez constater qu’il y a une grande continuité dans mon comportement.

Philos – Vous avez la réputation d’être radin ?

Mick Jagger – Mais, j’ai plein d’enfants à financer. Il faut bien que je constituasse quelques réserves pour leurs études… Je ne les sens pas très doués pour la musique.

Philos – Vos compagnons de jeu sont plus fantaisistes et dépensiers ?

Mick Jagger – Il faut se méfier de Keith ; il n’est pas aussi déjanté qu’il s’en donne l’air. Ron est un plaisantin qui sait très bien géré sa barque. Il arrive même à vendre quelques peintures pourtant effroyables. Charlie est de son côté très prudent.

Philos – et Bill Wiman qui a osé quitter le groupe au début des années quatre-vingt-dix ?

Mick Jagger – Un vrai malin. Durant trente ans, il n’a pas bougé de son coin de scène, jouant toujours de la même façon tout en accumulant les femmes, jeunes de préférence. Un matin, il décide de nous abandonner pour se consacrer à son restaurant, à ses casseroles et à la vaisselle. Il ne vous pas échappé que moins d’un an après avoir quitté la famille, il s’est remis à jouer de la basse et à sortir des albums avec des copains, souvent les nôtres, au passage. Je pense qu’il en avait marre d’être dans le coin de la photo. C’était le plus vieux de la bande et vous savez les vieux, il faut se les farcir…

Philos – Vous savez, je suis à la recherche du signe pour le début du nouveau millénaire. Vous qui êtes connu sur tous les continents, vous qui avez rencontré, sur ces trente dernières, toutes les célébrités de la planète, vous qui êtes un fin stratège, avez-vous une petite idée de signe à lancer à l’humanité pour ce troisième millénaire.

Mick Jagger – Trente minutes de silence sur toute la planète ; plus une note de musique. Vous me le signalez un peu avant afin que je dépose les droits de ce silence divin et voilà le tour est joué

Philos – Le silence, dans un monde de bruit permanent, dans un monde sur lequel glisse une eau de musique 24 heures sur 24. Oui, cette idée, du silence n’est pas la plus idiote que j’aie entendue ces derniers mois. Mais, Dieu peut-il se taire ? En ce qui concerne les droits sur le silence, je crois que les Beatles les ont déjà déposés.

Mick Jagger – Un peu de recueillement dans une avalanche de bruits, c’est pas mal non. Et puis, Dieu fait trop parler de lui. Il peut, imposer aujourd’hui, un solide silence. Après ces quelques minutes de quiétude, nous pourrions lancer notre chanson « start me up ».

Philos – Quand pourrait-on instaurer le grand silence ? Avec les fuseaux horaires, il est minuit toutes les heures durant une journée. Quel pays privilégier ?

Mick Jagger – Faites le silence et empêchez la terre de tourner. Le temps n’est que l’expression de l’usure humaine. Comme tout recommence sur terre, pourquoi ne pas bloquer l’évolution temporelle.

Philos – Compliquer et lourd de conséquences pour le système solaire. Je dois vous avouer que Dieu est un petit peu feignant et, de ce fait, il ne contrôle plus totalement l’ensemble de sa mécanique. Comme nous ne disposons plus des plans d’origine, nous risquons le big boom si nous déréglons un des paramètres.

Mick Jagger – Avec les anges, c’est toujours la même chose ; il y a toujours des problèmes. Je vous ai donné une solution ; je n’exige pas de droits d’auteur, mais à vous de trouver les modalités pratique d’application.

Philos – J’entends bien Monsieur Mick Jagger.

Michel Drucker entre dans le restaurant, dans lequel il a ses habitudes, accompagné de son petit chien rendu célèbre par ses passages répétés à la télévision. Il se dirige d’un pas décidé vers la table de Mick Jagger. Ce dernier a juste le temps de demander à Philos le nom de ce visage cathodique.

Michel Drucker – Bonjour, Monsieur Mick Jagger. Je suis un de vos admirateurs depuis plus de trente ans. Ne vous arrêtez pas de chanter car cela inciterait mes patrons à me pousser à la retraite.

Mick Jagger – Monsieur Drucker, ce n’est pas mon intention. Entre nous, lorsque nous étions jeunes nous avions un sérieux point de divergence, vous étiez pour les mères de famille le gendre idéal alors que j’étais un repoussoir pour toutes les familles anglaises qui n’avaient qu’une peur, celle que je couche avec leur fille.

Michel Drucker – La différence ne s’arrête pas là, Monsieur Mick Jagger. En cette fin de XXème siècle, je suis toujours un gendre idéal alors que vous ne faites peur à personne.

Mick Jagger – Oui, c’est vrai ; mais depuis trente ans, quelle que soit ma réputation, mon état physique, les filles se battent pour sortir avec moi.

Philos – C’est peut-être pour votre portefeuille ou pour écrire dans leur journal intime qu’elles sont sorties avec un monstre sacré du rock’n roll.

Mick Jagger – Oui, mais il reste toujours le plaisir de la possession.

Michel Drucker – Monsieur Mick Jagger. J’anime une petite émission qui passe chaque dimanche. Et comme vous le savez, je vis et revis grâce aux caractères inoxydables de certains baby boomer. A ce titre, seriez-vous disponible pour un passage dans mon émission « Vivement dimanche » ?

Mick Jagger – Je suis ici bas pour parler de Dieu et du troisième millénaire et non pour prendre rendez-vous avec la petite lucarne ; mais cher ami, nous aurons l’occasion de nous revoir, un jour, une année…

Philos – Justement, en ce qui concerne vos projets, j’ai de la part du Grand Patron une question à vous poser. Quand allez-vous sortir un nouvel album ?

Mick Jagger – Il faudrait que Keith arrête d’écouter AC/DC, que Ron Wood soit complètement désintoxiqué et que Charlie retrouve le rythme rock. Il est imprégné de musique jazz style progressif. Si Dieu veut me donner un coup de main, il est le bienvenu.

Philos – Il risque d’être motivé pour vous venir en aide. Depuis quelques temps, vous vous êtes écarté de la musique au profit du cinéma à travers votre société de production. Les humais vous voient sur les plages, dans les restaurants avec Jerry Hall dont vous avez pourtant divorcé, mais pas souvent dans un studio d’enregistrement.

Mick Jagger – Je suis un préretraité et plus on est vieux, plus on est …

Philos – Arrêtez, vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites. Et sur Jerry hall, vous ne voulez rien me dire….

Mick Jagger – Vous n’êtes pas de Paris Match. Donc, ma vie avec Jerry ne vous regarde pas. … Pour le dessert, je vous conseille le moelleux au chocolat que je ne peux prendre. Vous, les anges, vous avez tous les droits.

Philos – Oui, mais c’est pour l’éternité.

Michel Drucker a rejoint, toujours accompagné de son chien, sa table où l’attendaient son frère et quelques amis. Philos sur lequel converge tous les regards d’envi, se demande comment il expliquera au Grand Patron l’échec de sa mission. Le dessert consommé, la facture réglée par Philos, Mick Jagger, d’un pas nonchalant, quitte le restaurant devant lequel une belle Mercedes l’attend. Un beau black, élégant et musclé lui ouvre la portière. Il a juste le temps de regarder une dernière fois le visage serein de l’Ange. Une rencontre inédite dans un restaurant parisien, pourquoi pas un thème pour le nouvel album

En plusieurs mois de voyage terrestre, pas la moindre piste crédible, pas le début d’un commencement d’idée. Philos hésite à demander un prolongement de son voyage d’études. L’approche des fêtes de Noël l’incite pourtant à fuir le paradis commercial que sont à cette époque de l’année les grandes villes occidentales pour rejoindre le paradis réel.

Tableau 13

Le retour au Paradis

Temps terrestre : 1er janvier 2001 00 H 00
Temps universel 00000000100000

Dieu – Ah Philos, tu est de retour !

Philos – Oui, harassant les voyages chez les humains. Pas un jour de vacances, pas un jour de morne ennui comme nous n’en connaissons tant ici haut. Juste le stress, le stress d’une vie qui coule de plus en plus vite, de chute libre en chute libre.

Dieu – Et alors, ta mission, tu l’as remplie ?

Philos – Euh, oui, avec un peu de mal…

Dieu – Arrête de baragouiner et dis mois quand sort le prochain album des Rolling Stones ?

Philos – Pardon, Dieu, vous voulez connaître la date de sortie de l’album des Stones ?

Dieu – Oui, je ne t’ai pas envoyé sur terre pour jouer au touriste.

Philos – Oui, mais je croyais que je devais….

Dieu – Mais, tu me donnes enfin la réponse, Philos !

Philos – Ben, euh, J’ai rencontré Mick à Paris et …

Dieu – Très bien, mais viens à l’essentiel.

Philos – Oui, tout de suite. Mick et sa bande doivent se retrouver au début de l’année 2001 pour enregistrer un future, peut-être, album à Paris. Néanmoins, Mick souhaiterait continuer à travailler seul ; alors rien n’est sûr… Je voudrais également vous parler de la mission que vous m’aviez…

Dieu – Tes renseignements sont très imprécis. Tout ça, je le savais déjà. Tu es resté combien de temps sur la planète terre pour revenir avec ce piètre résultat ?

Philos – Plus de cinq mois en temps terrien ?

Dieu – Cinq mois, mais tu est un incompétent notoire. Tu n’as pas incité Mick Jagger à se mettre rapidement au travail. Tu ne lui as pas expliqué que là Haut, le Grand Patron perdait patience. Tu ne lui as pas suggéré que sa place du bon côté était liée à la production de nouveaux albums. S’il continue à fainéanter, je l’appelle ici afin de me distraire éternellement.

Philos – Je crains qu’il ne soit pas tout à fait d’accord pour vous rejoindre dès maintenant. Vous avez déjà à votre service Brian Jones, le Stones blond. N’abusez pas de votre pouvoir.

Dieu – Brian Jones, depuis 1969 temps terrien, ne crée rien. Les artistes ne sont bons que sur terre. Bon, je constate que tu as dans les mains le dernier album de Roger Waters, « In the Flesh ». Tu essaies de te faire pardonner.

Philos – Je pensais que Vous aimeriez cet album live qui reprend les grands succès du fondateur génial des Floyd.

Dieu – Ça ne vaut pas un bon stones, bien bluesy, mais bon cela meublera mon triste quotidien.

Philos – Puis-je Vous parler de la mission ?

Dieu – De quelle mission s’agit-il ? La guerre avec le diable, la réorganisation des instances éternelles, l’arrivée des nouveaux, la mise aux pas des anciens, la divulgation de secrets professionnels sur l’origine du monde…

Philos – Mais non ; la mission du troisième millénaire !

Dieu – Ah, oui, ta fumeuse idée de signe pour marquer l’entrée des Hommes dans le troisième millénaire. J’admire ta persévérance mais est-ce que tu as trouvé quelque chose ?

Philos – La situation est complexe. J’ai auditionné de nombreux terriens, des spécialistes des arts, de la culture, des pauvres, des riches…

Dieu – Viens en aux faits ! As-tu trouvé quelque chose ?

Philos – Après réflexion, je peux vous affirmer que sur terre, ils attendent un signe de votre part, Grand Maître. Entre le réchauffement de la planète, la vache folle, le SIDA, la famine, les tueries et la perte de repères, les femmes et les hommes sont prêts à renouer avec la foi. Mais, pour cela, un petit geste est indispensable….

Dieu – Quel salmigondis tu me fais ! Tu m’énumères toute une série de maux bassement humains. Tu voudrais que je me fatigue à lancer une grande opération de communication. Les hommes pensent, jouissent, transforment la nature, en usent et en abusent. Tu ne voudrais pas en plus que je le les plaigne de leurs erreurs. Non, c’est non. Un signe pour leur montrer la bonne voie, pour les rendre plus spirituels ; oui. En revanche, je n’ai aucunement envi de les consoler, de les conforter dans leur travers. Et puis, j’aurais été de meilleure humeur si tu m’avais ramené des nouvelles fraîches de Mick Jagger.

Philos – Oui, mais les terriens ne croient plus en rien. Marx et Jésus sont des statuts de cire qui ne font plus recettes. L’individualisme et le national égoïsme sont les seules forces qui prédominent.

Dieu – Ici haut aussi car ce sont ceux de là-bas qui nous rejoignent un jour ou l’autre. Et puis, ne sois pas nostalgique des grandes épopées idéologiques ou religieuses qui ont été marquées par un grand nombre de tueries. Depuis que l’individualisme et l’égoïsme règnent sans partage, les hommes ont tendance à se préserver. Ils profitent un peu plus de leur courte existence sur la planète terre. N’oublie pas qu’en occident, tu me l’as dernièrement rappelé, il rêve de guerre avec zéro mort. Bientôt, ils guerroieront avec des logiciels et des super-ordinateurs calculateurs qui s’enverront des norias de virus.

Philos – Les terriens se lasseront de ses jeux de guerre aseptisés. La guerre avec un grand G qui a occupé durant des années, Clausewitz, Aron et quelques-uns, cède la place à une violence illégitime et sourde : violence routière, violence conjugale, violence urbaine.

Dieu – Philos, tu m’ennuies avec ta philosophie de bistrot. Commence par lire les grands auteurs. Tu me parleras plus tard de l’air du temps. Revenons au problème du signe. Que dois-je faire pour ce troisième millénaire ? As-tu demandé aux services si la Vierge Marie était bien disposée pour pratiquer une apparition ?

Philos – Depuis la seconde guerre mondiale, la Vierge Marie fait la grève des apparitions. Elle considère que les êtres humains ne méritent pas sa présence et qu’Internet la concurrence en terme de vision virtuelle. Elle est un peu sainte ni touche, Marie. Un cours de formation professionnelle devrait lui être dispensé.

Dieu – J’y penserai. Tu le mentionneras à l’ange chargé de la formation professionnelle. As-tu, enfin, une idée géniale pour le signe ?

Philos – Ben, non. Je réfléchis…

Dieu – Dépêche-toi, j’ai un emploi du temps chargé. Quel jour est-on sur terre ?

Philos – Le 1er janvier 2001, Patron.

Dieu – A déjà, c’est fou. Les terriens ont un vrai talent pour gaspiller tout ce qu’ils possèdent. Regardes, nous avons eu, à peine, le temps de réfléchir qu’il est déjà trop tard. Je ne peux rien faire pour des gens qui ne respectent rien, qui usent leur temps de vie avec des futilités.

Philos – Mais, Dieu, les hommes possèdent tout sauf le temps.

Dieu – Ah bon, je les croyais plus intelligents. S’ils n’arrivent pas à s’évader de la contrainte temporelle, comment veux-tu que je fasse quelque chose pour eux ?

Philos – Mais, Dieu, justement c’est parce qu’ils sont dominés par la guillotine du temps, qu’il faut que nous leur adressions un petit signe. Jean-Paul II a refermé les portes de l’Année Sainte et a veillé, jusqu’à plus d’heure, durant la nuit du 31 décembre 2000, espérant un geste de votre part. En vain, Vous êtes inhumain. Vous n’avez pas de cœur, Dieu. Vous avez abandonné vos créatures au moment où elles attendaient de vous juste un peu de réconfort. Ignorées par Dieu, elles ont fêté tristement le passage au troisième millénaire. Dans les rues des capitales, l’air n’était pas aux réjouissances. Moins de cris, moins de spontanéité, moins d’amour qu’en 1999.

Dieu – Ne confond pas tout. Les hommes ont fêté le troisième millénaire avec une année d’avance. De ce fait, en 2000, ils n’avaient plus de goût pour rejouer la pièce de 1999. Ils sont vraiment fâchés avec les dates. Ils sont incapables de savoir quand commencent et se terminent les siècles. Tu voudrais, dans ces conditions, que je me fatigue pour de tels ignares.

Philos – Vous êtes injuste. En 2000, la main du diable a été partout présente. Un Concorde, l’orgueil des peuples français et britannique, est parti en fumée avec une centaine d’allemands à son bord, des vaches folles par centaines qui rendent les hommes cinglés, des tempêtes à répétition…

Dieu – Et surtout pas de nouvel album des Stones. En revanche, des livres, des disques, des articles sur les Beatles à profusion. Quel malheur….

Philos – Ah, non, vous n’allez pas recommencer avec vos satanés Stones. Avec ce nouveau millénaire, vous devriez prendre de bonnes résolutions et vous remettre au travail !

Dieu – Philos, un peu de respect vis à vis du Grand Patron. De toute façon si, aujourd’hui, nous sommes incapables d’envoyer un signe, cela est de ta faute.

Philos – C’est trop facile. C’est toujours la faute du petit personnel lorsqu’il y a un dysfonctionnement.

Dieu – Je t’emploie pour résoudre les problèmes. Or tu es incapable de me présenter une proposition correcte. Tu avais tous les moyens de l’éternité. Résultat, néant ! Le vide. A croire que tu travailles pour mon concurrent, le Diable.

Philos – Employé mais jamais payé. Ici Haut, c’est l’exploitation des anges par Dieu. Pas de 35 heures, pas de syndicats, pas de droits du travail, pas de Sécurité Sociale, pas de retraite. Je pense sérieusement à créer un syndicat des anges en colère et déposer un préavis de grève….

Dieu – Ton passage sur terre t’a complètement contaminé. Il était temps que tu reviennes dans l’éternel éternité.

Philos – Ici haut, c’est l’enfer du quotidien. En attendant de convoquer une assemblée générale des anges contestataires, que faisons-nous pour le nouveau millénaire terrien ?

Dieu – La même chose que pour le précédent.

Philos – Pardon

Dieu – Oui, la même chose.

Philos – Oh, non.

Dieu – Si, si.

Philos – Vous ne ferez rien pour l’Homme ?

Dieu – Faire ou ne rien faire, de toute façon, cela ne change rien au cours des évènements. Dans un instant, chez eux, ce sera l’an 2300, 3000 voire 5000, alors tu sais faire un geste ou pas n’a pas d’importance.

Philos – Mais, alors pourquoi m’avoir envoyé sur terre pour trouver le signe ?

Dieu – Pour ne plus t’entendre geindre quand j’écoute un bon Stone.

Philos – Vous me détestez ?

Dieu – Non, simplement, tu prends tes missions trop à cœur. Tu crois encore en moi. Tu es le seul de l’éternité. Tous les anges trafiquent à droite et à gauche. Ils essaient d’user du non-temps. Ils sont fainéants. Ils mangent et boivent plus que raison. Toi, tu n’admets pas l’inutilité de ta tâche. Tu penses que je dois mener perpétuellement le combat avec le mal. Or, celui ci est un jeu vieux de plusieurs milliards d’années, un jeu puérile, un jeu vain. Et comme le Diable et moi, nous sommes devenus de vieux messieurs, nous avons décidé de placer le grand bordel de l’univers en pilotage automatique.

Philos – Vous êtes deux inconscients !

Dieu – La technique, je te l’accorde, n’est pas totalement au point mais nous faisons avec. Le Diable revendique les catastrophes qu’il comptabilise sur des ordinateurs vérolés. Moi, je m’approprie les miracles ou les supposés comme tels. Bon, assez parlé, trouve-moi le morceau « I can’t get no Satisfaction » et puis rendez-vous vers la fin du troisième millénaire.

Philos – Oh, non, c’est demain. Je pense me consacrer à partir de maintenant à la commémoration de la 10 000ème année après Jésus Christ.

Tableau 14

En direct sur le canal du diable

Temps universel 00000000100000

Dans la grande salle des horreurs, le Diable consulte ses ordinateurs. Il est assisté par deux diablotins tout de rouge vêtu, Pierre et Henry.

Le Diable – Que fait mon collègue ?

Henry – Il écoute les stones. Il est de plus en plus décadent. Heureusement que nous travaillons, faute de quoi plus personne ne penserait qu’il existe.

Le Diable – Et son histoire de signe ?

Pierre – Oh, une broutille, juste une idée lancée en l’air par Philos.

Henry – Heureusement qu’il a abandonné cette idée. Il aurait réussi à se relégitimer. Jean-Paul II aurait peu clamer haut et fort qu’il avait raison de croire. Les terriens seraient tous devenus des croyants. Quelle horreur pour nous !

Le Diable – Tu n’as rien compris. Bien au contraire, nous aurions eu plein de travail. Plus le soit disant empire du bien bouge, mieux nous nous portons. En effet, les hommes se seraient entretués au nom du nouveau signe. Ils auraient mené de nouvelles guerres de religion, ils auraient organisé de nouvelles croisades. En un mot, « le paradis ». Avec ce signe, j’aurais été amené à investir, à acheter à vil prix de nouveaux ordinateurs, à acquérir de superbes modem.

Pierre – Cela aurait été un signe infernal.

Henry – Mais, Philos, dans cette affaire, il travaille pour vous.

Le Diable – Oui, bande de naïfs. Il y a bien longtemps que Philos est un ange double. Il y a une éternité, il s’ennuyait et était venu m’offrir ses services. Je ne pouvais pas accepter chez moi un ange mais j’avais le droit de le dévoyer. Je lui ai donc proposé de jouer le rôle d’un agent de renseignement. Il le fait très bien sauf qu’il n’y a rien que je ne sache déjà.

Pierre – Le signe, c’est donc vous.

Le Diable – Bien évidemment. J’ai ainsi réussi à stresser les services divins. J’ai simplement sous-estimé la fainéantise de Dieu et son amour incommensurable pour Mick Jagger.

Henry – Pourquoi ?

Le Diable – Avec un signe, on repartait sur un train d’enfer. Depuis la chute du communisme, il y a un ramollissement sur terre. Les grandes tueries sont en perte de vitesse. Il faut redonner de la consistance à l’opposition du bien et du mal. Avec un petit signe, j’étais sûr d’avoir de grands mouvements violents. Mais, Dieu a été plus fort que moi en manipulant Philos. Il n’a accepté de l’envoyer sur terre que pour qu’il puisse obtenir une interview exclusive de Mick Jagger. Tu te rends compte, j’ai été vaincu par un musicos vieillissant qui n’arrête pas de jouer à Peter Pan.

Pierre – Vous pensez que Dieu a compris que Philos était un agent double.

Le Diable – Non, il a la tête ailleurs. Il ne croit plus à son travail. Il est incapable de monter de nouveaux miracles sur terre. Tu imagines, un miracle retransmis en direct par CNN. La vierge marie, toute drapée, toute maquillée, passant aux 20 heures de TF 1 avec Patrick Poivre d’Arvor. Je suis certain qu’ils ont des équipes prêtes à filmer ce type d’évènements.

Henry – Pourquoi Dieu ne profite-il pas de l’opportunité ?

Le Diable – Il est resté très vieille époque. Il a arrêté son temps à celui des cathédrales gothiques. A force de tout vouloir conserver, les églises en sont encore à François 1er. Ici, il fait un peu chaud, on travaille plus de 35 heures mais au moins on est au cœur de l’actualité. Vous êtes au courant de tous les malheurs de la planète. Vous pouvez regarder Loftstory, tous les journaux télévisés. Pierre et Henry, vous avez fait le bon choix, celui de l’action, de la vraie vie, celui de l’épanouissement en venant à mon service.

Pierre – Nous jouons avant tout à être des experts comptables des malheurs des terriens. Rien de très excitants.

Le Diable – Tu préfèrerais la stupidité languissante de l’éternel paradis. Ici, tu as une utilité sociale. L’enfer, c’est une totalité à laquelle nous n’échapperons pas. Même Philos a succombé en écoutant les stones à perpétuité.

Henry – Combien payez-vous Philos pour les renseignements qu’il vous donne ?

Le Diable – Rien. En trahissant son maître, il croit agir pour la bonne cause.

Pierre – Et maintenant que faisons-nous ?

Le Diable – Trouve moi un bon rolling stones et mets le sur la chaîne !

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