Nous n’en avons pas fini avec le pétrole ?

11/12/2021, classé dans

Avec la lutte contre le réchauffement climatique, les gouvernements se sont lancés dans un processus de décarbonation des activités économiques qui passe par une réduction, voire une élimination du pétrole comme source d’énergie voire comme matière première. L’or noir est devenu, en un peu plus d’un siècle, la clef de voute de l’économie mondiale. Les relations internationales tout comme la croissance sont conditionnées à son accès et à son prix. Le changement de mode de production de l’énergie constitue un défi d’une dimension sans précédent.

La dépendance plurielle au pétrole

L’économie mondiale est avant tout une pétro-économie. Le pétrole est évidemment indispensable en tant que carburant pour les transports terrestres, maritimes et aériens. Seuls les trains, sous réserve que l’électricité ne soit pas produite en ayant recours au fioul, peuvent s’en affranchir. Le pétrole est la principale matière première de la chimie. Il est également utilisé par les industries pharmaceutique, plasturgique et cosmétique. Il est indispensable pour la construction des éoliennes ou la fabrication des ordinateurs. L’industrie du bâtiment en consomme des quantités importantes. Les engrais chimiques ou l’exploitation des mines de potasse et de phosphore nécessitent également du pétrole. Le pétrole a offert à l’humanité l’abondance énergétique et une multitude de produits. Sa forte puissance énergétique associée à sa facilité de transports, permettent, en tout lieu et à tout moment, de démultiplier la force humaine, de chauffer ou de refroidir des habitations, de transporter des personnes ou des biens et d’établir des communications numériques.

De la croissance aux guerres, le pétrole moteur de l’histoire des temps modernes

L’accélération de la croissance au cours du XXe siècle a été rendue possible par un pétrole abondant et à bas prix. A contrario, le premier choc pétrolier de 1973 marque le début d’un ralentissement qui semble toujours en cours.

L’histoire économique de ces cent dernières années voire l’Histoire tout court est avant tout celle du pétrole. Le contrôle du pétrole a été un enjeu majeur de la Seconde Guerre mondiale. L’attaque japonaise de Pearl Harbor visait notamment à garantir l’approvisionnement pétrolier nippon en provenance de l’Île de Sumatra. L’Allemagne a tenté de prendre, en vain, possession des gisements du Moyen Orient et de la région de Bakou, ce qui nécessitait pour ces derniers de prendre la ville de Stalingrad. Le succès du débarquement du 6 juin 1944 a été rendu possible par la capacité des Américains d’approvisionner en carburant les troupes au sol avec la construction d’un port pétrolier au Bessin. Au mois de décembre 1944, l’offensive de l’Allemagne nazie dans les Ardennes fut vaincue en raison des problèmes d’accès au gazole de ses chars. Après 1945, les États-Unis élargissent leur sphère d’influence au Moyen Orient.  La Russie mena de nombreuses actions durant la Guerre froide afin de rallier à sa cause plusieurs États moyens orientaux toujours dans un souci de contrôler l’or noir. Si l’Arabie Saoudite a toujours été dans le camp des États-Unis, l’Iran et l’Irak en fonction des différents coups d’États sont passés d’une alliance à une autre.

La guerre du Kippour a été également une guerre pétrolière. L’embargo décrété par les pays arabes constituait une mesure de rétorsion contre les Occidentaux accusés de soutenir Israël. Dans la foulée de ce conflit, le prix du brut a été multiplié par quatre. Dans les faits, compte tenu des coûts d’exploitation du pétrole, de plus en plus élevés aux États-Unis, les autorités de ce pays auraient dès 1971 suggéré à l’OPEP d’augmenter les prix. L’initiateur du processus de hausse du prix du baril fut alors le Shah d’Iran un des plus fidèles allié des États-Unis. L’augmentation du cours du baril dans les années 1970 permit de rendre rentable les gisements d’Alaska ainsi que ceux de la Mer du Nord. Une grande partie des pétrodollars furent, par ailleurs, recyclés par Wall Street. Les principaux perdants des chocs pétroliers furent les États européens comme la France, l’Allemagne et l’Italie.

En 1990, un des objectifs de l’annexion du Koweït par Irak de Saddam Hussein était la prise de contrôle des abondantes réserves de pétrole et de gaz du Koweït. La guerre du Golfe qui suivit visa à empêcher cette mainmise. Si officiellement, celle de 2003 visait à empêcher l’Irak de se doter d’armes de destruction massive, en sous-main, les États-Unis souhaitaient consolider leurs positions au sein du Moyen Orient. L’intérêt de l’Irak diminua juste après l’intervention militaire avec le développement du pétrole de schiste qui a permis aux États-Unis de redevenir le premier pays producteur.

La crise des subprimes de 2008/2009 et celle des dettes souveraines en zone euro de 2011/2012 ont été analysées essentiellement sous un angle financier mais elles ont comme origine une forte augmentation du prix du pétrole. En 2007, la poussée de la demande en or noir, provoquée par le décollage économique de la Chine, entraîna une vive augmentation du cours du baril de pétrole qui dépasse alors 130 dollars. Cette augmentation s’explique par une stagnation de l’offre autour de 72 millions de barils/jour. Face à la montée des prix qui en résulte, la banque centrale américaine relève ses taux directeurs renchérissant le coût des crédits. De nombreux ménages américains, ayant emprunté à taux variable, se trouvent dans l’impossibilité de rembourser et mettent en vente leur logement entraînant une chute des prix. La crise immobilière américaine se diffuse à l’ensemble de la sphère financière du fait de la titrisation des prêts immobiliers. De 2009 à 2011, le cours du pétrole progresse à nouveau assez rapidement passant de 45 à 125 dollars le baril. En Europe, cette hausse combinée avec une politique monétaire non accommodante entraîne un ralentissement de la croissance. Les investisseurs se mettent à douter de la capacité de la Grèce à faire face à ses échéances pour le remboursement de sa dette, sachant que ce pays cumule un déficit extérieur et un déficit public élevés. Ce doute aboutit à une augmentation des taux d’intérêt et à l’arrêt de l’apport des capitaux en provenance de l’Europe du Nord. La crise grecque trouve donc son origine dans l’augmentation du prix du pétrole. Depuis 1945, la quasi-totalité des crises économique aux États-Unis trouvent leur fondement dans l’or noir ; la crise sanitaire constituant une des rares exceptions.

Le pétrole est une source de conflits armés entre États mais aussi de guerres civiles. Le printemps arabe entre 2010 et 2012 commence dans des pays peu dotés en pétrole au moment où celui s’apprécie. Le contrôle des gisements en Syrie était un des enjeux de la guerre civile, gisements qui par ailleurs étaient en voie d’épuisement. De même, en Irak, Daech a réussi à prendre possession d’une grande partie du territoire en s’appuyant sur les réserves de pétrole qu’il détenait.

La fin de l’Empire du pétrole, une exercice de haute voltige

Le pétrole fait rarement le bonheur des pays qui en possèdent. En créant des effets de rente, il génère de nombreux effets pervers. Quand la production décroît, l’argent facile s’interrompt favorisant l’émergence de mouvements contestataires, de régimes autoritaires ou des guerres comme au Venezuela, au Yémen ou en Syrie. Pour certains experts, le Brexit n’est pas sans lien avec la fin de la manne pétrolière de la Mer du Nord. Le Royaume-Uni des années 1980 à 2010 a été un État pétrolier. Ses recettes tirées du pétrole ont masqué les faiblesses de son économie. Leur disparition a eu pour conséquence une montée des inégalités. L’Europe n’aurait servi que de bouc émissaire.

Les prochaines années pourraient être compliquées pour de nombreux États producteurs en raison du déclin programmé de leur production. D’ici à 2030, 7 à 20 % de la production russe devrait disparaître et jusqu’à 40 % d’ici 2040. Les espoirs des autorités russes pour compenser la fermeture des gisements de l’Oural et de la Volga se portent sur la Sibérie Orientale et l’Arctique. D’ici le milieu du siècle, les productions de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan pourraient diminuer. L’Union européenne est fortement exposée à ces baisses qui pourraient mettre en cause la sécurité des approvisionnements futurs.

Du fait du déclin des gisements, une bataille pour le pétrole pourrait s’engager à partir de 2025 d’autant plus que la demande en provenance d’Asie et d’Afrique devrait augmenter de manière importante. Le désengagement des grandes entreprises pétrolières occidentales qui s’orientent vers les énergies renouvelables devrait accentuer le déséquilibre entre l’offre et la demande. Le recours au nucléaire, à l’hydrogène ou au gaz naturel qui est plus abondant pourra réduire la demande de pétrole en tant que carburant. En revanche, la substitution du pétrole dans ses usages industriels sera plus compliquée.  Les États devront gérer un pétrole rare et cher. La crise des « gilets jaunes » en France, en 2018 a souligné la forte sensibilité de la population face à des augmentations du prix de l’énergie, faisant des films comme « Mad Max » une prophétie à méditer.

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