L’intendance ne suit plus depuis bien longtemps

09/05/2017, classé dans

Ils nous ressemblent tant…

 

Nous les détestons, nous les conspuons à longueur de journée. Nous les trouvons feignants, vils et cupides. Nous les accusons de vivre à nos crochets et de s’enrichir à nos dépens. Si la France est au bord de la faillite, c’est bien connu, c’est à cause d’eux. Les déficits, la dette, le chômage, leur sont imputables ! Si l’insécurité progresse, c’est encore leur faute.

 

Nous sommes convaincus qu’à leur place, nous ferions mieux mais à chacun ses problèmes, nous ne voulons en aucun cas des leurs. Nous sommes scandalisés par leurs mœurs, leur vie de couple étalée à la une des tabloïdes mais notre haine, notre dégoût ne riment-ils pas avec jalousie et envie. Nous les trouvons trop parisiens, trop provinciaux ou trop urbains, trop éloignés des réalités. Nous les trouvons trop petits, trop gros, pas assez ou trop beaux. Trop normaux ou pas assez… Mais, s’ils n’existaient pas, notre vie serait bien triste, bien fade. De quoi parlerions-nous s’ils ressemblaient aux responsables politiques suédois ou danois, s’ils vivaient dans un deux pièces et s’ils prenaient le métro pour se rendre dans un bureau sans dorure ?

 

Ces femmes et ces hommes politiques, dieu qu’ils nous ressemblent. Il faut l’admettre leurs défauts sont les nôtres. Nous nous jalousons au sein des familles, entre voisins, au travail. Nous sommes des râleurs professionnels et nous passons notre temps à nous diviser et à nous plaindre. Le pouvoir exacerbe simplement les traits de caractère et multiplie les tentations.

 

Notre rapport aux politiques est complexe. Nous les plaçons sur des piédestaux pour mieux les y faire descendre. Nous passons de l’adoration au lynchage à la vitesse de l’éclair. Les politiques doivent incarner la France. Ne sont-ils pas les descendants des Rois ? Mais ils ne doivent pas oublier que le peuple est souverain et que nous avons le droit, à défaut de leur couper la tête de les destituer comme des malpropres. Nous réclamons de la proximité mais aussi une certaine distance. Ils doivent être tout à la fois Louis XI sous son chêne ou Henry IV avec sa poule au pot tout en ressemblant à Louis XIV ou à Napoléon. Un Président se doit anormalement normal ou normalement anormal !

 

Pour résumer, nous demandons aux hommes et femmes politiques d’être magiciens, de transformer le plomb en or, de résoudre tout à la fois les grands problèmes des nations et nos petits bobos du quotidien. Nous leur demandons de solutionner les crises internationales aux quatre coins de la planète tout en gérant un feu de forêt ou une légionellose dans un village.

 

Nous avons la politique chevillée au corps. Même ceux qui affirment haut et fort qu’ils la détestent, ne peuvent pas s’empêcher d’en parler, d’émettre un jugement, de critiquer, de vouloir sortir les sortants… En France, il y a 66 millions de sélectionneurs de l’équipe de France de football mais aussi 66 millions de chefs de Gouvernement ou de Présidents de la République.

 

Avec la succession de crises, nous sommes de plus en plus sceptiques sur les talents des magiciens. D’élection en élection, nous nous en remettons au dernier illusionniste à la mode pour déchanter quelques mois plus tard. Nous savons tous que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent mais nous aimons les entendre. Nous aimons croire au Père Noël, au miracle. A chaque fois, nous feignons de nous nous être faits berner. . Nous avons besoin de rêver, le vulgaire du quotidien nous ennuie prodigieusement.

 

Les Français ne peuvent pas se satisfaire de discussions sur le montant du déficit, de la dette…. La France est une grande Nation et doit se comporter en tant que telle même si tout cela ressemble aux villages de Potemkine. Valéry Giscard d’Estaing, lors de sa présidence,  en affirmant publiquement que la France ne représentait plus que 1 % de la population mondiale avait fait une faute de goût majeur. Sa constatation aussi véridique soit-elle nous renvoyait l’image d’une petite France, d’une France qui ne comptait plus. C’est bien connu, la France est  au centre du monde comme d’ailleurs cela figure sur les antiques cartes géographiques qui ornaient les murs de nos classes….

 

Une conviction nous habite, la France, malgré les rabat-joie de tout genre, malgré ses bas, n’est pas une puissance quelconque, une puissance moyenne devant vivre moyennement. Nous avons un rang à tenir car nous sommes la France. Nous avons le Rafale et la Bombe atomique, un siège au Conseil de Sécurité. Nous savons dire NON aux Américains, NON aux Russes enfin presque…. C’est bien connu, en 1918 et en 1945, nous étions du côté des vainqueurs… Certes, les Etats-Unis nous ont aidés mais il ne faut pas trop le dire et puis il ne faut pas oublier que c’est la France qui leur a permis d’accéder à l’indépendance.

 

Les politiques ont bien compris nos travers et nos faiblesses. Comment leur reprocher de vouloir nous plaire quand nous attendons que d’être caresser dans le sens du poil. ? Nous aimons tombés sous le charme de nos seigneurs même si nous nous lassons vite de leurs boniments. Pour gagner, ils savent qu’il ne faut pas nous embêter avec des considérations économiques rationnelles, qu’il ne faut pas promettre de la sueur et du sang, cela est bon pour les Britanniques mais pas pour nous. Nous sommes des spirituels, des esprits fins, des penseurs, des philosophes. Nous sommes supérieurs. Et de toute façon, c’est bien connu l’intendance finit toujours par suivre. Sous Louis XIV, sous Napoléon 1er et sous le Général de Gaulle, la France a toujours vécu au-dessus de ses moyens. Nous nous en sommes toujours sortis ; pourquoi voulez-vous que cela s’arrête. Ce n’est pas un déficit et une dette qui flirte 100 % du PIB qui devraient nous arrêter. Nous sommes au-dessus de cela.

 

Les Français n’ont jamais fait le deuil de la grande puissance que le pays a pu être certes de manière très temporaire et relative sous Louis XIV ou sous Napoléon 1er.. Grande puissance administrative, militaire  pour la France,  l’économie n’a toujours été qu’une une activité subalterne. Nous sommes faits pour penser, pour organiser le monde pas pour gérer des exportations de petits pois. Le Français n’a pas pour vocation d’être un épicier. Nous aspirons à vivre comme des aristocrates des temps anciens. La Révolution française a supprimé les privilèges de l’Ancien Régime mais au fil des différents régimes politiques que nous avons connus depuis, de nouveaux privilèges ont été créés qui bien souvent ressemblent aux anciens.  Les statuts, les régimes spéciaux, les professions protégées ou réglementées sont autant de preuves que notre pays reste celui des titres et de l’étiquette. Nous rêvons tous d’accéder au statut envié des nobles d’entant, profiter de la vie sans trop travailler, bénéficier d’une rente de situation… L’égalité rime avec jalousie. Nous sommes envieux du voisin, de l’autre qui gagne plus en travaillant moins, de sa voiture, de sa maison, de son conjoint, de sa maîtresse, de son amant…. Nous ne supportons pas la différence quand elle nous ne profite pas.

 

Nous sommes les meilleurs et nous ne sommes pas reconnus en tant que tel par le reste du monde. Nous sommes uniques. Notre capacité d’encensement n’a de limite que notre goût pour l’autodénigrement. Nous nous aimons tout en ne nous nous aimant pas. Notre pays est le plus beau du monde,  notre gastronomie est inégalable, c’est pour que cela que nous sommes enviés par le monde entier.  Nous pensons que nos principaux défauts sont nos qualités. Nous nous enorgueillissons de notre esprit querelleur et individualiste. Nous expliquons la défaite de nos soi-disant aïeux les Gaulois par leurs divisions et non par la supériorité de César. Notre chauvinisme et notre conservatisme sont les deux mamelles auxquelles nous aimons nous ressourcer.

 

 

 

La nullité économique supposée des politiques est un peu voire beaucoup la nôtre. Mais sommes-nous aussi nuls que certains le prétendent ? Manfred Bischoff, Président du Conseil de surveillance de Daimler Benz, à l’occasion d’un dîner à Paris, au début de l’année 2015, avec des responsables économiques, s’interrogeait sur la nature du mal français. Il soulignait que les coûts du travail n’étaient guère différents de part et d’autre du Rhin. Il ne considérait pas le droit du travail allemand plus simple que le nôtre. Deux points attiraient son attention pour expliquer les difficultés françaises, notre mal être persistant depuis plusieurs décennies et le pouvoir d’attraction de l’administration. La France, à la différence de l’Allemagne, n’a qu’imparfaitement fait son analyse après la Seconde Guerre Mondiale. Par ailleurs, la fonction publique, avec la création de l’ENA et en raison du rôle dévolu à l’Etat a attiré de nombreux jeunes talents. Au détriment du monde de l’entreprise. En outre, un fonctionnaire brillant a envie de briller. En Allemagne, la fonction publique a moins de lustres. Les fonctionnaires sont moins imaginatifs. Pour Manfred Bischoff, il fallait mieux travailler avec l’administration publique française qu’avec celle de l’Allemagne. Comme quoi, nul n’est prophète dans son pays. Nos préjugés nous aveuglent au point de vouloir en permanence jeter le bébé et l’eau du bain. Sachons avoir raison et regarder notre réalité en face. Nous devons jouer de nos faiblesses et valoriser notre potentiel. Nous devons refuser de nous en remettre en permanence à l’Etat et aux administrations publiques. Nous devons, au temps des plateformes collaboratives être les acteurs du changement.

 

 

 

 

Nous n’aimons pas l’économie et elle nous nous le rend bien

 

« L’économie se comprend mieux sans chiffre. J’essaierai durant l’année que nous allons passer ensemble de vous l’expliquer sans trop recourir aux formules mathématiques ». Le jeune maître de conférences en économie qui s’exprimait ainsi dans une salle bondée de Sciences Po, était un jeune énarque qui avait également été étudiant à HEC. Il était alors un des conseillers du Président de la République, François Mitterrand, tout en étant rattaché à l’un des meilleurs penseurs économiques français, Jacques Attali. Il s’appelait François Hollande.

 

Apprécié de tous les étudiants, il a, durant cette année 1985, tenu parole. Nous eûmes le droit à de brillants exposés non truffés d’équation mathématiques.

 

Le cours se déroulait, toutes les semaines, selon le même rituel. Deux étudiants officiellement inscrits à la conférence, ânonnaient, en dix minutes comme le veut la coutume, un exposé sur un sujet déterminé. François Hollande, était censé commenter les exposés mais dans la réalité il partait dans un one man show économique. Nous buvions ses paroles et essayons d’en conserver la trace sur nos cahiers.

 

Le cours de François Hollande était « the place to be ». Elle était fort courue au point que de nombreux élèves non-inscrits à la conférence tentaient d’en entendre quelques brides en s’installant dans le couloir. François Hollande, heureux de sa popularité, laissait toujours la porte de la salle ouverte afin que la bonne parole se diffuse amplement. Au fil des semaines, le nombre d’étudiants amassés, de manière anarchique, dans le couloir augmentait au point que l’administration de Sciences Po demandait régulièrement à François Hollande de fermer la porte et de se contenter de l’effectif officiel de sa conférence. Il était néanmoins difficile d’interdire à un maitre de conférences très populaire de réduire son auditoire. L’administration, pour régler le problème de sécurité, lui accorda un cours dans l’amphithéâtre Boutmy, le plus grand de l’école, plus de 400 places. Durant plusieurs années, accompagné de Pierre Moscovici, François Hollande put s’exprimer devant un large public conquis. De ce cours naquit un ouvrage de référence « L’heure des choix ».

 

François Hollande était alors responsable des « trans-courants » au sein du Parti socialiste, c’est-à-dire responsable des réseaux de Jacques Delors. Tout en ne reniant pas son keynésianisme, il se montrait bien plus libéral que la grande majorité des professeurs de l’établissement de la rue Saint Guillaume. Il tentait déjà de réconcilier la sociale démocratie avec le marché.

 

François Hollande nous demanda même de lire et de réaliser une fiche de lecture du livre de Caton « de la reconquête » dont il était un des nègres. Cet ouvrage dont l’initiative revenait à Jacques Attali et qui avait été endossé par André Bercoff était une machination politique ayant pour objectif de caricaturer la droite renaissante après l’échec de 1981. Il devait également cimenter la gauche en phase de désillusion après l’euphorie de la victoire et après le départ des communistes du Gouvernement.

 

Ce professeur dont aucun élève n’imaginait qu’il puisse devenir, un jour, Président de la République, est, en grande partie, responsable de ma carrière professionnelle. Si je me suis consacré à l’économie et à l’épargne, c’est un peu à cause de ou grâce à lui. En l’écoutant, je me suis mis à rêver d’être, moi aussi, le conseiller économique du Président, l’autre de mes passions étant la politique.

 

Par le jeu des rencontres, j’ai, durant des années, pu assouvir mes deux passions, écrivant de très nombreux discours sur les projets de loi de finances, sur les textes consacrés à l’épargne, à la retraite et à de nombreux autres sujets attenants à la vie économique.

 

Aux contacts des hommes et femmes politiques, j’ai beaucoup appris sur le comportement humain, sur la dureté des combats politiques internes ainsi que sur celui des mandats électifs. Nous les accusons de tous les maux mais nous devrions reconnaitre que nous ne sommes pas faciles à diriger. Nous voulons tout et son contraire. Nous réclamons toujours plus de dépenses sociales tout en réclamant des économies qui doivent, par définition, nous concerner. Nous demandons des réformes mais quelques jours après leur présentation, nous souhaitons leur retrait. Tout doit changer pour les autres mais rien ne doit changer pour nous. Si nous vitupérons contre la ronde des corporatismes, nous finissons toujours pas leur trouver quelques charmes et épouser leur cause. Nous sommes velléitaires et inconséquents. Nous geignons en permanence. Vous allez me signifier que vu le nombre de candidats aux fonctions électives, la place doit être bonne. Cette remarque n’est plus tout à fait exacte. Dans de nombreuses petites villes, il est de plus en plus difficile de constituer des listes pour les élections municipales. Le poids des responsabilités, le peu de considération de l’opinion pour les élus et la modicité des émoluments expliquent la baisse des vocations. Certes, je vous rassure il reste des candidats pour les élections législatives mais, de plus en plus, ce sont des apparatchiks de la chose publique. Ce sont des collaborateurs d’hommes et de femmes politiques qui leur succèdent. Il y a de moins en moins de hauts fonctionnaires ou de professions libérales qui veulent embrasser la fonction élective.

 

Le changement de nature du personnel politique ne modifie guère le rapport à l’économie. Au temps de la République des avocats, la joute oratoire, les bons mots primaient sur la rationalité économique. La République des professeurs et des énarques donna un tour administratif et technocrate au Parlement. Avec l’arrivée des apparatchiks, les débats deviennent plus politiciens. Le jeu politique tend à devenir plus brutal et complexe car il est le produit de femmes et d’hommes qui le pratiquent depuis leur plus jeune âge.

 

Pour les avocats, les professeurs, les apparatchiks, l’économie est vécue comme une contrainte et au pire comme un domaine dévolu à des techniciens froids. La règle en vertu de laquelle l’intendance suivra est de rigueur à gauche comme à droite. Le conseiller économique d’un homme politique se doit d’être madame Irma et annoncé les temps meilleurs. S’il ose annoncer de mauvaises nouvelles, il devient un oiseau de mauvais augure.

 

L’économie est, en permanence, instrumentalisée en France par les politiques pour créer de l’émotion, pour justifier une décision, pour augmenter les impôts…En 1997, Jacques Chirac décida de dissoudre l’Assemblée nationale au nom d’une soi-disant note de Bercy indiquant que la situation allait se dégrader et qu’il fallait anticiper les élections initialement prévues au mois de mars 1998. Le Président de la République de l’époque et son Premier Ministre, Alain Juppé, craignaient de devoir prendre des mesures impopulaires pour permettre la qualification de la France à la zone euro. Avec la dissolution, il voulait avoir les mains libres. Erreur d’appréciation économique, la croissance a été de retour en 1998 avec à la clef le début d’une des meilleures périodes économiques de la France depuis 1981. Erreur d’appréciation politique, les Français votèrent majoritairement pour la Gauche Unie regroupant le Parti socialiste, les Verts et le Parti Communiste. Dans les faits, Jacques Chirac souhaitait résoudre le conflit entre Balladuriens et Chiraquiens qui minaient la majorité depuis son élection en 1995. Est-ce l’évolution naturelle du jeu politique, est-ce le quinquennat, est-ce le fait que les élections législatives soient désormais placées juste après l’élection présidentielle, mais force est de constater que les conflits politiques internes à chaque camp s’amplifient. De 2002 à aujourd’hui, la vie politique est de moins en moins dominée par les batailles d’idées et de plus en plus par une lutte sans merci.

 

L’arrivée du Front National, plus ou moins instrumentalisé par François Mitterrand, a modifié la teneur du débat public. Les problèmes de société, la sécurité, la laïcité, le mariage homosexuel, prennent le pas sur les dossiers économiques. Le politique ayant échoué à rétablir la croissance ou ayant de moins en moins de prise sur elle préfère les thèmes sociétaux.

 

Les hommes politiques de premier plan se détournent de l’économie car ils sont convaincus qu’une élection ne se gagne pas sur ce terrain.

 

Néanmoins, il y a encore quelques irréductibles qui pensent l’inverse comme Emmanuel Macron, le Ministre de l’Economie de Manuel Valls et son prédécesseur, Arnaud Montebourg. Le premier tente de réviser les canons de pensée de la gauche en affirmant haut et fort un libéral-socialisme quand le second opte pour un nationalisme productiviste que ne renierait pas Jean-Pierre Chevènement.

 

. Sous la Ve République, l’économie a connu son heure de gloire avec  Valéry Giscard d’Estaing et Georges Pompidou avaient, sans nul doute, une fibre économique. Entre le normalien passé par l’univers de la banque au grand serviteur de l’Etat issu d’une famille d’élus et se réclamant du libéralisme avancé, l’économie était avant tout une série de chiffres. Leur vision était macro-économique et keynésienne.

 

Un seul Premier Ministre a été dans notre histoire récente un économiste de métier, en la personne de Raymond Barre nommé, en 1976, par Valéry Giscard d’Estaing. Présenté par le Président de la République comme le meilleur économiste de France. Ses compétences ont peut-être contribué à sa nomination mais cette dernière était avant tout le produit d’un conflit entre les deux grandes familles politiques de la majorité de l’époque, l’UDF et le RPR après la démission de Jacques Chirac de son poste de Premier Ministre. Son franc parler, son refus de la démagogie ont peut être entrainé la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 et empêché son élection en 1988. Présenter des budgets à l’équilibre ou presque et tenir un langage de vérité ne paient pas en France. L’économie et la politique ne sont pas très solubles entre eux. Nous aurions pu en 2012 avoir un Président reconnu pour ses talents d’économiste si Dominique Strauss Kahn avait été en l’état de se présenter aux primaires socialistes. Le sort a été tout autre. Pour autant, François Hollande, comme je l’ai précédemment mentionné a enseigné avec talent l’économie. Dix ans comme Premier Secrétaire du Parti Socialiste a eu comme conséquence que la politique a tué en lui l’économie.

 

Nous n’aimons donc pas l’économie qui, ces dernières années, nous le rend bien. Nous figurons parmi les plus allergiques à la mondialisation et parmi les plus pessimistes en ce qui concerne l’évolution de la situation économique. Nous sommes les plus réfractaires au progrès tout en étant de grands consommateurs d’innovations. Si divorce entre l’économie et nous il y a, il est plus dans les paroles que dans les actes. Nous ne sommes pas des industrieux et des aventuriers. Nous sommes des épargnants, non pas pour financer de grands projets mais pour nous prémunir face à des menaces, chômage, retraite, accident de la vie. Autrefois, nos grands-parents conservaient des stocks de conserves et de sucre pour faire face à d’éventuelles pénuries ; nous, aujourd’hui, nous plaçons une partie de notre argent sur le Livret A ou sur notre contrat d’assurance-vie pour nous mettre à l’abri si nous étions privés d’emploi ou si nous ou nos proches étaient confrontés à des problèmes de santé ou de dépendance…  Toujours méfiants vis-à-vis des banques, nous conservons des sommes importantes sur nos comptes courants afin de pouvoir les retirer rapidement en cas de problèmes. De même, nous recourons avec parcimonie à l’endettement. Sa progression, ces dernières années, est intimement lié à notre volonté d’être propriétaire de notre résidence principale. Nous sommes déjà 58 % à l’être. A l’âge de la retraite, ce taux dépasse 75 %. Etre propriétaire de son logement est perçu comme une sécurité qui n’a pas de prix.

 

Nous sommes, avant tout, des paysans même si, de génération en génération, notre rapport à la terre s’estompe. Plus des trois quarts des Français vivent dans des villes mais nous sommes nostalgiques de l’économie de village. Tout Parisien qui se respecte revendique des attaches rurales même s’il n’a jamais tâté le cul d’une vache. Nous louons la sagesse de nos aïeux et pestons contre l’esprit des villes. Le régime de Vichy avait exploité le filon de « cette terre qui ne ment pas ». Si depuis la Libération, les formules ont dû être changé, le fond demeure ; nous restons des urbains malgré nous.

 

Notre prudence paysanne ne fait pas de nous des citoyens exemplaires. Notre condamnation des déficits et de la dette n’est pas sans ambiguïté. A défaut d’avoir une analyse rationnelle, nous jouons et rejouons, en permanence, la séance du grand soir. Nous cherchons des boucs émissaires. Nous aimons épingler, sur le mur, la photo des coupables, les patrons, les riches, les syndicalistes, les fonctionnaires, les rentiers… Nous aimons nous en prendre à nos responsables politiques, les accuser de tous les maux, leur jeter l’opprobre. Si tout va mal, c’est à cause de leur mauvaise gestion, de leur passe-droit, de leur corruption… mais, en revanche, nous sommes, en règle générale, beaucoup moins loquaces quand il s‘agit de couper dans les dépenses publiques. Nous nous arcboutons devant toute réduction des prestations sociales. Nous crions au gaspillage mais c’est bien connu « l’enfer, c’est les autres ». La jalousie et le goût immodéré pour l’égalitarisme, à la réserve près qu’il s’applique aux autres et non pas à nous, constituent les deux mamelles de notre économie.

 

L’absence de consensus, notre goût immodéré pour la révolution même si, avec le vieillissement de la population, nous préférons la regarder à la télévision, expliquent sans nul doute la prégnance du conflit des classes sociales. Au fond de nous-même, nous sommes tout à la fois honteux et fiers que nos aïeux aient décapité un Roi et une Reine. Tout doit se passer dans la violence et non dans la négociation. Il y a un goût pour les extrêmes qui aboutit bien souvent à l’immobilisme.

 

Incapables de nous prendre en mains, nous nous en remettons à la puissance tutélaire. Qu’une tempête, qu’un effondrement survienne, nous en appelons à l’Etat avant même de chercher des solutions par nous-même.

 

Chez nous, tout remonte au sommet. L’Etat est le cœur, le centre de la vie économique et sociale. Or, aujourd’hui, nous avons dû mal à admettre que l’Etat ne peut plus tout, qu’il est faible, qu’il est en proie à d’importants problèmes financiers. Même si nous le savons, nous l’oublions au moment des choix électoraux. A toutes les élections présidentielles depuis 1981, le mieux disant au niveau de la dépense l’emporte toujours. La rigueur ne rime pas avec fortune électorale. De toute façon, nous n’avons aucune tradition en matière de bonne gestion. De Louis XIV à nos jours, la France est toujours en indélicatesse avec ses finances publiques. Les bonnes années sont rares. Même durant les fameuses « Trente Glorieuses », le retour de l’équilibre budgétaire a été, avant tout, le produit de l’inflation et non celui d’une gestion exemplaire. Les plans de refroidissement succédaient toujours aux plans de relance et inversement.

 

Depuis le premier choc pétrolier, la France se vit en crise. La litanie des fermetures hantent l’esprit des Français, disparition des mines, fermeture des hauts-fourneaux, réduction des effectifs des usines d’automobile, suppression des établissements textiles sont vécus comme une défaite et non comme une mutation. Les Français voudraient que rien ne change tout en bénéficiant des avantages du progrès technique.

 

Le pays de 2014 n’a rien à voir avec celui de 1964 ou de 1980. La France a poursuivi son processus d’enrichissement qu’il soit réel ou financé à crédit. Nous refusons de prendre en compte que notre niveau de vie a progressé. Nous récusons les chiffres officiels pour nous auto-persuader que tout va de mal en pis. Nous sommes tous des paysans, des hôteliers ou des restaurateurs qui ont en commun de toujours se plaindre du temps, de la baisse des prix et de la situation économique.

 

L’allergie française à l’économie de marché se manifeste d’élection en élection. Ainsi, le 21 avril 2012, au premier tour de l’élection présidentielle, plus du tiers des électeurs a choisi de voter en faveur de candidats récusant d’une manière ou d’une autre le système économique actuel. Les élections locales et européennes intervenues entre 2012 et 2015, ont confirmé qu’une part croissante de la population rejetait tout à la fois l’Europe et la démocratie de marché. Les Britanniques ont même décidé lors du référendum britannique du 23 juin 2016 de sortir de l’Union européenne.

 

Certes, cette montée en puissance du vote contestataire n’est pas spécifique à la France. Des pays d’Europe centrale aux Etats-Unis, la tentation est au populisme et au grégaire. La Grande Récession de 2008 et la mutation des économies avancées conduisent à une remontée des nationalismes.

 

Les élections de 2017, présidentielle et législatives, devraient, une nouvelle fois, donner lieu à des campagnes démagogiques. Le rejet des partis traditionnels de gouvernement et de leurs représentants sera important. De nombreux candidats pourraient être tentés par la tentation du repli. La peur de l’autre, du lointain est redevenue un thème porteur. Les élites commencent à adhérer à des thèses protectionnistes qui jusqu’à maintenant étaient défendues par des parts qualifiés d’extrémistes.

 

Comme régulièrement, en France, un nombre croissant d’électeurs souhaitent faire table rase. Cela concerne les électeurs du Front National ou de la gauche de la gauche. Mais, parmi les sympathisants du PS et de l’UMP, ils sont nombreux à être favorables à une sortie de l’Europe, à la restauration du franc et à l’adoption de mesures en faveur de la production française. Le Front National semble avoir  gagné la bataille des esprits. C’est lui qui fait implicitement le programme des uns et des autres en obligeant les autres partis à se positionner par rapport à ses idées. Dans le passé, à gauche, c’était les Verts qui étaient les leaders en matière d’idée, force est de constater que ce n’est plus le cas actuellement. François Hollande n’a pas été essayé de contourner le Front National par sa droite en défendant en vain l’idée de la déchéance de la nationalité.

 

Certes, les Français ont toujours su naviguer entre révolution et conservatisme. Entre Robespierre et les Bourbons, entre Danton et Napoléon, le cœur balance. Au fond d’eux, les Français regrettent le temps de l’illusion communiste. Les thèses du Parti après la Seconde Guerre Mondiale permettaient à tout à chacun de croire qu’un autre monde était possible. Au-delà des rangs du PC, une large partie de la population pense que l’Etat a un rôle économique et social à jouer face aux forces du privé qui sont par nature illégitimes et mues par la seule recherche du profit.

 

La montée en puissance des intentions de vote en faveur des partis extrémistes est le produit d’une peur, d’une incompréhension mais il est également le résultat  d’un décalage croissant entre le discours politique et la réalité. A force de promettre que tout est possible, que la France peut continuer à vivre au-dessus de ses moyens, à accroitre indéfiniment ses dépenses publiques et donc sa dette, il n’est pas surprenant que les Français ne comprennent pas pourquoi il leur est demandé de réaliser des efforts.

 

A chaque élection présidentielle, le même scénario se produit. Les campagnes donnent lieu à une surenchère de promesses en tout genre. Une fois élu, le nouveau Président doit donner le change quelques mois tout en préparant l’opinion à un virage à 180 degrés indispensable au nom du principe de réalité. Au fil de la succession des présidents, le changement de cap est de plus en plus rapide.

 

Les attentats de 2015 et de 2016 ont mis au second plan les dossiers économiques ce qui n’est pas sans déplaire au pouvoir en place voire à certains candidats des Républicains plus à l’aise sur les problèmes de société. Mais, un jour ou l’autre, l’économie se rappellera à nous. La France n’a pas réussi à effacer les stigmates de la Grande Récession de 2008. Malgré de nombreux jeunes talents qui s’expriment trop souvent au sein de start-up étrangères, notre pays accumule du retard en matière de digitalisation de son économie. Les projets de réforme concernant l’emploi, la fiscalité ou la libéralisation du secteur économique peinent à mener à leur terme et s’achèvent par des demi-mesures.

 

 

L’allergie libérale

 

Les Français récusent le libéralisme. Depuis la disparition de la Démocratie Libérale, en 2002, aucun parti n’ose réellement se déclarer partisan du libéralisme économique. Il peut arriver qu’un dirigeant de l’UMP ou du centre se revendique libéral mais cela ne dure jamais très longtemps. Le dernier programme libéral date de 1986. Il a été un peu près appliqué durant une année. Le Front National qui longtemps s’est inspiré des politiques de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan pour établir son programme économique s’est depuis quelques années aligné sur les positions du Front de Gauche. A droite, seul François Fillon ose se positionner libéral même si sa culture et son passé le classaient jusqu’à récemment dans la catégorie des gaullistes sociaux.

 

L’allergie au libéralisme est d’autant plus étrange que notre pays ne l’est pas. La France est un des pays plus socialisés au monde. Le poids des dépenses publiques atteignent 56 % du PIB. Les prélèvements obligatoires pèsent 46 % du PIB. Plus de cinq millions de personnes sont employés dans le secteur public.

 

Nous sommes aussi des protectionnistes dans l’âme. Nous importons deux fois moins que l’Allemagne qui a, grâce à sa meilleure intégration au sein du commerce international, réussi à conserver une industrie dynamique. Nous condamnons les importations des pays émergents sans prendre en compte les gains en termes de pouvoir d’achat qu’ils génèrent. Nous n’avons toujours pas compris la théorie des avantages comparatifs en vertu de laquelle nous avons intérêt à échanger et de nous spécialiser dans les domaines où nous sommes les moins mauvais. Nous aimons acheter des tablettes et des smartphones made in China tout en critiquant la mondialisation. Comprendra qui voudra !

 

La progression du vote extrémiste est la preuve d’une perte de confiance en soi. Nous semblons résigner face aux évolutions du monde. Nous donnons l’impression de vouloir sortir du jeu. Pourtant, LVMH, Hermès, Airbus, Zodiac et des centaines d’autres entreprises prouvent, chaque jour, que la France est une grande puissance économique. Nos partenaires même s’ils aiment nous caricaturer nous reconnaissent plus de talents que nous nous en accordons.

 

Nous sommes fâchés avec la croissance. Pour les Français, la croissance se résume à beaucoup de consommation et un peu d’investissement quand pour les Allemands, c’est du travail, du capital et des exportations. Pour les Américains, la croissance est avant tout le produit du capital, du travail et du progrès technique. Les Français ont une vision statique de la croissance. Elle est un sous-produit de technocrates. Nous avons l’impression que c’est l’Etat qui la crée ou ne la crée pas.

 

Nous ne supportons pas l’injustice ; nous avons peur du chômage, du déclassement, nous crions au désespoir quand notre pouvoir d’achat recule. Nous voulons acheter le dernier IPhone ou le dernier Samsung tout en voulant nous libérer de la consommation. Nous détestons ce que nous adorons. Il n’est pas étonnant que le débat sur la décroissance soit à la mode dans les salons bourgeois ou bobos. A l’occasion de conférences auprès de chefs d’entreprises, je suis fréquemment  questionné sur le sujet. Des dirigeants de belles PME dont l’objectif est de créer des richesses, me demandent si notre planche de salut ne passe pas par la décroissance. Rousseau nous habite toujours et encore. J’ai beau leur expliquer que la décroissance était un luxe de personnes aisées, qu’elle rime avec déclin dans un pays où les dépenses sociales sont en augmentation. Par ailleurs, le fondement de notre société et certainement de l’Homme repose sur ce concept de progrès, d’évolution. Si nous avions rejeté le progrès, notre espèce n’aurait pas pu survivre compte tenu de ses points faibles. Je ne suis pas certain de les avoir convaincus. Nous sommes tellement fâchés avec la croissance que nous souhaiterions échapper au diktat du Produit Intérieur Brut. Nous aimerions inclure dans les indicateurs économiques les notions de bonheur ou de qualité de vie… Nicolas Sarkozy avait commandé un rapport sur ce sujet auprès de plusieurs prix Nobel d’économie. Le rapport ne déboucha sur rien car la France n’a pas le pouvoir d’imposer le bonheur universel d’autant plus que nous sommes les champions du monde de la consommation d’antidépresseurs.

 

Nous n’aimons pas la croissance. C’est une certitude mais nous sommes surtout fâchés avec la production qui intègre comme facteurs le travail, le capital et le progrès technique ainsi que de l’énergie. Nous avons décidé de limiter le travail avec la loi sur les 35 heures. Le capital est un mot toujours honni dans notre pays ; les bénéfices sont considérés comme une spoliation réalisée au détriment des travailleurs. Le progrès technique n’a la cote que sous forme de biens importés comme les IPhone ou IPad ; en revanche dès qu’il s’agit d’innovations à mettre en œuvre sur notre territoire, les oppositions se déchainent. Il en est ainsi avec les OGM, le gaz de schiste, les pétroles bitumineux…. Dans ces conditions, il est assez logique que la croissance déserte notre pays au profit de territoires moins réfractaires.

 

 

 

Et si nous n’étions pas si mauvais que çà ?

 

 

Nous ne sommes pas des passionnés de l’économie. Nous ne rêvons pas que nos enfants deviennent des économistes. Nous préférons qu’ils soient des sportifs de haut niveau, des vedettes de la télé-réalité, des fonctionnaires voire des chercheurs en sciences exactes. Longtemps, l’économie a été un terrain d’expression accessoire pour des sociologues ou des philosophes. Raymond Aron et Jean-Paul Sartre n’étaient pas des économistes de formation mais ils ne s’interdisaient pas d’avoir des opinions économiques. Jusqu’à maintenant, seuls deux Français ont obtenu le prix Nobel de l’Economie contre quarante et un Américains et sept Anglais. Certes, nous faisons mieux que l’Allemagne qui n’a eu qu’un de ses ressortissants récompensé. Nous sommes meilleurs en littérature, en mathématiques et en joutes politiques.

 

Il convient d’atténuer cette présentation qui relève un peu trop du cliché. En effet, les économistes français sont de plus en plus présents sur la scène française et internationale. Contrairement à quelques idées reçues, la formation et la recherche en économie ont, en France, progressé. Certes, nous partions de loin et nos universités n’ont pas encore atteint la renommée des grandes universités américaines. Néanmoins, il convient de citer l’Ecole d’Economie de Toulouse créée et dirigée par le nouveau Prix Nobel d’Economie, Jean Tirole, l’Ecole d’Economie de Paris qui regroupe plusieurs entités dont celle de l’Ecole Normale Supérieure. Thomas Piketty a contribué à la notoriété de l’Ecole d’Economie de Paris notamment avec la publication de son livre « Le Capital au XXIème siècle » ouvrage qui a figuré parmi les meilleures ventes en France mais aussi aux Etats-Unis. Selon le Fonds Monétaire International, sur la liste des 25 économistes de moins de 45 ans jugés influents, sept sont français.

 

Parmi les autres écoles spécialisées en économie, il faut également citer celle  Aix-Marseille School of Economics (AMSE), dirigée par Alain Trannoy, le département d’économie de Sciences Po Paris avec notamment Jean-Paul Fitoussi et Patrick Messerlin ou celui de Dauphine qui repose sur une large équipe de professeurs de haute renommée dont fait partie par exemple Florence Legros. Il ne faut pas oublier que l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard a été professeur à Paris Dauphine avant d’aller au MIT à Boston.

 

La France est reconnue pour ses compétences dans le domaine de la macro-économie mais aussi pour l’excellence de sa recherche dans les techniques financières. Les questions monétaires ont toujours été une spécialité française. Ces spécificités ne sont pas sans lien avec la forte présence de notre pays à la direction du FMI. Cinq Français (Pierre Paul Schweitzer, Jacques de Larosière, Michel Camdessus, Dominique Strauss-Kahn et Christine Lagarde) ont occupé le poste de Président depuis 1946. En 68 ans, la France a occupé la présidence durant plus de 39 ans.

 

Par culture, la culture économique française repose avant tout sur la macro-économie, c’est-à-dire l’étude des grands agrégats que sont la croissance, la demande, l’investissement, la consommation, l’épargne, la masse monétaire… Nous sommes moins présents en micro-économie qui étudie les comportements des acteurs économiques que sont les ménages, les entreprises ou les administrations, des sujets de recherche aussi importants qu’aux Etats-Unis.

 

Même si, avec la crise de 2008 / 2009, le nombre de livres à dominante économique explose, nous restons très enfermés dans nos convictions. Nous sommes toujours très circonspects face aux intérêts du libre-échange, de la concurrence ou de la juste rémunération du capital. Nous continuons à rêver à une économie administrée. Nous sommes aidés en cela par la nature de la formation de base donnée aux élèves de l’enseignement secondaire. L’enseignement de l’économie est au lycée d’inspiration keynésienne teintée d’anti-mondialisme. La vision donnée de l’entreprise est peu flatteuse tout comme celle des Etats-Unis pays perçu comme impérialiste.

 

Pour autant, sommes-nous réfractaires à l’économie de marché, au monde de l’entreprise ? Pas si sûr ! Certes, la France se caractérise par le poids de sa fonction publique qui emploie 5,5 millions de personnes soit un cinquième de la population active occupée. Mais, la France est championne de la création d’entreprise. Certes, tout parent qui se respecte espère que sa fille ou son fils puisse intégrer l’Etat afin de bénéficier de la sécurité d’emploi. Mais la France est également championne d’Europe de la création d’entreprises avec plus de 500 000 nouvelles entreprises enregistrées par an, contre 310 000 en Allemagne ou 260 000 au Royaume-Uni. Ce résultat français est à relativiser. En effet, 50 % des créations émanent des auto-entrepreneurs. Par ailleurs, selon Eurostat, en 2011, seulement 28 000 entreprises employeuses ont été créées en France, contre 86 000 en Allemagne et 225 000 au Royaume-Uni. En termes d’emplois, cela représente seulement 83 000 nouveaux emplois en France contre 163 000 en Allemagne et presque 580 000 au Royaume-Uni.

 

Les jeunes, avec l’internationalisation des grandes écoles mais aussi des universités, ont une vision de plus en plus mondiale du marché du travail. Face à la concurrence des établissements d’enseignement supérieur étrangers qui attirent de plus en plus de jeunes Français, les établissements français ont réagi en multipliant les partenariats internationaux.

 

Une conclusion de chapitre ?

 

 

 

 

 

L’intendance suivra

 

 

De grand ordonnateur, le politique s’est mué en chroniqueur impuissant de la chose économique. Fidèle au principe « l’intendance suivra », il ne décolère pas d’être soumis au diktat des marchés. A défaut de construire des Empires, de remporter des Austerlitz, les dirigeants ont espéré revêtir les habits de  Colbert . Le Ministre de l’Economie de Louis XIV est bien souvent encensé quand bien même son bilan laisse à désirer comme le souligne  la biographie que lui a consacré François d’Aubert.

 

La France n’a jamais été une très grande puissance économique. Elle a été de temps en temps sur le podium mais jamais une superpuissance. Les guerres, les divisions, le catholicisme, une aristocratie terrienne, les raisons ne manquent pas pour expliquer que, malgré nos atouts, nous n’ayons pas réussi à être durablement une superpuissance. Si Napoléon demeure deux cents ans après avoir quitté le pouvoir, toujours en tête de gondole dans les librairies, c’est qu’il est le dernier conquérant français.

 

S’il y a un domaine où nous ne brillons pas, c’est dans celui de la gestion des finances publiques. En la matière, nous n’avons guère de leçons à donner  à nos amis grecs.

 

Sous Louis XIII, durant la régence avec le Cardinal Mazarin, l’Etat de la France éprouvait les pires difficultés à boucler ses fins de mois. A cette époque, il y avait confusion entre la Caisse du Roi et de ses principaux conseillers et celle de l’Etat. Les banquiers italiens sont appelés à la rescousse, pour leur plus grand profit, pour assurer à la France des lignes de crédits. Sous Louis XIV, la situation financière du Royaume est restée tendue. Tout le talent de Colbert fut de cacher les déficits. La France dépendait alors des banquiers italiens qui permettaient à notre pays de poursuivre ses guerres. La création des compagnies marchandes par Colbert n’avait comme seul objectif d’exploiter nos colonies au profit exclusif de la Couronne. Napoléon, avec ses campagnes d’Italie, fit, de manière un peu plus directe, la même chose que ses prédécesseurs en captant une partie de la richesse locale au profit de la France.

 

Entre le 14ème et le 18ème siècle, la France a connu huit défauts de paiement. Durant toute son histoire, elle a failli au minimum à dix reprises…

 

La France, pays aux milles richesses, dotée d’atouts naturels hors du commun, dut attendre le 19ème siècle pour s’affranchir des famines. Bénéficiant d’un climat tempéré favorable et de nombreuses voies de transports, la France était taillée pour être une grande puissance économique. Certes, handicapée par la médiocrité de ses réserves en énergie et en matières premières, notre pays a eu rapidement les moyens de nourrir une population nombreuse.

 

Notre pays paya cher son goût pour la guerre ou pour la grandeur. La révolution française de 1789 est tout à la fois la conséquence d’une incapacité de lever de nouveaux impôts en raison de l’absence de consensus, d’un système politique sclérosé et d’une famine liée à de mauvaises récoltes.

 

La France passa à côté de la première révolution industrielle, trop occupée à mener une révolution politique et militaire. Première puissance démographique de l’Europe à la fin du 18ème siècle, notre pays gaspilla son potentiel humain par des guerres civiles et externes. La France fut durant près de deux cents ans le pays des révolutions, des coups d’Etat et de l’instabilité gouvernementale. Je ne suis pas certain que nous en soyons réellement sortis même si la vie politique s’est pacifiée depuis une quarantaine d’années. La politique aspira de nombreux talents qui ne purent s’exprimer dans la vie des affaires dont le terme en soi est déjà péjoratif. La réussite, en France, passait, par la conquête du pouvoir. Autrefois apanage des nobles, la Révolution a permis aux autres catégories sociales d’y accéder au point qu’elles ont singé le comportement de la noblesse. Le pouvoir est ainsi perçu comme une source de prébendes en tout genre permettant de récompenser des affidés et d’obtenir des charges rémunératrices.

 

Cette agitation politique et nos coups de folies guerrières ont contribué à éroder notre potentiel économique. Certes, des périodes plus calmes, plus stables permettent de rattraper un peu du retard accumulé. Ainsi, la France put raccrocher les wagons de la première révolution industrielle sous avec Louis Philippe et Napoléon III. Ces deux souverains, très influencés par la culture britannique, sont sous-estimés ; leur contribution au développement économique de la France est très importante. Leur œuvre est méconnue en raison de leur triste fin, dans la révolution de 1848 pour le premier et dans la défaite de Sedan pour le second. Les mérites économiques de nos dirigeants sont rarement reconnus. Le fameux « laisser faire » de Guizot est une source de moquerie de la part de tous les antilibéraux.

 

Napoléon III a tenté d’associer le libéralisme à l’anglaise au jacobinisme. Durant son règne qui dura plus de 20 ans, la France se mit à l’heure de la première révolution industrielle.

 

La tentation économique a toujours été de courte durée. Les nombreux Présidents du Conseil de la 3ème  République préférèrent construire un Empire colonial que consacrer leur énergie à bâtir une puissance économique. La France dédaigna l’Allemagne industrielle pour se mesurer à l’Angleterre présente sur toutes les mers et océans. Les Français imitèrent mal les Britanniques en ne facilitant pas le développement économique de ses colonies. Ayant une vision plus militaire que commercial de l’Empire, la France y dépensa beaucoup d’énergie sans pour autant favoriser son industrie ou son commerce extérieur.

 

La France, entrée avec peine dans la révolution industrielle, n’a commencé à sanctifier l’industrie qu’au moment même où elle entamait son déclin. Attachée à son agriculture, à ses échoppes d’artisans, le monde ouvrier faisait peur tout comme les patrons étaient suspects d’enrichissement indu. Les difficultés pour instituer une couverture sociale de la fin du 19ème siècle jusqu’à la Seconde guerre mondiale ainsi que la collaboration durant cette dernière ont abouti à déconsidérer le patronat. La reconstruction, après 1945, et la mode de la planification ont induit le processus de nationalisation des grandes banques, des compagnies d’assurances, de plusieurs entreprises de transport, du secteur aéronautique.

 

La nationalisation visait à sanctionner un patronat jugé peu éclairé avec comme objectif de concilier impératif économique et progrès social. Les grandes entreprises publiques doivent être les aiguillons de la modernisation. L’avenir est aux grandes structures employant des dizaines de milliers de salariés. Les PME ont vocation d’être absorbées et les travailleurs indépendants à disparaître. La France se doit d’être un peuple de salariés travaillant dans des entreprises de taille nationale voire mondiale et de fonctionnaires sachant que les statuts de ces deux catégories avaient vocation à se rapprocher. Le contrat à durée indéterminée n’est-il pas une forme dégradée de l’emploi à vie du fonctionnaire ? L’ardente obligation du plan n’est rien d’autre qu’une militarisation de l’économie gouvernée au sommet par des administratifs. 1981 fut l’apogée de ce processus. La nationalisation de cinq groupes industriels, de plusieurs groupes financiers, de la sidérurgie était la réponse de l’Etat à la crise, elle était aussi vécue comme une nécessité pour impulser le changement social. Si, en 1945, la militarisation et donc la nationalisation de l’économie était nécessaire pour faciliter la reconstruction elle n’avait plus guère sens en 1981. Certes, le capitalisme du fait d’une augmentation des prélèvements et d’un manque récurrent de fonds propres étaient exangues après les deux chocs pétroliers. Les nationalisations firent a posteriori le bonheur de la bourse en supprimant quelques carnards boiteux.  La multiplication des échanges commerciaux, la primauté à la subsidiarité, la force du travail en réseaux ont sonné le terme du vieux fonctionnement centralisé au point que l’URSS et son Gosplan ont implosé en 1991. L’économie bureaucratisée n’a jamais, dans les faits, fonctionné mais la sophistication des modes de production moderne l’a condamnée. Néanmoins, notre droit du travail et notre droit social ont été construit sur le principe que le monde économique ne serait constitué que de grands groupes bureaucratisés avec une régulation effectuée par les partenaires sociaux.

 

La France reste marquée par la lutte des classes, par le symbole des deux cents familles. L’entreprise est avant tout un centre d’exploitation avant d’être un pôle de création de richesses.

 

Pour les dirigeants politiques comme pour l’ensemble des Français, l’économie se gouverne comme une administration, un corps d’armée. Un ordre, une loi suffisent à résoudre le problème. Les entreprises ne sont perçues que de manière collective et non pas comme une somme d’éléments. Le chef d’entreprise est avant tout chef d’entreprise et non comme le chef d’une entreprise. Il répond à des stimuli de classe et non en fonction d’intérêts qui lui sont propres. En France, l’analyse des entreprises et des PME n’intéresse que peu de monde. Le fonctionnement des entreprises n’est étudié que sous l’angle juridique. L’apport en termes de création de richesses, en termes de développement des territoires est rarement mis en avant.

 

Ce dédain est sans nul doute lié au manque de considération pour les affaires économiques. Mais de toute façon, les grandes entreprises françaises se sont mises à ressembler à l’administration. Elles sont, d’ailleurs dirigées par des hauts-fonctionnaires issus de l’ENA ou de Polytechnique. Leur gestion s’apparente plus à celle des Etats qu’à celle d’entreprises classiques. Il n’est pas surprenant que les entreprises françaises soient plus internationalisées que leurs consœurs  allemandes. Elles s’implantent à l’étranger en ayant recours à la technique du comptoir. Ce qui compte c’est d’être présent au quatre coin de la planète, d’y planter un petit drapeau. Les grandes entreprises françaises ont choisi la délocalisation complète quand les sociétés allemandes ont préféré importer des biens tout en conservant la production sur leur territoire d’origine. L’entreprise française administrée est sans racine même si elle se veut nationaliste dans le discours.

 

La France se caractérise par la faiblesse de son dialogue social qui est consanguin avec le mode de développement économique. Le syndicalisme a été, dès l’origine, très politisé en France. Le combat était tout à la fois contre l’Etat et les employeurs. Les syndicats, par refus du capitalisme, n’ont que sur le bout des doigts accepté de rencontrer le patronat. La négociation a été longtemps synonyme de compromission. Accepter un accord, c’était être potentiellement considéré comme un jaune, un traitre. La difficile mise en œuvre d’une couverture retraite est le symbole de ce refus d’être perçu comme des otages du grand capital. Verser une retraite, c’était attacher les ouvriers aux patrons et rendre plus difficile la Révolution.

 

Cette incapacité récurrente à organiser le dialogue social est assez liée à la suppression des corps intermédiaires durant la Révolution. La loi Chapelier de 1791, en interdisant la création de syndicats de salariés et de mutuelles ainsi qu’en interdisant le droit de grèves, a bloqué les relations sociales pour un siècle. Il n’y a pas eu de lieu de dialogue comme en Allemagne ou au Royaume-Uni.  En outre, le décret d’Allarde des 2 et 17 mars 1791 qui avait décidé la suppression des corporations n’a pas favorisé l’émergence d’un système de protection sociale.

 

Il faudra attendre le 25 mai 1864 sous le Second Empire afin que le délit de coalition et de grève soit supprimé par la loi Ollivier. Dans les faits, cette loi met un terme au délit de constitution de syndicats tout en en maintenant l’interdiction. La légalisation des syndicats professionnels n’intervient qu’avec la loi du 21 mars 1884. Ce combat pour la reconnaissance des syndicats a laissé son empreinte dans l’histoire sociale de la France.

 

Au moment où le droit syndical est reconnu, le mouvement ouvrier français est fortement influencé par le Marxisme. L’avènement du régime communiste en Russie en 1917 et la scission du parti communiste au Congrès de la SFIO en 1920 à Tours ont joué également un rôle majeur dans la construction d’un système conflictuel de négociation sociale. Le rêve du Grand Soir, de la Révolution a marqué des générations de salariés. La notion de lutte des classes a été un fil rouge tout le long du 20ème siècle.

 

A défaut d’abattre le système capitaliste, les syndicats ont privilégié le recours à l’Etat qui de juge de paix est devenu le grand ordonnateur de la vie sociale.

 

Aujourd’hui, toute grande négociation sociale est guidée par l’Etat. Les gouvernements en oublient même, de temps en temps, de jouer au simulacre de la négociation. Ils annoncent leurs réformes concernant, par exemple, le droit du travail puis consulte après. Ils sont alors tout étonnés de constater que les partenaires sociaux ne partagent pas leur vue. L’Etat à force d’infantiliser les partenaires sociaux ne peut pas s’étonner que ces derniers agissent en enfants turbulents.

 

Si l’idée de la révolution a perdu de son lustre, il en reste des éléments dans la vie syndicale. Ainsi, la CGT qui entend défendre ses valeurs révolutionnaires, refuse de signer la quasi-totalité des accords. La surenchère syndicale n’est pas sans lien dans le refus d’être taxé de jaunes par ses collègues syndiqués. Le syndicalisme à la française est un syndicalisme de combat qui trouve avant tout sa légitimité dans la lutte, dans la grève, dans le conflit. Politisé, les syndicats se veulent être l’avancée éclairée d’une population soumise au diktat du grand capital. Le faible taux de syndicalisation, autour de 5 % de la population active, n’est en rien un signe de faiblesse mais bien la preuve que le combat est politique, qu’il ne peut être conduit par des militants protégés par leurs statuts.

 

La surreprésentation des salariés des grandes entreprises publiques et des fonctionnaires dans la vie syndicale française est une des expressions du particularisme français. Le syndicalisme n’est que la continuation du combat politique par d’autres moyens.

 

Le syndicalisme ne peut pas être gestionnaire ; il peut être à la limite réformiste mais cela est limité à la CFDT qui est raillée par les autres centrales pour son intellectualisme voire pour sa tentation de la compromission.

 

Le patronat n’est pas sans tort dans ce dialogue de sourds. Le syndicalisme patronal souffre des mêmes maux que celui des salariés. Sa représentativité est faible du fait que l’organisation principale, le MEDEF, est avant tout une confédération réunissant les différentes fédérations professionnelles (la fédération des assurances, des banques, de la métallurgie…) avec des modes d’élection byzantin. Le MEDEF éprouve les pires difficultés à exprimer les points de vue de ses adhérents qui ne sont pas les entreprises mais les fédérations. Les petites entreprises n’ayant guère voie au chapitre ont préféré se rassembler au sein de la CGPME. Néanmoins, cette dernière n’a pas réussi à s’imposer.

 

Le patronat français a la tentation de l’opposition et de la défense d’intérêts corporatistes. A tort ou raison, il considère que le pouvoir, quel qu’il soit, a tendance à s’en prendre aux entreprises qui ont l’avantage de ne pas voter. Les rapports entre les pouvoirs et les représentants sont toujours empreints de méfiance. Les rapprochements ne sont que temporaires et purement stratégiques. Cette défiance est aussi souvent très calculée. Les représentants du patronat sont des Français qui ne s’ignorent pas. Ils ont tendance à demander à l’Etat de régler à leur place leurs problèmes. Les appels à la puissance publique pour bénéficier d’avantages divers et variés sont légions. De la protection du marché intérieur aux demandes de réduction d’impôts et de charges, chaque année, la liste des doléances patronales est aussi longue voire plus que celle des salariés.

 

Pour les négociations sociales, bien souvent, tout en jurant l’inverse, le patronat se défausse sur les représentants de l’Etat, laissant le soin à ce dernier de fixer le cadre de l’accord. En matière de retraite, d’assurance-maladie ou de formation, c’est fréquemment le cas.

 

Une négociation entre partenaires sociaux, termes impropres par ailleurs, obéit toujours au même rituel. Elle se tient en règle générale dans les locaux du MEDEF. Autour de la table, disposés aux mêmes endroits, de réunion en réunion, se font face les différents syndicats. Sur un des côtés, il y a les représentants patronaux. Le premier tour de tablée sert aux uns et aux autres à mesurer l’ampleur des différends. Chacun bombe son torse et montre ses muscles. Afin de faire retomber la tension, une suspension de séance est demandée au bout de deux heures. A ce moment-là, les membres de la CGT sortent de table et se dirigent vers le bar suivi par FO et la CFDT. La CFE-CGC et la CFTC hésitent à se rallier à cet aéropage mais finissent par suivre. En règle générale, il y a toujours un cégétiste qui indique qu’il faut boire le vin des patrons…. Après une quarantaine de minutes, la négociation reprend. La CFDT en profite alors pour exposer son plan qui est par nature complexe. Plusieurs explications sont nécessaires pour comprendre sa finalité. La CGT et FO y sont normalement hostiles. Les autres syndicats, sans avoir tout compris, demandent un temps de réflexion. Le patronat accède à cette demande afin de mesurer le coût des propositions de la CFDT. Pour la deuxième fois, la salle se vide. Partent dans le couloir les représentants du patronat, les membres de la CFDT ; partent au bar la CGT et FO quand les autres syndicats restent dans la salle à attendre. Dans le couloir et dans une salle annexe, une autre réunion s’organise avec des membres de l’administration. Un texte est établi en coordination avec le Gouvernement., texte qui avait déjà fait l’objet de négociations au préalable. A la reprise de la réunion, le patronat propose un texte de compromis. La CGT et FO considérant que le patronat ne fait aucun effort, ne peuvent accepter ce texte. La CFDT pour montrer qu’elle n’est pas complice du texte, présente plusieurs amendements. Les autres syndicats ont tendance à voir ce qu’ils peuvent gagner avec le texte proposé… En fonction de l’importance du dossier, la réunion peut durer de quelques heures à quelques jours. A la fin, c’est bien souvent un texte synthétisant les intérêts de l’Etat, du MEDEF et de deux ou trois syndicats dits réformateurs qui sort du chapeau.

 

 

La négociation sociale commence par une montée aux extrêmes pour se conclure par un accouchement de souris. Ce jeu de théâtre laisse indifférent la quasi-totalité des actifs. Les dirigeants de PME considèrent que les représentants du MEDEF défendent les intérêts des grandes entreprises quand les syndicats des salariés défendent les avantages des actifs ayant un emploi au sein de ces mêmes grandes entreprises.

 

 

 

 

Qu’il faisait bon vivre en ce temps-là !

Ou les années 60 revisitées

 

 

Les Français aimeraient tant retrouver les années soixante ou du moins l’image fantasmée qu’ils en ont. Les gendarmes de Saint-Tropez, Sean Connery jouant James Bond, Brigitte Bardot, les Stones jeunes et révoltées nous hantent jour après jour. Les années soixante, cinquante ans plus tard ont pris la forme d’un paradis terrestre au regard de la tristesse que véhiculent, à nos yeux, les années 2010 que nous n’osons d’ailleurs même pas nommer.

 

Pourtant, si par un curieux tour de passe-passe, nous étions tous renvoyés en 1960 ou même en 1969, nous serions nombreux à demander notre rapatriement immédiat pour le 21ème siècle. Nous crierions, sans nul doute, à l’escroquerie. Nous serions tentés dans le cadre d’une action de groupe, de demander réparation à l’organisateur pour tromperie sur la marchandise. Plus d’un réviserait son jugement sur cette fameuse décennie. Il nous faudrait oublier Internet, les smartphones, les tablettes, voire le téléphone tout court. De même, à la maison, il nous faudrait nous habituer à vivre sans micro-onde, évidemment, mais aussi sans le confort sanitaire. Avant 1973, plus de 40 % des logements en étaient privés contre 1,2% en 2012.

 

Côté télévision, nous devrions nous contenter du programme unique de la première chaine en noir et blanc ; pour les vacances, pas de low-cost et au programme, un séjour chez les parents ou les grands parents, bien souvent à la ferme. Pour les plus nantis, peu nombreux par définition, il serait, certes, possible d’envisager la Côte d’azur voire le Maroc ou la Tunisie. Les plus chanceux auraient le droit d’aller au ski durant l’hiver.

 

Pour la voiture, ne rêvez pas ; il y aurait un fort risque que vous en n’ayez point. En effet, le taux d’équipement des ménages ne dépassait pas 26 % en 1960. Certes en 1969, un ménage sur deux avait une voiture mais pour mémoire, en 2013, le taux d’équipement atteint 83 % et près d’un tiers des ménages a même deux voitures.

 

Nous serions très désappointés si nous devions nous contenter des salaires de l’époque même en intégrant l’inflation. Depuis des années, les Français n’en finissent pas de répéter que la vie est de plus en plus dure mais notre pouvoir d’achat a été, en effet multiplié par plus de 3 depuis 1960. Côté patrimoine, nous sommes tous des nantis par rapport à ce que nous aurions possédé en 1960. Nous sommes, aujourd’hui, scandalisés par la soi-disant montée des inégalités et de la pauvreté. Or par rapport aux années 60, nous évoluons dans un pays de cocagne. En quarante ans, le taux de pauvreté est passé de plus de 18 % à 14 %. Le rapport entre les revenus des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres était de 1 à 5 en 1970 contre 1 à 3,5 en 2010.

 

En 1969, l’alimentation était le principal poste de dépenses des ménages. Elle représentait près de 20 % des dépenses de consommation contre 10 % aujourd’hui. En revanche, signe des temps, le logement pesait moins en 1969 qu’en 2014 dans le budget des ménages, 14 % contre 20 %. Par ailleurs, le poids des dépenses d’habillement a été divisé par trois (près de 9 % en 1969 contre 3 % en 2014). Les dépenses de santé et surtout les dépenses liées à la culture et aux loisirs ont explosé durant ces quatre dernières décennies.

 

Les retraités n’étaient pas à la fête. Les pensions de retraite étaient faibles et l’inflation grignotait, année après année, le capital. A l’époque, plus de 2 millions de retraités devaient se contenter du minimum vieillesse quand ils sont moins de 600 000 en 2014.

 

La vie était facile mais comme toujours pour ceux qui avaient de l’argent et à force de regarder les films de l’époque, nous avons l’impression que tout le monde était riche et accédait avec délectation à la société de consommation. Nous pensons que toutes les filles ressemblaient à Brigitte Bardot et les hommes à Alain Delon ou à Mick Jagger.

 

Les années 60 ne sont pas l’eldorado social que certains imaginent. Les conflits  étaient nombreux et donnaient lieu à de féroces combats. La grève des mineurs de 1963 qui dura deux mois fut homérique. Avec les affreuses guerres coloniales, le rapatriement honteux des pieds noirs, la fermeture des mines, les Trente Glorieuses sont loin d’être aussi idylliques que la représentation à postériori que nous nous en faisons.

 

La crise du logement était bien plus forte qu’aujourd’hui avec des bidonvilles dans lesquels s’entassaient dans des conditions inhumaines les immigrés débarqués de fraiche date des bateaux. C’est bien souvent sur les cendres des bidonvilles qu’ont été construites les barres d’HLM qui nous posent tant de problèmes depuis trente ans. Il a fallu gérer à la va-vite le retour des pieds noirs et l’arrivée, chaque année, de centaines de milliers de travailleurs immigrés.

 

Les problèmes d’insertion des enfants issus de l’immigration ont commencé durant ces fameuses années 60. En admettant les ghettos, en n’adaptant pas le système éducatif aux spécificités des banlieues, en ne prévoyant pas la formation professionnelle des parents, le terreau de la marginalisation était déjà là. En ne créant pas des structures dédiées à des populations en provenance de nombreux pays, nous avons placé sous nos pieds des mines explosives. Avec le chômage de masse, avec la désintégration des structures familiales, elles se sont mises à exploser au point de menacer la fameuse unité nationale. Mais, en 1969, les Français croyaient encore au bonheur et au progrès. Les banlieues, les HLM n’étaient que des lieux de transits. Tout le monde rêvait de son petit pavillon et de sa voiture.

 

Nous avons en mémoire directe ou indirecte pour ceux qui ne les ont pas connus des images colorées et joyeuses des années soixante. Pourquoi se sont-elles ainsi imprégnées dans nos têtes ?

 

Les années soixante sont magiques car elles succèdent à trois décennies difficiles, celle des années 30 marquées par la crise. La décennie 40 fut celle de la guerre, de l’humiliation de la défaite et celle de la reconstruction. Le rationnement du pain a subsisté, en France, jusqu’en 1949. Les années 50 sont également marquées par la reconstruction mais surtout par la décolonisation. Les années d’après Seconde guerre mondiale sont des années de labeurs et de conflits idéologiques. Le Parti communiste, première force politique du pays, rêve encore du grand soir. Les grèves et les manifestations sont violentes et sont à connotation politique. Si le désastre de 1940, la collaboration et la déportation de juifs et de résistants organisée par des Français ont été passés en perte et profit au nom de l’indispensable unité nationale, ils n’en constituent pas moins des tâches indélébiles qui créent des clivages importants au sein de la population.

 

La disparition de l’Empire français consacre définitivement la fin d’une époque, celle de l’hégémonie européenne. Avec la guerre d’Indochine puis celle d’Algérie, la France met du temps à tourner la page. Elle est contrainte d’y consacrer d’importants moyens militaires et budgétaires. Si la France prend du retard par rapport à l’Allemagne, c’est en partie à cause de ces guerres mais aussi en raison de la succession des crises politiques. La France ne peut réellement entrer dans la société de consommation qu’après l’avènement de la 5ème République et la fin de la guerre d’Algérie en 1962. La France entre alors de plains pieds dans la modernité.

 

Après des années d’effort, plusieurs pages sombres de l’histoire de France semblent avoir été tournées. Depuis 1875, la guerre a été le fil rouge des générations qui se sont succédées. De la défaite de Sedan à la fin de la guerre d’Algérie, la France a connu deux guerres mondiales et une série de conflits coloniaux. Le service militaire était une voie de passage obligée qui pouvait conduire des milliers de jeunes à combattre et à se faire tuer. La durée du service militaire est de 30 mois durant la guerre d’Algérie. Il sera ramené à 16 mois en 1963 et à 12 mois en 1970. 1,5 million de jeunes conscrits ont été en Algérie et plus de 23 000 sont morts. Chaque famille française était concernée par ce conflit.

 

Malgré le cauchemar vécu par 1,5 million de rapatriés provenant pour les deux tiers d’entre eux d’Algérie, les Français peuvent, après 1963, espérer vivre de manière plus insouciante. C’est certainement çà les années 60. Après des années d’horreur et de tensions, la frivolité, la légèreté reprennent leurs droits à citer. C’est un peu l’équivalent des années folles après la Première guerre mondiale.

 

Avec l’arrivée à l’âge de 20 ans des premières générations du baby-boom, la France connaît un coup de jeune. Le pays des rentiers, des petits pays devient un pays d’étudiants, un pays de salariés travaillant dans des entreprises de plus en plus grandes au sein de villes en totale mutation. Aujourd’hui, il est de bon ton de détester les hypermarchés, les banlieues sans âme, la voiture, les autoroutes mais ce sont les enfants des années 60.

 

Jusqu’au début des années 70, la France a effacé les stigmates de la seconde guerre mondiale. Il fallait remonter les clochers des églises. Je me souviens que celui de la cathédrale d’Evreux ne fut remis en place qu’après 1972. Surtout, la France devait s’équiper pour loger, nourrir, occuper une population en progression très rapide. En moins de trente ans, la population a gagné plus de 10 millions d’habitants auxquels se sont ajoutés deux millions de pieds noirs en provenance des pays du Maghreb. Il fallait gérer de l’urgence tout en modernisant les structures économiques et sociales. La déroute de 1940 et la volonté de considérer comme nul et non avenu le régime de Pétain ont facilité la donne. Malgré les divisions politiques et idéologiques, la reconstruction faisait l’objet d’un large consensus, des gaullistes aux communistes.

 

A droite comme à gauche, l’idée de la planification s’est imposée. Il s’agissait de répartir les rares ressources disponibles afin de recréer une économie détruite et anémiée. Face à une feuille quasi blanche, l’Etat est devenu bâtisseur et organisateur de l’économie. L’Etat était seul jugé légitime et apte par rapport aux errements passés pour mener à bien la modernisation du pays.

 

La mission de l’Etat était immense mais elle était également simple. L’économie se résumait à un champ de ruines. Il fallait faire redémarrer les secteurs de l’énergie, de la sidérurgie, du bâtiment, des transports et de l’agriculture. L’identification des besoins étaient simples : alimentation, énergie, logement, travail.

 

Il est simple de programmer et de réaliser la construction de routes, de ponts, de ports et d’aéroports. Il faut mobiliser quelques secteurs d’activité et des bras. Mais la force planificatrice devint au fil des plans de moins en moins efficaces car l’économie se diversifiait, car les attentes de l’opinion se compliquaient. L’Etat éprouva, ainsi, les pires difficultés à installer des prises de téléphone au sein de chaque maison. La France accumula, durant des années, un réel retard en la matière qui faisait le plaisir des humoristes de l’époque. Le 22 à Asnières fit la gloire de Jean Reynaud. Ce retard ne fut comblé que dans les années soixante-dix avec le début de la libéralisation du secteur des télécommunications.

 

Pour réussir la reconstruction, il fallait également de l’argent qui manquait cruellement. Mais, pendant près de vingt ans, les Américains, dans le cadre de la politique d’appui aux territoires libérés puis dans le cadre du plan Marshall assuraient les fins de mois de la France et ont contribué à sa modernisation. Ce soutien américain dura jusqu’à la fin des années 50. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui signifia seulement en 1959 que la France pouvait se passer de cette aide.

 

De plan en plan, les Français pouvaient constater les progrès de leur pays. La diffusion rapide des réfrigérateurs, des machines à laver, des radios appelées encore TSF puis des téléviseurs en noir et blanc en étaient les preuves tangibles. Il y avait aussi les reportages réguliers à la télévision des raccordements à l’électricité des villages. Dans les maisons, dans les appartements, le tout à l’égout, le chauffage central se généralisaient. Et, le rêve d’avoir une voiture devenait accessible certes au prix de sacrifices pour les employés et les ouvriers.

 

Pour autant, il y avait des ratés dans la succes story. Aujourd’hui, nous glorifions les réussites économiques des années 60. Sans la volonté du Général de Gaulle et de Georges Pompidou, c’est bien connu, nous n’aurions pas le TGV, les centrales nucléaires, Airbus. Mais derrière ces réussites supposées se cachent aussi quelques désastres coûteux pour les finances publiques. Avant le TGV, il y a eu l’aérotrain, train qui fonctionnait grâce à une turbine à gaz et qui nécessitait la construction d’un rail en hauteur. Au milieu des champs près d’Orléans, il est encore possible d’admirer les restes de la voie viaduc d’une vingtaine de kilomètres suspendue dans les airs à une dizaine de mètres du sol et soutenue par 900 piliers   Avant Airbus, Concorde fut une merveille technologique mais aussi une erreur commerciale. Cet avion supersonique reposait sur l’idée d’un transport aérien élitiste au moment même où il se démocratisait. Certes, c’est le premier choc pétrolier qui tua le projet. Avant que la France ne s’engage dans la production nucléaire de masse en recourant à des brevets américains, elle développa une filière graphite-gaz franco-française qui n’était pas rentable. De même, le plan Calcul lancé par le Général de Gaulle, en 1966, afin d’assurer l’indépendance nationale en matière de gros ordinateurs fut un gouffre sans fond et sans résultat tangible. Certes, pour réaliser quelques exploits, il faut oser prendre des risques. En la matière, les Gouvernements considérant que le secteur privé est trop frileux aiment à s’engager. Néanmoins, depuis Colbert et ses fameuses compagnies coloniales, les sorties de route sont nombreuses et ruineuses.

 

Focalisés sur quelques projets emblématiques, les pouvoirs publics dans les années 60 sont passés à côtés de certaines mutations économiques de grande ampleur. La France a accumulé ainsi un retard en matière d’équipement téléphonique. En 1965, 12% de la population français disposait d’un abonnement à une ligne de téléphone fixe. En 2012, ce taux d’équipement atteignait 90%. Par ailleurs, plus de 88% des Français de plus de 12 ans ont un téléphone portable.

 

La construction du réseau d’autoroutes s’est amorcée après 1974 en recourant aux concessions. La France comptait 1000 kilomètres d’autoroute au début des années 60 contre plus de 9000 en 2014.

 

Avec le retour au pouvoir du Général de Gaulle, les Français ont le sentiment d’exister, de compter. Nous n’arrivons à pas nous contenter d’être membre d’un Etat parmi d’autres. Nationaliste, poujadiste, franchouillard, nous considérons que nous sommes supérieurs aux autres. Nous pensons que notre mode de vie, notre culture, notre gastronomie dépassent tous les autres. Nous nous considérons comme les égaux des Américains ou des Russes. Le Général de Gaulle en sortant la France de l’OTAN en 1965, en critiquant les Etats-Unis, en criant « vive le Québec libre » ne faisait que caresser l’opinion dans le bon sens du poil. L’effronterie gaullienne était d’autant plus facile à jouer que de toute façon nous étions condamnés à tomber à l’Ouest. Nous étions la mouche du coche. Cette illusion d’optique a réussi à redonner confiance aux Français. Nous pensions avoir réintégré le club des grands et honoré notre présence au Conseil de Sécurité de l’ONU.

 

Si politiquement, nous tentions de nous émanciper des Etats-Unis, durant ces fameuses années 60, les Français ont été plus proches des Américains que jamais. La culture anglo-saxonne s’est diffusé avec le rock, la pop, avec le cinéma. La soif de loisirs et la croyance en la capacité du progrès technique étaient les valeurs clés de cette époque. L’avion, la voiture, les autoroutes, la télévision, le rock le 33 tours autant de symboles de cette société en voie d’américanisation.

 

Mai 68 constitue un marqueur fort de cette époque idéalisée, celui de l’accès à la jouissance. Le regard que nous portons aux évènements de Mai est déformé. La révolte étudiante était bourgeoise. Mai 1968 est le premier mouvement de révolte mondialisé. Les étudiants des universités américaines ont commencé à manifester contre la guerre du Vietnam.

 

Les revendications initiales portaient sur la vie étudiante et notamment sur la possibilité pour les jeunes hommes de rendre visite aux jeunes femmes dans les chambres universitaires. Le refus et les maladresses du pouvoir ont incité les étudiants à accroître le mouvement.

 

La révolte étudiante se doubla d’un mouvement social et politique. Les syndicats dits représentatifs, de peur d’être doublés sur leur gauche par des groupuscules d’extrême gauche, sont entrés dans le jeu de l’agitation sociale. Les objectifs des deux mouvements étaient différents, les rencontres entre étudiants et ouvriers furent rares et sources de nombreuses incompréhensions.

 

Les syndicats furent les principaux gagnants du mois de mai en obtenant des revalorisations salariales et une semaine de congés payés supplémentaires. Il n’en demeure pas moins que l’esprit de Mai a profondément la France. Les étudiants ont montré que le pouvoir n’était pas intangible, que le Général de Gaulle était un géant au pied d’argile, il partira d’ailleurs en 1969. Cet esprit frondeur a perduré jusque dans les années 80. Les manifestations étaient un rituel pour toutes générations de lycéens et d’étudiants, manifestations que les Gouvernements craignaient par-dessus-tout. Ces manifestations se sont raréfiées depuis une vingtaine d’années ; en outre, les revendications sont de plus en plus catégorielles ; les étudiants ont ainsi défilés pour défendre le système de retraite.

 

Mai 68 est devenu un mythe, le symbole de la libération des mœurs, de l’insouciance. Il correspond à une apogée, celle de la croissance. Après 68, sans qu’il soit possible d’affirmer qu’il y a un lien de causalité, le moteur économique commence à se gripper. La France subit de plus en plus les contraintes extérieures et devra accepter la dévaluation en 1969. Le chômage commence sa progression qui s’amplifiera après le premier choc pétrolier. Plusieurs signes indiquent que l’économie française commence à se fendiller mais ils ne seront pas réellement pris en compte par peur d’une nouvelle révolte sociale et également par le fait que le pouvoir était paralysé par la maladie de Georges Pompidou.

 

Aujourd’hui, nous avons l’impression que tout va très vite voire trop vite. Mais à l’époque, ce sentiment de rapidité existait. Ainsi, la France basculait dans un autre monde après 1968, vingt-quatre ans après la Libération, six ans après la fin de son empire colonial, trois ans après la réélection du Général de Gaulle.

 

La France, pays détruit physiquement et moralement en 1944 tourne, en 1968, la page de l’après-guerre. Le régime autoritaire du Général de Gaulle commence sa mue en se libéralisant de Président en Président tout en conservant sa nature atypique.

 

Les émissions actuelles de télévision qui exploitent le filon de la nostalgie mettent en avant Brigitte Bardot descendant des avions et honorée comme un chef d’Etat ou Johnny Halliday qui avait déjà la rockstar attitude. Mais, la France de tous les jours était bien plus compassée que l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui. Le régime du Général de Gaulle était autoritaire avec les médias sous contrôle. La censure et l’auto-censure étaient pratiquées à la radio et sur la première et unique chaîne de télévision. La presse écrite disposait d’une liberté relative. Les écoutes téléphoniques étaient légion et les services plus ou moins spéciaux pouvaient alors envoyer à trépas des personnes embarrassantes. Du fait de la proximité de plusieurs conflits, les armes étaient abondantes tout comme les groupuscules.

 

La vie économique était également corsetée. Le pouvoir avait la haute main sur la politique monétaire, la Banque de France n’est devenue indépendante qu’en 1993. Avec l’encadrement du crédit, l’Etat pouvait diriger également l’investissement d’autant plus que les grandes banques étaient nationalisées.

 

Au-delà de ces outils, l’exécutif utilise la planification pour organiser la vie économique. Sur le terrain, il s’appuie sur les préfets qui sont les patrons des départements.  Certes, au fil des années, la logique productiviste qui prévalait à la sortie de la seconde guerre mondiale s’effiloche mais l’interventionnisme reste fort. Il perdure aujourd’hui mais l’Etat n’a plus les moyens de sa politique et surtout le retour sur investissement est devenu de plus en plus faible.

 

Il faut lire et relire l’article du journaliste au quotidien « Le Monde » Pierre Viansson-Ponté écrit au mois de mars 1968 et qui traduit à la perfection l’état d’esprit qui régnait alors en France. Pierre Viansson-Ponté écrivait ainsi « ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui ». Il ajoute « la jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme ». Sur l’emploi, il souligne déjà « quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles ». La conclusion de l’article demeure très actuelle « on ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes ».

 

 

Nous pensons, aujourd’hui, que nous étions proches du nirvana en 1969. Certes, la France a connu, entre 1960 et 1969, une croissance annuelle moyenne de 5,9% ; de quoi faire rêver tous les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans. Le taux de chômage était inférieur à 3%. Certes, à partir de la fin des années soixante, en raison de l’arrivée dans le monde du travail des premières générations du baby-boom, le taux de chômage a commencé à s’élever. C’était à l’époque déjà un réel sujet de préoccupation. Georges Pompidou qui était encore Premier Ministre du Général de Gaulle avait déclaré, en 1967, « si un jour on atteint les 500.000 chômeurs en France, ça sera la révolution ». Depuis, le nombre de demandeurs d’emploi a dépassé les 3 millions de personnes sans pour autant provoquer la révolution.

 

Jusque dans les années 70, la question du chômage n’est pas néanmoins centrale. Le travail du Ministre de l’Economie était d’éviter l’emballement de l’économie et de juguler les pressions inflationnistes. Valéry Giscard d’Estaing a été le Ministre de l’économie de référence durant ces années soixante. Il a été Secrétaire d’Etat du budget puis Ministre de l’Economie et des finances durant toute la décennie à l’exception d’une petite traversée du désert entre 1966 et 1969. Il fut le premier ministre des Finances depuis la Seconde guerre mondiale en 1965 à avoir un budget en excédent. Valéry Giscard d’Estaing proposa même que les projets de loi de finances soient obligatoirement en équilibre.

 

La politique économique de la France reposait sur un cocktail un peu spécial constitué de keynésianisme, d’autoritarisme, d’interventionnisme et d’un soupçon de libéralisme. Le Ministre de l’Economie régulait la croissance en accélérant et en freinant les dépenses publiques. L’interventionnisme était de règle. Néanmoins, la France a opté avec l’adhésion, en 1957, avant le retour du Général de Gaulle, à la Communauté Economique Européenne, pour l’ouverture, pour le développement par les exportations. Cette participation à la construction européenne nécessita un important effort d’adaptation qui reposa sur le plan Rueff-Armand de 1960. Le patronat, le monde agricole et les syndicats tentèrent à plusieurs reprises de s’opposer à cette politique libre-échangiste.

 

L’Europe est la grande aventure de l’économie française des années 60. Il y a un avant et un après CEE. La France avec le marché commun et la suppression des droits de douane change d’époque. L’agriculture française qui était encore constituée de petites exploitations se modernise rapidement grâce à la Politique Agricole Commune qui est la compensation obtenue par la France pour participer à la construction européenne. Le nombre d’agriculteurs diminue de 1,4 million de 1959 à 1969, en contrepartie l’emploi salarié dans les services explose passant de 5,3 à 6,5 millions.

 

Cette ouverture sur l’Europe oblige la France à mettre un terme à ses mauvaises habitudes, inflation dévaluation et déficits. Si à la sortie de la guerre, la France est un pays renfermé sur elle-même et sur son empire colonial, en quelques années, les entreprises jouent la carte de l’exportation. Le poids du commerce extérieur s’accroît rapidement passant de 8,9 à 10,6 % du PIB de 1958 à 1969. Les exportations progressent alors deux fois plus vite que les dépenses de consommation. En 2014, les exportations de biens et de services représentent 28 % du PIB. L’ouverture des années 60 est imputable mais également aux accords internationaux de libre échange (GATT).

 

Cette modernisation à marche forcée qui intervient au moment même où la France connaît une croissance démographique sans précédent ne se fait pas sans grincement de dents. Après sa mise en ballotage au premier tour de l’élection présidentielle de 1965, le Général de Gaulle semble hésiter sur le bienfondé de cette politique libérale. Il finit, après quelques hésitations, à se séparer de Valéry Giscard d’Estaing comme Ministre de l’Economie et des Finances et à nommer à sa place un interventionniste notoire en la personne de Michel Debré, l’ancien Premier Ministre de 1958 à 1962.

 

Juillet 2015

 

A conclure

 

 

Le revival perpétuel

 

Que restent-ils des années 70 et 80

 

Années 70, années 80, années 90, années 2000, années 2010, le temps n’en finit pas de filer entre les mains des Français. Les trente glorieuses ont laissé la place, selon Nicolas Baverez « aux trente piteuses » qui sont devenues depuis « les quarante foireuses ».

 

Depuis 1973 et le premier choc pétrolier, la crise est devenue notre fil rouge. Nous passons notre temps à nous plaindre. Nous  considérons que la décennie passée était meilleure que l’actuelle et que la prochaine sera, par obligation, pire que la précédente. Nous avons une capacité à réécrire notre histoire, à la travestir, à y incorporer nos phantasmes, nos impuissances personnelles et collectives.

 

Les années 70 commencent à prendre des rides. Plus de deux générations ne l’ont vu que par médias interposés. Avec les années 60, elles sont devenues cultes. Elles sont celles des enfants de la fin du baby-boom, des actifs en pleine force de l’âge d’aujourd’hui. Les années 70 sont celles des parents dont les enfants arrivent, aujourd’hui, sur le marché du travail. Années étranges, les années 70 sont des années contrastées. Elles sont marquées par la libération des mœurs mais aussi par l’émergence de nouvelles formes de violences. Le terrorisme d’extrême gauche ou d’extrême droite se réapproprie alors les thèses anarchistes. Bande à Bader, OLP, Action Directe, Front de Libération de la Bretagne et FLNC rythment, à coup de bombes et d’enlèvements, cette décennie. La grande rupture des années 70 est d’ordre économique avec le premier choc pétrolier. Il met ainsi un terme aux trente glorieuses. L’expansion relativement régulière et forte qui avait cours depuis la fin des années 40 s’interrompt. Pour la France, c’est la fin d’une époque, celle du plein d’emploi, de l’augmentation continue des salaires et de l’ascenseur social. Notre pays bascule à partir de ce moment dans le déni de réalité. Est-ce la maladie de Georges Pompidou, est-ce la peur d’un nouveau mai 68, est-ce simplement le manque de courage des élus et des électeurs, mais depuis 1973, il y a une volonté de gagner du temps et de reporter à plus tard les réformes et les adaptations nécessaires. La maladie de Georges Pompidou, son décès et l’âpre campagne électorale qui s’en suivit ont contribué à masquer la profondeur de la nouvelle donne économique. L’énergie redevenait l’élément constitutif de la croissance. La fin du pétrole bon marché, de l’accès illimité aux gisements du Moyen Orient constituait un réel défi pour un pays comme la France, complètement dépendant de l’extérieur pour son approvisionnement énergétique. A ce titre, pour tenter de se libérer de cette contrainte, la France préféra se désolidariser de ses partenaires en négociant des accords auprès des pays producteurs lui garantissant une sécurité d’approvisionnement avec en contrepartie une majoration de tarifs. Par ailleurs, la France a maintenu une position plutôt pro-arabe. Pour se libérer du joug énergétique, la France a accéléré son programme de construction de centrales nucléaires. La campagne présidentielle de 1974 ne s’est pas faite sur les thèmes économiques mais sur le thème du changement. Les trois principaux candidats, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chaban Delmas défendaient chacun à leur manière une certaine forme de changement mais avec en filigrane la libération des mœurs.

 

Les années 70 furent donc plus celles de la libération des mœurs que celles de l’économie. Certes, l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République constituait une petite révolution. Un non gaulliste accédait au poste le plus élevé. Il s’agissait, en outre, d’un ancien Ministre de l’Economie et des Finances qui de surcroît se revendiquait du libéralisme, libéralisme auquel il ajoutait le terme « avancé ». S’agissait-il d’y associer une certaine forme de social-démocratie ou un gadget de marketing politique. Certes, par rapport aux deux précédents Présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing tenta de libéraliser la France mais de manière prudente tant par tempérament qu’en raison d’une majorité à dominante conservatrice. Sa présidence, si elle évita la cohabitation avec le parti socialiste, se caractérisa par une guerre d’usure au sein de la majorité parlementaire entre le parti gaulliste et les partis du centre et de la droite réformatrice. Le tournant libéral prit deux formes, la première concerna les mœurs avec, en particulier, la loi sur l’IVG et fut menée entre 1974 et 1976, la seconde plus économique commença avec l’arrivée de Raymond Barre comme Premier Ministre, en août 1976. Un processus de libéralisation des prix fut conduit mais l’Etat continua à fixer néanmoins un très grand nombre de prix, dont celui du café ou de la baguette. Avec l’encadrement du crédit, l’Etat déterminait également le volume des prêts que les banques pouvaient consentir aux entreprises et aux particuliers. De 1974 à 1981, le secteur public ne fut pas allégé, il fut même accru avec la nationalisation de la sidérurgie au bord du dépôt de bilan. En 1981, à l’arrivée de la gauche au pouvoir, le Ministre de l’Economie demeurait le véritable horloger de la vie économique de la France. Les années 70 sont rythmées par deux crises pétrolières et par l’inflation, une inflation à deux chiffres qui allège le fardeau de ceux qui se sont endettés pour acquérir leur logement, inflation qui lamine le patrimoine financier et ses revenus. Le Livret A rapporte alors autour de 7 % quand l’inflation est fréquemment au-dessus de 9 %.

 

Cette inflation obligeait tout à la fois à dévaluer le Franc et à appliquer des plans de rigueur pour éviter une nouvelle dégradation de la compétitivité française. Si la France perd aujourd’hui son industrie, il ne suffit pas d’accuser les 35 heures, les charges sociales ou les mauvaises intuitions des dirigeants d’entreprises, il faut également avouer que nous avons pris de très mauvaises habitudes dans les années 60 et 70 en acceptant de recourir en permanence aux dévaluations pour corriger notre inflation et notre incapacité à maitriser les coûts. Les dévaluations à répétition ont incité les entreprises à se positionner sur le bas de gamme, à l’inverse des entreprises allemandes. Ces dernières ont, au contraire, décidé de tirer profit de la valorisation de leurs exportations obtenue par l’appréciation du mark. La réévaluation du mark a permis à l’Allemagne d’importer à bas coûts des biens intermédiaires qui sont valorisés sur son territoire.

 

Avec les crises des années 70, la France renoue lentement mais surement avec les déficits. Il s’agit de tout petit déficit, environ 1 % du PIB bien loin de sommets de la fin des années 2000. Mais le pli est pris. Face aux difficultés, face au mécontentement social, les gouvernements prennent l’habitude de créer de nouvelles aides ou d’en relever le montant. Les responsables politiques affirment que la crise ne durera que quelques mois et qu’il est donc possible par anticipation de distribuer les fruits de la croissance à venir. Influencés par une lecture rapide des thèses keynésiennes, ils sont convaincus que l’augmentation des dépenses publiques contribuera à retrouver plus vite le chemin de la croissance. Cette douce dérive a peu d’incidences sur la dette publique qui est partiellement effacée par l’inflation.

 

A défaut d’oser dire la vérité au peuple, les gouvernants ont opté pour l’endormissement en recourant et abusant de l’arme budgétaire. Craignant les grèves, les révoltes, les manifestations, les gouvernements ont longtemps préfèré mettent de l’huile dans les rouages que de serrer la visse.

 

Pour un Ministre de l’Economie, il est grisant de pouvoir jouer à l’apprenti sorcier avec les stabilisateurs économiques, avec le multiplicateur de dépenses, avec les niches fiscales… Si dans les années soixante, en touchant deux ou trois paramètres, il était possible de refroidir comme en 1963 l’économie ou de la relancer comme en 1965, il en est plus du tout le même en 1974 et encore moins après 1981 mais cela n’a pas empêché les pouvoirs publics d’user et d’abuser des outils budgétaires et fiscaux. L’accumulation des échecs n’a pas freiné les ardeurs.Ils ont plutôt eu l’effet inverse.  Malgré la disparition progressive des marges de manœuvre, les pouvoirs publics n’ont eu de cesse de raffiner leurs politiques économiques en multipliant les mécanismes d’incitation, de régulation et de taxation. Dans ce domaine, l’imagination au pouvoir n’est pas un vain mot.

 

Par tradition historique et du fait d’une séquence électorale  à contre-courant des tendances internationales, la France n’a guère connu de révolution libérale ces dernières décennies.

 

Au Royaume-Uni, en 1979, aux Etats-Unis en 1980, les candidats libéraux au sens français du terme l’emportent et surtout décident de mettre en œuvre des politiques de libéralisation. Ronald Reagan et Margaret Thatcher sont élus au moment où leur pays respectif est au bord du gouffre. Les Etats-Unis sont tout à la fois confrontés à une crise économique et à une crise morale après l’échec au Vietnam et la prise d’otage du personnel de l’ambassade à Téhéran. Le Royaume-Uni a connu l’affront d’être placé sous tutelle du FMI après des années de faible croissance et de dérives de sa balance des paiements courants. L’Allemagne en remerciant Helmut Schmidt et en choisissant Helmut Kohl, le représentant de la CDU/CSU s’aligne en 1982 sur l’axe Londres/New York.

 

La France a donc fait cavalier seul après 1981. Certes, 1983 marque un tournant avec l’instauration d’une pause dans l’application des  réformes socialistes, pause qui pour certains ne s’est pas interrompue. Il n’en demeure pas moins qu’à contre-courant de ses partenaires, la France a tenté brièvement une autre voie en 1981 avec à la clef l’adoption d’un ambitieux programme de nationalisation des grands groupes industriels et du secteur financier. . Un large plan de relance est adopté avec une forte revalorisation des allocations sociales et du SMIC. Le temps de travail est alors réduit de 40 à 39 heures et la cinquième semaine de congés payés est généralisée. En 1982, l’âge légal de départ à la retraite passe de 65 à 60 ans. Le programme mis en œuvre en 1981 et 1982 n’est pas en soi très original. Il s’inscrit dans le prolongement de 1944 et de 1968. Les nouveaux responsables tentent de croire que l’économie se dirige d’en haut et qu’il suffit d’actionner sur quelques boutons pour changer la donne. Cette illussion n’est pas de gauche ou de droite, elle est d’émanation culturelle. Les élites qu’elles soient formées par l’ENA, Sciences Po ou par l’université croient à la toute puissane administrative sur l’économie.

 

 

En 1981, en 1982, les mesures prises étaient loin d’être dictées toutes l’idéologie marxiste. Ainsi, certaines nationalisations étaient devenues incontournables compte tenu de la situation économique et financière des groupes industriels concernés. La précédente majorité avait bien nationalisé de fait la sidérurgie. Il n’en demeure pas moins que le programme de nationalisation coûta fort cher en raison de l’option prise de racheter 100 % du capital. En outre si la nationalisation de cinq grands groupes industriels pouvait à la limite se justifier, celle des banques de taille moyenne qui avaient plus de un milliard de francs de dépôt était inutile. Depuis la libération, toutes les grandes banques étaient propriété de l’Etat ce qui lui permettait de fait de contrôler la politique du crédit.

 

Ce large programme de relance et d’interventionnisme est intervenu au mauvais moment Aaprès la récession provoquée par le deuxième choc pétrolier de 1979/1980, l’économie commençait à repartir. Le plan de soutien à l’activité français ne fit qu’accélérer la hausse des prix et à accroître le déficit commercial. Il est à noter que les Gouvernements éprouvent les pires difficultés à intervenir au bon moment et à doser leur action. Certes, au moment de la Grande Récession de 2009, les gouvernements ont réussi à éviter une implosion de l’économie mondiale en réagissant de concert et de manière très rapide. C’est un des rares exemples d’intervention efficace du moins à court terme. En 1982, la relance à contretemps se cassa les dents sur la contrainte extérieure. Elle prouva qu’un pays comme la France ayant une économie complexe et ouverte sur l’extérieur ne disposait pas des armes suffisantes pour peser sur sa conjoncture. A l’époque, l’arme de la dévaluation était disponible mais contrairement à l’idée amplement partagée aujourd’hui, elle n’était utilisée qu’en fin de cycle et marquait plutôt une sanction qu’une option de politique économique. Les dévaluations intervenaient car les marchés financiers attaquaient le franc et que sa défense devenait onéreux en capitaux. La dévaluation traduisait une perte de compétitivité, une dérive des coûts de production et permettait de solder les conséquences d’un dérapage des prix. La dévaluation s’accompagnait dans la grande majorité des cas de plans de rigueur, de blocage des prix, des salaires et d’un encadrement des prix. En 1983, chaque touriste français décidant de se rendre à l’étranger se voyait doter un carnet de change de devises doté de 2000 francs.

 

Si la dévaluation soldait une défaite économique, le redressement nécessitait la mise en œuvre de plans de rigueur avec une réduction ou du moins une maîtrise des dépenses publiques. La dévaluation n’est pas créatrice de richesse ; elle est au contraire synonyme d’appauvrissement. La dépréciation de la monnaie signifie que son pouvoir d’achat est diminué. Avec le même montant, il est possible d’acheter moins de produits à l’étranger.

 

Certes, la dévaluation de 1958 reste dans l’inconscient collectif comme le point de départ d’un renouveau économique ; or ce dernier doit plus au plan Rueff Armand, à la fin des guerres coloniales, au retour de l’équilibre budgétaire et à la croissance de l’économie mondiale qu’à la dépréciation monétaire décidée par le Général de Gaulle qui tenait à ne pas à avoir à rééditer l’opération. Il refusa ainsi, après 1968 de dévaluer le franc malgré l’écart d’inflation enregistré par rapport à nos principaux partenaires et l’aggravation du déficit commercial. Georges Pompidou, juste après son élection, procéda à une remise à zéro des compteurs.

 

Les Trente Glorieuses tant honorés aujourd’hui furent marquées par une forte dépréciation de notre monnaie par rapport au dollar et au mark. Ainsi, de 1949 à 1959, le franc perdit 29 % par rapport aux monnaies américaine et allemande. De 1959 à 1969, la dépréciation dut de 11 % par rapport au dollar et de 26 % par rapport au deutschemark. De 1969 à 1979, la perte fut encore de 34 % par rapport au mark.

 

Ce ne fut qu’après 1983 que la France s’engagea dans une politique de désinflation compétitive qui permit d’enrayer tout à la fois la perte de valeur de la monnaie, l’inflation et de mettre un terme au déficit commercial récurrent de notre pays. Avant même la première cohabitation en 1986, François Mitterrand mis un terme à la politique du socialisme dans un seul pays en effectuant un virage libéral. La sortie de l’Europe et du système monétaire européen fut longuement débattue à l’Elysée. François Mitterrand fit le choix européen et décida d’arrimer la France à l’Allemagne, choix qui a été maintenu jusqu’à aujourd’hui. Une politique de désindexation fut opérée, les prestations sociales et les salaires ne suivirent plus les prix afin de stopper les anticipations inflationnistes.. Pierre Bérégovoy, nommé Ministre de l’Economie en juillet 1984 dans le gouvernement Laurent Fabius, devient le porte-drapeau de ce tournant politique. Rien ne destinait cet ancien salarié de GDF qui avait été résistant à 17 ans, à devenir un des plus influents Ministre de l’Economie de la 5ème République. Il fut l’artisan de la désinflation compétitive et de la déréglementation financière. De nombreux femmes et hommes politiques de droite considéraient qu’il avait contribué à libéraliser le pays. Gilbert Gantier, député du 16ème arrondissement, aux convictions libérales bien marquées tint à le saluer sur son lit de mort en 1993 et considérait qu’une statue à son honneur n’aurait pas été déplacée à Paris.

 

La cohabitation de 1986 à 1988 reste une exception dans le parcours de la France depuis quarante ans. Par réaction à la victoire de la gauche en 1981 et du fait des politiques appliquées au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, le RPR et l’UDF avaient conçu un programme libéral prévoyant tout à la fois un vaste plan de privatisation, la libération des prix, la fin des contrôles des changes et du crédit, une baisse des impôts… L’étonnant est que ce programme a été malgré la dureté des relations entre François Mitterrand et son Premier Ministre, Jacques Chirac, en grande partie respecté. L’expérience libérale de la France se résuma à deux ans. Elle déboucha sur une croissance assez forte dont profita le gouvernement de Michel Rocard. Cette cohabitation laissa un goût amer tant au Premier Ministre qui échoua dans sa conquête de la Présidence de la République qu’aux membres du RPR et de l’UDF. Le libéralisme fut jugé responsable de la défaite. La droite considéra que dorénavant elle serait avant tout pragmatique et conservatrice. La défaite de Jacques Chirac de 1988 s’expliquait avant tout par l’adroite stratégie de François Mitterrand de jouer le père de la nation, par les divisions au sein du RPR et de l’UDF plus que par la politique libérale. Certains jugèrent que la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes et le plafonnement de certaines allocations sociales avaient permis la victoire du Président sortant ; d’autres, certainement à raison, considérèrent que le style encore un peu brutal de Jacques Chirac avait incité les électeurs à voter à gauche.

 

 

« L’Etat ne peut pas tout faire » ou le pragmatisme de l’abandon

L’antienne des années 90 et 2000

 

 

 

A partir de quelle année les Français se sont mis à idéaliser les années 60 ? L’échec de la gauche marqué par la pause et le tournant de la rigueur en 1983 a constitué une première étape. Mais, plus certainement, après 1988 avec le long second septennat de François Mitterrand. Ce mandat se caractérisa par deux cohabitations sclérosantes, la première à gauche avec la nomination de l’ennemi juré, Michel Rocard et la seconde à droite avec Edouard Balladur qui rapidement se mua en notaire afin de capitaliser les voix. Ce mandat fut aussi celui de la fameuse règle du «  ni privatisation, ni nationalisation », celui des affaires, de la maladie du Président, du passage écourté d’Edith Cresson à Matignon et du suicide de son successeur, Pierre Bérégovoy. La France passa alors à côté de l’histoire au moment où celle-ci s’accélérait. La chute du mur de Berlin en 1989, puis de l’URSS en 1991, ont été vécu sur la défensive. François Mitterrand tenta de sauver l’Allemagne de l’Est et eut même la très mauvaise idée de légitimer le putsch mené par quelques généraux contre Gorbatchev. La France aurait dû être en pointe sur le sujet des libertés et sur la réunification du continent. Elle tenta de geler en vain la situation. Pire, elle s’enferra dans l’ex-Yougoslavie en pratiquant un double jeu. Officiellement, elle soutenait les Bosniaques et les Croates tout en affirmant son soutien à la Serbie. De même, la France perdit son âme au Rwanda en assistant voire en étant complice d’un terrible génocide. Les années 90 furent des années de désillusions au moment même où l’économie mondiale se mettait à tourner à toute vitesse grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les Etats-Unis sont redevenus une puissance dominante tant par la disparition de l’URSS que par la vitalité de son économie. Trois présidents ont marqué le retour des Etats-Unis aux affaires, Ronald Reagan, Georges Bush père et Bill Clinton. Ce dernier fut capable d’équilibrer le budget et de réduire la dette publique.

 

En 1995, après deux années de cohabitation qui coutèrent chères en termes de déficits publics et de dettes, l’élection de Jacques Chirac aurait pu créer un électrochoc. Elu après un combat homérique au premier tour contre Edouard Balladur grâce à un discours de gauche, Jacques Chirac s’est retrouvé prisonnier de son personnage et de son camp. Il a toujours considéré que le politique primait sur l’économie. Ces convictions en la matière ont été plus que fluctuantes. Il a été tout à la fois dirigiste, pompidolien, libéral, travailliste, anti-européen puis européen. Il est arrivé au pouvoir après trois candidatures et après une multitude de campagnes électorales. L’homme qui en 1995 devient Président semble en fait fatigué. Il laissera à son homme de confiance, Alain Juppé, nommé Premier Ministre, le soin de conduire la politique intérieure se réservant l’international. Alain Juppé face aux contraintes budgétaires met dès le mois d’août 1995 le discours de la fracture sociale au placard pour conduire une politique d’assainissement des comptes publics. L’ouverture d’un très grand nombre de chantiers, assurance-maladie, retraite, réduction des déficits… doublée de quelques maladresses provoqueront les grandes grèves du mois de décembre 1995. Ces grèves ont sonné le glas des réformes en France jusqu’en 2003. Et, encore, depuis, la règle du donnant/donnant est de rigueur. Six mois après son arrivée, Jacques Chirac est passé d’un discours socialisant à l’immobilisme après une brève période réformiste. Jusqu’à la dissolution de 1997, la majorité a vécu un calvaire entre affaires et divisions. Les blessures de l’élection présidentielle demeuraient ouvertes. La dissolution devait tout à la fois relégitimer le pouvoir et supprimer les querelles internes. Sur la foi d’une note de Bercy annonçant un ralentissement économique, le Président a préféré avancer les élections législatives de peur à avoir à supporter une impopularité accrue du fait de l’engagement d’un plan de rigueur. Le résultat fut la victoire de la gauche plurielle emmenée par Lionel Jospin.

 

Bénéficiant d’une amélioration sensible de la conjoncture durant la première partie de la législature, Lionel Jospin se fit fort non pas de réformer mais de cultiver sa popularité.

 

Certes, le troisième gouvernement de cohabitation décida l’application des 35 heures qui figurait au programme de la gauche plurielle. Les 35 heures, soixante ans après les 40 heures de Blum symbolisent à merveille les rapports des politiques avec le monde économique. Au départ, cette promesse vise à couper l’herbe sous le pied des Ecologistes qui ont mis en tête de gondole de leur programme la réduction du temps de travail. Par ailleurs, la droite et le centre avec Gilles de Robien, Président du Groupe UDF à l’Assemblée nationale, commence à préempter ce thème. Chargé d’établir un programme pour le Parti socialiste, après la dissolution surprise de 1997, Dominique Strauss-Kahn propose au Premier Secrétaire, Lionel Jospin, le passage aux 35 heures qui l’accepte. Une fois nommé, Lionel Jospin chargera Martine Aubry devenue Ministre des Affaires sociales et de l’emploi de la mise en œuvre de cette réforme. Initialement, elle n’était pas une adepte de la réduction du travail mais elle épousa la cause afin de gommer son positionnement centriste au sein du PS. Si la première loi sur les 35 heures reposait sur le principe du volontariat, sous la pression des syndicats et de la gauche de la majorité, Martine Aubry changea de braquet et imposa les 35 heures obligatoires entraînant la démission de Jean Gandois, Président du patronat français. Le Patron des patrons se considéra floué par Martine Aubry qui avait été, par ailleurs, sa collaboratrice dans l’entreprise d’aluminium, Péchiney.

 

Cette application autoritaire rééditait l’erreur de 1936 en imposant un surcoût de 11 % aux entreprises au moment même où la mondialisation exigeait une augmentation des marges pour investir sur le haut de gamme. Certes, le Gouvernement institua un mécanisme complexe de compensation sous forme d’exonération de charges sociales plafonné à 1,6 fois le SMIC. Ce dispositif, extrêmement coûteux pour les finances publiques, plus de dix milliards d’euros chaque année, a un effet pervers. Il incite les entreprises à maintenir les rémunérations en-deçà du plafond d’exonération et, de ce fait, à conserver une proportion d’emplois sous qualifiés, deux fois plus qu’en Allemagne. Les 35 heures ne sont pas responsables, à elles seules, de tous les déboires de l’économie française mais il est frappant de constater que le décrochage des exportations est intervenu après leur généralisation, en 2002. La réduction du temps de travail a pesé sur les rémunérations des salariés, a réduit le taux de marge des entreprises et a conduit à un cercle vicieux. En réduisant leurs investissements, les entreprises françaises ont laissé à d’autres le marché du premium, des innovations pour se cantonner sur des productions de gammes moyennes et donc être attaquées par celles issues des pays émergents.

 

Les 35 heures marquaient la suprématie du politique sur l’économie, elles devaient être l’étendard du volontarisme en politique.

 

Les 35 heures sont depuis 2001 un poison pour tous les gouvernements qui se sont succédé. Malgré quelques promesses de suppression, aucun gouvernement n’osa les remettre en cause. Seules quelques entailles ont été adoptées. Le Medef s’est révélé implicitement le meilleur avocat des 35 heures. En effet, avec leur instauration, le patronat a obtenu des compensations sur la gestion du temps de travail et à travers les exonérations de charges sociales. De nombreux accords collectifs ont été signés entre partenaires sociaux afin d’organiser le travail dans la foulée des lois Aubry. Le Medef craint que la disparition des 35 heures n’oblige à démonter l’ensemble de l’édifice. Le recours au temps partiel, à l’intérim a, en partie, permis de surmonter les effets des 35 heures qui ont, par ailleurs, accéléré les délocalisations.

 

Les principales victimes des 35 heures ont été les PME qui ne disposent pas des mêmes volants de souplesse. Elles ont dû supporter en direct les surcoûts au moment même où les grandes entreprises ont soit opté pour des sous-traitants issus des pays émergents ou soit choisi de produire dans des pays à bas coûts.

 

Les 35 heures dogmatiques ont changé la donne économique mais nul n’a réellement voulu trouver une issue à cette erreur.

 

Lionel Jospin tomba, en partie, à cause des 35 heures qui aboutirent à réduire l’évolution du pouvoir d’achat des salariés. Certes, sa défaite fut plus politique qu’économique car il avait bénéficié d’une conjoncture porteuse.

 

Porté par l’expérience des deux précédentes cohabitations, après l’adoption des lois sur la réduction du temps de travail, Lionel Jospin se mua en gestionnaire prudent en vue de l’élection de 2002. Le Premier Ministre reporta la réforme des retraites en commandant une série de rapports. Certes, le chômage diminua tout comme le déficit public mais bien moins vite que chez nos partenaires. Le Président de la République, Jacques Chirac, réussit même à piéger le Premier Ministre, Lionel Jospin, en mettant en avant l’existence d’une cagnotte fiscale. Le Président a accusé, ainsi, le Premier Ministre de ne pas redistribuer les fruits de la croissance quand bien même le déficit était supérieur à 2 % du PIB et que la dette publique atteignait 59 % du PIB. La cagnotte fiscale était tout au mieux un moindre trou, un montant de recettes supérieur aux prévisions du fait d’un surcroît de croissance. Au lieu de pouvoir affecter cette cagnotte à la réduction du déficit, Lionel Jospin s’est employé à la répartir en effectuant plusieurs baisses d’impôt dont celle de l’impôt sur le revenu.

 

La fin de la législature fut marquée par l’éclatement de la bulle Internet et le 11 septembre 2001 qui se traduisirent par un ralentissement de la croissance. La législature s’acheva sur cet aveu de Lionel Jospin qui est avant tout une vérité, « l’Etat ne peut pas tout » prononcée après l’annonce d’un plan de licenciement chez Michelin. L’aveu d’impuissance contribua à dégrader l’image du Premier Ministre. Depuis, il est impossible pour une femme ou un homme politique au pouvoir d’admettre que les entreprises peuvent se créer, se développer et périr. Il est indispensable de s’agiter pour démontrer que le pouvoir n’est pas impuissant au prix même de détériorer le crédit de la France à l’étranger. Bien souvent, dans les fermetures des usines des grandes entreprises, les seules qui donnent lieu à médiatisation, les salariés bénéficient de dispositifs de reclassement. Les licenciements secs sont rares. Il n’est pas certain que le pourrissement serve les intérêts des salariés. La France n’a toujours pas tiré les conclusions de l’échec des plans de relance de la sidérurgie française qui ont coûté fort cher pour rien.

 

En matière d’emplois, de fermeture d’usine, nous en finissons pas de rejouer toujours le même mauvais film. La même rengaine nous est servie et à la fin la même conclusion. L’Etat s’est battu et a obtenu des concessions de la part des affreux capitalistes. Que de temps perdu pour sauver quelques emplois quand année après année, la désindustrialisation est à l’œuvre. L’énergie déployée pour gagner un peu de temps sur la fermeture d’une usine automobile ou d’une aciérie n’aurait-il pas pu être employée pour créer de nouvelles activités, pour offrir de nouveaux débouchés aux actuelles et aux prochaines générations. Combien de centaines de milliards d’euros ont-ils été gaspillés ?

 

Les symboles de ces combats perdus d’avance s’accumulent de décennie en décennie avec à la clef des promesses inconsidérées et intenables, et comme conséquence une déconsidération du politique. Comment croire qu’il est possible de conserver une activité à Florange dans un marché de l’acier européen atone ? En outre, il faut acheminer en Lorraine l’énergie et les matières premières tout comme il faut réexpédier l’acier une fois produit. Or, nul ignore que la SNCF n’est pas le transporteur de fret le plus performant de la planète. La fermeture de Florange était prévue de longue date, avant même le rachat d’ARCELOR-SACILOR par Mittal. Les pouvoirs publics auraient dû consacrer tous leurs efforts à réindustrialiser la région afin de faciliter la reconversion des salariés concernés et surtout procurés des emplois à leurs enfants. La France adore se battre pour des moulins et non parier sur les technologies d’aujourd’hui et de demain. Cette nostalgie de la sidérurgie française est d’autant plus contreproductive que nous n’avons jamais été des leaders en la matière.

 

De Gouvernement en Gouvernement, les entreprises sont les bouc-émissaires parfaites. Elles sont rarement mises à l’honneur. Le Président ou le Premier Ministre préfère recevoir le patron de Microsoft, de Google ou d’Apple que de mettre en avant un patron français. L’entreprise reste, en France, un centre d’exploitation de l’homme par l’homme et il ne fait jamais bon être l’ami des patrons comme l’a démontré Nicolas Sarkozy qui n’était, par ailleurs, pas tendre à leur égard.

 

Mais revenons un peu en arrière…

 

La troisième cohabitation en un peu plus de dix ans déboucha sur l’instauration du quinquennat. La réduction du mandat présidentiel accompagné de l’inversion du calendrier électoral, les législatives étant placées après l’élection du Président, a pour objectif de réduire les risques de cohabitation. Depuis 2002, cet objectif a été atteint. Le retour de la stabilité politique n’a pas donné lieu à l’engagement d’un véritable programme de modernisation et de libéralisation économique. Jacques Chirac a été le premier surpris de sa réélection. Il choisit Jean-Pierre Raffarin, un sénateur débonnaire comme Premier Ministre. Il refusa l’idée de nommer Nicolas Sarkozy, jugé trop velléitaire et encore marqué par sa trahison de 1995. Jean-Pierre Raffarin posa comme principe que le Gouvernement ne devait engager qu’une seule réforme à la fois et devait prendre son temps pour les réaliser. Il entendait faire l’inverse d’Alain Juppé en 1995. Ainsi, la réforme des retraites qui visait à aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle des salariés nécessita un an. Après cette réforme, il décida de différer celle sur l’assurance-maladie par peur de la réaction des syndicats. Il répétait qu’il fallait renouer les fils du dialogue social.

 

La canicule de l’été 2003 eut raison de sa prudence et fit plonger sa popularité. La succession de défaites électorales, régionales, européenne et cantonales paralysa son action. Le rejet du traité constitutionnel en 2005 constitua le point d’orgue de ce chemin de croix. Dans les faits, la France vit, une fois de plus, une cohabitation entre un Président, âgé et fatigué, refusant le combat et Nicolas Sarkozy, convaincu que pour gagner, il faut s’imposer dans la rupture au pouvoir en place. Le combat politique entre ces deux hommes que l’âge sépare mais que les comportements rapprochent a paralysé le pays. De la présidence de l’UMP après la condamnation d’Alain Juppé à un an d’inéligibilité en passant par l’affaire Clairstream, la guerre larvée à droite laissa peu de temps aux décideurs économiques pour réformer l’économie française d’autant plus que le Ministère de l’Economie fut en proie à une grande instabilité. Déjà sous Lionel Jospin, durant le premier mandat de Jacques Chirac, la France a connu trois Ministres de l’Economie en cinq ans, Dominique Strauss Kahn qui avait dû démissionner en raison de son implication dans l’affaire de la MNEF, Christian Sautter qui dû quitter son poste après avoir échoué à réformer le Ministère. Il fut remplacé pour deux ans par Laurent Fabius.

 

Entre 2002 et 2007, le rythme des successions ne faiblit pas avec quatre titulaires, Francis Mer, Nicolas Sarkozy pour quelques mois, Hervé Gaymard qui démissionna après les révélations concernant son appartement de fonction et Jean-Louis Borloo. Cette valse des ministres marqua la perte d’influence de Bercy au profit du ministère de l’Intérieur et du ministère des affaires sociales. Les élus considèrent à tort ou à raison que le pouvoir se gagne par la sécurité et par le social.

 

Dominique de Villepin qui remplace en 2005 Jean-Pierre Raffarin décide de mener le combat contre le chômage. Une fois de plus, l’Etat se veut acteur économique en menant le combat en lieu et place des entreprises. Derrière cette agitation, il y avait surtout la volonté de prendre le leadership à droite et d’empêcher Nicolas Sarkozy de se présenter. Le combat du nouveau Premier Ministre n’est pas économique mais bien politique. Il veut se créer une image de super ministre de l’emploi au moment même où Nicolas Sarkozy doit gérer l’épineux dossier des banlieues. Mais, l’échec du CIP et l’affaire Clairstream mirent fin aux espoirs de Dominique de Villepin. Certes, le taux de chômage est tombé à son plus bas niveau, 8,5 %, depuis vingt ans. Un tel résultat est apparu comme un miracle même si il était alors bien supérieur aux taux constatés chez nos principaux partenaires économiques.

 

L’élection de Nicolas Sarkozy aurait pu marquer une rupture. Il avait fait campagne sur la sécurité et sur le thème du « travailler plus pour gagner plus ». Réputé libéral plutôt pro-américain, le candidat de l’UMP est avant tout un gaulliste pragmatique qui s’inscrit dans la longue tradition française en vertu de laquelle l’intendance doit suivre. Par tempérament et du fait des circonstances, il fut un Président plus interventionniste que libéral. A ce titre, ses deux passages à Bercy en tant que Ministre du budget et puis en tant que ministre de l’Economie se sont caractérisés par un fort interventionnisme et non par l’adoption de lois de déréglementation. L’enterrement dès 2008 du rapport de Jacques Attali qui réclamait la libéralisation de plusieurs secteurs d’activité, après une révolte d’une partie des députés de l’UMP, a prouvé tant la force des corporatistes que la faible volonté de l’Etat d’imposer une cure libérale au pays. Nicolas Sarkozy n’a aimé le Ministère de l’Economie et des Finances qu’à travers le pouvoir qu’il lui donnait. Il préféra prendre la présidence de l’UMP en 2004 que conserver son poste de Ministre de l’Economie. Son retour au Gouvernement se fit au Ministère de l’Intérieur en 2005 et non à l’économie. Ce retour se justifiait notamment pour réduire la tentative de déstabilisation dont il était victime dans le cadre de l’affaire Clairstream. Une information relayée par le Ministère de l’Intérieur dirigé par Dominique de Villepin suggérait Nicolas Sarkozy possédait un compte secret dans la banque Clairstream.

 

Nicolas Sarkozy n’avait pas de réelles expériences économiques. Il a consacré sa vie à la politique. Il a sacrifié ses études à cette passion. Du fait de la prise de la mairie de Neuilly à 28 ans, du fait qu’en 1993 il est Ministre du Budget, Nicolas Sarkozy a été amené à rencontrer dès le début de sa carrière politique les responsables économiques. Il a noué des amitiés solides sans pour autant avoir une passion pour l’économie. Rares sont de toutes les façons les femmes et les hommes politiques à avoir une connaissance de l’économie. Certes, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Delors, Raymond Barre, Dominique Strauss-Kahn et peut-être François Hollande ont eu ou ont une réflexion économique digne de ce nom. Edouard Balladur pourrait être ajouté à la liste tout en distinguant le Ministre de l’Economie de 1986 à 1988 authentiquement libéral et réformateur du Premier Ministre de 1993 à 1995 qui fut calculateur et attentiste à l’extrême dans l’espoir de gagner la présidentielle.

 

Nicolas Sarkozy, homme d’action, prit la posture du capitaine à bord d’un navire prenant l’eau de toute part durant la crise de 2008/2009. Négociateur hors pair, il réussit à marquer de son empreinte les réunions internationales sans pour autant que nous sachions qu’elle fut son réel apport. A l’intérieur des frontières, Nicolas Sarkozy opta pour un populisme en stipendiant le capitalisme et ses dérives, en accusant de tous les maux la finance. Il transforma les banquiers en utiles bouc-émissaires ainsi que les Etats-Unis.

 

Certes, il a réussi à se parer du titre de sauveur de la zone euro. Comme de 1993 à 1995 quand il était à Bercy, le déficit et la dette gonflèrent.

 

Grâce aux poids des dépenses publiques et aux mesures de soutien, la récession de 2009 fut moins lourde en France qu’en Allemagne et que chez la plus part de nos partenaires. En revanche, comme, il faut le souligner, lors des précédentes crises, la France éprouve les pires difficultés pour sortir des crises et la facture à payer y est plus lourde. La France qui n’avait pas réussi à maîtriser son déficit sous Jacques Chirac, en période de relative croissance, a dû supporter son accélération en période de crise. En une dizaine d’années, la dette est ainsi passée de 60 à plus de 90 % du PIB.

 

La présidence de Nicolas Sarkozy s’est traduite pas des allers-retours au gré des mouvements économiques et de l’opinion. Il en fut ainsi notamment avec le bouclier fiscal. Il n’en demeure pas moins que durant cinq ans, les dépenses publiques ont continué de progressé tout comme les impôts. Les 35 heures ne furent pas supprimées ; elles ont fait l’objet d’aménagements byzantins peu efficaces. La réduction des effectifs de la fonction publique par le non remplacement d’un départ sur deux à la retraite est restée limitée et a été plus que compensée par l’augmentation des effectifs de la fonction publique territoriale.

 

De nombreux projets furent lancés essayant de réanimer le colbertisme gaulliste avec par exemple le Grand Paris. Mais force est de constater que les réalisations concrètes demeurent faibles, faute de temps et peut être par dispersion d’énergie. En outre, dans une économie complexe, le colbertisme n’a plus sa place. Il est impossible pour l’Etat d’être un bâtisseur quand il n’a plus l’argent et qu’il doit en permanence arbitrer entre 36 500 collectivités locales et de multiples corporatismes.

 

Depuis trente ans, les responsables politiques promettent monts et merveilles sur le plan économique. Ils sont élus sur des promesses irréalisables et battus par leur incapacité à les mettre en œuvre. « Le travailler plus pour gagner plus » a laissé de fortes traces dans un pays dont le taux de chômage dépasse 10 %, dont le PIB par habitant recule ce qui signifie qu’individuellement nous nous appauvrissons.

 

 

 

 

Quand l’heure des choix sonne toujours trois fois

Les années 2010 ou l’éternel recommencement

 

A actualiser

 

Depuis plusieurs années, nous avons l’impression d’être aspiré vers le bas. Un grand siphon semble se développer en dessous de nous qui aspire tout, de notre industrie à nos valeurs, de l’esprit républicain à nos valeurs de solidarité. La force du tourbillon s’amplifie d’élection en élection. La France et surtout les Français ont l’impression de vivre une descente aux enfers. La vie politique à l’image de la société devient de plus en plus violente. Le déchaînement médiatique est devenu la règle. Afin d’essayer de maintenir leur tirage face au rouleau compresseur du Net, la presse quotidienne et hebdomadaire pratique la surenchère. Pour contrer l’immédiateté des réseaux sociaux, de facebook, de twitter, la presse s’est fait violente, nerveuse, réactive. Ce goût de l’immédiateté, de léchage au lynchage est devenu la règle. Nous pensions que ce nouveau modèle était intimement lié à la personnalité de Nicolas Sarkozy, or depuis, le Président a changé mais la dérive populiste des médias demeure. La France retrouve, sans encore la violence physique, le climat des années 30, entre affaires et scandales, entre raccourcis médiatiques et procédures judiciaires. Dans ce climat délétère, la défiance est de règle ; le pouvoir est contraint de gérer au fil de l’eau par manque de légitimité.

 

Les politiques ont une part non négligeable de responsabilité en promettant monts et merveilles ; mais les électeurs, sans être coupables sont également responsables de la situation…D’élection en élection, malgré les déconvenues, ils rééditent toujours le même choix, celui de la facilité, de la démagogie. Toutes les élections depuis 1981 se gagnent sur le terrain du changement et de la démagogie. François Mitterrand avec ses 110 propositions et son plan de relance l’a emporté face à Valéry Giscard d’Estaing souhaitant une France Forte. En 1988, le candidat de la rigueur, Raymond Barre, n’a pas dépassé le premier tour. En 1995, Jacques Chirac ayant tiré les conséquences de son échec de 1988 opta pour une campagne « à gauche toute » sur le thème de la fracture sociale. En 2002, les deux participants du second tour, Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac avaient en commun leur sens de la démagogie. 2007 ne fit pas exception avec Nicolas Sarkozy qui aggloméra la soif de sécurité et celle de pouvoir d’achat des Français. Face à la crise, François Hollande promit des emplois pour les jeunes, les seniors, le retour de la retraite à 60 ans…

 

Plus de 30 ans de démagogie et de promesses non tenues ont fait le lit du Front National et de l’extrême gauche. Si les magiciens dits classiques échouent, pourquoi n’essayerons-nous pas les apprentis sorciers ? Au-delà des promesses, les électeurs sont surtout guidés par la volonté de sortir les sortants. Il y a un sentiment de puissance de pouvoir collectivement participer au licenciement de ses dirigeants. Jugés incapables, incompétents, corrompus, ils méritent donc à défaut de la mort d’être renvoyés à leurs chères études.

 

Le défi de tout nouveau Président est donc de tenter de contredire cette règle. Avec l’instauration du quinquennat et la simultanéité des élections présidentielle et législatives, la probabilité d’avoir une cohabitation est faible limitant d’autant la possibilité pour un Président d’obtenir un second mandat.

 

 

François Hollande a donc gagné l’élection présidentielle, en 2012, en promettant des emplois pour les jeunes, les seniors, en criant que le traité européen sur la règle d’or serait renégocié et en soulignant qu’il se battrait pour conserver les restes de l’industrie française. Face aux dures réalités et de renoncement en renoncements, la désillusion a gagné une fois de plus l’opinion française. Au-delà des renoncements, l’étonnant provient de la grande capacité des électeurs de croire le temps d’une campagne les promesses des femmes et des hommes politiques. Les six dernières élections présidentielles ont donné lieu de part et d’autres à de coupables surenchères. Plus de deux générations ont été ainsi trompées. Il y a un mystère autour de la crédulité de l’électeur et du désenchantement qui s’en suit.

 

A la différence de ses prédécesseurs depuis Valéry Giscard d’Estaing, François Hollande a un passé d’économiste. Il a même écrit sur l’économie de la France un livre tout approprié « le temps des choix ». Comment le professeur, adoré par ses élèves dans les années 80 a-t-il pu devenir le Président le plus détesté de la 5ème République ? Former des étudiants de Sciences Po n’est pas gouverner la France et beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis 1986.

 

Comment était le professeur François Hollande ? Il était naturellement mais modérément keynésien. En France, le keynésianisme a imprégné et imprègne encore aujourd’hui le corps professoral en économie. Mais, François Hollande n’était pas un avocat zélé du Maître Keynes. Son passage à HEC le conduisait naturellement à nous expliquer la signification d’un taux de marge ou d’un taux de profit. Je me rappelle qu’il avait fait sienne la formule du chancelier allemand, Helmut Schmidt, « les profits d’aujourd’hui, sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».

 

François Hollande était déjà un homme de synthèse. Avec André Bercoff, il s’était, sous le pseudonyme « Caton », transformé en penseur de droite et avait publié un pamphlet qui se révéla être une commande de François Mitterrand, « de la reconquête ». Cet ouvrage visait tout à la fois à déconsidérer les excès de la droite tout en ringardisant déjà la gauche de la gauche. François Hollande présenta même son ouvrage à la radio, sur France inter, un matin de février 1983. Il osa même déclarer « nous la droite…, nous, conservateurs de progrès… »

 

En plus d’être conseiller de François Mitterrand, François Hollande, est, à l’époque, le responsable des transcourants au Parti socialiste. Derrière ce terme, se rassemble les proches du Ministre de l’économie, Jacques Delors, le père de Martine Aubry. Jacques Delors, fortement influencé par la démocratie chrétienne, a été le conseiller du premier Premier Ministre de Georges Pompidou, Jean-Jacques Chaban Delmas. Il a été un des initiateurs de la « Nouvelle société » qui tentait de concilier gaullisme et progressisme de gauche.

 

Certainement incité par Jacques Attali et François Mitterrand, François Hollande avait comme missions avec ses transcourants, parmi lesquels figuraient Jean-Yves le Drian, Jean-Pierre Jouyet ou Jean-Pierre Mignard, de contrôler le Ministre de l’Economie qui était tenté de jouer sa propre partition et de ringardiser les courants du Parti socialiste qui passaient leur temps à se mener une guerre fratricide. L’hostilité de Martine Aubry à l’encontre de l’actuel Président de la République est certainement née à ce moment-là. Elle n’appréciait guère la manipulation de l’image de son père à des fins politiques.

 

François Hollande a longtemps joué les francs-tireurs au sein du PS jusqu’à ce que Lionel Jospin, devenu Premier Ministre, lui confie les reines du parti. Lionel Jospin, homme secret qui n’avoua son appartenance à la mouvance trotskiste qu’en 2001 à quelques mois de l’élection présidentielle, devait considérer d’un bon œil le passé florentin de François Hollande. Il l’a placé à la tête du PS afin de contrôler les différents courants. En outre, François Hollande, dépourvu d’expérience politique de premier plan, ne pouvait guère faire d’ombre au Premier Ministre. Ce dernier qui dès le départ avait l’ambition de concourir pour l’élection présidentielle souhaitait se dégager de la gestion quotidienne d’un parti de nature turbulente.

 

François Hollande, à partir de 1997, put exercer ses talents de politique, de paratonnerre et de souffre-douleur de ses pairs. Il a vécu durant dix ans un véritable chemin de croix avec comme étape la défaite humiliante de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle et l’échec, en 2005, du référendum sur le traité constitutionnel européen pour lequel il avait obtenu, dans la douleur, l’assentiment du PS. La fronde interne menée par Laurent Fabius contribua au rejet de ce traité et empêcha François Hollande de se présenter à l’élection présidentielle de 2007. La preuve que l’actuel Président de la République est bien un homme politique, provient de sa capacité à se relever après chaque échec. Il croit profondément au cycle, au va et vient de la vie. Ce qui est vrai à ses yeux en matière politique, l’est également pour l’économie. Il est convaincu que la reprise succède à la récession ou à la  stagnation. En 2012, il considérait que la France était dans un trou d’air qui ne pouvait pas durer indéfiniment. Son objectif était simple, attendre les beaux jours en colmatant le navire.

 

François Hollande a-t-il perdu toute sa raison économique en accédant à l’Elysée ? Il arrive au sommet de l’Etat dans un contexte sans précédent. L’absence de croissance, l’absence d’inflation ont gonflé les déficits et les dettes publics. L’incapacité des pouvoirs publics à venir à bout d’une crise que nous nous repassons de génération en génération fragilise l’ensemble de l’édifice institutionnel.

 

Rien ne facilite la tâche de l’actuel Président, à commencer justement par les institutions qui, si elles assurent un minimum de stabilité, ne permettent pas de dégager des consensus.

 

Nos institutions sont, depuis la révision constitutionnelle du 2 octobre 2000 instituant le quinquennat, bancales. Le mélange des genres a été porté au paroxysme. Notre constitution met en musique un régime parlementaire guidé par un Président de la république. Or, dans les faits, le pouvoir se concentre sur ce dernier. Le fait que les élections législatives soient placées après l’élection présidentielle a contribué à ce mélange des genres. Les élections législatives ne sont plus un enjeu politique majeure, elles ne sont que la conclusion d’un débat conclu par la présidentielle. Les électeurs ne s’y trompent en s’abstenant massivement pour l’élection de leur député. Les élections législatives sont des élections d’enregistrement d’un rapport de force établi un mois auparavant durant la présidentielle. Le Président de la République est de fait le chef de la majorité parlementaire. Les candidats de son parti se réclament de lui pour se faire élire. Ils doivent de toute façon faire allégeance pour obtenir l’investiture, sésame pour l’élection. Le parti défait à l’élection présidentielle a perdu sa légitimité et peut difficilement mettre en avant un bilan que les électeurs ont récusé quelques semaines auparavant. Le match est joué par avance. Dans ces conditions, le Gouvernement est l’expression de la volonté du Président de la République et non celui de la majorité parlementaire. Il faut noter qu’à quelques ajustements près, le Gouvernement de transition nommé après l’élection présidentielle est reconduit après les élections législatives.

 

Le débat, en France, est électoral, manichéen. Entre deux élections, la majorité a tous les droits ou presque même si dans les faits les sondages ou la presse peuvent entraver ses marges de manœuvre. Avec le quinquennat, le rythme de la vie politique s’est accéléré et est de plus en plus binaire. L’important est de soutenir un des finalistes de l’élection présidentielle. Il en résulte la création d’écuries présidentielles fonctionnant en chapelles. La confédération centriste, l’UDF, est morte de son incapacité de présenter un candidat en 1995 et en 2002. Le jeu manichéen de l’élection présidentielle suppose la réduction de l’offre et la réduction des prises de risques. L’échec, en 2002, de Lionel Jospin qui avait laissé se présenter Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira, incite tout candidat à tenter dès le premier tour à rassembler le plus large possible avec comme conséquence un appauvrissement du débat politique.

 

Certes, de plus en plus d’électeurs sont tentés de vouloir renvoyer tous les sortants en votant aux extrêmes. La banalisation des partis de Gouvernement a abouti à ce que plus du tiers de l’électorat aille faire son marché sur des terres extrêmes. Plus grave, ce sont bien souvent, les partis situés les plus à gauche ou à droite qui donnent le « la » du débat public. Le Front National a réussi à placer au cœur de la vie politique les thèmes de la sécurité ou de l’immigration. De même, à gauche, les écologistes jouent indirectement un rôle clef dans l’élaboration du programme du PS. Les responsables de ce parti ayant peur d’être débordés sur leur gauche, reprennent une partie des propositions de leur turbulent allié. La réduction du temps de travail à 35 heures était initialement une idée des verts reprise par Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn pour le programme de 1997.

 

Entre deux élections, le débat politique est assez pauvre, les partis de majorité soutiennent l’action du Gouvernement quand ceux d’opposition tirent à vue. L’opposition parlementaire est de moins en moins encline à composer du fait qu’elle se sent concurrencer par les partis extrémistes.

 

Cette absence de dialogue aboutit à un défaut réel de gouvernance. La France n’est pas seule dans cette situation. Les Etats-Unis sont confrontés, depuis plusieurs années, à une radicalisation des positions des deux grands partis, le Parti Démocrate et le Parti Républicain. L’obtention de consensus est, ce de fait, de plus en plus compliquée comme en témoigne la difficulté du Congrès de trouver des solutions pour la réduction des déficits publics. La perte du triple A des Etats-Unis, décidée par l’agence de notation « Standards and Poors » est, en grande partie, imputable, aux problèmes de gouvernance.

 

La France est dans une situation différente des Etats-Unis car le dialogue au sein de la classe politique est inexistant. La France est un pays privé de contrepouvoirs organisés, un pays où le débat se fait non pas au Parlement mais dans les urnes ou dans la rue. Ce système ne fonctionne pas car la légitimité repose sur les épaules d’un seul homme, légitimité mesurée semaine après semaine non pas par les électeurs mais par les enquêtes d’opinion. Disposant de pouvoirs sans comparaison au sein des pays de l’OCDE, le Président français est un roi nu car il n’y a pas d’espace de décompression pour le débat public. François Hollande dispose de tous les leviers institutionnels à l’exception du Conseil constitutionnel, l’Assemblée nationale, le Sénat, les collectivités locales sont à gauche, et pour autant son pouvoir semble fragile, précaire.

 

La suppression de l’illusion du régime parlementaire constituerait une avancée. Le Gouvernement cesserait d’être responsable devant l’Assemblée nationale qui, en contrepartie gagnerait en indépendance. A cette fin, il faudrait mette un terme à la simultanéité des élections. Les élections législatives devraient intervenir deux ou trois ans après l’élection présidentielle. Le rejet du régime présidentiel s’explique par l’échec de l’unique expérience de ce type d’institution en France avec la constitution de 1848. Les deux époques ne sont pas comparables. En 1848, la France sortait avec difficulté de la période révolutionnaire et de la restauration. Pour renforcer les espaces de débat, le Sénat devrait être élu à la proportionnelle pour assurer la représentation de tous les courants de pensée. Une autre option serait de maintenir le lien avec les collectivités territoriales, à travers une élection par les conseillers régionaux et cela toujours à la proportionnelle en s’inspirant du modèle allemand du Bundesrat.

 

La révolution constitutionnelle devrait passer par un engagement fort d’un Président de la république compte tenu du haut degré de conservatisme des élus comme en témoignent les difficultés rencontrées pour réduire le cumul des mandats. Les échecs de fusions des conseils généraux avec les collectivités régionales, en Corse comme en Alsace, traduisent également que l’opinion publique est, en matière d’organisation des pouvoirs publics, assez conservatrice et manipulée par les élus qui n’ont aucun intérêt au changement.

 

La révolution constitutionnelle a également l’avantage de rebattre les cartes. Il en fut ainsi au début de la 5ème République. Il faut noter sur ce point qu’entre 1958 et 1962, le Général de Gaulle s’est appuyé sur des forces politiques qui dépassaient le spectre gaulliste. Il y avait même un appui implicite du parti communiste et de la CGT. Il est certain que le passage de réformes ambitieuses nécessite un minimum de consensus pour éviter le jeu stérile de la toute vie politique. L’Allemagne avec ses grandes coalitions a montré au début des années 2000 la voie.

 

La guerre de tranchées entre le PS et l’UMP est d’autant plus surréaliste que leurs positions sont proches sur un très grand nombre de dossiers. Le PS ne conserve sa dialectique marxiste que pour les cours d’écoles quand l’UMP n’est en rien un parti libéral. Certes, l’UMP devenue Les Républicains connaît une dérive droitière sur les thèmes de société mais il est suivi par une partie du PS. Sur la réduction des déficits, sur les réformes de la protection sociale, les responsables devraient pouvoir facilement s’entendre.

 

Imaginons un instant, un Premier Ministre de gauche appelant les députés UMP et PS à définir ensemble un projet de réduction des déficits. La France y gagnerait en crédibilité et en confiance. Depuis 40 ans, tous les gouvernements et tous les électeurs sont coresponsables de la déliquescence des finances publiques. Il serait donc assez logique qu’un accord dépassant les contours de la majorité parlementaire soit élaboré.

 

Près de quarante ans après le premier choc pétrolier, les responsables politiques, soutenus en la matière par l’opinion publique, considèrent toujours que l’Etat a les moyens de façonner l’économie à défaut d’en avoir les moyens.

 

De la volonté de François Mitterrand de replacer au cœur de l’action publique la planification et de rouvrir les mines de charbon à François Hollande qui entend maintenir coûte que coûte la sidérurgie française, le discours reste le même à la nuance près que l’état des finances publiques ne permet plus de nationaliser et que l’Europe interdit les subventions au secteur privé. Les échecs successifs ne démontent pas le moral des femmes et des hommes politiques. De temps en temps, une pointe de lassitude perce. Il en fut ainsi quand François Mitterrand déclara qu’en matière d’emploi « on a tout essayé » ou quand Lionel Jospin indiqua « l’Etat ne peut pas tout ».

 

Depuis son élection, nous avons eu le droit à plusieurs François Hollande. Dans un premier temps, il a tenté, sans conviction, de faire croire qu’il allait appliquer son programme avec à la clef des échecs cinglants, de la taxe de 75 % à l’inversion de la courbe du chômage en passant par les fermetures de Florange, de Pétroplus, ou de l’usine PSA d’Aulnay. Il a essayé de se composer une posture de pénitent à la recherche d’une absolution pour des promesses électorales irréalistes. Le Président normal est devenu rapidement anormal. N’épousant pas le costume de Président de la République, il a, en outre, dû encaisser des scandales privés qu’aucun autre Président n’avait connu devant lui. Il est devenu malgré lui un Président scoumoune. Cette période se termine à la fin de l’année 2013 et surtout en 2014. La mise en place du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE) et du pacte de responsabilité constituent une rupture par rapport à la campagne de 2012. La nomination de Manuel Valls comme Premier Ministre le 31 mars 2014 a entériné le changement d’orientation.

 

La finance honnie en 2012 redevient fréquentable. Dans les faits, elle l’a toujours été. La gauche a, depuis François Mitterrand, su coloniser les directions des grands groupes financiers. Matthieu Pigasse, l’actuel patron de la Banque Lazard et nouveau Tycoon de la presse française est un ancien collaborateur de Laurent fabius et de Dominique Strauss-Kahn. Eric Lombard, l’actuel Pdg de Generali France est un ancien membre de cabinet ministériel de Michel Sapin. Emmanuel Macron, ancien de la Banque Rothschild en est la preuve récente.

 

Il n’y a pas eu conversion mais simplement réorientation du langage. François Hollande a dû se résoudre que la croissance n’était pas, en 2013, de retour. Il a dû accepter que, faute de croissance, la compétitivité de l’économie ne se redresserait pas par elle-même. Il pensait que le choc fiscal de 2012 qui ne faisait que se poursuivre serait compensé par la reprise de l’activité. Ironie de l’histoire, les mesures prises, lors des deux premières années de son mandat, avaient été plus ou moins préparées par l’équipe de Nicols Sarkozy. L’augmentation de la TVA, le durcissement du régime des plus-values qui a été contesté par le mouvement des Pigeons, l’augmentation des prélèvements sur l’épargne étaient dans les tuyaux. Certes, il est peu probable que l’ancienne majorité se soit lancée dans le plafonnement du quotient familial même si les services de Bercy proposent chaque année cette disposition. François Hollande a fait un pari, celui d’une purge fiscal en début de mandat afin de pouvoir distribuer par la suite des cadeaux fiscaux. La hausse des prélèvements a été telle qu’elle pesait sur les marges des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages provoquant ainsi une stagnation économique durant trois ans. Si la France avait réussi à surmonter, mieux que ses partenaires, la crise financière de 2008, elle est, en revanche, à la peine depuis 2011.

 

Le symbole de l’échec de François Hollande est matérialisé par l’accélération du processus de désindustrialisation. Entre 2008 et 2013, les ventes de produits manufacturés issus de l’industrie française ont diminué de 11 % quand la baisse n’est que de 6 % pour l’ensemble de l’Union européenne.  Elle contribue pour 11 % à la production européenne. En 2008, son poids avoisinait les 12 %.

 

 

François Hollande a beaucoup espéré d’un retour de la croissance ; or cette attente pourrait ne pas être vaine. La France bénéficie d’un fameux alignement des planètes. De quoi s’agit-il ?

Keynésien de tradition, représentant officiel de la synthèse à la mode socialiste, François Hollande n’a jamais été un partisan du grand soir. Il s’inscrit dans la lignée de Jacques Delors, un social-démocrate gentiment réformateur et un brin conservateur. Pour certains qui n’appartiennent pas à ses amis, ils le rangeraient même parmi les successeurs de Guy Mollet, l’ancien dirigeant de la SFIO qui était un maître de l’habileté politique et de la concession aux principes.

 

François Hollande qui fut un collaborateur de François Mitterrand doit aujourd’hui manœuvrer un parti qui, par sa composition et ses divisions, doit encore beaucoup à son fondateur.

 

La force de François Mitterrand qui se devait d’effacer certaines turpitudes passées a été de reconstruire le parti socialiste à gauche, en signant une alliance avec le Parti communiste à travers un programme d’inspiration marxiste, le programme commun. Il réussit à agréger des socio-démocrates comme Pierre Mauroy ou Gaston Defferre avec des idéologues trotskistes ou des partisans du grand soir comme Jean-Pierre Chevènement,

 

Depuis la fondation du PS, en 1971, les combats en son sein se mènent à gauche même si une grande partie des dirigeants sont plutôt de centre gauche. Jacques Delors, Martine Aubry, Laurent Fabius, François Hollande, Michel Rocard… sont, à l’origine, des sociaux-démocrates modérés qui par nécessité ont adopté les codes du parti.

 

Le centre de gravité du Parti socialiste est bancal, ses dirigeants sont d’honorables représentants de la classe bourgeoise ou de la classe bobos quand les militants sont issus du monde de la fonction publique ou du monde syndical. La base est anticapitaliste et est peu européenne quand les responsables acceptent la société de marché et ont été des moteurs de la construction européenne. Chez de nombreux responsables socialistes d’hier et aujourd’hui, le combat commence au sein même de leur propre famille. François Hollande, Ségolène Royal, Pierre Joxe et quelques autres se sont confrontés plus ou moins durement à leurs parents qui avaient des positions bien plus à droite que les leurs.

 

Ce grand écart permanent peut expliquer pourquoi les responsables politiques sont à l’aise dans l’art de la posture. Le meilleur exemple fut donné par Laurent Fabius lors du référendum sur le Traité européen en 2005. Il décida de jouer la base contre ses positions et ses convictions passées. Cette prise de position visait à l’époque à contrecarrer les ambitions du Premier Secrétaire de l’époque, un dénommé François Hollande. Ce jeu n’est pas le monopole de la gauche ; il existe également chez les Républicains où les militants sont plus à droite, poujadistes et nationalistes que les élus. Ces dernières années, par populisme, par facilité, les dirigeants politiques s’alignent voire devancent les plus mauvais dénominateurs communs. Si durant des années, les responsables se comportaient en chef de troupeaux en ramenant dans le droit chemin les égarés, depuis quelques temps, ils agissent en suiveurs voire en extrémistes en essayant d’aller plus vite que les radicaux de leur camp. De peur d’être doublé, les élus accélèrent la marche vers la radicalisation. Il en résulte un appauvrissement du débat politique.

 

Pour le moins, il ne serait pas inutile de répondre à certaines questions tant à droite qu’à gauche. Faut-il rester ou pas dans la zone euro et pourquoi ? Pourquoi la France est-elle une victime et non pas un acteur de la mondialisation ? Pourquoi la France est un pays de chômage et d’emplois à faible qualification ? Pourquoi n’arrivons nous pas à financer nos dépenses publiques et en particulier nos dépenses sociales ?

 

L’économie, ce n’est pas que des chiffres disait François Hollande en 1985 à ces élèves. L’économie, c’est de la confiance et des perspectives. Aujourd’hui, nous n’avons ni l’une, ni l’autre. Il est possible de supporter « des armes et du sang » à condition que la route soit tracée et que l’objectif soit clair. Il faut également que des systèmes de récompense soient prévus. La rigueur pour la rigueur n’est pas très vendeur. Les Français ont l’impression de vivre sous contrainte économique et financière depuis plus de 30 ans même si cela n’est pas exact dans les faits. Mais, l’incapacité de maintenir le cap, de respecter les engagements expliquent ce sentiment. La confiance nécessite une ligne de conduite avec le moins de revirement possible dans la mise en œuvre des actions. Comment croire les gouvernants quand à une semaine de décalage ils peuvent dire qu’il n’y aura plus d’augmentations d’impôt durant quatre ans et qu’il faudra relever les prélèvements l’année prochaine. Si les paroles publiques n’ont plus de valeur, pourquoi se battre collectivement ? Les Français ont accepté après la Seconde Guerre Mondiale des efforts importants car l’objectif était de reconstruire, d’effacer les stigmates physiques et moraux de la défaite de 1940 et du conflit. La récompense était l’amélioration de la situation individuelle. Aujourd’hui, le message public n’a plus de prise car il ne fait plus rêver, car il a trop abusé de la cupidité des électeurs, du citoyen ou du téléspectateur. Il faut redonner du sens aux mots publics, peut être en les raréfiant. La multiplication des sources de communication, radios, télévisions, médias sociaux, a contribué à banaliser la politique d’autant plus que les élus, par crainte de la concurrence, par soif de reconnaissance, en sont devenus dépendants et otages. Ne pouvant plus se priver de ces tribunes publiques, ils ont oublié que le principe de rareté guide toute action humaine. Ce qui n’est pas rare, n’a pas de valeur.

 

Si les femmes et les hommes politiques sont nuls en économies, elles ont quelques circonstances atténuantes. Au-delà de nos traditions et de notre culture que j’aurais l’occasion dans les prochains chapitres de développer, les politiques ont peu de temps à consacrer aux données économiques. L’âpreté de la vie politique, les obligations en tout genre, les sollicitations diverses et variées ne concourent pas à une bonne appréhension de la réalité économique. La conquête du pouvoir pour un politique est un travail à plein temps où bien souvent l’ennemi le plus tenace se situe dans son camp. Rappelez-vous les guerres Giscard d’Estaing / Chirac, Mitterrand / Rocard, Balladur / Chirac ou Villepin / Sarkozy… Ces combats existent à tous les niveaux. Ils sont chronophages et énergivores. A cela, il faut ajouter qu’un élu se doit d’honorer de sa présence un grand nombre de manifestations. Il est un représentant permanent de son ministère, de sa circonscription, de sa ville… Il est contraint de laisser à d’autres le soin de préparer les décisions.

 

La démocratie moderne avec l’instantanéité ne favorise pas l’adoption de mesures de long terme. La dictature des résultats aboutit à privilégier les actions de court terme à forte résonance médiatique.

 

 

France, le pays qui ne s’aime plus

 

 

Nous sommes chauvins, poujadistes, nationalistes tout en ayant un rapport complexe à notre pays. Nous ne sommes pas comme les Américains à vénérer le drapeau et à défendre haut et fort la France en toutes circonstances. Pour autant, malheur à ceux qui s’en prennent à l’équipe de football ou à l’équipe de rugby.

 

C’est bien connu, comme le disait Sartre, « l’enfer, c’est les autres ». En France, la formule « ni coupable, ni responsable », nous symbolise parfaitement. Nous détestons reconnaître nos torts. Nous sommes les rois dans la recherche des bouc- émissaires. Nous trouvons à nos défaites, à nos déboires milles raisons, milles excuses qui ont un point, celui de nous disculper. Vercingétorix aurait dû gagner tout comme Napoléon 1er ou Poulidor.

 

Les responsables de nos maux du 21ème siècle sont les femmes et hommes politiques, l’Europe, les riches, les sans-papiers, les musulmans extrémistes… La liste est longue.

 

Nous aimons critiquer, nous auto-dévaloriser, nous dénigrer. A la lecture des journaux, à l’écoute des conversations de café, de couloirs, ou au sein des familles, notre pays est gouverné par d’éternels incapables et est composé de faignants. Nos entreprises sont nulles, le déclin frappe à toutes les portes.

 

Certes, nous avons tendance à célébrer l’art de vivre à la française menacé par la mondialisation, par l’american way of life et par l’Europe. Mais, une fois encore, nous préférons nous focaliser sur la pseudo disparition d’une France fantasmée que de construire la France de nos vœux.

 

Les journaux télévisés illustrent à la perfection ce mal de vivre en alignant des reportages sur nos faiblesses, sur celles de nos dirigeants. Nos exploits, nos réussites sont relégués à la portion congrue. Notre fierté, nous la trouvons dans un misérabilisme et dans un autodénigrement permanent. Bien souvent, nous préférons célébrer les valeureux battus, le deuxième au premier. Le syndrome Poulidor nous hante toujours.

 

A défaut d’avoir un pays qui brille de mille lumières, nous accusons la terre en première et nous en premier d’être un pays moyen. Nous sommes les rois pour trouver les responsables de nos déboires réels ou supposés. Pêle-mêle, les étrangers, l’Europe, les Etats-Unis, les riches, les pauvres, les fonctionnaires, les assistés, les politiciens, les banquiers, les assureurs… la liste des bouc-émissaires est longue.

 

Nous aimons notre pays au passé composé et recomposé. Nous aimons notre pays les soirs de victoire comme en 1998. Mais, il faut se souvenir qu’avant de devenir champion du monde et durant la compétition, le sélectionneur, Aimé Jacquet, a fait l’objet de critiques d’une violence inouïe. Certes, au soir du 12 juillet 1998, la France a rendu grâce à son équipe « bleu, blanc, beur » mais la fête a été de courte durée.

 

Nous avons un art étonnant pour détruire ce que nous avons adoré un temps. Les joueurs de football devenus des demi-dieux sont, certes après quelques errements, devenus des maudits à abattre. Nul ne peut admettre que l’engouement ait pu les plonger dans un monde artificiel propice à toutes les dérives.

 

Nous ne nous aimons pas et surtout nous n’aimons pas celui qui réussit. Nous préférons le brave second, Poulidor, au vainqueur. De toute façon, un vainqueur est un tricheur potentiel. Lance Amstrong n’en-t-il pas la meilleure illustration ?

 

Nous aimons détruire ce que nous avons encensé. Nous sommes souvent dans l’excès. La lune de miel des responsables politiques est de plus en plus courte. Quelques semaines après leur élection ou nomination, un Président de la République ou un Premier Ministre peuvent perdre leur popularité tant bien même que la politique mise en œuvre n’a pas pu donner encore ses résultats. Nous aimons jouer au bourreau virtuel et raccourcir les puissants.

 

Le créateur d’entreprise n’est pas loué en France à la différence des Etats-Unis. Son argent, il ne le doit pas à son travail ou à son génie mais à l’exploitation des salariés dont il assurait l’emploi. Le chef d’entreprise n’est pas perçu sous l’angle de la création de richesse mais par son anormalité. Il est odieux de réussir quand d’autres gagnent le SMIC ou le salaire moyen. Même si le footballeur professionnel est raillé pour ses revenus jugés excessifs, il est accepté car il est rangé du côté des exploités du système, des pauvres qui s’en sortent en jouant avec les puissances d’argent. Il en est de même avec les artistes qui par leur positionnement humaniste arrivent à faire presque oublier le niveau de leurs cachets. Il est de toute façon admis de gagner 120 millions d’euros à l’Euromillions car il s’agit du hasard. Derrière le talent de l’artiste, du footballeur, le Français voit non pas le travail mais la main du hasard.

 

Notre haine du riche, de celui qui réussit est la conséquence de notre goût immodéré pour une certaine forme d’égalité ou d’égalitarisme. Le Français n’est pas en soi pour l’égalité, il est pour l’alignement des conditions sans remise en cause des avantages acquis. Le Français n’aime pas son voisin d’à côté qui travaille à EDF et qui bénéficie, à ce titre de réduction pour son électricité ; il n’aime pas son voisin de l’autre côté qui est retraité de la fonction publique car il a arrêté de travailler à 55 ans et qu’il a touché 75 % de son dernier traitement. Tous les arguments rationnels sur les primes qui ne sont pas intégrées au calcul de la pension, sur le fait que la rémunération était à compétences égales plus faibles que dans le privé sont rejetés. De même, personne n’admet de regarder ses propres avantages et de toute façon c’est bien connu que seuls les autres en ont.

 

Nous ne nous aimons pas car nous ne nous parlons plus. A force de tout demander à l’Etat, aux administrations, nous ne dialoguons plus. Cette faiblesse de la discussion est généralisée ; elle vaut au niveau des entreprises mais aussi au niveau de notre vie quotidienne, de nos immeubles voire au sein de nos familles. L’organisation de la société française est verticale dans un monde qui, aujourd’hui, est de plus en plus horizontal et interconnecté.

 

Les Français sont athées mais croient toujours à la parole divine. Ils attendent que le pouvoir trouve la solution miracle. A défaut de l’obtenir, ils jugent les dirigeants nuls, incapables… Nos votes aux élections, avec l’application de la règle « sortez les sortants », est la parfaite illustration de cette attente de solution divine et de nos frustrations.

 

Nous attendons tout du sommet tout en le détestant. Nous refusons de nous prendre en main, de trouver au sein de nos réseaux les solutions. En rencontrant de nombreux chefs d’entreprise, à travers toute la France, je suis étonné par leur analyse. Leurs problèmes économiques ont pour sources les politiques des pouvoirs publics. C’est à cause des charges sociales, de l’Europe, de la bureaucratie que leurs carnets d’affaires baissent. Les questions de positionnement économique, de process de production, de développement de marchés arrivent souvent après dans les discussions.

 

Au sein des entreprises, les salariés, tout en maudissant leurs patrons attendent d’eux qu’ils assument la pérennité de leurs emplois. Les échanges pour améliorer l’efficacité et les conditions de travail, sont souvent très protocolaires, très organisés et souvent peu générateurs de changements.

 

Nous ne nous aimons pas au quotidien. La vie à la Française, surtout dans les grandes villes, est marquée par la solitude. Une récente étude soulignait même que les étudiants parisiens souffraient d’isolement car laissés à eux-mêmes quand logiquement la période universitaire devrait être celle des rencontres. Dans les lieux publics, ce sont souvent les étrangers qui prennent l’initiative de nouer le contact.

 

La solidarité de proximité a disparu ; les Français ayant implicitement décidé qu’elle relevait de la responsabilité de l’Etat. Au moment de la canicule, en 2003, près de 2000 personnes décédées sur les 17 000 au total, ne furent pas réclamées car vivant seules en dehors de tout lien familial ou amical. Les cages d’escaliers et les couloirs des immeubles sont des lieux de non-vie où des familles se croisent en se disant au mieux un « bonjour ». Les Français n’ont de l’empathie que devant leur poste de télévision ou devant leur écran d’ordinateur. Les gouvernements républicains, en récusant les communautés, ont contribué à cette situation tout comme la tradition jacobine. Aux Etats-Unis, les solidarités s’expriment au niveau des communautés ethniques et au niveau des communautés religieuses. L’affaiblissement de l’église catholique, en France, a eu pour conséquence une diminution des solidarités de proximité que les communes ont tentées de palier. L’église catholique du fait de la laïcité et du vieillissement de ses cadres n’est plus en position de conquête ; elle tente de maintenir ses acquis. Par définition, elle est une force conservatrice dont le rôle s’étiole dans la société française qui est une des plus agnostiques d’Europe.

 

Les Français s’en sont remis à la puissance publique pour l’assistance, pour la solidarité. Or, par définition, l’Etat, le département, la Région ou la commune ne peuventt pas agir au plus près des misères de la vie quotidienne. Les solidarités du quotidien qui s’expriment entre familles qui se connaissent, entre voisins qui se parlent sont bien plus efficaces et bien moins coûteuses.

 

Nous sommes schizophrènes. Nous considérons que les administrations publiques coûtent trop chères, qu’elles emploient trop de fonctionnaires mais dans le même temps nous ne sommes pas prêts à nous prendre en charge. Aux Etats-Unis, les administrations publiques captent moins d’un tiers des richesses nationales mais de nombreuses actions de solidarité et d’assistance échappent à la sphère publique en étant assurées par des associations, des fondations ou des églises. Notre goût de l’égalité est avant tout l’expression de notre égoïsme. Nous refusons de nous impliquer et préférons nous délester de certaines tâches sur l’administration. Cet égoïsme a un coût et de plus il aboutit à un mauvais traitement des problèmes. Si aujourd’hui, les urgences des hôpitaux sont débordées, elles le doivent au refus des médecins généralistes d’assurer des gardes durant le week-end et la nuit. A défaut de pouvoir trouver un praticien, les familles ont envahi les urgences qui auparavant traitaient les cas extrêmes. Les médecins de ville ont réduit les permanences du fait d’une non-revalorisation de leurs honoraires et d’une volonté fort légitime d’avoir une vie familiale normale.

 

Internet et les communautés qui s’y développent cassent légèrement ce modèle. Un tiers des Français ont intégré Facebook, traduisant une volonté de créer des liens plus ou moins réels. Quand, durant l’hiver 2012/2013, des automobilistes ont été bloqués en Normandie du fait d’abondantes chutes de neige, des pages mentionnant des lieux d’hébergement ont été créés. Certains soulignaient dans les commentaires que les pouvoirs publics avaient été incapables d’assurer la circulation et l’accueil des rescapés de la neige. Mais, le point positif est la prise en main de la population par la population un peu comme aux Etats-Unis quand il y a un ouragan ou un tremblement de terre. Oui, il faut enfin admettre que malgré plus de 5 millions de fonctionnaires, les administrations ne peuvent pas garantir, en cas d’évènement exceptionnel, des conditions optimales de circulation. Il y a quelques décennies, les Français étaient bien plus autonomes, responsables et prévoyants car moins assistés. Quand il y avait la neige, les Français déblayaient leurs trottoirs et aidaient les cantonniers à rendre les routes praticables. Par ailleurs, les déplacements étaient moins nombreux, mieux préparés et les intempéries mieux pris en compte. Jusque dans les années 70, les automobilistes changeaient même en plaine leurs pneus l’hiver. Du fait de la généralisation du traitement des chaussées, cette pratique est devenue de plus en plus marginale.

 

Le succès de Meetic en France témoigne également de cette volonté de sortir de l’isolement mais il traduit aussi que le monde réel est socialement pauvre.

 

L’organisation verticale du travail est évidemment peu propice aux échanges. La taylorisation des services a déshumanisé le travail. La suppression des chefs d’équipe a été vendue comme une volonté de raccourcir les hiérarchies mais elle a entraîné en réalité un éloignement de la hiérarchie. Avant, il était possible d’interpeler son chef d’équipe qui avait la possibilité lui-même de faire remonter des informations ; dorénavant, le responsable est un cadre supérieur peu visible et accaparé par de multiples tâches. Les rapports professionnels sont de moins en moins individualisés. Le recours massif aux mails permet une transmission rapide des messages, des ordres, des consignes mais, bien souvent, la communication ne se fait que du haut vers le bas. Le mail a remplacé le contact humain direct ou le coup de téléphone. Dans une société fermée et verticale, le mail est une source de frustration et d’incompréhension.

 

Nous ne nous aimons pas car nous ne savons pas discuter. La France est le pays du discours qui s’écoute et se critique mais en l’absence de son auteur. La vie politique nous en donne un criant exemple. Le débat n’est qu’une juxtaposition de discours, de monologues. L’opposition se doit d’être opposante et stérile faute de quoi elle est accusée de faiblesse et pire de collaboration. Le débat se doit d’être manichéen et c’est certainement du fait de cette caractéristique que le centre reste un continent inconnu en France. Il en est de même dans le monde du travail où il est difficile pour les syndicats réformistes d’exister.

 

Cette incapacité d’échanger est la règle. Les réunions professionnelles sont souvent constituées de monologues. Le concept d’intelligence collective avec une réelle coopération participative est un peu étranger à notre culture. Méfiants vis-à-vis des chefs, nous nous livrons le moins possible en réunion de peur d’être sanctionnés. De même, habitués à subir la parole divine, nous prenons rarement la parole même si les jeunes générations sont moins timides tout comme les femmes.

 

Les salariés sont, en règle générale, critiquent vis-à-vis de leur direction tout en étant souvent attachés à leur entreprise. Les dirigeants sont accusés d’être aux mains des actionnaires et d’être mus par leurs propres intérêts. Certes, les dirigeants par crainte des réactions de leurs collaborateurs communiquent le moins possible et abusent de circonvolutions absconses.

 

Notre relation aux politiques n’est guère plus rationnelle. Nous exigeons des responsables politiques l’impossible, ils ont de toute façon l’impudence de le promettre, pourquoi s’en priver. Mais, nous passons à les maudire, à les considérer comme des incapables, des corrompus… Le sport national est de placer les hommes politiques au pinacle pour mieux tirer dessus comme dans un jeu de foire. François Hollande, aujourd’hui, comme hier Nicolas Sarkozy connaît les joies du lynchage médiatique et de celui du café du commerce. Loué pour sa normalité, il est maintenant considéré comme l’idiot du village. Les Français aiment à jouer aux révolutionnaires de pacotille en décapitant virtuellement les responsables. Ce jeu est éminemment dangereux car il discrédite le pouvoir, le politique et in fine le pays. A force de descendre toujours plus bas dans les insultes, la notion de respect a perdu tout sens. Cette désacralisation du pouvoir à travers un lynchage systématique est d’autant plus forte qu’elle est conduite par toutes les catégories de la population. Les intellectuels qui devraient être des cordes de rappel sont bien souvent les premiers à participer au jeu de quilles politiques.

 

Un pays qui n’aime pas sa classe politique ne peut pas s’aimer. Si les représentants sont suspects, le rapport au pouvoir ne peut être que faussé. L’impatience de la population est un signe de manque de maturité mais aussi d’une insatisfaction personnelle. Les citoyens croient que leur vie changera avec un nouveau pouvoir, que les lendemains d’élections permettront de faire table rase du passé. L’amnistie des contraventions et des délits qui a été pratiquée jusqu’au début de ce nouveau siècle ne pouvait que renforcer cette attente. Tout état possible avec un nouveau Roi. Il a la faculté de sauver les emplois, de faire ouvrir les usines en faillite, d’imposer aux Allemands un diktat.

 

Ne changeons pas notre comportement, notre façon d’être ; à quoi bon, le Roi se charge de tout. L’illusion du pouvoir façonne notre vie avec bien évidemment une grande méprise. Le pouvoir a vocation de servir nos intérêts personnels, l’autre, le voisin, c’est autre chose. Il n’a pas besoin d’être aidé ; il est déjà suffisamment riche.

 

 

Nous payons très cher notre comportement tant sur un point de vue individuel que collectifs. Mangés par nos aspirations, dépendants de nos illusions, il n’est pas étonnant que nous soyons parmi les plus gros consommateurs de psychotropes. Notre solitude et notre déficience de communication ne peuvent également que favoriser notre goût pour ces médicaments. A défaut de pouvoir nous confier auprès de proches, d’avoir le soutien d’une communauté paroissiale ou villageoise, les Français recourent aux médicaments. D’études en études, nous traînons notre mal-être. Nous nous déclarons facilement malheureux et nous sommes de profonds pessimistes. Selon l’OCDE (étude économique 2013), les jeunes français figurent parmi les plus pessimistes concernant leur avenir et celui de la société.

 

 

La France qui ne veut plus rien

Le principe mortifère

 

Les Français comptent parmi les plus gros consommateurs de produits technologiques. Des mobiles connectés à Internet aux tablettes, les Français ne sont pas les derniers à craquer. Mais, cette fièvre s’accompagne pourtant d’une méfiance à l’égard du progrès technique comme en témoignent les oppositions aux OGM, au gaz de schiste…

 

Si la France a conservé une avance et un leadership, c’est dans la mise en doute des bienfaits du progrès et de toutes les inventions. Rien n’échappe ou presque à la remise en cause, au relativisme. Vaccins, téléphone portable, wifi, OGM, gaz de schiste, pilules… les forces occultes du capitalisme tentent de gagner de l’argent en mettant en danger la santé des citoyens. Au nom de la révolution française, au nom de notre rôle de sauveur de l’humanité, la France est devenue la terre d’accueil de toutes les contestations anticapitalistes. Dénigrer, contester est un plaisir élevé en art. Les Français, à défaut de pouvoir revendiquer pour leur pays le titre de première puissance mondiale, se sont auto-qualifiés de défenseur universel des bonnes causes supposées.

 

Cet esprit français repose sur quelques règles simples. La vérité ne peut jamais émaner du fort qui n’a qu’un objectif, exploiter le faible. Il ne faut jamais croire les pouvoirs publics qui sont les organisateurs de complots. Ne parlons-nous pas de raison d’Etat pour masquer les turpitudes des politiques et des administrations. Les élus par définition mentent et sont à la solde d’intérêts privés.

 

Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) en défendant des causes humanitaires sont censées être plus honnêtes même si le Français au fond de lui ne se fait guère d’illusions sur ce sujet.

 

Pays longtemps réputé pour son esprit cartésien, la France est devenue celui des rumeurs, de l’émotion. Le raisonnement ou les preuves scientifiques n’ont que peu de prises sauf si elles permettent de démolir la vérité officielle. Nous sommes tous des Astérix et des Obélix. Nous voulons être les Gaulois qui triomphent de la force des légions romaines devenues américaines ou chinoises.

 

Le relativisme et la défiance sont devenus les deux premiers piliers de la religion des Français qui rejettent, par ailleurs, les religions officielles, du moins en ce qui concerne la pratique régulière.

 

La science ne fait plus vibrer les Français. Le fait que de moins en moins de jeunes réalisent des études scientifiques pour devenir chercheurs ou ingénieurs en constitue une preuve et un symbole.

 

La France, pays de Pasteur, est devenue celui de la contestation vaccinale. Depuis que le vaccin contre l’hépatite B a été accusé d’occasionner des scléroses en plaque, un processus de remise en cause s’amplifie d’année en année. Les arguments rationnels n’ont pas de prise sur la rumeur. Rien ne sert à répéter que la causalité n’a pas été prouvée, rien ne sert de dire que même si elle était avérée, le nombre des victimes est sans rapport avec celui des personnes sauvées par le vaccin. L’idée s’est incrustée dans l’opinion publique que les médicaments loin de sauver sont des outils de la mort.

 

Chaque scandale élève un peu haut le curseur de la défiance à l’égard du monde médical. Pour autant, les Français restent les premiers consommateurs de médicaments en tout genre, n’hésitant pas à s’exposer à des cocktails dangereux. Irresponsable à titre individuel et prompt à accepter nos propres turpitudes, nous sommes intraitables à l’encontre de celles des puissants ou supposés comme tels, à l’encontre des entreprises.

 

Nous demandons d’autrui un comportement irréprochable, nos erreurs, nos écarts de conduite ne sont que la conséquence d’une société qui nous oblige à mal agir.

 

Le rejet du progrès répond à un besoin absolu de sécurité. Les Français qui perdent leurs références, récusent le risque.

 

Face aux pertes de repères, les Français optent pour le repli sur soi et sont circonspects pour ne pas dire plus face à tous les changements d’habitudes. Il suffit qu’un illuminé ou pas mentionne publiquement les dangers de telle ou telle invention pour que ces propos deviennent d’évidentes vérités.

 

Les OGM sont devenus le symbole de ce rejet du risque, de ce refus du progrès, de cette volonté de maintenir à tout prix le passé. Le débat sur les OGM illustre parfaitement l’état d’esprit à la française. Mené par des militants agricoles regroupés dans une organisation contestant la suprématie du premier syndicat, agricole, la FNSEA, accusée d’être aux mains des productivistes, ce combat est celui de David contre Goliath. A la tête des hérauts de la lutte anti-OGM, José Bové, au look de gaulois savamment étudié, entend défendre le petit exploité, obligé de se coucher face aux compagnies multinationales et qui veut maintenir la qualité française. José Bové mène tout à la fois un combat collectif et individuel, son père ayant été un chercheur de renom.

 

Ce combat anti-OGM peut apparaître surréaliste, l’agriculture française n’est-elle pas la principale consommatrice de pesticides, d’engrais chimiques…  Si le rejet des OGM peut nuire à quelques firmes qui les commercialisent, il fait le bonheur de celles qui vendent engrais et pesticides. Viande, œufs, lait, fruits… la France ne fait pas figure de bon élève en matière d’agriculture propre et respectueuse de l’environnement. Des algues vertes en Bretagne, produits des litières des élevages en batterie de porcs, aux maïs développés dans le Sud-Ouest en ayant recours à une irrigation intensive et coûteuse en passant par les farines animales, l’agriculture française est loin d’être irréprochable.

 

Au nom de la lutte contre les OGM, au nom de la cohérence, il faudrait interdire les croisements d’espèces, la sélection ou même l’implantation de nouvelles espèces sur le territoire qui devrait être protégé des vents afin d’éviter des graines en provenance de zones hostiles. Clémentine, pomme de terre et bien d’autres légumes devraient être interdits d’étales et de tables au nom de la protection de la santé car il n’est pas certain que toutes les études aient été menées pour connaître leur degré d’innocuité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cachez-moi ce libéralisme qui dépasse

 

Nous n’aimons pas le libéralisme et le capitalisme. Derrière ces mots, nous voyons les 200 familles, celles qui étaient supposées diriger la France en 1936. Nous voyons les grandes fortunes avec Liliane Betancourt ou Bernard Arnault. Nous voyons le banquier avec son gros cigare. Nous n’aimons pas le capitalisme avec ces PDG gagnant des millions d’euros, avec leurs stock-options, avec leur retraite chapeau et tout le reste… Pour nous, le capitalisme est synonyme d’exploitation de l’homme par quelques nantis. Le capitalisme, c’est les profits réalisés sur notre dos. Le capitalisme est, en France, perçu comme un jeu à somme négative quand ailleurs, c’est l’inverse, c’est un jeu à somme positive. Avec la mauvaise foi qui nous caractérise, nous considérons qu’il nous appauvrit et nous détruit psychologiquement. Le libéralisme est assimilé à la loi de la jungle, aux Etats-Unis, à la mondialisation… Osez s’affubler du terme « libéral » est une faute de mauvais goût.

 

Dans le fond, nous ne voulons pas comprendre les fondements de l’économie de marché. Nous condamnons l’ensemble du système. Même si nous refusons d’être assimilés aux Américains, nous partageons avec eux le gout du manichéisme. La différence est que les Américains ont tendance à voir le côté rose quand nous préférons la face sombre de la lune.

 

Notre première erreur d’appréciation est liée à notre tentation de l’immobilisme. Comme je l’ai exposé précédemment, c’était mieux hier, pourquoi donc changer ? C’est au nom de ce principe que nous avons beaucoup de mal à admettre que les entreprises naissent, grandissent mais aussi meurent. Nous avons eu les pires difficultés à fermer nos mines et nos usines sidérurgiques même si elles n’étaient plus rentables. Notre nostalgie nous conduit à aimer des activités que nos aïeux détestaient ou trouvaient pénibles.

 

En poussant à l’extrême ce raisonnement, nous serions toujours en train de labourer nos champs. Aussi bizarre que cela puisse paraître, l’économie est un gâteau à taille croissante. L’économie repose sur le gagnant / gagnant et sur l’obtention de gains de productivité. L’économie de marché, c’est le contraire de la rente, c’est le mouvement permanent, c’est le dépassement des frontières.

 

Nous ne pouvons pas arrêter le temps.

 

Aider un secteur non rentable, c’est gaspiller de l’argent. Il peut évidemment avoir des motivations sociales qui justifient un tel soutien mais cela a un coût pour la collectivité. Nous empêchons l’obtention de gains de productivité. Nous empêchons une réallocation du travail et du capital sur des activités plus rentables. En subventionnant une entreprise en difficulté et qui n’a aucune chance s’en sortir, nous réduisons le pouvoir d’achat de l’ensemble des Français. Evidemment, une subvention utilisée pour repositionner la production de l’entreprise en difficulté peut produire des effets bénéfiques pour tous. L’important, c’est de ne pas rester figé.

 

La concurrence oui en tant que consommateur mais pas en tant que producteur.

 

Quand un nouvel opérateur de téléphonie mobile mène une bataille des prix, nous applaudissons. En revanche, nous nous alarmons très vite si un surcroit de concurrence provoque des licenciements. Dans les faits, nous n’aimons pas la concurrence. Tout nouveau convive réduit la part de ceux qui étaient déjà attablés. Par tous les moyens, il faut dissuader l’arrivée de nouveaux producteurs. Nous mettons des barrières à l’accès de certaines professions ou pour certaines activités afin de mieux protéger ceux qui sont en place. Nous sommes les champions du monde de la rente tout en la fustigeant. Nous détestons le profit mais nous l’encourageons en restreignant la concurrence. Vous allez me dire que notre réaction est sociale mais nous oublions que les fameuses rentes empêchent la création d’emplois dans d’autres secteurs. La rente n’est pas génératrice de gains de productivité. Elle équivaut à un gaspillage. Sans toujours nous en rendre compte, nous protégeons ceux qui sont en place au détriment de ceux qui veulent trouver un emploi.

 

Notre phobie de l’immigration repose également sur cette analyse. Le travailleur immigré vient prendre du travail et de prestations sociales aux Français. Nul n’entend le fait que le travailleur immigré occupe des emplois que les Français ne veulent pas occuper, qu’il consomme et qu’il paie des impôts. Les travailleurs immigrés sont également des consommateurs, des hommes et des femmes qui investissent sur le territoire national. L’idée en vertu de laquelle ils coûteraient plus chers à la nation qu’ils ne rapporteraient été à ce point popularisée qu’elle est devenue une dangereuse rengaine. De tout temps, la France s’est construite en accueillant des immigrés. Lieu de passage et de brassage, la France a toujours tiré profit de l’arrivée de migrants. L’intégration des Polonais, des Italiens avant la Seconde guerre mondiale n’avait pas été simple et avait donné lieu à des pogroms. Aujourd’hui, il ne faut pas nier l’existence de problèmes qui concernent moins de 5 % de la population d’origine étrangère. En outre, pouvons-nous considérer que nous avons fait le nécessaire pour faciliter l’intégration des populations immigrées depuis trente ans. A qualification identique, il faut mieux s’appeler Jean Martin que Faycal Mohamed pour trouver un travail. De même, il faut mieux habiter dans le 5ème arrondissent qu’à Stains en Seine-Saint-Denis. L’ascension sociale des jeunes maghrébins est lente non pas en raison de leur niveau d’éducation mais du fait de nos préjugés. Nous avons construit des cités ghettos qui sont bien souvent les bidonvilles d’hier. Tout en niant le communautarisme, nous avons poussé des jeunes à épouser des thèses extrémistes. Au lieu de voir le potentiel économique de cette jeunesse, nous nous sommes repliés en tentant d’ignorer que des enfants issus de l’immigration avaient besoin d’un suivi éducatif particulier. Ce que la 3ème République a fait pour former les enfants de paysans et des ouvriers modestes, nous l’avons refusé aux enfants dont les parents voire les grands-parents n’étaient pas nés en France.

 

Nous nous sommes construits plein de murs plus ou moins virtuels afin de nous protéger, afin de ne pas regarder le monde tel qu’il est. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le droit du travail. Il est construit au profit de ceux qui ont un contrat à durée déterminée, pour ceux qui sont en place. Malheur aux vaincus, à ceux qui sont descendus du train ou à ceux qui n’y sont pas encore montés. Aujourd’hui si plus de 80 % des salariés en poste bénéficient d’un CDI ; en revanche, seuls 20 % des demandeurs d’emploi retrouvent un emploi en CDI.

 

Notre vision économique est malthusienne. Nous considérons que les rendements ont vocation à se réduire avec le fil du temps, qu’il n’est pas possible de créer des richesses. C’est pourquoi le thème de la guerre économique a toujours été à la mode dans notre pays. La guerre est déjà interne, les salariés contre les employeurs ; elle est aussi externe. Nous sommes en guerre avec les Etats-Unis, la Chine, les Allemands…

 

L’économie serait donc la poursuite de la guerre classique par d’autres moyens pour plagier Clausewitz. En lieu et place des lignes de front, il y a les faillites, les licenciements, le chômage, la précarité et la pauvreté. Le salarié est le soldat des temps modernes.

 

Cette perception de la vie économique n’est pas sans lien avec la prégnance de la lutte de classes qui continue à imprégner nos relations sociales. Le salariat est considéré comme une forme d’exploitation et non pas comme une association en vue de produire des biens et des services. Notre individualisme légendaire et le difficile avènement du syndicalisme comme cela a été mentionné précédemment contribue à ce mode de fonctionnement non coopératif. L’employeur est un exploiteur qui ne souhaite qu’une seule chose, payer le moins possible ses salariés. Ces derniers n’ont comme objectifs de faire le moins de cadeaux possibles à leurs patrons. Cette vision simpliste ne correspond pas à la réalité mais elle trotte dans nos têtes. Elle est surtout datée et stérile.

 

L’opposition capital / travail est stérile et assez incompréhensible. Il y a une association évidente entre les deux. En outre, la notion de capital a profondément évolué depuis deux cents ans.

 

En France, nous pensons que les patrons sont des nantis qui s’enrichissent du travail de leurs salariés. Le patronat a certainement une part de responsabilité dans cette antienne.

 

 

Initialement, le salarié est bien dans un rapport de subordination. Il loue son travail essentiellement physique à un employeur. En contrepartie d’un revenu assuré, il est à disposition de son patron durant une période déterminée. Il n’est pas libre de son temps et de ses gestes. L’entreprise s’inscrit alors dans le prolongement de l’école et de l’armée. L’organisation est, surtout dans les grandes unités, très militaire, les chefs d’ateliers, les contremaîtres remplaçant les caporaux et les adjudants. Ce capitalisme n’est plus guère de mise en Occident. En effet, en contrepartie du principe de subordination, des droits ont été consentis aux salariés, la protection sociale, la réglementation sur le temps de travail… Par ailleurs, le salarié est de moins en moins une bête de somme. A l’exception du travail posté, le salarié peut de plus en plus organiser son temps dans son entreprise. Les frontières entre travail salarié et travail indépendant se sont réduites avec le développement du travail intellectuel. L’entreprise est de plus en plus un ensemble de personnes mettant en commun leurs facultés. Les notions d’employeur et de patronat ont également profondément évolué. Les salariés sont employés et dirigés par d’autres salariés et non par les propriétaires de l’entreprise. Le management est devenu un métier exercé par des professionnels. A l’exception des rares entreprises restées familiales, les conseils d’administration sont composés de représentants des actionnaires qui peuvent être des fonds de pension, des fonds souverains, des banques ou des compagnies d’assurances. Derrière ces fonds, ces banques, ces compagnies d’assurances qui y-a-t-il ? Il y a les fonds des pays pétroliers, les fonds de pension qui servent des retraites aux Américains aux Anglais ou aux Néerlandais. Mais il y a aussi nous à travers par exemple les contrats d’assurance-vie.

 

Sans nul doute que notre droit du travail n’a pas pris en compte l’évolution du capitalisme. Il reste très marqué par l’esprit de 1944 et de la lutte contre les 200 familles qui étaient censés diriger la Banque de France et donc l’économie française.

 

Le patronat, par conservatisme, n’a certes pas favorisé l’émergence de nouveaux rapports sociaux. Il est indéniable que la bonne marche d’une entreprise nécessite une convergence de vue entre les représentants du capital et les salariés. Nous devons passer du lien de subordination à celui d’association. Il ne peut pas y avoir un mur de Berlin entre le capital et le travail. Le développement de l’épargne salariale avec l’intéressement et la participation constitue un élément positif mais il ne saurait réellement permettre l’avènement d’une réelle association. Les gouvernements auraient tout intérêt à s’inspirer du modèle allemand de cogestion. Les salariés, à travers des représentants librement choisis, doivent au sein du Conseil d’administration voire au sein des comités de direction participer à l’élaboration des décisions stratégiques de l’entreprise. Vous pouvez objecter que les syndicats français ne sont pas assez responsables pour cogérer les entreprises. C’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf. A défaut de pouvoir influer sur la vie des entreprises, les syndicats se cantonnent à une opposition stérile. Dans le cadre de l’épargne salariale, les partenaires sociaux gèrent des fonds communs de placement d’entreprise. Or, ils le font, en règle générale, avec un grand professionnalisme. En outre, l’introduction d’une cogestion à la Française pourrait être l’occasion de créer de nouvelles structures de représentation indépendantes des syndicats existants. Pourquoi ne pas créer l’Union des Salariés Indépendants, l’USI… ?

 

La guerre économique, c’est la guerre que doit mener la France face aux adversaires étrangers. Les Etats-Unis, l’Allemagne, la Chine…voudraient abattre l’économie « France ». Cette approche est logique car nous ne percevons pas l’économie de marché comme une somme de contrats gagnant / gagnant mais comme une compétition internationale où tous les coups seraient permis. Certes, je ne suis pas naïf. Toute entreprise a intérêt à réduire le nombre de ses concurrents afin d’améliorer ses marges. C’est naturel même si sur longue période, c’est anti-économique car une entreprise sans concurrence a tendance à se reposer sur ses lauriers et à être en situation de vulnérabilité en cas d’évolution du marché. Par ailleurs, il est  assez logique d’être chauvin et de vouloir favoriser les activités de son pays. Dans notre vie quotidienne, nous entretenons des relations de confiance avec certains de nos voisins même si nous ne les trouvons pas exempts de défauts. Nous avons des aprioris. Les technologies modernes de communication ont tout à la fois accru nos champs de vision mais aussi favorisé le chauvinisme. Nous sommes conscients de la richesse extérieure tout en souhaitant être rassurés. La guerre économique est une hérésie. Les fameuses multinationales n’ont pas intérêt à détruire leurs marchés. Coca Cola, pour vendre ses produits, a tout intérêt que le plus grand nombre d’habitants soient en capacité de les acheter.

 

 

 

 

Quand nous achetons un bien ou un service, nous contractons avec le vendeur et de fait avec l’ensemble de la chaine économique qui est à l’origine du bien et du service. L’achat est conditionné par une utilité psychologique ou réelle du bien ou du service concerné. Nous considérons que l’argent ainsi dépensé nous procure une satisfaction ou une utilité. Le vendeur y trouver son intérêt tant que le prix de vente est supérieur à ses coûts.

 

Pour fonctionner, les échanges commerciaux supposent un niveau de confiance entre les acteurs et vis-à-vis de la monnaie qui joue le rôle de l’étalon. Il faut donc un système de prix clair, transparent et décentralisé. L’URSS est morte par son incapacité à contrôler et à organisée des milliards d’opérations économiques. La force de l’économie de marché est permettre une régulation permanente des échanges ce qui ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir des dysfonctionnements comme nous l’avons constaté avec la crise financière de 2008.

 

 

La théorie des avantages comparatifs

 

En économie de marché, nous somme amener à réaliser en permanence et de manière libre des échanges avec comme objectif d’être plus efficace. Nous ne pouvons pas tout faire seul faute de temps, faute de compétences et de moyens.

 

De ce fait, nous sommes amenés à nous spécialiser. Contrairement à une idée reçue, et heureusement, il ne nous est pas demandé d’être le meilleur des meilleurs. Nous nous spécialisons dans les domaines où nous sommes les moins mauvais.

 

En effet, nul ne peut prétendre être bon dans tous les domaines. Il est difficile d’être excellent en mathématiques, en littérature, en physique, en sport… En outre, du fait de la contrainte du temps, il est indispensable de se spécialiser. Ce qui est vrai au niveau des individus, l’est au niveau des Etats. Supposons que les Allemands soient meilleurs que nous dans tous les domaines, ils n’auraient rien à nous acheter. Or, tel ne serait pas le cas car ils ont intérêt à consacrer leur énergie à assembler et à vendre les produits pour lesquels ils ont les meilleurs marges, par exemple les voitures haut de gamme et à nous acheter des pneumatiques ou des produits de luxe.

 

Les Allemands comprennent parfaitement la règle dite des avantages comparatifs. S’ils sont des grands exportateurs devant l’éternel, ils sont aussi des importateurs. Ils achètent près de deux fois plus de produits à l’étranger que les Français. La différence, c’est qu’ils importent des biens intermédiaires qu’ils assemblent dans leur usine quand nous achetons des produits finis. Les Allemands ont opté pour la mondialisation de la production quand nous avons choisi malgré nous la consommation mondialisée. Les entreprises allemandes importent des pièces détachées d’Europe de l’Est ou d’Asie à bas prix ce qui leur permet de réduire leurs coûts et de compenser leurs charges salariales qui sont aussi importantes que les nôtres.

 

Le Made in France est une formule usée qui a l’atout d’être simple. Les avions Airbus sont composés de pièces provenant d’un très grand nombre de pays tout comme les Boeing. Ce qui compte, c’est la conception et la vente. Dans une chaussure ou dans un IPhone, ce qui coûte le plus, c’est la création et la commercialisation avec tout ce qui tourne autour. En France, nous feignons d’ignorer que nous évoluons dans une société de services, de productions intellectuelles et de symboles. Ce refus d’accepter ce changement est d’autant plus étonnant que nous sommes bons dans les domaines de la mode, du luxe où par nature, c’est la conception qui compte.

 

Le combat à mener est celui de maintenir et de développer les centres de recherche, de création. De toute façon, la production industrielle sera l’apanage des robots ou des imprimantes 3D. A ce titre, il est possible que les centres de production reviennent en Europe ou aux Etats-Unis mais il y aura peu de créations d’emplois.

 

Pourquoi ne pas être chauvins et consommer français ? Les Américains et les Allemands n’hésitent pas à crier haut et fort leur patriotisme économique afin de défendre des emplois. C’est certain mais nous ne sommes plus dans un débat économique mais dans un débat social et national. Consommer français est un slogan d’ordre national qui a pour objectif de renforcer la communauté. Il faut souligner que l’Allemagne comme les Etats-Unis sont de gros importateurs. Nul ne souhaite, je l’espère, imiter la Corée du Nord au nom du Made in France ou Made in Germany.

 

Les 35 heures et la retraite à 60 ans, toujours la même vision du gâteau

 

Depuis 1983, le taux de chômage n’est jamais redescendu au-dessous de 7 %. La société française est rongée par le chômage. Tous les gouvernements ont espéré régler le problème à coup de dispositifs plus ou moins administrés. Entre les allègements de charges aux contrats d’avenir en passant par les 35 heures ou la retraite à 60 ans, nous avons tout ou presque essayé pour plagier l’ancien Président de la République, François Mitterrand. C’est dans ce domaine où nous jugeons avec le plus de dureté les promesses non tenues des politiques. La fameuse affaire de l’inversion de la courbe du chômage de François Hollande en est la meilleure preuve. Cet engagement était en soi puéril. Elle appartenait au domaine de l’illusion dans tous les sens du terme. Comment le Président de la République a-t-il pu s’engager sur la décrue du chômage ? En effet, tout Président qu’il est ne maîtrise pas les créations d’emploi ou la croissance. Il s’est pris pour Dieu ou pour le maître de l’emploi. L’homme qui ne croyait pas aux équations quand il était professeur à Sciences Po, a été convaincu par des économistes que la reprise était à nos portes en 2013.

 

Il faut reconnaître qu’en la matière, il n’est pas le premier à promettre la lune et à se tromper. Ainsi, en 1967, Georges Pompidou mettait en garde : « si un jour on atteint les 500.000 chômeurs en France, ça sera la révolution ». Cette barre fut atteinte en 1973. C’est avec le premier choc pétrolier que le chômage devient une affaire d’Etat. Ainsi, le Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing déclare, « le gouvernement fera le nécessaire, à temps, pour vous protéger du chômage. Il en a la volonté et il en a les moyens ». François Mitterrand fit campagne en 1981 sur le thème « la France ne comptera pas deux millions de chômeurs ». Une fois ce nombre atteint, le Premier Ministre de l’époque, Pierre Mauroy indiqua « qu’il faudra de 18 mois à 2 ans pour inverser la tendance et ensuite réduire le chômage ». En 1992, le Premier Ministre, Pierre Bérégovoy indiqua, à son tour, « tout est fait et tout sera fait pour que le cap des 3 millions d’emplois ne soit pas atteint. » Le cap fut dépassé en 1993. C’est à ce moment qu’à la stupéfaction générale, François Mitterrand lâcha  « dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé ». Cet aveu de faiblesse fut perçu comme un renoncement dû à l’âge, à la maladie. Le nouveau Premier Ministre de cohabitation, en 1993, Edouard Balladur, répliqua de manière nette, « c’est à une mobilisation nationale que le gouvernement appelle pour enrayer la progression du chômage, qui n’est pas inéluctable ». Avec la reprise de la croissance de 1998 jusqu’en 2003, la France a cru s’être débarrassé du problème du chômage. En 1999, il repasse sous la barre des 3 millions et, à juste titre, Lionel Jospin peut officiellement se déclarer « heureux » Le nombre de demandeurs d’emploi a atteint un point à 2,358 millions au mois d’avril 2001. Lionel Jospin ne tira aucun bénéfice sur un point de vue électoral de ce reflux.

 

Avec quelques fluctuations, le chômage continua sa décrue. Au moment de l’élection présidentielle de 2007, la France comptait 2,1 millions de demandeurs d’emploi. Le candidat, Nicolas Sarkozy put ainsi déclarer « je veux m’engager, par exemple, sur le plein emploi : 5% de chômeurs à la fin de mon quinquennat ! Et si ce n’est pas le cas ? Je le dis aux Français : c’est un échec, j’ai échoué et c’est aux Français d’en tirer les conséquences ».

 

Le pari put apparaître, dans un premier temps gagné. En février 2008, le chômage repassa, en effet, sous la barre des deux millions. La victoire fut de courte durée. Dès le mois de juin, avec les prémices de la crise, il franchit à nouveau cette barre. Le seuil des 3 millions de demandeurs d’emploi fut atteint au mois d’août 2012 n’empêchant par François Hollande de prononcer sa fameuse phrase « nous devons inverser la courbe du chômage d’ici un an ».

 

 

L’économie, c’est donc la spécialisation mais c’est aussi un cocktail assez simple constitué de travail, de capital et de progrès technique.

Ne me parler plus de déséquilibres économiques !

 

En économie, contrairement à une croyance bien répandue, le déséquilibre n’existe pas. Parler d’un déséquilibre commercial, d’un déséquilibre budgétaire est un raccourci sémantique car tout en économie est en équilibre.

Un déficit commercial donne lieu à un transfert financier qui se traduit dans la balance des paiements qui est toujours équilibrée comme les comptes des entreprises. La contrepartie d’une dette est une créance. S’il y a endettement, c’est qu’il y a prêt.

 

Le maintien d’un fort taux de chômage constitue pour une très grande majorité d’entre nous la preuve que notre système économique est en déséquilibre. Dans les faits, et de manière un peu clinique, les économistes parlent d’équilibre de sous-emploi. L’offre de travail ne rencontre pas de demande faute de rentabilité, faute de gains de productivité permettant de générer une richesse permettant d’augmenter le nombre d’emplois. Keynes a développé sa théorie pour passer d’un équilibre de sous-emploi à un équilibre de plein emploi en jouant sur la demande finale. Aujourd’hui, une certaine lecture du keynésianisme ne modifie plus les équilibres d’emplois mais au contraire constitue un frein pour le retour de la croissance.

 

Evidemment, un équilibre peut être plus ou moins stable, plus ou moins précaire. Un équilibre instable et précaire a vocation à être remplacé par un autre équilibre. Le développement des flux financiers, contrepartie des déficits commerciaux et publics, a favorisé l’instabilité économique. Si, pour certains, ils semblent que la finance gouverne le monde, ce qui est très exagéré, c’est que les Etats ont donné de nombreuses clefs à la finance.

 

En économie, ce qui est certain, c’est qu’un équilibre n’est jamais définitif. Il est voué à être remis en cause même si la tentation de ceux qui en sont bénéficiaires est de le pérenniser. Un équilibre stable est sujet à caution. Il est souvent synonyme d’absence de concurrence, de situation de monopoles, d’oligopoles. Un tel équilibre a pour conséquences de pénaliser un ou plusieurs acteurs économiques, bien souvent le consommateur. Il faut donc se méfier des équilibres.

 

Un équilibre économique ne signifie pas la stabilité. Il peut y avoir des équilibres dynamiques avec à la clef de la croissance et des équilibres de stagnation. Les Trente Glorieuses sont souvent citées comme une période phare du fait de l’absence de récession pendant près de 30 ans. Elles se sont caractérisées par une forte croissance et par d’importants gains de pouvoirs d’achats. Elles se sont achevées dans la stagflation, mélange d’inflation et de croissance faible du fait de l’incapacité des gains de productivité d’absorber l’augmentation des prix provoquée par l’évolution des salaires et du cours des produits énergétiques.

 

C’est la recherche d’un nouvel équilibre qui est générateur de crises et de tensions. Cette recherche peut se faire par le haut, par de la croissance ou par le bas, par un ajustement plus ou moins progressif vers le bas. La Grèce se situait sur un équilibre impossible du fait de l’existence d’un déficit commercial qui atteignait 10 % du PIB s’ajoutant à un déficit public chronique et à une croissance très faible. A défaut de jouer sur un accroissement de l’offre, le retour à un équilibre plus stable passe par une compression de la demande intérieure.

 

Pourquoi les cycles économiques sont de plus en plus courts et précaires ?

Avec un plus grand nombre d’acteurs économiques, avec l’accélération des flux commerciaux et financiers, les équilibres ont tendance à devenir de plus précaires d’autant plus qu’ils reposent sur des fondements fragiles. La succession de crises depuis le premier choc pétrolier est la traduction de cet empilement d’équilibres instables, 1973, premier choc pétrolier, 1980, second choc pétrolier, récession de 1993 en relation avec l’augmentation des taux d’intérêt, 1997 crise asiatique, 2000, éclatement de la bulle Internet, 2009, la Grande Récession.

 

 

Pour lutter contre la dérive inflationniste des années 70, les Etats se sont convertis plus ou moins facilement au monétarisme avec la fixation de taux de progression de la masse monétaire. Cette politique a permis d’endiguer l’inflation mais en Europe, tout particulièrement, le laxisme budgétaire a remplacé le laxisme monétaire. Aux Etats-Unis, des présidences de Ronald Reagan aux présidences de Bill Clinton, la croissance générée par les nouvelles technologies et une forte tradition anti-étatiste a freiné la tentation budgétaire au prix, il est vrai, d’une montée des inégalités sociales. Le monétarisme américain n’a jamais été total du fait de la persistance d’un important déficit commercial qui a joué le rôle de soupape. Un déficit commercial, il faut le rappeler, constitue une avance fournie par les entreprises exportatrices. Le fait que le dollar soit la monnaie des échanges internationaux rend cette créance facile à financer.

 

L’Europe a défaut de trouver des relais par l’innovation de croissance a opté pour le déficit budgétaire d’autant plus que la fin de l’URSS et surtout la réunification ont provoqué une hausse des taux d’intérêt.

 

L’économie des pays occidentaux évolue, depuis plus de 10 ans, dans le cadre de plusieurs équilibres instables qui sont devenus intenables voire explosifs. Les faibles taux d’intérêt sont tout à la fois les causes et les conséquences de la rupture de ces équilibres fragiles. Causes car ils favorisent la multiplication des bulles spéculatives, conséquences car l’économie ne peut se passer de taux d’intérêt faibles pour éviter la stagnation ou la récession.

 

La situation est rendue assez immaitrisable par la juxtaposition de plusieurs crises interdépendantes. Nous sommes confrontées tout à la fois à une crise bancaire, une crise des finances publiques et une crise de l’offre. Les pays dits avancés sont confrontés à une baisse de leurs gains de productivité et à un excès de l’offre de travail.

 

L’existence de déficits commerciaux et de déficits budgétaires structurels, l’affaiblissement des gains de productivité avec une non maîtrise des coûts constituent autant d’éléments perturbateurs. Il faut, par ailleurs, y ajouter deux facteurs également clefs pour appréhender la complexité de la situation économique : le vieillissement de la population et la dépendance énergétique.

 

L’accumulation de crises et leur succession rapide témoigne tout à la fois de la fin d’un paradigme qui a prévalu durant plus de cinquante ans, après la Seconde Guerre Mondiale et aussi d’une accélération sans précédent de la circulation des données. Avec la numérisation et les technologies de ma communication, nous pouvoir avoir accès à un nombre incalculable d’information en temps réel ou presque. Cette inflation des données est une source évidente de progrès mais n’est pas sans joué un rôle dans la diffusion des crises. Jusqu’à il y a une quarantaine d’années, l’information était rare et coûteuse ; aujourd’hui, elle est abondante et quasi-gratuite. Ce qui crée de la valeur, actuellement, c’est l’analyse. Or, il y a certainement un déficit en la matière tant par excès d’information que par sous-rémunération. L’avenir dépend de la capacité des êtres humains à sérier les données, à les analyser et à en tirer les conséquences sans pour autant en être esclaves.

 

La multiplication des épisodes récessifs s’explique également par notre incapacité à régler la question énergétique depuis 1973, année du premier choc pétrolier. Dès que les prix de l’énergie s’envolent, la croissance s’arrête. Ce fut le cas en 1973, en 1980, en 1997, en 2000 mais surtout en 2009 et 2011. Les périodes de forte croissance sont liées à une baisse sensible du cours du pétrole comme en 1986 avec le contre-choc pétrolier.

Nous avons acheté de la croissance à crédit

 

 

Depuis plus de trop nombreuses années, nous achetons notre croissance à crédit. Cet emprunt de croissance a pris deux formes, l’endettement qu’il soit public ou privé et les importations en provenance des pays à bas coûts. Dans les faits, comme il l’a été mentionné précédemment, endettement et déficit commercial sont de même nature.

 

Face au ralentissement de la croissance, les pays occidentaux ont, à partir des années 70, eu recours au déficit public. Ce recours s’inspirait des théories keynésiennes en vertu desquelles il faut, en période de ralentissement économique, laisser le déficit s’accroître afin d’atténuer les effets récessifs. Il s’agit des fameux stabilisateurs économiques évoqués fréquemment par les économistes. Par ailleurs, toujours au nom de cette théorie, le retour à un équilibre de plein emploi n’est pas en soi naturel en économie de marché. Afin de garantir la reprise économique, une augmentation des dépenses publiques peut être nécessaire. Chez Keynes, l’augmentation des dépenses publiques ne pouvait être que temporaire afin justement de relever le taux de croissance et d’obtenir un équilibre de plein emploi. Au nom du fameux multiplicateur keynésien, le retour de la croissance devait permettre à l’Etat de rembourser ses dettes. Un surcroit de dépenses de 100 génère au nom du multiplicateur une croissance et des recettes supérieures à l’image de l’effet de levier des crédits bancaires. Un prêt permet à une entreprise de s’équiper. Cet investissement permet grâce aux recettes qu’il génère de rembourser la banque en payant les intérêts (permettant la réalisation d’un nouveau prêt) et de faire l’entreprise.

 

 

Les stabilisateurs économiques n’ont pas également la vocation à être permanents. Le problème est de savoir quand commence et se termine une crise. Il faut se rappeler qu’en vertu de la théorie keynésienne, en période de croissance, les Etats sont censés constituer des réserves budgétaires afin d’être utilisées en période de crise.

 

Stabilisateurs économiques et relance keynésienne sont devenus automatiques et permanents en particulier en Europe. Comme le dopage, leurs effets s’atténuent à l’usage. Il est très difficile de débrancher le malade de peur que son état de santé ne se dégrade.

 

La France a ainsi, depuis 1974, été incapable de présenter un exercice budgétaire en excédent. Plus grave, de crise en crise, le montant du déficit se creuse pour atteindre en 2009, plus de 9 % du PIB.

 

L’automatisme keynésien est devenu la règle avec, à la clef, une efficacité décroissante. La relance keynésienne était performante dans une économie simple, faiblement ouverte sur l’extérieure et à condition qu’elle soit forte et limitée dans le temps. Dans une économie ouverte, complexe, avec un grand nombre de secteurs d’activités, la relance keynésienne a vu ses effets se diluer. En effet, l’augmentation des dépenses publiques bénéficiera à de nombreux acteurs dont certains sont, par définition, établis au-delà des frontières du pays. Il en résulte que la relance aura un impact limité d’autant plus si elle est faible et que le pays est en déficit commercial. La relance profitera alors aux entreprises qui exportent vers le pays qui en est à l’origine. Il en fut ainsi en 1981. L’augmentation des dépenses publiques de 25 % occasionna une augmentation du déficit commercial de XXXXX %.

 

Les politiques pseudo-keynésiennes sont devenues inopérantes en raison de leur effet clientéliste. Les allocations et les subventions attribuées en période de récession ne sont pas supprimées au moment du rétablissement économique car elles ont trouvé une clientèle prête à en défendre le bienfondé. Keynes préférait les dépenses d’investissement qui ont un effet multiplicateur plus élevé et qui sont plus faciles à annuler que les dépenses de fonctionnement. Ces vingt dernières années, l’Etat a comprimé les premières au profit des secondes.

 

Le déficit budgétaire qui atteint jusqu’à près de 10 % du PIB représente une avance sur recettes à venir. Financé essentiellement par des non-résidents (à hauteur de XXXX en 2011 et pour le reste par des épargnants français, ce déficit constitue bien un achat de croissance à venir.

 

En soi, le déficit budgétaire n’est pas inutile. Il peut, certes de manière transitoire, atténuer l’effet d’un choc conjoncturel. S’il génère de la croissance permettant son remboursement dans un délai raisonnable, il peut se justifier. Il est dangereux quand il devient récurrent et qu’il n’est pas source de croissance. Logiquement, le déficit occasionné par des dépenses d’investissement est à privilégier car elles sont susceptibles d’être porteuses de richesses ultérieures. C’est au nom de ce principe que les collectivités territoriales françaises, les communes, les groupements de communes, les départements et les régions, ne peuvent recourir à l’emprunt que pour financer des équipements.

 

La France, l’Italie, la Belgique et bien évidemment la Grèce ont opté pour l’endettement public depuis de très nombreuses années. D’autres pays, pour assurer leur croissance ont choisi, plus ou moins explicitement, l’endettement des ménages. Les Etats-Unis et l’Espagne en sont les parfaits exemples.

 

Face à la stagnation des salaires, l’accès au logement a nécessité le recours croisant au crédit aux Etats-Unis. Le remboursement des prêts consentis à des taux élevés à des citoyens modestes n’était rendu possible que par les plus-values générées par la vente des logements. Il en était de même en Espagne avec la création à la clef de bulles immobilières. Afin de diluer le risque et d’accroître leurs possibilités de prêts, les établissements prêteurs ont titrisé les créances et les ont revendu à d’autres établissements financiers. Ce processus supposait le maintien de faibles taux d’intérêt permettant aux établissements prêteurs de se financer à faibles coûts et un marché immobilier en progression permanente avec une augmentation des prix.

 

Le relèvement des taux, la détérioration de la situation de l’emploi et la fin des plus-values immobilières ont généré la crise des subprimes. Les ménages ont été incapables de faire face à leurs échéances fragilisant l’ensemble de la place financière.

 

Le gonflement du crédit bancaire a été rendu possible par les faibles taux d’intérêt.

 

Comme pour les collectivités publiques, l’endettement des ménages n’est pas en soi contreproductif. Certes, l’affectation d’une part croissante de l’épargne sous forme de remboursement d’emprunt n’est certainement pas optimale. En effet, l’immobilier génère de faibles gains de productivité et n’est pas une source de forte croissance. Le patrimoine immobilier a un faible rendement et est moins productif qu’un patrimoine placé en actions. L’Italie, l’Espagne ou la France sont des pays ayant une composante immobilière. En revanche, l’Allemagne a échappé à une augmentation rapide des prix de l’immobilier. Il apparaît clairement que la croissance du PIB est plus faible dans les pays connaissant une vive progression de l’immobilier que dans ceux où elle est plus maîtrisée.

 

Tant pour des raisons sociales qu’économiques, la hausse rapide des prix de l’immobilier n’est pas saine. Comme pour les actions au moment de la bulle Internet ou en 2005/2007, les cours de l’immobilier sont décolérés de la croissance réelle. Il y a mobilisation inutile de capital qui pourrait être plus utile ailleurs.

 

L’endettement privé peut prendre également la forme du crédit à la consommation qui s’est amplement développée depuis les années 80. Contrairement à une idée reçue, les ménages français se sont montrés plus prudents que leurs homologues espagnols ou anglais. (chiffres)

 

Le crédit à la consommation constitue réellement une avance sur salaire. Il n’est créateur de richesse que par la chaine économique et financière qu’il génère. Les emprunteurs permettent de financer une activité et de transformer de l’épargne en consommation. Il est bassement keynésien. Son effet multiplicateur est a priori faible mais son arrêt freinerait brutalement l’économie. Il s’agit d’une dangereuse facilité offerte à des consommateurs prêts à dépenser plus pour disposer plus vite d’un bien ou d’un service.

 

Toutes ces formes de crédits, publics ou privés, par leur expansion, ont nourri la croissance de ces dernières années. Ils ont compensé la faible progression de la masse salariale provoquée par la stabilisation des salaires et par le nombre réduit de créations d’emplois.

 

Le recours aux importations en provenance des pays à bas coûts a également généré de la croissance. Le gain de prix lié à des importations à coût de plus en plus faible accroît le pouvoir d’achat des consommateurs ou les marges des distributeurs. Evidemment, pour bénéficier pleinement du gain, il faut qu’il y ait parallèlement une réorientation du système productif du pays importateur. En effet, les importations peuvent tout à la fois détruire des emplois qui doivent être remplacés et provoqués un déficit commercial qui se solde par un transfert financier au profit des pays exportateurs.

 

La France comme l’Espagne, l’Italie ou le Grèce a bénéficié de la diminution des prix des biens importés mais n’a pas réussi à compenser la destruction d’emploi par le renouvellement de son offre productive. Elle a connu des suppressions nettes d’emplois et une détérioration de sa balance commerciale à la différence d’Allemagne qui dispose de la même monnaie et dont les coûts sont comparables.

 

Il n’en demeure pas moins que ces importations ont favorisé la croissance tout comme le déficit commercial qui n’est qu’une somme de dettes contractées auprès d’entreprises étrangères. Il s’agit d’une avance faite aux consommateurs. Le règlement à défaut d’être de même nature, c’est-à-dire des exportations, prend la forme d’un transfert financier qui peut être source d’une véritable dette financière.

 

Un déficit commercial marque une prime donnée à la consommation sur la production qui peut être compensée par des revenus financiers liés à des placements effectués à l’étranger.. La compensation peut prendre la forme de transfert de capital, actions ou obligations. Quand un Etat, un pays émergent par exemple, acquiert de la dette publique française ou américaine, il contribue indirectement au financement du déficit commercial. A travers ce dispositif, un recyclage des excédents commerciaux est ainsi assuré.

 

Le déficit commercial récurrent correspond à une économie en surrégime qui est condamnée à s’appauvrir sauf à jouer sur la rentabilité de ses placements à l’étranger. Ainsi, les Etats-Unis bénéficient d’importantes rentrées liées à leurs investissements en dehors de leurs frontières. Ils gagnent plus d’argent sur ces investissements que les pays émergents sur les placements effectués aux Etats-Unis. Ces revenus financiers compensent en partie le déficit commercial.

 

 

L’économie mondiale de la première décennie du 21ème siècle a connu une forte croissance alimentée par des taux d’intérêt faibles et par une spécialisation au niveau de la production industrielle. Elle s’est caractérisée par l’intensification des flux financiers. La multiplication des déficits et des excédents commerciaux a généré des transferts croissants d’actifs financiers. Par ailleurs, la possibilité d’obtenir de l’argent à bas prix a renforcé le processus de financiarisation de l’économie, processus que les Etats ont encouragé dès le milieu des années quatre-vingt.

 

Les pays émergents sont devenus en quelques années les ateliers de l’économie mondiale au point de concentrer plus de 50 % de la production industrielle mondiale. Ils ont avec les pays exportateurs de pétrole, de gaz ou de matières premières engrangé des excédents commerciaux importants. Du fait de la faiblesse de leur marché intérieure et de l’absence de garanties juridique et de rentabilité des investissements dans ces pays, les détenteurs d’actifs ont préféré les recycler au sein d’Etats jugés sûrs, c’est-à-dire essentiellement les pays dits avancés, les pays d’Europe, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie… Les Etats ont également décidé de se constituer, à partir de ces excédents, des réserves de change, afin de faire face à une crise de change, c’est-à-dire pour faire face à d’éventuelles fluctuations de leur monnaie qui pourraient générer une crise. Les pays asiatiques ont été fortement marqués qui les a touchée en 1997 et qui les a entrainé dans une récession. Depuis, ils ont constitué d’importantes réserves. Or, une réserve pour être utile ne doit pas être affectée par des aléas monétaires ou politiques. De ce fait, jusqu’à maintenant, les titres publics des Etats occidentaux et en premier ceux des Etats-Unis ont été privilégié. Il faut souligner que plus des deux tiers des réserves de change sont la possession des pays émergents et qu’elles ont placés en dollars. Les détenteurs asiatiques, africains ou d’Amérique latine de recettes d’exportation préféraient la sécurité au rendement. Ils finançaient ainsi les déficits publics des Etats qui importaient.

Mais le recyclage des excédents commerciaux ne s’arrêtent pas à cette étape. En effet, les pays occidentaux, par leurs entreprises, investissent dans les pays émergents justement pour obtenir des gains sur les importations à bas coûts. Les transferts financiers en provenance des pays de l’OCDE vers les pays émergents se sont accélérés à partir des années 90. Le risque était assumé par les pays occidentaux qui valorisaient leur savoir-faire industriel par le gain financier tiré de ces investissements. Ainsi, une partie des excédents commerciaux revenaient à leurs détenteurs sous forme d’entreprises à capitaux mixtes les associant avec des entreprises occidentales.

 

Ce jeu parfaitement huilé contentait tous les acteurs. Le financement des déficits par les pays émergents permettait de maintenir, voire d’accroître le flux d’exportations de ces derniers et de poursuivre le processus d’investissement. Avec des mécanismes d’effet de levier, ce recyclage explique une grande partie du boom économique du début du siècle avec une croissance de l’économie mondiale qui a aisément dépassé 3 %.

 

La crise de 2008/2009 a modifié la donne. Tant que les débiteurs peuvent rembourser, tant que leur croissance génère une richesse permettant de rembourser la dette, le créancier n’a pas de raison de se méfier. La forte croissance de la dette privée et publique mais surtout l’affaiblissement de la croissance ont été de sources légitimes de craintes. La sécurité que procuraient les pays occidentaux s’évanouissait avec, en outre, un rendement des placements qui s’étiolait. La seule raison de poursuivre le recyclage des excédents, c’est justement la nécessité leur pérennité à défaut de trouver un autre mode de développement. Si vous ne continuez pas à prendre des bons du trésor américain ou des titres publics européens, les Etats-Unis et l’Europe tombent en récession et n’importent plus des produits des pays émergents. Par ricochet, la crise se répand sur l’ensemble de la planète. Les pays émergents sont vulnérables aux variations du commerce international en raison de leur forte dépendance aux exportations et à la faiblesse de leur marché intérieur. Par ailleurs, le caractère récent de leur décollage économique ne leur permet d’avoir un système de protection sociale qui amortit les chocs conjoncturels. Il est admis qu’en-dessous de 8 % de croissance, la Chine entre dans une zone dangereuse. Les autorités chinoises ont besoin d’une forte croissance pour financer les infrastructures et pour réduire la contestation politique ainsi que sociale.

 

Le chantage des pays occidentaux en direction des pays émergents doit être relativisé car les premiers sont dépendants des produits à bas coûts et qu’une crise dans les pays émergents fragiliserait de nombreuses entreprises qui y ont investi ainsi que de nombreux investisseurs qui en tirent avantage. La multiplication des flux financiers croisés a généré une économie qui ressemble au réseau Internet, les interconnexions se multiplient à l’infini.

 

Les pays émergents et les pays pétroliers inquiets de l’évolution économique des pays occidentaux ont depuis la Grande Récession modifié leur politique de recyclage de capitaux. Pour être plus précis, ils avaient, avant la récession de 2009, déjà changé leur politique d’investissement.

 

Il faut distinguer deux types d’Etat, les pays à forte population comme la Chine, le Nigéria, le Brésil des pays pétroliers à faible population. Les premiers comme les seconds peuvent réduire leurs expositions aux risques des dettes souveraines occidentales mais ils peuvent également jouer sur le développement du marché intérieur pour construire une croissance plus auto-alimentée, moins dépendante des deux grands marchés de consommation que sont l’Europe et les Etats-Unis. La réorientation du mode de croissance ne s’effectue pas d’un coup de baguette magique. Produire des jeans, des anoraks, des voitures, des ordinateurs pour l’exportation n’est pas du tout la même chose que de les produire pour le vendre dans le pays d’origine.

 

Le Chinois, le Vietnamien n’a pas le pouvoir d’achat pour acheter les biens qu’il produit. Il ne suffit pas d’augmenter les salaires pour résoudre le problème. En effet, ajuster rapidement le salaire afin que le producteur chinois puisse acheter les biens qu’il produit, les rendrait non rentable. Il faut prendre en compte que sur un ordinateur fabriqué, par exemple, en Chine, la valeur ajoutée chinoise est bien souvent inférieur à 8 %. Plus de 90 % provient des Etats-Unis, du Japon, de Corée ou d’Europe. La suppression de l’avantage comparatif chinois, le fait que les salaires ne sont pas élevés rendrait l’assemblage en Chine sans intérêt du moins pour le moment. La solution passe par une augmentation conjointe de la productivité de l’actif chinois qui est encore faible et de sa rémunération. C’est par cette double opération que le marché intérieur pourra se développer. Tous les acteurs économiques seront gagnants car les échanges commerciaux sont d’autant plus intéressants que les partenaires sont à des stades de développement proches. Ce processus qui exige de l’investissement et de la formation ne peut pas intervenir en une ou deux années. Néanmoins, tous les grands pays émergents mettent en œuvre des politiques de développement de leur marché de consommation en multipliant les infrastructures, en créant des réseaux de transport et en optant pour la recherche et l’innovation.

 

Le choix du développement intérieur modifie, par nature, les flux commerciaux. L’investissement, la formation ou la création d’un système de protection sociale coûtent chers. Ces dépenses captent une partie des excédents commerciaux qui auparavant finançaient les déficits des Etats occidentaux. Ces derniers doivent pour compenser cette perte puiser dans leurs actifs, dans leur patrimoine ou réduire leur niveau de vie.

 

Par ailleurs, les pays émergents ont décidé de réduire leur exposition aux risques issus des dettes souveraines en optant pour les Etats les mieux notés et en diversifiant autant que possible leurs actifs. Ils privilégient en lieu et place des obligations des Etats, les prises de participation au capital des grandes entreprises occidentales, celles là-même qui investissent dans leurs Etats ou celles dont le potentiel de croissance est élevée. Ils sont incités à pratiquer de la sorte par le faible cours des actions des entreprises européennes et américaines. C’est ainsi que le Qatar a, à travers ses fonds souverains, pris de nombreuses participations dans des entreprises françaises comme Lagardère, ….XXXXXX

 

La Banque centrale chinoise est devenue, fin 2011, vendeuse nette de titres du Trésor américains. Elle en achète moins qu’elle n’en revend ou que le montant de bons arrivant à leur terme. Or, en 2012 et 2013, les besoins de financement des Etats-Unis devraient atteindre 30 % du PIB, soit trois fois le montant des besoins allemands.

La crise des dettes souveraines entraîne une renationalisation de l’achat des titres publics. Les investisseurs sont de plus en plus méfiants à l’égard de titres issus des pays étrangers. Ainsi, les Etats sont contraints de se financer auprès des investisseurs nationaux. Cette renationalisation risque de créer un effet d’éviction au détriment des entreprises qui devront trouver d’autres sources de financement au moment même où le crédit bancaire se réduit. D’autre part, les Etats devront accepter une augmentation des taux du fait que l’offre d’épargne prêt à acquérir des titres publics est plus étroite.

 

Ce recours à l’endettement entraîne un transfert d’actifs au profit des pays émergents d’autant plus rapide que notre croissance s’affaiblit. Selon certaines théories, il faudrait y voir un juste retour des choses. En effet, l’occident a été accusé de spolier les richesses de ses anciennes colonies et des pays en voie de développement afin de favoriser la création de richesses sur son sol. Certaines théories extrêmes considèrent que la croissance n’était qu’une illusion et reposait que sur l’exploitation indue des richesses des pays pauvres et des travailleurs. Evidemment, ces théories nient le rôle du progrès technique dans le mécanisme de la croissance. Il n’en demeure pas moins que les pays émergents accaparent des actifs en provenance de l’occident. Les pays dits avancés disposent du fait de l’ancienneté de leur décollage économique d’un patrimoine important qui rend supportable les transferts en cours. Mais, en économie, tout est en mouvement et ce dernier a une tendance à s’accélérer. Il n’est pas certain et loin de là que notre patrimoine nous permette de nous tenir au chaud durant des décennies.

 

 

 

A quel match jouerons-nous en 2017 ?

 

A compléter

 

A l’occasion de chaque élection présidentielle, la même complainte monte au ciel. Jamais plus jamais, nous nous ne ferons avoir par la démagogie, la bassesse des petites phrases et des petites promesses. C’est promis c’est la der des der. La prochaine fois, nous serons sérieux. Mais, à chaque fois, nous avons l’impression de rejouer le même match d’autant plus que les acteurs politiques restent, en France, longtemps en scène.

 

Depuis 1981, la démagogie l’a toujours emporté. Qu’en sera-t-il en 2017 ? Certes, nous savons que la situation économique et budgétaire du pays n’en finit pas de se dégrader, qu’en 2017, la dette publique aura dépassé 100 % du PIB, que le taux de chômage sera élevé et que les retraites ne seront pas financées. Mais, nous, les électeurs, serons-nous capables d’entendre le Président reprendre la formule de Winston Churchill, « je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ».

 

Nous n’en prenons pas le chemin. L’objectif des candidats potentiels de l’UMP et du PS est d’arriver au second tour face à Marine Le Pen. Il devient primordial de mobiliser ses troupes pour être assurer de remporter la bataille du premier tour.

 

Par ailleurs, la lutte au sein de chaque camp, avec l’instauration des primaires, est devenue plus âpre. Jusqu’en 2007, la sélection des candidats à la présidentielle ne donnait pas lieu à une foire d’empoigne. Nul, au sein du parti gaulliste, n’aurait contesté au Général de Gaulle, malgré son âge avancé, de se représenter à l’élection présidentielle de 1965. En 1969, même si les gaullistes traditionnels auraient préféré un autre candidat, Georges Pompidou s’imposa naturellement au sein de son camp. En 1974, l’élection présidentielle anticipée du fait du décès de Georges Pompidou laissa peu de temps aux partis pour s’organiser. Au-delà des jeux de couloirs, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chaban Delmas et François Mitterrand étaient les candidats logiques. Il en fut de même en 1981 et en 1988. En 1995, la surprise fut qu’un même parti, le RPR, avait deux candidats de premier plan pouvant prétendre à la victoire finale, Jacques Chirac et Edouard Balladur. En 2002, malgré la dissolution ratée de 1997, Jacques Chirac, Président sortant, était le candidat légitime de la droite. A gauche, Lionel Jospin, Premier Ministre sortant, était également naturellement le candidat. Avec le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, les législatives ayant été placées après la présidentielle, le jeu politique se complique. Les primaires, maintes fois évoquées notamment à droite au temps de la rivalité RPR / UDF, sont introduites en 2007. Elles aboutissent à la surprise générale à la désignation de Ségolène Royal. A droite, Nicolas Sarkozy, Président de l’UMP, est naturellement proclamé candidat. Malgré de mauvais sondages, en 2012, il est le candidat naturel de l’UMP. Pour la prochaine élection présidentielle, les deux grands partis de gouvernement pourraient désigner leur candidat par l’intermédiaire de primaires qui devraient se dérouler en 2016. Pour obtenir les voix des sympathisants et des militants, les candidats seront amenés à radicaliser leur position avec comme risque, un important décalage entre les promesses et les réalités économiques. François Hollande n’a pas cessé de déplacer le curseur à gauche. Le premier tour de l’élection présidentielle ne fait qu’accentuer ce phénomène du fait de la crainte du gonflement des voix extrémistes.

 

Le jeu politique français aboutit à placer au cœur du débat politique des partis soient marginaux comme les verts soit extrémistes comme le Front de Gauche ou comme le Front National.

 

Le Parti socialiste miné par ses courants se positionne en fonction des verts ou du parti communiste. Il tente d’aspirer, en les retraitant à la marge, les propositions de ces partis. Il recycle pour éviter de perdre des voix. Ainsi, en 1997, à l’initiative de Dominique Strauss-Kahn, le PS a fait sienne la proposition de la réduction du temps de travail initiée par les Verts. L’engagement de fermeture d’une centrale nucléaire pris par François Hollande, en 2012, était une réponse au programme des écologistes. A droite, les positions sur l’immigration, sur la sécurité sont influencées par le Front National. Dans ces conditions, l’écart entre les promesses faites et leur réalisation ne peut que s’accroître avec comme conséquence une perte de crédibilité croissante de la part des électeurs.

 

Le terrain économique n’échappe pas à la règle. Le discours anti-européen élaboré afin de plaire aux électeurs des extrêmes ne sont que des pétitions de principe. En 2012, François Hollande n’avait-il pas affirmé qu’il ne signerait pas le traité budgétaire européen, qu’il demanderait la réouverture d’une négociation européenne ? Après l’élection, il dût admettre que les autres gouvernements européens n’étaient pas disposés à lui faire plaisir.

 

Pour 2017, la tentation populiste risque d’être au rendez-vous. La force du vote contestataire, la faible légitimité de l’actuel Président de la République, le haut niveau du chômage constituent un terreau propice à la démagogie.

 

L’Europe risque de conserver son rôle de bouc émissaire. Elle sera accusée de tous les maux : la rigueur, le chômage, le développement de l’immigration illégale…

 

Le débat risque même de se porter sur l’appartenance à la zone euro et sur le rétablissement du franc. Les thèses protectionnistes pourraient également ressurgir avec force.

 

 

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