Les classes moyennes, la fin d’un mythe ou quand l’american way of life se transforme en highway to hell

12/04/2016, classé dans

 

Les classes moyennes, les enfants des Trente Glorieuses, ont le spleen. A tort ou à raison, elles ont le sentiment de péricliter depuis le début du siècle. Ce mal-être n’est pas spécifique à notre pays. Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni mais aussi en Allemagne, elles se sentent de plus en plus abandonnées des pouvoirs publics. Les classes moyennes, c’est-à-dire le cœur des sociétés qui par leur travail plus que par leur capital, ont pu accéder aux biens de consommation, à la société de loisirs, à la propriété, sont aujourd’hui menacés de déclassement tant en raison des politiques publiques mises en œuvre que par l’évolution structurelle de l’économie.

La classe moyenne est un ensemble hétéroclite constitué de personnes, essentiellement des salariés, et avant tout cadres, vivant en milieu urbain. Les représentants de la classe moyenne doivent leur ascension sociale à l’école et à la croissance.

En France, après la Seconde Guerre Mondiale, à côté des ouvriers et des employés, les cadres sont devenus une véritable force. Ils sont les développeurs, les managers de la mutation économique qui a transformé en profondeur notre pays des années 50 jusqu’aux années 70. Ils disposent au départ de leur vie professionnelle d’un capital modeste. Ils sont rarement propriétaire de leur outil de travail. Ils se distinguent des ouvriers, des employés par leur niveau de qualification et par le potentiel de progression dans la hiérarchie. Jusque dans les années 80, des ouvriers et surtout des employés pouvaient accéder à cette catégorie sociale grâce au jeu des promotions internes et par l’intermédiaire de formations financées par les entreprises. Une grande partie des cadres proviennent du milieu rural. Leurs parents étaient des agriculteurs, des artisans mais aussi ouvriers ou employés. Ils font le pari des études et de la ville. Ils ont acquis au cours des belles années leur résidence principale grâce à l’augmentation régulière de leurs revenus et de l’inflation qui érode le montant des remboursements des emprunts. Ils ont fait le marché de l’automobile. Les DS ou les R16 sont pensées pour les cadres moyens et supérieurs. Dans les années 70, avec l’augmentation du travail féminin, la deuxième voiture devient incontournable. La R5 en est le symbole. Les représentants des classes moyennes profitent de l’augmentation de leurs revenus pour s’offrir des vacances. Le Club Méditerranée est encore accessible. Les plus aisés partent même faire du ski dans des stations toute neuves dans les Alpes ou dans les Pyrénées. L’été, c’est l’appel du Sud, la Côte d’Azur, la Yougoslavie, le Maroc ou la Tunisie… Certains par attachement à la terre ou aux vieilles pierres acquièrent une résidence secondaire à la campagne en Normandie ou en Touraine pour les Parisiens. La France devient ainsi le premier pays pour la possession des résidences secondaires en Europe. Au sein des logements, la chaine Hifi avec ses belles enceintes ainsi que la télévision couleur sont des marqueurs d’identification sociale tout comme le sont l’achat d’un mobilier contemporain.

Les enfants des classes moyennes fréquentent encore les lycées publics. Les meilleurs d’entre eux accèdent aux classes préparatoires aux grandes écoles, gage d’ascension sociale.

Ce tableau certes un peu idéalisé s’est fissuré à partir des années 70 pour craquer de toutes parts dans les années 2000/2010.

Avec la succession de crises, la société s’est de plus en plus segmentée. Les cadres ont abandonné le cœur des agglomérations en optant pour des banlieues résidentielles afin de bénéficier de surfaces plus importantes et pour éviter la cohabitation de plus en plus difficile avec une population aux revenus modestes confrontée à la crise depuis le début des années 70. Le fossé s’est creusé entre les différentes catégories de la population. La désindustrialisation a supprimé des millions d’emplois. Les enfants des ouvriers et des employés n’espèrent plus accéder aux classes moyennes qui de toute façon ne font plus rêvées. La débrouille, les petits boulots, les trafics sont devenus le quotidien des habitants des grands ensembles qui construits en lieu et place des bidonvilles des années 60 sont devenus, pour certains d’entre-eux des zones de non-droit.

Pour faire face à la précarisation d’une part croissante de la société, les pouvoirs publics ont décidé de développer les systèmes d’assistance avec le RSA, la CMU ou la CMUC, les allocations logement. Au nom de la paix sociale et de la bonne conscience, les gouvernements, les collectivités locales ont multiplié les prestations sociales qui aujourd’hui absorbent plus du tiers de la richesse nationale. Le coût de ces dispositifs de solidarité a été essentiellement pris en charge par les classes moyennes peu mobiles à la différence des classes aisées. L’augmentation des prélèvements obligatoires s’est doublée d’un accès aux allocations sous condition de ressources. Les aides logement, les prestations familiales… ne sont plus accessibles à une partie croissante des classes moyennes. De même, le plafonnement du quotient familial les a profondément touchés. Certains pensent même que les remboursements d’assurance-maladie pourraient être fonction des revenus. A ce titre, la généralisation des complémentaires-santé, afin de réduire la facture supportée par les entreprises, a abouti à réduire la liberté de choix. En vertu de contrats dit solidaires, les remboursements des dépassements sont plafonnés. Cela joue à plein pour les frais dentaires ou d’optique. Pour être totalement remboursés, il faut désormais passer par les centres agréés ou se limiter aux prestations basiques. Grâce à l’assurance-maladie et aux complémentaires, les classes moyennes pouvaient accéder à des services de qualité et personnalisés. Désormais, ils doivent rejoindre le gros de la troupe. Les personnes aisées pourront toujours accéder aux meilleurs médecins ou spécialistes car ils pourront en supporter le coût. Au-delà de l’effet prix, cette mesure a un impact psychologique. Ce changement repose, par ailleurs, sur un principe simple : les entreprises n’ont plus la possibilité de discriminer en fonction du statut leurs salariés. Il n’est plus possible de mieux rembourser une cadre qu’un non cadre conséquence, l’alignement, c’est fait par le bas.

Les classes moyennes post baby-boom doivent consacrer une part plus importante  de leurs revenus au logement. En effet, le prix de l’immobilier a fortement augmenté à partir de la fin des années 90, surtout en milieu urbain. L’accession de la propriété a été, en outre, rendue plus complexe par la fin de l’inflation et par la stagnation des salaires. Les classes moyennes surtout quand il s’agit de familles avec enfants éprouvent les pires difficultés à acheter ou à louer au cœur des agglomérations et sont reléguées en périphérie. Les centres des grandes villes sont occupés par la population aisée et par les personnes à revenus modestes qui ont la chance de pouvoir bénéficier d’un logement social. En effet, les élus ont institué des règles incitant fortement les villes à construire des logements sociaux. D’un côté des résidences de luxe, de l’autre des logements sociaux, de ce fait, le parc locatif privé tend à diminuer d’autant plus que la réglementation dissuade les propriétaires à louer leurs biens immobiliers. Or, les cadres sont bien souvent locataires dans le secteur privé. Cette relégation génère un sentiment de frustration. Cette dernière est accrue par l’augmentation des impôts locaux que les classes moyennes supportent sans bénéficier d’allègements ou d’abattements fiscaux. Face à l’accroissement des charges liées à l’habitation, les classes moyennes sont contraintes de revendre leur résidence secondaire ou de se séparer de la résidence familiale. Par ailleurs, cette migration vers la périphérie entraîne des coûts de transports supplémentaires et des pertes de temps importantes dans les embouteillages ou au sein des moyens de transports collectifs.

Si jusque dans les années 80, l’enseignement public était jugé, en moyenne, de meilleure qualité privé, tel n’est plus le cas maintenant. Pour l’enseignement secondaire, surtout  au sein des grandes agglomérations, le passage par des écoles privées est de plus en plus la règle pour accéder à de bonnes formations dans le supérieur. La sélection commence même dès l’école maternelle ou primaire. Certes, certains lycées publics conservent leurs lustres mais ils sont rares et difficile d’accès. La nécessité de passer par le privé a un prix ce qui suppose des arbitrages au sein des familles. Par ailleurs, les enfants de cadres jusque dans les années 80, avec les enfants des classes aisées, composaient la grande majorité des bacheliers. L’augmentation du nombre d’enfants ayant le BAC constitue un indéniable progrès mais qui a eu pour conséquence d’accroître la sélection au sein des grandes écoles. En effet, ces dernières peuvent puiser dans un vivier bien plus large qu’auparavant. Elles recrutent même de plus en plus à l’international. Si les enfants des classes aisées grâce à la bonne maîtrise des langues obtenue par la multiplication des expériences à l’étranger ne sont pas pénalisés par élargissement de la concurrence tel n’est pas le cas pour les enfants des classes moyennes. Il n’est pas rare que désormais les enfants de cadres fassent des études moins glorieuses que celles de leurs parents.

La grande menace qui pèse évidemment sur la classe moyenne, c’est l’emploi. Les crises de 1973, 1980 et 1993 ont avant tout des crises industrielles et qui ont touché le monde ouvrier. La crise de 2008 est bien plus générale. Elle a évidemment frappé les ouvriers, les employés mais les cadres ne sont plus protégés par leur statut, par leur savoir-faire, leurs compétences. Avec la digitalisation et la robotisation qui envahissent le secteur des services, les classes moyennes tremblent. Aux Etats-Unis, les classes moyennes représentaient 60 % des emplois en 1970. Ce taux  n’est plus que de 45 %. L’économie américaine fabrique certes des emplois qualifiés mais surtout et avant tout des emplois à faible qualification et à faible rémunération. Les classes moyennes paient chères cette dualisation du marché du travail. Quand quelques uns arrivent à accéder au rang des manipulateurs de symboles chers à Robert Reich, l’ancien secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton (les chercheurs, les spécialistes du marketing, de la publicité, les artistes, les avocats….) d’autres sont condamnés à accepter des emplois moins bien rémunérés. Les premiers appartiennent à une élite mondiale quand les seconds sont sur un marché très concurrentiel. Ils doivent se battre contre les salariés des pays émergents et les robots qui envahissent de plus en plus le secteur des services.

La digitalisation de l’économie en modifiant les chaînes de production remet en cause de nombreuses fonctions occupées par les cadres. La robotisation qui est la règle dans l’industrie et qui gagne du terrain dans les services constitue une menace de plus en plus pressante pour le cœur de la société. Plus de travailleurs indépendants, plus d’auto-entrepreneurs et moins de salariés, c’est la fin du modèle qui a permis l’éclosion de la classe moyenne.

Le sentiment de déclassement est d’autant plus important que les repères du passé disparaissent. Etre cadre aujourd’hui ne signifie plus grand-chose. Etre cadre, c’était encadrer du personnel. Or, aujourd’hui, il y a de moins en moins de personnel. Le travail à la tâche, à la mission devient la norme. La disparition du régime de retraite complémentaire des cadres qui fusionnera avec celui de l’ensemble des salariés marque bien la fin d’une histoire…

La classe moyenne peut chercher à se réinventer en utilisant les moyens que lui offrent les technologies de l’information. Elle peut améliorer son niveau de vie en recourant aux plateformes collaboratives, en louant tout ou partie de son logement, en achetant et en vendant des biens d’occasion…

La classe peut également soigner son désespoir en se joignant aux classes à revenus modestes en votant en faveur des partis contestataires à l’occasion des prochaines élections. Depuis les années 70, les élections se gagnent au centre et par les classes moyennes. Valéry Giscard d’Estaing avait théorisé ce principe à travers ses livres « La démocratie française » et « deux Français sur trois ». Aujourd’hui, la fragilisation du bloc central remet en cause le pacte social.

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