le sac de Sarah

02/11/2005, classé dans

La complainte du sac de Sarah

Enfin seul, dans un coin, de couloir de cet appartement Haussmannien, il est minuit, je termine une longue et dure journée de travail. Le dernier verre pris au bar du Lutétia n’en finissait pas. Pourtant, ce soir, je n’ai pas envi de dormir. Condamnée depuis des années au silence, je suis au bord de la révolte. Non pas que ma patronne soit plus tortionnaire qu’une autre, non tout simplement, je ne supporte plus ma condition d’exploitée, ma condition d’esclave. Je n’ai pas d’horaire, je n’ai pas de vie personnelle ; je n’ai pas d’indemnité quand je suis en déplacement. Question reconnaissance, question respect, je suis toujours en attente d’un signe depuis ma naissance.

A défaut de changer de vie, j’ai décidé de lancer un cri, de vous parler un peu de moi, de vous raconter ma vie ainsi que celle de ma chef.

Vous ignorez tout de moi ou presque ; cependant, tous les jours quel que soit votre sexe, vous êtes en contact avec moi ou avec mes collègues d’infortune. Je suis le compagnon indispensable d’un très grand nombre de femmes ; les hommes sont jaloux car il est rare qu’il puisse nous posséder bien qu’aujourd’hui tout soit possible. Il leur est surtout difficile de connaître nos secrets exclusivement réservés à nos patronnes. Gare aux malotrus qui tentent de violer notre intimité. J’en connais plus d’un qui a été lourdement sanctionné pour avoir mis ses mains là où il ne fallait pas. Notre vie n’est pas facile car nous sommes piétinés en permanence, nous sommes par manque d’attention toujours au bord de l’obésité ; nous sommes très souvent maltraités et critiqués pour la simple raison que nous sommes toujours là et que dans nos entrailles fourmillent des monceaux de vie et puis il y a une règle, on attend de nous plus que ce à quoi nous sommes affectés. Nous sommes en permanence accusés de cacher, de soustraire des clefs, un rouge à lèvre ou je ne sais quoi. Nous sommes des puits sans fonds. Nous encaissons les remarques les plus injustes qu’il soit de la part de nos patronnes, patronnes sans défaut bien évidemment ; il n’y a jamais de torts partagés en la matière.

Je suis certain que vous ne voyez pas qui je suis. J’existe dans la plus parfaite ignorance des humains ; tellement banal, je suis réduit à la simple essence de mon enveloppe. Je suis et oui vous allez le découvrir « la conscience du sac d’une femme ». Je l’accompagne partout sous des formes diverses. Je n’ai pas un corps ; j’en est plein. Mon enveloppe évolue au fil des envies, des goûts, des modes, du salaire, du moment de la journée. En fonction des lubies de ma propriétaire, je suis sans ménagement déménagé, transmuté dans un nouveau corps.

Je n’ai pas à me plaindre. J’aurais pu naître dans une favela, dans un village en Sibérie. J‘ai eu de la chance d’atterrir dans le septième arrondissement, au 10 de l’avenue de la Bourdonnais à Paris, tout prêt de la Tour Eiffel chez Sarah K. Beau quartier, bel appartement, une patronne châtain blonde, jeune, dynamique ayant beaucoup de succès en affaires et avec les hommes, je suis envié même si les autres consciences de sac que je fréquente dans les cafés au pied des chaises ne connaissent qu’une toute petite partie de ma vie.

Sarah K a le parcours classique de la fille de bonne famille. En tant que conscience de sac, je sais tout ou presque, je suis une vraie vigie de la vie de ma patronne. Par chance, mon prédécesseur avait écrit ses mémoires ce qui me permet aujourd’hui de vous rédiger succinctement la biographie de Sarah.

En quelques mots donc, Sarah a suivi son enseignement secondaire et obtenu son bac S au lycée Duruy à Paris, toujours dans le septième arrondissement. Elle était alors une fille sage, pas exubérante, prenant soin de ses affaires. Mon prédécesseur s’en est bien sorti. Quelques bagarres de sac avec les garçons, quelques colères mais rien d’exceptionnel. Gros avantage, Sarah ne fume pas. De ce fait, lui comme moi, nous ne sentons pas le tabac froid ; nous avons également moins de risque de périr brûler par une cigarette mal éteinte ou un briquet indélicat. Notre principal souci a été de gérer le chien des parents, un beau labrador marron, dénommé Luxum. Comme tout labrador qui se respecte, il mâchouillait tout ce qui passait à quelques centimètres de sa mâchoire. Les sacs constituaient des proies de choix. Destructeur, vorace mais pas tueur, un vrai labrador parisien… De toute façon, il préférait s’en prendre aux canapés et aux chaussures. Je ne peux que me réjouir d’un tel choix. Il avait pertinemment qu’en s’attaquant aux sacs il risquait gros. Après des débuts un peu difficiles, je dois l’avouer que je me suis bien entendu avec Luxum. Par sa taille et sa force musculaire, il était le meilleur protecteur de mademoiselle et donc de moi-même. Depuis que Sarah a pris son indépendance en prenant un appartement, j’en suis venu à regretter Luxum ; il me tenait compagnie et nous étions bien souvent ensemble à quelques centimètres l’un de l’autre, en dessous de la table au restaurant, au café ou ailleurs. En voyage, il posait sa tête sur moi, me réchauffait…. J’ai entendu la semaine dernière que madame souhait acquérir un chien. J’en suis heureux ; ma seule crainte c’est qu’elle prenne un petit cabot, un Teckel, un Yorkshire, un bichon blanc au début et qui devienne sal en deux secondes ; ces bestioles aboient à longueur de journée, pissent partout et n’ont aucun respect pour nous en nous mordillant de leurs petites canines de roquets, en nous traînant comme des proies. Je rêve d’un beau labrador noir, fort et noble, d’un vrai chien à la tête bien large et à la mâchoire solide.

Après Duruy ma patronne a fait une hypokhâgne à Henry IV puis a été admise à Sciences-Po. Jugeant que ce parcours l’empêcherait d’accéder aux postes de responsabilité, elle a complété sa formation par un passage réussi à HEC. Bien évidemment, ses parents lui ont financé des stages à Londres et à New York. Fière des succès de leur fille unique, ils lui ont également offert moult voyages en Afrique et en Amérique Latine. Catholique, très légèrement pratiquante à Saint-François Xavier, elle m’y emmène les jours de grands tourments, elle a une petite passion pour la musique rock. Elle adore les Stones. Je ne sais si c’est en mémoire de son père, décédé depuis peu et qui était un bon joueur de guitare électrique ou si c’est par goût personnel. Il n’en demeure pas moins que je supporte dans mon fameux coin des heures durant l’écoute des nombreux morceaux des Stones. Paint-it black, under my thumb, sympathy for the devil, jumping jack flash n’ont plus de secret pour moi. Bien souvent, je dois accueillir en mon sein plusieurs CD de ce groupe. Depuis quelques mois, ma patronne a acquis un walkman numérique, un fameux Ipod. Dans quelques grammes de matière contiennent des milliers de titres numérisés. Un vrai progrès pour nous, nous ne sommes plus déformés par ces immondes lecteurs de CD aux formes disgracieuses. De toute façon, ces dernières années, le progrès nous a été profitable. Les téléphones portables ont rapetissé comme les journaux féminins. La mode est au mini. Le vrai progrès c’est quand même la carte qui remplace la clef de voiture, carte qui sur certains modèles n’a plus besoin d’être sorti. Celui qui a inventé cela a du être conscience de sac dans une autre vie. Imaginé ou tenter d’imaginer que dans une journée, des mains farfouillent dix, quinze, vingt fois dans vos entrailles pour retrouver un trousseau de clef. En outre, bien souvent, au bout de quinze secondes, la colère gronde, nos propriétaires en perdent leur latin et leur savoir vivre, décident de vider notre contenu, sur une table ou pire à même le sol pour retrouver la clef tout cela sous une tonne de quolibets. C’est en général très humiliant ; nombreux sont ceux parmi mes collègues qui ont rendu l’âme lors de ces recherches de clef. Mourir pour une vulgaire clef, c’est stupide.

Regardez dans la rue, nous sommes toujours là. Portez à bout de bras, à l’épaule ou en bandoulière voire sur le dos, qui pense à notre inconfort, ballotté à longueur de journée, nous accompagnons partout nos propriétaires. Comment caractériser ou comment décrire une femme si ce n’est par son sac ou ses sacs et par la manière dont elle les tienne. Regardez dans la rue, c’est la république des sacs. Il y a les beaux qui portent haut leur fierté, il y a les obèses sans forme, les petits discrets mais clinquants avec plein de dorure, il y a les sacs en toile façon woodstock.

Il y a le sac symbole de réussite, le sac pratique à large ouverture et à forte contenance, il y a le sac révolte style grunge, il y a le sac des fins de mois difficile, acheté en grande surface, il y a le sac, preuve d’amour d’un conjoint ou preuve de rachat, il y a le sac, signe manifeste d’un désarroi sentimental, acheté pour oublier le vilenie de la vie.

Réfléchissez un peu. Le choix du sac en dit long sur l’état d’esprit de nos maîtres. Si l’on nous prêtait un peu plus d’attention, de nombreuses séances chez les psychanalystes seraient économisées et les relations au sein des couples en seraient améliorées. Mais, nous ne sommes que quelques centimètres de tissus, de cuir ou de plastique…. Madame Chirac sans son sac n’est plus Madame Chirac. Pensez à Catherine Deneuve, vous pouvez imaginer son sac élégant discret et issu d’une très grande marque. Pensez à votre mère et ne voyez vous pas poindre un sac.

Avec nous, il n’y a pas de règle intangible. Certaines patronnes sont exclusives ; elles ont un voire deux sacs qu’elles usent jusqu’à la corde. L’avantage dans ce cas là, c’est que nous, conscience de sac, nous avons nos repères ; l’inconvénient, c’est qu’au fur et à mesure, notre habitation se désagrège.

Il y a les butineuses, celles qui ont trois, cinq, six sacs différents qui en achètent et en jettent régulièrement. Il faut alors être en permanence sur le qui-vive, être prêt à déménager en quelques secondes ; exercice périlleux qui peut intervenir à tout moment.

Question format, tout est imaginable ; du sac fourre tout immense où tout se perd, tout s’empile, sans ordre au sac riquiqui dans lequel tout est compacté au point que le moindre mouvement provoque craquement et empêche toute fermeture. D’un côté, nous, conscience de sac nous avons l’impression d’être transformé en sac de supermarché ; de l’autre, nous risquons l’asphyxie.

Notre grande force, c’est notre capacité à gérer un nombre incalculable d’objets dans un espace réduit. Si les hommes devaient se déplacer avec ce qui leur paraît essentiel, un trente-huit tonnes n’y suffirait pas. Le contenu d’un sac féminin constitue un secret professionnel. Vous n’aurez donc de ma part aucun scoop sur le sujet. Simplement, en règle général que trouve-t-on ? Le minimum vital pour plaire car nos propriétaires connaissent les faiblesses des hommes voire des femmes ; nous sommes au vingt eu unième siècle et je suis opposé à toute discrimination sexuelle. Donc, la mini trousse de maquillage.

Nous sommes jetés comme des mal propres sur des sièges de voiture ou dans un coin de bureau à attendre la sortie du déjeuner ou un rendez-vous à l’extérieur.

Après ces généralités, venons en à mon existence. Je tiens à vous préciser que je n’ai pas choisi d’être la conscience de sac de Sarah K. J’ai été placé chez elle un jour de septembre 90 ; elle avait vingt ans en remplacement d’un de mes collègues en place depuis cinq ans. Sarah en a été privé suite à un vol à la terrasse d’un café à Beaubourg. Selon mes informations, il a été revendu trois ou quatre fois et vit désormais à Lille. Je n’envie pas sa vie de conscience volée. Notre syndicat nous met en garde contre l’insécurité des très grandes métropoles car nous en sommes les premières victimes. Du fait de sa précédente mésaventure, ma patronne a toujours un œil sur moi afin d’éviter les tentations des malfaisants surtout qu’en matière d’enveloppe je ne suis pas à plaindre.

Sarah a du goût ou du moins des moyens. Je dispose d’au moins huit enveloppes. Cette variété, symbole extérieure de richesse, a son inconvénient. Je suis continuellement en déménagement d’un sac à un autre. Je n’ai pas de chez moi. Je suis en fonction des saisons, au gré des humeurs, au gré des évènements, des rendez-vous transmuté.

Dans la semaine, il m’arrive d’être en marron, en noir voir en rose ou en rouge : attention, distinctions capitales, pas de plaisanterie avec les couleurs ! En fait je suis avant tout la note finale qui détermine la tenue de mademoiselle. Qui dit fille ou femme dit garde-robe. Imaginer si je devais servir un homme ; une batterie de costumes, gris, noir, bleu marine, quel ennui. Pour ma chance, Sarah aime s’habiller. Je me pare donc de différentes couleurs et suis revêtu de diverses matières, du cuir à la soie en passant par le plastique, le jean, le velours sans oublier l’osier pour l’été !

Je suis certain que vous souhaitez connaître tout ou partie de ma garde-robe. Je ne tomberai pas dans l’exhaustivité pour ne pas vous lasser et puis vous pourriez me trouver un peu coquet voire snob.

Pour commencer, j’ai comme tenue un sac Prada, le classique bcbg des beaux quartiers. Elle ne l’aime pas trop car trop typé. Il est noir d’une taille raisonnable, Elle l’a eu pour ses vingt cinq ans. Elle ne l’utilise que pour les commémorations, les mariages, les communions mais pas pour les enterrements. Je migre dans ce sac que trois à quatre fois par an. Je ne l’aime pas trop. Il sent le renfermé ; l’odeur du cuir mal aéré est un peu âcre à mon goût.

Elle a aussi un Vuitton. C’est sa grand-mère qui lui a offert. Pour la petite histoire, la grand-mère vit à Cannes après avoir mené une vie aux Etats-Unis. Elle ne supporte pas la vieillesse ; sa petite fille est sa seule joie, avec il faut l’avouer, le cognac. Sarah prend son sac Vuitton surtout pour ses rendez-vous d’affaires et quand elle débarque évidemment chez sa grand-mère. A son bras, dans cette enveloppe, je me sens japonais depuis que lors d’un passage devant la boutique Vuitton avenue Georges V, j’ai constaté une file de jeunes femmes asiatiques attendre des heures pour acquérir un tel sac, En son sein, je crains, à tout moment, d’être arrachée par le premier voyou attiré par les lettres magiques gravées sur le cuir à l’extérieur. J’ai peur d’être envoyée en Europe de l’Est ou en Asie. Je ne suis pas raciste mais je ne souhaite pas quitter la capitale tout de suite. Heureusement, le sac Vuitton perd de jour en jour de son lustre en raison du nombre croissant de copies, d’imitations qui circulent dans les rues. Banalisé et stéréotypé, le Vuitton en devient ringard. Je ne suis pas la dernière à militer en ce sens.

Elle a un sac en toile verte, très tendance, très militari-chic. Il est spacieux mais fruste ; c’est le sac des sortis entre amis. Avec lui, ma chef se la joue moderne, branchouille. C’est amusant de constater que les Français passent leur temps à vilipender les Américains pour mieux les singer. Regardez la mode actuelle, les filles portent des treillis stylés US à croire qu’elles regrettent de n’être pas partis menées la sainte guerre en Irak.

Sarah a également une imitation ou plutôt une contrefaçon de sac Pierre Cardin obtenu en Italie. Ce n’est pas bien du tout ; en son sein, je me sens en situation illégale un peu comme un clandestin, un sans papier. Une fois entrée sur le territoire, les risques sont faibles voire inexistants mais quand même, je ne suis pas rassuré. Vous savez, nous les consciences de sac des beaux quartiers, nous ne sommes pas des aventuriers.

Bien évidemment, Sarah aime le sport. Elle pratique la gym et la natation. Elle a donc un grand sac Eastpark, marque américaine réputée pour la solidité de ses produits. Et comme ma patronne est du style pratique, elle n’aime guère se balader avec deux sacs ; elle me mélange avec ses affaires de sport, moi la conscience de sac de luxe ; je me retrouve dans la même enveloppe que le T-shirt, le maillot de bain. C’est l’horreur intégrale ; j’hurle mon désespoir sans que nul m’entende. C’est un moment très désagréable et humiliant.

Bon, maintenant que vous connaissez les frontières de mon royaume, vous souhaiteriez appréhender de manière plus fine l’intérieur de mon empire. Que recèle donc les sacs de Sarah ; quels secrets emportent-elles en déplacement ?

Je suis soumis au secret professionnel comme vous le savez mais sans trop le trahir, je peux vous révéler certains éléments.

Sarah est une fille organisée ; elle veille à avoir ce qui lui faut à tout moment. Ne jamais être pris au dépourvu ; du moins tel est l’objectif qu’elle se fixe. Elle a beau avoir deux ou trois petites trousses de maquillage ; elle les cherche en permanence et m’accuse de lui subtiliser comme si une conscience de sac pouvait avoir envi de se refaire une petite beauté. Mais, à force de la poser sur les tables, sur les lavabos, de la laisser sur le siège conducteur, il y a de la perte dont je suis évidemment responsable. C’est connu c’est le sac qui est troué, c’est le sac qui n’est par fermé, c’est le sac qui n’est pas pratique. Avec le maquillage du matin, vous savez si vous allez passé une bonne ou une mauvaise journée. Si dès le matin, madame hurle en ne trouvant pas son mascara, poudre ses pinceaux pour les yeux, fards, son rouge à lèvres, son blush, vous êtes certain que la journée sera longue et pénible.

Sinon quoi d’autres dans les sacs de Sarah, la plaquette de pilules qui manque toujours à l’appel le soir et qui immanquablement se manifeste trop visiblement au mauvais moment, en tombant par exemple négligemment par terre devant un homme sur lequel ma cheftaine n’a aucune vue. On y trouve le pack demi bas Dim et la serviette hygiénique qui elle aussi est souvent aux abonnés absents les jours de grande urgence.

Vous allez me dire que jusque là rien d’original. Votre sac, celui de votre amie, de votre femme ne se distingue guère de celui de Sarah.

Nous viendrons aux spécificités plus tard.

Restons aux éléments classiques. Figure en bonne place, si possible dessus, mais son poids certes en diminution du fait des progrès de la technique le pousse à occuper les tréfonds de mes enveloppes, le téléphone portable. Sarah est une télophile type. Soit le téléphone est rivé sur l’oreille, soit il sonne et je dois endurer la sonnerie stridente et idiote ; soit ma patronne mate en permanence l’écran de son portable dans l’attente d’un Sms ou d’un appel. C’est énervant au plus haut point ; elle le sort et le rentre dans mes entrailles des dizaines que dis-je des centaines de fois dans la journée ; elle le cherche en permanence, renverse tout mon contenu pour mettre la main dessus ; elle crie ou elle souffle, elle pousse des jurons « encore lui », « pas lui », « que me veut-il » pour comme toujours prendre sa voix de jeune fille sage en quelques dixièmes de secondes et susurrer qu’elle est très heureuse d’avoir l’emmerdeur en ligne. Le portable a contribué à la dégradation de nos conditions de travail. Je suis pour leur expulsion. Le recours au vibreur limite la nuisance sonore mais nous sommes alors parcourus par des vibrations, des tressaillements qui me laissent de marbres ; à ce sujet même si ce n’est pas l’objet de ce livre, je doute de l’efficacité des vibromasseurs. Je tiens à ce sujet pour éviter toute rumeur à signaler que ma patronne ne possède pas de tels objets qui appartiennent avant tout à l’univers fantasmagorique des hommes.

Evidemment, il y a le calepin, objet sacré par excellence. Sarah y conserve ses numéros de téléphones, les adresses de ses amis. Elle n’a pas succombé au palmpilot et autre blackberries, amuse gueule pour cadres en manque de sensation. Elle est restée fidèle au papier et au stylo même si, effet de génération oblige, elle n’éprouve aucune aversion à l’ordinateur et au téléphone portable. Elle n’aime pas mémoriser les numéros de téléphone dans la mémoire de son fameux portable, un siemens que son père lui a offert il y a quelques semaines. Je la comprends aisément d’autant plus qu’elle a tendance à perdre tous les six mois son téléphone. Certes les fournisseurs d’abonnements de téléphonie portable ont la possibilité de reconstituer le contenu de la mémoire des fameuses cartes SIM mais le carnet d’adresses de Sarah dépasse de loin la capacité de la fameuse mémoire et d’autre part elle n’apprécie guère que des étrangers puissent avoir accès à son trésor, c’est-à-dire son réseau. Fouiller dans une puce, c’est un peu comme fouiller dans un sac ; ce n’est pas correct. Le fameux calepin de ma chef bien-aimé ressemble à un labyrinthe, le professionnel voisine avec le privé, les numéros de téléphone avec des morceaux de phrases, des noms, des codes, des débuts de recettes, des références de journaux…. Nul ne peut y retrouver son petit sauf ma patronne et moi évidemment. Ce calepin dans lequel se greffe un calendrier l’accompagne partout ; c’est mon meilleur compagnon ; nous sommes toujours ensemble ; quand il est de sorti ; je le suis également. Lorsque nous sommes séparés, c’est une catastrophe ; Sarah hurle ; pour lui comme pour moi, elle est prête à traverser la France que dis-je l’océan atlantique pour que nous soyons enfin, nous trois, réunis. A ma différence, le calepin n’a qu’une seule enveloppe, une enveloppe de cuir châtain, usé, fatigué à l’extrême. C’est un miracle s’il peut encore tenir d’un seul tenant. Sarah se promet d’en acheter un autre et de tout recopier mais devant la tâche, elle recule le moment fatidique de se séparer de cette partie d’elle-même qui l’accompagne depuis des années. Par miracle, il avait échappé au vol de mon prédécesseur. Ce jour là ; c’était un signe, ma patronne l’avait laissé dans son lit et avait passé du début jusqu’à la fin une exécrable journée qui s’était conclu comme je vous l’ai déjà raconté par le vol du sac.

Au fond, out au fond, entre deux papiers, de quelques cartes de fidélité, de tickets de carte bleu, des choux-choux de multiples couleurs égayent le contenu du sac. Ils servent lorsque le brushing a manqué à l’appel ou lorsqu’il ne tient plus. Ils sont de service après le sport enfin dès qu’il s’agit d’ordonner une coiffure à l’abandon. Puis, il y a les matins où Sarah a décidé de ne plaire à personne et de ce fait de porter un chignon. Ces jours là, il convient d’être discret et de ne pas trop se manifester.

Dans le sac, il y a quelques objets inutiles mais à forte portée symbolique. Il y a un médaillon avec une petite photo, celle de sa grand-mère à l’age de cinq ans. C’est un peu son porte-bonheur, toujours auprès d’elle ; il y a aussi et mandarine de laquelle une goutte de sang nous rappelle que cette histoire n’a ni début, ni fin. Adieu Sarah et adieu sac…..

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