la République fonctionnarisée

25/03/2008, classé dans

LA MONARCHIE REVOLUTIONNAIRE
Ou la République fonctionnarisée

Les Français aiment les corridas, les mises à mort en politique. Ils aiment rejouer à 1789 voire à 1791. Aujourd’hui, on ne décapite plus personne dans la cour de la prison de la Santé à Paris, mais la guillotine virtuelle marche à plein régime. Elle a l’avantage de ne pas avoir besoin de bourreaux. On aime brûler ce qu’on a aimé la veille. Mais en politique, l’enfer n’est jamais éternel ; La liste des hommes politiques jetés au bûcher, ces dernières années, est longue. Certains ont péri corps et âme ; d’autres ont connu des destins en dents de scie : Valéry Giscard d’Estaing, François Léotard, Alain Juppé, Michel Noir, Michel Rocard. François Mitterrand, le prince du come back, Jacques Chirac qui a connu plusieurs échecs avant d’atteindre le nirvana présidentiel, Laurent Fabius, le génie à qui tout était promis et dont la carrière s’arrêta nette avec l’affaire du sang contaminé avant de renaître de ses cendres, Edouard Balladur, dessiné en noble sur une chaise à porteur entre 1986 et 1988 et qui fut moins de cinq ans plus tard, un des premiers ministres les plus populaires de la Vème République.

Nous aimons les révolutions, les changements de régime et les roulements de tête. Nous détenons un record parmi les grandes démocraties : en un peu plus de deux siècles, la France a connu au minimum trois révolutions, 14 régimes institutionnels, deux empires, deux restaurations, cinq républiques, plus de cinq coups d’Etat, plus de 170 gouvernements, un nombre incalculable de modes de scrutin. En matière d’instabilité, le record appartient à la IV ème République : 24 gouvernements en 12 ans soit une durée de vie de 6 mois, sous la III ème, la durée de vie des gouvernements a été d’un peu plus de 9 mois. En deux siècles, la France s’est offerte une valse institutionnelle qui ne peut qu’étonner nos partenaires étrangers. Depuis 1776, les Etats-Unis n’ont connu qu’une seule Constitution. Quand tout va mal, on s’en prend au pouvoir politique ; pendant ce temps là, la permanence est assurée par l’administration.

La Vème République, pourtant honnie par un grand nombre de juristes et d’intellectuels en 1958, arrive juste après la III ème république en ce qui concerne la longévité, 75 ans pour la III ème et plus de 46 pour la V ème. Elles ont un point en commun ; personne n’imaginait que ces deux constitutions pourraient durer très longtemps. Les lois constitutionnelles de 1875 qui fondèrent la III ème République n’avaient comme objectif que de faire patienter le bon peuple en attendant la restauration. Pour les institutions de 1958, peu de personnes pensaient qu’elles survivraient à la mort du Général de Gaulle. Depuis le départ du pouvoir du Grand Homme, quatre présidents de la République se sont succédés, un héritier, Georges Pompidou, un orléaniste, Valéry Giscard d’Estaing, un ennemi juré des institutions qui en fut le meilleur avocat, François Mitterrand et un gaulliste tendance radical socialiste, Jacques Chirac.

En un peu plus de quarante ans et sans pour autant changer de constitution, la France a connu dans les faits quatre régimes politiques. De 1958 à 1969, le régime gaulliste ; de 1969 à 1986, le régime présidentialiste du fait de la réforme constitutionnelle de 1962 qui a entraîné l’élection du Président de la République au suffrage universel direct et depuis 1986 un régime fait d’alternance, d’instabilité et de cohabitation. Quel que soit le type de régime, il y a une constante, c’est le renforcement du poids de l’administration sur le politique. Voulue initialement par le Général de Gaulle afin d’échapper aux règlements de compte internes et externes des partis et au régime d’Assemblée, cette tendance n’a fait que se renforcer, l’administration devenant le cœur du pouvoir politique. Le Gouvernement de Lionel Jospin en est la parfaite illustration car composé quasi exclusivement de fonctionnaires.

Conçu pour le Général de Gaulle qui était, avant tout, un militaire faisant de la politique et par une équipe de juristes essentiellement issus du Conseil d’Etat, les institutions de la V ème République ne sont en aucun cas des institutions libérales. La mise au pas du Parlement en 1958 et sa sujétion complète à l’exécutif ne permettent guère l’avènement d’une pensée politique libérale d’autant plus que la fonctionnarisation de la vie politique s’est accentuée lors de ces quarante dernières années.

Certains croient encore que le Parlement fait la loi ; c’est faux et depuis très longtemps. La technicité des textes proposés n’incite guère les parlementaires à s’immiscer dans le processus de formation de la loi. Il y a sur chaque sujet un ou deux spécialistes par groupe parlementaire qui de séances en séances échangent arguments en défendant des amendements qui ont très peu de chances d’être adoptés car dans le jeu parlementaire, c’est le gouvernement qui à 99 % a le dernier mot. Il n’en demeure pas moins que l’actualité politique vit au rythme de l’Assemblée nationale avec ses ragots, ses mesquineries, ses coups de couloirs et ses petites phrases. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que l’actualité politique diminue dans la presse quand le Parlement est en vacances. C’est également pour cela que les constituants de 1958 avaient réduit la durée des sessions parlementaires à leur plus simple expression, du 2 octobre à la fin du mois de décembre et du 2 avril à la fin du mois de juin. Le Général de Gaulle qui détestait l’Assemblée et ses travées pouvait ainsi gérer en paix. C’est le gaulliste tendance radical socialiste, Jacques Chirac, qui décida de mettre un terme, en 1995, à ces deux moyeux de session pour instituer la session unique qui se déroule d’octobre à fin juin.

Session unique ou pas, l’Assemblée nationale n’est qu’une chambre d’enregistrement. Certes, le choix du Premier Ministre et la composition du Gouvernement dépendent des résultats des élections législatives. En fonction de la composition de l’Assemblée, l’exécutif est homogène ou bicéphale. Déjà sous Balzac, l’Assemblée ressemblait à un grand théâtre ; aujourd’hui c’est toujours le cas mais il y a de moins d’acteurs sur scène et de plus en plus dans les couloirs afin de rencontrer la presse. L’Assemblée est une tribune exceptionnelle pour exprimer sa colère face à une initiative du Gouvernement. Il faut savoir l’utiliser dans le cadre d’un plan média plus large. Ainsi, Valéry Giscard d’Estaing a, pour lancer l’affaire du quinquennat, commencer par un article dans le journal « Le Monde » puis à poser une question d’actualité au Premier Ministre le mardi à 15 H 00 pour terminer par un passage au journal de 20 H 00. La loi ne se fait plus au Parlement ; elle n’est plus l’expression du peuple mais des cabinets ministériels et des services de la Commission de Bruxelles. Pourtant, pour un homme politique qui aspire à un destin national, ne pas être élu à l’Assemblée nationale constitue un handicap sérieux. François Bayrou depuis qu’il a démissionné de son mandat de député pour se consacrer à celui de député européen peine pour être au cœur de l’actualité politique. En revanche, Lionel Jospin a été candidat à l’élection présidentielle en 1995 puis Premier Ministre en 1997 alors qu’il n’était pas député de 1993 à 1997. Certes, tous les grands responsables à l’exception de Laurent Fabius ou d’Henri Emmanuelli avaient été battus ou ne s’étaient pas présentés par peur de l’être en 1993.

La faiblesse du parlement français est aussi également le résultat des calculs d’un certain nombre de parlementaires. Les Présidents de l’Assemblée nationale répètent fréquemment que si les députés exerçaient déjà l’ensemble des pouvoirs que leur reconnaît la Constitution, un énorme pas serait franchi en matière de contrôle du Gouvernement. Il y a chez un grand nombre d’élus un goût immodéré pour le rapport du faible au fort. C’est ainsi qu’un Président de la Commission des Finances, Jacques Barrot, justifiait son opposition à la création à l’Assemblée nationale d’un office d’évaluation et de contrôle des politiques fiscales et budgétaires puissant comme aux Etats-Unis. Il mentionnait que démuni, sans capacité d’expertise, le parlementaire français joue en creux et abuse de petits chantages. A travers quelques petites menaces sans conséquences , il peut obtenir quelques menus pièces de la part de l’exécutif, une subvention ou la nomination d’un ami à un poste sympathique. Dans un combat à égalité, arguments contre arguments, chiffres contre chiffres, tout est sur la place publique ; les petits arrangements sont plus difficiles. En outre, le député n’espère qu’une seule chose, devenir Ministre et ne pas être dérangé le jour venu par des parlementaires d’où le refus de doter le Parlement français d’un arsenal de contrôle à l’Américaine.

Sous la Vème République, les grands groupes parlementaires, c’est à dire les groupes RPR et PS ont accepté l’automutilation du Parlement. Amené à diriger le Gouvernement, les leader de ces groupes considèrent qu’il faut éviter de réveiller la belle au bois dormant. Le parti gaulliste a toujours considéré le Parlement comme accessoire. Les députés gaullistes qualifiés de godillots forment un corps d’armée qui obéît au chef. Les députés socialistes sont également aux ordres du pouvoir lorsqu’ils ont la majorité. Seules des mesures considérées comme portant atteinte à la fonction publique, peut les sortir de leur caractère mouton. Il en fut ainsi lorsque le Ministre de l’Economie et des Finances, Christian Sautter, voulut réformer Bercy ou lorsque le ministre de l’éducation nationale, Allègre, voulut se mettre à réformer. On ne touche pas impunément à l’administration. Il n’y a pas de révolutionnaires en herbe dans ce domaine. Certes, tout doucement, les groupes parlementaires prennent leur autonomie par rapport à leur parti de référence. Cette évolution n’est pas sans lien avec les règles de financement de la vie politique qui ont été instituées ces dernières années. La quasi-totalité des ressources des partis politiques dépend des parlementaires. Chaque député ou chaque sénateur rapporte 300 000 francs par an au parti auquel il se rattache. Tous les ans, les parlementaires sont amenés à se rattacher à un parti politique. Le rapport de force se trouve du côté des parlementaires d’autant plus que le nombre de militants qui est traditionnellement faible en France a très fortement diminué ces dernières années. Les partis politiques français sont des partis d’élus. Il ne faut néanmoins pas surestimer la force des groupes parlementaires qui disposent de faibles moyens. Les trois groupes parlementaires de l’opposition à l’Assemblée nationale emploient une cinquantaine de salariés alors que leur homologue de la CDU en Allemagne en emploie plus de 350. Les groupes parlementaires ne disposent pas d’équipe de juristes ou d’experts capables de contrôler l’exécutif et d’élaborer des contre-projets. Ils font, surtout dans l’opposition, du bricolage pour épauler les parlementaires dans leur travail législatif.

Au mieux, les députés et les sénateurs sont présents deux jours par semaine à Paris, le reste du temps, ils sont dans leur circonscription sauf ceux qui occupent des fonctions nationales dans leur parti politique ou qui envisagent d’occuper de tels postes. Sinon à quoi bon rester à l’Assemblée, la participation à la discussion des textes suppose un travail de forçat pour les comprendre. On ne traite pas de politique si l’on excepte les questions au Gouvernement, dans l’hémicycle. On n’y pratique que le pointillisme technocratique dont les victimes sont les citoyens et les parlementaires. Il conviendrait de revenir à l’esprit originel de la Constitution avec des lois qui ne devraient fixer que les grandes orientations politique laissant le soin à l’administration de les mettre en musique.

Notre système politique n’est ni parlementaire, ni présidentiel, c’est un régime d’exécutif. Le Président est, en période de non-cohabitation, un général d’armée qui contrôle tout et le Premier Ministre est un capitaine qui vole de front en front pour organiser, distiller les ordres et se battre. En période de cohabitation, le Président de la République se transforme en maréchal sans armée, en évêque sans diocèse ou en préfet sans département, le Premier Ministre reprend les pouvoirs du Président sans pour autant en prendre le titre. « Un dîner de cons » s’installe au sommet pour la joie des commentateurs politiques.

Monarchique car notre système tourne autour d’une ou deux têtes, le Président de la République et ce dernier plus le Premier Ministre en cas de cohabitation. Révolutionnaire car depuis 1981, aucune majorité n’a réussi à survivre. 1986, la gauche est défaite, 1988 la droite l’est comme la gauche en 1993 ; gauche qui gagne sur la droite en 1997. Monarchique car l’exécutif dispose de pouvoirs que Louis XIV aurait aimés avoir ; révolutionnaire car après chaque défaite, le système des dépouilles, les abrogations de loi marchent à plein. Monarchique car tout tourne autour des hommes de l’exécutif. La presse épie leurs gestes, leur vie, leur santé comme des stars du rock. Révolutionnaire car la presse, les médias, l’opinion publique ne pardonnent rien au premier faux pas.

Par leur côté excessif, par leur caractère éminemment centralisé, les institutions de la Vème, république ne sont pas libérales. Tant mieux pour Viviane Forrester, mais, pour autant, elles ne permettent pas l’expression d’un débat véritablement démocratique. Pas de concurrence entre les pouvoirs, pas de confrontation réelle, pas de débat, un match stérile entre la majorité et l’opposition, tout étant centré sur la stratégie des acteurs, les chausse trappes… Il apparaît impensable d’associer l’opposition à l’élaboration des réformes comme cela se fait en Allemagne pour la fiscalité ou l’épineux dossier de la retraite ou aux Etats-Unis. En France, tout est confiné dans les cabinets ministériels et à l’intérieur de la majorité pour les arbitrages à la marge comme le prouve la discussion au parlement des projets de loi de finances. Pour ces textes, tout est verrouillé avant même le dépôt du projet sur le bureau de

Le peuple n’adoube lors des élections que des clans d’énarques ou de fonctionnaires. Si l’on excepte le Gouvernement d’Alain Juppé de 1995 qui ne comportait que 33 % de ministres issus de la fonction publique, tous les gouvernements sous la Vème République en comportaient plus de 45 %, le record étant pour le Gouvernement de Lionel Jospin deuxième mouture avec 100 % et celui de Michel Rocard avec 70 %. Il en est de même pour l’Assemblée nationale où les députés issus de la fonction publique représentent plus de 40 % des députés sur les cinq dernières législatures.

La France est une démocratie qui a conservé les couleurs d’une monarchie absolutiste tout juste teintée d’esprit révolutionnaire. Monarchie absolutiste car les pouvoirs sont centralisés au profit d’un nombre réduit de personnes ; la noblesse ayant été remplacée par l’énarchie. Le parlement est réduit à l’état de cour et les collectivités locales disposent de marges de manœuvres plus que réduites. Esprit révolutionnaire car il y a une volonté permanente de remettre en cause les pouvoirs en place. La succession rapide d’alternance depuis 1981 en est la meilleure preuve.

Valse des gouvernements, valse des majorités, mais stabilité des politiques mises en œuvre qui varient du centre droit au centre gauche et cela quel que soit le programme de départ ; la France vit au rythme de ces révolutions immobiles. Cette permanence est assurée par l’administration d’Etat, forte de ces deux millions de fonctionnaires qui est construite comme une armée. Avec la V ème République, l’administration a, en effet, pris publiquement le pouvoir, on le disait certes déjà sous la IVème, la brièveté des ministères permettait aux grandes directions administratives de mener leur vie en toute indépendance. Aujourd’hui, les Ministres ne sont plus des Hommes politiques mais des commis de leur administration ; les cabinets ministériels étant un bureau de représentation des différentes directions administratives du Ministère. Entouré de cabinets peuplés d’énarques qui représentent les différentes directions du Ministère dont il a la charge, le Ministre sait ou apprend vite qu’il faut, en particulier, lors des arbitrages budgétaires défendre les intérêts catégoriels des différentes directions dont il a la charge, faute de quoi son crédit est entaché à jamais.

Un ministre dispose de marges de manœuvres étroites pour composer un cabinet ministériel. Le cabinet du Premier Ministre impose ses hommes ou ses femmes pour les postes les plus importants, en outre, il est hors de question que les grandes directions ne soient pas représentées. En plus, il n’est pas pensable que pour certains postes clefs des non-énarques ou des non-polytechniciens ou des non-centraliens ne soient pas nommés aux postes clef. Un Ministre du Budget a du, ainsi, tenir tête durant des semaines au directeur du budget pour obtenir la nomination d’un conseiller budgétaire qui n’était pas un ancien élève de l’ENA. Pour la petite histoire, le conseiller ne souhaitait pas être nommé de peur que sa carrière soit ultérieurement entravée par des hauts fonctionnaires jaloux de sa promotion. En France, on ne vole pas impunément une place réservée à un énarque.

Issus des mêmes écoles, souvent nommés directement ou indirectement par Matignon, les membres de cabinet ministériel travaillent, avant tout, pour le chef du Gouvernement et non pour leur Ministre de tutelle. Au nom de la pyramide du pouvoir, chaque ministère est suivi par un ou plusieurs conseillers au sein du cabinet du Premier Ministre. Le conseiller du Premier Ministre a plus de pouvoirs que le Ministre dont il est chargé de suivre les dossiers. Ces conseillers sont des interlocuteurs à choyer faute de quoi le Ministre risque de perdre lors des arbitrages. Il est très fréquent que les ministres soient court-circuités par le cabinet du Premier Ministre. Ainsi, le dossier corse a été traité directement par le cabinet de Lionel Jospin et non par celui du Ministre de l’Intérieur. Sous Alain Juppé, les questions budgétaires et fiscales étaient traitées dans son cabinet, le Ministre de l’Economie, Jean Arthuis avalisait les décisions prises à Matignon. Dans ces conditions, il n’est pas rare que les ministres soient transformés en collaborateurs du Premier Ministre. Ils ne sont plus des chefs d’équipe, des responsables de leur administration, des politiques qui doivent impulser dans leur sphère de compétences des solutions, ils deviennent des chargés de mission du Premier Ministre. Le fin du fin est d’avoir un petit bureau à Matignon afin d’être complètement au service de son chef bien aimé. Ainsi, Nicolas Sarkozy avait un bureau à côté de celui d’Edouard Balladur comme Dominique Strauss-Kahn en avait un à proximité de celui de Lionel Jospin. Depuis plusieurs années, les proches collaborateurs du Premier Ministre font l’objet d’une médiatisation. Ainsi, Nicolas Bazire sous Edouard Balladur ou Olivier Schrameck sous Lionel Jospin bénéficient d’un traitement médiatique supérieur à celui de nombreux ministres.

La centralisation ministérielle n’est que le corollaire de la centralisation des structures administratives en France. Tout remonte au sommet même au sein du Gouvernement. Le Premier Ministre ressemble à un ordinateur superpuissant qui serait relié à une myriade de petits ordinateurs, mais à la différence des réseaux informatiques modernes, les petits ordinateurs ne peuvent pas fonctionner sans l’intervention de l’ordinateur tête de pont. Ce mode de fonctionnement est source de dysfonctionnements. Comment régler la vie de soixante millions d’hommes et de femmes au sommet d’une pyramide ? Le mode de fonctionnement des pouvoirs publics français est à l’opposé de celui du réseau internet où tout est décentralisé, où il n’y a pas d’ordinateur central et où la panne d’un ordinateur ne bloque pas tout le système.

Depuis 1986, la seule façon de limiter la toute puissance de l’exécutif a été pour les Français, de manière inconsciente, d’opter pour la cohabitation. En effet, lorsque le Président de la République et la majorité parlementaire sont de la même couleur politique, il n’y a plus aucun contre-pouvoir. Cette situation prévalait avant 1986 puis a prévalu de 1988 à 1993 et de 1995 à 1997. Sous le Général de Gaulle, le Sénat c’était institué comme contre-pouvoir officiel ; en outre le recours fréquent aux référendum permettaient de relégitimer l’action de l’exécutif. Par ailleurs, il y avait la personnalité, hors du commun, du Président de la République. En 1973 comme en 1978, la majorité parlementaire aurait pu changer si les communistes avaient été moins dogmatiques. La peur du programme commun signé par les forces de gauche en 1972 a retardé la première cohabitation de treize ans. Sans le savoir, les Français font du libéralisme lorsqu’ils instillent, à forte dose, de la concurrence au sein de l’exécutif, deux têtes qui se contrôlent qui s’épient, qui se mesurent, qui tentent des coups, qui se positionnent l’un vis à vis de l’autre en permanence. En période de cohabitation, toute la vie politique française tourne autour de ce duel qui ressemble au combat que se mènent Coca Cola et Pepsi. Tout est permis ou presque. La cohabitation est libérale car elle génère un contre pouvoir dans un système ultra-centralisé. La cohabitation a institué l’équilibre des pouvoirs chers aux Anglo-saxons. Aux Etats-Unis, la cohabitation est une habitude acceptée par l’opinion publique qui s’ingénue régulièrement à élire un Président d’une couleur et l’une ou les deux chambres du Congrès d’une autre couleur. De 1986 à 2002, la France aura connu neuf années de cohabitation, d’exceptionnelle, elle est lourdement incrustée dans le paysage politique.

A la différence des Etats-Unis, la cohabitation à la française est mal vécue ; il s’agit d’une période temporaire jugée anormale surtout pour les élus, même lorsque sa durée est fixée à cinq ans comme en 1997. La cohabitation n’est pas perçue comme un choix rationnel des électeurs mais comme une défaite pour le Président dont le pouvoir est affaibli. Si en 1973 lors de la première tentative de passage au quinquennat, le Président de la République excluait la concomitance des élections présidentielle et législatives, en 2000, il en était tout autrement. La réduction du mandat présidentiel à cinq ans a pour vocation de limiter les risques de cohabitation d’autant plus que les deux élections majeures sont prévues en 2002 à quelques semaines d’intervalle. Le quinquennat n’est justifié que secondairement par la nécessité de ressourcer plus rapidement la légitimité du chef de l’Etat ; il repose avant tout sur la volonté de redonner à la présidence de la République tout le lustre qu’elle avait acquis de1958 à 1986. C’est au-delà des questions de stratégie bassement politique que Jacques Chirac s’est converti à cette réforme dont il avait rejeté l’idée le 14 juillet 1999. Avec le quinquennat, les élus ont l’espoir de renouer avec un exécutif monocolore tout puissant.

La cohabitation à la française qui n’est qu’un intermède est une source de conservatisme qui permet à l’administration de diriger pendant que les hommes politiques sont occupés à régler les détails des prochaines batailles électorales.

Avec les alternances, les démissions et changement de ministre, le jeu des chaises musicales fait fureur chez les hauts fonctionnaires de l’administration centrale. Les passages dans les cabinets permettent de gagner quelques places dans la hiérarchie des directions dont on est issu. Ils sont de véritable marche pied pour pantoufler dans les grandes entreprises du secteur privé ou du public. Un très grand nombre de dirigeants des sociétés françaises cotées au CAC 40 ont fait à un moment ou à un autre de leur carrière du cabinet ministériel. Le cabinet joue le rôle d’ascenseur à promotion, en cas d’accident, il y a, de plus, une soupape de sécurité pour ceux qui sont issus des grands corps ou des grandes directions, le pantouflage en entreprise.

Cette permanence administrative au sommet de l’Etat, corporatiste ne peut être que conservatrice. L’engagement de réformes qui aboutissent obligatoirement à la remise en cause d’acquis est inconciliable avec le mode de sélection des cabinets. Les fonctionnaires membres de cabinet ne peuvent pas aller à l’encontre des intérêts de leur direction d’origine d’autant plus qu’à moyen terme, il y retravailleront. Ils ne peuvent donc pas se mettre à dos les syndicats et les responsables en proposant une réforme audacieuse.

L’Etat est parfait. Toute personne qui oserait en douter est un félon, un traître à la nation. Ainsi, dans un débat à l’Assemblée nationale après les grandes tempêtes de la fin de l’année 1999, Le Premier Ministre, Lionel Jospin, s’étonne qu’un parlementaire de l’opposition, ancien fonctionnaire puisse mettre en cause le Gouvernement. S’assimilant à l’Etat, il n’admet pas qu’un ancien serviteur de la puissance publique puissent critiquer son action. L’Etat est infaillible et, de ce fait, le gouvernement aussi. C’est par ce syllogisme rapide que l’on peut expliquer les scandales du sang contaminé, de l’amiante et bien d’autres.

Entre la permanence de l’administration, de ses structures, de ses responsables et l’instabilité du pouvoir, il y a une convergence, la nécessité d’exister, d’occuper le terrain. Laisser une trace dans l’histoire passe pour un ministre par l’adoption de lois qui par nature permettent à l’administration de se perpétuer, de conserver sa place, de donner un sens à ses actions et donc de s’accroître. L’inflation législative et réglementaire témoigne de ce besoin d’existence qui s’applique tant au niveau ministériel qu’au niveau administratif. En deux siècles, la prise de poids du Journal officiel symbolise parfaitement cette soif de reconnaissance. Le 1er janvier 1800, le journal officiel qui s’appelait alors la gazette nationale ne comportait que quatre pages, en prime, le lecteur avait le droit à une série de critiques sur les principaux livres publiés et aux horaires des représentations du théâtre à Paris. Le 1er janvier 1900, le nombre de pages était passé à 16, on avait toujours le droit aux spectacles. Le 1er janvier 2000, le journal officiel comptait 96 pages et entre temps, on a perdu les annonces sur les spectacles. Et, il ne faut pas perdre de vue que le numéro du 1er janvier, aussi symbolique soit-il, n’est pas représentatif car évidemment l’activité administrative est réduite durant les fêtes de fin d’année.

Le parlement vote en moyenne plus de 100 lois par an aujourd’hui contre 80 dans les années soixante. Une loi comportait en moyenne 93 lignes il y a quarante ans contre 220 aujourd’hui. En quinze ans, le volume annuel du Journal Officiel est passé de 7070 à 17 000 pages. Le code du travail a augmenté de 36 % ; la partie législative du Code général des impôts s’est accrue de 35 %. Le volume des circulaires émanant du Ministère de l’Education nationale a augmenté de 50 % en dix ans. Plus de 4000 décrets sont pris chaque année ; en 1997, la direction de la santé a produit 700 décrets, arrêtés et circulaires ; la seule direction de la Sécurité sociale en a produit 699, la délégation à l’emploi et à la formation professionnelle, 450. Le code général des impôts subit plus de 1000 modifications en une année. Le régime fiscal des loyers a été modifié à 23 reprises en 17 ans. Le régime des frais de garde des enfants a été modifié à quatre reprises en sept ans ; celui des dons aux associations à cinq reprises en huit ans.

Un Gouvernement n’existe que par sa capacité à créer de la norme juridique. Si par malheur, il décide de réduire le nombre de projets de loi déposés, la presse l’accuse immanquablement de faillir à son devoir de réformes. Il arrive même au Gouvernement de déposer des projets de loi tout en sachant qu’ils ne seront jamais discutés ; il faut occuper les journalistes à travers des effets d’annonce. Ainsi, le projet de loi sur la fiducie déposée en 1992 par Edith Cresson est resté lettre morte comme bien d’autres. Un Ministre pour avoir un bilan, pour se démarquer de ses collègues doit avoir sa loi. Le summum c’est d’avoir une loi qui porte son nom. On peut ainsi citer la loi Madelin sur la création d’entreprise, la loi Thomas sur les fonds de pension ou la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse.

Dans cette fuite en avant législative, il y a aussi la volonté d’occuper les parlementaires ; il n’y a rien, en effet, de plus dangereux pour un gouvernement que d’avoir des députés de sa propre majorité inoccupés.

L’hyperinflation législative aboutit à un détournement de la loi. Les institutions de 1958 avaient prévu, avec les articles 34 et 37, de distinguer très nettement ce qui relève de la loi et du règlement. La loi devait se cantonner aux grandes lignes, aux grandes orientations, le soin étant laissé au pouvoir réglementaire de fixer dans le détail les modalités d’application des grands principes législatifs. Or au fil des années, la loi s’est mise à ressembler à un décret ou à un arrêté. Cette dérive résulte hormis les explications données ci-dessus de la volonté du pouvoir de se protéger juridiquement. Une loi, après le cas échéant le feu vert du Conseil Constitutionnel, est inattaquable devant les tribunaux alors que l’arrêté ou le décret le sont devant le Conseil d’Etat. Avec la loi, le Gouvernement a les mains libres pour agir. De cette pratique, la loi ne sort pas grandie.

Les lois sont illisibles car elles modifient des textes maintes fois réécrits. Il s’agit d’ajouts, de petites suppressions ; c’est pourquoi la codification qui permet en un ouvrage de compiler des textes législatifs et réglementaires à jour concernant un domaine spécifique comme la fiscalité, le travail ou la sécurité sociale est indispensable.

Cette inflation nourrit le poujadisme et le sentiment d’impuissance. L’instabilité de la législation freine les initiatives et contraint les Français à se méfier de la puissance publique. Comment croire en l’Etat quand la parole de l’Etat n’a de valeur que le temps d’un instant ? Comment investir dans un appartement, dans une entreprise avec comme épée de Damoclès un possible changement des règles du jeu ? On appelle ça le fait du prince ; la monarchie nous hante toujours.

Les Français se sont peu à peu habitués aux changements incessants de législation car ils savent très bien qu’un grand nombre de lois ne sont pas appliqués. Elles sont, avant tout, des pétitions de principe qui servent à établir des bilans à la veille des échéances électorales. Rappelez-vous au début des années quatre-vingt-dix, une loi avait été votée pour obliger les chaînes de télévision à sous-titrer les paroles des chansons anglo-saxonnes. Cette loi n’a pas été appliquée plus d’une saison. De même, une loi prévoyait de taxer les sites pornographiques sur minitel à hauteur de 50 % de leur chiffre d’affaire. Inapplicable car une application stricte aurait tué ce type de sites et en outre, il aurait fallu fixer un seuil à partir duquel un site était considéré comme pornographique ; inappliquée car le rendement d’une telle taxe était faible par rapport à l’énergie bureaucratique nécessaire pour la percevoir. Des lois faites à la va vite pour satisfaire, à un moment donné, telle ou telle clientèle sont devenues monnaie courante.

Le parlement est bien le mal aimé du système politique français. Bafoué et abusé dans ses droits, transformé en chambres d’enregistrement, il est concurrencé par les télévisions, les instituts de sondage. A l’Assemblée nationale, la salle des quatre colonnes dans laquelle se rencontrent les députés et la presse est le nouvel hémicycle ou se font et se défont les carrières. L’élaboration de la loi est devenue secondaire car faite ailleurs dans les cabinets ministériels. La cohabitation aurait pu donner un nouveau lustre au parlement car le Premier Ministre n’est plus nommé, de manière discrétionnaire, par le Président de la République, mais est issu de la majorité de l’Assemblée nationale. Tel n’a pas été le cas et bien au contraire. Le pouvoir n’est pas revenu au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale ; il est passé directement de l’Elysée à l’Hôtel Matignon. Le Premier Ministre de cohabitation exige de sa majorité une docilité extrême afin de ne pas donner du grain à moudre au Président de la République. Les cohabitations ont donc encore plus affaibli le Parlement.

Le parlement peut-il retrouver ou plutôt acquérir sa mission de faiseur de lois. La complexité croissante des problèmes à traiter, la sécurité sanitaire, la bioéthique, internet, signifie-t-elle la disparition du Parlement comme organe non négligeable des institutions ? Le caractère de plus en plus européen de notre législation entraîne-t-il le déclin irrémédiable de nos assemblées ? Certes, le Conseil Constitutionnel refuse de vérifier la conformité des lois par rapport au droit européen, mais pour combien de temps. De plus, la Cour de Justice des Communautés européennes et la Commission de Bruxelles rappellent à l’ordre la France en cas de mauvaise transposition de directives. Le législatif est placé de plus en plus sous tutelle européenne.

Le quinquennat changera-t-il la donne ? Entre le régime présidentiel et le régime d’assemblée, quelle est la dérive qui attend nos institutions ? Il y a peu de risques à affirmer que l’Assemblée nationale restera dominée s’il n’y a pas de changements institutionnels et si les femmes et les hommes conservent le même type de comportement qu’à l’heure actuelle. Avec des élections présidentielles rapprochées et avec une similitude de durée entre le mandat législatif et celui du Président de la République, ce dernier devient, encore un peu plus, le chef de son camp. Les députés n’existeront que par l’élection présidentielle. Ils devront pour bénéficier du label présidentiel faire acte de soumission. Par ailleurs, comme les deux objectifs, certes légitimes, des parlementaires sont d’être réélus et le cas échéant de devenir ministre, on ne peut pas s’attendre à une contestation de l’exécutif. Le raccourcissement du mandat présidentiel entraînera simplement une accélération de la vie politique. Lors de son premier mandat, le Président pensera à se faire réélire et exigera de la part de ses troupes obéissance. Si par hasard et contrairement aux espoirs des initiateurs du quinquennat, les Français optaient pour la cohabitation, les députés de la majorité parlementaire seront au garde à vous devant le Premier Ministre qui aura dans sa ligne de mire la future élection présidentielle.

Depuis 1962, le fait majoritaire est une constante, l’ère des godillots a traversé les alternances. Que le pouvoir soit à l’Elysée ou à Matignon, les députés de la majorité courbent l’échine et votent, sans coup férir, les textes proposés par l’exécutif. Pour éviter cette domination, il faudrait que les députés prennent leur indépendance et que des majorités d’idées apparaissent. Une telle évolution serait possible compte tenu de la disparition de la division idéologique et de l’affaiblissement du fossé droite, gauche. Cette évolution est pourtant peu probable car l’exécutif dispose de l’arme de la dissolution et d’instruments de coercition importants comme le vote bloqué ou le 49-3 qui permettent l’adoption de projets de loi sans vote sauf dépôt d’une motion de censure. Par ailleurs, l’exécutif contrôle les investitures pour les prochaines élections des députés appartenant à la majorité. Le quinquennat n’est qu’une réforme de calendrier qui ne modifie pas les grands équilibres institutionnels. Il n’est qu’une étape dans la réforme plus globale de nos institutions.

Notre démocratie n’est menacée ni par la présidentialisation, ni par le régime d’assemblée, ni même par le régime des partis. Elle se meurt non seulement par les affaires mais aussi par son incapacité à se moderniser. La progression de l’abstention en est la meilleure illustration. Que l’ancien Ministre de l’Intérieur qui a fait de la République, du Citoyen et de la Nation son fond de commerce soit élu député avec moins de 40 % des inscrits témoigne de la crise de la Démocratie.

De nombreux livres paraissent sur la Démocratie, sur la Nation ou sur la citoyenneté ; ils analysent finement les concepts sans jamais étudier le fonctionnement réel des institutions, leur devenir ou leur utilité. Que l’Assemblée nationale, le Sénat ne servent plus à faire la Loi devraient susciter quelques interrogations ; que les Conseils généraux voire les Conseils régionaux soient des coquilles vides devraient également inciter les élus comme les spécialistes à se poser quelques questions. Aujourd’hui, la démocratie se réduit au gouvernement et aux mairies. Le Gouvernement est la représentation d’un vote émis au moment des élections législatives. Les conseils municipaux demeurent les seuls lieux de débat qui mobilisent la population, surtout dans les petites villes. Tous les élus considèrent que le mandat de maire est le plus intéressant mais aussi le plus éprouvant car elle est en phase avec le quotidien des Français. Un maire est à la fois un bâtisseur, un acteur du social et un médiateur ce que n’est pas un ministre ou un député. Il est, à ce titre, symptomatique que les députés privilégient le travail de circonscription qui ressemble à celui d’assistante sociale. La démocratie a déserté les grandes terres du pouvoir. Entre le Gouvernement et les 36 500 mairies, il y a les médias et les juges. Les représentants de la nation que sont les députés ont perdu leur rôle d’intermédiation au profit des journalistes qui sont devenus des créateurs indirects de lois. Plusieurs sujets bien réalisés sur les pitbulls aux 20 heures de TF1 ou de France 2 amènent automatiquement le Gouvernement à prendre des mesures. Les journalistes possèdent-ils la légitimité suffisante pour être des édicteurs indirects de normes juridiques ? Certainement pas, mais du fait de l’incapacité à adapter les règles démocratiques à la nouvelle donne, ils remplissent des missions que les élus ne peuvent accomplir.

La démocratie jusqu’à maintenant n’était que le prolongement de la monarchie sous d’autres formes. Le Président, le Premier Ministre, une fois élu, une fois nommé se comportent comme un Roi ou un Prince. En monarchie, la sélection du chef se fait par le sang et parfois par le combat, en démocratie, la sélection s’effectue par le recours aux élections. L’usage du monopole de la force publique qui est l’apanage du chef a perdu de son sens dans la démocratie moderne. Le chef d’Etat ou de Gouvernement n’a plus les moyens d’imposer ses vues à l’ensemble de la population. Le bon vouloir ou le fait du prince sont des instruments de plus en plus difficiles à manier. Les citoyens n’acceptent plus d’être maintenus à l’écart. Disposant de connaissances de plus importantes et ayant à une somme considérable d’informations, ils n’ont plus l’intention de se faire imposer des choix venus d’en haut. La longue succession d’alternance traduit ce changement. Face à des dirigeants qui entendent continuer à faire de la politique à l’ancienne, les citoyens usent de la seule arme qu’ils possèdent : sortez les sortants.

Face à cette évolution, il y a la solution de laisser la démocratie qui repose sur le débat et sur la confrontation, s’étioler ou au contraire la repenser. Actuellement, c’est le rafistolage qui prévaut. Les révisions constitutionnelles s’enchaînent sans aucune logique. Dictées par les évènements, ces révisions ne visent pas à redynamiser les institutions ; elles visent à l’adapter au processus de construction européenne, à la rendre conforme à certains traités internationaux ou à modifier des points de détail.

La réforme sur la durée du mandat présidentiel n’a pas été intégrée dans un grand plan d’ensemble. Il s’agit d’une révision de circonstances. Le Président de la République, adversaire déclarée du quinquennat, ne s’y est rallié que pour faciliter l’obtention d’un second mandat et pour éviter que cette question soit au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Le quinquennat ne sonne pas le réveil du Parlement qui a été mis sous tutelle depuis plus de 40 ans. Sans refonte plus large de nos institutions, il restera un théâtre où il faut passer pour être vu mais où il ne faut pas rester sauf à vouloir attraper le blues de l’inutilité.

Pour être audible, le Parlement doit cesser de singer l’administration et se limiter aux grands principes. Il doit retrouver sa vocation politique et non demeurer un centre technique. Il n’est pas outillé pour concurrencer l’ensemble des directions des ministères. Il ne peut survivre qu’en exprimant les grandes orientations, les grandes lignes de l’action que doit suivre le Gouvernement. Dans le système actuel, le Parlement est à la remorque du Gouvernement ; il conviendrait qu’il puisse retrouver un rôle d’initiateur. Cela est certainement possible à travers le développement de ses pouvoirs de contrôle. A l’heure actuelle, l’Assemblée nationale comme le Sénat sont démunis pour analyser, expertiser les demandes des Français, pour contrôler la bonne exécution des lois et la bonne gestion de l’Etat. Le Parlement fait la loi en aveugle et n’en suit que modérément l’application. Il faut que l’Assemblée nationale et le Sénat deviennent de véritables contre-pouvoirs. Pour cela, il faut accroître les moyens. Peut-on croire sérieusement que la commission des finances à l’Assemblée nationale puisse contrôler l’ensemble des administrations, les collectivités locales et les entreprises publiques alors qu’elle ne dispose que d’une vingtaine d’administrateurs pour épauler les élus, administrateurs qui en outre travaillent sur les textes législatifs en discussion ? Pensez-vous que les parlementaires peuvent accomplir réellement leur travail alors qu’ils ont au mieux sur Paris un collaborateur. Les groupes parlementaires d’opposition ont en moyenne un chargé d’études par commission permanente. Aux Etats-Unis, chaque membre du Congrès peut disposer d’une force de frappe de 80 collaborateurs. En Allemagne, le groupe parlementaire CDU/CSU a plus de 350 permanents soit plus que tous les groupes à l’Assemblée nationale. En France dès que quelqu’un parle augmentation de moyens pour la vie politique, nous crions, par poujadisme, au gaspillage, au détournement de fonds, mais nous sommes dans un véritable cercle vicieux. La vie politique s’asphyxie faute de moyens. Il faut donner aux contre-pouvoirs des instruments d’expertise et de contrôle. Les représentants de la nation doivent durant leurs mandats avoir la possibilité d’analyser les attentes de la population et vérifier si l’exécutif applique ce qu’ils ont décidé. Aujourd’hui, mis en position de soumission, ils regardent les trains de décrets et d’arrêtés passés.

Un parlement fort suppose non seulement l’instauration d’un régime présidentiel en France et d’un changement de mode de scrutin. Le régime présidentiel qui repose sur une séparation stricte des pouvoirs, l’exécutif doit perdre ses instruments de coercition, plus de droit de dissolution, plus de techniques d’adoption en force des projets de loi, plus de fixation autoritaire des ordres du jour des Assemblées. Il devra apprendre à négocier en permanence avec le législatif. Mais pour éviter la mainmise des partis, il faut, sans nul doute, accompagner cette réforme d’un changement de mode de scrutin et retenir le mode de scrutin uninominal à un tour. Le mode de scrutin actuel pour les élections législatives, le mode de scrutin uninominal à deux tours oblige les partis à s’accorder entre les deux tours et à former des coalitions plus ou moins solides. Par son caractère simple, le scrutin à un tour incite au regroupement des forces politiques autour de deux pôles.

Un parlement fort et capable d’exprimer la diversité du pays suppose une refonte profonde du Sénat. Actuellement, élu au suffrage indirecte, les sénateurs possèdent une légitimité faible. Par ailleurs, la constitution de 1958 a doté le Sénat de pouvoirs limités qui permettent de ralentir l’adoption de lois, mais pas de peser réellement sur la législation. Si l’Assemblée nationale est dominée, le Sénat l’est encore plus à la nuance qu’il tente avant tout de survivre et de se pérenniser. Sa planche de salut passe par sa mission de représentation des collectivités territoriales. Afin d’assurer une représentation plus fine de la diversité française, on pourrait imaginer que les sénateurs seraient, si on garde un mode d’élection indirecte comme aujourd’hui, élus par les conseils régionaux à la proportionnelle. Le nombre de sénateurs serait fixé, par région, en fonction de la population. On pourrait également imaginer une élection directe au scrutin de liste régionale et à la proportionnelle. Ainsi, l’Assemblée nationale serait élue au scrutin majoritaire et aurait vocation à dégager des majorités claires ; le Sénat aurait, de son côté, comme objectif de représenter finement les différents courants politiques. Les partis n’ayant pas vocation à occuper le pouvoir, les extrêmes, les indépendantistes par exemple auraient une tribune sans pour autant avoir les moyens de bloquer les institutions.

Un parlement plus fort, moins de lois, moins de décrets, moins de réglements permettraient de réanimer le débat démocratique et de donner un aspect un peu plus libéral à nos institutions. Pour aboutir à des pouvoirs publics véritablement respectueux des libertés et des initiatives individuelles, la France doit se mettre au diapason de ses partenaires et faire le pari du développement des pouvoirs locaux.

Comment cette démocratie historiquement centralisée franchira-t-elle la révolution numérique ? le développement d’internet modifiera-t-il complètement la Politique transformant la France en une grande agora athénienne ? Allons nous passer de la démocratie représentative qui éprouve d’énormes difficultés à franchir le cap du troisième millénaire ou allons nous entrer dans une ère de démocratie directe ?

D’ici quelques années, chaque Français sera doté d’une adresse @mail. Ainsi, les électeurs pourront voter en utilisant leur ordinateur ou leur téléphone portable après avoir bien évidemment fourni un code individuel afin d’éviter les fraudes. Les personnes ne disposant pas d’accès à internet auront toujours la possibilité de se rendre dans des bureaux de vote dotés bien évidemment de machine électronique. Le dépouillement et la centralisation des résultats seront immédiats. Techniquement, le système est facile à mettre en œuvre. En revanche, la question de l’utilisation du vote électronique est beaucoup plus compliquée à résoudre.

On peut simplement passer du système de l’isoloir au système du vote électronique. Une telle évolution permettrait de lutter contre l’absentéisme sans pour autant changer la nature des institutions. Des expérimentations ont été réalisées avec succès aux Etats-Unis et en Allemagne. D’autres pays européens ou d’Amérique Latine escomptent entrer dans les prochaines années dans l’ère du vote électronique. Une fois de plus, la France est en retard. Lors de la primaire démocrate organisée au mois de mars 2000 dans l’Arizona, près de la moitié des participants ont voté par internet. Pour les élections municipales de 2002, les Pays-Bas prévoient d’instituer une option de vote électronique. On peut également entrer dans l’ère de la démocratie directe en multipliant les consultations pour un coût réduit.

L’idée de consulter les citoyens à tout moment est séduisante. Plus d’intermédiaire, plus de jeu politique, plus de querelle d’hommes ou de femmes politiques, le pays serait dirigé par son peuple. Internet permettrait ainsi à l’autogestion de se développer. Mais, cette démocratie directe aurait toutes les chances d’être une dictature ou déboucherait sur un régime poujadiste.

Actuellement, la dictature des sondages domine. A tout moment, l’élu est jugé avant même que sa décision ait pris effet. Un plan d’allégement des impôts annoncé le mardi est soumis le mercredi au verdict des sondages. S’ils sont positifs, l’affaire est dans le sac. Plus de débat, plus d’explication, seulement le bruit des chiffres des instituts de sondages. Nous vivons au rythme de ce simulacre de démocratie directe que constitue l’opération de consulter de manière scientifique plusieurs centaines de personnes sur une question qui bien souvent comporte la réponse. Le temps des sondages et le temps de la démocratie représentative ne sont pas les mêmes d’où la montée de l’incompréhension de la population vis à vis du politique. Entre l’annonce d’un plan fiscal et son adoption et donc son application, il peut se passer de nombreux mois. La démocratie suppose dialogue, débat, opposition et de temps en temps consensus. Or la démocratie directe fonctionne sur l’instantané. Sur un même sujet, on peut obtenir par sondage ou par votation électronique selon la manière dont la question est posée deux réponses opposées. Ainsi, s’il ne fait aucun doute que tout le monde est pour la baisse des impôts, il est moins évident que si l’on adjoint à cette baisse des impôts la suppression d’un grand nombre d’allocations sociales, le résultat soit identique. Si l’on avait demandé aux Français s’ils étaient favorables à la suppression de la peine de mort en 1982, la réponse aurait été négative surtout si le samedi précédent l’élection, un enfant a été tué de manière scandaleuse.

Le recours à la votation électronique pourrait dans les mains d’un populiste déboucher sur des horreurs. La démocratie libérale suppose bien évidemment le recours régulier à l’élection et pourquoi aux référendums ; mais, elle repose sur le constat que pour appréhender la chose publique, il faut du recul. Contrairement à nombre d’idées reçues, la politique a besoin de professionnels car il s’agit d’un secteur particulier avec ses règles. L’homme politique est une interface, un intermédiaire qui analyse et synthétise les besoins de la population. Il a aussi vocation à avoir une vision stratégique sur le long terme. Dans les années cinquante, les pères fondateurs de l’Europe ont engagé les grands ennemis qu’étaient l’Allemagne et la France sur la voie d’une grande réconciliation. Si l’on avait demandé aux populations respectives de ces deux pays, s’ils étaient favorables à une telle démarche, le résultat aurait été certainement ambigu.

Tout le monde ne naît pas avec l’envi de se consacrer à la chose publique. Il y a sans nul doute une part de mégalomanie, d’ambition dans la soif de pouvoir des hommes politiques ; mais, il y a aussi une volonté d’améliorer le sort de chacun. Même si comme partout, il y a des brebis galleuses, beaucoup d’hommes politiques choisissent ce métier par vocation. Du fait d’une mauvaise utilisation des médias et des sondages, mauvaise utilisation dont ils sont responsables, l’homme politique est de plus en plus tributaire du présent. Soumis au verdict des médias, il n’ose plus, il se cantonne bien souvent de gérer au fil de l’eau sans pour cela lui garantisse sa réélection. La dictature médiatique est rarement tendre avec ses enfants.

La mondialisation, internet et plus largement le développement des techniques de l’information et de la communication ne rendent pas obsolètes les hommes politiques bien au contraire, elles les rendent encore plus nécessaires. Face aux mutations, face à la perte des repères, il y a un besoin croissant d’intermédiation qui se doit d’être au plus proche des électeurs. Après plus de vingt cinq années de guerre civile larvée en Corse, il faut des hommes politiques aguerris, prêts à faire des concession, prêts à dessiner pour les trente ou quarante prochaines années l’avenir de la Corse.

Internet ne révolutionnera pas la chose publique, en revanche, c’est un puissant instrument de communication. L’ère du secret est dépassé. L’électeur, le citoyen s’informe en direct. Il peut consulter directement les textes, les décisions émanant des pouvoirs publics. Vecteur de communication, c’est aussi un instrument de propagande. On a pu constater sa force démagogique lors de la discussion de l’Accord multilatéral sur les investissements ou lors de la réunion à Seattle en 1999 de l’Organisation mondiale du Commerce. Les groupes minoritaires ont très vite perçu la force d’internet. Avec les @mail, l’électeur a la possibilité de multiplier les contacts avec son élu. Plus facile et moins protocolaire qu’une lettre, l’@mail permet aux citoyens de réagir et de faire part à ses représentants de ses idées et de ses opinions.

Aujourd’hui, la démocratie libérale est en danger du fait que des mouvements marginaux peuvent à travers les médias obtenir des temps d’antenne hors de proportion avec leur représentativité réelle. Ainsi, José Bové a pu obtenir en saccageant un Mac Donald et en menant des opérations spectaculaires plusieurs passages aux 20 heures de TF1 alors que son syndicat est très minoritaire. Passant bien à la télévision, sa popularité dans l’opinion publique a gonflé au point qu’il pourrait devenir un candidat crédible pour les élections présidentielles de 2002.

La démocratie libérale est en danger car l’homme politique a déserté son rôle d’intermédiation car sur ce terrain les médias l’ont supplanté. Trop langue de bois, trop prudents, trop calculateurs, les hommes politiques n’intéressent plus la télévision qui recherche en permanence de l’émotion, du direct, du sensationnel. José Bové l’a compris et est un très bon comédien. L’homme politique ne correspond plus au rythme accéléré qu’impose les médias modernes. Il est figé dans ses costumes des années soixante-dix, période faste du face à face droite, gauche, du tout politique. Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, François Mitterrand, Georges Marchais, un show en permanence qui faisait de l’audience. Depuis, les émissions politiques sérieuses ont disparu du prime time pour être exilées après 22 heures. Pour passer aux heures de grande écoute, l’homme politique se doit d’être troubadours à la André Santini ou jouer jet set façon Philippe Douste-Blazy. Il n’est pas étonnant dans un tel contexte que l’on soit confronté à une crise des vocations pour les maires des petites communes, à une désertion des élites qui ont compris que le pouvoir était désormais économique. L’homme politique serait-il une espèce en voie de disparition ? Faut-il prévoir un plan de sauvetage ou est-il déjà trop tard ?

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