La guerre du pétrole aura-t-elle lieu ?

19/05/2018, classé dans

 

Depuis le 1er choc pétrolier, le prix du pétrole est une des composantes clefs de la conjoncture des pays industrialisés. Un cours élevé constitue un transfert au profit des pays exportateurs et se traduit par une moindre croissance pour les pays consommateurs. Un pétrole trop bas met en danger les pays exportateurs qui sont devenus des acteurs économiques importants ainsi que le secteur pétrolier dont le poids n’est pas négligeable au sein du PIB. Le prix du pétrole reste très difficile à prévoir car il obéit à de nombreux facteurs. Le prix du marché ne reflète qu’imparfaitement le coût de production. Il intègre des considérations anticipatives, spéculatives et géopolitiques.

Ainsi, de 2005 à mi-2008, le prix du baril Brent est passé de 45 dollars à plus de 146 dollars avant de chuter à moins de 40 dollars au mois de décembre 2008 pour remonter à 126 dollars au mois de mars 2012. Le 20 janvier 2016, le baril a atteint 27 dollars avant de progresser jusqu’à 80 dollars le jeudi 17 mai dernier.

Le prix du pétrole dépend évidemment de l’offre et de la demande. Du fait de la rapide progression de la production américaine, certains experts considèrent que les prix devraient être baissiers. La montée des gisements de pétrole de schiste est rapide et aidée par la baisse des coûts de production. Si en 2015, le coût moyen de production avoisinait les 70 dollars le baril, il ne serait plus que de 50 dollars en 2018. Le potentiel de production aux États-Unis, au Canada ou en Australie serait important.

Au niveau de l’offre, la chute des cours de 2014 à 2016 a entraîné une baisse sans précédent de l’investissement dans l’exploration et la production. À l’échelle mondiale, ce dernier est passé de 700 à 450 milliards de dollars de 2013 à 2016 avant de remonter légèrement en 2017. Les volumes d’hydrocarbures conventionnels découverts en 2016 ont baissé de 25 % par rapport à 2015. Néanmoins, il convient de ne pas trop se fier à ces statistiques annuelles car les découvertes s’effectuent de manière non linéaire dans le temps. Par ailleurs, l’élasticité de production de plusieurs pays notamment l’Arabie Saoudite et les États-Unis est forte.

La chute des cours à partir de 2014 s’explique par l’excès de production par rapport à la demande, excès qui a atteint jusqu’à 2 millions de barils jour. Depuis 2017, l’écart se réduit au point qu’offre et demande s’équilibrent en 2018 autour de 98 millions de barils jour. L’Agence Internationale de l’Energie indiquait, en 2016, que l’industrie pétrolière mondiale devait mettre en production 21 millions de barils par jour additionnels d’ici 2025, juste pour assurer une stabilité du marché compte tenu du recul des anciens gisements.

Le retour de la demande

La demande de pétrole est très sensible à l’évolution de la croissance et, inversement, celle-ci dépend du prix de cette énergie fossile. La précédente chute des cours est tout autant liée à la progression du pétrole de schiste américain que par la faible croissance de plusieurs zones économiques dont l’Europe.

Selon la compagnie Total, d’ici à 2040, la demande mondiale de pétrole pourrait augmenter d’environ 10 millions de barils par jour (mb/j) par rapport à 2015 (92,5 mb/j). Une croissance mondiale entre 3 et 4 % durant plusieurs années accélérait la hausse du prix du baril. Les experts de Total envisagent que la barre des 100 dollars pourrait être assez rapidement atteinte.

La demande concernerait essentiellement le secteur des transports qui est responsable de 56 % de la consommation. En revanche, elle devrait baisser dans les secteurs du bâtiment (-2 mb/j au niveau mondial), de l’énergie (-3 mb/j) et dans les usages non énergétiques (-1 mb/j). La progression du parc automobile et l’augmentation du nombre de kilomètres parcourus  (entre 3 % et 4 % par an) ne seront pas compensées par les gains d’efficacité des moteurs et par le recours à de nouvelles énergies. Si les véhicules électriques représentaient 70 % des ventes en 2040, la demande diminuerait de 3 mb/j par rapport au scénario actuel (mais augmenterait de 2mb/j s’ils ne représentaient que 30% des ventes). La demande liée aux habitations (chauffage, climatisation et électricité) devrait également progresser assez vivement.

Les aléas diplomatiques

Le prix du pétrole intègre toujours une prime du risque dont une part non négligeable est liée à d’éventuels problèmes géopolitiques. L’OPEP et la Russie réalisent plus de 50 % des exportations mondiales du pétrole. Le seul Moyen-Orient est à l’origine de plus du tiers des exportations. La montée en puissance du pétrole de schiste et du pétrole bitumineux tout comme la faiblesse de la demande ont conduit l’OPEP et surtout l’Arabie Saoudite à abandonner, en 2014, les mesures de régulation de la production. Le système qui prévalait reposait sur le respect d’un volume global de production. Les pays membres avaient tendance à ne pas limiter leur production, laissant le soin à l’Arabie Saoudite de le faire. Cette dernière a espéré que la baisse des prix entraînerait la fermeture d’un grand nombre de gisements américains. Cela s’est vérifié mais de manière moindre que prévu. En revanche, la contraction des prix a mis de nombreux pays membres en difficulté. Les moindres recettes pétrolières ont provoqué l’augmentation des déficits et la survenue de tensions sociales.

L’OPEP a conclu le 9 décembre 2016 un accord de réduction de la production avec 11 pays non-membres du cartel. Ces derniers ont accepté la réduction de leur production de 558 000 barils par jour. La Russie s’est associée à cet accord en s’engageant, à elle seule, à baisser sa production de 300.000 barils par jour. Cet accord a été reconduit aux mois mai et décembre 2017. L’Iran qui était interdit d’accès au marché international du pétrole bénéficie dans le cadre de l’accord de l’OPEP de 2015 d’un régime particulier. Ce pays a augmenté en deux ans sa production d’un million de barils par jour (mb/j) à 3,8 mb/j et ses exportations atteignent désormais 2,6 mb/j. Le retour des sanctions prive donc potentiellement le marché de ce montant. La hausse des prix du cours du baril de ces dernières semaines était, en partie, une anticipation de la décision américaine. Pour éviter une envolée des cours, l’Arabie Saoudite a publié un communiqué précisant que « le Royaume travaillera avec les principaux producteurs de pétrole à l’intérieur et à l’extérieur de l’OPEP, ainsi qu’avec les principaux consommateurs, pour limiter l’impact de toute pénurie d’approvisionnement ». L’Arabie saoudite n’est pas mécontente de neutraliser un concurrent de plus en plus hégémonique.

Les tensions géopolitiques entre l’Iran et Israël, les évènements dans la bande Gaza ainsi que la guerre au Yémen soutiennent les prix. La dégringolade économique du Venezuela pousse également les prix vers le haut.  La production pétrolière de ce pays a chuté à 1,43 mb/j, selon les estimations de Société Générale, contre 2,03 mb/j en juillet 2017. Ce

La prochaine réunion de l’OPEP est prévue au mois de juin à Vienne. Des dissensions apparaissent entre les tenants d’un relèvement du prix jusqu’à 80 dollars et ceux qui veulent au plus vite engranger des recettes. L’Iran se satisfait d’un baril à  65 dollars quand l’Arabie Saoudite est partisan d’un cours à 80 dollars afin de faciliter l’introduction d’une partie de la compagnie pétrolière Saudi Aramco. Hors OPEP, la Russie souhaite maintenir ses recettes d’exportation. Elle peut jouer sur la dépréciation du rouble pour les améliorer. Une hausse trop rapide des prix encouragerait la production américaine qui pourrait se substituer à la sienne auprès de certains pays consommateurs.

Les conséquences d’une hausse du prix du pétrole

Les effets d’une forte variation du prix du pétrole sont moins appréhendables en 2018 qu’en 1973 ou en 1979. Lors des deux premiers chocs pétroliers, compte tenu du poids des pays occidentaux, la brusque augmentation des cours s’était traduite par une dégradation rapide de l’activité provoquée par un transfert financier au profit des pays exportateurs. À l’époque, ces pays n’étaient pas des marchés de consommation. L’argent issu de la vente du pétrole était recyclé dans les dettes des pays occidentaux.

Depuis, les pays exportateurs sont devenus, en quarante ans, des acteurs économiques importants. Leur population dépasse 500 millions d’habitants. Par ailleurs, l’interdépendance économique et financière s’est accrue entre pays consommateurs et pays producteurs. La forte chute de 2014 a provoqué un ralentissement des importations des pays exportateurs de pétrole et une baisse des indices boursiers. Ces derniers ont été impactés par la contraction des valeurs pétrolières mais aussi des valeurs des banques fortement investies dans le secteur énergétique. A contrario, la baisse des cours de 2016 a permis de relancer l’économie européenne et japonaise. Elle a offert à chaque consommateur européen l’équivalent de 1 000 euros de pouvoir d’achat sur deux ans. L’impact a été d’autant plus fort qu’elle est intervenue en période de faibles taux d’intérêt et a accentué la désinflation.

Une progression rapide du pétrole qui placerait le baril au-delà de 120 dollars aurait des effets inflationnistes même si pour le moment la transmission aux salaires est incertaine. Les banques centrales seraient tentées comme en 2007 de relever leurs taux directeurs, ce qui ne serait pas sans risque pour des économies fortement endettées. La hausse des cours entraînerait donc celle des taux d’intérêt et la diminution des valeurs boursières. Le secteur de l’immobilier serait un des premiers touchés tout comme l’automobile.

La hausse du pétrole aurait des effets négatifs pour les pays émergents non producteurs qui souffriraient d’une fuite de capitaux. Une hausse brutale pourrait conduire à une moindre croissance de 0,5 à 0,6 point de PIB pour l’Europe et pour le Japon. Pour les États-Unis, la situation est plus complexe car le pays est redevenu exportateur net de pétrole. Certes, il demeure avant tout un pays consommateur mais dont l’industrie pétrolière joue un rôle important au sein du PIB. L’effet sur la croissance serait donc plus faible qu’en Europe. La perte de croissance pourrait être limitée à 0,2 %.

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