Et si Raymond Aron avait tort ?

01/04/2009, classé dans

Enfin, les opposants du capitalisme ont gagné. Depuis des années, des économistes, des sociologues, des philosophes, des femmes, des hommes politiques, des journalistes nous annonçaient que le système courrait à sa perte, qu’il portait en lui le vice, que son amoralité devait se retourner contre lui-même et contre nous même.

Bien évidemment que nous savions tous que Marx et Sartre avaient raison. Nous étions convaincus que la propagande américaine nous imposait, à notre corps défendant, son modèle, ses produits, sa culture…. Raymond Aron avait tout faux, l’économie de marché est un système d’asservissement généralisé. Nous sommes faussement libres car enchaînés aux valeurs matérielles et immatérielles du capitalisme.

La crise de 2008 remet les horloges à l’heure. La vérité éclate aux yeux de tous. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre dans sa librairie préférée aux rayons économie ou essai pour s’en convaincre. Jamais, une crise n’a donné lieu à une telle inflation de livres sur le thème « nous vous l’avions bien dit, c’était inévitable » ou sur celui « le capitalisme est mort ».

S’il y a donc un secteur qui échappe à la crise, c’est celui spécialisé dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Sans être exhaustif, je ne citerai que quelques ouvrages parus à la fin de l’année 2008 et au début de l’année 2009.

Ainsi, de manière sobre sans fioriture, le spécialiste de la régulation, Michel Aglietta a publié un essai dénommé « La crise, pourquoi on en est arrivé là ». Un peu plus explicite, l’ouvrage d’Hervé Kempf « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ». Plus interrogatif mais toujours aussi peu indulgent avec le système actuel, l’essai de Jacques Attali, « La crise et après ? ». Dans le style, fin du monde, je vous conseille « La stratégie du choc : la montée du capitalisme du désastre par Naomi Klein, Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Le couple Patrick Artus et Marie Paule Virard se sont spécialisés dans des ouvrages où l’optimisme n’est pas de rigueur. Ainsi, je peux citer « Globalisation, le pire est à venir ». Juste pour le plaisir, je ne résiste pas de citer quelques titres comme « La finance mondiale, tout va exploser » par Morad El Hattab et Philippe Jumel, « Le krach parfait » d’Ignacio Ramontet, « Le capitalisme et la pulsion de mort » de Gilles Dostaler et Bernard Maris ou « La crise globale » par Jean-Michel Quatrepoint…

Même les auteurs libéraux ou jugés comme tels jouent aux au pythies. Ainsi le journaliste Jean-Marc Sylvestre avec l’économiste « Olivier Pastré a publié un essai sans concession sur le rôle des marchés financiers « le roman vrai de la crise financière ».

L’acte de décès du capitalisme a donné lieu à une surenchère médiatique inégalée en la matière. Cette première grande crise du 21ème siècle est la première à être vécue en directe. Chaque jour, des témoignages sur le chômage, les faillites, la baisse du pouvoir d’achat parcourent les journaux d’information, les blogs… La puissance des nouvelles techniques d’information et de communication impose aux médias d’être toujours plus réactifs, d’anticiper voire de créer l’information au risque qu’elle soit fausse.

Le passage de l’an 2000 est loin mais nous avons pourtant l’impression que les peurs millénaristes perdurent à moins que ce soit un retour des sombres prévisions de Nostradamus. Nous voilà revenu en 1014 quand l’archevêque de York déclarait que « le monde se précipite vers sa fin » ou en juin 2000 quand un archevêque suédois reprenait le thème « tout le monde peut voir que le train est en passe de dérailler ».

La fin du monde est de toute façon depuis quelques années le thème à la mode avec le réchauffement climatique. Désertification, disparition des espèces, montée des océans, surpopulation, cyclones, tempêtes l’amoncellement des risques environnementaux sont autant de maux qui nous sont répétés à longueur de journée. Afin de sauver la Terre, les spécialistes du développement durable appellent de leurs vœux à la décroissance en s’inspirant des vieilles thèses du Club de Rome du début des années soixante-dix qui prônait la croissance à taux zéro. A croire que Dieu les a entendu avec la survenue de la plus forte récession de ces soixante dernières années… Pourtant, depuis la crise financière, ils sont plus modestes et discrets.

Les libéraux, déjà rares en France, ont disparu et se sont transformés en keynésiens ou en étatistes. Quand ils assument encore leur libéralisme, c’est pour mieux condamner le capitalisme qu’il ne faut, à leurs yeux, ne pas assimiler à l’économie de marché. Si tout va mal, c’est bien connu, c’est la faute des banquiers, des traders, des spéculateurs, des grands patrons, des entreprises apatrides qui délocalisent. Ils ont perverti le système au risque d’entraîner sa mort. Les libéraux français se posent en défenseur du petit entrepreneur, victime, abusé par sa banque et pressuré par l’Etat et la Sécurité sociale. Dans notre pays, en période de crise, le poujadisme est renaît de ses cendres. Le petit commerçant contre la grande surface, les sous-traitants contre les multinationales, le petit chef d’entreprise contre les PDG qui accumulent salaires et stock options.

C’est bien connu, le monde financier, le monde des affaires, le monde des grandes entreprises est immoral ; revenons au terrain, à la TPE qui ne ment pas.

Après avoir gagné il y a vingt ans sans coup férir sur le communisme, le capitalisme est jugé, aujourd’hui, coupable sans procès. Le chef d’entreprise est un bandit, un riche exploiteur. Le JDD dans son dernier numéro du mois de mars stigmatisait les riches, catégorie qui incluait toute personne touchant plus de 2600 euros par mois… Sous la terreur, les têtes tombaient, aujourd’hui, ce sont les PDG, les cadres dirigeants… Le coupable, c’est l’autre, c’est le voisin, le supérieur hiérarchique, le banquier… A force de braquer les projecteurs sur les patrons, il n’est pas surprenant que la haine sociale s’installe surtout dans un pays qui a toujours aimé faire tomber les têtes. la culpabilité précède en France le jugement dans notre pays.

Face aux flux de mauvaises nouvelles, de l’annonce répétée de la fin du capitalisme, des banques, de l’occident, des Etats-Unis, de l’accumulation de dettes abyssales, un être doué de raison aurait soit opté pour le suicide ou pour le moins décidé de retirer toute son épargne de la banque et partir sur une ile déserte… Or, force est de constater que malgré les oiseaux de mauvais augure, les consommateurs et les épargnants sont restés relativement sereins. Si le pessimisme monte, il n’y a pas de panique, il n’y a pas de peur collective manifeste.

Après trente ans de crise, la sensibilité du chômage est très forte dans notre pays. Toute dégradation est perçue comme un séisme. La progression des licenciements et la non-reconduction des CDD aura comme conséquences le gonflement de l’épargne de précaution, un ou deux points ce qui ne fera que conforter la première place de la France en matière d’épargne.

La France est, en effet, tout à la fois le pays qui dispose d’un niveau élevé de protection sociale et dont les habitants épargnent le plus par précaution. C’est aussi un des rares pays où la crise donne lieu à des revendications sociales et à un refus de toute réforme.

Le problème français repose sur une crise de confiance et sur une rupture entre le peuple et ses élites. Le succès des discours poujadistes, le rejet des pouvoirs, la jalousie face aux riches qui réussit par son travail sont autant de signes tangibles d’une société en crise. Il est paradoxal que les PDG soient montrés du doigt tant bien même que des footballeurs gagnent plus tout en n’obtenant pas toujours les résultats escomptés.

Le travail est perçu comme une source d’exploitation et non comme un moyen de développement. Les élites ont sans nul doute une part de responsabilité dans le désamour actuel. L’incapacité à faire repartir l’ascenseur social, le repli de la caste dirigeante sur elle même expliquent cette situation. La Nouvelle Star ou le football sont les seuls eldorados dans une société qui a fait du travail une contrainte. Il est vrai qu’un salaire médian autour de 1600 euros n’a pas de quoi enthousiasmé les jeunes étudiants.

Sans espoir de créer une sucess story à la Google, les jeunes Français préfèrent échapper à la réalité économique. La crise actuelle a tendance de rigidifier davantage les structures. Il serait nécessaire au contraire de favoriser la mixité sociale et de revoir la hiérarchie des valeurs

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