Erreurs dans l’horreur économique

25/03/2008, classé dans

Au cinéma, à la télévision comme dans l’édition, pour vendre, il faut faire peur, il faut choquer et donner dans l’émotionnel. Viviane Forrester a bien compris la recette en écrivant un pamphlet antilibéral primaire, « l’horreur économique », qui s’est vendu à plus de 350 000 exemplaires. Suppression d’emplois, exclusion d’une fraction de plus en plus large de la population, marginalisation des jeunes, gouvernements désemparés, en quelques mots, la fin du monde. Avec Viviane Forrester, nous sommes en plein dans les peurs millénaristes. Tout est noir. L’exploitation de l’homme par l’homme est la règle. Elle prend des formes de plus en plus perverses car de moins en moins visibles. La révolution numérique permet d’éliminer des salariés devenus improductifs et d’imposer la dictature molle du capitalisme. Les entreprises, pour mieux dominer le prolétariat, créent des mines virtuelles qui, faute de pouvoir tuer physiquement, tuent moralement. Bien évidemment, le nombre des opprimés augmente chaque jour sur tous les continents du fait des agissements diaboliques des multinationales anglo-saxonnes. Avec Viviane Forrester, Zola, Marx et Engels sont de retour. La romancière a eu recours à tous les grands clichés, souvent éculés, pour condamner notre système économique. Pas de réelle démonstration, pas d’analyse sur la mutation de l’économie, seulement des raccourcis à fort contenu démagogique. Néanmoins, soyons rassurés, Viviane Forrester n’est pas complètement perdue pour la science économique car, face au succès, et toujours comme au cinéma, elle n’a pu résister à faire une suite à son premier essai en lançant « l’horreur 2 » baptisée « une étrange dictature ». Les lois du marché et l’appât du gain obligent à faire quelques entorses aux considérations idéologiques.

Et si l’horreur économique n’était pas l’enfer que certains tentent de nous faire croire ; et si la mondialisation n’était pas le monstre qui dévore ses enfants ; et si la nouvelle économie n’était pas le nouveau mode d’esclavage que certains nous promettent ; et si la révolution économique en cours offrait pour la première fois, pour un très grand nombre de femmes et d’homme, la possibilité de s’affranchir du travail de somme pour le remplacer par un travail exigeant avant tout l’utilisation de l’intelligence, c’est à dire ce qui distingue l’être humain des autres créatures terrestres.

Dans son ouvrage, « une étrange dictature », Viviane Forrester, montre du doigt moins la mondialisation que le libéralisme ou l’ultralibéralisme pour reprendre ses termes. La fin du monde est encore plus présente que dans un de son précédent livre « l’horreur économique ». Quand la croissance est de retour, quand le chômage baisse, quand le consommateur consomme plus, il faut crier plus fort, annoncer des catastrophes de plus en plus gigantesques à croire que notre romancière commence une carrière de prévisionniste chez Nostradamus. Ainsi, dès la première page, on peut lire « chaque jour, nous assistons au fiasco de l’ultralibéralisme ». Un peu plus loin, le jugement est sans appel « au service d’une idéologie, c’est une politique précise qui assujettit la globalisation et asservit l’économie ». Bien évidemment, cette politique, c’est l’ultra-libéralisme.

Selon Viviane Forrester, l’ultralibéralisme appauvrit, asservit, détruit les braves citoyens que nous sommes. En reprenant le leitmotiv de nos grands-parents, tout était si beau hier, elle peint un tableau monstrueux de notre société dominée par le Profit. Que de plus en plus de personnes partent en vacances, que la qualité des logements s’améliore, que les enfants fassent des études de plus en plus longues, que la vie s’allonge, tout cela repose sur une ruse du profit pour nous faire croire que tout va mieux alors que tout va de plus en plus mal. Français, Françaises, réveillez-vous, votre confort, votre téléphone portable, votre micro-onde, votre voiture, votre chien que vous promenez trois fois par jour, sont les outils de votre asservissement. Esclaves repus, esclaves obèses, esclaves en canapé, révoltez-vous pour faire plaisir aux tenants de l’antilibéralisme. Achetez leurs livres, faites-vous peurs, mais arrêtez de regarder la bourse, d’utiliser votre ordinateur, de vous connecter à internet. Prenez vos vacances dans un endroit sans charme avec pluie assurée.

Les adversaires idéologiques du libéralisme et de la mondialisation doivent zapper les émissions consacrées à l’économie. Ainsi, ils ignorent ou font comme tel que les Etats-Unis connaissent leur plus long cycle de croissance depuis 1945, plus de neuf ans ; un taux de chômage qui avoisine les 4 % en l’an 2000. Ces adversaires de la mondialisation n’ont pas pris connaissance que des dizaines de millions d’emplois ont été, outre-atlantique, créés en moins de dix ans, que des pays autrefois sous-développés deviennent des puissances économiques de première importance : l’Indonésie, la Corée du Sud, la Thaïlande, Taiwan. Que des pays d’Amérique latine qui sortent de leur torpeur, que des pays d’Afrique commencent à sortir du long tunnel de la misère, pas une phrase, pas un mot dans les livres de Viviane Forrester ; c’est accessoire. Que le chômage ait baissé ou baisse en Angleterre, en Espagne, dans les pays d’Europe centrale ou même en France depuis 1997, cela n’intéresse pas Viviane Forrester.

Malgré cet odieux libéralisme, cette nouvelle peste des temps modernes, en quelques années, le panorama des puissances économiques a profondément évolué. Les habitants de Singapour ou de Hongkong sont plus riches que ceux de l’Espagne qui sont talonnés par les Coréens du Sud et les Chiliens. De 1975 à 1997, le PIB par habitant est passé en Indonésie de 480 à 3 490 dollars, le taux de scolarisation du troisième degré s’élève à 11,3 % en 1997 contre 3,6 % en 1975. le nombre de téléviseurs sur la même période est passé de 9,6 à 134,1 pour mille habitants. Pour faire plaisir à Viviane Forrester, on peut souligner qu’en vingt deux ans, le nombre de livres publiés, chaque année, est passé de 2181 à 4018.

Le taux de scolarisation est de 82 % aux Philippines, soit un taux supérieur à celui de la Suisse et de la Grèce. Au Sri Lanka, l’espérance de vie à la naissance était de plus de 73 ans en 1998, juste cinq ans de moins qu’en France.

Quels sont les pays qui sont sortis de l’ornière du sous développement ; ceux qui ont tout misé sur le développement autocentré, planifié, reposant sur l’industrie lourde et le protectionnisme. L’Algérie, la Corée du Nord, le Vietnam sont des succès économiques ; la population de ces pays plébiscite, tous les jours, les choix qui ont été faits dans les années soixante. Et non, quel dommage que Viviane Forrester ne dissèque pas ces échecs. Mais pour les compagnons de route du communisme ; cruelle expérience, même la matrice que constituait l’Union soviétique s’est effondrée en laissant, derrière elle, un champ de ruines économiques et de mines écologiques à retardement. Les pays qui ont eu la sagesse contre le cours de l’histoire de parier sur le décollage par l’intégration dans le marché mondial ont gagné. Oui, il faut condamner le travail des enfants dans des usines en Asie ; mais on aurait aimé entendre les mêmes cris de révolte lorsque les autorités soviétiques imposaient des conditions de travail indignes à leurs compatriotes, lorsque les goulags fonctionnaient à plein régime. Rappelons-nous, aussi, les conditions de vie de nos grands-parents ou arrière-grands-parents dans les champs, dans les mines et même dans les bureaux. Les travailleurs de Malaisie, d’Indonésie connaissent des conditions de travail moins pénibles que celles qui étaient les leurs, il y cinquante ans. Avec des taux de croissance de 7 à 9 % ces dernières années, les pays d’Asie du Sud-Est évoluent à très grande vitesse.

A en croire Viviane Forrester, d’un coup de baguette magique, les pays d’Asie du Sud-Est seraient, après la crise de 1997, revenus à un stade proche du Moyen Age : « des profits fulgurants en un temps record et, en un temps record, la déroute absolue, l’effondrement piteux de cette apothéose asiatique ». Deux années de récession après des années de croissance exceptionnelle avec des taux de croissance de 9 à 13 % l’an ; rien d’anormal, d’autant plus que ces pays ont repris, depuis, sur des bases plus saines, leur expansion.

Refuser à des entreprises occidentales de s’implanter dans des pays en voie de développement, refuser les importations des pays à faibles coûts de main d’œuvre, c’est être favorable au statu-quo. Au nom d’un mal être de riche, au nom de nos troubles psychologiques d’occidental, on voudrait que les autres, c’est à dire les habitants des pays du tiers monde, restent à l’état de nature. Pas de chance, ils veulent connaître la croissance, le progrès, les voitures, internet, la pollution et l’urbanisation. Il y a aussi chez beaucoup de critiques du mode de développement capitaliste, un goût prononcé pour l’autoflagellation. Nous sommes responsables, c’est connu, de l’état de sous développement de la grande partie de la planète et nous souhaitons rester responsable de cet état. Pourquoi donc les pauvres du reste du monde ne veulent pas rester pauvres ; ils ne connaissent pas leur vrai bonheur. Cette thèse a été illustrée, avec beaucoup d’humour, par Pascal Bruckner dans son livre « le sanglot de l’homme blanc » publié en 1983 en pleine vague tiers-mondiste, thèse qui demeure d’actualité près de vingt ans plus tard.

Il y a à travers ce refus une certaine forme d’égoïsme voire de racisme. Il y a de plus une méconnaissance complète des lois économiques. Dans les années quatre-vingt, il y a eu la phobie du Japon qui allait tout conquérir, tout détruire, puis dans les années quatre-vingt-dix, il y eut la phobie des pays de l’Asie du Sud-Est et plus globalement des pays à faibles coûts de main d’œuvre. Il fallait restaurer les droits de douanes, il fallait créer une TVA sociale qui taxe les importations. Le chômage, la pauvreté en occident n’étaient que la conséquence de la concurrence jugée déloyale des pays en développement. Pour Viviane Forrester, ce sont les entreprises occidentales qui ont transféré-leurs usines en Asie ou ailleurs pour exploiter de pauvres salariés et détruire des emplois en Europe ou Etats-Unis. Cette thèse est largement répandue en Europe. Le « livre blanc » de la Commission européenne en 1993 énumérant les différents facteurs expliquant les problèmes de l’Europe en matière d’emploi mettait en facteur numéro un, l’émergence de pays qui « nous font concurrence jusque sur nos propres marchés à des coûts avec lesquels nous ne pouvons pas rivaliser ». Or selon de nombreuses études, les pays développés ont toujours tiré avantage de la concurrence des pays en voie de développement. En effet, plus il y a d’échanges commerciaux, plus il y a de croissance. La vente de biens et de services procure du pouvoir d’achat au salariés des pays d’Asie, d’Amérique Latine ou d’Afrique, pouvoir d’achat qui leur permettent de satisfaire une partie de leurs énormes besoins. Intégrés au grand circuit de l’économie mondiale, ces nouveaux salariés consomment et veulent acquérir des biens souvent fabriqués dans des pays dits riches. Il faut, en outre, ne pas perdre de vue que la concurrence du tiers monde pousse les dirigeants et les salariés des entreprises occidentales à se repositionner sur de nouveaux marchés. Aujourd’hui, ce sont les marchés de nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les entreprises ne se positionnent pas comme on le dit à tort sur des marchés à forte valeur ajoutée. Comme l’explique très clairement, l’économiste, Paul R Krugman dans son livre « la mondialisation n’est pas coupable », les productions à forte valeur ajoutée sont celles dont les matières premières ne coûtent rien et dont le cycle de fabrication ne coûte également rien et qui sont vendus très chères. Ce n’est certainement pas le cas des biens et services de la nouvelle économie ; la meilleure preuve est que les entreprises de la netéconomie perdent de l’argent. Les activités à forte valeur ajoutée sont, par exemple, la fabrication de cigarettes ou le raffinage de produits pétroliers, loin devant l’électronique ou l’aéronautique. Compte tenu des prix pratiqués sur le marché de l’art, on pourrait sans nul doute ranger les tableaux des grands peintres dans la catégorie des productions à forte valeur ajoutée, mais cela ne serait pas très politiquement correct..

Importer n’est pas en soi destructeur ; bien au contraire, c’est acheter un produit à moindre prix un bien ou une prestation. Il y a donc un gain qui peut être utilisé pour consommer ou pour investir. Les antilibéraux primaires ont une vision statique de l’économie. Les usines doivent fabriquer les mêmes produits décennies après décennies ; les salariés doivent occuper, durant toute leur vie, le même travail, être salarié de la même entreprise ; quelle tristesse et quelle méconnaissance des règles économiques. Le mouvement est roi en économie. Il y a des phases de croissance, de dépression, d’ajustement. Oui, les produits du XIXème ont disparu ou ont évolué, d’autres sont apparus et seront remplacés. Avant hier, la machine à vapeur ; hier, le moteur à explosion ; demain, un nouveau mode de locomotion. Nos arrière-grands-parents n’avaient ni téléviseur, ni machine à laver, ni téléphone, ni portable, ni fax etc.. Aujourd’hui, les voitures utilisent l’acier ou l’aluminium pour la carrosserie, demain elles seront en matériaux composites truffés d’informatique. Des satellites, des chaînes de télévision par milliers, des radios par centaines de milliers, des ordinateurs pour tout faire, internet, des centaines de milliers de sites ; des entreprises se ferment mais d’autres apparaissent. D’un côté des licenciements qui frappent parfois des salariés méritants mais de l’autre côté des emplois qui se créent, qui offrent à des hommes et des femmes des moyens pour vivre. Oui, il y a des salariés au chômage qui ont du mal à trouver un emploi à cause d’une mauvaise formation. Oui, l’Etat a un rôle, celui de permettre à chacun d’être dans le jeu du marché, celui d’offrir à chacun les moyens d’être employé, mais celui de se substituer aux entrepreneurs du secteur privé ; quand il l’a fait, cela a été très souvent à fonds perdus.

L’économie libérale a un point en commun avec le maoïsme : le vélo. Mao était pour la révolution permanente faute de quoi la Chine risquait de retomber dans ses divisions, ses faiblesses ; l’économie libérale suppose également le mouvement permanent faute de quoi elle s’enfonce dans la récession. C’est l’application du principe d’Alfred Sauvy du progrès destructeur. Il faut admettre les faillites, les licenciements, les fermetures d’usine, les délocalisations pour avoir de la croissance, de l’emploi. Regardez la sidérurgie française placée, à partir des années soixante-dix, sous respiration artificielle, plus de 100 milliards de francs de subventions et qui ne doit sa survie qu’à sa privatisation. Chantiers navals, électronique, informatique, machine outils, la liste des secteurs sinistrés ayant capté une part non négligeable des impôts est longue. Bien sûr, il y a le TGV, Airbus et le nucléaire pour servir de paravent aux échecs répétés des pouvoirs publics en matière d’interventions économiques. Mais, ces succès sont rares et leur coût mériterait d’être étudié avec précision. Il n’est pas certain que leur rentabilité soit exceptionnelle. Pour Viviane Forrester, ce dernier point est sans importance dès qu’il s’agit de dépenses publiques car elles sont, par nature, plus utiles que la dépense privée.

Les antilibéraux, lorsque la croissance est de retour, lui dénient tout intérêt ; elle avilie les hommes, les transforme en consommateurs sans saveur et sans recul. Ils en viennent à en réclamer la croissance zéro comme le firent les économistes rassemblés dans le club de Rome au début des années soixante-dix. Nous avons pu constater le prix à payer de la stagnation lors de la première partie des années quatre-vingt-dix. Personne n’a envie de recommencer.

La croissance aux Etats-Unis, une illusion ; la baisse du chômage, une grande escroquerie. A défaut de nous convaincre, les antilibéraux attaquent notre grand frère américain sur le terrain des inégalités. Selon les pythies du malheur universel, la pauvreté s’intensifie outre atlantique. Pas de sécurité sociale, pas de retraite, pas d’école publique, l’enfer des antilibéraux primaires. Articles après articles, ils ont réussi à peindre une Amérique composée d’une minorité qui exploite un lempenprolétariat toujours plus important ; toujours cette même nostalgie de Karl Marx qui les guide. Aucun argument ne pourrait modifier leur position. Cela ne sert à rien de répéter que ces dernières années, du fait même de la pénurie de main d’œuvre et de l’augmentation de la productivité, les salaires du plus petit au plus haut augmentent. Il ne sert à rien de répéter qu’une grande partie des emplois créés sont des emplois exigeant un bon niveau de qualification. Il ne sert à rien de répéter qu’un régime de retraite par répartition existe aux Etats-Unis ; que les dépenses sociales sont supérieures, en pourcentage, à celles de la France ; que les entreprises passent plus de temps à essayer de conserver leurs salariés qu’à les licencier.

Les Etats-Unis, une véritable cour des miracles. Ainsi, selon l’OCDE, 17 % de la population américaine était en dessous du seuil de pauvreté à la fin des années quatre-vingt-dix. Mais, quel était le seuil retenu : 16 000 dollars par mois pour une famille avec deux enfants, soit l’équivalent d’un salaire moyen français.

Les riches deviendraient plus riches et les pauvres, plus pauvres. La baisse des impôts ne favoriserait que les premiers au détriment des seconds. Or, en l’Amérique, pays qui mangerait ses enfants au nom du dieu profit, une étude réalisée par le Congressionnal Budget Office, l’office parlementaire chargé du budget, sur l’évolution de la fiscalité démontre le contraire. Entre 1979 et 1999, la part des recettes fiscales provenant des 20 % de contribuables les plus favorisés est passée de 58 à 61 % alors que celle des 20 % des contribuables les moins favorisés est passée de 2 à 1 % sur la même époque. Le 1 % des contribuables les plus riches des Etats-Unis apportaient 21 % des recettes de l’Etat en 1999 contre 16 % en 1979. Par ailleurs, les classes les plus modestes sont les principales bénéficiaires des plans d’allègement des impôts. Ainsi, la pression fiscale des 20 % de contribuables les plus pauvres est passée de 8,4 % à 4,6 % de leur revenu de 1979 à 1999, pour les 20 % de contribuables les plus riches, cette même pression fiscale est passée de 28,5 à 29,1 %. Les salariés les plus pauvres, les working poors pour reprendre l’expression de Viviane Forrester, ne sont pas victimes de la fameuse trappe à pauvreté française en vertu de laquelle la reprise d’activité signifie une baisse des revenus grâce au dispositif d’impôt négatif ou crédit d’impôt. Il vaut mieux, en outre, être pauvre aux Etats-Unis qu’en France car dans le premier pays, la possibilité de devenir plus riche est supérieure à celle dans le second pays. Ainsi, 52,5 % des américains étant dans la catégorie des 10 % les plus pauvres, ne le restent pas plus d’un an et 70 % pas plus de deux ans. En France, l’ascenseur social est en panne, on est pauvre de père en fils. Le RMI dont bénéficie un million de personnes a créé un véritable ghetto duquel il est très difficile de s’extraire.

Le Profit et son associé diabolique la spéculation, c’est bien connu, sont les causes de tous nos maux. Viviane Forrester affirme haut et fort que nous sommes les victimes « la dictature du profit, qui mène à d’autres formes de dictature s’installe avec une déconcertante facilité ». Nos libertés sont mises à mal par Monsieur et Madame Profit, un régime policier s’est mis en place, nous sommes surveillés, internet est un instrument digne de Big Brother d’Orwell. Après la banalisation du mot génocide, voici le temps de la banalisation du mot dictature. Mais pourquoi tant de haine vis à vis du profit qui n’est que la rémunération des actionnaires. Est-il illogique qu’un investisseur soit rémunéré compte tenu des risques qu’il prend ? Il ne faut pas oublier que chaque année, il y a des dizaines de milliers de faillites en France et que personne ne s’interroge sur le devenir des actionnaires. N’y aurait-il pas confusion dans la tête de certains entre les mots profit et valorisation des cours boursiers ? Le profit aurait-il augmenté de manière fantastique ces dernières années ? Non, malheureusement pour les petits actionnaires. Les fonds de pension seraient-ils les nouveaux vautours du capitalisme qui mangeraient leurs proies de l’intérieur. Pas de chance, les fonds de pension, du fait de leurs engagements à long terme, privilégient la stabilité sur la spéculation. Les analyses des comptes des fonds de pension démontrent que le rendement des fonds propres n’est pas l’unique critère. Les fonds de pension exigeraient des entreprises dont ils sont actionnaires la distribution de superbénéfices. Des journalistes, des antilibéraux mentionnent un taux de 15 %. Si tel était le cas, les entreprises devraient diminuer leurs investissements et les dépenses de recherche qui grèvent par définition les bénéfices. Or, les entreprises américaines se caractérisent par des dépenses de recherche très importantes qui ne sont dépassées que par celles des entreprises suédoises. Selon la banque Merill Lynch, les prévisions de rentabilité retenues par les fonds de pension ne sont que de 7,5 %. Les rumeurs circulent plus vite que l’information économique.

De même contrairement à de nombreuses idées reçues, le partage profit/salaire est sur longue période assez stable. La part salaire dans la valeur ajoutée des entreprises françaises avait augmenté dans les années soixante-dix pour atteindre plus de 70 % ; de 1994 à 1995, cette part est revenue autour des soixante pour cent pour depuis fluctuer en fonction de la conjoncture. Pas de révolution, des ajustements, le grand capital n’est pas en train d’étouffer les salariés.

Derrière le mot « profit » se profilent les deux cents familles, le XVIème arrondissement ou Neuilly sur Seine. Or, la France compte six millions d’actionnaires particuliers qui appartiennent à toutes les catégories sociales et qui aimeraient toucher plus de dividendes et être moins taxés par l’Etat.

Que la bourse soit soumise à des mouvements spéculatifs ; oui, sans nul doute. Que les cours des entreprises à court terme soient soumis à des fluctuations peu rationnelles ; certes, rien de nouveau, mais à long terme, on constate que la raison l’emporte, que les spéculations à la hausse donnent lieu à des corrections à la baisse, que les canards boiteux finissent par mourir et que les entreprises bien gérées gagnent. Les bulles spéculatives éclatent toujours à un moment ou un autre. Le proverbe boursier, les arbres ne montent jamais au ciel, se vérifie toujours. La folie boursière des start-up n’a pas franchi le millénaire, un mouvement de correction et retour à la raison est intervenu en 1999.

La bourse joue contre l’emploi tel est l’argument que les anti-libéraux avancent pour choquer l’opinion. Selon leur argumentation, ce serait les entreprises qui licencieraient qui obtiendraient les meilleures valorisations. Dans ces conditions, un conseil, créer une entreprise dont l’activité principale serait le licenciement afin de gagner à tous les coups en bourse.

Que faut-il préférer ? Une entreprise qui licencie 10 % des salariés et qui retrouve la voie du succès ou une entreprise qui ne licencie et qui fait faillite quelques années plus tard en mettant à pied l’ensemble de son personnel ? Peut-on en vouloir aux actionnaires de privilégier la première solution à la seconde ? La sidérurgie et l’industrie de la machine outil ont coulé sans pour autant que l’on puisse en accuser les fonds de pension ! Combien d’emplois ont été ainsi détruits malgré des subventions.

En matière de licenciements et de valorisation éhontée des cours de bourse, tout le monde pense à Michelin. Cette entreprise emploie 127 000 salariés avec un chiffre d’affaire équivalent à Goodyear qui emploie 97 000 salariés. Les responsables des fonds de pension se sont posé la question de l’efficacité. A terme, Michelin pouvait-il conserver ses parts de marché compte tenu de ses coûts de production supérieurs à ses concurrents. Pour la petite histoire, il faut souligner que la diminution des effectifs chez Michelin passe non par des licenciements secs mais par un non-renouvellement des départs à la retraite ainsi que par des incitations au départ. Le raté a été, dans cette affaire, dans la communication. En 1997, tout le monde criait au scandale lorsque Renault a annoncé la fermeture de son usine de Vilvoorde. Aujourd’hui, les mêmes louent la stratégie de conquête de cette marque automobile qui a pris des participations chez Nissan, Samsung et Dacia. Il n’y a pas deux entreprises Renault en France, une mauvaise qui licencie et une bonne qui s’implante sur plusieurs continents. Il s’agit bien de la même entreprise. Viviane Forrester souligne avec gourmandise les licenciements, des suppressions de postes, des réductions d’effectifs, mais jamais des emplois sauvés, des créations de postes chez les sous traitants, chez les prestataires de service, en particulier dans le secteur informatique.

Selon une étude du National Bureau of Economic Research d’août 1999 sur 4000 annonces de licenciements par les 1000 plus grandes entreprises américaines de 1970 à 1997, la bourse a réagi majoritairement de manière négative aux suppressions d’emploi. Tout n’est pas toujours simple dans le monde de la finance.

Viviane Forrester condamne dans les faits l’économie de marché qui repose sur la concurrence, la recherche de l’avantage comparatif et la régulation par les prix. Mais, elle ne nous propose pas d’alternative à moins que ce soit le défunt modèle soviétique. Personne n’a pourtant envi de redonner vie à un système qui n’a débouché que sur des horreurs et sur la dictature. Elle égrène les plans de licenciement, Shell, Michelin, Seita, Thomson etc.. En revanche, rien sur les entreprises qui se créent, rien sur les nouveaux emplois et les nouveaux secteurs. Viviane Forrester, pour mettre à bas le profit, les capitalistes, les ultra-libéraux, a une solution : la suppression du travail. Selon l’auteur, reprenant en cela les thèses de Jeremy Rifkin, nous serions des aveugles et des imbéciles de n’avoir pas compris que le travail, c’est fini, que c’est ringard. La fin du travail comme forme de domination, comme forme supérieure de l’esclavage nous rappelle étrangement les thèses anarchistes du XIXème siècle. Suppression du travail, suppression du profit qui par sa nature diabolique empêcherait le grand partage utopique de toutes les richesses, de tous les biens. Abolissons le principe de rareté qui gouverne l’économie moderne, abolissons les salaires surtout les plus élevés comme preuves de l’exploitation, abolissons voire guillotinons les chefs et les petits chefs. Si Viviane Forrester se plait à répéter que l’on s’attache à tort à un concept d’emploi qui date de grand papa, elle nous trace le portrait d’une cité utopique que certains anarchistes du siècle dernier auraient pu peindre.

Travailler est dur, ne pas travailler l’est également ; alors supprimons le travail, mais pour le remplacer par quoi. Viviane Forrester répète que notre système de production ne peut employer tout le monde, qu’une partie des salariés sont inemployables, que les salaires offerts baissent et que la pauvreté s’accroît. Pour dépasser cette vision de cauchemar, abandonnons la notion de rentabilité financière pour la solidarité sociale. C’est oublier la notion de rareté et la notion de progrès. La rareté est un des fondements de l’économie. Aujourd’hui, on découvre que la planète terre et l’environnement sont des biens rares. L’air, les matières premières, le temps qui nous file en permanence entre les doigts sont des biens rares. Pour éviter les gaspillages, seul le système du marché et des prix est efficace. En supprimant ce principe de rareté et au nom de la raison d’Etat, le régime soviétique a gaspillé ses ressources et dégradé l’environnement.

Viviane Forrester croit à l’homme parfait ; elle croit qu’en supprimant le travail, personne ne voudra s’enrichir, dominer… De même, comment entend-elle conserver intact le moteur de la croissance et du progrès sans la reconnaissance par le travail ? Certes, ce dernier évolue. Il est commun de mentionner que le travail d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui des années quarante ou du XIXème siècle ; sa pénibilité physique diminue, le travailleur est de moins en moins une bête de somme ; c’est son intelligence qui est mise de plus en plus à contribution. Faut-il le regretter ? Certainement pas ! Le chômage n’est pas une aubaine pour l’économie de marché, c’est un gâchis. Le chômage c’est une économie fonctionnant en sous régime, c’est la mauvaise allocation des ressources, c’est moins d’offre et moins de demande, c’est une aberration. Pas de sentimentalisme dans l’économie de marché, simplement la recherche d’une plus grande efficience.

Autre grande solution pour les anti-ultralibéraux de la planète, la taxe Tobin. Cette taxe qui doit son nom à un Prix Nobel d’économie et qui en émit l’idée en 1972 est devenue, bien malgré son auteur, un produit à la mode. Il est aujourd’hui de bon ton d’être pour la taxe Tobin. Depuis qu’Ignacio Ramonet, responsable du Monde Diplomatique, en décembre 1997, lance le projet de constitution d’une organisation non gouvernementale, Action pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens (ATTAC), le débat économique n’en finit pas de tourner autour de cette taxe.

Chez les promoteurs de cette taxe, les slogans sonnent comme des lames d’échafauds. Ainsi, à leurs yeux avec la taxe Tobin, nous pourrons « désarmer les marchés » comme si les marchés menaient une guerre. Pour lutter contre la spéculation, pour lutter contre l’exploitation des pauvres par les riches, pour dompter le pouvoir de l’argent, voter Tobin. Ce message délivré depuis des mois malgré plusieurs siècles de vaines utopies, marche. Pas une semaine sans un article dans la presse, des livres sont consacrés à cette superbe invention. Les partisans de la taxe Tobin ont le bon sens avec eux ; en effet si tout va mal, c’est que quelques-uns uns s’enrichissent en dormant. Il faut mettre un terme aux activités coupables de tous les Soros de la planète qui spéculent à longueur de journée.

Déjà, pour rétablir la vérité, spéculer nécessite d’être éveillé. J’ai rarement vu un spéculateur assoupi devant un écran d’ordinateur Cette activité comporte des risques certains et peut-être mauvais pour le cœur. Quoi qu’il en soit, la spéculation est jugée immorale. Nos soixante-huitards attardés doivent avoir au fond d’eux même de vagues réminiscences de culture catholique. L’argent salit et corrompt, c’est connu surtout quand on n’en a pas.

Au nom de cette taxe politiquement correcte, chaque mouvement de capitaux spéculatif subirait un prélèvement à un taux qui reste à déterminer. Afin de donner à cette taxation un petit côté air du temps, c’est à dire humanitaire, il est prévu selon le Comité Attac qu’elle soit affectée au développement. Tout le monde sait que l’aide au développement a prouvé son efficacité surtout pour garantir un niveau de vie correcte aux dictateurs…

En France, la taxe Tobin trouvait, jusqu’à maintenant, ses adeptes à gauche chez les idéalistes du plateau du Larzac, chez José Bové, Arlette Laguiller, au parti communiste. Depuis le début de l’année 2000, il est de bon ton de souligner qu’on y est favorable.

François Bayrou, Charles Pasqua, Lionel Jospin ont indiqué qu’ils trouvaient l’idée de la taxe Tobin intéressante. Véritable croyance en la solution qui domestiquerait l’affreux système capitalistique, calcul politique ou mode qui ne durera que le temps d’une saison. La soi-disant bonne école de pensée socio-démocrate a trouvé un nouveau cheval de bataille pour ridiculiser les libéraux. Si vous êtes contre la taxe Tobin, c’est que vous êtes un partisan de l’ultralibéralisme, c’est que vous croyez à domination sans partage des marchés. S’il suffisait d’une taxe pour domestiquer le capitalisme, il y a longtemps qui le serait en ce qui concerne la France et tous les José Bové de la planète seraient rentrés dans leur niche.

Laurent Fabius joue, depuis son arrivée au Ministère de l’Economie et des Finances, à cache-cache avec cette taxe. Auprès des membres d’ATTAC, il joue à gauche toute ; auprès des fonctionnaires de Bercy, des financiers, des ministres étrangers, il joue à fond contre. Ainsi, à l’Assemblée nationale, le 28 juin dernier, il déclarait que « le succès de la taxe Tobin provient de la rencontre entre deux idées parfaitement justes : d’un côté, la nécessité de lutter pour le développement, de l’autre, la nécessité d’une meilleure régulation ». Il ne fait que prendre une fois de plus les chaussures de Lionel Jospin qui s’était déclaré favorable à cette taxe dès 1995 lors de la campagne présidentielle. A la réunion du G7 le 8 juillet dernier, il se reprenait en affirmant que « la taxe Tobin c’était l’euro » qui permettait de limiter les mouvements spéculatifs en Europe. A Paris, Fabius fait dans le démagogique alors qu’à l’étranger il fait dans le libéralisme convenable. En effet, toujours, lors du G7 des ministres des finances, il a souligné que « la taxe Tobin était une idée généreuse mais qui posait des problèmes techniques redoutables et qui est rejetée par la quasi totalité des grands Etats et des grandes institutions financières ». Un rapport du Ministère de l’Economie et des Finances publié au mois d’août 2000 confirme le caractère irréaliste de la taxe Tobin afin de dissuader des parlementaires de proposer sa création au moment de la discussion des lois de finances.

Avant d’instituer une telle taxe, il faudrait déjà définir ce qu’est un mouvement spéculatif, est-ce le fait de gagner de l’argent en jouant sur les marchés financiers, est-ce faire des aller-retours permanents ? Les partisans de la taxe Tobin souhaitent-ils taxer tous les mouvements de capitaux ou juste les mouvements monétaires ? Ces dits mouvements sont-ils aussi mauvais que certains le prétendent .

Selon un rapport de l’Assemblée nationale commandé par la majorité de gauche et publié au premier semestre 2000, les transactions quotidiennes sur les marchés monétaires sont évaluées à 1500 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB français annuel. Ce rapport mentionne que la globalisation financière a des effets positifs. Elle permet un meilleur accès au marchés de capitaux, de trouver à moindre coût de l’argent pour investir et permet, comble de l’ironie aux pays en voie de développement de trouver des capitaux. Les rapporteurs mentionnent, en outre, que les mouvements à court terme ne sont pas les seuls responsables des crises monétaires.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ce sont les gouvernements qui, à la fin des années quatre-vingt, ont déréglementé les marchés financiers afin de trouver des ressources pour financer les déficits publics en pleine explosion. Ce ne sont pas les affreux capitalistes qui étaient aux abois mais bien les Etats.

Comment taxer les capitaux si tous les pays ne veulent pas instituer la taxe Tobin ? En vertu de quoi les pays disposant de places financières de premier plan pénaliseraient une activité source de croissance et d’emploi. Faudra-t-il bombarder tous les paradis fiscaux, faudra-t-il bombarder la City de Londres qui refusera une telle taxe ? Faut-il annexer le Luxembourg qui, à notre porte, pratique le dumping fiscal ? Faudra-t-il mener une guerre mondiale afin que tous les gouvernements adoptent la taxe Tobin ? Si pour faire plaisir à Viviane Forrester et à José Bové, on applique la taxe Tobin, la place financière de Paris risque de ressembler à un grand Larzac. La taxe Tobin appartient à la même race que l’ISF. L’idée est populaire car 99 % de la population ne l’acquitterait pas. En montant du doigt les spéculateurs, cette taxe est une source de satisfaction pour tous les envieux de la terre.

Viviane Forrester, avec malice, se pose donc en défenseur des anti-pensées uniques, des opprimés du système, mais n’est-elle pas la porte-parole officielle, à son corps défendant, de l’actuelle pensée unique ? N’y a-t-il pas escroquerie ? Pensée unique ne signifie pas libéralisme ; pensée unique c’est plutôt faire, par snobisme, de l’anti-libéralisme. L’accusation de pensée unique est un peu galvaudée. Il suffit qu’un auteur, un journaliste, un intellectuel veuille marquer son opposition à une idée, à un concept pour qu’il souligne qu’il se bat contre la pensée unique. C’est toujours le culte de la victime qui revient.

Dans son livre « le débat interdit », Jean-Paul Fitoussi a dénoncé la fameuse pensée unique en vertu de laquelle de 1983 à 1998 tout a été sacrifié à la défense du soi-disant franc fort afin que notre pays puisse être qualifié à l’euro. Pensée unique, c’était l’arrimage de notre monnaie au mark, quelle que soit la politique menée par nos voisins allemands. Ce choix qui a été endossé par des gouvernements, tant de droite que de gauche, a abouti à une élévation anormale des taux d’intérêts plongeant notre pays dans la récession, puis dans la stagnation. Pensée unique car sa remise en cause plaçait les impénitents dans la catégorie peu enviable des anti-européens, des réactionnaires, des anti-monnaie unique. Or, On peut être libéral et être opposé à la monnaie unique. Les libéraux purs et durs peuvent, à juste titre, considérer que l’euro est avant tout un instrument protectionniste, limitant la concurrence entre les monnaies et pour reprendre les termes de Robert Mundell, prix Nobel d’économie en 1999, que l’Union européenne n’est pas une zone monétaire optimale. La pensée unique n’a donc rien à voir avec le libéralisme, la mondialisation ou avec internet. Viviane Forrester pratique un amalgame de haute voltige qui a l’avantage, il faut le reconnaître, de la simplicité.

L’antilibéralisme au quotidien telle est la ritournelle qui nous est proposée par de nombreux auteurs. Il est difficile d’émouvoir à travers des succès, des chiffres et des taux. Il est facile de faire pleurer en montrant l’horreur de la vie quotidienne des démunis, des sans logement fixe, des chômeurs en fin de droit et des sans-papiers. Mais, l’intellectuel se doit d’ouvrir les yeux et non de les fermer, il se doit de rendre compréhensible ce qui ne l’est pas et, non par facilité et par démagogie, aller dans le sens de l’opinion.

Viviane Forrester participe pour reprendre les termes de Pascal Bruckner, à l’idéalisation de la victime. Chez elle, tout est victime, victime du travail, victime du chômage, victime de la mondialisation. Il y a une joie malsaine à décortiquer les handicapés sociaux de la société. Pouvoir se poser en arbitre des malheurs des autres, c’est se donner le beau rôle, signifier qu’on n’est pas tombé dans le précipice.

Le marché serait triomphant, la déréglementation serait poussée à l’extrême, la précarité serait la nouvelle religion des capitalistes sans âme. La bourse, nouveau temple dématérialisé, imposerait une dictature à la force d’autant plus cruelle qu’elle nous rongerait comme un cancer.

Comment croire que la France c’est le bagne, que le XIX ème est de retour, que les gouvernements mettent à bas la Sécurité sociale quand les dépenses publiques dépassent chaque année plus de 50 % du PIB, c’est à dire plus de la moitié de la richesse nationale, quand les prestations sociales s’élèvent à plus de 2500 milliards de francs, quand les aides pour l’emploi atteignent 350 milliards de francs. S’il y a problème aujourd’hui, ce n’est pas dans le montant qu’il faut le chercher, c’est dans les modalités de redistribution.

Il n’y a pas une année durant laquelle le Parlement n’est pas amené à se prononcer sur la création d’une nouvelle prestation, sur une nouvelle aide ou de nouvelles modalités pour distribuer des subventions.

La France serait aux mains de capitaux étrangers, dirigée par l’extérieur et par la fameuse main invisible chère à Adam Smith. Que font donc les six millions d’actifs qui dépendent plus ou moins directement de l’Etat, des collectivités locales ou de la fonction publique hospitalière. Un salarié sur cinq appartient à la sphère publique, ce qui constitue dans les grands Etats occidentaux un record ; près de 10 % des salariés sont des fonctionnaires de l’Etat qui est bien évidemment de loin le premier employeur de France.

EDF, GDF, la SNCF, la Poste, la RATP, Aéroport de Paris, COGEMA, Air France, France Telecom, le GIAT, Thomson, les autoroutes, les principaux ports maritimes, la Caisse des Dépôts et Consignations qui est un conglomérat financier de premier plan, appartiennent à la sphère publique.

Au mois de juin 1999, l’Etat contrôlait encore 2463 entreprises. Malgré les privatisations effectuées depuis 1986, le secteur public français demeure un des plus importants au sein de l’OCDE. Madame Viviane Forrester peut dormir tranquille ; le secteur public à la française n’est pas mort.

Viviane Forrester tente de nous apeurer en annonçant la disparition du travail en raison de la multiplication des délocalisations. En effet, le travail serait une espèce en voie de disparition car les patrons, par soif du profit, installeraient leurs usines, leurs dépôts, leurs établissements dans des pays en voie de développement dans lesquels les enfants sont exploités du matin au soir dans des conditions effroyables. Ces mêmes patrons quitteraient la France pour fuir les impôts. Un véritable ballet d’usines et de milliards de francs planerait silencieusement au-dessus de nos têtes. S’il y a fuite, elle concerne soit les très gros patrimoines particuliers, soit les jeunes qui ne trouvent en France que pesanteurs administratives, taxes, cotisations et impôts. Ce n’est pas le marché qui fait fuir les Français mais bien l’excès de bureaucratie.

Quel pessimisme de la part d’une intellectuelle de gauche qui se devrait de soutenir le Premier Ministre, Lionel Jospin. De toute façon, comment expliquer que la France demeure la quatrième puissance exportatrice, la première par habitant ? Comment la France réussit-elle à dégager des excédents commerciaux si toutes nos usines sont parties en Asie du Sud-Est alors qu’au début des années quatre-vingt-dix, elle accumulait des déficits ? La France, grâce à la vitalité de son tissu économique a créé plus de 500 000 emplois en moins de deux ans de 1999 à 2000, combien aurait pu être créé avec moins d’impôts, de charges et de réglementation. Il n’en demeure pas moins que notre pays est l’une des principales terres d’accueil des investissements étrangers. Les capitaux extérieurs si détestés ont permis la création de 31 700 emplois en 1999 et de plus 120 000 en cinq ans. Toujours en 1999, ils ont permis l’implantation de plus de 500 établissements. Des entreprises se délocalisent chez nous et je ne comprends pas, je n’entends pas les cris de Viviane Forrester qui devrait défendre l’emploi allemand, américain ou anglais.

Loin d’être destructrice, loin d’être synonyme de régression, la mondialisation est pourvoyeuse de capitaux et d’emplois. Les entreprises françaises, qui de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’au début des années quatre-vingt, étaient restées des affaires franco-françaises s’ouvrent sur l’extérieur ce qui est un gage de leur survie. Aurions-nous encore une industrie automobile si Peugeot et Renault s’étaient cantonnés au marché français ?

La mondialisation nous oblige à rester compétitif et à nous spécialiser sur les marchés d’avenir. Sous couvert de mondialisation et de peurs millénaristes, on tente de nous faire redécouvrir des choses qui existent depuis des décennies. Ainsi, depuis les années soixante, les firmes multinationales sont présentes sur tous les continents : Coca Cola, IBM, Air Liquide. De même, depuis le début de l’ère industrielle, il y a toujours eu des délocalisations. C’est le cycle normal des produits qui commencent à être fabriqués dans les pays développés pour l’être ensuite dans des pays moins développés.

Pourquoi, aujourd’hui, un tel refus du libéralisme, pourquoi assimiler le libéralisme au profit usurier ? Il y a des amalgames gratuits. La diabolisation de l’extrême droite ne rapporte plus car elle s’est elle même décrédibilisée ; elle a été remplacée par la diabolisation du libéralisme.

Pour de très nombreuses personnes, aider en cela par les partisans de la bonne pensée unique, libéralisme signifie, pour reprendre la formule de Guizot « laisser faire, laisser aller ». Pas d’intervention, juste le marché et ses acteurs. La sauvagerie, la loi du plus fort, la guerre économique totale, la jungle ; telles sont les caractéristiques bien connues du libéralisme. Comment expliquer qu’au nom de ce libéralisme triomphant, l’empire pétrolier de Rockfeller ait été sectionné en plusieurs morceaux, comment expliquer qu’ATT ait été divisée en plusieurs compagnies régionales de téléphone ; comment expliquer qu’aujourd’hui Microsoft soit menacée d’éclatement par le gouvernement américain. De même, pourquoi les normes de sécurité pour les pétroliers sont plus sévères aux Etats-Unis qu’en France ?

Microsoft a réussi le pari unique dans l’histoire économique, d’obtenir en quelques années un monopole de fait. Quand un particulier achète un ordinateur personnel, il n’a pas le choix de son système d’exploitation. Windows est déjà pré-installé sur son ordinateur. Il faut avouer que 99 % des acheteurs n’ont pas envi de choisir ; l’informatique génère des angoisses pour pas que l’acheteur dit moyen ne se complique la vie à installer des logiciels. Par ailleurs, il est rassurant et avantageux que tous les ordinateurs fonctionnent avec les mêmes logiciels. De Paris à New York, de Londres à Moscou, vous pouvez allumer un ordinateur et utiliser Windows. La simplicité a eu raison de la concurrence. Ce qui est vrai pour le logiciel d’exploitation l’est également pour les traitements de texte, les tableurs et les logiciels de navigation sur internet. « Word », « Excel », « Explorer » font partis du langage international. Ils sont devenus des normes. Ce monopole est sans précédent car il y a toujours, sur la planète terre, plusieurs compagnies pétrolières, plusieurs producteurs d’ordinateurs. Aujourd’hui, Microsoft détient 80 % du marché des logiciels d’exploitation, le logiciel « Linux » fait de la figuration sympathique. Les juges américains saisis par 19 Etats considèrent que Microsoft par ses pratiques, a porté atteinte à la concurrence et au progrès. Un tel procès est impensable en France. Qui oserait s’attaquer à un champion national ? Qui ose critiquer Air France qui sur de nombreuses lignes aériennes est en situation de monopole ? Qui ose attaquer Carrefour pour position dominante ? Pourtant, dans de nombreuses quartiers en France, pour effectuer ses courses, il y a le choix entre Carrefour et Carrefour.

Le libéralisme ce n’est pas la dictature du marché ; c’est la combinaison du marché et du droit. Le libéralisme ce n’est pas la jungle ; c’est un équilibre toujours fragile entre tous les acteurs du marché qu’ils soient petits ou gros, qu’ils soient riches ou pas ; le libéralisme c’est le respect des contrats passés entre deux ou plusieurs individus, entreprises, partenaires, etc. Le libéralisme, c’est le primat de la concurrence, seule capable de générer de la croissance et du progrès. Lorsque des monopoles apparaissent, lorsque les cartels se développent, l’initiative est entravée, le progrès se ralentit et l’ensemble des acteurs sont perdants. Le libéralisme ne se résume pas aux droits de propriété. Cette conception qui fleure le XIX ème siècle disparaît avec l’avènement d’une société qui repose de plus en plus sur l’immatériel : services, internet, information, connaissances. La possession de pages internet ne crée pas automatiquement de la valeur. La possession d’une information ne constitue pas une source de richesse, c’est son traitement et sa diffusion qui sont primordiaux. De manière implicite, nous passons d’une société reposant sur la propriété matérielle à une société du droit et du contrat.

En Europe et surtout en France, le droit n’est pas consacré comme il peut l’être aux Etats-Unis. On n’a jamais peur du droit ; on a peur des gendarmes. L’Etat qui a le monopole de la violence est craint plus que le droit. Ce n’est pas de dépasser les 130 kilomètres heure qui fait peur, mais le fait de se faire arrêter par les forces de l’ordre. La règle de droit , n’est présente, en France, que pour être détournée ou pour être contournée par des passe-droit. Tocqueville dans son fameux livre « De la démocratie en Amérique » avait clairement distingué cette différence ; « souvent l’Européen ne voit dans le fonctionnaire public que la force ; l’Américain y voit le droit. On peut donc dire qu’en Amérique, l’homme n’obéit jamais à l’homme mais à la justice et au droit ».

Aux Etats-Unis à la différence de la France, l’esprit d’initiative se nourrit de la concurrence, de la possibilité de remettre en cause les firmes dominantes. La notion de champions nationaux, la constitution artificielle par les pouvoirs publics d’entreprise ayant un monopole de fait sur leur marché sont complètement étrangères à l’âme américaine. En France, les gouvernements de droite ou de gauche ont, à force d’obstination, réussi à créer un groupe unique pour la sidérurgie USINOR/SACILOR, ils avaient fait de même dans l’aéronautique et dans le transport aérien avec Aérospatiale et Air France. Certains ont rêvé d’une fusion BNP, Paribas et Société Générale, toujours au nom du champion national ;d’autres rêvent d’une fusion Peugeot-Citroën et Renault. Quand il y a une fusion en France, personne ou presque ne regarde s’il y a une situation monopolistique, une atteinte à la libre concurrence. Lorsque Carrefour et Continent fusionnent et créent une énorme centrale d’achat, peu de personnes se préoccupent, sur le moment, des répercussions pour les consommateurs et les entreprises. Pour régler le problème entre les centrales d’achat et les sous traitants, le Gouvernement de Lionel Jospin n’aura comme solution que l’adoption d’une nouvelle loi compliquée, inquisitoriale et inapplicable. Il aurait été si simple de veiller au respect des règles de concurrence. Pour les Français, les oligopoles et les monopoles ont été longtemps perçus comme une source de progrès, ce qui permet encore, aujourd’hui, à l’EDF ou à la SNCF d’avoir de forts soutiens populaires.

La vitalité du libéralisme aux Etats-Unis provient du combat permanent pour la libre concurrence. Elle résulte également du respect du principe de subsidiarité en vertu duquel les décisions sont prises par le niveau le plus bas possible au nom de l’efficacité et du respect de l’individu. La centralisation est l’ennemie du libéralisme ; elle est l’ennemie de la concurrence.

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