De la croissance à la concurrence en passant par le progrès technique

09/01/2021, classé dans

La stagnation séculaire, le monde l’a connue de l’an 1 à l’an 1000, période durant laquelle le PIB par habitant est resté stable. Ce même PIB n’a augmenté que de 53 % entre l’an 1000 à 1820 correspondant à une croissance annuelle inférieure à 0,02 %. Les phases de croissance ont été durant plus de 1800 ans, en tout ou partie, annulées par des phases de récession provoquées par les épidémies, les famines, les guerres et l’insécurité. La peste noire qui a débuté aux abords de la mer Noire vers 1340 avant de s’étendre à l’ensemble de l’Europe et dans certaines régions d’Asie, a tué plus de 75 millions de personnes, soit plus de 30 % de la population européenne en moins de cinq ans. À partir de 1820, la croissance s’accélère en atteignant 0,5 % par an. Elle atteint 3 % entre 1950 et 1973 et franchit le cap des 4 % au début des années 2000 avant de ralentir. Les pessimistes évoquent le retour de la stagnation séculaire ou l’entrée dans une période de déclin économique. L’analyse est centrée essentiellement sur les résultats occidentaux même si la baisse des gains de productivité concerne toutes les zones économiques depuis une dizaine d’années.

La croissance, un problème d’alignement des planètes

La croissance a commencé à prendre son envol au XIXe siècle au Royaume-Uni puis dans le reste de l’Europe avant de franchir l’Atlantique. Avant 1820, de nombreuses innovations ont été réalisées, au Moyen Âge comme l’imprimerie à la Renaissance, sans pour autant déboucher sur un processus pérenne de création de richesses. La Chine qui était en avance sur le plan technologique avec la découverte de la roue et du compas passa à côté de la première révolution industrielle.

Le passage à une société de croissance exige un alignement de plusieurs planètes ou facteurs. La démographie joue, en la matière, un rôle clef. Avant le décollage industriel, les pays européens se caractérisaient par une forte mortalité, autour de 38 pour mille, et d’une forte natalité, autour de 40 pour mille. Ces taux varient en fonction des aléas climatiques, des épidémies et des guerres. Le solde est très faible. Entre l’an 0 et l’an 1000, la population mondiale n’a augmenté que de 18 % pour atteindre 200 millions. La croissance demeure faible jusque vers 1750. La population mondiale atteint un milliard d’habitants en 1800, 1,7 milliard en 1900, 4,5 milliards en 1970, 6 milliards en l’an 2000 et 7,7 milliards en 2020.

La France est un des premiers pays à entamer sa transition démographique qui se caractérise par une baisse de la mortalité, essentiellement infantile, qui s’accompagne dans un second temps par une réduction du taux de fécondité. Ce phénomène se répand dans toute l’Europe au cours du XIXe siècle. La baisse de la mortalité serait liée à une amélioration des conditions climatiques ; la petite ère glaciaire prenant fin, le nombre de famines a baissé. Les progrès de l’agriculture ont par ailleurs réduit les besoins en paysans. Une partie de la population active est ainsi disponible pour d’autres activités, en particulier en ville. Les pays qui se sont le plus rapidement urbanisés, comme le Royaume-Uni, la Belgique ou les Pays-Bas, connaissent alors les taux de croissance les plus élevés. De 1800 à 1973, le nombre de villes de plus de 100 000 habitants a été multiplié par 40 en Europe.

Si les innovations technologiques sont déterminantes pour l’enclenchement de la croissance, elles ne sont pas suffisantes. Pour être utiles sur le plan économique, elles doivent pouvoir se diffuser largement au sein des populations. Dans le cas contraire, elles génèrent des effets de rente ou s’étiolent faute de pouvoir être exploitées. Un dialogue entre sciences et techniques doit se nouer. Les interdits religieux au Moyen Âge ont empêché la réalisation de ce dialogue tout comme l’organisation des sociétés en ordres. Les innovations sont, en outre, souvent rejetées car elles remettent en cause les modes de production passées. Dans des sociétés reposant sur des castes, des guildes, des corporations, le progrès ne se diffuse qu’avec difficulté. L’absence de concurrence est un frein à la croissance. En Chine, l’empereur Kangxi, en 1661, interdit les échanges avec les étrangers. Les bateaux de haute mer furent interdits afin de limiter les tentations. Le protectionnisme a été au cours des siècles un facteur important de décroissance. Le déclin de Venise à partir du XIIIe siècle est lié à la concentration des pouvoirs politiques et économiques au profit de quelques familles.

Le Royaume-Uni entre le premier dans la révolution industrielle certainement grâce à sa Révolution de 1688 qui a donné au Parlement la suprématie sur le Roi au même moment où la monarchie absolue prenait ses quartiers en France avec Louis XIV. Au Royaume-Uni, le cadre juridique et institutionnel a été, dès le XVIIe siècle, favorable à la création de richesses. Dès 1624, le Statute of Monopolies a interdit à la monarchie de délivrer des privilèges exclusifs en matière commerciale. Seuls les véritables inventeurs bénéficiaient durant les quinze premières années d’un monopole d’exploitation. Cette loi institue le premier système de brevets. Aux États-Unis, le droit des brevets est institué en 1790 et en France en 1791. Le brevet offre une protection mais contribue également à la diffusion du savoir. Il peut être exploité ou vendu sous différentes formes (vente totale ou licences). Il est à l’opposé de la pratique en vigueur dans les guildes qui interdisaient aux artisans de changer de ville ou de pays.

Le progrès technique provoque des résistances, des réactions d’hostilité, des machines au tisser d’hier aux robots d’aujourd’hui.

En 1589, l’Anglais William Lee ne reçoit pas l’autorisation de vendre sa machine à tricoter les bas par la Reine Elizabeth 1er qui souhaite protéger les emplois dans le secteur du textile. Certes, avec l’augmentation de la population et la diffusion des idées libérales et favorables au progrès technique, les pouvoirs publics au Royaume-Uni finirent par ne plus s’opposer à l’industrialisation. Néanmoins la destruction des machines reste fréquente au point qu’en 1769 une loi est adoptée pour l’interdire. En 1812, le Parlement britannique adopte une loi condamnant les auteurs de destruction à la peine de mort. En France, les canuts à Lyon, en 1819, brisent les nouvelles machines à tisser, à l’image de celle inventée par Jacquard, ces machines mettant en danger leur activité.

Le progrès technique pour se transformer en croissance nécessite une large diffusion entre les différents secteurs d’activité. La machine à vapeur de James Watt, inventée en 1712, ne donna des résultats tangibles en matière de croissance qu’à partir de 1830. Les ampoules électriques sont inventées en 1879 mais plus de cinquante ans seront nécessaires pour qu’elles soient largement diffusées. L’interconnexion entre les différentes activités est cruciale. Ainsi, la machine à vapeur a révolutionné le travail dans les usines textiles et sidérurgiques. Elle a modifié en profondeur le transport de personnes et de marchandises. Une innovation pour changer le cours de la croissance doit provoquer des vagues technologiques dans un grand nombre de secteurs. Le développement de l’électricité au XXe siècle en est un exemple. Il permit l’essor du travail à la chaîne, l’apparition de l’électroménager, la généralisation de l’éclairage dans les lieux publics et dans les logements, etc. L’informatique est un autre exemple du rôle clef joué par la contamination extra-sectorielle. Au départ, la gestion automatisée des données est l’apanage de quelques services, dans l’armée puis dans le secteur financier. L’informatique se diffuse lentement des années 1950 aux années 1970. Les progrès réalisés dans les télécommunications et la miniaturisation des équipements avec l’invention des microprocesseurs crée une rupture. L’ordinateur, objet volumineux au langage réservé aux sachants, devient progressivement accessible au plus grand nombre. Internet, un réseau initialement réservé aux militaires puis aux scientifiques, s’ouvre au grand public. La digitalisation s’accélère à partir du début des années 1990 pour concerner tous les secteurs d’activité, de la musique à l’automobile en passant par les loisirs et le commerce.

Les innovations ne peuvent pas tout. Pour s’installer durablement, la croissance a besoin d’une stabilité juridique et d’une certaine moralité. La corruption et la croissance ne font pas bon ménage. Le respect des contrats et des droits de propriété ainsi que la sécurisation des échanges sont des facteurs importants. Les pays d’Amérique latine illustrent à la perfection les conséquences de la faiblesse de l’état de droit. En 1890, l’Argentine faisait jeu égal avec la France en PIB par habitant. En 2020, le rapport est d’un à quatre.

La croissance a également besoin de circuits financiers efficaces, en capacité de recycler l’épargne et de prêter de l’argent. La mise en place de couverture assurantielle est également nécessaire afin de réduire l’aversion aux risques. À travers l’histoire, les grands pôles de croissance ont toujours bénéficié de l’appui de banquiers et d’assureurs. Si le premier marché de l’assurance demeure de loin les États-Unis, la deuxième place est occupée par la Chine.

La stagnation séculaire entre illusion et réalité

Depuis la crise financière, le devenir de la croissance est un sujet de controverses. La baisse des gains de productivité qui au départ concernait essentiellement les pays avancés a atteint également les pays émergents. La digitalisation de l’économie, censée fournir le carburant à un rebond de la croissance, semble au contraire la tirer vers le bas. Cette évolution traduirait l’entrée pour certains dans une phase de stagnation séculaire. Pour d’autres, elle est un contretemps dans la croissance voire une mauvaise appréciation de celle-ci.

En 1938, l’économiste Alvin Hansen expliqua devant ses confrères de l’Association américaine d’économie que les États-Unis étaient condamnés à une croissance lente. Son jugement était évidemment lié au cycle économique dépressif des années 1930. Après la crise financière de 2008, Larry Summers remit au goût du jour la thèse de la stagnation séculaire en mettant en avant la faiblesse de l’investissement. Robert Gordon, de son côté, estime que la baisse de la croissance est inévitable étant donné que les grandes innovations ont déjà eu lieu. Les ruptures seraient faibles depuis une cinquantaine d’années tout comme les découvertes. L’aéronautique offre un exemple d’une stagnation relative. Depuis le lancement du Boeing 707 en 1958, les gains en termes de vitesse sont nuls, le Concorde ayant été une exception. Les avions ont même tendance à voler moins vite en 2020 que dans les années 1970 afin d’économiser du kérozène. Internet exploite des technologies datant de la guerre froide. L’utilisation de la propulsion électrique pour les voitures avait été envisagée au début du XXe siècle. L’élaboration d’une nouvelle molécule par les laboratoires pharmaceutiques coûte des milliards de dollars contre des centaines de millions il y a trente ans. Selon une étude de Bloom, Jones, Van Reenen et Webb de 2020, la productivité des chercheurs des laboratoires pharmaceutiques a été divisée par trois en quarante ans. La fameuse loi de Moore selon laquelle le nombre de transistors sur une puce de silicium double tous les deux ans, s’est vérifiée au cours des années 1980 à 2000. Cette croissance exponentielle doit être relativisée, le nombre de chercheurs travaillant dans les entreprises en charge de la production de microprocesseurs ayant été multiplié par dix-huit entre 1970 et 2020. Néanmoins, une grande partie des chercheurs d’Intel travaillent sur un champ bien plus large qu’en 1970. Jamais autant de brevets n’ont été déposés. De 1990 à 2017, le nombre de brevets industriels est passé de 1 à 3 millions au niveau mondial. Cette progression démontre le dynamisme de la recherche même si de nombreux brevets sont défensifs afin de dissuader l’arrivée de concurrents.

La baisse de la productivité serait virtuelle dans tous les sens du terme. Le passage d’une économie industrielle à une économie tertiaire de plus en plus digitale pose un réel problème de mesure des gains de productivité et de la croissance. En 2020, plus de 1 600 milliards de photos ont été prises dans le monde, contre 660 milliards en 2013 et 80 milliards en 2000. Le coût marginal de la photo est passé de 50 centimes de dollar à presque zéro. Les géants de la photographie argentique ont disparu ou ont dû changer de métier tout comme un grand nombre de photographes. Le chiffre d’affaires des fabricants d’appareils photo a été divisé par trois en quinze ans passant de 15 à 5 milliards de dollars. Cette contraction a un effet dépressif sur la création de richesses. Il en est de même avec l’essor de Wikipédia qui a entraîné la fin des grandes encyclopédies papier ou avec la musique en ligne qui a réduit de plus de la moitié la vente de disques. Pour autant, la multiplication des photos génère de nombreuses applications quand Wikipédia permet une diffusion plus large et rapide des connaissances que le permettaient les encyclopédies traditionnelles. La mesure de la productivité est rendue difficile par l’éclatement des chaînes de production et par les processus d’optimisation fiscale. Si l’assemblage des IPhone à lieu en Asie, la conception et le marketing sont, pour le moment, localisés aux États-Unis. Une étude américaine menée par les économistes David Byrne, John Fernald et Marshall Reinsdorf, en 2016, souligne que la mauvaise appréciation de la productivité provoquée par la montée du digital n’explique qu’une partie de sa baisse.

L’atonie de la concurrence, la grande responsable de la baisse de la productivité

La phase de baisse de la productivité trouverait ses sources dans une diffusion intersectorielle encore insuffisante des techniques digitales, ainsi que dans des situations de rente dans lesquelles évoluent les grandes entreprises du secteur de l’information et de la communication.

Les marchés du digital favorisent le numéro un qui fait tout pour empêcher l’arrivée de concurrents. L’accumulation de données et leur exploitation constitue une barrière de protection de grande qualité. La performance des algorithmes s’accroît avec le volume de données traitées ce qui rend difficile l’accès aux marchés aux nouveaux entrants. Par ailleurs, pour se protéger, les entreprises en pointe rachètent les start-up et PME pouvant potentiellement bâtir des systèmes concurrents. Depuis 1998, Apple, Google, Facebook et Amazon ont réalisé plus de 500 acquisitions. Facebook a ainsi acheté la messagerie WhatsApp pour 19 milliards de dollars sachant que cette dernière ne réalisait alors qu’un chiffre d’affaires de 16 millions de dollars tout en enregistrant des pertes de 235 millions de dollars. Si Facebook a tenu à acquérir WhatsApp, en 2014, c’était pour éviter sa transformation en réseau social et pour avoir accès à ses 470 millions d’utilisateurs. En 2016, Microsoft a imité Facebook en acquérant LinkedIn pour 26 milliards de dollars. Ce réseau avait alors 467 millions de membres. Le secteur de l’information et de la communication est très concentré. Ainsi, Apple et Google contrôlent plus de 95 % des logiciels de téléphonie mobile et plus de la moitié du marché publicitaire sur Internet. 65 % des recherches sur Internet sont effectuées avec le moteur de recherche de Google. Grâce à YouTube, ce dernier contrôle 60 % du streaming vidéo. Depuis sept ans, les nouveaux entrants se font de plus en plus rares. Deux tiers des leaders de 2020 étaient déjà présents en 2013. Les 20 % des entreprises du secteur des TIC les plus en pointe réalisent 85 % des bénéfices de ce secteur. En économie, la constitution de rentes est synonyme de ralentissement de la croissance. Adam Smith dans son essai « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », estimait que les bénéfices ne pouvaient être que temporaires et mesurés, leur maintien sur longue période étant la preuve d’un défaut de concurrence. Les géants d’Internet ont réussi jusqu’à maintenant à contourner les lois antitrust, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. La menace des entreprises chinoises incite les pouvoirs publics à ne pas les démanteler.

La concentration ne concerne pas que les entreprises du digital. Dans tous les secteurs, les fusions ont abouti à la limitation de la concurrence. Avec la mondialisation, les gouvernements ont souvent encouragé aux regroupements des entreprises nationales, voire continentales. L’aéronautique est aujourd’hui dominée par deux groupes Boeing et Airbus quand, dans les années 1970, plus de vingt constructeurs existaient. L’automobile, l’électroménager, le secteur bancaire, l’informatique, la sidérurgie, l’industrie de l’aluminium, etc., n’échappent pas à ce schéma. La mise en place d’oligopoles ralentit la diffusion du progrès technique. Ces entreprises dépensent de plus en plus. Non pas pour innover, mais pour se protéger ! Les grandes entreprises dominant leur marché ont tendance à dépenser des sommes croissantes en lobbying. Selon une étude américaine d’Arnaud Dellis et de Karl Peter Sommermann de 2017, plus une entreprise dépense en relations institutionnelles, plus ses gains de productivité sont faibles. Aux États-Unis, plus des trois quarts des lobbyistes sont dits « de réseau », c’est-à-dire que leur apport est avant tout lié à leur capacité à connaître des personnes influentes au sein des administrations. Ils prennent le dessus sur les lobbystes dits « spécialisés » qui se caractérisent par leurs compétences techniques. Dans les années 1960/1980, la technicité primait sur le réseau, aujourd’hui, c’est l’inverse.

Le ralentissement de la croissance est également provoqué par le maintien en survie des entreprises à faible rentabilité grâce à la politique monétaire. Les faibles taux d’intérêt, en réduisant le coût de l’endettement, réduisent le nombre de faillites. Les gouvernements ont, en outre, développé de nombreuses aides afin de soutenir des entreprises en difficulté. Avec la crise sanitaire, l’appui des pouvoirs publics s’est encore accru. Il aboutit à un ralentissement de la destruction créatrice. Les ressources affectées aux entreprises à faible rentabilité peuvent manquer à celles qui connaîtraient un essor rapide. En France, 12 % des entreprises seraient ainsi artificiellement maintenues en vie. Si à court terme, cette politique peut limiter la progression du chômage, en revanche, elle s’avère contreproductive sur le long terme.

Le retour de la croissance et de la productivité supposerait une augmentation de la concurrence, tout particulièrement, dans le secteur des techniques de l’information et de la communication. Le soutien des pouvoirs publics devrait être davantage centré sur les actifs que sur les entreprises afin de ne pas ralentir la diffusion du progrès technique. Par voie de conséquence, un effort important devrait être mené au niveau de la formation. 

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