Août 2007 : le capital est mort, vive le capital !

09/08/2007, classé dans

Le travail a été la vedette des dernières campagnes électorales. De « travailler plus pour gagner plus » à la TVA sociale en passant par la remise en cause des golden parachutes, il a été au cœur des débats. La baisse du chômage et le vieillissement de la population semblent redonner du lustre à une valeur qui était, depuis des années, en perte de vitesse. La thèse de Jeremy Rifkin, « la fin du travail » apparaît de plus en plus datée. Sommes-nous à la veille d’un retournement ou du moins d’un rééquilibrage ?
Philippe Crevel

Après « les Trente Glorieuses » des salariés, « les Trente Glorieuses » des épargnants

Si « les Trente Glorieuses » ont été à l’avantage des salariés, depuis un quart de siècle, le capital a gagné la manche suivante. Plusieurs indicateurs en témoignent : le partage de la valeur ajoutée des entreprises, l’augmentation des cours de bourse, le montant des bénéfices des entreprises…

Dans une économie mondialisée, le capital est, avec la maîtrise des techniques modernes d’information et de communication, la clef de voûte du succès. Il en avait été de même à la fin du XIXème siècle lors du premier processus d’internationalisation de l’économie qui s’était achevé avec la Première Guerre mondiale.

L’abondance du facteur travail, tant en Occident que dans les pays en voie de développement, a joué en sa défaveur de 1970 à nos jours. Juste après la Seconde Guerre Mondiale, dans une économie en pleine reconstruction avec des générations de taille modeste et amputées par les conflits, la situation était toute différente, il manquait de salariés au point que les gouvernements étaient obligés de favoriser l’immigration. Le retournement de tendance dans les années soixante-dix s’explique tout à la fois par l’épuisement du modèle économique développé après 1945, modèle qui reposait sur la production et la consommation de masse au sein d’un nombre réduit de pays. Il s’explique aussi par l’arrivée des classes d’âge nombreuses du baby-boom sur le marché du travail et par la mobilité accrue du facteur travail. La croissance de la population active constatée depuis trente ans, à l’échelle mondiale n’a pas de précédent dans l’histoire contemporaine,

Si durant « les Trente Glorieuses », les actionnaires et les épargnants étaient les parents pauvres de la croissance, depuis un quart de siècle, ils sont les rois. L’indice du CAC 40 a été multiplié par six depuis 1987. Selon la dernière étude de l’économiste Camille Landais, sur la période 1998-2005, les salaires ont crû en moyenne de 0,7 % par an, les revenus fonciers de 2,2 %, et les revenus de capitaux mobiliers de 3,9 %. Les prix de l’immobilier ont doublé en dix ans. Mais ne sommes-nous pas à l’apogée de ce processus, voire en fin de cycle ?

Cette évolution a eu pour conséquence une montée relative des inégalités ou si l’on préfère un rééquilibrage par rapport à la période précédente. Le patrimoine, sous forme d’immobilier ou d’actions, est, en effet, plus souvent détenu par les ménages aisés : la part des revenus du capital atteint 23 % parmi le 1 % de foyers fiscaux les plus riches, contre 3 % en moyenne dans les 90 % de foyers les moins riches.

Si la victoire du capital est totale, des fissures apparaissent

La chute du communisme en Europe ainsi que le développement de la Chine et de l’Inde marque le triomphe du capitalisme. L’islam est, aujourd’hui, la seule grande force d’opposition. Il n’en demeure pas moins que le consensus n’est pas exempt de critiques. Ainsi, les opposants traditionnels au capitalisme se rassemblent désormais sous la bannière du développement durable et de l’altermondialisme. Il n’est pas surprenant que les trotskistes ou les anciens communistes se retrouvent dans les mouvements écologistes et continuent de prôner la décroissance et une refonte complète du système économique.

La remise en cause des stocks-options, des golden parachutes, des superprofits traduit-elle la recherche d’un nouvel équilibre ? Par ailleurs, l’évolution de la démographie, les contraintes environnementales, la multiplication des déséquilibres financiers traduisent-ils l’épuisement du paradigme en vigueur ? L’ère du patrimoine-roi serait-t-il en train de se terminer ?

Vers un rééquilibrage ?

D’ici 2050, l’humanité aura atteint son apogée en ce qui concerne le nombre d’humains vivant en même temps sur la planète. Toutes choses étant égales par ailleurs, la Terre devrait alors compter de 9 à 10 milliards d’habitants. Les prochaines décennies seront marquées par la décélération de la natalité et par la croissance forte des seniors et cela sur tous les continents. D’ici 2050, la planète comptera 25 % de retraités, soit plus de 2 milliards de seniors dont 62 % vivront en Asie. L’âge médian des habitants s’établira à 38,1 ans contre 28 ans en 2005. L’âge médian en Europe atteindra 47 ans contre 39 ans en 2005. Le taux de dépendance doublera d’ici 2050. Cette évolution prévisible qui ne s’inversera pas à moyen terme, même si le taux de fécondité remontait fortement, aura de nombreuses conséquences sur le capital et son accumulation. Tous les pays sont concernés par cette révolution démographique. La Chine est la nouvelle grande puissance économique, mais une économie peuplée de seniors.

Selon la thèse défendue notamment par l’économiste Patrick Arthus, la valeur des actifs à l’échelle planétaire aura tendance à se déprécier, du fait que les fonds de pension devront désinvestir pour financer les rentes à verser aux papys-boomers. Par ailleurs, la part allouée aux dépenses de santé, de retraite et de dépendance devra s’accroître au détriment de l’investissement. Un « monde de vieux » est un monde en quête de tranquillité et qui fuit, par tous les moyens, le risque ; or, sans risque, pas de capitalisme, sans prise de risque, pas d’opportunité de gains. Le risque est également au cœur de la thématique du développement durable. Les activités humaines, le climat et la terre sont des sources de risques qu’il convient d’endiguer. Le développement durable est, à ce titre, en phase avec une vision vieillissante de la société. Pour d’autres économistes, les pays neufs placent une grande partie de leurs excédents dans les pays développés et notamment aux Etats-Unis qui bénéficient de la sécurité et d’un fort potentiel de croissance. Le krach de 1997 des places asiatiques a incité ces pays à dégager des excédents commerciaux et à sécuriser leurs placements tout en s’appuyant sur des monnaies faibles. Au fur et à mesure de son développement et afin de le financer, l’Asie, à travers ses entreprises, pourrait rapatrier une partie des capitaux investis à l’étranger, d’autant plus si la croissance des pays industrialisés s’étiole. Néanmoins, dans le cadre d’une politique optimale d’allocation des actifs, le retrait massif des capitaux investis aux Etats-Unis ou en Europe est improbable ; en outre les vieux pays industrialisés constitueront pour plusieurs décennies des marchés attractifs. La Chine n’accélère-t-elle pas sa politique d’acquisition d’actifs en Europe comme aux Etats-Unis ? Elle dispose de plus de 1200 milliards de dollars de réserve.

En matière immobilière, le départ à la retraite des baby-boomers devrait entraîner une chute des prix. En effet, pour certains, les nouveaux retraités cèderaient leur appartement urbain au profit de résidence au bord de la mer ou au profit de logement moins grand. Au nom de cette théorie, les prix baisseraient en centre ville pour les logements de grande taille alors que les zones rurales à la mode connaîtraient une envolée des prix. L’impact du papy-boom est difficile à évaluer surtout pour une ville comme Paris où les biens immobiliers disponibles sont rares et subissent une internationalisation du marché, même si elle reste modeste et limitée à quelques quartiers (bureaux dans le triangle d’or et logements dans le VIème, VIIIème et une partie du XVIème arrondissement). Cette thèse peut être contredite par l’auto-alimentation de la croissance. La croissance se nourrit du développement. La création de richesses est plus forte au sein d’un espace concurrentiel et équilibré qu’au sein d’un espace composé de pays ayant des niveaux de développement très éloignés. De ce fait, le décollage économique des pays d’Asie et d’Amérique, puis peut-être demain de l’Afrique, multipliera les possibilités d’investissement. Les fonds de pension tout comme les systèmes par répartition pourront augmenter leurs dépenses, non pas à travers un processus de destruction du capital ou de redistribution d’un volant stable de revenus, mais grâce aux fruits de la croissance. Le vieillissement de la population, tout comme la contrainte écologique, seront des sources de croissance en obligeant le système économique à évoluer.

Autres temps, autres moeurs…

Le cycle de faible appréciation du capital durant les « Trente Glorieuses » est atypique. Le système reposait sur la domination des Etats-Unis qui contrôlait la monnaie et les politiques de change. La convertibilité des monnaies européennes n’a été réalisée que progressivement. Par ailleurs, le libre échange ne concernait et encore imparfaitement que les Etats-Unis, le Canada, l’Europe occidentale, l’Australie et le Japon. La chute de l’Empire soviétique et le développement accéléré de la Chine, de l’Inde et de nombreux autres pays qui autrefois appartenaient au Tiers Monde a modifié la donne. Sous l’égide du GATT puis de l’OMC, la libre circulation des capitaux s’amplifie et se généralise comme celle des biens et des services. Il faudrait un retour du protectionnisme pour casser cette dynamique. Le vieillissement de la population et le refus de la concurrence pourraient inciter les « vieux pays » à fermer leurs frontières. Compte tenu de l’interdépendance et de la mobilité des facteurs, cette solution est de plus en plus difficilement envisageable d’autant plus que les frontières ont cessé d’être physiques pour devenir numériques et virtuelles.

Si la bulle Internet a fait croire que la croissance pouvait se passer de capitaux, celle des années 2000 démontre que la société de la connaissance repose sur l’innovation et exige de plus en plus d’investissements. De même, le retour sur le devant de la scène des industries traditionnelles prouve le bien-fondé des moteurs classiques de la croissance. L’urgence écologique et la généralisation du principe de rareté aux biens autrefois gratuits ou collectifs ne peuvent que favoriser l’intensification capitalistique de l’économie. La thèse de séparation des sphères économiques et financières semble avoir vécu. La mobilité des capitaux contribue à accroître les sources de gains, à faciliter la réalisation des investissements ainsi qu’à réduire les risques.

Les règles séculaires de la division internationale du travail continuent à s’appliquer. Les pays les plus avancés se spécialisent désormais sur la recherche, la conception, la gestion et la commercialisation laissant aux pays en développement la production. La multiplication des zones de consommation incite les producteurs à délocaliser tant pour des raisons de coûts que pour des raisons de marché, tout ou partie de leur production. En Occident, le capitalisme est de plus en plus offshore.

L’avenir appartient-il aux fonds de pension et aux compagnies d’assurances ?

Le vieillissement de la population et la sophistication de l’économie concourent au développement de la sphère financière et assurantielle. Jacques Attali, dans son ouvrage, « Une brève histoire de l’avenir », prévoit que les prochaines décennies appartiennent aux compagnies d’assurances et aux fonds de pension. En vertu d’une autre thèse chère aux « déclinologues », un monde de seniors est peu propice à la croissance. Les courbes démographiques et de progression du PIB évolueraient de manière parallèle. Or, l’allongement de la vie en obligeant à revoir nos modes de production et de consommation est une source potentielle de croissance. En outre, la raréfaction du facteur travail imposera la recherche et l’obtention de gains de productivité.

La croissance est-elle menacée à terme du fait qu’une population vieillissante épargne plus qu’elle ne consomme ? La question de la répartition du patrimoine sera au cœur des débats dans les prochaines années. Avec l’allongement de la vie, les enfants héritent de leurs parents quand ils sont à la retraite. La rotation du patrimoine en est ralentie. Avec le renchérissement de l’immobilier et la faible hausse des prix, il est difficile pour des moins de 40 ans d’acquérir sans apport familial une résidence principale dans les grands centres urbains ou en zone touristique. Le débat en France sur les droits de succession doit être replacé dans cette perspective. Auparavant, le montant élevé des droits était d’autant plus accepté que l’acquisition d’un patrimoine s’effectuait facilement par emprunt. Le phénomène de ciseau, dépréciation des sommes empruntées par l’inflation et l’augmentation des salaires réduisait le coût des investissements. La disparition de cet effet de ciseau rend les droits de succession plus difficilement supportables. L’amélioration du régime des donations constitue une réponse, même s’il est difficile pour des personnes en bonne santé de se dessaisir d’une partie du capital accumulé. Le développement des emprunts sur trente ans voire sur plusieurs générations comme au Japon démontre toute l’acuité du problème.

Rien ne semble aller à l’encontre de la poursuite du processus d’intensification capitalistique même si un rééquilibrage à court terme peut intervenir. L’économie est plus rapide, plus mobile mais aussi à la recherche d’une plus grande sécurité. La fin du tout pétrole et la prise de conscience de la fragilité de l’Humanité ne rendent pas caduque le paradigme économique. Jusqu’à maintenant, il était admis que l’Homme pouvait détruire par folie guerrière la planète ; désormais il est admis que ce pouvoir de destruction existe également en période de paix. Mais, il est aussi admis que le capitalisme, par sa capacité à se régénérer et à assimiler ses contradictions, peut surmonter le défi écologique.

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