Schumpeter, le progrès et le rock’n roll

16/02/2019, classé dans

Pour Schumpeter, l’innovation et le progrès technique sont les principaux ressorts des progrès économiques. Selon cet économiste, les innovations apparaissent par groupes, par grappes. Lorsqu’une innovation de rupture apparaît (machine à vapeur, électricité, Internet, biotechnologie), elle est suivie par un essaim d’autres inventions qui lui sont liées.

De nouveaux cycles économiques sont alors enclenchés s’accompagnant d’une redistribution des cartes. Des activités disparaissent et d’autres se développent au nom du principe de « la destruction créatrice ». Dans cette théorie, l’entrepreneur est au centre du système capitaliste. Il vient briser l’état stationnaire de l’économie par ses nouvelles techniques. Ces innovations doivent cependant vaincre les résistances pour pouvoir émerger et s’imposer. Tout frein à la diffusion des innovations pèse sur la croissance. Même s’il admettait que les innovations peuvent aboutir à la création de situations monopolistiques, Schumpeter considérait qu’elles étaient à la fois nécessaires et temporaires : nécessaires afin de pouvoir bénéficier des externalités positives des innovations ; temporaires car le jeu de la concurrence a vocation à un moment ou un autre à remettre en cause les monopoles ou les oligopoles.

La théorie schumpétérienne peut-elle s’appliquer à l’industrie musicale qui a connu une révolution profonde à partir des années 60 ? En quelques années, au Royaume-Uni, apparaît une multitude de groupes de rock qui contribueront un temps à l’équilibre de la balance des paiements courants avant que l’optimisation fiscale ne les amène à se délocaliser. Au départ, il y a une volonté de rupture, rupture sonore, rupture vestimentaire, rupture au niveau des paroles et des comportements, ainsi qu’une rupture technologique. Cette révolution initiée par les Beatles et les Stones s’appuie sur des précurseurs d’origine américaine comme Chuck Berry, Muddy Waters ou Elvis Presley. L’utilisation des instruments électriques et amplifiés intégrant des effets synthétiques génère de nouvelles sonorités. Des entreprises de haute technologie développent des instruments pour les groupes dans le cadre de leur programme de recherche. C’est ainsi que les Pink Floyd ont eu accès aux premiers synthétiseurs. À partir de la fin des années 60, le nombre de groupes, de musiciens, de chanteurs explose au Royaume-Uni. Les hits s’enchainent à très grande vitesse. Les radios se mettent à relayer cette créativité en adaptant leurs programmes. La télévision fait de même. Dans les années 80, des chaines thématiques comme MTV connaissent leur heure de gloire. Les compagnies de disques comme EMI, Atlantic, Warner, appelés les majors, dominent le marché et mettent sur pieds des politiques marketing. L’offre explose et créée sa demande. Ainsi, au début de l’année 1980, les groupes Pink Floyd, les Stones, Supertramp, Police, les Specials, les Madness, Genesis, Dire Straits, etc., se battent à coup d’albums pour être le numéro 1.

Cette haute créativité repose sur l’attractivité de la musique rock qui attire les meilleurs éléments de la jeunesse britannique ou du moins ceux qui ont de l’ambition et qui veulent rapidement s’enrichir. Quand un journaliste a posé la question à Mick Jagger, « pourquoi avoir choisi le monde musical ? » Celui-ci a répondu que c’était alors le domaine où il y avait le plus de chance de devenir riche et célèbre. En d’autres temps, ajoutait-il, il aurait certainement opté pour la politique ou les affaires. Malgré tout, Mick Jagger a fait des affaires à partir des années 70 et a toujours eu un œil sur la politique.

Le décollage économique d’un nouveau secteur d’activité dépend avant tout de sa capacité à attirer les meilleurs éléments et cela dans un laps de temps aussi court que possible. Dans les années 80 et 90, la mutation du système financier a débouché sur de multiples innovations. Elles ont été rendues possibles par l’évolution des techniques et aussi par l’arrivée de jeunes diplômés ambitieux souhaitant faire fortune. Depuis vingt ans, c’est au tour du digital de capter les jeunes talents. En France, jusque dans les années 80, l’administration et la politique ont été des secteurs tendance. Les meilleurs élèves souhaitaient faire l’ENA ou l’X et faire carrière dans les grands corps de l’État. En revanche, la musique n’a pas joué le même rôle qu’au Royaume-Uni.

La capacité à enclencher un cycle de croissance dépend donc de la capacité à attirer un grand nombre de jeunes actifs dynamiques et créatifs. Que ce soit aux États-Unis au Royaume-Uni ou en France, la concentration géographique des talents est fréquente : la Côte ouest et la région de Boston aux États-Unis pour la haute technologie, Londres et Paris pour la finance. La capacité d’un secteur, d’un domaine d’activité répond à une logique en triangle dont les trois points sont interdépendants : l’argent, la reconnaissance et l’intérêt du travail. Le créateur obéit à ces trois facteurs selon des proportions variables. Les groupes de rock des années 60/70 étaient à la recherche d’un confort matériel de vie, de la reconnaissance de leur public, et ils pouvaient trouver de l’intérêt dans leur travail. L’intérêt est tout à la fois d’ordre privé et général. Modifier la société est l’un des objectifs des créateurs. Mick Jagger, par son style, peut prétendre avoir créé la stature de la rockstar. Il a par ailleurs contribué à changer le modèle économique du secteur en jouant la carte du marketing et de la diversification (parrainage, concerts géants, vidéos, etc.). Ce triptyque concerne tous les secteurs tendance.

La thèse schumpétérienne selon laquelle le déclin suit une explosion d’innovations s’applique également à la musique rock. La digitalisation a banalisé cette musique, a réduit les sources de gains en permettant à un grand nombre de musiciens ou pas de rentrer sur le marché. L’industrie musicale survit grâce à la longévité de certains groupes des années 60 et aux concerts.  À défaut de nouveaux sons, la créativité de ce secteur tend à s’étioler même si certains ont espéré que le rap, issu des banlieues et des quartiers populaires, lui offrirait une seconde jeunesse.

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