Patrimoine, salaire, le divorce ?

12/02/2022, classé dans

Que ce soit en Europe ou aux États-Unis, l’inflation progresse en lien avec les pénuries de main d’œuvre, de matières premières, d’énergie et de biens intermédiaires. L’inflation dépasse 7 % aux États-Unis et 5 % en zone euro au mois de janvier. L’inflation sous-jacente (calculée en supprimant les biens et services dont les prix sont volatils ou réglementés) est respectivement de plus de 4 % outre-Atlantique et de plus de 2 % en zone euro.

Cette inflation née de la crise sanitaire qui a déstabilisé de nombreux marchés pourrait néanmoins s’installer durablement. La transition énergétique serait un des facteurs importants de la pérennisation de l’inflation. La substitution des énergies renouvelables aux énergies carbonées peut être assimilée à un choc d’une nature certes moins violente que les chocs pétroliers de 1973 et 1979 mais dont les effets dans le temps pourraient être longs et non négligeables. Les énergies renouvelables ont des coûts de production plus élevés que les anciennes car elles exigent la réalisation de nombreux équipements et leur efficacité est plus faible. Du fait du caractère aléatoire de la production d’énergie, la mise en place de capacités de stockage et de centrales de production de secours est nécessaire. Par ailleurs, la demande d’énergie reste forte. Celle-ci intervient après une longue phase de déclin de l’investissement fossile en raison des faibles cours constatés entre 2016 et 2020. Les investisseurs se détournent des énergies fossiles en privilégiant celles qui sont renouvelables. Ce sous-investissement contraint l’offre et contribue à l’augmentation des prix. Le prix du baril de pétrole est ainsi au plus haut depuis 2014 et celui du gaz n’avait pas connu un cours aussi élevé depuis 2008. L’essor des énergies décarbonées accroît la demande en métaux et terres rares (cuivre, nickel, lithium, cobalt, etc.). De 2019 à 2021, les prix du cuivre et du nickel ont été multipliés par deux et celui du lithium par quatre.

Les salaires nominaux suivent toujours avec retard l’inflation d’autant que, ces trente dernières années, les pays membres de l’OCDE ont, dans leur très grande majorité, adopté des mesures de désindexation. Dans ce contexte, les salaires réels pourraient diminuer dans les prochains mois. Dans le même temps, les valeurs patrimoniales pourraient continuer à augmenter. La remontée des taux d’intérêt nominaux ne suffira pas à inverser la tendance d’appréciation des valeurs boursières et de l’immobilier. Le maintien de taux réels fortement négatifs pourrait continuer à inciter les investisseurs à privilégier les marchés « actions » et l’immobilier. Les taux d’intérêt réels à 10 ans sur les emprunts d’État sont négatifs de plus de 4 points aux États-Unis et en Europe, ce qui constitue un record sur ces vingt dernières années. Les investisseurs ne prévoient pas une amélioration notable des rendements réels dans les prochaines années. Les taux d’intérêt nominaux à long terme anticipés pour le futur restent, en effet, bas et inférieurs à l’inflation anticipée. Ils estiment que les politiques monétaires conserveront un biais expansionniste et continueront à pousser à la hausse les prix des actifs financiers et immobiliers accroissant ainsi encore plus les inégalités de patrimoine. L’indice boursier Nasdaq a été multiplié par sept de 2002 à 2021, le S&P par quatre et l’Eurostoxx par près de deux. Le prix des logements a doublé en Europe et a été multiplié par 2,5 aux États-Unis en vingt ans.

Cet écart croissant entre salaires et valeurs patrimoniales est une source de tensions au sein des pays occidentaux. Le débat sur le patrimoine est complexe, certains souhaitant assurer sa mobilité afin de favoriser les jeunes générations quand d’autres considèrent qu’une fiscalité accrue est le seul moyen pour réduire les inégalités. Au sein de l’OCDE, avec l’allongement de l’espérance de vie de la population et la valorisation de ces vingt dernières années, le patrimoine est majoritairement détenu par les plus de 55 ans. Aux États-Unis, les 10 % les plus riches de la population possèdent près de 80 % du patrimoine national. En France, ce ratio se rapproche de 60 % (Observatoire des inégalités mondiales 2021). Dans une note publiée fin 2021, le Conseil d’Analyse Économique a souligné que la part du patrimoine détenue par le 1 % des Français les plus fortunés est passée de 15 à 25 % du patrimoine national entre 1985 et 2015. Les héritages étaient à l’origine de 60 % des patrimoines des ménages en 2015, contre 35 % en 1970.

La montée des inégalités patrimoniales est facilitée par la politique monétaire et par la transformation digitale de l’économie qui génère des créations rapides de fortune comme ce fut le cas auparavant avec les forges ou le pétrole. Au XXe siècle, la réduction des inégalités a été provoquée par les deux guerres mondiales, la crise de 1929, l’inflation et l’augmentation des impôts. De la faillite des rentiers à la taxation des successions en passant par la destruction physique du capital durant les guerres, le siècle précédent a donné lieu à une forte mobilité au niveau de la détention du patrimoine.

Si une large exonération des droits de successions renforçait les inégalités, la question d’une réévaluation des petites successions pourrait se poser. Les abattements forfaitaires n’ont pas été réévalués en France depuis de nombreuses années. Ils ne sont pas indexés à l’inflation et encore moins aux prix de l’immobilier. Or, la grande partie des héritages est avant tout constituée de biens immobiliers. Compte tenu du doublement en moyenne du prix des logements en France, la valeur relative de l’abattement de 100 000 euros applicable en ligne directe a été divisée par deux. La forte différence de traitement fiscal en fonction des liens familiaux s’expliquait par la primauté accordée aux enfants à une époque où la société française était à dominante rurale. Avec l’allongement de l’espérance de vie et avec l’évolution des structures familiales, un moindre écart au niveau des taux selon le lien de filiation pourrait être imaginé.

Au niveau de la transmission des entreprises, le Conseil d’Analyse Économique propose de remettre en cause le dispositif de « pacte Dutreil » qui réduit le montant des droits pour les héritiers qui s’engagent à reprendre l’entreprise. Ce dispositif a été institué pour éviter la revente des entreprises familiales ou leur expatriation. L’objectif est également d’éviter que le paiement de droits élevés impose la distribution d’importants dividendes qui pourraient nuire à l’emploi et à l’investissement. Tous les grands pays se sont dotés de régimes fiscaux visant à pérenniser les entreprises en cas de transmission. Afin d’être plus transparent, il serait possible d’instituer un système de trustee ou de fiducie comme cela existe dans le droit anglo-saxon.

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