La double vie des communes touristiques

L’été en France est marqué par les transhumances. L’espace de quelques semaines, des communes de quelques milliers d’habitants deviennent ainsi des villes de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Elles doivent alors s’adapter à l’afflux de touristes et gérer des variations importantes au niveau des services publics, eau assainissement, déchets, etc. Porticcio, sur la commune de Grosseto-Prugna, en offre une illustration exemplaire. En 1968, la commune ne comptait que 444 habitants. La population légale a atteint, en 2023, près de 3 900 habitants, soit une multiplication par près de neuf en un peu plus d’un demi-siècle. Cette progression est loin d’être terminée. La population de la commune augmente rapidement en lien avec l’agglomération voisine d’Ajaccio. Des vacanciers s’y installent à la retraite tout comme des jeunes couples à la recherche de conditions de vie agréables. Porticcio est devenue au fil des années une petite ville disposant d’un grand nombre de services de proximité. Elle n’en demeure pas moins une station balnéaire de première importance. La commune dispose de près de 2 700 logements occasionnels, auxquels s’ajoutent plus de 1 100 hébergements proposés sur Airbnb, près de 900 chambres d’hôtel, plus de 2 200 lits en résidences de tourisme et villages de vacances ainsi que plusieurs centaines d’emplacements de camping. En août, la population présente atteint vraisemblablement entre 20 000 et 25 000 personnes. Cette situation est loin d’être isolée. Le Cap d’Agde accueille plus de 200 000 personnes en haute saison. La Baule voit sa population passer de 18 000 à près de 180 000 habitants. Argelès-sur-Mer dépasse les 100 000 personnes contre environ 10 000 à l’année. À Gruissan ou au Barcarès, la population est multipliée par quinze, voire vingt. La France compte ainsi plusieurs dizaines de communes dont la population estivale est supérieure à celle de nombreuses préfectures.
Cette démographie à géométrie variable bouleverse la logique traditionnelle des politiques publiques. Les infrastructures ne peuvent être dimensionnées pour les seuls habitants permanents. Les réseaux d’eau potable doivent répondre à une consommation qui peut être multipliée par cinq ou dix. Les stations d’épuration doivent absorber les pointes de fréquentation des journées d’août, même si elles fonctionnent très en dessous de leur capacité le reste de l’année. Les voiries, les parkings, les postes de secours, les réseaux électriques, les équipements sportifs ou les espaces publics sont construits pour quelques semaines de saturation annuelle.
Une station balnéaire est une véritable entreprise. Sa renommée repose sur sa capacité à proposer des services de qualité. Une réputation peut se perdre en quelques jours. Dans une économie où les avis en ligne influencent désormais le choix des destinations, la qualité des services publics est devenue un véritable facteur de compétitivité touristique. Le coût de cette organisation est considérable. Les collectivités recrutent chaque été des dizaines de saisonniers pour assurer la surveillance des plages, la collecte des déchets, l’entretien des espaces publics, la circulation ou l’animation culturelle. Elles renforcent les effectifs de police municipale, financent des dispositifs de secours supplémentaires et investissent dans des infrastructures dont le taux d’utilisation annuel demeure faible. À Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, le seul surcoût de la saison estivale approche un million d’euros. À La Baule en Loire-Atlantique, les dépenses liées aux animations, aux saisonniers et aux dispositifs de sécurité dépassent largement ce montant. Or ces communes continuent d’être financées principalement en fonction de leur population municipale. Le calcul des dotations de l’État ignore en grande partie les millions de nuitées touristiques, les flux quotidiens de visiteurs ou les capacités d’hébergement. Les maires du littoral dénoncent régulièrement cette contradiction : ils administrent pendant plusieurs mois des villes dont la population réelle est parfois dix fois supérieure à celle retenue dans les statistiques administratives. Ils bénéficient certes des rentrées de la taxe de séjour et de droits de mutation plus élevés en raison du prix élevé, en règle générale, du foncier. Les communes touristiques ont par ailleurs la possibilité de majorer la taxe d’habitation sur les résidences secondaires de 5 à 60 %. Les communes classées touristiques peuvent aussi demander à être surclassée dans une strate démographique supérieure en fonction de sa capacité d’accueil touristique. Cela peut entraîner une augmentation de certaines dotations, modifier certains seuils réglementaires et permettre des effectifs administratifs plus élevés. Pour les communes de moins de 5 000 habitants, le classement permet, sous certaines conditions, la perception directe de la taxe additionnelle aux droits d’enregistrement. Les stations classées peuvent solliciter l’autorisation d’exploiter un casino. Pour certaines communes (Deauville, Enghien-les-Bains, La Baule, etc.), les prélèvements sur les jeux représentent plusieurs millions d’euros par an.
L’allongement des saisons touristiques constitue un défi pour les communes concernées. Les vacances ne se concentrent plus sur les seules semaines de juillet et d’août. Les infrastructures fonctionnent à pleine capacité durant une période de plus en plus longue. Les coûts deviennent permanents tandis que les recettes demeurent largement saisonnières. À cette évolution s’ajoute celle du marché immobilier. Les résidences secondaires, longtemps occupées quelques semaines par an, deviennent progressivement des logements semi-permanents. Certains propriétaires s’y installent plusieurs mois, d’autres alternent télétravail et vacances. La frontière entre habitat touristique et habitat résidentiel tend à disparaître. Porticcio accompagne pleinement cette mutation. Sa proximité immédiate avec Ajaccio, sa proximité avec l’aéroport, le développement de ses commerces et de ses services accélèrent son intégration dans l’aire urbaine ajaccienne.
Cette double vocation constitue une richesse mais également une fragilité. L’économie locale bénéficie directement des dépenses des visiteurs, qui irriguent les commerces, la restauration, le bâtiment et les services. Les stations balnéaires administrent désormais deux villes à la fois : celle des résidents et celle des visiteurs. La première apparaît dans les statistiques ; la seconde, pourtant bien plus nombreuse durant plusieurs mois, demeure largement absente des mécanismes de financement public. C’est sans doute l’un des grands défis de l’aménagement du territoire des prochaines décennies.
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