La fin d’une époque ?

01/06/2019, classé dans

Les arrivées au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan ont été, à tort ou à raison, assimilées comme une rupture économique avec la prédominance accordée aux marchés et à la politique monétariste. Cette époque a été qualifiée d’ultralibérale par certains même si l’État providence n’a pas reculé dans les faits. Il a même continué de s’accroître dans certains pays comme en France.

La chute du mur Berlin et de l’URSS ainsi que l’ouverture de la Chine au commerce international ont fait croire à la fin de l’Histoire et à la suprématie du libéralisme. Les années 1990 et 2000 ont été marquées par l’avènement du marché mondial, de l’éclatement des chaînes de valeur.

La crise de 2008, le Brexit, l’élection de Donald Trump ont-ils sonné le glas de cette parenthèse néolibérale ? Les tentations protectionnistes, la montée du nationalisme, les contraintes environnementales semblent remettre en cause le paradigme des dernières décennies.

Les gouvernements qui ont promu depuis quarante ans le libre-échange, le recours au secteur privé, la concurrence, optent pour des politiques plus nationalistes. La concentration des entreprises est encouragée. Le refus de la fusion Siemens/Alstom par la Commission de Bruxelles a ainsi été critiqué par la France quand bien même cette décision visait à respecter le droit de la concurrence. En France, l’État encourage aujourd’hui le rapprochement de Fiat et de Renault. Le temps est à la constitution de très grandes entreprises pour faire jeu égal avec celles de Chine ou des États-Unis. Le développement de monopoles de fait dans le secteur d’Internet incite les gouvernements à s’asseoir sur les règles de la concurrence. Les positions dominantes autrefois bannies reviennent à la mode. À défaut d’États forts, les nations doivent pouvoir compter sur leurs grandes entreprises. L’indice de concentration des entreprises est en progrès dans tous les pays de l’OCDE. Il a progressé de 10 points aux États-Unis de 1992 à 2015.

Depuis la crise, le commerce international stagne. De 1990 à 2018, en volume, son poids a été multiplié par 4,5. Il a augmenté 1,5 fois plus vite que le PIB mondial. Mais, depuis 2012, sa croissance s’est ralentie. Depuis la fin de 2018, il augmente un point moins vite que le PIB. Depuis cinq ans, les mesures protectionnistes se multiplient qu’elles soient tarifaires ou non. La notion de préférence nationale est souvent mise en avant, tout comme l’exigence d’un contenu national suffisant dans les produits vendus dans chaque pays.

Les années 80 ont été marquées par la libéralisation des marchés financiers. La déréglementation s’est imposée par la nécessité, notamment pour les États, de trouver de nouvelles ressources de financement. Le développement des déficits publics et les excédents d’épargne au sein des pays producteurs de pétrole ont contribué à l’évolution des législations dans chaque pays. La libre circulation des capitaux est devenue la règle avec la mondialisation de la sphère financière. La crise de 2008 et celle des dettes souveraines au sein de la zone euro ont eu pour conséquences un arrêt de ce processus. Les marchés ont tendance à se renationaliser, en particulier pour le financement des États. Les normes prudentielles ont été durcies et les pays émergents tentent de se protéger des fortes variations de taux de change et de taux d’intérêt.

Le monétarisme qui s’est imposé dans les années 80 visait à lutter contre l’inflation à travers la fixation d’une norme de progression de la masse monétaire en fonction de l’évolution, à moyen terme, de la production. La politique monétaire se devait d’être la plus neutre possible et, à cet effet, l’indépendance des banques centrales était de mise. Avec la crise de 2008, ces dernières ont appliqué des politiques monétaires dites non conventionnelles qui ont abouti à une augmentation de la base monétaire sans lien avec la production. Leurs politiques sont devenues de plus en plus interventionnistes afin de faciliter le financement des États, lutter contre la désinflation, relancer la croissance et l’emploi. Certes, compte tenu de leurs statuts, ces objectifs ne sont pas toujours explicitement indiqués.

Actuellement, seul le marché du travail échappe au mouvement de re-réglementation. Du fait d’un chômage encore de masse, certains pays comme l’Espagne, l’Italie ou la France rendent plus flexibles leur marché du travail. Il en résulte un partage de la valeur ajoutée moins favorable aux salariés. Cette situation peut expliquer la montée des votes contestataires et le sentiment d’injustice. La mondialisation et la digitalisation qui s’accompagnent d’une désindustrialisation en Occident ne favorisent pas l’émergence de revendications salariales. Logiquement, le plein emploi devrait aboutir à une augmentation des salaires et donc de l’inflation. Pour le moment, le lien ne se fait pas. Est-ce la proximité de la crise et du chômage ou le nouveau mode d’organisation de l’économie qui explique cette déconnexion ? Si dans les prochains mois, les augmentations des salaires revenaient au goût du jour, il pourrait y avoir un impact réel sur l’inflation et donc sur les taux d’intérêt.

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