Mais où est donc passée la productivité ?

19/12/2020, classé dans

Depuis une dizaine d’années, le progrès technique bégaie. De multiples ruptures technologiques ont été promises sans réellement déboucher sur des résultats concrets. Les avancées dans les domaines des voitures sans conducteur, de la biotechnologie, de l’énergie sont plus lentes que prévu. Le lancement de la vaccination contre la Covid-19, en utilisant de nouveaux procédés, moins d’un an après le début de l’épidémie, semble prouver qu’en la matière de technologie, la fatalité n’est pas de mise.

Au-delà du vaccin, les pessimistes suggèrent que la Covid-19 pourrait aggraver les performances de productivité. Selon une étude de la Banque mondiale, les pays touchés par des épidémies connaissent une baisse marquée de la productivité du travail de 9 % après trois ans par rapport aux pays non affectés. Les optimistes soulignent que les chocs de productivité sont difficiles à expliquer et à prévoir. La Seconde Guerre mondiale a été suivie par une période de très forte croissance au sein des pays occidentaux. À la fin du XXe siècle, un rebond de productivité est intervenu grâce à la diffusion des ordinateurs. Pour les optimistes, après deux décennies de baisse de productivité, celle-ci pourrait marquer son retour. Au-delà de l’augmentation de la taille de la population active et du stock de capital, la productivité demeure l’élixir magique de la croissance économique. Sa croissance permet une efficience plus importante des économies. Elle offre la possibilité de gagner plus en dépensant moins. Elle est à la base de l’augmentation à long terme des revenus.

Les économistes tentent depuis le début de la révolution industrielle – vers 1750 –  d’expliquer la croissance, ses fondements et notamment ceux de la productivité. Malgré de nombreuses études, celle-ci demeure toujours une grande inconnue de la science économique. Sa survenue, ses évolutions et ses absences sont des sources de perplexité. Les augmentations de la productivité du travail (c’est-à-dire plus de production par travailleur et par heure) semblent suivre les améliorations des niveaux d’éducation, les augmentations des investissements (qui élèvent le niveau de capital par travailleur) et l’adoption de nouvelles innovations. Une augmentation de la productivité totale des facteurs – ou l’efficacité avec laquelle une économie utilise ses intrants productifs – peut nécessiter la découverte de nouvelles façons de produire des biens et des services, ou la réaffectation de ressources rares d’entreprises et de lieux à faible productivité vers des entreprises à haute productivité.

Depuis 1970, la croissance de la productivité a fortement ralenti par rapport aux taux élevés des décennies d’après-guerre. Une poussée de croissance de la productivité a été néanmoins constatée en particulier aux États-Unis, du milieu des années 1990 au début des années 2000 en lien avec la montée en puissance des microprocesseurs. Les marchés émergents ont également connu une croissance rapide de la productivité au cours de la décennie précédant la crise financière mondiale, alimentée par des niveaux élevés d’investissement et une expansion des échanges. Depuis la crise, cependant, un ralentissement généralisé et persistant de la croissance de la productivité s’est installé. Plusieurs thèses ont été avancées pour expliquer cette panne de la productivité dont celle sur la stagnation séculaire de Larry Summers et Robert J Gordon. Selon cette théorie, les innovations les plus évidentes, les moins coûteuses auraient été trouvées. Les nouvelles inventions exigent des coûts de recherche et de développement élevés obérant leur productivité. Elles sont, en raison de leur prix, moins nombreuses à passer au stade de l’industrialisation et de la commercialisation. Par ailleurs, les économies tertiaires dépendant avant tout de la main d’œuvre sont moins à même de générer des gains de productivité. Le vieillissement de la population irait à l’encontre de ces derniers. Un changement d’état d’esprit vis-à-vis de la science et du progrès peut également expliquer le recul de la productivité. Les Européens, tout particulièrement, doutent des avantages procurés par la science. La transition énergétique, en déconsidérant la consommation de masse et en imposant des investissements importants à la rentabilité immédiate faible, peut également influer sur la productivité. La Banque mondiale estime, de son côté, que la multiplication des mesures protectionnistes adoptées depuis la crise de 2008 a ralenti la croissance du commerce et la diffusion du progrès technique. Dans toutes les économies, la lenteur des investissements au lendemain de la crise financière mondiale semble avoir joué un rôle non négligeable, en particulier dans les régions où la main-d’œuvre vieillit et diminue.

De nombreux économistes cherchent à comprendre pourquoi les nouvelles technologies telles que la robotique, le cloud computing et l’intelligence artificielle n’entraînent pas une augmentation massive des investissements et une croissance de la productivité plus élevée. Pour les techno-pessimistes, les innovations récentes ne seraient tout simplement pas aussi transformatrices que les optimistes le pensent. Internet, les algorithmes offriraient du confort mais ne bousculeraient pas la productivité. Le développement des process informatiques pourrait avoir un effet contreproductif. Le digital aboutit à déporter le risque et le travail sur les derniers éléments de la chaîne. Le principe de spécialisation qui est à la base des gains de productivité au XXe siècle est battu en brèche. Le vacancier passe désormais de nombreuses heures à se constituer son voyage en ligne. Il en est de même pour le cadre qui doit organiser ses voyages professionnels. La suppression des postes de secrétaires ou d’assistantes aboutit à un transfert de charges d’organisation sur les cadres. Certes, celles-ci ont été simplifiées grâce aux outils digitaux mais au regard de l’heure de salaire du cadre, il n’est pas évident que ce transfert soit rentable. Par ailleurs, la multiplication des tâches de gestion réduit le temps de travail disponible pour le reste des missions qui peuvent être à plus forte valeur ajoutée. Les outils informatiques aboutissent à une accumulation de process administratifs et de mails chronophages.

Si le numérique n’est pas à la hauteur, la faute proviendrait d’un sous-investissement et d’un manque de formation. La demande finale aurait été trop basse depuis une dizaine d’années pour permettre une large utilisation des outils digitaux. Aux États-Unis, avant la survenue de l’épidémie, un frémissement s’amorçait. Les gains de productivité étaient ainsi passés, en rythme annuel, de 0,3 % en 2016 à 1,7 % en 2019, soit le  rythme de croissance le plus rapide depuis 2010. Le digital est une technologie à usage général comme l’électricité. Son effet sur la productivité est long à se révéler car il suppose une modification des infrastructures tant matérielles qu’immatérielles. Le développement des bâtiments « intelligents » suppose le renouvellement du parc soit par réhabilitation soit par construction. Ce processus est par nature lent d’autant plus que le volume de constructions neuves est en recul. La capacité des actifs d’utiliser au mieux les outils numériques suppose un effort de formation et exige également du temps. Les travaux des économistes, Erik Brynjolfsson et Daniel Rock du MIT et t Chad Syverson, de l’Université de Chicago, mettent en avant que la productivité évolue selon une « courbe en J ». Dans un premier temps, l’investissement dans le digital entraînerait une baisse de la productivité avant d’augmenter avec une hausse de la production. Cette analyse reprend celle de 1987 de l’économiste Robert Solow qui indiquait alors que les ordinateurs pouvaient être vus partout sauf dans les statistiques de productivité. Neuf ans plus tard, la croissance de la productivité américaine amorçait une accélération. Dans les faits, les gains de productivité n’ont pas une seule origine. Ainsi, dans les années 1990, le rebond était également la conséquence d’une amélioration des techniques de fabrication, une meilleure gestion des stocks, une rationalisation de la logistique et des processus de production ainsi que d’un accroissement de la concurrence.

Des économistes estiment que la productivité est mal mesurée. La non prise en compte des investissements immatériels dans les logiciels fausserait les calculs. Les gains de productivité seraient sous-estimés de 0,9 point par an depuis le début de la décennie 2010. La courbe en J offre un moyen de concilier l’optimisme technologique et l’adoption de nouvelles technologies avec des statistiques de productivité médiocres.

Même si le potentiel du Web pour soutenir une économie a déçu, les outils digitaux ont permis, en situation d’épidémie, de limiter les pertes en 2020. Les nouvelles technologies auraient ainsi prouvé qu’elles pouvaient faire plus que ce qui leur a été demandé ces dernières années. Selon une enquête auprès des entreprises mondiales menée par le Forum économique mondial en septembre 2020, plus de 80 % des employeurs ont l’intention d’accélérer les plans de numérisation de leurs processus et d’offrir plus d’opportunités de travail à distance, tandis que 50 % prévoient d’accélérer l’automatisation des tâches de production. 43 % estiment que la digitalisation réduira le nombre de leurs salariés.

La digitalisation pourrait lever certains freins externes à la productivité. Le coût des bureaux et des logements au cœur des métropoles contraint les entreprises soit à augmenter les salaires des cadres, soit à leur imposer des temps de transports importants ce qui nuit à leur productivité. Le développement du télétravail devrait permettre de réduire le frais de transports, de logement et de bureaux, ce qui constitue autant de sources de productivité. La problématique du logement risque de se renforcer avec les contraintes de plus en plus strictes au niveau de l’urbanisme (lutte contre l’artificialisation des sols, baisse de la construction, normes environnementales). La progression de l’enseignement à distance et de la télémédecine pourrait contribuer à la réalisation d’économies d’échelle dans des secteurs qui se sont longtemps révélés résistants aux mesures de stimulation de la productivité. Des progrès sont également attendus dans l’agriculture avec une gestion de plus en plus fine des intrants et de l’eau en particulier. Si la transition énergétique est, dans un premier temps, génératrice de surcoûts, elle pourrait à terme déboucher sur de nouvelles pratiques plus efficientes. Pour obtenir le rebond de la productivité, des obstacles psychologiques devront être levés en particulier en France comme en témoigne l’hostilité d’une partie de la population vis-à-vis du déploiement de la 5G.

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