Pouvons-nous attirer tous les touristes du Monde ?

27/08/2016, classé dans

Une saison touristique en enfer

Il est assez rare qu’un hôtelier ou un restaurateur déclare spontanément que sa saison ait été bonne. Cette année, certes, les chiffres confirment le ressenti. Selon les résultats de l’INSEE, au deuxième trimestre 2016, la fréquentation touristique a reculé de près de 5 % en base annuelle (-4,8 %). La baisse est plus prononcée pour les campings et les autres hébergements collectifs (AHCT) que pour les hôtels ; elle est aussi plus marquée pour les clients étrangers (-8,5 %) que pour les résidents (-2,9 %). Au cours du 1er trimestre, la fréquentation étrangère était déjà en baisse (-2,7%). Cette dernière est en repli depuis 9 mois ce qui est sans précédent ces 10 dernières années. En Ile-de-France, le déficit de touristes nippons aurait atteint 126 000, au premier semestre 2016, soit 46 % de moins par rapport à la même période de 2015. Ce sont, avec les Américains et les Chinois, les touristes les plus sensibles aux questions de sécurité.

Mais les voyageurs lointains n’ont pas été les seuls à se détourner de la capitale. Au premier semestre, 115 000 Italiens ne se sont pas présentés, entraînant un manque à gagner de 105 millions d’euros pour l’Ile-de-France, le plus gros déficit.

Les hôtels sont particulièrement touchés par le recul des touristes étrangers. Le nombre de nuitées y a baissé de 3,5 % au cours du deuxième trimestre. La contraction est de 7,3 % pour la clientèle étrangère dont les nuitées se replient pour le troisième trimestre consécutif. La fréquentation des hôtels de l’agglomération parisienne est la plus affectée, surtout du fait de la défection de la clientèle étrangère (-12,9 %). Seuls les hôtels situés dans les villes de province accroissent leurs nuitées (+1,5 %), en partie grâce à l’attrait de l’Euro de football sur les clientèles française comme étrangère. Le taux d’occupation diminue de 1,6 point sur un an pour s’établir à 61,2 %.

Sur l’ensemble du premier semestre, au total, 14,9 millions d’arrivées hôtelières ont été recensées en Ile-de-France, soit une baisse de 6,4 %, le repli étant de 9,9 % pour la clientèle internationale. Pour Paris intramuros, la contraction atteint 11,4 %. Les touristes japonais, chinois ou même italiens ont opté pour l’Espagne, la Croatie ou la Grèce. L’Arc de triomphe et les tours de Notre-Dame ont subi, au premier semestre, une baisse de respectivement 35 % et 23 % de leur fréquentation, selon les chiffres révélés, mardi 23 août, par le comité régional de tourisme de Paris et de l’Ile-de-France. Le manque à gagner pour le secteur touristique d’Ile de France en 2016 pourrait dépasser 1,5 milliard d’euros. Afin de venir en aide aux entreprises de ce secteur, le Gouvernement a au cours du conseil des ministres du 3 août pris plusieurs mesures dont l’étalement des cotisations fiscales et sociales et des interventions de Bpifrance en matière de trésorerie et de financement. Un plan de communication pour destination des étrangers a été lancé.

L’impact des attentats sur le secteur touristique demeure, en France, limité au regard des contractions enregistrées en Turquie ou en Tunisie (respectivement -30 % et -40 %). Néanmoins, selon le World Travel & Tourism Council, le tourisme devrait, en 2016, améliorer de 1,1 % sa contribution directe au produit intérieur brut de la France. Mais la croissance serait nettement inférieure à la croissance du tourisme mondial qui devrait être de 3,1 %. Initialement, la hausse aurait dû s’élever à 2,9 % pour la France qui perd donc des parts de marchés par rapport à ses principaux concurrents (Etats-Unis, Espagne, Italie).

Le secteur touristique joue pour de nombreux pays un rôle important. Ainsi, en France, il représente 7,5 % du PIB et emploie plus de 1,3 million de personnes. Une compétition internationale s’est mise en place pour attirer les touristes étrangers à fort pouvoir d’achat. Les Américains, les Japonais et, maintenant, les Chinois sont les touristes les plus courtisés. Pourvoyeur de devises, générateur d’entreprises et d’emploi, le tourisme fait vivre de nombreux territoires. Le tourisme irradie sur de nombreux secteurs comme l’hébergement (hôtels, campings, hébergements collectifs), la restauration, le commerce, le bâtiment (construction de résidences secondaires, rénovation) ou le transport.

Que ce soit à Maurice, en Espagne, en Italie, aux Etats-Unis ou en France, avec le développement des plates-formes comme Airbnb, la question d’un développement mal contrôlé du tourisme est de plus en plus posée. Ce secteur peut-il assuré un avenir économique à un pays comme la France ? L’industrialisation de cette activité ne peut-elle pas aboutir à sa destruction ? Enfin, peut-il y avoir un rejet par les résidents de l’hyper-fréquentation touristique ?

 

Que recherchent en priorité les touristes ? Ce sont les sites dits exceptionnels ou remarquables, c’est à dire un espace naturel unique ou quasi-unique, une ville, un quartier doté de monuments, d’une culture, de traditions mondialement reconnues. Cela peut être une plage, un site industriel, un musée, un mont, un golfe, etc. Le patrimoine renvoie à la notion de biens collectifs. Il doit être accessible à tous mais, il n’échappe pas au principe de la rareté.

Par son histoire, par la variété de ses paysages, la France comprend un nombre important de sites exceptionnels tant naturels qu’issus de la main de l’homme. Le Mont Saint-Michel, le château de Versailles, Paris, le Pont du Gard, Carnac, les gorges du Verdon, Etretat, de nombreux sites en Corse etc., constituent des voies de passage obligées pour des touristes de plus en plus nombreux provenant des quatre coins de la planète.

Jusqu’à maintenant, l’augmentation du nombre de touristes rimait avec emplois, revenus et ressources fiscales supplémentaires. Or, dans un nombre croissant e villes ou de territoires que ce soit Barcelone, Rome, l’Ile Maurice, la sur-fréquentation touristique pose de plus en plus de problèmes. Elle crée des tensions sociales, des problèmes environnementaux, etc. La nouvelle maire de Barcelone a mené campagne sur la réappropriation de la ville par ses habitants.

Du fait du grand nombre de lieux dits touristiques, la France n’est encore que peu confrontée à ce problème de saturation. Néanmoins, l’activité touristique fait l’objet de débat en particulier sur certaines îles, Ile de Ré, Ile d’Oléron, la Corse, cette dernière  accueillant, sur l’ensemble de l’année, 3 millions de touristes avec une pointe autour du 10 août où le nombre de non-résidents dépasse celui des résidents (plus de 400 000 pour 326 000 résidents). Leur faible superficie les rend plus fragiles au niveau de leur écosystème et le sentiment identitaire y est plus développé.

Du fait de la mondialisation, des sites Internet qui diffusent des images et des commentaires sur les lieux incontournables, les touristes ont tendance à tous choisir les mêmes circuits. Il faut avoir fait une fois dans sa vie Saint Tropez, le Mont-Saint-Michel, Bonifacio, la Tour Eiffel ou le Louvre. 9 millions de touristes ont visité le Musée du Louvre en 2015 contre 1,7 million en 1980. L’esprit de découverte et de sortie des sentiers battus ne concerne qu’une infime minorité des touristes.

Les défis du tourisme de masse

Pour maintenir en état, pour gérer des flux de plus en plus importants, les gestionnaires des sites sont dans l’obligation de réaliser de nombreux investissements. Les sites remarquables sont par nature vulnérables, fragiles. La sur-fréquentation au sein de sites fragiles comme les grottes de Lascaux, à la Pointe du Raz ou à la Pointe de la Parata (pointe de la Route des Sanguinaires à Ajaccio), les glaciers, etc. ont obligé les pouvoirs publics à prendre des mesures de protection et de canalisation des visiteurs. Elle exige la mise en place d’infrastructures importantes dont l’utilisation sera concentrée bien souvent sur quelques mois. Il en est ainsi pour les stations balnéaires et de montagne qui peuvent connaitre une multiplication par plus de 10 de leur population durant la période estivale. Que ce soit pour la voirie, l’assainissement, les déchets, les équipements doivent être calibrés en fonction des pics de fréquentation. Pour assurer la sécurité des estivants, des services de secours doivent être mis en place. Les collectivités locales et l’Etat éprouvent des difficultés croissantes à assurer la sécurisation des plages et des stations de ski. De nombreuses plages autrefois surveillées ne le sont plus ou ne le sont que partiellement. Les pratiques de sports à risques (canyoning, alpinisme, parapente) génèrent des coûts qui sont pris pour le moment en charge par les collectivités publiques.

La solidarité nationale à travers les dotations de l’Etat a longtemps permis aux communes concernées de faire face, mais avec la crise des finances publiques, cette péréquation atteint ses limites. En outre, cette dernière ne couvre qu’une partie des coûts supportés par les collectivités locales et les résidents. Certes, la taxe sur le séjour vise également à financer ces infrastructures mais elle demeure bien souvent modeste et elle n’est pas recouvrée sur l’ensemble des touristes, même si les plateformes comme Airbnb ont pris l’engagement de l’acquitter.

L’attractivité des territoires et l’acceptation sociale du tourisme

Les résidents peuvent exprimer des sentiments croissants d’exaspération face à l’augmentation du nombre de touristes tout en oubliant qu’ils peuvent en prendre les habits quand ils sont eux-mêmes en vacances. Ils mettent en avant la détérioration de l’environnement (bétonisation, destruction d’espaces naturels) et la dégradation de la qualité de vie (pollutions). Le surdéveloppement des activités touristiques pose une série de problèmes sociaux. Toutes les grandes villes touristiques sont confrontées au problème du départ des résidents en raison de l’augmentation du prix de l’immobilier et la mise en location des logements sur les plateformes comme Airbnb ou Abritel. Les cœurs de ville y perdent leur âme et deviennent des zones de passage. Les anciens résidents sont contraints pour des raisons de coûts de se loger à la périphérie. Il en est ainsi à Rome, à Athènes à Paris et le long de nombreuses côtes. Les villes touristiques rassemblent un nombre croissant de logements destinés à la location à la semaine et de résidences secondaires. Ainsi, en Corse, plus de 35 % des logements sont des résidences secondaires. Cette mutation entraine chez ceux qui en sont victime un sentiment de spoliation, de perte d’identité même s’ils bénéficient pour une partie d’entre eux des revenus issus par exemple de la location de leur logement.

Le développement économique du tourisme, un éternel débat

Par son aspect protéiforme, le tourisme a une capacité d’entraînement sur de nombreux secteurs d’activité. Dans des régions faiblement industrialisées, il permet l’arrivée de capitaux et de revenus extérieurs. Il facilité la réalisation d’infrastructures qui faute de quoi n’existeraient pas. Le tourisme est également un vecteur pour la diffusion de la culture. Les chants corses ou bretons sont connus au-delà de leur territoire de création grâce au tourisme. Le maintien d’activités culturelles en territoire rural a été rendu possible par la présence de nombreux vacanciers (festival de jazz à Marciac par exemple).

Le tourisme, secteur de services par définition, a pourtant mauvaise presse. Il est accusé de favoriser un développement factice, déséquilibré, peu structurant. Les emplois qu’il génère seraient à faible valeur ajoutée et donc faiblement rémunérée. Les territoires concernés seraient placés en état de dépendance vis-à-vis de ressources extérieures. Il augmenterait les flux d’importations au détriment de la production locale (alimentation, énergie, etc.). Par son côté un peu facile, le tourisme freinerait la diversification économique des territoires concernés. Ce n’est pas complètement faux mais la désindustrialisation concerne l’ensemble de la France. Nul n’imagine l’implantation d’usines industrielle à Porquerolles. Les régions qui ont connu la plus forte croissance sur ces vingt dernières années sont celles qui, justement, comportent un grand nombre de sites touristiques (Sud-Ouest, Languedoc-Roussillon, la Corse par exemple).

Certes, l’activité touristique est souvent saisonnière, consommatrice de main d’œuvre faiblement rémunéré. Elle ne permet pas en tant que tel un développement pérenne. Elle est une source de frustrations sociales. En effet, l’arrivée de touristes à fort pouvoir d’achat peut être mal vécue par les résidents dont les salaires sont faibles. Par ailleurs, le tourisme est générateur d’inégalités au sein des populations. Entre ceux qui ont des terres en bord de mer et qui peut les vendre à bon prix et ceux qui ne bénéficient pas en direct des retombées du tourisme, l’écart de patrimoine et de revenus peut être important. Mais, le tourisme, comme de nombreux secteurs, est en mutation. De nouveaux métiers apparaissent avec la multiplication des applications informatiques (gestion de plateformes, de sites, d’applications mobiles). Par ailleurs, la montée en gamme concerne également ce secteur d’activités. Les touristes demandent des services de plus en plus personnalisées. Le côté plage ne suffit plus pour être attractif. Il faut savoir innover et surprendre pour capter une population de plus en plus sollicitée.

Un potentiel de croissance à gérer avec intelligence

D’ici 2030, le nombre de touristes internationaux devrait doubler pour atteindre 2 milliards de personnes. Pour la France, l’objectif du Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International (en charge désormais du tourisme) est d’attirer en France plus de 100 millions de touristes étrangers au lieu de 84,5 millions en 2015. Comment gérer une telle augmentation et comment maintenir l’attractivité de notre pays ?

Les professionnels du tourisme ne souhaitent guère que la croissance de leurs activités soit entravée par des mesures coercitives même s’ils sont les premières victimes en cas de sur-fréquentation. Faudra-t-il néanmoins gérer, un jour ou l’autre, les flux de touristes comme on gère les flux de voitures. La politique de la Ville de Paris vise à limiter le nombre de véhicules avec la suppression des voies sur berges et de parkings. Cette politique de gestion a par ricochet comme objectif l’amélioration de l’attractivité touristique de Paris, amélioration qui peut être, en revanche, préjudiciable aux autres activités économiques.

Pouvons-nous imaginer des quotas de touristes ?

Le principe de la réservation s’applique déjà aux restaurants, aux hôtels et à toute une série d’activité, pourquoi l’accès à des sites particuliers ne pourrait-il pas faire l’objet d’une réservation ? Certes, cela pourrait constituer une entrave à la liberté de déplacement. Il faudrait que des moyens de circulation soient prévus pour déporter les excès de trafic. La limitation dans le temps l’accès à certains sites constitue une autre solution. Des équipements publics ne sont-ils pas en accès limité dans le temps afin que le plus grand nombre puisse y accéder (terrains de tennis voire certaines piscines parisiennes) ? En termes d’agrément, ce n’est pas la meilleure des solutions mais elle permettrait de gérer des flux grandissants.

Les moyens de régulation de l’activité touristique sont toujours très difficiles à mettre en œuvre. La mesure la plus facile est de jouer sur le prix. Le recours au péage a toujours été un moyen de financement et de régulation. Les Etats-Unis l’utilisent pour leurs parcs nationaux. L’accès par exemple au Parc des Grand Canyon nécessite le paiement d’un droit de 25 dollars par véhicule ou de 12 dollars pour les piétons. L’agence en charge des parcs nationaux a par ailleurs institué un pass (80 dollars) valable pour tous les parcs nationaux.

L’instauration d’un péage dissuade les touristes les moins fortunés ou les moins motivés. Socialement, cette mesure est évidemment contestable. Elle favorise les sites les plus connus au détriment des autres. Elle ne contribue guère à la répartition des touristes au sein de l’espace. Les résidents qui par l’impôt paient une partie de l’entretien des sites remarquables ne pourraient plus s’y rendre « gratuitement ». Il y aurait alors un sentiment de dépossession généré par une privatisation des lieux. La solution serait alors de prévoir un tarif résident (déjà utilisé en matière de parking ou pour le transport). Par ailleurs, en droit français, l’accès au domaine public est gratuit. Que ce soit le Mont-Saint Michel, les Aiguilles de Bavella ou le Lion de Roccapina en Corse, il n’est pas possible de demander une contribution aux personnes qui s’arrêtent pour admirer ce patrimoine naturel. En la matière, elle ne pourrait être que la contrepartie d’un service, par exemple, la mise en place d’un parking, le paiement du ticket pour la navette qui emmène les touristes des parkings au Mont-Saint Michel. L’administration du Château de Versailles avait souhaité rendre payant l’accès au parc. Face à la polémique que cela avait générée, elle avait dû renoncer. Pour autant, il est évidement que le très grand nombre de touristes est une source de coûts. De même, les touristes se rendant sur un site remarquable provoquent des nuisances, embouteillages, déchets divers et variés, atteinte à la biodiversité.

Certes, en France, les taxes transports (en vigueur sur les liaisons Corse-Continent ou sur les billets d’avion) peuvent être assimilées à une forme de péages d’accès de tout ou partie du territoire mais leur montant demeure faible et elles ne permettent pas de réguler le trafic sur les sites remarquables.

Certains avancent l’idée de s’inspirer du modèle américain et d’instituer des zones naturelles remarquables avec un droit d’accès pour les non-résidents. Cela pourrait avoir comme conséquences de geler les sites et d’en empêcher le développement économique. Les professionnels qui vivent au sein de tels territoires sont, en règle générale, farouchement opposés à cette option. L’attribution de quota et l’instauration de files d’attente sont déjà utilisées en particulier dans le domaine culturel (concert, exposition, etc.). Les organisateurs gèrent alors la pénurie. Seuls les premiers sont servis. Cette politique de quota peut être complétée par une action sur les prix. Cette méthode entraîne fréquemment le développement d’un marché noir. Cette politique de régulation quantitative peut prendre la forme d’une réduction de l’offre de transports (possible quand l’espace n’est accessible que par transports collectifs comme les îles). Dans ce cas, il convient de prévoir des disponibilités pour les résidents ce qui n’est pas simple à réaliser.

A partir du patrimoine mondial de l’humanité créé par l’UNESCO, il pourrait être envisagé un régime spécifique pour les sites remarquables. Le tourisme étant mondial, il peut apparaître logique qu’un tel régime soit également international ou à la limite européen (même si l’Europe n’a pas très bonne presse). Un financement international des sites reconnus pourrait être envisagé tout comme des règles d’accès spécifiques. Un statut international relativement souple pour s’adapter aux us et coutumes pourrait être imaginé.

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