Les archives du mot-clé politique

Juste un autre monde

L’Europe vit au rythme des crises des dettes souveraines des Etats membres. Entre deux crises, le débat se focalise sur la valeur de l’euro jugée surévalué. Cette valeur n’est pas immuable comme le démontre les accès de faiblesse en période de crise.

Face aux mouvements de change, face aux attaques spéculatives des investisseurs, face à la concurrence jugée inéquitable des pays émergents, la tentation protectionniste refait surface en Europe.

Or, au même moment, les pays de l’Association des Pays du Sud-Est Asiatique (ASEAN), rassemblant un grand de pays émergents d’Asie, élaborent un espace de libre échange rassemblant trois des quatre grandes puissances économiques du monde : Les Etats-Unis, la Chine et le Japon. L’Europe semble ne pas vouloir prendre la route de la croissance et de rester en dehors du cours de l’histoire

Le commerce extérieur est un des moteurs clef de la croissance surtout pour des pays vieillissants comme l’Europe. En 2010, le commerce international s’est accru de plus de 12 % et a permis à l’Allemagne de renouer avec une croissance dynamique mais pour le moment ce pays qui a réussi à régénérer son « hinterland » reste isolé au sein de la zone euro.

Les questions que l’Europe doit régler c’est quel mode de vie elle souhaite pour ses citoyens dans 10 ou 30 ans et dans quel cadre ?

Souhaitons vivre de nos rentes et laisser filer le temps au prix d’un démantèlement de notre système de protection sociale et au prix de l’émigration des meilleurs ou des plus volontaristes de nous ?

La réponse est tout à la fois dans la main des dirigeants et des peuples, les investisseurs arbitrant sur le capacités de remboursement des dettes accumulées.

L’autre question est le choix de ou des alliances. L’Europe peut décider de se tourner vers l’Est comme elle l’avait fait à la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire vers la Russie qui servirait de pont avec le monde asiatique. Ses richesses naturelles et ses espaces seraient des garanties d’expansion pour l’Union européenne qui demeure le premier marché commercial du monde. Évidemment, il y a quelques obstacles à lever. Le premier est lié à la nature du régime politique de la Russie mais que dire de celui de la Chine ? Le régime russe est une démocratie autoritaire ou tsarine… L’autre problème provient du fait que la Russie est confrontée au même problème que le reste de l’Europe, le vieillissement accéléré de sa population. En revanche, ses besoins d’équipement et la soif de consommation sont élevés. Ce pays doit également préparer l’après pétrole et gaz.

La deuxième voie pour l’Europe est de nouer une alliance forte avec les Etats-Unis au nom de la défense de valeurs communes. En termes de croissance, il est toujours plus valorisant d’échanger avec un pays ayant un niveau équivalent ou proche du sien. Il conviendrait d’arrêter de se focaliser sur la valeur du dollar. En effet, en vertu de quoi pouvons nous refuser aux Américains de jouer à la baisse la valeur de leur monnaie afin de rétablir leur balance commerciale déficitaire d plusieurs centaines de milliards de dollars quand nous réclamons la même chose au nom du même principe pour l’euro.

Les capacités d’innovation des Etats-Unis demeurent élevées et les partenariats sont importants avec l’Europe et en particulier avec la France (construction des moteurs d’Airbus et de Boeing).

La capacité de créer des symboles à valeur mondiale reste l’apanage des Américains. Apple et les firmes d’entertainment le prouvent au quotidien.

L’Europe aurait tout intérêt à s’arrimer plus fortement aux Etats-Unis afin de participer au nouvel élan de croissance.

La troisième voie est plus délicate même si elle ne manque pas de panache. C’était le rêve de Nicolas Sarkozy de créer l’espace euro-méditerranée. Associer les pays du Maghreb, du Proche Orient, la Turquie à l’Europe a du sens pour l’avenir. La population active se trouve au sud tout comme les gisements de croissance, d’énergie et de matières premières. Le problème est de surmonter les blocages psychologiques, les clichés et le passé. Pour le moment, cette voie est en cale sèche.

Comme l’indique avec force et conviction Patrick Messerlin, professeur des universités de Sciences Po et Président du Groupe d’Economie mondiale, si « l’Europe se protégeait du reste du monde, elle ferait la même erreur que la Chine il y a quatre siècles, erreur qui l’a entraîné dans une décadence dont elle se relève à peine maintenant ».

Le repli sur l’Europe serait se couper des marchés et des civilisations. Elle conduirait à assister passivement à la mutation de l’économie du 21ème siècle. Le rêve de certains de réduire les échanges à travers des accords préférentiels de commerce (des accords donnant/donnant) contraire à l’esprit de l’après seconde guerre mondiale avec les accords du GATT constitue un recul dangereux. Le libre échange constitue le grand fondement de l’économie d’après 1945 qui permet de sortir des régions entières du sous-développement. Il serait absurde que l’Europe replonge dans les affres du protectionnisme au moment même où une part croissante de l’humanité tire profit des valeurs qu’elle a elle-même défendues face à l’URSS pendant 50 ans. Il faut cesser de marteler le problème des coûts de main d’œuvre. Ainsi, dans le prix d’une chaussure de sport, plus de 60 % de la valeur est liée à la création, aux dépenses de marketing, aux dépenses de promotion des ventes et des services attachés… Cette création de valeur sera de plus en plus mondialisée et tant mieux mais elle est par nature partagée entre les pays concepteurs, les pays producteurs et les pays dans lesquels les ventes s’effectuent.

Il est donc urgent de rester fidèle aux conceptions libérales faute de quoi….

23

11 2010

Le mirage de la guerre monétaire

Les décennies passent mais les autorités françaises soulèvent toujours l’antienne de la guerre monétaire et de l’indispensable refondation du système monétaire international.

Cette vieille habitude française doit être liée à notre penchant pour les débats idéologiques et théoriques ainsi que sur notre goût trouver des responsables extérieurs à nos faiblesses.

Depuis la fin de Bretton woods en 1976 mais effctive depuis le 15 août 1971, le systèm monétaire mondial est avant tout un grand marché sur lequel certes l’information n’est pa idéalement partagée.

Il n’en demeure pas moins que les études démontrent que sur moyenne et longue période la valeur de la monnaie a peu d’incidences sur la situation économique.

Avec une même monnaie, au sein de l’Europe, cohabitent des Etats comme l’Allemagne qui dégagent d’importants excédents commerciaux et d’autres comme la France des déficits et cela quelle que soit le taux de change avec le dollar ou le yuan.

Aujourd’hui, il est de bon ton de considérer que les autorités américaines jouent à la baisse leur monnaie imposant une appréciation à l’euro. Or, c’est oublié que les Etats-Unis sont déficitaires de plusieurs centaines de milliards de dollars depuis de nombreuses dans le cadre de leurs échanges commerciaux quand la zone euro est autour de l’équilibre. Il n’est donc pas illogique que le dollar se déprécie.

Faut-il crier avec les loups quand la valeur de l’euro monte ? Il ne faut pa oublier que la valorisation de la monnaie est un marqueur d’enrichissement. Avec la même somme d’argent, nous pouvons acheter plus de biens et de produits à l’extérieur. Le coût des produits importés diminue ce qui améliore notre compétitivité or aujourd’hui, l’incorporation de biens et de matières en provenance de pays tiers concerne l’ensemble de la chaîne de production.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que 60 % du commerce extérieur est réalisé en euro et n’est donc as impacté par les variations monétaires.

Les entreprises qui exportent en dehors de la zone euro sont essentiellement de grands groupes internationaux ; il y a malheureusement peu de PME qui exportent. Cette situation n’a pas de lien avec les variations monétaires.

La France a toujours privilégié l’arme de la dévaluation pour corriger les errements de sa politique économique ; cela signifie que nous avons choisi l’ajustement par le bas et non par le haut comme l’Allemagne.

Les tenants de la dépréciation de la monnaie européenne se trompent de bataille. En effet, aujourd’hui, la Chine est incontournable pour la production de certains biens, les modifications du taux de change ne ferait qu’enrichir un peu plus les Chinois qui sont sur le point d’être price maker.

Le problème, c’est que la France est absente sur les noveaux marchés à forte croissance. Les exportations vers la Chine ne représentent que 1,7 % des exportations françaises. En revanche, notre déficit commercial avec la Chine dépasse aujourd’hui celui que nous avons depuis des décennies avec l’Allemagne.

La France risque d’être gentiment écoutée au sujet de la refondation du système monétaire mondial. Au lieu de vouloir créer un nouveau système, il faudrait plutôt demander une convertibilité totale de la monnaie chinoise et une circulation plus transparente des capitaux en Chine…

L’utopie de la création de la monnaie mondiale a vocation de faire couler beaucoup d’encre et du temps à moins qu’un Empire mondial prenne forme ce que personne ne souhaite réellement…

11

11 2010

Les Etats-Unis s’européanisent-ils ou enterrent-ils pour la seconde fois Keynes ?

Avec un taux de croissance qui ne dépasse plus, en rythme annuel, les 2 %, avec un taux de chômage supérieur à 10 % (4 points au-dessus de celui de l’Allemagne), avec un déficit public de plus de 10 % du PIB et une dette publique qui dépasse 94 %, soit le taux plus élevé constaté depuis 1948, les Etats-Unis ressemblent aux moins vertueux des pays de la zone euro.

Plus inquiétant, pour soutenir l’économie et financer le déficit fédéral, la Banque centrale américaine rachète à tour de bras des bons du Trésor « quantitative easing » en créant de la monnaie. La FED recourt, ainsi, à l’arme très controversée de la planche à billets qui prend la forme, aujourd’hui, de monnaie numérique virtuelle. Il n’en demeure pas moins que dans le passé ce type de création monétaire génère de l’inflation et expose les Etats à la banqueroute. Rappelez-vous des assignats, de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres !

Depuis le début de la crise financière et l’élection du Président Barack Obama, les Etats-Unis ont remis au goût du jour la politique keynésienne en utilisant tout l’arsenal possible pour soutenir la demande, le budget, les impôts, les taux, la monnaie. Or, force est de constater que si les plans de relance (plus de 750 milliards de dollars) ont permis d’atténuer la dureté de la récession qui a été en 2009 plus faible que celle constatée, par exemple, en Allemagne, ils n’ont pas réussi l’enclenchement d’un cercle vertueux de croissance.

La réussite de l’Allemagne prouve que la solution passe par la compétitivité et un bon positionnement de l’offre et non par une stimulation artificielle de la demande.

A ce titre, il convient de ne pas enterrer trop rapidement les Etats-Unis qui ont démontré leur capacité de rebond dans le domaine du gaz. En utilisant de nouvelles techniques d’extraction du gaz naturel piégé dans les roches, les Etats-Unis, ont multiplié par deux leur réserve et sont devenus exportateurs de gaz. En moins de 10 ans, le poids du gaz de schiste dans la production américaine est passé de 1 à plus de 20 %. D’ici 2030, ce taux pourrait atteindre près de 50 %.

La force des Etats-Unis est de pouvoir rapidement valoriser les fruits de la recherche. Cette force sera bien utile pour contrecarrer la dérive actuelle.

Face aux déficits, les Etats-Unis devront, en effet, accepter l’inflation et faire sauter l’économie mondiale dans l’inconnu ou augmenter les impôts avec comme corollaire une baisse de la consommation ce qui pèsera sur la croissance mondiale. Certes, le taux des prélèvements obligatoires est de plus de 10 points inférieur au notre (il faut néanmoins souligner que des dépenses privées comme la retraite ou l’assurance-maladie sont en France et plus généralement en Europe de nature publique ; ce qui fausse les comparaisons). La meilleure solution pour tous serait que les Etats-Unis retrouvent une croissance assise sur l’innovation, les gains de productivité et non une croissance assise sur les bulles spéculatives nourries par l’argent public ou la fausse monnaie.

Afin que les Etats-Unis ne s’européanisent pas trop vite, il apparaît indispensable qu’ils enterrent une fois pour toute Keynes….

31

10 2010

Conférence sur les retraites en Russie

Avec les gouvernements confrontés à des déficits de plus en plus élevés et le vieillissement rapide des populations, une remise en cause des systèmes de retraite est attendue depuis longtemps. Mais il y a une forte résistance politique à l’évolution des systèmes.

1) Face au vieillissement de la population, comment les sociétés doivent-elles s’adapter ? Pourquoi la hausse l’âge de la retraite est-elle si difficile à modifier ?

Que signifie vieillissement ? La part des plus de 60 ans augmente du fait de l’allongement de la durée de vie. Nous sommes passés d’une espérance de vie de moins de 30 ans au 18ème siècle à plus de 70 ans au 20ème.

Nous atteindrons d’ici 2070, près de 90 ans. Du quart à plus du tiers de la population sera âgé de plus de 60 ans contre moins de 20 % au 20ième siècle.

Ce vieillissement intervient au moment où l’humanité devrait connaître son pic de population : 8,5 milliards d’habitants en 2050.

Cette situation est le symbole d’importants progrès économiques, sociaux et sanitaires.

Le vieillissement de la population est un phénomène mondial. Il concerne en premier lieu les pays européens mais aussi les pays émergents comme la Chine. Les plus de 65 ans étaient 506 millions en 2008, Ils seront 1,3 milliard en 2040.

Certains pays ont commencé à diminuer : l’Allemagne, plusieurs pays d’Europe central, la Russie…

La stabilisation de la population, un phénomène sans précédent :

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère : celle de la stabilisation voire du déclin de la population avec une rapide dégradation du rapport inactifs/actifs. Hors épidémie et guerres, il n’y a pas de précédent dans l’histoire de l’humanité. La stabilisation de la population interviendra à l’échelle mondiale entre 2040 et 2050. Elle sera précédée d’une baisse de la population active.

• Il y a 50 000 ans, la population humaine se comptait en centaine de milliers. • En – 40 000 avant Jésus Christ : un million d’êtres humains.
• 400 ans avant Jésus Christ, environ 150 millions d’humains. • En 1400, la population a plus que doublé pour atteindre 374 millions. • En 1700, la planète porte 682 millions d’êtres humains, • En 1800, 968 millions.

Il aura fallu 40 000 ans pour atteindre le premier milliard d’habitants. Il faudra 200 ans pour multiplier la population par six et 250 ans pour la multiplier par 9.

De 1950 à aujourd’hui, la progression de la population humaine a été de 150 % ; elle ne devrait augmenter que de 50 % d’ici 2050. Au 1er octobre 2009, la population humaine était évaluée à 6,8 milliards d’habitants.

La Russie a du gérer le problème de la diminution de sa population dès 1992. La population russe a connu près de 20 ans de baisse du fait d’un faible taux de fécondité et du fait de gains réduits en matière d’espérance de vie ainsi que des conséquences de la seconde guerre mondiale.

Il faut souligner qu’en 2009 grâce à la refonte de la politique familiale, la Russie a réussi à enrayer son déclin démographique ce qui prouve qu’il n’y a pas en la matière de fatalité.

Il faut aussi souligner que tout comme l’Allemagne la Russie a réussi à concilier ce déclin démographique avec une forte croissance dans les années 2000.

Mais logiquement le déclin de la population a un effet récessif sur le plan économique. Elle impose une gestion intelligente des ressources.

Le vieillissement de la population, c’est plus de dépenses sociales et moins de forces de travail.

Moins de ressources et plus de charges d’où le risque de blocage du système.

Le modèle de ces 50 dernières années est remis en cause.

Jusqu’à maintenant, les fruits de la croissance ont permis une réduction du temps de travail.

Au début de la vie avec l’allongement des études (avant on travaillait à 14 ans ou à 16 ans ; aujourd’hui, en moyenne après 22 ans). Il s’agit d’un investissement de la société qui permet d’améliorer la productivité à venir des futurs travailleurs.

En diminuant le nombre d’heures : ex les 35 heures….On est passé de plus de 2500 heures à 1400 heures de travail en un siècle

En partant plus tôt à la retraite 60 ans en France en 1982 (65 ans avant)

Avec les gains d’espérance de vie, ce scénario n’est plus tenable. Il faut revoir la clef de répartition.

Partir à la retraite est synonyme de libération par rapport au monde du travail, du lien de subordination.

Il n’y a pas la perception du fait qu’avoir 60 ans en 2010 ne correspond pas à avoir eu 60 ans en 1950. L’espérance de vie était alors de quelques années quand elle est de 20 ans aujourd’hui.

Il nous faut nous adapter mais ne pas être paralysé. Il faut chercher de nouvelles sources de productivité, des investissements et non pas se limiter à un comportement de rentiers stériles.

Il est important que les fonds souverains facilitent la transformation de ressources de court terme en ressources de long terme.

• Il y a un effet retard dans la perception du problème (le problème du vieillissement est connu depuis des décennies mais myopie et diktat du court terme
• Il y a un effet horizon, tous les acteurs se calent sur l’âge légal de départ à la retraite. Plus il est bas, plus les salariés souhaitent partir tôt, plus les employeurs souhaitent se débarrasser tôt de leurs employés.
• Il y a un effet panique aujourd’hui du fait de l’accumulation des crises et de la nécessité de les gérer conjointement

2) La crise des régimes de retraite peut-elle contribuer à la faillite des pays ? Quelles sont les économies les plus concernées ?

Nous sommes entrés dans une période d’incertitudes économiques et financières.

Nous vivons tout à la fois :

• une révolution démographique, • une révolution énergétique et des matières premières
• une révolution économique avec une recomposition rapide de l’économie mondiale.

Les pays de l’OCDE ont acheté la croissance des dernières décennies à crédit ; or il n’y a pas de crédit illimité. Il faut soit trouver de nouveaux gisements de croissance, soit ajuster le système social aux ressources.

Aujourd’hui, il y a concomitamment :

• Excès d’épargne à l’échelle mondiale (réserves de la Chine, des fonds souverains..)
• Excès de dettes publiques
• Excès de liquidités • Insuffisance d’investissements à long terme

Le modèle économique mis en place après 1945 est en bout de course.

Sans croissance, sans gain de productivité, les systèmes d’Etat providence développés par les Etats européens depuis 1945 ne sont pas viables.

La question de la retraite se surajoute à celui des dépenses en faveur de l’emploi, de santé, de dépendance…

En Europe, c’est l’argent public qui maintient le vélo debout. Aux Etats-Unis c’était la dette privée qui depuis 2008 a été relayé par l’argent public.

Comme toujours, les intérêts des débiteurs et des créanciers sont liés. La banqueroute d’un des grands Etats provoquerait un tsunami.

La retraite est un des problèmes mais seulement un des problèmes. Les dettes publiques de l’OCDE frôlent les 100 % du PIB en moyenne ; la retraite en représente aujourd’hui moins de 5 % ; demain 10 %.

Mais l’effet le plus dangereux est l’impact économique. L’ONU a indiqué que le vieillissement de la population freinerait le développement de l’Union européenne de près de 6 points de PIB d’ici 2050.

• Les pays les plus concernés sont les pays de la vieille Europe : population vieillissante, déficits déjà importants et pas de fonds de souverains pour financer les investissements et les dépenses sociales.

• Les Etats-Unis bénéficient d’un fort taux de natalité et d’un potentiel de croissance élevé.

• La Russie a le potentiel de croissance et les réserves de matières premières et d’énergie.

La France est dans une situation intermédiaire du fait de la bonne tenue de sa natalité (vieillissement plus lent que celui de ses partenaires) mais son potentiel de croissance est faible. En revanche, la France demeure un des principaux pays d’accueil des investissements internationaux (le 2ème).

Mais, il n’y a pas de seuil absolu de mise en danger des Etats par rapport à leurs dettes et à leurs engagements sociaux.

Il faut, en effet, prendre en compte :

• Le niveau des dettes (publiques, privées)
• Le niveau des prélèvements
• L’efficacité de l’administration à lever des impôts
• Le niveau du taux d’épargne
• Le niveau de la croissance

Le Japon supporte aisément une dette publique de 200 % du PIB quand la Grèce est au bord de la faillite avec une dette de 135 % du PIB.

Le sujet de la retraite est explosif car il touche tous les étages du système économique et social :

• Redistribution entre générations
• Nombre d’actifs/inactifs
• Dépenses sociales (retraite, santé, dépendance)
• Les populations âgées sont plus sécuritaires et moins portées aux risques et aux investissement à risques

3) Les turbulences sur les marchés financiers réduisent la confiance de l’opinion à l’égard des régimes privés de retraite. Les systèmes privés sont-ils des alternatives viables aux régimes de retraite du gouvernement ?

Les systèmes par répartition sont tout aussi voire plus impactés par la crise que les systèmes par capitalisation. Les ressources de la répartition sont assises sur la masse salariale. La masse salariale française s’est contracté plus de 5 points en 2009 générant une perte de plusieurs milliards d’euros de recettes.

Il ne s’agit pas d’alternative mais de complément. Il y a une logique d’associer aux côtés de la répartition de la capitalisation.

Une façon de financer les dépenses de retraites, c’est de bénéficier des produits des investissements réalisés à l’intérieur et à l’extérieur des pays. L’économie mondiale croît de plus en plus grâce aux pays émergents. Il est indispensable que l’épargne contribue au développement de nos pays, des pays émergents et in fine aux retraités

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation d’excès d’épargne et de sous-investissement à long terme.

Les Etats européens et surtout la France viennent de prendre conscience que l’excès de réglementation peut aboutir à fragiliser l’ensemble du système économique. Ainsi Solvency II et Bale III peuvent au nom de la sécurité a réduire le montant des investissements en actions et en private equity.

La réglementation vient en aide, dans un premier temps, aux Etats qui auront accès à des ressources à moindre coûts mais pénalise la croissance, les entreprises et in fine les épargnants et les futurs retraités.

Tout le monde crie au long concernant la déréglementation financière. Mais le processus a été lancé au milieu des années 80 pour faciliter le financement des déficits des Etats (USA, France…, les fameuses OAT). La déréglementation a été instituée en France par Pierre Bérégovoy et le PS.

4) Comment peut concilier la consommation, la croissance et le financement des systèmes de retraite ?

La logique de faire reposer la croissance sur la consommation a vécu. Ce modèle qui a été celui choisi par les Etats-Unis depuis 20 ans mais aussi par l’Union européenne s’est traduit par un développement de la dette privée et de la dette publique.

La croissance du 21ème siècle repassera par l’investissement.

Nous sommes obligés de franchir un gap technologique.

• Indispensable pour l’environnement
• Indispensable pour compenser la diminution inévitable du nombre d’actifs
• Indispensable pour faire face aux dépenses sociales (retraite, santé…)

Les fonds de pensions et les fonds souverains ont par construction une logique de long terme.

Aujourd’hui, nous avons trop de liquidités de court terme. Il faut recycler l’épargne sur le long terme et casser les enchainements spéculatifs.

Il est indispensable de trouver de nouveaux équilibres :

• Actifs/inactifs par le report de l’âge légal de départ à la retraite
• Consommation/investissement
• Revoir les modalités du retour sur investissement

Nous avons des enseignements à tirer de l’expérience russe qui a réussi à réformer son système de retraite entre 2002 et 2008 avec la mise en place de 3 piliers.

La Russie dispose d’atouts importants : les matières premières et une population active importante pouvant générer des gains de productivité et de la croissance.

Il y a une obligation d’améliorer entre des Etats ayant la même culture et ayant des intérêts communs, des synergies.

Il y a une communauté de destin qui lie la vieille Europe avec la Russie.

L’Europe a toujours été multipolaire et c’est sa source de richesses. L’Europe, c’est Londres, Paris, Rome, Berlin Vienne mais aussi Saint Petersburg et Moscou. L’Europe de Brest à l’Oural de Brest à Vladivostok.

La Russie est tout à la fois arrimée aux anciens pays industrialisés mais aussi un pays émergent. C’est une chance pour l’ensemble du continent qu’il ne faut pas gâcher.

Dans la recherche du nouveau paradigme économique, la Russie doit être un acteur clef en tant qu’investisseur de long terme en Europe et à travers la création de partenariats solides entre les sociétés russes et les sociétés européennes.

15

10 2010

La France des mauvais jours

Quand la crise d’une équipe de football devient le sujet phare de la vie publique avec en toile de fond des relents poujadistes, quand les rumeurs sur la cupidité des uns et des autres devient le leitmotiv de la presse, quand les riches sont montrés du doigt, quand l’exigence d’égalité devient l’alpha et l’oméga de tous les papiers de la presse (à ce titre, les journalistes oublient de signaler qu’ils bénéficient d’un abattement fiscal spécifique mais cette niche fiscale est bien gardée…), il y a comme un parfum de malaise au sein de la société.

La France est un des pays les moins inégalitaires de l’OCDE. L’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres est inférieur à 4 (3,6). Le système de redistribution sociale accapare près du tiers de la richesse nationale ; la France compte plus de 5 millions de fonctionnaires. Nous sommes loin de la pseudo jungle ultra-libérale dépeinte par certains.

Il est stupéfiant de constater qu’une personnes gagnant, avant impôt plus de 4500 euros par mois ou un célibataire percevant plus de 69 000 euros sont considérés comme riches. Il est stupéfiant de constater que le bouclier fiscal qui vise à empêcher que les impôts directs excèdent 50 % des revenus perçus soit considéré comme un instrument d’iniquité.

Il est affligeant qu’un ministre soit mis en cause du fait d’agissements non avérés de sa femme ce qui semble nier la possibilité pour un conjoint d’un élu d’avoir une carrière professionnelle indépendante.

Il est étonnant de s’en prendre aux élus qui touchent leur retraite en même temps que la rémunération de Ministre quand la loi autorise le cumul emploi/retraite sans restriction depuis le 1er janvier 2009. Il est logique de dénoncer l’élu s’il bénéficie de passe droit sans relation avec l’exercice de ses fonctions ; il est anormal de le vilipender du fait qu’il respecte la loi. Il ne faudra pas s’étonner si la politique n’attire plus des talents à force d’être déconsidérée à ce point.

L’équipe de France de football désunie est à l’image du pays. Il est sidérant de l’incapacité de consensus sur les grands sujets de société. Ainsi, au moment où nous traversons la crise économique la plus grave depuis 1929, au moment même où la dette publique atteint des sommets et que le risque d’effondrement du système d’Etat providence n’est pas une chimère, la classe politique ne montre pas l’exemple de la nécessaire unité.

Comment comprendre qu’en quelques mois Martine Aubry passe d’un accord de principe sur le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite à une opposition sans concession ? Bien évidemment, elle a besoin de se prémunir de la gauche de la gauche mais il y a des limites dans l’irresponsabilité.

De même, les divisions au sein de l’UMP, fruits de jalousie et de vieille rancœur caractérisent certes l’esprit de clocher cher à la France mais reflète avant tout un goût pour l’autodestruction.

Le soixante-dixième anniversaire de l’appel du 18 juin aurait du conduire les uns et les autres à réfléchir à la notion de nation et d’analyser les causes qui ont conduit à cet appel, criant symbole de la faillite de la 3ème République. Au-delà de la voix d’un Homme seul, il y avait surtout l’affaissement général d’un pays en proie aux divisions et au déclin. Il est urgent de retrouver le chemin de l’union et de croire en un avenir commun à tous les Français.

22

06 2010

Enjeux de la réforme des retraites : mai 2010

télécharger ou lire le document en pdf

La double caractéristique du système français :

• Une hypertrophie de la répartition qui représente 95 % des dépenses retraite. La capitalisation (individuelle et collective) représente 5 % des dépenses retraites contre 25 % en moyenne chez nos partenaires ;
• Un système qui encourage les départs précoces du marché du travail (avant 60 ans) tout en assurant, actuellement, une quasi-parité de pouvoir d’achat pour les salaires moyens entre actifs et retraités.

Les dépenses retraites s’élèvent à plus de 245 milliards d’euros soit 44 % des dépenses sociales et 13,5 % du PIB.

1. La France et la retraite, un vieux couple à problèmes

L’histoire mouvementée : plus de 300 ans pour bâtir un système de retraite

Le premier régime de retraite français a été créé par Colbert au profit des mariniers. L’Etat souhaitait attirer des marins qui avaient tendance à préférer les drapeaux hollandais, anglais, génois ou corsaire. Il s’agissait d’un régime par capitalisation. En 1790 est institué le régime de retraite des fonctionnaires.

Avec l’industrialisation, les grands secteurs d’activité développeront des systèmes spécifiques de retraite qui, aujourd’hui, correspondent aux régimes spéciaux : énergie, transports, mines…

Pour les autres secteurs, de 1848 à 1939, une dizaine de lois ont été votées afin d’instituer en vain une couverture générale vieillesse. L’opposition des syndicats qui récusaient le paternalisme patronal et les employeurs hostiles à l’instauration d’un système obligatoire ainsi que l’instabilité gouvernementale ont freiné la mise en place d’un véritable système de retraite à la différence de l’Allemagne (régime vieillesse mis en place par Bismarck en 1889). La moitié de la population active était couverte en 1939.

Vichy a, en 1941, fait adopter un régime de retraite par répartition pour l’ensemble des salariés, principe repris par l’ordonnance du 19 octobre 1945. Cette ordonnance prévoyait l’instauration d’un système unique de sécurité sociale gérée de manière paritaire couvrant tous les risques.

Or, dès le départ, l’ordonnance ne fut pas respectée :

• Les régimes spéciaux n’ont pas été intégrés • Les indépendants (commerçants, professions libérales, chefs d’entreprise) ont rejeté le système qui était entre les mains des syndicats.

Il a fallu attendre les années soixante dix pour aboutir à une relative généralisation du système de retraite français.

En 1990, il y avait :

• Plus de 120 régimes de base • Plus de 300 régimes complémentaires qui sont devenus obligatoires (loi de 1972 pour les salariés)

Le choix du « tout répartition » logique en 1945 du fait des circonstances économiques et sociales

Le contexte politique et économique de l’après seconde guerre mondiale a conduit au développement d’un régime par répartition. Dans un pays en ruine et meurtri, la répartition permettait de verser immédiatement des pensions à un nombre, par ailleurs, réduit de retraités : espérance de vie faible (60 ans en 1950) et classes d’âge touchés par la première guerre et la dénatalité). L’augmentation de la population active (immigration et baby-boom) et la croissance ont conforté ce choix.

2. les enjeux démographiques 2010/2050

• 2005 : 12,6 millions de plus de 60 ans soit 20 % de la population française
• 2050 : 22,3 millions soit 32 % de la population française

Allongement de la durée de vie plus que papy-boom : 16 ans de gagner en 60 ans et doublement de la durée de la retraite

L’espérance de vie avait été étale autour de 30 ans du Moyen Age jusqu’en 1790 puis a progressé lentement. Elle avait atteint 60 ans en 1939. L’espérance de vie est passée de 66 ans en 1950 à plus de 80 ans en 2010 (78 ans pour les hommes et 84,5 ans pour les femmes). En 2050, elle devrait être de 84 ans pour les hommes et de 89 ans pour les femmes. Le gain est de 2 à 3 mois par année. Une jeune femme sur deux qui nait en 2010 connaitra l’année 2110. L’espérance de vie à 60 ans a doublé en 50 ans. Elle est de 22,2 ans pour les hommes et de 27 ans pour les femmes.

Rétrécissement de la vie active par les deux bouts : – 8 ans en 50 ans

Depuis la seconde guerre mondiale, la vie active a été raccourcie à l’entrée avec l’allongement de la durée des études (âge entrée moyen de 22 ans en 2009 quand, en 1936, la moitié des hommes travaillaient à 16 ans) et sortie à 59 ans contre 65 ans avant 1981. En 50 ans, la réduction de la vie active a été de 8 ans. En contrepartie, la productivité horaire a fortement progressé.

Le papy-boom, enfant du baby-boom effet réel mais limité

L’arrivée à l’âge de la retraite des enfants du baby-boom accentue le défi des retraites mais sans en changer la donne. L’impact de l’allongement de la durée de la vie est plus élevé que l’effet volume. Jusqu’en 2020, c’est environ 750 000 départs à la retraite par an contre 500 000 il y a 10 ans. Relative baisse de la fécondité et stabilisation de la population active

La France possède un des meilleurs taux de fécondité d’Europe, autour de 1,9 enfant par femme contre 1,3 en Italie. Ce quasi-renouvellement des générations ne modifie qu’à la marge le problème du financement des retraites.

Plus de retraités, moins d’actifs…

• 4 actifs pour un retraité en 1960
• 1,5 actif pour un retraité en 2010
• 1,3 actif pour un retraité en 2030
• 1,2 actif pour un retraité en 2050

Phénomène français mais pas spécifiquement français

Le problème du financement des retraites concerne tous les pays industrialisés mais aussi les pays émergents.

Les populations russe, allemande ou japonaise diminuent déjà depuis plusieurs années. Parmi les pays industrialisés les moins concernés : les Etats-Unis du fait d’une forte immigration et d’un fort taux de natalité

La Chine avec la pratique (même mal respectée) de l’enfant unique sera dans les 20 prochaines années confrontée à un réel problème de gestion de ses anciens actifs. Le flux d’épargne chinoise qui aujourd’hui finance les vieux pays industrialisés pourrait se tarir.

La population mondiale devrait atteindre son summum entre 2040 et 2050 autour de 8,5 à 9 milliards d’habitants, la population active commencera à décliner autour de 2035. Hormis accidents (guerres) et épidémies, ce double déclin est sans précédent.

3. La France au milieu du gué

Contrairement à une idée reçue, la France a, depuis 1993, procédé à des ajustements importants. Selon l’OCE (étude 2009), la France figure en tête pour les efforts réalisés.

Les réformes engagées depuis 1993 :

• Passage des 10 meilleures aux 25 meilleures années pour le calcul des retraites du secteur privé
• Allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 puis à 41 ans • Indexation des retraites (et de l’assiette servant de base au calcul de la pension) sur les prix et non sur les salaires
• Baisse du rendement des régimes complémentaires (baisse de 30 %)
• Alignement de la durée de cotisation des fonctionnaires sur celles du privé • Instauration d’une décote et d’une surcote,
• Réformes des régimes spéciaux

La conséquence de ces réformes c’est à terme des pensions moins élevées : baisse du taux de remplacement de 10 à 20 points entre la génération née en 1938 et celle de 1985.

Il y a eu en parallèle un processus de rapprochement des régimes de base et des régimes complémentaires. Il ne reste plus que 36 régimes de base et une centaine de régimes complémentaires

4. la réforme 2010, une étape de plus ou la dernière avant la réforme systémique

Pourquoi un rendez-vous en 2010. La loi de 2003 prévoyait un rendez-vous tous les 4 ans. Le premier a eu lieu en 2008 (rendez-vous manqué car il intervenait après les négociations sur les régimes spéciaux). Le second devait intervenir en 2012. L’élection présidentielle de 2012 et la crise ont incité à anticiper ce rendez-vous.

Nouvelles études du Conseil d’Orientation des Retraites

Les régimes vieillesse enregistrent des déficits de plus de 10 milliards d’euros, les déficits d’aujourd’hui sont ceux qui étaient attendus pour 2020.

La stagnation de la masse salariale a entrainé un manque à gagner d’environ 4 milliards d’euros. En outre, le transfert des cotisations chômage sur les cotisations retraite a été reporté du fait de la dégradation de la situation de l’emploi.

Le Conseil d’Orientation des Retraites a revu ses scénarii en intégrant une baisse du taux de productivité du facteur travail et un retour du plein emploi entre 2020 et 2025 ou un maintien à 7 % de ce taux. Initialement le plein emploi était prévu pour 2010.

Le besoin de financement varie à l’horizon 2050 de 1,7 à 3 points soit deux fois plus par rapport aux prévisions de 2007.Il faudrait en 2020 entre 40 et 50 milliards d’euros et en 2050 entre 71 et 114 milliards d’euros.

Quelles sont les tendances à l’étranger

• Recul de l’âge légal de départ à la retraite (moyenne 65 ans avec une tendance d’aller vers 67 ans)
• Allongement des durées de cotisation
• Plafonnement des taux de cotisation (Allemagne)
• Développement des régimes professionnels d’épargne retraite avec affiliation automatique ou obligatoire

Les curseurs de la réforme de 2010

Pour équilibrer le régime il faudrait soit augmenter les cotisations de 10 points ou relever l’âge de départ de plus de 10 ans ou baisser les pensions de plus d’un tiers.

Le report de l’âge légal : le passage à 62 ans permet une économie de 6 milliards d’euros par an. L’idée retenue serait un passage à 62 ans (un trimestre par an à partir de 2011 avec également un report de l’âge de la retraite à taux plein (indépendamment de la durée de cotisation) qui est de 65 ans aujourd’hui.

L’allongement de la durée de cotisations : 41,5 ou 42 ans en 2020 et 43,5 ans à terme.

Les mesures dites de solidarité : (gains limités financièrement mais visibles politiquement)

Prélèvements sur les revenus du patrimoine : prélèvements sociaux portés de 12,1 à 13,1 % ; augmentation éventuelle de la CRDS (hors bouclier fiscal)

L’éventuelle création d’une tranche supplémentaire sur l’impôt sur le revenu pour alimenter le fonds de solidarité vieillesse

La poursuite de la baisse du rendement des régimes complémentaires

Pour info :

Un point de CSG : 11 milliards d’euros dont 7 sur les revenus du travail
Un point de cotisation sociale : de 4 à 5 milliards d’euros

Et après

Le Conseil d’Orientation des Retraites a indiqué que ces réformes permettraient d’effacer de 30 à 70 % des besoins de financement.

Il y aura d’autres réformes, d’autres ajustements à moins d’un retour durable de la croissance et du plein emploi.

Sinon : baisse du rendement des pensions et nécessité de réformer structurellement le système.

La Pologne, la Suède et l’Italie ont adopté un système général de retraite par points et en comptes notionnels intégrant dans le calcul des pensions l’espérance de vie à la retraite. Ce système se gère plus facilement que le système actuel qui est à prestations définies.

5. Quelle place pour l’épargne retraite et les assureurs ?

Depuis plus de vingt ans, les Français affirment qu’ils sont pour un système mixte répartition/capitalisation or la capitalisation demeure marginale.

12 % des entreprises proposent à leurs salariés un supplément retraite quand 65 % proposent des compléments retraite.

L’épargne retraite c’est

• 12 milliards d’euros de cotisations • 125 milliards d’euros d’encours • 6 milliards d’euros de prestations • 5 à 6 millions d’actifs couverts

60 % via l’entreprise ; 40 % à titre individuel.

Pourquoi l’épargne retraite ne se développe-t-elle pas en France ?

• Il y a l’effet suspicion, la capitalisation contre la répartition jugée sociale
• Il y avait l’impression que le système était immuable (cela s’effrite) • Il y a la méconnaissance de l’économie et de la finance • Il y a une désinformation • Il y a trop de produits, complexes et à faibles rendements tant pour les assureurs que pour les clients

En revanche, l’épargne retraite ne souffre pas d’un manque d’incitation fiscale : la France est au 4ème rang en la matière derrière l’Allemagne, la République Tchèque et le Canada.

L’épargne retraite en France, c’est plus de 13 types de produits individuels et collectifs : articles 39/82/83 ; Prefon, Corem, Perp, Perco, Madelin…

Les Français ne sont pas hostiles bien au contraire

Les Français souhaitent partir tôt (autour de 60 ans) et conserver le meilleur pouvoir d’achat possible. Le système par répartition ne peut plus répondre à ces deux exigences.

L’épargne retraite peut générer de la souplesse en permettant aux actifs de fixer plus librement leur âge de départ et de se constituer un supplément de revenus.

Avec la baisse inévitable du taux de remplacement, il y a pourtant un espace pour l’épargne retraite individuel ou collective. Elle devrait être à même d’assurer de 10 à 15 % des revenus des futurs retraités. Il faudrait dans les trente à quarante prochaines années, multiplier par trois ou quatre le montant des cotisations.

Pistes de réformes :

• Simplification de l’offre ;
• Distinguer ce qui relève de l’épargne salariale et de l’épargne retraite en entreprise (Perco, PEE, intéressement, participation) ;
• Harmonisation fiscale et sociale entre les produits et au niveau de la rente.

Propositions FFSA soutenues par Generali

Collectif

• La FFSA propose l’élargissement des possibilités de versements sur des contrats collectifs (article 83) à cotisations définies (versements facultatifs des salariés et abondements de l’employeur).
• Sur l’article 39 (prestations définies, retraite chapeau), la profession reste silencieuse dans l’attente d’un projet de réforme qui devrait intervenir à l’automne et aboutir à une fermeture progressive de ce type de contrats.

Individuel

• La FFSA propose de simplifier la gestion technique des Plans d’Epargne Populaire, la possibilité de lui adjoindre des garanties prévoyance et dépendance et la faculté d’abondement de la part d’un employeur.
• La FFSA soutient l’idée de la transformation des contrats d’assurance-vie en assurance-retraite après une certaine durée de détention. La sortie s’effectuerait en rente avec un traitement fiscal adapté. • A ce titre, la fédération a demandé une simplification des règles fiscales applicables à la rente.

01

06 2010

Ne pas avoir peur du mot "faillite"

Depuis 2007, le terme « faillite » hante le débat politique et économique. Les propos de François Fillon avait choqué quad il avait parlé que la France courrait à la faillite. Depuis ce sont des banques qui ont fait faillite ou qui ont été sauvé de la faillite. L’affaire grecque a démontré durant le printemps 2010 que des Etats n’étaient pas à l’abri de la banqueroute en raison d’une dette publique en dérapage non contrôlé.

C’est aussi le Conseil d’Orientation des Retraites qui souligne que si rien n’est fait le système de vieillesse court à sa perte. A ce titre, un récent sondage commandé par le Cercle des Epargnants à l’institut CSA souligne que deux tiers des Français considèrent que nos régimes de vieillesse sont menacés de faillite.

Le mot est fort mais il témoigne tout à la fois de la gravité de la situation et du désarroi de l’opinion publique.

Gravité de la situation car la crise économique qui frappe les anciens pays industrialisés est loin d’être terminée et est de nature structurelle.

La crise est née économique mais s’est concrètement manifesté au grand jour sous la forme d’une crise financière. La bulle financière alimentée par les faibles taux d’intérêt et la généralisation de technique de dilution des risques financiers a par son éclatement révélé les problèmes auxquels sont confrontés les pays anciennement industrialisés et en premier lieu l’Europe.

Depuis près d’une décennie, la croissance occidentale a été favorisée par l’importation de produits à bas coûts, par l’argent pas cher généré par les taux d’intérêt des banques centrales et par le réinvestissement des pays émergents qui recyclaient une partie, voire une grande partie de leurs excédents commerciaux.

L’argent facile conduit toujours à la spéculation, au bulle, à leur éclatement. L’argent facile rime aussi avec affaissement des gains de productivité qui sont les moteurs de la croissance forte et durable.

Les banques ont offert de la croissance mais sans en s’affranchissant des fondamentaux. Les banquiers sont-ils coupables ? Peut-être mais tout le monde était heureux de bénéficier d’un peu (en Europe) et un peu plus aux Etats-Unis du vent fort de la croissance mondiale. Nul ne criait à l’escroquerie quand le crédit permettait à un nombre croissant d’Américains de devenir propriétaires.

L’amplification des déséquilibres ne pouvait qu’amener l’éclatement de la bulle. Le déficit commercial américain dépassait les 800 milliards de dollars en 2007 sans que des mesures de correction puissent intervenir du fait que la monnaie chinoise est liée au dollar. En outre, les Etats-Unis comme les autres pays sont dopés par les bas prix des pays émergents. Il n’y a plus d’offre national pour un certain nombre de produits qui sont made China ou made in Vietnam à plus de 60 %.

Les tensions inflationnistes provoquées par l’envolée des cours des matières premières et des produits agricoles ont sonné la fin de la récréation. Les ardoises privées devaient être payées.

Aujourd’hui, certains considèrent que les problèmes rencontrés par les Etats ne sont que la traduction des plans de sauvetage des banques. De ce fait, par syllogisme, il n’aurait pas fallu aider les banques pour sauvegarder la solidité des Etats.

Mais s’il n’y avait pas eu de plan pour les banques, c’est l’ensemble de l’économie qui tombait et les économies des contribuables.

Certes, une partie de la dette privée a été nationalisée mais ce transfert n’est en rien responsable de la situation catastrophique des finances publiques. La dette française qui était de 21 % du PIB en 1981 dépasse désormais les 75 %. Depuis 1974, le budget de l’Etat n’a pas été en excédent. Au Japon, depuis vingt ans, la dette publique n’en finit pas d’enfler au point qu’elle atteint 200 % du PIB. La crise financière est une goutte d’eau dans l’océan des dettes publiques.

Les marchés qui ne sont que la somme d’investisseurs condamnent aujourd’hui une dérive vieille de plusieurs décennies. Quand l’espoir d’un retour réel de la croissance constituait un gage de remboursement, tout allait bien. Mais quand les perspectives de croissance sont autour de 1 point, les capacités de remboursement sont plus incertaines surtout quand le niveau de prélèvements obligatoires est élevé ou que la fraude fiscale rend toute augmentation des impôts virtuelle.

L’Europe a été attaquée du fait qu’elle accumule de faibles prévisions de croissance, un niveau de prélèvements élevés (autour de 40 % quand aux Etats-Unis, ce taux est de 30 %), de faibles gains de productivité (autour de 1 % quand ils sont de 3 % aux Etats-Unis), un vieillissement prononcé de la population, une faible mobilité de la population et une faible solidarité des Etats membres du fait de l’absence de mécanismes de correction en cas de crises et de gouvernement économique.

Nul n’ignorait que la zone euro n’était pas une zone monétaire optimale. Avec un budget européen qui représente 1 % du PIB et dont 60 % est affectée à l’agriculture qui occupe 2 % de la population active, il était évident qu’en cas de divergences internes, il fallait que les tensions puissent s’exprimer. Avec la disparition des dévaluations, les spreads sur les taux ont servi de fusibles au point de faire disjoncter l’ensemble du système européen.

Le plan d’urgence a permis d’enrayer la crise mais ses fondements demeurent.

Cette crise européenne cristallise :

- La faillite de l’Etat providence

- La faillite de la non-organisation européenne

La faillite de l’Etat providence est triple. La progression des dépenses publiques et les engagements à venir débouche sur un toujours plus de déficits et de prélèvements. Deuxièmement, l’Etat providence est une source d’insatisfaction. L’Europe n’a jamais réussi à endiguer réellement le chômage et tout particulièrement la France. Les pays dont le taux de dépenses publiques est le plus élevé ont eu sur la période les taux de chômage les plus importants. L’Europe du Nord est une exception mais ils ont su tout à la fois maîtriser leurs dépenses sur les dernières années et réduire leurs déficits. Troisièmement, l’Etat providence se traduit pas toujours moins de dépenses de fonctionnement et toujours moins de dépenses d’investissement. Les dépenses sociales représentent plus de 60 % des dépenses publiques. L’investissement est limité à la portion congrue.

Le développement de l’Etat providence a anémié la prise de risque et les gains de productivité. Le problème, c’est de changer de paradigme et de démonter des années de mesures considérés comme des droits. Car contrairement à des idées reçues, le coût des politiques sociales n’a pas cessé de s’accroître. En France, du RMI au RSA en passant par la CMU, aux aides pour le logement…, depuis vingt ans, des efforts considérables ont été réalisés par la collectivité, un effort dont le financement a été renvoyé aux générations à venir. Nous sommes tous favorables à la solidarité à condition de ne pas la payer. Aujourd’hui, il y a une nécessité d’étudier l’efficience de l’ensemble de l’Etat providence…

22

05 2010

Europe, cherche pilote désespérément …

Faible perspectives de croissance, des déficits publics non maîtrisés depuis des années, une population vieillissante, l’absence de politiques communes et de projets communs une soif de précaution couplée à une aversion du risque, l’Europe est en proie aux doutes et aux affres du déclin.

La crise grecque qui est devenue européenne et voire un peu plus n’est qu’un symbole du malaise qui est plus profond et qui date de plusieurs années. L’Europe n’a pas su opérer sa mutation après la chute de l’URSS et du mur de Berlin. La réunification de l’Europe s’est réalisée sans enthousiasme et surtout sans réel projet. L’élargissement de l’Union européenne a été plus contraint par les évènements que voulu. De même, la création de l’euro en 1999 a couronné un processus engagé dès la fin des années soixante avec le plan Werner et auquel étaient attachés les personnalités historiques de l’Europe d’après guerre. Fruit de concessions tant de la part de la France qui a du se résoudre à accepter la politique monétaire de l’Allemagne que de la part de l’Allemagne qui ne voulait pas des Etats de l’Europe du Sud, l’euro n’est pas né sous une bonne étoile. L’adhésion des peuples s’est fait par défaut ; la monnaie commune est devenue le bouc émissaire de tous les problèmes européens : inflation, déficit de la balance commerciale, rigueur avec le pacte de Maastricht…

Les difficultés éprouvées pour sauver la Grèce qui pèse 2,6 % du PIB de la zone euro démontre l’état de l’Union européenne. La crise économique et financière de 2008/2009 s’est muée en crise politique. En 2008, les investisseurs se méfiaient des banques et ‘eux-mêmes. Aujourd’hui, la méfiance a envahi les Etats qui ont absorbé une partie de la dette privée. Accuser les spéculateurs, le marché qui n’existe que dans les mots est un peu facile. Face à l’indécision des gouvernements, face à leur incapacité à assainir leurs finances, les investisseurs veulent voir avant de jouer et non s’engager en pure perte.

La crainte du scénario à la japonaise (faible croissance, dépréciation des actifs) commence à s’emparer de l’Europe d’où la chute des cours de bourses. Or, la chute de la maison européenne a obligatoirement un impact sur l’économie mondiale. Les investisseurs sont désormais à la recherche de valeurs sûres qui sont rares. Le rendement des actifs ne peut que diminuer dans ces conditions.

Depuis sa création, l’Europe est à la dérive. L’échec du fait en particulier de la France du traité constitutionnel qu’elle voulait et qui était porté par Valéry Giscard d’Estaing a confirmé que le vieux continent s’enfermait dans un huis clos.

Le rejet du traité constitutionnel s’est organisé autour du thème du libéralisme. Le traité a été considéré comme le vecteur du libéralisme en vigueur dans les pays anglo-saxons. Cette lecture excessive traduit bien le fait que l’Europe récuse la notion de risque. Le principe de précaution est devenu un leitmotiv. Le blocage du ciel européen durant plusieurs jours au mois d’avril 2010 a démontré toute la force de ce principe et l’incapacité des Européens d’organiser en commun le rapatriement de leurs ressortissants.

Le risque récusé s’exprime par l’omniprésence de l’Etat providence qui par sa taille ne réussit même plus à atteindre ses objectifs.

Les Etats européens sont de mauvaises nounous, le preuve est donnée par le taux de pauvreté et le taux de chômage. Les Etats absorbent en moyenne plus de 45 % du PIB mais sont de plus en plus incapables de répondre aux besoins de leur population. De plus en plus de citoyens sont laissés au bord de la route, incapables de rentrer dans les mécanismes d’aides.

La faillite des Etats providences est de deux natures : leur incapacité résoudre les problèmes économiques et sociaux, leur incapacité à maîtriser leurs dépenses.

Plus grave, la tentation de pouvoir embrasser une partie croissante de la population dans un système généralisé de protection sociale a généré un refus du risque, de l’initiative individuelle… Il y a plus d’intérêts à jouer du système ou de jouer en dehors que jouer avec et pour le système.

La Grèce en est le parfait exemple. Avec une économie étatisée à plus de 40 % du PIB, la population est tout à la fois incitée à consommer sans modération des biens publics et à frauder pour échapper aux prélèvements obligatoires.

L’Europe s’est le refus de l’aventure économique ou humaine. Bien que nous soyons deux fois plus riches que dans les années soixante, nous sommes incapables de lancer de nouveaux programmes spatiaux ou de nouveaux concordes. Les aventuriers que nous connaissons mais qui sont détestés sont les financiers, les traders, les spéculateurs…

L’Europe a ravi à la Chine au XVIème siècle le leadership car les Etats, les villes, les hommes et les femmes se sont tournés vers l’extérieur. Ils ont accepté l’aventure, les découvertes, les remises en cause. De Christophe Colomb à Einstein en passant par Copernic et bien d’autres, l’Europe a été le berceau des découvertes. La Chine qui était alors la première puissance mondiale a refusé l’extérieur et s’est enfermé dans le déclin durant plusieurs siècles.

L’Europe, première puissance commerciale, première marché de consommation est entrée dans une phase de déclin confortable depuis plus de vingt ans. Elle n’a bénéficié que partiellement de la mondialisation et des NTIC. De phénomènes de rattrapages internes ont été enregistrés : l’Irlande, l’Espagne, certains pays d’Europe de l’Est. Il n’en demeure pas moins que l’écart avec les Etats-Unis s’est accru et qu’il ne peut que s’accroitre si un nouvel élan n’est pas donné avec à la clef de sévères remises en cause.

L’affaire grecque devrait amener les dirigeants et la population à admettre que le système d’Etat providence actuel est à bout de souffle et qu’il est contreproductif socialement et économiquement. Le démantèlement est nécessaire mais peut ne pas rimer avec appauvrissement. La question lancinante du logement, en France, montre que l’allocation des ressources est aujourd’hui inefficace et pernicieuse. Le logement social est vécu comme un droit à vie et non comme un phénomène de transition. Dès qu’il y a automaticité, il y a risque d’abus.

Il faut redonner l’envi du risque et le récompenser ce qui signifie non pas d’augmenter les impôts mais de les diminuer. Il faut redonner un nouvel élan à la construction européenne avec un projet mobilisateur. Les Etats européens devront dans les prochaines années ouvrir leurs frontières afin de retrouver une concurrence et dynamisme sur le marché du travail. L’immigration limitée à l’extrême telle qu’elle est pratiquée dans plusieurs pays dont la France (l’immigration officielle est de 70 000 par an) joue en défaveur de la croissance. Sauf à vouloir se transformer en musée et en zone de repos international, l’Europe se doit avoir un volant supplémentaire de population active. Il y a corrélation entre croissance économique et croissance de la population.

08

05 2010

Le bonneteau de l’enfer

La crise financière de 2007/2008 née du laxisme des banques centrales et des autorités de régulation s’est mue en gigantesque jeu de bonneteau. Les banques on transféré aux Etats une partie de leurs créances douteuses aux Etats qui ont, par ailleurs, lancé de vastes programmes de relance. La dette privée s’est transformé en dette publique sachant qu’un grand nombre d’Etats depuis plus de trente ans vivent à crédit.

Certains ont imaginé que le transfert de dettes suffirait à régler la crise et de relancer l’économie. C’était oublier que la crise est avant tout économique et qu’il faut à jour ou l’autre rembourser les emprunts même quand ils sont souscrits par des Etats souverains.

Certes, il n’y a rien de scandaleux de s’endetter si les recettes permettent de couvrir les remboursements ultérieurs. Or, les marchés doutent du futur de la croissance européenne qui plafonne au mieux à 2 %. En outre, du fait du vieillissement de la population, le passif social ne peut que s’accroître. D’un côté, la croissance est entravée par une population en déclin ; de l’autre la part des dépenses publiques ne peut que progresser.

La Grèce ne pouvait qu’attirer l’attention des investisseurs en cumulant absence de transparence, taux de fécondité faible, endettement élevé, part du secteur public élevé et problèmes sociaux…

La France dont le déficit public est supérieur à 8 % du PIB et dont la dette atteindra cette année les 80 % du PIB est jugée n’est pas attaquée non pas au nom de sa bonne gestion passée mais au nom du niveau élevé de l’épargne des ménages et de leur faible endettement. Des marges de manœuvre demeurent pour soit augmenter les impôts, soit pour placer des obligations du Trésor. En outre, jusqu’à maintenant, au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Les investisseurs en proie aux doutes et à la recherche de sécurité privilégient les Etats-Unis, la France et l’Allemagne.

Au moment où les gouvernements cherchent de nouvelles recettes fiscales, il convient de réfléchir au rôle de l’épargne. Las pays qui ont les plus fort taux de croissance sont ceux qui ont les taux d’épargne les plus élevés à l’exception des Etats-Unis. Le taux d’épargne chinois est de 40 %. Les Etats-Unis acquièrent l’épargne qui leur manque en vendant de la sécurité (financière et militaire) d’autant plus facilement qu’ils sont le plus grand marché de consommation. Le faible niveau de prélèvements, 29 % du PIB, constitue un attrait et une garantie pour les investisseurs qui considèrent que l’Etat fédéral peut à tout moment résoudre son problème de déficit. Le fait que sous Bill Clinton le poids de la dette a fortement reculé démontre la réversibilité de la situation américaine à la différence de ce qui prévaut en Europe.

L’horizon se couvre pour l’Europe. La contrainte financière imposera des plans de rigueur qui auront un impact d’autant plus élevé que les pays européens sont drogués à la dépense publique depuis des années. Le sevrage sera difficile mais peut être porteur d’une croissance plus saine. La croissance est entravée par la faiblesse de la concurrence, par une étatisation trop poussée des économies et par une mauvaise allocation des ressources qui fuient le risque comme la peste.

La locomotive allemande dont la population décroit depuis plus de 5 ans ne pourra pas satisfaire à tous les besoins de l’Europe. Elle exigera des gains de productivité ce qui suppose une maîtrise des coûts. Les salaires allemands ont progressé plus lentement que ceux des pays de l’Europe du Sud.

L’Europe qui depuis la chute du mur de Berlin tente de régler ses problèmes institutionnels est une coquille vide avec un Président qui a avoué qu’il ne voulait pas du poste.

Il n’y a plus de projet européen, il ne reste que des problèmes européens, une monnaie commune sans politique économique, une Europe dont le symbole est la politique agricole commune au temps de l’économie tertiaire, une Europe incapable de mettre en place des régimes sociaux communs aux Etats membres, une Europe qui a reculé face aux Etats nations qui s’en servent comme bouc émissaire. La génération de Jean Monnet est partie mais n’a pas été remplacée…

télécharger l’article en PDF

05

05 2010

On perd toujours au bonneteau

La crise financière de 2007/2008 née du laxisme des banques centrales et des autorités de régulation s’est mue en gigantesque jeu de bonneteau. Les banques on transféré aux Etats une partie de leurs créances douteuses aux Etats qui ont, par ailleurs, lancé de vastes programmes de relance. La dette privée s’est transformé en dette publique sachant qu’un grand nombre d’Etats depuis plus de trente ans vivent à crédit.

Certains ont imaginé que le transfert de dettes suffirait à régler la crise et de relancer l’économie. C’était oublier que la crise est avant tout économique et qu’il faut à jour ou l’autre rembourser les emprunts même quand ils sont souscrits par des Etats souverains.

Certes, il n’y a rien de scandaleux à s’endetter si les recettes permettent de couvrir les remboursements ultérieurs. Or, les marchés doutent du futur de la croissance européenne qui plafonne au mieux à 2 %. En outre, du fait du vieillissement de la population, le passif social ne peut que s’accroître. D’un côté, la croissance est entravée par une population en déclin ; de l’autre la part des dépenses publiques ne peut que progresser.

La Grèce ne pouvait qu’attirer l’attention des investisseurs en cumulant absence de transparence, taux de fécondité faible, endettement élevé, part du secteur public élevé et problèmes sociaux…

La France dont le déficit public est supérieur à 8 % du PIB et dont la dette atteindra cette année les 80 % du PIB est jugée n’est pas attaquée non pas au nom de sa bonne gestion passée mais au nom du niveau élevé de l’épargne des ménages et de leur faible endettement. Des marges de manœuvre demeurent pour soit augmenter les impôts, soit pour placer des obligations du Trésor. En outre, jusqu’à maintenant, au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Les investisseurs en proie aux doutes et à la recherche de sécurité privilégient les Etats-Unis, la France et l’Allemagne.

Au moment où les gouvernements cherchent de nouvelles recettes fiscales, il convient de réfléchir au rôle de l’épargne. Las pays qui ont les plus fort taux de croissance sont ceux qui ont les taux d’épargne les plus élevés à l’exception des Etats-Unis. Le taux d’épargne chinois est de 40 %. Les Etats-Unis acquièrent l’épargne qui leur manque en vendant de la sécurité (financière et militaire) d’autant plus facilement qu’ils sont le plus grand marché de consommation. Le faible niveau de prélèvements, 29 % du PIB, constitue un attrait et une garantie pour les investisseurs qui considèrent que l’Etat fédéral peut à tout moment résoudre son problème de déficit. Le fait que sous Bill Clinton le poids de la dette a fortement reculé démontre la réversibilité de la situation américaine à la différence de ce qui prévaut en Europe.

L’horizon se couvre pour l’Europe. La contrainte financière imposera des plans de rigueur qui auront un impact d’autant plus élevé que les pays européens sont drogués à la dépense publique depuis des années. Le sevrage sera difficile mais peut être porteur d’une croissance plus saine. La croissance est entravée par la faiblesse de la concurrence, par une étatisation trop poussée des économies et par une mauvaise allocation des ressources qui fuient le risque comme la peste.

La locomotive allemande dont la population décroit depuis plus de 5 ans ne pourra pas satisfaire à tous les besoins de l’Europe. Elle exigera des gains de productivité ce qui suppose une maîtrise des coûts. Les salaires allemands ont progressé plus lentement que ceux des pays de l’Europe du Sud.

L’Europe qui depuis la chute du mur de Berlin tente de régler ses problèmes institutionnels est une coquille vide avec un Président qui a avoué qu’il ne voulait pas du poste.

Il n’y a plus de projet européen, il ne reste que des problèmes européens, une monnaie commune sans politique économique, une Europe dont le symbole est la politique agricole commune au temps de l’économie tertiaire, une Europe incapable de mettre en place des régimes sociaux communs aux Etats membres, une Europe qui a reculé face aux Etats nations qui s’en servent comme bouc émissaire. La génération de Jean Monnet est partie mais n’a pas été remplacée…

05

05 2010

Les cycles court terme en politique ou l’antienne des malheurs de l’exécutif en France

De septennat en quinquennat, la vie politique française depuis plus de trente ans est rythmée par des cycles en vertu desquels l’exécutif en vient toujours à abandonner ses promesses et ses idéaux afin de tenter de récupérer une opinion et des médias qui le rejettent.

Le pouvoir est dans notre pays, en soi, illégitime. L’opinion, la rue l’emportent toujours à un moment on un autre. Puis, au niveau des symboles, il convient de souligner que les lieux d’exercice du pouvoir, l’Elysée, Matignon, la Palais Bourbon n’ont pas été construits initialement pour la Présidence de la république, les services du Premier Ministre ou la Chambre des députés. Les révolutions ont eu raison des anciens lieux de pouvoirs transformés en musées ou détruits comme pour les Tuileries. La France n’en a toujours pas terminé avec le raccourcissement de Louis XVI, la fin du Second Empire ou l’humiliation de 1940 ainsi qu’avec les guerres coloniales.

Les élections confèrent à l’exécutif un sursis qui peut durer de quelques mois à deux ans mais rarement plus. C’est le mythe des cent jours, de la lune de miel… Durant cette période, il est pour utiliser une expression de franglais « médiamaker ». Il est générateur d’actualités. Il est créateur d’évènements positifs. C’est tout neuf et tout beau. Les journalistes relaient alors avec complaisance les faits et gestes des nouveaux puissants. Drogués par cette illusion de puissance, les responsables en viennent à commettre toute forme d’excès et à perdre le sens de la mesure. Notre tradition royaliste prend le dessus amenant la presse et l’opinion à se retourner. Et puis, il est toujours amusant de condamner ce que l’on a tellement aimé. Le pouvoir de « médiamaker » devient « mediataker ». Il est obligé de réagir, de se justifier par rapport aux allégations de la presse, des blogs… Il court derrière l’actualité. De pyromane, il est transformé en pompier impuissant. A peine, un incendie est éteint que plusieurs autres prennent aux quatre coins de la France. L’opposition et les syndicats n’ont qu’à jeter que quelques gouttes d’huile à jeter pour embraser de multiples foyers qui durant la première période n’auraient donné lieu qu’à quelques lignes au fonds d’une rubrique. Un responsable de FO avait un soir dans le bureau d’un ministre de la santé déclaré que la démocratie sociale, c’est-à-dire la force de la rue mue par des organisations qui ne représentent que quelques pour cents de la population active l’emporte toujours sur la démocratie politique. Ce coup de menton n’est pas sans fondement.

Face aux déchainements médiatiques, face à la baisse dans les sondages, les gouvernements en viennent à abandonner leur programme. En règle générale, ils essaient de colmater les brèches en décidant la pause dans les réformes et en obéissant aux diktats de la presse. Ils en arrivent à pratiquer une politique inverse à leurs engagements.

En 1981, François Mitterrand est élu sur la base d’un changement net d’orientation de la politique économique. Dès 1982 avec la défaite aux cantonales et surtout en 1983, après les résultats catastrophiques des municipales et la dégradation de la situation économique, l’exécutif décide la pause dans les réformes. La bataille de l’école privée, en 1984 aura raison de l’esprit du 10 mai 1981. La nomination de Laurent Fabius comme Premier Ministre et le départ des ministres communistes confirment la modification du cap ce qui n’empêchera pas la droite de gagner les élections législatives de 1986.

La première cohabitation de 1986-1988 n’échappera pas à la règle même si elle demeure comme une période durant laquelle un gouvernement oser mettre en œuvre une grande partie. Les manifestations étudiantes et la mort de Malik Oussekine ont néanmoins provoqué une césure ; il y a avant et après cette mort. Avant Jacques Chirac est dans la certitude de gagner l’élection présidentielle ; après il tente de ne pas mourir. Sa défaite a marqué l’histoire politique de ses vingt dernières années. Pour gagner l’élection suivante, le pouvoir se doit de na pas appliquer son programme et gérer au fil de l’eau. Telle a été la leçon qui a, à tort, été retenue de cette première cohabitation.

La période 1988-1993 est marquée par la lente déliquescence sur fonds d’affaires du pouvoir socialiste. Il n’en demeure pas moins qu’elle comprend deux partie, la première avec Michel Rocard, Premier Ministre populaire qui instaure la CSG et tente de réformer le pays en conservant les acquis libéraux du précédent gouvernement, la seconde avec les gouvernements d’Edith Cresson et de Pierre Bérégovoy impopulaires qui sont ballotés par les évènements.

La seconde cohabitation se veut différente de la première du fait que François Mitterrand ne se représente pas et qu’Edouard Balladur entend ne pas commettre les erreurs de son ancien mentor et désormais concurrent. Il veillera à appliquer avec un extrême pragmatisme le programme de 1993 ce qui n’empêchera de buter sur le Contrat d’Insertion professionnelle. Dès la fin de l’année de 1993 et surtout à partir du mois de mars 1994, la période de grâce est terminée. La descente aux enfers sera lente mais tracée jusqu’à la défaite en 1995.

L’élection de Jacques Chirac donnera lieu à la plus courte lune de miel. Dès la fin de l’année, le pouvoir doit abandonner son ardeur réformatrice et se contenter de gérer le quotidien. Les grandes manifestations de l’hiver 95 cumulées avec les affaires ainsi que les divisions au sein de la majorité incitent le pouvoir à anticiper les élections législatives en 1997, une année avant la fin de la législature. Le pari fut perdu du moins pour la conservation de Matignon mais se révéla judicieuse pour la réélection de Jacques Chirac.

Le quinquennat « matignoneste » de Lionel Jospin et de la gauche plurielle commença dans le bonheur avec le retour de la croissance et les 35 heures. Tout réussissait au nouveau Premier Ministre. Son équipe était appelée la « dream team » avec Dominique Strauss-Kahn, Elisabeth Guigou, Martine Aubry, Dominique Voynet… L’assassinat du Préfet Erignac, la difficile application des 35 heures rendues obligatoires dans le dos du patronat, les divisions à gauche fissurèrent l’édifice. Le balancier mis à gauche toute au début de la législature se déplaça à droite avec un Laurent Fabius devenu Ministre de l’Economie et qui se voulait être le Tony Blair français. L’impôt sur le revenu fut abaissé et les stocks options favorisées. Lionel Jospin ne franchit pas le premier tour offrant à Jacques Chirac, tout étonné, une élection à la soviétique.

Avec 82 % des voix, la légitimité aurait pu être forte et durable or elle ne résista pas à l’épreuve de la tradition. Jean-Pierre Raffarin, au début, avec son côté bon sens près de chez-vous » fut très populaire et entrepris de réformer le système de retraite. La canicule de 2003 et l’usure des bonnes formules génèrent un désamour au point où la droite perdit les élections régionales et cantonales de 2004 ainsi que l’élection européenne de 2005. Impopulaire, l’exécutif dut subir une défaite humiliante avec le référendum concernant le Traité constitutionnel européen voulu par la France et écrit sous l’autorité de Valéry Giscard d’Estaing. Dominique de Villepin a en quelques mois connu la même fatalité, l’envol dans les sondages, le côté tout est possible puis la douche froide avec l’échec du CIE et l’affaire clairstream.

2007 rererebelotte… Nicolas Sarkozy avait prouvé qu’il pouvait être mediamaker sur longue période en tant que ministre de l’intérieur. Il le fut durant toute la campagne électorale. Par son dynamisme, il continua au-delà des quelques incompréhensions provoquées par le yacht de Bolloré ou son escapade estivale aux Etats-Unis durant l’année 2007 à créer le mouvement et à maintenir le cap. La crise en lui conférant un rôle international renforça sa stature. La victoire relative de l’UMP à l’élection européenne de 2009 lui donna un sursis tout comme la popularité de son Premier Ministre. Il n’en demeure pas moins qu’au fil des mois, la presse a repris son droit à détruire, à créer l’actualité. D’offensif, le pouvoir est devenu défensif. Les Ministres courent de plus en plus derrière les incendies allumées pour certains par eux-mêmes, par leurs collègues. Toutes les décisions sont mauvaises. Il en fut ainsi avec le plan de vaccination comme il en est aujourd’hui avec les expropriations en Vendée et en Charente Maritime après les inondations liées à la tempête Xynthia. Il y a quelques semaines, toute la presse considérait qu’il fallait détruire les maisons ; aujourd’hui, c’est scandaleux de priver de leur maison des familles…

Englué dans l’histoire du bouclier fiscal, terrible mot pour un principe qui devrait faire l’objet d’un consensus (est-il normal que plus de la moitié de ses revenus soit affectée aux impôts), le pouvoir en vient à vouloir taxer les riches ce qui signifie en France taxer les cadres moyens et les cadres supérieurs, c’est-à-dire ceux qui sont déjà les plus imposés. A vouloir obéir à l’opinion publique, le pouvoir risque de se désagréger.

La remise en cause du bouclier fiscal pourrait intervenir dans le cadre de la réforme des retraites. Il est fort à parier qu’à deux ans de l’élection présidentielle, de peur de se mettre à dos la démocratie sociale, le pouvoir décide de modifier avec prudence les paramètres avec comme conséquences de mécontenter tout le monde. Augmentation des contributions, allongement de la durée de cotisation, étude pour l’avenir de la retraite par points et du report de l’âge légal de départ à la retraite… Rel pourrait être le programme de la négociation.

09

04 2010

La jalousie, le bouclier, taxe carbone et son voisin

Hier les 200 cents familles, aujourd’hui les 20 000 bénéficiaires du bouclier fiscal. Le débat politique aime résumer la richesse ou la pseudo richesse à quelques chiffres qui sonnent bien dans les oreilles des Français.

Créé lors du précédent quinquennat par le Gouvernement de Dominique de Villepin et sous la houlette du Ministre du budget de l’époque, Jean-François Copé, le bouclier fiscal vise à plafonner le montant des impôts acquittés par un contribuable par rapport à ses revenus.

Sont pris en compte dans les impôts, l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la fortune, la taxe d’habitation, la CSG et la CRDS. Le plafond maximal d’imposition fixé à 60 % des revenus a été descendu à 50 % au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

La polémique sur le bouclier fiscal est intimement lié au rapport que les Français ont vis-à-vis de la réussite et de l’argent.

La réussite personnelle est admise pour les sportifs et pour les artistes qui bien souvent préfèrent s’expatrier pour échapper au fisc. En revanche, la réussite des chefs d’entreprise est une injustice comme celle de son voisin.

Au lieu de se focaliser sur le montant des remboursements, il faudrait analyser le montant des impôts payés par les contribuables concernés par le bouclier fiscal. En outre, ce fameux bouclier ne prend pas en compte les impôts indirects comme la TVA. Les riches ou supposés riches sont aussi consommateurs. Et puis, il n’est pas inutile de revenir à l’origine de ce bouclier institué pour éviter que des contribuables propriétaires de terrains dans des zones soumises à une importante spéculation foncière soient contraints de vendre à défaut de pouvoir payer l’ISF.

En Allemagne, il est admis que les impôts ne puissent pas dépasser 50 % des revenus et c’est à ce titre que l’impôt sur le patrimoine a été supprimé par la Cour constitutionnel de Karlsruhe.

En France, il a été écrit qu’à partir de 4000 euros par mois, un actif entre dans la dangereuse catégorie des nantis. Évidemment, les patrons osant toucher plus de 100 000 euros sont des malfaiteurs voire des psychopathes à raccourcir de suite.

Les opposants au bouclier fiscal soulignent qu’il coûte cher, environ 500 millions d’euros et qu’il n’a fait revenir aucun expatrié. Ces derniers auraient bien tort compte tenu de l’absence de consensus et de l’instabilité chronique de la loi fiscale. Comment créer de la confiance quand une fois la disposition votée, elle est déjà remise en cause ?

Les Français ne supportent les impôts qu’à condition que ce soit son voisin qui les acquitte. Ainsi, la taxe carbone jugée positive dans le principe a été rejetée car susceptible d’entamer le pouvoir d’achat même si l’Etat s’était engagé à la rembourser. Sa suppression a permis d’éviter le montage d’une splendide usine à gaz, spécialité fiscale française difficilement exportable. La notion d’impôt proportionnel est en France mal comprise. Il est pourtant simple d’admettre qu’un contribuable gagnant 1000 paiera 400 d’impôt quand celui gagnant 100 en paiera 40 avec le même taux de 40 %. Gagnant 10 fois plus, il paie 10 fois plus d’impôt. Pour favoriser la création de richesse et l’innovation mais aussi pour lutter contre la fraude fiscale, un système simple d’imposition est toujours plus efficace qu’un système truffé de niches, d’exonérations et d’abattements…

31

03 2010

Engagement public, la Grèce, le Japon, l’Italie, la France et les autres

La Grèce a payé très chère ses omissions en matière de comptabilité publique et le mauvais étalement dans le temps de sa dette (la maturité de sa dette). Les marchés où plutôt les acteurs des marchés financiers ont également reproché l’absence de volonté publique pour assainir les finances publiques. Mais, la Grèce n’est qu’un épiphénomène compte tenu du faible poids de sa dette dans le volume total de la dette de l’OCDE ou de l’Union européenne. Par ailleurs, la Grèce est derrière le Japon, l’Italie ou l’Islande en matière d’engagements publics. Elle est juste devant la Belgique, la Hongrie, la France et les Etats-Unis. L’importance du déficit structurel explique le mouvement de mauvaise humeur des marchés. le problème est que tous les Etats sont confrontés à l’augmentation possible de leur déficit structurel avec l’augmentation prévisible des dépenses de santé et de retraite. selon les études du CBO, l’évolution de ces dépenses pourraient empêcher tout assainissement budgétaire aux Etats-Unis d’ici 2050. Les dépenses fédérales au titre de Medicare et de Medicaid passeraient de 5,3 à 12,2 % du PIB d’ici 2050. Les dépenses liées à la retraite publique passeraient de 4,8 à 5,7 % du PIB. Les dépenses sociales pourraient représenter 46 % des dépenses fédérales en 2050 contre 20 % en 2010. A défaut de retournement de tendance, le déficit de l’Etat fédéral serait en 2050 de plus de 8 % du PIB.

La dérive des comptes publics peut se traduire par un retour de l’inflation, une remontée des taux d’intérêt (une hausse de 1 pt imputable à l’augmentation de la dette publique de plus de 36 % est possible), une moindre croissance avec à la clef une augmentation des prélèvements ainsi qu’une dépréciation de la monnaie.

Jusqu’à présent les grands Etats ont réussi à placer facilement leurs titres du fait que les investisseurs sont à la recherche de sécurité. Les Etats-Unis qui restent la première puissance économique bénéficient toujours d’un engouement. Les autorités fédérales ont du réduire la maturité moyenne de la dette avec comme conséquence une augmentation prévisible des taux courts. Actuellement, elles empruntent à faibles coûts du fait de la politique des taux courts pratiqués par les banques centrales.

la France a fait un choix inverse en optant pour des placements longs jusqu’à 50 ans.

Il n’en demeure pas moins que l’Europe demeure vulnérable du fait de la faible coordination des politiques économiques de ses Etats membres et de l’apparition sur le devant de la scène de divisions comme en témoignent les derniers échanges franco-allemands.

Le fort endettement des Etats européens et le niveau excessif de leurs déficits structurels démontrent que les critères de Maastricht n’ont pas été suffisamment sévères. Autoriser en période de croissance de maintenir des déficits autour de 3 % du PIB (tout en sachant que les chiffres étaient faussés de un à 2 points) a placé l’Union européenne en position de faiblesse. le désendettement n’a été effectif que dans un nombre réduit de pays et de manière insuffisante. La France, l’Italie, la Belgique, la Grèce sont les mauvais élèves de la classe depuis 20 ans.

Si dans les années 80 et 90, l’Europe avec Jacques Delors et des responsables politiques nationaux pro-européens avait réussi à imposer tout à la fois le marché unique et l’euro avec à la clef la mise en oeuvre de réformes de structures importantes, la situation est totalement différente aujourd’hui. La Commission est faible et l’Europe est devenue un bouc-émissaire.

18

03 2010

2010/2050 A LA FRONTIERE DE LA DEMOGRAPHIE ET DE L’ECONOMIE

Depuis 2008, à juste titre, le monde économique a été accaparé par la gestion de la crise la plus forte et la plus rapide jamais rencontrée depuis 1929. La violence de la récession et la menace systémique ont conduit les acteurs publics à engager les finances publiques pour des montants sans précédent en période de paix. 2008/2009 sont des années d’économie de guerre mais sans guerre. Ce choc tectonique ne doit pas nous faire oublier les défis structurels auxquels nous sommes confrontés et qui ne sont pas sans lien avec la crise actuelle. Le monde est confronté à quatre chocs qu’il se doit de régler de manière concomitante : le choc démographique, le choc économique, le choc financier et le choc environnemental.

La croissance dépend de trois facteurs, le travail, le capital et le progrès. Le capital est lui-même produit de l’investissement (épargne, prêts…) du travail et de l’innovation. L’accumulation de richesses est également liée aux capacités de la planète à alimenter l’économie (matières premières, énergie, nombre d’actifs disponibles, niveau de formation). La croissance des ces deux cents dernières années a été, de ce fait, avant tout le produit de l’augmentation des gains de productivité et du nombre des actifs (et tout particulièrement du nombre d’actifs de mieux en mieux formés). Or, cette belle équation est remise en cause. En effet, le vieillissement de la population, phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité moderne, se traduira par une diminution des actifs et, in fine, du nombre d’habitants. Par ailleurs, mais cela peut être provisoire, les gains de productivité, surtout en Occident, se sont, depuis quelques années, ralentis. La croissance est portée non plus par les vieux pays mais par les pays émergents entraînant une redistribution des richesses accumulées depuis le début de la révolution industrielle.

Les institutions financières ont cru contourner l’obstacle de l’appauvrissement de la croissance des pays anciennement industrialisés en procédant à une valorisation forcenée du capital et à une modification artificielle de l’échelle des risques mais la crise les a momentanément rappelées à l’ordre. La croissance de la valeur du capital ne peut pas être déconnectée de celle du PIB et, en outre, la créance n’a de valeur que si elle peut être honorée. L’altération de la notion de risques provoque des bulles spéculatives qui sont amenées à se dégonfler de manière rapide comme cela a été constaté en 1997 avec la crise asiatique, en 2000 avec Internet ou en 2008 avec les subprimes. Il est à noter que l’éclatement des bulles spéculatives est occasionné par le ralentissement de l’économie et non l’inverse.

L’Occident, après plus de 200 ans de révolution économique, a accumulé un stock impressionnant de capital qui se matérialise tant physiquement (infrastructures, bâtiments, usines…) que de manière immatérielle (brevets, savoir-faire…). Or, pour certains experts, nous serions arrivés à un moment charnière du développement de l’économie mondiale.

L’endettement des pays occidentaux semblerait être la preuve d’un transfert imminent du pouvoir en faveur des pays émergents. Les réserves de change de la Chine, plus de 3000 milliards de dollars, la puissance à venir des fonds souverains, plus de 10 000 milliards de dollars d’ici 2015, la croissance à deux chiffres de certains pays d’Asie sont autant de signes de l’entrée dans une nouvelle ère économique.

Ce bouleversement économique se déroule avec en toile de fond, une mutation économique de 1er ordre. La vie humaine s’étire de plus en plus et le nombre d’enfants par famille tend naturellement vers 2 voire en dessous dans certains pays. Le monde économique rajeunit quand l’humanité vieillit.

Si l’allongement de la durée de la vie constitue une chance pour chaque individu, il est porteur au niveau économique de lourdes menaces : décroissance, déficits publics…

Derrière la crise économique actuelle générée par une financiarisation de l’économie, se profile un choc de plus grande importance qui modifiera en profondeur la structure de la société durant de nombreuses années, le choc du vieillissement et la diminution du nombre d’humains vivant sur la planète terre qui devrait s’amorcer autour de 2050.

Cette mutation démographique aura un impact sur l’ensemble des données économiques et en premier lieu sur les comportements d’épargne et d’investissement. Le défi d’adaptation ne sera pas facile surtout pour les pays émergents qui passeront, en quelques années, d’une population marquée par de forts taux de fécondité et une part des moins de 20 ans élevée à une population se caractérisant pas un nombre d’inactifs âgés élevé. Ils devront supporter en simultanée une double transition démographique quand les pays occidentaux auront connu des transitions démographiques étalées sur 200 ans.

L’économie est mouvement. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de prévoir la conjoncture. Avec la mondialisation le nombre des acteurs, entreprises, négociants, Etats… intervenant sur la scène internationale s’accroît. Les économistes qui ont de nombreux points communs avec les météorologues sont meilleurs pour analyser, à froid, les évènements passés que pour les anticiper. La modestie est de mise quand il s’agit d’anticiper des évolutions à 50 ou 60 ans. Certes, la démographie obéit à des lois moins mouvantes que la finance, la politique budgétaire ou la politique monétaire. Certes, les évolutions démographiques sont assez prévisibles mais ne sont pas exempts de sauts d’humeur. Ainsi, les facteurs climatiques, voire épidémiologiques, pourraient modifier la situation tout comme la réalisation de progrès rapides dans le traitement des cancers. Il n’en demeure pas moins que compte tenu des données passées et présentes, il est probable que le vieillissement en cours ne s’arrête pas durant les cinquante prochaines années.

La crise démographique qui se profile semble se superposer aux autres crises qui troublent notre quotidien. La crise financière, la crise économique, la crise de l’endettement, le choc environnemental s’entrechoquent avec le choc du vieillissement au point que les pouvoirs publics peinent à fixer les priorités. Contrairement aux thèses de Fukuyama, l’histoire est loin d’être finie, elle commence aujourd’hui car les femmes et les hommes doivent répondre à une série de défis. La guerre de 1914 avait fait prendre conscience que l’humanité était mortelle ; celle de 1940 et la guerre froide qui l’a suivie que l’Homme pouvait avec la bombe nucléaire se suicider quasi instantanément. Les terriens de 2010 découvrent que leur mode de vie à l’occidental est fragile et peut être remis en cause par a nature tout comme par les lois de l’économie. A la différence de la peur du conflit nucléaire qui pose de manière immédiate la survie de l’espèce humaine, nous sommes amenés à agir pour nous mêmes mais aussi pour les générations futures or se projeter à 50 ou à 100 ans est un exercice extrêmement difficile pour l’être humain car pour paraphraser Keynes demain nous sommes tous morts.

La double face du choc démographique

En 2050, la terre comptera plus de 9 milliards d’habitants, les pays d’Asie et d’Amérique Latine auront économiquement rattrapés, sauf accident de parcours, les pays ex-développés. L’Afrique, il faut l’espérer, sera sortie du sous-développement.

La cohabitation de 9 milliards de terriens aspirant à vivre comme les Occidentaux d’aujourd’hui représente une menace pour l’équilibre planétaire. Jamais, une espèce animale n’aura connu une telle croissance démographique en aussi peu de temps avec à la clef la maîtrise de son espace naturelle. Cette domination, sans partage, de l’homme a comme cause la réduction de l’influence de ses prédateurs et sa capacité à asservir les ressources de la planète à son profit. L’homme est devenu son propre prédateur à travers la violence et à travers la destruction de son espace de vie.

Durant les années soixante et soixante-dix, la surpopulation rimait avec famine. Les reportages télévisés montraient fréquemment des enfants squelettiques du Sahel aux ventres énormes. L’Afrique mais aussi l’Asie connaissait les affres de la faim, des récoltes insuffisantes… Avec la révolution verte, avec la diffusion des techniques agricoles modernes, la famine n’a pas entièrement disparu mais est devenue plus rare, plus limitée. L’idée que la terre compte d’ici 40 ans neuf milliards d’habitants n’effraie plus personne. Certes, avec le réchauffement climatique, certes, avec l’occidentalisation des habitudes alimentaires, des tensions sur les marchés agricoles sont inévitables tout comme l’accès à l’eau restera un problème de grande ampleur. Le catastrophisme n’est pourtant pas de rigueur d’autant qu’une amélioration des rendements est attendue avec les OGM, certes bannies en France mais au-delà de nos frontières.

Neuf milliards d’hommes et de femmes vivant sur terre. Ce chiffre et l’emballement démographique des deux derniers siècles est à mettre en parallèle avec l’extrême vulnérabilité à laquelle était confrontée l’espèce humaine il y a quelques dizaines de milliers d’années.

Il y a 50 000 ans, la population humaine se comptait en centaine de milliers. Ce n’est qu’avec l’amélioration des techniques de chasse, développement du harpon, de l’arc et des flèches, ainsi qu’avec l’invention de la sagaie, que le nombre d’humains dépasse le million d’unités vers – 40 000 avant Jésus Christ.

400 ans avant Jésus Christ, le monde comptait environ 150 millions d’humains. En 1400, la population a plus que doublé pour atteindre 374 millions. En 1700, la planète porte 682 millions d’êtres humains, en 1800, 968 millions. Il aura fallu 40 000 ans pour atteindre le premier milliard d’habitants. Il faudra 200 ans pour multiplier la population par six et 250 ans pour la multiplier par 9.

Néanmoins, au moment même où nous sommes sur la route des 9 milliards d’êtres humains, sans nous en rendre compte, nous sommes entrés dans l’âge de la stabilisation voire du déclin démographique. Nous nous rapprochons de l’asymptote. De 1950 à aujourd’hui, la progression de la population humaine a été de 150 % ; elle ne devrait augmenter que de 50 % d’ici 2050.

Au 1er octobre 2009, la population humaine était évaluée à 6,8 milliards d’habitants.

L’expansion démographique a deux fondements, le recul de la mortalité infantile et l’allongement de l’espérance de vie. L’espèce humaine, de marginale et fragile est devenue une espèce endémique qui a colonisé la quasi-totalité de la terre en l’asservissant du moins en partie. Ce phénomène sans précédent s’est construit sur le progrès. L’amélioration des techniques de chasse, le progrès agricole, la capacité accrue à se déplacer, l’amélioration des conditions sanitaires, les découvertes dans le domaine de la santé et surtout la capacité à démultiplier la force humaine naturelle grâce à la production maîtrisée de l’énergie ont modifié le rapport de l’homme à la nature.

La première transition démographique se caractérise par la diminution du taux de mortalité infantile qui, épaulée par la croissance, aboutit à la baisse du taux de fécondité.

La diminution du nombre d’enfants morts en bas âge conduit à une réduction des naissances. Par ailleurs, l’enfant qui était source de création de richesses par le travail qu’il pouvait fournir devient avec l’élévation des revenus une source de coûts (éducation, dépenses de santé…). En outre, dans le cadre d’une vision patrimoniale qui s’impose au fur et à mesure de l’élévation des richesses, la diminution du nombre des héritiers devient un objectif d’autant plus que le principe d’égalité de traitement des enfants s’est progressivement imposé dans un grand nombre de pays.

L’évolution de la mortalité infantile

La mortalité infantile est restée à des niveaux élevés jusqu’aux portes du 19ème siècle. Ainsi, sous l’Egypte romaine (33 ans avant JC – 258 après JC), elle est évaluée à 329 pour 1000 naissances. En 1300, elle était de 218 en Angleterre. En France, en 1740, le taux de mortalité infantile est de 296. Ce taux est celui du Japon en 1800.

De banal, la mort d’un enfant avant un an est devenue exceptionnelle. Ce n’est plus le tiers ou le cinquième des enfants qui meurt dans sa première année mais de 0,3 à 5 % des enfants dans la grande majorité des pays.

Avec un taux, en 2008, de 2,31 décès pour 1000 naissances, Singapour possède le plus faible taux de mortalité à l’échelle mondiale. La France est au 4ème rang avec un taux de 3,33 pour mille. 71 pays sur 221 ont un taux inférieur à 10 pour 1000 et 171 sur 221 ont un taux inférieur à 50 pour 1000. La très grande majorité des pays ayant un taux de mortalité infantile supérieur à 50 est en Afrique (l’Angola avec un taux de mortalité infantile de 180 pour mille obtient le plus mauvais résultat).

Pour en revenir à la France, le taux de mortalité infantile était, en 1900, de 150 pour mille, il a été divisé par trois, en 50 ans, pour atteindre 52 pour mille. De 1950 à 2010, soit en soixante ans, il a été divisé par 17.

La convergence démographique des pays en développement s’effectue de plus en plus rapidement. Comme pour la diffusion des connaissances, les pays partis plus tard rattrapent rapidement les vieux pays. Si les transitions démographiques se sont étalées sur deux siècles pour les pays occidentaux, c’est en quelques décennies que les pays dits en voie de développement passent d’un système à forte fécondité et à forte mortalité à un système à faible natalité et à faible mortalité. La convergence des modes de vie s’affranchit des frontières, des religions, des civilisations…

La mesure du vieillissement de la population est un indicateur intéressant pour déterminer l’ampleur de la mutation démographique à laquelle nous sommes confrontés.

Il a fallu 114 ans à la France pour que la proportion de personnes de plus de 65 ans passe de 7 à 14 % (entre 1850 et 1960). Il n’a fallu que 71 ans pour les Etats-Unis, 24 années au Japon. Il en faudra que 25 pour la Chine qui atteindra le taux de 14 % avant 2050 ; Pour le Vietnam, le délai ne sera que de 17 ans tout comme la Syrie. Pour l’Iran, le doublement mettra 20 ans à s’effectuer et se produira avant 2050.

Néanmoins, d’ici 2050, la croissance de la population mondiale sera à 98 % issue des pays, aujourd’hui, les moins développés, 38 % pour le continent africain et 51 % pour l’Asie.

Les pays développés atteindront leur maximum en 2030 avec 1,2 à 1,3 milliard d’habitants avant de décliner. Leur population représentait le tiers de la population mondiale en 1950 ; aujourd’hui, environ 20 %. En 2050, ce taux ne sera plus que de 13 %. L’Europe, en cent ans, verra son poids passé au sein de la population mondiale de 20 à 7 %. L’érosion de la France est plus mesurée car sa population passera de 1,6 % à 0,8 % de 1950 à 2050.

Ce vieillissement se traduit également par l’augmentation de l’âgé médian, (l’âge qui divise en deux parties égales la population, la moitié a plus que cet âge et donc la moitié a moins que cet âge) qui passera de 28 ans aujourd’hui à plus de 38 ans en 2050 à l’échelle mondiale.

Pour les pays développés, l’âge médian qui était de 29 ans en 1950 atteint déjà, aujourd’hui, 38 ans. Il atteindra près de 46 ans en 2050.

Les pays d’Asie connaissent une évolution comparable. Ainsi, l’âge médian était de 22 ans en 1950 ; il est, en 2009, de 28 ans et atteindra 40 ans en 2050. L’Afrique n’échappera pas à ce vieillissement. Du fait du démarrage tardif du processus de transition démographique, l’âge médian est resté constant sur ce continent, de 1950 à aujourd’hui, autour de 19 ans mais il devrait atteindre 28 ans en 2050.

Du fait du maintien d’un fort volant d’immigration et d’une natalité plus dynamique, l’âge médian serait, en Amérique du Nord, de 41 ans en 2050 contre 47 ans en Europe.

Quelles sont les facteurs qui aboutissent à une inversion des flux démographiques. Pourquoi autour des années 2050, la population humaine se stabilise voire décline ?

En termes de flux, l’obtention du pic démographique en 2050 s’explique par la baisse du taux de fécondité qui serait inférieur à 2,1, le seuil de renouvellement des générations, sur tous les continents à l’exception de l’Afrique. A partir ce moment là, le non remplacement des générations aboutit après un certain temps de latence liée à l’allongement de la durée de vie et à un effet masse, à une baisse de la population. En effet, la population se met à diminuer à partir du moment où le nombre de morts sur un territoire donnée est supérieure sur l’année au nombre de naissances et au nombre de personnes qui ont choisi de s’installer sur le territoire en question. Même si le taux de fécondité descend en-dessous de 2,1, la population peut continuer à augmenter du fait que des générations peu nombreuses arrivent en fin de vie et que des générations nombreuses sont en pleine période de procréation. De même, les gains d’espérance de vie conduit à freiner la mortalité en retardant l’arrivée de la faucille. C’est pour ces raisons que la démographie est souvent comparée à un tanker. Les évolutions sont lentes à se dessiner mais sont prévisibles longtemps à l’avance.

La chute du taux de fécondité est impressionnante. Il était de 5 en 1970 et n’est plus, en 2009, que de 2,6, une division par deux en 40 ans, essentiellement le résultat s’un alignement des pays asiatiques et d’Amérique latine sur les standards européens.

La fin du péril jeune

Le premier effet visible de la baisse de la fécondité est la diminution du nombre de jeunes. Ce nombre se stabilise à l’échelle mondiale et a déjà commencé à décliner dans les pays occidentaux. Ainsi, les 0/14 ans passeraient de 207 à 190 millions dans les pays développés d’ici 2050.

Moins de jeunes aujourd’hui, c’est automatiquement, moins d’actifs demain. Leur nombre commencera à décroître, au niveau mondial, à compter de 2045.

Pour l’Europe, le déclin s’est déjà amorcé au point qu’en 2050 il y aura moins d’actifs qu’en 1950. Les Etats-Unis ne connaitraient pas cette évolution du fait de leur taux de fécondité et du maintien d’un haut niveau d’immigration.

Les deux grands réservoirs en termes de force de travail demeurent l’Asie et l’Afrique. En Asie, d’ici 2045, la population active augmenterait d’un milliard. En Afrique, le nombre de personnes en âge de travailler serait multiplié par deux soit un gain de 800 millions. Les actifs occidentaux ne représenteront plus que 12 % des actifs mondiaux contre 20 % en 2008 et 27 % en 1980.

Du fait des effets de masse et de décisions politiques prises il y a un demi-siècle (un enfant par couple en Chine), le vieillissement de la population ressemble à une vague qui frappera tous les continents, elle sera plus ou moins haute mais elle touchera toutes les rives.

Le monde comptera alors plus de 2 milliards de personnes âgées de plus de 60 ans. 80 % des seniors vivront dans des zones qui jusqu’à maintenant étaient considérées comme pas ou peu développées. Près des deux tiers des personnes âgées vivront en 2050 en Asie.

Effet de masse, les fortes naissances des années quatre-vingt donneront d’importantes légions de retraités dans les années 2050. Mais cette mutation est évidemment, en grande partie, liée à l’extraordinaire progression de l’espérance de vie à l’échelle mondiale qui est passée de 20 ans en 1950 à 66 ans en 2008. Ce triplement de l’espérance de vie est le résultat de gains obtenus en fin de vie. Le recul de la barrière de la mort n’a pas atteint sa limite. Il y a encore quelques années, il était admis que les centenaires resteraient des exceptions. Or, aujourd’hui, cette frontière mythique est de plus en plus souvent atteinte et dépassée. La France comptait environ 200 centenaires en 1950, ils sont plus de 14 000 en 2009 et devraient être plus de 30 000 en 2050. La nouvelle barrière ou plutôt porte se situe maintenant autour de 120 ans.

Le cap de 2050 nous emmène donc vers des terres inconnues du moins à l’échelle notre histoire contemporaine, celles d’une terre peuplée de personnes âgée, avec moins de jeunes, moins d’actifs et à terme avec moins d’humains. A l’exception des périodes des grandes guerres mondiales, des grandes épidémies, sur longue période, le nombre d’humains n’avait pas cessé d’augmenter.

Cette baisse attendue de la population mondiale n’est que le produit de décisions individuelles liées à des choix de vie, à des contraintes financières, à des contraintes de logement. Les facteurs sociologiques, la soif de liberté, la soif d’accéder à un certain standard de niveau de vie ont eu raison des propensions natalistes étatistes, idéologiques ou religieuses. La concurrence entre plusieurs communautés en guerre ou en opposition peut retarder mais pas indéfiniment la baisse du taux de fécondité. Ainsi, le taux de fécondité des Palestiniens tend à décliner et à se rapprocher de celui des Israéliens qui a, certes, augmenté ces dernières années en relation avec une immigration en provenance d’Afrique.

La fécondité évolue au même rythme que l’urbanisation de la population. Plus de trois terriens sur quatre vivront en milieu urbain d’ici 2050. Cette urbanisation se traduit par des changements de structures économiques et sociales importantes qui ont un impact direct sur la démographie ; sachant que bien souvent c’est l’absence de débouchés, de travail qui a incité les habitants des campagnes à émigrer vers les villes.

Le vieillissement touchera donc tous les pays dont certains devront dans des délais très courts mettre en place des systèmes d’assurance et de solidarité. Dans les pays à dominante rurale, comme cela était le cas en France jusqu’au 19ème siècle voire dans la première partie du 20ème, les personnes âgées étaient prises en charge par leurs familles et les plus démunis par les hospices. Cette solidarité traditionnelle a cessé avec l’industrialisation et l’urbanisation des économies. Les liens entre les familles se sont relâchés avec l’urbanisation ne permettant plus une gestion en interne de la dépendance qui autrefois était une période courte de la vie. Surtout, la période entre la cessation d’activité et la mort n’était que de quelques années ; maintenant, en moyenne, nous comptons en décennies. Cette révolution oblige et obligera les Etats, les actifs à consacrer une part croissante de la richesse produite à financer les personnes à la retraite.

Si depuis 1950, la proportion des seniors par rapport à la population active, au niveau mondial, était restée constante autour de 10 % ; ce taux dépassera 25 % en 2050.

En Europe, ce taux sera de 50 % ; c’est-à-dire deux actifs pour une personne de plus de 65 ans.

Les Etats-Unis du fait de l’augmentation de leur population active (immigration et taux de fécondité élevés) sont moins touchés que les autres pays anciennement industrialisés. Les pays les plus touchés par le vieillissement sont l’Allemagne, le Japon et la Russie. La France tout comme la Suède ou le Royaume-Uni sont dans une situation intermédiaire.

Les pays émergents ne peuvent pas se réjouir des déboires des pays occidentaux. Les quatre pays Brésil, Russie, Inde et Chine cumuleront 45 % de la population mondiale de 65 ans en 2040. La question est de savoir s’ils auront d’ici là mis en place un système de retraite performant.

Paupérisation par le vieillissement de la population

Durant de nombreuses décennies, la forte croissance de la population de moins de 18 ans constituait un handicap pour le décollage des pays dits en développement. Plus de bouches à nourrir constituait un frein pour le développement. Les thèses malthusiennes ont longtemps régné en maître même si, bien souvent, ce sont des peuples jeunes qui ont permis de réaliser des sauts économiques de grande ampleur. Le décollage industriel du Royaume-Uni ou de l’Allemagne s’accompagne d’une forte natalité et d’une baisse de la mortalité infantile. Ces deux pays tout en s’industrialisant ont également été des pays d’émigrants à destination des Etats-Unis. La France n’a pas bénéficié du même élan du fait de la Révolution et des guerres qui en ont résulté et du fait d’une baisse très précoce de la natalité. Il n’en demeure pas moins que la France atteint son apogée au moment où elle est la puissance démographique la plus importante en Europe, c’est-à-dire entre le règne de Louis XIV et Napoléon 1er.

Avec le vieillissement accéléré de la population mondiale, des économistes considèrent que nous sommes face à un réel risque d’appauvrissement. Le taux de croissance potentielle, celui que doit connaître un pays en dehors des chocs conjoncturels, devrait baisser du fait de la baisse de la population active.

L’accroissement du nombre des inactifs nécessitera pour maintenir le pouvoir d’achat un choc de productivité. A défaut, de gains de productivité et sans apport extérieur de population, il y aura automatiquement une baisse de PIB.

Une étude de l’ONU reprend cette analyse et considère que d’ici 2050, une perte de 6,6 points du PIB par habitant est probable. Pour l’Europe, le manque à gagner serait de 18 % soit une perte de 0,3 à 0,4 % par an et par individu. Pour l’Amérique du Nord, le coût serait de 9 % soit une perte par an et par habitant de 0,2 %.

Pour le Japon, la chute pourrait être très importante, 30 % soit 0,6 % par an et par habitant. Le Japon pourrait, sans le savoir réellement, s’être engagé dans ce processus de repli depuis vingt ans.

La Chine connaîtrait une contraction comparable à celle de l’Europe. En l’état actuel, seuls l’Inde et l’Afrique seraient gagnantes.

La conséquence est une modification en profondeur de la géographie économique. Le poids de l’Europe reculerait de près de 12 points dans le PIB mondial quand celui des Etats-Unis augmenteraient de 4 points et celui de l’Asie de 8 points. L’Afrique sauf inversion économique majeure ne verrait son poids s’accroître que d’un point.

En Asie, le poids économique du Japon sera divisé par deux passant de 10 à 5 % du PIB mondial de 2005 à 2050 quand sur la même période la Chine passera de 12 à 18 %. L’Inde qui pèse 5 % du PIB mondial devrait atteindre 9 % en 2050.

Les Etats-Unis devraient résister économiquement du fait de leur fort taux de fécondité et de l’immigration. Le PIB par habitant d’ici 2050 devrait croître au-dessus de la moyenne mondiale à la différence de l’Europe.

Pour contrecarrer ce mouvement, les deux solutions sont l’augmentation de la population active à travers soit l’immigration, soit à travers le recul de l’âge de départ à la retraite ou l’accroissement de la productivité.

Un rebond démographique n’aura des effets qu’à vingt ou trente ans, c’est-à-dire autour de 2050 et ne saurait donc être intégré dans une analyse centrée sur les années 2010/2050. Par ailleurs, il est peu probable qu’à l’échelle internationale une nouvelle explosion démographique survienne.

Le défi technologique est donc crucial tant pour financer le surcroit de dépenses que génèrera le vieillissement de la population (urbanisme, retraite, santé, dépendance) mais aussi pour faire face à la diminution de la population active. Bien évidemment, ce défi s’impose à nous afin de limiter l’impact environnemental de notre développement.

Avec le Japon, l’Europe est la zone la plus concernée par le phénomène du vieillissement. Il est à remarquer que la stagnation économique a frappé en premier les pays en mal avec leur démographie (stagnation du Japon depuis le début des années quatre-vingt-dix, croissance lente de l’Europe depuis de nombreuses années). L’Europe a connu un décrochage manifeste dans les années quatre-vingt dix qui s’est traduit par un recul relatif plus rapide de son PIB que celui de sa population (par rapport respectivement au PIB et à la population mondiale). Le décrochage est intervenu tant dans l’Europe de l’Ouest que dans l’Europe de l’Est même si dans cette dernière zone il est nettement plus marqué.

Les tenants de la décroissance devraient réfléchir. Premièrement, en période d’expansion démographique, la croissance doit être suffisante pour maintenir le PIB par habitant. En période de déclin démographique, le taux de croissance potentielle aura tendance à décroître. Il faudra alors que sa diminution soit moins rapide que celle de la population faute de quoi, là encore, le PIB par habitant se contractera.

Le phénomène du vieillissement sera au cœur de l’actualité européenne durant plus de trois décennies. En effet, l’Europe se caractérisera par une forte progression de sa population âgée voire très âgée et par une contraction de sa population active. Les plus de 75 ans représenteront plus de 14 % en 2050 et les plus de 65 ans plus de 26 %.

Demain, trop ou pas assez d’épargne ?

La crise de 2007/2008 s’est caractérisée par l’insuffisance de l’épargne américaine et a abouti à la croissance rapide de l’endettement public. Les pays émergents autrefois créditeurs sont devenus les créanciers du monde occidental. Avant de crier à la faillite des pays anciennement industrialisés, il faut savoir garder raison en soulignant que le montant des actifs accumulés dépasse de loin le montant des dettes. Nous sommes engagés dans un phénomène de rééquilibrage. Il est certain que sur le long terme, les pays occidentaux devront mobiliser une partie plus importante de leurs richesses pour financer leurs dépenses sociales qu’elles soient prises en charge à travers des mécanismes publics ou privés. La tendance devrait aboutir à une consommation plus rapide de l’épargne sous réserve évidemment du niveau de la croissance.

Au niveau des individus, logiquement, les capacités d’épargne varient en fonction de l’âge. Le schéma classique s’articule en trois temps : période d’endettement en début de vie active, constitution d’une épargne dans une seconde partie de la vie active puis désépargne en fin de vie.

Or, ce schéma ne s’applique qu’imparfaitement à la France où le taux d’épargne atteint un maximum autour de 75 ans. Cette spécificité provient sans nul doute de la qualité du système de retraite et de la chute de la consommation qui intervient après 70 ans. Avec la baisse du taux de remplacement prévue dans les trente prochaines années, le taux d’épargne des seniors devraient baisser. Par ailleurs, le maintien en bonne santé des personnes âgées pus longtemps devrait favoriser la consommation.

Aux Etats-Unis, le taux d’épargne chute dès 55 ans et plonge autour de 65 ans du fait que la baisse des revenus est beaucoup plus importante au moment de la cessation d’activité. De ce fait, il est probable que le taux d’épargne des retraités français diminue à compter de 2020/2030.

En réalisant des projections à l’échelle des pays industrialisés (source ONU et Banque Mondiale), le processus de désépargne pourrait porter sur 15 points de PIB d’ici 2050. Selon le même principe et en prenant en compte en fait que les systèmes de retraite sont moins développés, le poids de l’épargne des pays émergents diminuerait de 10 points d’ici 2050. Ce dernier résultat est difficile à appréhender car il faut considérer l’impact de la croissance de ces pays.

09

02 2010

Essai : Juste Un autre Monde

JUSTE UN AUTRE MONDE ou demain n’est pas écrit

Depuis 2008, à juste titre, le monde économique a été accaparé par la gestion de la crise la plus forte et la plus rapide jamais rencontrée depuis 1929. La violence de la récession et la menace systémique ont conduit les acteurs publics à engager les finances publiques pour des montants sans précédent en période de paix. 2008/2009 sont des années d’économie de guerre mais sans guerre. Ce choc tectonique ne doit pas nous faire oublier les défis structurels auxquels nous sommes confrontés et qui ne sont pas sans lien avec la crise actuelle. Le monde est confronté à quatre chocs qu’il se doit de régler de manière concomitante : le choc démographique, le choc économique, le choc financier et le choc environnemental.

La croissance dépend de trois facteurs, le travail, le capital et le progrès. Le capital est lui-même produit de l’investissement (épargne, prêts…) du travail et de l’innovation. L’accumulation de richesses est également liée aux capacités de la planète à alimenter l’économie (matières premières, énergie, nombre d’actifs disponibles, niveau de formation). La croissance des ces deux cents dernières années a été, de ce fait, avant tout le produit de l’augmentation des gains de productivité et du nombre des actifs (et tout particulièrement du nombre d’actifs de mieux en mieux formés). Or, cette belle équation est remise en cause. En effet, le vieillissement de la population, phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité moderne, se traduira par une diminution des actifs et, in fine, du nombre d’habitants. Par ailleurs, mais cela peut être provisoire, les gains de productivité, surtout en Occident, se sont, depuis quelques années, ralentis. La croissance est portée non plus par les vieux pays mais par les pays émergents entraînant une redistribution des richesses accumulées depuis le début de la révolution industrielle.

Les institutions financières ont cru contourner l’obstacle de l’appauvrissement de la croissance des pays anciennement industrialisés en procédant à une valorisation forcenée du capital et à une modification artificielle de l’échelle des risques mais la crise les a momentanément rappelées à l’ordre. La croissance de la valeur du capital ne peut pas être déconnectée de celle du PIB et, en outre, la créance n’a de valeur que si elle peut être honorée. L’altération de la notion de risques provoque des bulles spéculatives qui sont amenées à se dégonfler de manière rapide comme cela a été constaté en 1997 avec la crise asiatique, en 2000 avec Internet ou en 2008 avec les subprimes. Il est à noter que l’éclatement des bulles spéculatives est occasionné par le ralentissement de l’économie et non l’inverse.

L’Occident, après plus de 200 ans de révolution économique, a accumulé un stock impressionnant de capital qui se matérialise tant physiquement (infrastructures, bâtiments, usines…) que de manière immatérielle (brevets, savoir-faire…). Or, pour certains experts, nous serions arrivés à un moment charnière du développement de l’économie mondiale.

L’endettement des pays occidentaux semblerait être la preuve d’un transfert imminent du pouvoir en faveur des pays émergents. Les réserves de change de la Chine, plus de 3000 milliards de dollars, la puissance à venir des fonds souverains, plus de 10 000 milliards de dollars d’ici 2015, la croissance à deux chiffres de certains pays d’Asie sont autant de signes de l’entrée dans une nouvelle ère économique.

Ce bouleversement économique se déroule avec en toile de fond, une mutation économique de 1er ordre. La vie humaine s’étire de plus en plus et le nombre d’enfants par famille tend naturellement vers 2 voire en dessous dans certains pays. Le monde économique rajeunit quand l’humanité vieillit.

Si l’allongement de la durée de la vie constitue une chance pour chaque individu, il est porteur au niveau économique de lourdes menaces : décroissance, déficits publics…

Derrière la crise économique actuelle générée par une financiarisation de l’économie, se profile un choc de plus grande importance qui modifiera en profondeur la structure de la société durant de nombreuses années, le choc du vieillissement et la diminution du nombre d’humains vivant sur la planète terre qui devrait s’amorcer autour de 2050.

Cette mutation démographique aura un impact sur l’ensemble des données économiques et en premier lieu sur les comportements d’épargne et d’investissement. Le défi d’adaptation ne sera pas facile surtout pour les pays émergents qui passeront, en quelques années, d’une population marquée par de forts taux de fécondité et une part des moins de 20 ans élevée à une population se caractérisant pas un nombre d’inactifs âgés élevé. Ils devront supporter en simultanée une double transition démographique quand les pays occidentaux auront connu des transitions démographiques étalées sur 200 ans.

L’économie est mouvement. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de prévoir la conjoncture. Avec la mondialisation le nombre des acteurs, entreprises, négociants, Etats… intervenant sur la scène internationale s’accroît. Les économistes qui ont de nombreux points communs avec les météorologues sont meilleurs pour analyser, à froid, les évènements passés que pour les anticiper. La modestie est de mise quand il s’agit d’anticiper des évolutions à 50 ou 60 ans. Certes, la démographie obéit à des lois moins mouvantes que la finance, la politique budgétaire ou la politique monétaire. Certes, les évolutions démographiques sont assez prévisibles mais ne sont pas exempts de sauts d’humeur. Ainsi, les facteurs climatiques, voire épidémiologiques, pourraient modifier la situation tout comme la réalisation de progrès rapides dans le traitement des cancers. Il n’en demeure pas moins que compte tenu des données passées et présentes, il est probable que le vieillissement en cours ne s’arrête pas durant les cinquante prochaines années.

La crise démographique qui se profile semble se superposer aux autres crises qui troublent notre quotidien. La crise financière, la crise économique, la crise de l’endettement, le choc environnemental s’entrechoquent avec le choc du vieillissement au point que les pouvoirs publics peinent à fixer les priorités. Contrairement aux thèses de Fukuyama, l’histoire est loin d’être finie, elle commence aujourd’hui car les femmes et les hommes doivent répondre à une série de défis. La guerre de 1914 avait fait prendre conscience que l’humanité était mortelle ; celle de 1940 et la guerre froide qui l’a suivie que l’Homme pouvait avec la bombe nucléaire se suicider quasi instantanément. Les terriens de 2010 découvrent que leur mode de vie à l’occidental est fragile et peut être remis en cause par a nature tout comme par les lois de l’économie. A la différence de la peur du conflit nucléaire qui pose de manière immédiate la survie de l’espèce humaine, nous sommes amenés à agir pour nous mêmes mais aussi pour les générations futures or se projeter à 50 ou à 100 ans est un exercice extrêmement difficile pour l’être humain car pour paraphraser Keynes demain nous sommes tous morts.

La double face du choc démographique

En 2050, la terre comptera plus de 9 milliards d’habitants, les pays d’Asie et d’Amérique Latine auront économiquement rattrapés, sauf accident de parcours, les pays ex-développés. L’Afrique, il faut l’espérer, sera sortie du sous-développement.

La cohabitation de 9 milliards de terriens aspirant à vivre comme les Occidentaux d’aujourd’hui représente une menace pour l’équilibre planétaire. Jamais, une espèce animale n’aura connu une telle croissance démographique en aussi peu de temps avec à la clef la maîtrise de son espace naturelle. Cette domination, sans partage, de l’homme a comme cause la réduction de l’influence de ses prédateurs et sa capacité à asservir les ressources de la planète à son profit. L’homme est devenu son propre prédateur à travers la violence et à travers la destruction de son espace de vie.

Durant les années soixante et soixante-dix, la surpopulation rimait avec famine. Les reportages télévisés montraient fréquemment des enfants squelettiques du Sahel aux ventres énormes. L’Afrique mais aussi l’Asie connaissait les affres de la faim, des récoltes insuffisantes… Avec la révolution verte, avec la diffusion des techniques agricoles modernes, la famine n’a pas entièrement disparu mais est devenue plus rare, plus limitée. L’idée que la terre compte d’ici 40 ans neuf milliards d’habitants n’effraie plus personne. Certes, avec le réchauffement climatique, certes, avec l’occidentalisation des habitudes alimentaires, des tensions sur les marchés agricoles sont inévitables tout comme l’accès à l’eau restera un problème de grande ampleur. Le catastrophisme n’est pourtant pas de rigueur d’autant qu’une amélioration des rendements est attendue avec les OGM, certes bannies en France mais au-delà de nos frontières.

Neuf milliards d’hommes et de femmes vivant sur terre. Ce chiffre et l’emballement démographique des deux derniers siècles est à mettre en parallèle avec l’extrême vulnérabilité à laquelle était confrontée l’espèce humaine il y a quelques dizaines de milliers d’années.

Il y a 50 000 ans, la population humaine se comptait en centaine de milliers. Ce n’est qu’avec l’amélioration des techniques de chasse, développement du harpon, de l’arc et des flèches, ainsi qu’avec l’invention de la sagaie, que le nombre d’humains dépasse le million d’unités vers – 40 000 avant Jésus Christ.

400 ans avant Jésus Christ, le monde comptait environ 150 millions d’humains. En 1400, la population a plus que doublé pour atteindre 374 millions. En 1700, la planète porte 682 millions d’êtres humains, en 1800, 968 millions. Il aura fallu 40 000 ans pour atteindre le premier milliard d’habitants. Il faudra 200 ans pour multiplier la population par six et 250 ans pour la multiplier par 9.

Néanmoins, au moment même où nous sommes sur la route des 9 milliards d’êtres humains, sans nous en rendre compte, nous sommes entrés dans l’âge de la stabilisation voire du déclin démographique. Nous nous rapprochons de l’asymptote. De 1950 à aujourd’hui, la progression de la population humaine a été de 150 % ; elle ne devrait augmenter que de 50 % d’ici 2050.

Au 1er octobre 2009, la population humaine était évaluée à 6,8 milliards d’habitants.

L’expansion démographique a deux fondements, le recul de la mortalité infantile et l’allongement de l’espérance de vie. L’espèce humaine, de marginale et fragile est devenue une espèce endémique qui a colonisé la quasi-totalité de la terre en l’asservissant du moins en partie. Ce phénomène sans précédent s’est construit sur le progrès. L’amélioration des techniques de chasse, le progrès agricole, la capacité accrue à se déplacer, l’amélioration des conditions sanitaires, les découvertes dans le domaine de la santé et surtout la capacité à démultiplier la force humaine naturelle grâce à la production maîtrisée de l’énergie ont modifié le rapport de l’homme à la nature.

La première transition démographique se caractérise par la diminution du taux de mortalité infantile qui, épaulée par la croissance, aboutit à la baisse du taux de fécondité.

La diminution du nombre d’enfants morts en bas âge conduit à une réduction des naissances. Par ailleurs, l’enfant qui était source de création de richesses par le travail qu’il pouvait fournir devient avec l’élévation des revenus une source de coûts (éducation, dépenses de santé…). En outre, dans le cadre d’une vision patrimoniale qui s’impose au fur et à mesure de l’élévation des richesses, la diminution du nombre des héritiers devient un objectif d’autant plus que le principe d’égalité de traitement des enfants s’est progressivement imposé dans un grand nombre de pays.

L’évolution de la mortalité infantile

La mortalité infantile est restée à des niveaux élevés jusqu’aux portes du 19ème siècle. Ainsi, sous l’Egypte romaine (33 ans avant JC – 258 après JC), elle est évaluée à 329 pour 1000 naissances. En 1300, elle était de 218 en Angleterre. En France, en 1740, le taux de mortalité infantile est de 296. Ce taux est celui du Japon en 1800.

De banal, la mort d’un enfant avant un an est devenue exceptionnelle. Ce n’est plus le tiers ou le cinquième des enfants qui meurt dans sa première année mais de 0,3 à 5 % des enfants dans la grande majorité des pays.

Avec un taux, en 2008, de 2,31 décès pour 1000 naissances, Singapour possède le plus faible taux de mortalité à l’échelle mondiale. La France est au 4ème rang avec un taux de 3,33 pour mille. 71 pays sur 221 ont un taux inférieur à 10 pour 1000 et 171 sur 221 ont un taux inférieur à 50 pour 1000. La très grande majorité des pays ayant un taux de mortalité infantile supérieur à 50 est en Afrique (l’Angola avec un taux de mortalité infantile de 180 pour mille obtient le plus mauvais résultat).

Pour en revenir à la France, le taux de mortalité infantile était, en 1900, de 150 pour mille, il a été divisé par trois, en 50 ans, pour atteindre 52 pour mille. De 1950 à 2010, soit en soixante ans, il a été divisé par 17.

La convergence démographique des pays en développement s’effectue de plus en plus rapidement. Comme pour la diffusion des connaissances, les pays partis plus tard rattrapent rapidement les vieux pays. Si les transitions démographiques se sont étalées sur deux siècles pour les pays occidentaux, c’est en quelques décennies que les pays dits en voie de développement passent d’un système à forte fécondité et à forte mortalité à un système à faible natalité et à faible mortalité. La convergence des modes de vie s’affranchit des frontières, des religions, des civilisations…

La mesure du vieillissement de la population est un indicateur intéressant pour déterminer l’ampleur de la mutation démographique à laquelle nous sommes confrontés.

Il a fallu 114 ans à la France pour que la proportion de personnes de plus de 65 ans passe de 7 à 14 % (entre 1850 et 1960). Il n’a fallu que 71 ans pour les Etats-Unis, 24 années au Japon. Il en faudra que 25 pour la Chine qui atteindra le taux de 14 % avant 2050 ; Pour le Vietnam, le délai ne sera que de 17 ans tout comme la Syrie. Pour l’Iran, le doublement mettra 20 ans à s’effectuer et se produira avant 2050.

Néanmoins, d’ici 2050, la croissance de la population mondiale sera à 98 % issue des pays, aujourd’hui, les moins développés, 38 % pour le continent africain et 51 % pour l’Asie.

Les pays développés atteindront leur maximum en 2030 avec 1,2 à 1,3 milliard d’habitants avant de décliner. Leur population représentait le tiers de la population mondiale en 1950 ; aujourd’hui, environ 20 %. En 2050, ce taux ne sera plus que de 13 %. L’Europe, en cent ans, verra son poids passé au sein de la population mondiale de 20 à 7 %. L’érosion de la France est plus mesurée car sa population passera de 1,6 % à 0,8 % de 1950 à 2050.

Ce vieillissement se traduit également par l’augmentation de l’âgé médian, (l’âge qui divise en deux parties égales la population, la moitié a plus que cet âge et donc la moitié a moins que cet âge) qui passera de 28 ans aujourd’hui à plus de 38 ans en 2050 à l’échelle mondiale.

Pour les pays développés, l’âge médian qui était de 29 ans en 1950 atteint déjà, aujourd’hui, 38 ans. Il atteindra près de 46 ans en 2050.

Les pays d’Asie connaissent une évolution comparable. Ainsi, l’âge médian était de 22 ans en 1950 ; il est, en 2009, de 28 ans et atteindra 40 ans en 2050. L’Afrique n’échappera pas à ce vieillissement. Du fait du démarrage tardif du processus de transition démographique, l’âge médian est resté constant sur ce continent, de 1950 à aujourd’hui, autour de 19 ans mais il devrait atteindre 28 ans en 2050.

Du fait du maintien d’un fort volant d’immigration et d’une natalité plus dynamique, l’âge médian serait, en Amérique du Nord, de 41 ans en 2050 contre 47 ans en Europe.

Quelles sont les facteurs qui aboutissent à une inversion des flux démographiques. Pourquoi autour des années 2050, la population humaine se stabilise voire décline ?

En termes de flux, l’obtention du pic démographique en 2050 s’explique par la baisse du taux de fécondité qui serait inférieur à 2,1, le seuil de renouvellement des générations, sur tous les continents à l’exception de l’Afrique. A partir ce moment là, le non remplacement des générations aboutit après un certain temps de latence liée à l’allongement de la durée de vie et à un effet masse, à une baisse de la population. En effet, la population se met à diminuer à partir du moment où le nombre de morts sur un territoire donnée est supérieure sur l’année au nombre de naissances et au nombre de personnes qui ont choisi de s’installer sur le territoire en question. Même si le taux de fécondité descend en-dessous de 2,1, la population peut continuer à augmenter du fait que des générations peu nombreuses arrivent en fin de vie et que des générations nombreuses sont en pleine période de procréation. De même, les gains d’espérance de vie conduit à freiner la mortalité en retardant l’arrivée de la faucille. C’est pour ces raisons que la démographie est souvent comparée à un tanker. Les évolutions sont lentes à se dessiner mais sont prévisibles longtemps à l’avance.

La chute du taux de fécondité est impressionnante. Il était de 5 en 1970 et n’est plus, en 2009, que de 2,6, une division par deux en 40 ans, essentiellement le résultat s’un alignement des pays asiatiques et d’Amérique latine sur les standards européens.

La fin du péril jeune

Le premier effet visible de la baisse de la fécondité est la diminution du nombre de jeunes. Ce nombre se stabilise à l’échelle mondiale et a déjà commencé à décliner dans les pays occidentaux. Ainsi, les 0/14 ans passeraient de 207 à 190 millions dans les pays développés d’ici 2050.

Moins de jeunes aujourd’hui, c’est automatiquement, moins d’actifs demain. Leur nombre commencera à décroître, au niveau mondial, à compter de 2045.

Pour l’Europe, le déclin s’est déjà amorcé au point qu’en 2050 il y aura moins d’actifs qu’en 1950. Les Etats-Unis ne connaitraient pas cette évolution du fait de leur taux de fécondité et du maintien d’un haut niveau d’immigration.

Les deux grands réservoirs en termes de force de travail demeurent l’Asie et l’Afrique. En Asie, d’ici 2045, la population active augmenterait d’un milliard. En Afrique, le nombre de personnes en âge de travailler serait multiplié par deux soit un gain de 800 millions. Les actifs occidentaux ne représenteront plus que 12 % des actifs mondiaux contre 20 % en 2008 et 27 % en 1980.

Du fait des effets de masse et de décisions politiques prises il y a un demi-siècle (un enfant par couple en Chine), le vieillissement de la population ressemble à une vague qui frappera tous les continents, elle sera plus ou moins haute mais elle touchera toutes les rives.

Le monde comptera alors plus de 2 milliards de personnes âgées de plus de 60 ans. 80 % des seniors vivront dans des zones qui jusqu’à maintenant étaient considérées comme pas ou peu développées. Près des deux tiers des personnes âgées vivront en 2050 en Asie.

Effet de masse, les fortes naissances des années quatre-vingt donneront d’importantes légions de retraités dans les années 2050. Mais cette mutation est évidemment, en grande partie, liée à l’extraordinaire progression de l’espérance de vie à l’échelle mondiale qui est passée de 20 ans en 1950 à 66 ans en 2008. Ce triplement de l’espérance de vie est le résultat de gains obtenus en fin de vie. Le recul de la barrière de la mort n’a pas atteint sa limite. Il y a encore quelques années, il était admis que les centenaires resteraient des exceptions. Or, aujourd’hui, cette frontière mythique est de plus en plus souvent atteinte et dépassée. La France comptait environ 200 centenaires en 1950, ils sont plus de 14 000 en 2009 et devraient être plus de 30 000 en 2050. La nouvelle barrière ou plutôt porte se situe maintenant autour de 120 ans.

Le cap de 2050 nous emmène donc vers des terres inconnues du moins à l’échelle notre histoire contemporaine, celles d’une terre peuplée de personnes âgée, avec moins de jeunes, moins d’actifs et à terme avec moins d’humains. A l’exception des périodes des grandes guerres mondiales, des grandes épidémies, sur longue période, le nombre d’humains n’avait pas cessé d’augmenter.

Cette baisse attendue de la population mondiale n’est que le produit de décisions individuelles liées à des choix de vie, à des contraintes financières, à des contraintes de logement. Les facteurs sociologiques, la soif de liberté, la soif d’accéder à un certain standard de niveau de vie ont eu raison des propensions natalistes étatistes, idéologiques ou religieuses. La concurrence entre plusieurs communautés en guerre ou en opposition peut retarder mais pas indéfiniment la baisse du taux de fécondité. Ainsi, le taux de fécondité des Palestiniens tend à décliner et à se rapprocher de celui des Israéliens qui a, certes, augmenté ces dernières années en relation avec une immigration en provenance d’Afrique.

La fécondité évolue au même rythme que l’urbanisation de la population. Plus de trois terriens sur quatre vivront en milieu urbain d’ici 2050. Cette urbanisation se traduit par des changements de structures économiques et sociales importantes qui ont un impact direct sur la démographie ; sachant que bien souvent c’est l’absence de débouchés, de travail qui a incité les habitants des campagnes à émigrer vers les villes.

Le vieillissement touchera donc tous les pays dont certains devront dans des délais très courts mettre en place des systèmes d’assurance et de solidarité. Dans les pays à dominante rurale, comme cela était le cas en France jusqu’au 19ème siècle voire dans la première partie du 20ème, les personnes âgées étaient prises en charge par leurs familles et les plus démunis par les hospices. Cette solidarité traditionnelle a cessé avec l’industrialisation et l’urbanisation des économies. Les liens entre les familles se sont relâchés avec l’urbanisation ne permettant plus une gestion en interne de la dépendance qui autrefois était une période courte de la vie. Surtout, la période entre la cessation d’activité et la mort n’était que de quelques années ; maintenant, en moyenne, nous comptons en décennies. Cette révolution oblige et obligera les Etats, les actifs à consacrer une part croissante de la richesse produite à financer les personnes à la retraite.

Si depuis 1950, la proportion des seniors par rapport à la population active, au niveau mondial, était restée constante autour de 10 % ; ce taux dépassera 25 % en 2050.

En Europe, ce taux sera de 50 % ; c’est-à-dire deux actifs pour une personne de plus de 65 ans.

Les Etats-Unis du fait de l’augmentation de leur population active (immigration et taux de fécondité élevés) sont moins touchés que les autres pays anciennement industrialisés. Les pays les plus touchés par le vieillissement sont l’Allemagne, le Japon et la Russie. La France tout comme la Suède ou le Royaume-Uni sont dans une situation intermédiaire.

Les pays émergents ne peuvent pas se réjouir des déboires des pays occidentaux. Les quatre pays Brésil, Russie, Inde et Chine cumuleront 45 % de la population mondiale de 65 ans en 2040. La question est de savoir s’ils auront d’ici là mis en place un système de retraite performant.

Paupérisation par le vieillissement de la population

Durant de nombreuses décennies, la forte croissance de la population de moins de 18 ans constituait un handicap pour le décollage des pays dits en développement. Plus de bouches à nourrir constituait un frein pour le développement. Les thèses malthusiennes ont longtemps régné en maître même si, bien souvent, ce sont des peuples jeunes qui ont permis de réaliser des sauts économiques de grande ampleur. Le décollage industriel du Royaume-Uni ou de l’Allemagne s’accompagne d’une forte natalité et d’une baisse de la mortalité infantile. Ces deux pays tout en s’industrialisant ont également été des pays d’émigrants à destination des Etats-Unis. La France n’a pas bénéficié du même élan du fait de la Révolution et des guerres qui en ont résulté et du fait d’une baisse très précoce de la natalité. Il n’en demeure pas moins que la France atteint son apogée au moment où elle est la puissance démographique la plus importante en Europe, c’est-à-dire entre le règne de Louis XIV et Napoléon 1er.

Avec le vieillissement accéléré de la population mondiale, des économistes considèrent que nous sommes face à un réel risque d’appauvrissement. Le taux de croissance potentielle, celui que doit connaître un pays en dehors des chocs conjoncturels, devrait baisser du fait de la baisse de la population active.

L’accroissement du nombre des inactifs nécessitera pour maintenir le pouvoir d’achat un choc de productivité. A défaut, de gains de productivité et sans apport extérieur de population, il y aura automatiquement une baisse de PIB.

Une étude de l’ONU reprend cette analyse et considère que d’ici 2050, une perte de 6,6 points du PIB par habitant est probable. Pour l’Europe, le manque à gagner serait de 18 % soit une perte de 0,3 à 0,4 % par an et par individu. Pour l’Amérique du Nord, le coût serait de 9 % soit une perte par an et par habitant de 0,2 %.

Pour le Japon, la chute pourrait être très importante, 30 % soit 0,6 % par an et par habitant. Le Japon pourrait, sans le savoir réellement, s’être engagé dans ce processus de repli depuis vingt ans.

La Chine connaîtrait une contraction comparable à celle de l’Europe. En l’état actuel, seuls l’Inde et l’Afrique seraient gagnantes.

La conséquence est une modification en profondeur de la géographie économique. Le poids de l’Europe reculerait de près de 12 points dans le PIB mondial quand celui des Etats-Unis augmenteraient de 4 points et celui de l’Asie de 8 points. L’Afrique sauf inversion économique majeure ne verrait son poids s’accroître que d’un point.

En Asie, le poids économique du Japon sera divisé par deux passant de 10 à 5 % du PIB mondial de 2005 à 2050 quand sur la même période la Chine passera de 12 à 18 %. L’Inde qui pèse 5 % du PIB mondial devrait atteindre 9 % en 2050.

Les Etats-Unis devraient résister économiquement du fait de leur fort taux de fécondité et de l’immigration. Le PIB par habitant d’ici 2050 devrait croître au-dessus de la moyenne mondiale à la différence de l’Europe.

Pour contrecarrer ce mouvement, les deux solutions sont l’augmentation de la population active à travers soit l’immigration, soit à travers le recul de l’âge de départ à la retraite ou l’accroissement de la productivité.

Un rebond démographique n’aura des effets qu’à vingt ou trente ans, c’est-à-dire autour de 2050 et ne saurait donc être intégré dans une analyse centrée sur les années 2010/2050. Par ailleurs, il est peu probable qu’à l’échelle internationale une nouvelle explosion démographique survienne.

Le défi technologique est donc crucial tant pour financer le surcroit de dépenses que génèrera le vieillissement de la population (urbanisme, retraite, santé, dépendance) mais aussi pour faire face à la diminution de la population active. Bien évidemment, ce défi s’impose à nous afin de limiter l’impact environnemental de notre développement.

Avec le Japon, l’Europe est la zone la plus concernée par le phénomène du vieillissement. Il est à remarquer que la stagnation économique a frappé en premier les pays en mal avec leur démographie (stagnation du Japon depuis le début des années quatre-vingt-dix, croissance lente de l’Europe depuis de nombreuses années). L’Europe a connu un décrochage manifeste dans les années quatre-vingt dix qui s’est traduit par un recul relatif plus rapide de son PIB que celui de sa population (par rapport respectivement au PIB et à la population mondiale). Le décrochage est intervenu tant dans l’Europe de l’Ouest que dans l’Europe de l’Est même si dans cette dernière zone il est nettement plus marqué.

Les tenants de la décroissance devraient réfléchir. Premièrement, en période d’expansion démographique, la croissance doit être suffisante pour maintenir le PIB par habitant. En période de déclin démographique, le taux de croissance potentielle aura tendance à décroître. Il faudra alors que sa diminution soit moins rapide que celle de la population faute de quoi, là encore, le PIB par habitant se contractera.

Le phénomène du vieillissement sera au cœur de l’actualité européenne durant plus de trois décennies. En effet, l’Europe se caractérisera par une forte progression de sa population âgée voire très âgée et par une contraction de sa population active. Les plus de 75 ans représenteront plus de 14 % en 2050 et les plus de 65 ans plus de 26 %.

Demain, trop ou pas assez d’épargne ?

La crise de 2007/2008 s’est caractérisée par l’insuffisance de l’épargne américaine et a abouti à la croissance rapide de l’endettement public. Les pays émergents autrefois créditeurs sont devenus les créanciers du monde occidental. Avant de crier à la faillite des pays anciennement industrialisés, il faut savoir garder raison en soulignant que le montant des actifs accumulés dépasse de loin le montant des dettes. Nous sommes engagés dans un phénomène de rééquilibrage. Il est certain que sur le long terme, les pays occidentaux devront mobiliser une partie plus importante de leurs richesses pour financer leurs dépenses sociales qu’elles soient prises en charge à travers des mécanismes publics ou privés. La tendance devrait aboutir à une consommation plus rapide de l’épargne sous réserve évidemment du niveau de la croissance.

Au niveau des individus, logiquement, les capacités d’épargne varient en fonction de l’âge. Le schéma classique s’articule en trois temps : période d’endettement en début de vie active, constitution d’une épargne dans une seconde partie de la vie active puis désépargne en fin de vie.

Or, ce schéma ne s’applique qu’imparfaitement à la France où le taux d’épargne atteint un maximum autour de 75 ans. Cette spécificité provient sans nul doute de la qualité du système de retraite et de la chute de la consommation qui intervient après 70 ans. Avec la baisse du taux de remplacement prévue dans les trente prochaines années, le taux d’épargne des seniors devraient baisser. Par ailleurs, le maintien en bonne santé des personnes âgées pus longtemps devrait favoriser la consommation.

Aux Etats-Unis, le taux d’épargne chute dès 55 ans et plonge autour de 65 ans du fait que la baisse des revenus est beaucoup plus importante au moment de la cessation d’activité. De ce fait, il est probable que le taux d’épargne des retraités français diminue à compter de 2020/2030.

En réalisant des projections à l’échelle des pays industrialisés (source ONU et Banque Mondiale), le processus de désépargne pourrait porter sur 15 points de PIB d’ici 2050. Selon le même principe et en prenant en compte en fait que les systèmes de retraite sont moins développés, le poids de l’épargne des pays émergents diminuerait de 10 points d’ici 2050. Ce dernier résultat est difficile à appréhender car il faut considérer l’impact de la croissance de ces pays.

09

02 2010

Un an de Barack Obama, entre enfer et purgatoire

Barack Obama était attendu comme le messie. Un an après son élection, il a réussi à sortir les Etats-Unis de la plus violente récession enregistrée depuis 1929 au prix d’un déficit public abyssal. En revanche, il n’a pas encore réussi à endiguer le chômage. La défaite du parti démocrate dans le Massachusetts pour le remplacement de Ted Kennedy a été imputé à la politique conduite par le nouveau Président. pour certains, il aurait fait trop de concessions à l’opposition en essayant d’obtenir un consensus ; pour d’autres, il a été lâché par les électeurs centristes qui ne l’ont pas suivi sur la réforme de l’assurance maladie. La montée des dépenses publiques est jugée préoccupante par une majorité des Américains. Pour atténuer les torts du Président, il faut souligner que la candidate démocrate n’a pas réalisé une bonne campagne.

Barack Obama aura du mal à remporter les élection de mi-mandat ce qui ne constituera pas loin de là un précédent. Il lui reste en revanche trois ans pour inverser la tendance et surtout refaire des Etats-Unis une machine à créer des emplois. Contrairement à ses engagements, il a passé beaucoup de temps en dehors du pays afin de restaurer l’image des Etats-Unis. Les visites internationales risquent de se ralentir pour permettre au Président de mieux coller aux attentes de son électorat.


1. une prise de fonction dans un contexte économique extrêmement dégradé

Barack Obama a pris ses fonctions en pleine récession, la récession la plus violente que l’économie américaine a connue depuis celle de 1929.

Cette récession, à tort ou à raison, a été imputée, en termes de responsabilité, aux Etats-Unis avec comme symbole médiatique, les subprimes.

Cette crise dont il a hérité dépasse le problème de l’endettement excessif des ménages américains et celui des Etats-Unis.

La crise qui a commencé dans les faits dès 2007 est économique et financière ainsi que mondiale (une première) et est par sa vitesse de contagion la première crise de l’ère numérique. Elle est la conséquence de la multiplication des déséquilibres : monétaires, financiers, commerciaux.

Cette crise a contribué à dégrader l’image des Etats-Unis déjà atteinte par la guerre en Irak.

Barack Obama a du donc marquer son territoire en démontrant que les Etats-Unis demeuraient la première puissance économique, contrecarrer les volontés hégémoniques de la Chine et restaurer l’image de son pays à l’extérieur.

2. Barack Obama a poursuivi en amplifiant la politique mis en œuvre par l’administration républicaine

L’équipe d’Obama a été associée après son élection au mois de novembre 2008 aux différentes mesures prises pour contenir la crise (plan Paulson).

De ce fait, la politique de Barack Obama se caractérise plus par une amplification que par une rupture par rapport à celle menée par son prédécesseur.

L’année 2009 a été marquée pour les Etats-Unis par la fin de la récession à partir du deuxième trimestre grâce au plan de soutien et à l’assainissement du système financier.

Le plan de soutien a été d’un montant sans précédent sur une courte période : 5,7 % du PIB.

Le secteur de l’automobile et le premier assureur mondial, AIG, ont été de fait nationalisés.

La FED a joué un rôle de grande ampleur : taux d’intérêt réduit au minimum, émission de liquidités, rachats de titres bancaires… La FED a racheté les dettes des deux banques de crédits immobiliers Fanie Mae et Freddie Mac pour 100 milliards de dollars. La Fed a aussi acquis des bons du Trésor pour 300 milliards de dollars.

Le Président a également lancé un plan de soutien à destination des propriétaires les plus modestes ainsi qu’un plan en faveur des infrastructures reposant sur des partenariats public-privé.


3. des résultats en demi-teinte et à confirmer

L’économie américaine est sortie de la récession à partir du second trimestre. Compte tenu des moyens mis en œuvre, un tel résultat n’est pas en soi un évènement ; le contraire l’aurait été.

Sur l’année, le PIB a reculé de 2,5 points soit moins que de nombreux pays de l’OCDE.

Ce résultat a été obtenu au prix d’un déficit budgétaire important : -11 % en 2009 contre -1,2 % en 2007 et -3,1 % en 2008.

En revanche, le taux de chômage est passé de 4,6 à 9,3 % de 2007 à 2009. En 2010, ce taux devrait dépasser les 10 %, du jamais vu depuis les années 80. 4,2 millions d’emplois ont été détruits.

Du fait de la récession, le déficit de la balance des paiements courants a été divisé par deux passant de -5,2 % à 2,3 % du PIB. La modération de la consommation des ménages explique le net ralentissement des importations. Après deux années de recul, la consommation des ménages a progressé de moins de 1 %.

L’économie américaine est confrontée à une rapide désindustrialisation que l’Europe connaît depuis 20 ans.

Le transfert de la production industrielle au profit de la Chine et plus généralement au profit des pays émergents concerne l’automobile mais aussi les secteurs de pointe (ordinateur, composants électroniques…).

Les tentations protectionnistes fréquentes chez les démocrates trouvent comme limite la nécessité de maintenir les liens financiers entre la Chine et les Etats-Unis dont l’interdépendance est devenue flagrante à l’occasion du G 20, la preuve étant que les experts parlent désormais de G2.

La Chine a besoin du marché intérieur américain pour croitre ; les Etats-Unis ont besoin des réserves chinoises pour financer leurs dettes.

Les Etats-Unis sont confrontés à :

• Un important déficit budgétaire mais dont la composante conjoncturelle est élevée (donc plus maîtrisable)
• Un emballement de la dette publique par transfert des dettes privées
• Un déséquilibre persistant de la balance commerciale
• Un taux de chômage en progression

Les Etats-Unis disposent d’atouts importants :

Ils possèdent des marges de manœuvre en matière de prélèvements obligatoires qui n’atteignent que 30 % du PIB quand ils dépassent 40 % en Europe.

Ils restent le premier centre de recherche mondial et de ce fait ils sont des générateurs de gains de productivité et de nouveaux marchés.

Le marché américain reste le premier marché de consommation, le marché de référence.

Le dollar est La monnaie internationale. Les actifs américains sont peut être un peu moins attractifs financièrement mais ils sont sûrs. Nulle autre monnaie ne peut lui contester son rôle à court terme.

Barack Obama sera jugé sur sa capacité à enrayer la montée du chômage. Le redémarrage de l’économie américaine sera lent. Le taux d’épargne des ménages est passé de 0 à 6 points du revenu disponible brut en deux ans ce qui pèse sur la consommation mais permet à terme d’avoir une croissance moins spéculative.

Barack Obama a réussi à adopter la généralisation de la couverture santé, un des engagements majeur de sa campagne, généralisation contestée par une partie des élus et de l’opinion publique du fait de son coût et de son caractère obligatoire.

19

01 2010

Le grand emprunt, beaucoup de bruit pour rien ?

Emprunter pour construire demain n’est en soi pas scandaleux à condition que la rentabilité des investissements soient supérieux au coût de l’emprunt.

Est-ce que l’Etat, les pouvoirs publics, l’administration disposent des moyens pour sérier les bons investissements. Certains accordent à l’Etat et à ses serviteurs quelques hauteurs de vue supérieures à celles des banquiers, des hommes d’affaires…

Au regard de notre passé, le bilan n’est pas aussi évident. Fréquemment, l’avance française en matière de nucléaire est mise en avant tout comme le rôle des Présidents Pompidou et Giscard d’Estaing en la matière. Si le choix politique fut sans nul doute judicieux, le coût réel pour les pouvoirs publics peut être discuté. En effet, EDF a bénéficié d’une rente de situation qu’elle paie aujourd’hui avec un parc de centrales vieillissant. La recherche dans le domaine du nucléaire a pris du retard au risque de se faire dépasser par celle de la Chine.

Autre point fort mis en avant le TGV mais il faut souligner que le coût réel est sous-évalué car le fardeau de la construction a été transféré sur Réseau Ferré de France. Il faut aussi prendre toutes les charges de la SNCF que l’Etat et les collectivités locales prennent à sa charge Par ailleurs, le TGV français s’exporte aux comptes gouttes à la différence de celui de Siemens.

Le Concorde fut un très bel avion d’ingénieur qui ne se vendit jamais et qui eu une fin tragique. Espérons que le Rafale ne suive pas son exemple.

Il y a Airbus fruit d’une collaboration européenne qui fait jeu égal avec Boeing. Il faut noter que le choix d’une société devant chercher des financements publics et privés peut être porteur de succès. Sur ce créneau, il y a également ArianeEspace.

Plus franco-français, il y a France Telecom devenu Orange. Son caractère hybride ne l’a pas empêché de sortir de la route avec un endettement digne d’un Etat lors de la bulle Internet.

Dans la liste des échecs du volontarisme public, il y a eu les plans informatiques qui ont englouti des milliards sans permettre l’émergence d’une entreprise française digne de ce nom.

L’idée d’un grand emprunt décentralisé est archaïque au moment où l’économie est mondialisée et repose sur les réseaux. Il faudrait faciliter les financements publics/privés, ouvrir les centres de recherche français sur l’extérieur, leur faciliter les moyens de trouver des financements si leurs projets sont porteurs.

Il y aujourd’hui un potentiel de croissance sans précédent car jamais la planète n’a été doté d’équipes de chercheurs qui peuvent avoir accès à un grand nombre d’informations.

Il est inutile de construire après le CNRS une deuxième cathédrale de la recherche franco-française.

07

11 2009

Malthus contre Schumpeter, on refait le match ?

Avec les Trente Glorieuses, avec la révolution verte qui a permis dans de nombreux pays en voie de développement de vaincre la famine, avec les nouvelles technologies, Malthus avec sa loi des rendements décroissants, avec sa théorie de la stagnation faisait pale figure face à Schumpeter qui avait placé au cœur de sa théorie la progrès technique.

Daniel Cohen, dans son dernier ouvrage, « la prospérité du vice » nous amène à nous réinterroger sur les réflexions de Malthus. En redécouvrant que le principe de rareté s’applique à tout et à notre environnement, que la prospérité des uns ne fait pas le bonheur des autres, le match semble réouvert entre les deux économistes.

Si le pessimisme est de retour dans le monde économique, cela est en grande partie à cause de la stagnation des gains de productivité en occident. Les pays industrialisés vivent de leur rente de situation et dilapide le trésor accumulé depuis 200 ans.

La chute de l’empire soviétique, ou plutôt son implosion, est d’ordre certes politique mais également et avant tout d’ordre économique. La même histoire peut se répéter…

Les Etats-Unis avaient du milieu des années soixante aux années quatre-vingt enregistré des taux de croissance plus faibles que ceux des pays européens. Certains experts imaginaient même que l’Europe pourrait à l’aube du XXIème siècle surpasser les Etats-Unis. Or, la révolution technologique provoquée par les nouvelles techniques de l’information et de la communication ont permis aux Etats-Unis de distancer l’Europe et le reste du monde, le Japon y compris qui d’est enfoncé dans une stagnation depuis près de 20 ans.

Cette nouvelle révolution technologique a offert aux Etats-Unis le statut d’hyperpuissance, de pays dont la dette publique était faible et le budget excédentaire.

L’éclatement de la bulle Internet, les attentats du 11 septembre 2001, les deux guerres, Afghanistan et Irak, ont eu raison de leur puissance.

Le réveil chinois amorcé dès 1978 par Deng Xiaoping qui a prolongé et amplifié celui des dragons asiatiques a eu pour conséquences des transferts massifs de production au détriment des pays anciennement industrialisés. A la différence des précédentes vagues de transferts, l’Occident n’a pas été capable de hausser son niveau de compétitivité. Les firmes multinationales ont encaissé la rente générée par les gains de coûts issus de la production en Chine mais n’ont pas été à la base d’un choc d’offre. Les innovations financières tout comme la spéculation ont masqué la stagnation, voire l’ont favorisé.

Malthus rode avec la bataille des matières premières qui s’engagent avec la Chine qui avec ses 1,3 milliard d’habitant en aura besoin de toujours plus.

La terre comptera 9 milliards d’habitants d’ici 2050 soit un nombre que jamais Malthus n’aurait pu imaginer. En revanche, il apparaît de plus en plus que sans nouvelle révolution technologique de grande ampleur, le cap soit difficile à franchir.

Les gains issus des nouvelles technologies semblent s’épuiser. Elles ont été utilisées pour tayloriser les services, pour automatiser des taches administratives. Aujourd’hui, un défi s’impose aux pays développés, celui de mieux exploiter les compétences de leurs actifs. Le niveau éducatif s’est élevé fortement depuis 50 ans sans pour autant que le travail se soit enrichi à du concurrence pour une grande majorité de salariés. La déshumanisation du travail en relation avec la destruction des liens sociaux provoque de nombreuses insatisfactions professionnelles accrues par un sentiment dominant d’injustice sociale/

La meilleure utilisation du capital humain est une clef de la sortie de la crise actuelle. Redonner aux salariés l’envi d’enrichir leur travail et leur entreprise est une condition sine qua non pour restaurer une croissance durable.

07

09 2009

l’Islande, de place off shore au 28ème Etat membre de l’Union européenne

L’Islande, ancien eldorado du Nord, menacé de faillite après l’éclatement de la bulle financière en 2008 a après avoir obtenu aide de 10 milliards de dollars du FMI demandé son adhésion à l’Union européenne.

L’Islande en entrant en récession dès le début de 2008 est devenue le pays symbole de la crise. Ce pays est passé du nirvana à l’enfer en quelques mois. L’indépendance qui lui permettait d’être une place tournante pour les hedge funds et les banques est devenue une faiblesse face à la crise qui a balayé le château de carte économique sur lequel reposait sa prospérité.

Ce petit pays de quelques 300 000 habitants et de 3hab/km. C’est le pays avec l’IDH (indicateur de de développement humain) le plus élevé du monde ! Il mérite bien sa place dans ce classement, et aurait pu être classé en bien meilleure position, si seulement il réussissait à faire parler de lui à l’étranger et étendre sa culture au reste du monde. est actuellement le 5éme pays le plus riche du monde après avoir été un pays plutôt modeste.

L’Islande, à la porte de l’Europe, a bénéficié d’une forte croissance durant plusieurs années, croissance qui s’est accompagné de la montée de nombreux déséquilibres.

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, l’économie islandaise enregistrait une croissance deux fois supérieure à celle de l’OCDE. Ce pays se caractérisait par le haut niveau de vie de ses habitants, le cinquième de l’OCDE et le faible taux de chômage.

Néanmoins de nombreux déséquilibres minaient l’Islande depuis des années : faible production intérieure malgré l’arrivée de main d’œuvre étrangère, déséquilibres commerciaux qui contribuaient à la dépréciation de la monnaie locale et favorisaient le développement d’une inflation importée.

L’Islande a été très rapidement touchée par la crise financière internationale du fait que l’activité bancaire est après la pêche est la principale source de richesses.

De plus, la politique du logement a contribué à déséquilibrer l’économie. La concurrence débridée entre le Fonds public pour le financement du logement et les banques privées ont abouti à abaisser les taux des crédits hypothécaires au moment où pour lutter conte l’inflation la Banque centrale tentait de durcir la politique monétaire.

Le FFL bénéficie de la garantie de l’Etat lui permettant d’emprunter à un coût inférieur à celui du privé. Le nouveau gouvernement a décidé de placer le FFL dans le droit commun.

Les tensions monétaires et l’inflation ont ainsi contribué à la dépréciation de la monnaie locale.

Un tiers des dépenses publiques est réalisé par les municipalités qui sont responsables de la moitié des dépenses d’investissement public. Or, la forte croissance des dernières années a permis aux municipalités de lancer d’ambitieux programmes d’investissement qui du fait des goulots d’étranglement au niveau de l’offre génère de l’inflation.

Par ailleurs, les années d’expansion ont contribué au dérapage des dépenses publiques en particulier dans le secteur de la santé ; les dépenses de santé sont de 40 % supérieures à la moyenne de l’OCDE.

Pour 2009, le PIB pourrait reculer de 10 points et le chômage dépasser 10 % de la population active. La rapidité de contagion de la crise a provoqué le changement de majorité et une quasi mise sous tutelle du pays.

20

07 2009

La mémoire courte des producteurs de lait !!!!

La mémoire du laitier est courte

Il y a un an, le baril du pétrole battait tous ses records à plus de 147 dollars. Les prix de toutes les matières premières et des produits agricoles enregistraient des hausses à deux chiffres.

Danone comme les autres fournisseurs de lait et de yaourts augmentaient leurs tarifs sous la huée des associations de consommateurs qui défendaient le panier de la ménagère.

Les organisations agricoles considéraient alors que la politique des quotas les empêchait de tirer tous les profits de la nouvelle donne économique internationale. Le changement des habitudes des consommateurs des pays émergents ouvraient de nouveaux horizons.

Le numéro de mars 2008 de « 60 millions de consommateurs », expliquait ainsi que beurres, yaourts, pâtes, céréales, biscottes, pains de mie, riz mais aussi jambons avaient vu leurs prix s’envoler de 5% à …. 48% entre novembre 2007 et janvier 2008. Sur 1.055 références de produits laitiers et céréaliers comparés, près de la moitié ont augmenté, dont 200 de plus de 10%.

L’ensemble de la filière demandait la dérégulation afin de ne pas être entravé dans leur développement.

Un an plus tard, les prix sont retombés. La récession a eu raison de la spéculation, de la bulle des matières premières.

D’un seul coup, la filière agricole exige le retour du filet de sécurité de la politique agricole commune.

Bien évidemment, nous pourrions nous étonner que plus de 50 ans après sa création, l’Europe soit avant tout une machine à distribuer des subventions agricoles. Année après année, force est de constater que l’Europe consacre plus de la moitié de ses crédits à l’agriculture. Nous aimerions que les mêmes montants soient affectés à la recherche, aux infrastructures, à l’enseignement…

La PAC, par ses barrières tarifaires, pénalise les producteurs agricoles des pays en voie de développement ; ces derniers pour pénétrer notre marché n’ont comme moyens de se spécialiser sur des niches légales ou illégales.

Depuis plus de vingt ans, il est répété qu’il faudrait rééquilibrer les dépenses au sein du budget européen… Nous pouvons toujours espérer que la nouvelle commission qui sera investie au mois de septembre le tente….

14

07 2009

On the edge ou le curriculum des illusions


« ON THE EDGE »
ou
Curriculum des illusions

télécharger en pdf le roman
Propos introductif

Reykjavik, un jour de mars 2004

La bruine ruisselle par petites gouttes sur son visage, des drapeaux perdus en haut des mats longent la route, un silence nauséabond s’étale à l’infini ; il est là, seul, à regarder son désastre.

Il a trente, quarante, cent ou deux cents ans. Sa soif irraisonnée pour toutes les jouissances, pour tous les péchés l’a amené au bord du précipice. Il est comme le condamné à mort qui tente de rechercher le jour de la mauvaise bifurcation, du mauvais choix ; il trouve une, dix, cent dates, une dix, cent, des milliers de routes, de mauvaises routes, de voies sans retour…

Il est seul sur une île, l’Islande ; il ne comprend pas l’islandais, lui qui n’a jamais été doué pour apprentissage des langues étrangères. Comment pourra-t-il, abandonné de tous, s’en sortir ? Il y a bien longtemps que son portable ne sonne plus. Il y a bien longtemps qu’aucune femme ne lui a susurré « je t’aime ». Cruelle sentence pour un homme qui adore les villes, des villes comme Paris, Boston ou Chicago ; cruelle sentence que de déambuler sur une île blanche, une île dont la principale originalité a pour nom « geysers » ; cruelle sentence pour un homme qui a tenté d’échapper à la vie quotidienne.

Vous voudriez savoir comment Patrick Chauvel, le prénom et le nom de notre héros du jour, a été expulsé de France, comme il s’est fourvoyé ; comment malgré des atouts hors du commun, Méphistophélès a gagné la partie ?

Nous allons donc nous intéresser à Patrick, un homme qui a croisé la petite histoire d’une nation, vous savez ce pays qui se décline en exceptions, en particularismes, ce pays qui adore avoir raison contre tout le monde, surtout contre les Etats-Unis.

Nous nous égarons mais ce sera une habitude à accepter faute de quoi vous en serez de votre argent à moins que votre libraire accepte de reprendre ce livre. La vie de Patrick est, de toute façon, un véritable kaléidoscope, une accumulation d’égarements et de moult frustrations sociales et sexuelles….

Sa vie, c’est la politique, pas la grande, pas celle exposée dans le quotidien « Le Monde » ou dans l’hebdomadaire « Paris Match » ; Patrick a été avant tout un professionnel de la politique avec un petit « p ». Il a connu tous les méandres du milieu, son côté obscur, ses porte-flingues, ses médiocres, ses arapèdes …

Avant de commencer, un peu d’histoire n’est pas inutile. Il faut vous mettre dans l’ambiance de notre héros.

Le monde de Patrick, c’est celui que Nicolas Baverez appelle « les Trente Piteuses », les années qui suivent les années d’or que sont « les Trente Glorieuses », les années de l’après choc pétrolier de 1973 ; trente ans de crise économique, de chômage de masse, de déficits, de banlieues à problème, de violence ; trente ans, c’est plus qu’une génération. Une peste moderne s’est abattue sur un pays et sur Patrick.

Que faire quand on a vingt ans ? La révolution est une vieille idée qui ne faire rêver que de vieux barbus. La banlieue n’est rouge que du feu de la violence qui y règne. D’un côté, les blancs aisés vivent dans des réserves d’indiens ceinturés de cités sans âme en proie à toutes les errances Jouer à Robinson Crusoé sur le plateau du Larzac ? Déjà fait ! S’enrichir ? Pour cela il faut des relations !

Malgré son mal-être général, la France s’ennuie ; la révolution est cathodique ; la téléréalité en est son symbole. A quoi rêvent nos enfants ? Devenir une star ou l’illusion d’une star… Nos chers enfants brûlent les voitures de leurs voisins tout en rêvant à la « Star Ac » tout en s’accoutrant de fringues de marques « tombées du camion ». La contestation se réduit donc à un pseudo-paysan défendant la bonne bouffe française mise à mal par le grand capital anglo-saxon. De l’autre, un papy d’extrême droite prospère sur les incohérences des femmes et des hommes au pouvoir.

Plus d’Action Directe, plus de Mesrine, juste quelques Corses jouant de la dynamite et du plastique, juste José Bové qui détruit des plants transgéniques afin de défendre l’agriculture française dont le caractère alter-mondialiste n’est qu’une posture.

Patrick est convaincu qu’une voix l’a attiré dans le guêpier de la politique. A-t-il cru avoir un destin ? Peut-être ! Aujourd’hui, sans nul doute, il regrette bien que le virus de la politique ne s’éteigne jamais.

C’est à Reykjavik qu’il nous a autorisés à publier cet ouvrage. Il a donné carte blanche à son avocat pour étudier ce livre dont le cœur est constitué par l’autobiographie de Patrick. Par pudeur, l’avocat nous a enjoint de retirer quelques scènes pornographiques pour éviter des procès en cascade mais rassurez-vous, il en a laissé quelques unes ; il a également supprimé quelques noms de personnalités. Il le fallait bien, Patrick n’a pas les moyens de payer les procès en diffamation que ses propos pourraient générer. Nous espérons néanmoins que cette légère censure ne gênera pas la compréhension de l’ensemble du texte.

De toute façon, toute ressemblance avec des faits ou des situations ayant existé ou qui pourraient avoir existé est purement fortuite et indépendante de la volonté des auteurs, de Patrick, de l’éditeur et de qui vous voulez. Surtout n’oublions pas de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ».

LE JOURNAL DE PATRICK

Document écrit par Patrick et remis par l’avocat à l’éditeur.

Un autre monde

Un jour de janvier 2004

Ces quinze dernières années, j’ai cohabité avec un nombre incroyable d’ordinateurs. Je n’ai pourtant jamais réussi à utiliser convenablement leur clavier ; je suis du genre manchot, je tape avec trois doigts et encore les bons jours. Pourtant, malgré ce handicap, j’ai réussi à écrire des milliers et des milliers de pages. Sans le savoir, certains d’entre vous les ont déjà entendues ou lues… Encore que, qui écoute ; qui lit les propos des hommes politiques ; qui parcourt le Journal Officiel ? Drogué à la politique, j’en ai oublié que le commun des mortels n’avait pas les yeux rivés sur un télescripteur ou sur les sites Internet consacrés à l’information, à l’actualité du Parlement ou du Gouvernement. J’ai toujours été surpris que mes rares connaissances évoluant en dehors du milieu puissent ne pas savoir le nom du Ministre de l’Economie ou celui du Ministre de la Justice, qu’ils ne soient pas au courant de la dernière altercation entre deux députés dans un couloir obscur de l’Assemblée nationale. Je ne comprenais pas que le Français ne prenne pas son petit déjeuner en jonglant d’Europe 1 à RTL en passant par France Inter tout en zappant de LCI à France 2 afin de ne manquer aucune des interviews des femmes et des hommes politiques. De même, je ne pouvais pas imaginer que le dimanche soir ne soit pas consacré à l’écoute du Grand Jury RTL et du Club de la Presse d’Europe 1.

Une oreille scotchée à la radio et un œil sur un écran télé, j’ai passé de longues heures à écrire. Au début de ma carrière, il y avait encore du papier, des stylos et des secrétaires. J’admirais ces jeunes femmes chargées de décrypter mon écriture de dingue, illisible, torturée à l’infini. L’ordinateur a changé le métier du nègre ou, pour être politiquement correct, du collaborateur, du pisse-copies ou de l’écrivain public. Nous avons progressivement perdu les secrétaires et les pauses café nous permettant de les draguer. Le travail est devenu plus solitaire. Désormais, les discours des hommes politiques comme certains livres, je ne dirai pas lesquelles, c’est déontologique, doivent plus au copier/coller de « Word » qu’au talent de leur auteur. Je me rappelle d’un collaborateur d’un ministre qui a réussi, pendant de très nombreuses années, à ne pas écrire une seule ligne tout en livrant à son patron une dizaine de discours par semaine. C’était le champion, hors catégorie, de l’assemblage de textes. Son ministre et la presse ne se sont jamais aperçus des plagiats.

Face à l’ordinateur, le plus difficile, pour ma pensée, fut d’oublier le glissement du Bic sur la feuille blanche au profit d’une vénérable coopération avec Monsieur Microsoft.

En ce début du mois de janvier, je dispose d’un cahier et de quelques stylos. Ils sont devant moi sur une petite table de bois, sans tiroir, une table d’écoliers des années soixante. Quand j’ai vu le trou de l’encrier, j’ai eu un sourire, le sourire de l’ironie, le sourire de la Madeleine de Proust. Je me suis souvenu des tables de l’école primaire de la rue d’Alger à Saint Germain en Laye. Je me suis aussi souvenu des coups de règles du maître…

Le gardien m’a donné le papier et les stylos après négociation et après versement d’un petit avantage. Tout s’achète en prison même les stylos. Oui, vous avez bien lu, je dors en prison, pour la première fois de ma vie.

J’ai toujours pensé que je n’y échapperais pas. Ce pressentiment s’est réalisé. Nous tentons toujours de nous préparer au pire ; mais, dans les faits, cet exercice intellectuel est vain.

J’ai sous-estimé la violence morale et physique de l’enfermement. Jusqu’à ce jour, je n’avais supporté qu’une seule contrainte, le service militaire, un jeu d’enfant, en comparaison d’autant plus que j’avais été pistonné. J’avais, certes, supporté d’autres douleurs morales comme la perte d’êtres chers ; mais rien de comparable à ce que je vis à l’intérieur de ces murs sombres.

Dans cette prison de la Santé, je suis dans le quartier des personnalités. J’en suis heureux car je n’avais pas envie de terminer dans une pièce de quelques mètres carrés avec des collègues d’infortune qui auraient aimé me visiter d’un peu trop près.

Cette vision m’horrifiait. Je ne voulais surtout pas donner raison à une rumeur tenace comme quoi j’étais homosexuel. Je suis assez susceptible sur le sujet car il y a quelques années, avant que ma vie ne bascule, un député avait osé pour me voler, à l’arraché, ma compagne, affirmer m’avoir surpris avec un homme dans un bureau de l’Assemblée nationale. En colportant cette rumeur de basse-cour, il avait eu raison de la fidélité de mon amie, mais justice fut rendue car elle lui faussa compagnie trois jours plus tard pour une équipée plus flatteuse avec un Ministre de la République. Cette mésaventure m’a valu le soutien de la communauté homosexuelle ; elle considérait qu’elle avait été salie par ce député réputé, par ailleurs, homophobe.

Ah ! Le milieu politique, avant de le détester, je l’ai adoré…

Mes gardiens ont lu la presse ; ils connaissent mon parcours. Ils auraient préféré que je sois ailleurs, ou, mieux encore, mort. Ils me jugent indigne du quartier VIP. Mes turpitudes étaient à leurs yeux bien trop faibles au regard de celles commises par les autres locataires. En outre, ma notoriété était nulle car je ne suis qu’un porte-coton or, aujourd’hui, c’est la notoriété qui fait l’homme et non ses actes.

Ce qui me manque le plus, ce sont mes albums des Rolling Stones, d’AC/DC, de Led Zep ou de Trust. Ils sont ma famille, la bande son de mon existence.

Incapable de demeurer inactif plus d’un quart de dixième de seconde, je me suis fixé un objectif : écrire mes mémoires.

Je suis un symbole, une icône de la révolte…. Je ne suis pas dupe que tout est marchand même les écrits d’un taulard. Aujourd’hui, si vous les lisez, c’est certainement que mon avocat avait une envie pressante d’agrandir sa demeure en Touraine, demeure fort sympathique qui jouxte celle de Sir Mick Jagger, le fameux « Château de la Fourchette », nom fabuleux pour un Anglais qui adore la France.

Certes, ce désir d’écrire n’est pas nouveau. Depuis de nombreuses années, je pensais rédiger mon autobiographie, tout à la fois pour donner un corps à mon errance, pour donner un coup de pied à cette société que j’ai combattue. Etre rebelle commence par les lettres, surtout dans un pays endormi en proie à la commémoration permanente d’un passé en coma dépassé. Pascal Bruckner a beau crié d’ouvrage en ouvrage, qu’il faut mettre un terme à la masturbation de la repentance, elle touche un nombre croissant de Français. Les psychanalystes ne font-ils pas fortune tout comme les laboratoires qui vendent des antidépresseurs.

Il y a quelques jours, quand la porte de la cellule s’est refermée, pour lutter contre l’angoisse du vide, de la fin anticipée d’une vie, je me suis répété que je pouvais enfin satisfaire ma soif d’écriture. Mais, trois à quatre minutes après, j’ai compris que la prison n’était pas le monde du silence que j’espérais. Les cris des prisonniers, le tintement des barreaux, celui occasionné par les cuillères, transformées en instruments de morse, les pas des gardiens, tout cela constitue un ronflement permanent qui vous enivre, qui vous obsède, qui vous paralyse de terreur. L’Exomile, le Prozac sont de meilleurs compagnons que le stylo. Face à moi-même, dans une pièce sans possibilité d’en sortir, ma préoccupation était de lutter contre la folie. Je comprends désormais la souffrance morale des membres d’Action Directe, emprisonnée depuis des années, victimes d’un harcèlement permanent de la part des autorités.

La vie carcérale est une dictature du temps ou plutôt une décadence du temps. Le défilement des secondes et des minutes n’a guère de signification sauf celle de vous rapprocher de votre libération et de votre mort. C’est une véritable destruction créatrice. C’est avant tout un gaspillage de la matière la plus chère au monde, l’Homme. Dictature du temps car toute la vie en prison s’effectue en vertu d’un horaire fixe et répétitif, un horaire sans valeur car tout vous échappe. Vous n’en êtes plus maître. Il ne vous appartient plus. Il est entre des mains ennemies. Cette destruction, cette consommation inutile du temps ressemble néanmoins à un fil d’espoir car son écoulement constitue un progrès vers la liberté, Pour coller à la vie, pour ne pas tomber dans une dépression, j’ai utilisé les plages de liberté intérieure pour décrire ma vie ou plutôt mes vies.

Drôle de vie, sans ligne si ce n’est que celle de servir des hommes politiques. J’ai toujours vécu « on the edge », toujours entre deux eaux ; entre celle des classes dirigeantes et celle des classes laborieuses. Depuis ma naissance, je passe des palaces les plus huppés aux chambres de bonnes les plus sordides, des hôtels particuliers aux maisonnettes de banlieues ou de province profonde. J’ai sali les tapis de l’Elysée, de Matignon, des hôtels particuliers tout en fréquentant des bars minables et des chambres de passe. J’ai embrassé, et souvent bien plus, des femmes dont le patrimoine dépassait plusieurs centaines de millions d’euros. J’ai connu de riches héritières, des descendantes d’illustres personnalités, des femmes de ministres abandonnées. J’ai dépensé des milliers d’euros pour découvrir le corps de superbes escort-girl mais aussi couché avec des putes pour moins de 30 euros.

C’est une question de destin, de fatalité. C’est au nom de ces deux compagnons de route que ma vie se déroule toujours à la limite ou plutôt toujours un pied ou deux, au gré des circonstances, du bon ou du mauvais côté.

Ce goût pour le monde interlope, je l’ai ressenti dès les premières affres de l’adolescence. Je pense que je l’ai toujours eu ; il est inscrit dans mes gènes. En recherchant le parcours professionnel de mes aïeux, j’ai trouvé un fil rouge, celui de la folie, de l’illusion, de la déraison. Alcooliques, suicidés, déviants sexuels, ma famille, c’est la galerie des horreurs ou des anormaux. Je pourrais égrener longtemps les membres de ma famille tentant de colmater leurs failles ; ils composent une sorte de grotte d’Ali Baba d’un genre particulier. Les fous, les voyous, les mythomanes, les nymphomanes peuplent à l’infini mon arbre généalogique. Au fil des pages, vous en découvrirez certains. Qui sait, un jour si j’ai le temps, je leur consacrerai un livre.

L’étrangeté cohabite avec la recherche de la destinée. Une des mes deux grand-mères a ainsi passé son temps à changer de religion. Elle a été juive, protestante, catholique puis témoin de Jéhovah. Elle a respecté à la lettre tous les rites religieux, tous les interdits, tous les rites. Quand je lui rendais visite, je ne savais plus quoi lui offrir… J’ai eu un grand oncle qui a fait fortune dans le pain industriel avant de terminer sous un pont. Chez nous, la caractéristique première est le goût pour l’extrême, pour les parcours jalonnés d’échecs et de victoires, de sombres coursives et de grandes allées…

Venins mineurs

Avant de vous expliquer comment j’en suis arrivé à être derrière ces putains de barreaux, il faut bien que je vous parle de ma jeunesse sinon, je le sais, avec certitude, que vous ressentiriez un manque.

Rien d’original, je suis un enfant de la classe moyenne, de cette classe qui s’est construite avec les Trente glorieuses, par et avec les baby-boomers dont les rêves révolutionnaires périssent, aujourd’hui, dans le poujadisme ou dans le « boboïsme ». Avec la croissance dont nous avons aujourd’hui oublié la recette, des millions de Français dont les aïeux étaient de pauvres et braves paysans ou de petits employés ont été propulsés dans les délices de la société de consommation.

Si mes grands-parents maternels vivaient dans une petite ferme de Normandie au confort rlimité, mes parents habitaient dans un bel appartement bourgeois à Saint Germain en Laye.

Ca vous fait rêver. Et oui, elle semble loin cette époque ; les enfants d’après 1968 se battent, non pas pour dépasser matériellement leurs parents, mais pour maintenir leur niveau de vie. C’est à ce signe que le déclin d’un pays se mesure. L’espoir a disparu, le progrès est devenu un concept plus qu’une réalité.

Revenons à ma famille ; je vous passe les six premières années de mon existence… Oh ! Elles sont, sans nul doute, riches d’enseignements mais personne ne me les a racontées ; alors à vous de les imaginer, à vous de tracer les grandes lignes de ma petite enfance. Votre statut de lecteur ne vous donne pas le droit d’être passif ; en vous mêlant de mon histoire, vous en devenez acteur. Et puis, je vous l’avoue, je hais les psychanalystes (sauf le mien) qui expliquent toute votre vie à partir des actes de votre petite enfance.

A six ans, j’habitais donc à Saint Germain en Laye, sous-préfecture des Yvelines, la ville bobo avant l’heure avec son château, sa terrasse, sa forêt, son maire, à l’époque, Michel Péricard, l’inventeur de l’écologie télévisuelle avec son émission « La France défigurée ». Tout y est propre, les pauvres ont été cantonnés dans une ZUP en contrebas de la vieille ville de telle façon qu’ils ne viennent pas gâcher le petit paradis à bourgeois.

Ma Famille, un frère, une sœur, un père, un cadre travaillant dans le secteur du bâtiment ; il passait son temps à corrompre, les hommes politiques, les roitelets en tout genre, les Africains, les Asiatiques…. Pour lui, un homme politique est une proie ouverte à toutes les tentations. J’ai eu, ainsi, dès mon plus jeune âge, une vision assez crue de ce bas monde. A la maison, l’argent liquide, les livres pornographiques et les call-girls cohabitaient ou plutôt circulaient assez librement…

Pour mes trente ans, mon père me révéla le nom des politiciens qu’il avait corrompus ; tout le gotha y était passé. Surtout, il me répéta que nous appartenions à la même caste. Lui était un porte-coton du grand capital, moi une pute au service des élus. Il n’a jamais su que l’élève avait très certainement dépassé le maître dans l’art d’être un pourri et que le mot « pute » était plus que parfait.

De son côté, ma mère était une amatrice de tableaux contemporains ; elle organisait des expositions dans des galeries à proximité du château de Saint Germain. Passionnée de Nicolas de Staël, de Dubuffet ou de Matisse ; elle parcourait l’Europe pour ne manquer aucune des grandes expositions. Elle était ailleurs ; elle s’était bâtie un univers loin de mon père et même de ses enfants. Elle préférait ses huiles, ses croquis au monde humain. Jolie, de grands yeux verts ouverts sur un monde dont elle ne partageait aucune valeur, elle était une étoile filante. Je ne l’ai pas revu depuis des années ; elle n’avait pas admis mon goût immodéré pour la politique ; elle me rêvait en artiste et non en valet de chambre de la classe politique. Un soir, elle est partie, en silence, du domicile conjugal pour l’Argentine. J’ai appris, par hasard, qu’elle vivait avec un sculpteur dénommé « Ferrari », un beau destin pour une femme souhaitant échapper à la banalité de la vie…

Au vu de ces quelques éléments, vous seriez enclin à penser que je suis un petit con de bourgeois. Certes, j’en ai quelques-unes des caractéristiques mais cela ne masque qu’à peine mes origines. Ma grand-mère paternelle était une enfant de l’assistance publique ; ma mère était issue d’une famille ruinée par la seconde guerre mondiale. Je n’ai jamais compris de quel côté ses parents se trouvaient durant le conflit. Je crois qu’à défaut d’avoir choisi, ils ont été punis de ne pas avoir pu masquer leur hésitation. A moitié juifs, à moitié riches, non natifs de Normandie où ils résidaient depuis la première guerre mondiale, ils avaient tout pour être de parfaits coupables.

Je me souviens de ma grand-mère maternelle me racontant comment les collabos dans le département de l’Eure, avant tout des voyous, se sont transformés en résistants en juin 1944 ou pire qu’ils étaient, en fonction de l’heure ou du jour, résistants ou collabos. Elle me fit rire en soulignant que ces petites frappes, lors de l’arrivée de l’armée américaine avaient le plus grand mal à anticiper les mouvements de troupes ; ils sortaient à contretemps, au risque d’y laisser leur peau, la bannière étoilée ou le funeste drapeau à la croix gammée. A ses yeux, ce fut la seule fois où ils prirent des risques.

La culture profonde de ma famille paternelle et maternelle était paysanne et ouvrière. Plusieurs membres de ma famille appartenaient au Parti communiste. Le dimanche, la lecture de l’Humanité faisait office de messe. Moscou, c’était leur Rome, leur Mecque. Quand ils s’y rendaient, il y avait des festins sans fin pour raconter le paradis des travailleurs. Même ma grand-mère paternelle, officiellement de droite, y est allée. Le Parti offrait des voyages aux ouvriers ainsi qu’aux retraités méritants. Pour expliquer ce voyage, elle m’avoua qu’un cadeau même donné par le PC ne se refuse pas.

Mon père, au sein de cette famille, était un marginal. Sa réussite sociale, ses goûts pour les voitures et les femmes de luxe l’ont isolé. Dès ma prime jeunesse, mes liens avec mes oncles et tantes se sont limités, de ce fait, à un ou deux déjeuners par an. Je n’étais pas des leurs. Ils me regardaient comme une bête étrange. De leur visage sortaient des rictus de haine. J’en avais peur ; dans mon univers d’enfant, ils étaient l’avant-garde soviétique ; ils représentaient, à mes yeux, les méchants au couteau entre les dents.
Child of the moon

Je n’étais pas mal élevé ; je n’étais pas élevé du tout. Pas un enfant sauvage, mais un enfant connaissant mieux ses voisins et ses baby-sitters que ses parents. Très rapidement, j’ai pris conscience que mon salut ne reposerait que sur mes épaules. J’ai surtout compris que la trahison et la solitude me hanteraient toute ma vie.

Bizarrement, mon frère et ma sœur se sont entraidés pour palier à l’absence d’éducation. Il n’est donc pas étonnant qu’au fil des années, je les ai perdus de vue. Je n’ai jamais appartenu à leur clan ; je n’ai jamais participé à leurs jeux ; j’ai toujours privilégié les relations extérieures. Ils étaient des enfants sages sans problème. Le démon a passé son chemin le jour de leur naissance considérant qu’il avait déjà été suffisamment sévère vis-à-vis de notre famille en pariant sur moi.

Durant mon enfance, j’ai eu deux surnoms contradictoires mais résumant, à merveille, toute ma vie. J’étais dénommé « regard de cocker » ou « petit Lucifer ». Mes yeux, la seule lueur d’enfant qui attirait la sympathie des vieilles dames, des mères de famille. C’est ainsi qu’un dimanche midi qu’une vieille Anglaise, quai Solferino, juste à côté du Musée d’Orsay, m’arrêta durant mon footing pour me dire qu’elle n’avait jamais vu un tel regard, je devais avoir une trentaine d’années, elle m’invita dans sa chambre au Lutetia pour l’analyser de plus près. Il faut bien que le diable ait quelques armes pour pervertir.

Quel a été mon quotidien avant d’entrer dans l’adolescence ? Nous vivions au rythme des réceptions mondaines de mes parents durant lesquelles se côtoyaient politiques, hommes d’affaires et artistes. La volonté de mes parents de monter leur réussite, de montrer qu’ils approchaient de la haute société les hantait. Les jours de réception, c’était le cirque à la maison. En rentrant de l’école, vers cinq heures, le personnel des traiteurs prenait possession de la maison. La cuisine était transformée en chantier tout comme le couloir. J’étais alors relégué dans ma chambre ou chez des voisins. C’était fête ; j’échappais aux contraintes familiales tout en sachant que le lendemain je pourrais voler les restes. Mon régime alimentaire était surveillé de très près, mon père m’ayant programmé pour être un champion de sport. Il n’a pas été déçu des résultats sauf à considérer la politique comme un sport. Dès que j’en avais l’occasion je tentais de mettre de côté des substances interdites comme le chocolat ou les gâteaux, transformant ainsi le dessous de mon lit en un imposant garde-manger.

En dehors des réceptions, ma vie était rythmée par les activités sportives, le mercredi et le week-end, nous avions nos habitudes au club house du golf de Saint Germain ainsi qu’à celui du tennis. J’aurais aimé passer mon temps à lire or j’étais condamné au sport de compétition. S’entraîner, combattre, éliminer l’adversaire, cette éducation me fatiguait ; je me rêvais en écrivain, en musicien… pas encore en rock star bien que ma rencontre sonore avec Mick Jagger intervint dès 1973 avec l’écoute du morceau, « dancing with mister D ».

Régulièrement, nous passions les fins de semaine à Deauville ; nous allions d’un palace à un autre, « Le Royal » ou « Le Normandy ». J’ai toujours eu une petite préférence pour « Le Normandy » avec ses poutres, son style anglo-normand, sa piscine intérieure et son bar dans lequel se prélassait régulièrement Serge Gainsbourg. Lors de ces week-ends normands, hormis le shopping dans des boutiques qui ressemblaient à celles de Paris nous nous rendions chez des connaissances, les mêmes que ceux nous voyions défiler à Saint Germain en Laye. Nous participions ainsi à la transhumance de fin de semaine des parisiens ; le troupeau se regroupant le dimanche à partir de 19 heures en file indienne pour rejoindre la capitale. Trente ans après, la transhumance perdure même si elle est un peu moins chic, les classes supérieures préférant désormais les chasses de Sologne voire des virées au quatre coin du monde.

Autre image qui me parvient de cet âge bien lointain, celle d’une enfance à deux têtes. J’évoluais entre deux vies. Quand mes parents étaient présents ou quand ils avaient décidé de s’occuper de leurs enfants, j’étais soumis à un régime dictatorial. Chaque jour, le week-end compris, le réveil était fixé à 6 heures trente, 7 heures pour les deux cadets ; j’avais comme mission de préparer, pour l’ensemble de la famille, le petit déjeuner, de ranger la chambre et de relire mes devoirs. Les taches ménagères m’apparaissaient d’autant plus absurdes que nous avions une étudiante, américaine, à demeure chargée de nous apprendre l’anglais, de nettoyer l’appartement et de distraire mon père. Ces horaires spartiates étaient des réminiscences de la culture populaire de mon père ; le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt…

Cet enfer avait comme qualité de ne jamais durer très longtemps.

Notre seconde vie était tout autre. Notre père avait, en effet, toujours l’excellente idée de se trouver quelques déplacements rendus nécessaires par ses multiples activités professionnelles et sentimentales ; sexuelles pour être plus honnête ; ce qui incitait notre mère à se confectionner, en parallèle et en réponse, de nombreux voyages de même nature. Nous nous retrouvions, ainsi, seuls avec notre étudiante américaine. Ce n’était pas toujours la même, le turn over étant assez élevé mais les critères physiques avaient été définis une fois pour toute, brune, grande, un mètre soixante quinze minimum, et mince.

Durant toute mon enfance, j’ai constaté que les baby-sitters, dès que l’autorité parentale et donc hiérarchique disparaissait, avaient tendance à prendre possession des lieux. En moins de quelques heures, leurs amis débarquaient, fumaient, se vautraient sur les fauteuils et dans les lits, faisaient l’amour sans porter la moindre attention aux enfants à qui ils étaient censés montrer l’exemple. Dès l’âge de six ans, j’ai ainsi eu le double privilège de voir de jeunes corps s’entrelacés et de sentir l’odeur du shit ; j’ai toujours adoré cette odeur défendue, cette odeur suave, immédiatement reconnaissable.

Parmi les symboles extérieurs de richesse de ma famille figurait, en bonne place, bien évidemment la voiture de sport, de marque étrangère, voiture de couleur métallisée, sièges en cuir. A bord, mon plaisir consistait à fixer l’aiguille du compteur de vitesse surtout lorsqu’elle atteignait le chiffre « 200 ». Ce plaisir fut décuplé après l’adoption des limitations de vitesse. Ce goût de la vitesse, cette recherche de puissance a servi de guide à mon existence ; une puissance intériorisée, mal contrôlée. En revenant en voiture d’un examen à Arcueil, je devais avoir 18 ou 19 ans, à la Porte d’Orléans, en regardant les trottoirs noirs d’une foule de gens sans visage, aux amis qui m’accompagnaient, j’ai lancé d’un ton neutre que j’aimerais envoyer une rafale de mitraillette afin de massacrer tous ces cons. Je les ai choqués ; je ne les ai jamais revus. L’acte gratuit à la Gide, le terrorisme, façon bande à Bader ou Action Directe, m’ont toujours intrigué et attiré. La violence est une forme de vitesse. Souvent, cette volonté de nettoyer, de recourir aux armes me hante. La guerre, le meurtre sont tapis au fond de nous. Côtoyant dès le plus jeune âge les milieux interlopes, je me suis rêvé bandit, terroriste et les bons jours espion. Passé inaperçu, joué double jeu, triché avec soi comme avec les autres, ce sont mes fantasmes.

Comme tous les enfants, j’ai aimé briser les interdits. A la différence de beaucoup de mes camarades, je n’ai jamais su m’arrêter tant dans le temps qu’en intensité. Même aujourd’hui, j’ai du mal à réfréner mes pulsions. Si je passe devant une prostituée, même moche, même âgée, par jeu je claquerai quelques billets pour passer dix minutes avec elle. Je ne cherche ni la possession de l’autre, ni la jouissance ; je n’assouvis pas un désir particulier, j’aime le geste pour le geste. Je réalise un pari intérieur, ma capacité à monter dans sa chambre sordide, à casser les interdits moraux. Je me souviens d’une passe avec une femme de plus de soixante ans, décharnée, sans sein, certainement atteinte du Sida. Côtoyer la mort, jouer à la roulette russe, être amoral pour cracher mon dégoût de cette société et pour récuser la vie, ma vie. Je ne jouis pas de l’acte mais de la situation, je ne jouis pas physiquement mais intellectuellement. C’est l’avilissement qui m’excite plus que l’étreinte des corps. C’est le pouvoir plus que son exercice qui m’excite. Sur ce sujet, un soir, au sixième étage d’un Ministère, une collaboratrice d’un Ministre devant tous les membres du cabinet hurla que le pouvoir la faisait jouir. Sa phrase pétrifia l’assemblée car elle était sortie de sa bouche comme un cri, un râle d’orgasme. Elle ne comprit pas l’étonnement d’un grand nombre de présents. D’un regard, je lui fis comprendre que ses propos étaient inhabituels dans le monde des cabinets. En étant franche, cette collaboratrice démontrait à tous qu’une femme pouvait avoir les mêmes pulsions qu’un homme face au pouvoir.

Flipper : « tu as trois balles, la première tu es un môme »
(Téléphone-Jean Louis Aubert-Bertignac)

J’ai révélé mon talent de briseur de règles dès le début des années soixante-dix. Ces années étaient celles du bonheur immédiat, de l’insouciance, du laisser-aller. Les contraintes, les normes sautaient les unes après les autres. C’est bien le problème de ma génération. Il n’y avait pas de liberté à conquérir ; elles venaient à nous d’un pas alerte. Ils suffisaient de cueillir celles qui tombaient des paniers tenus par nos parents. Elles étaient encore assez neuves pour être désirables ; leur banalisation n’allait pas tarder ; aujourd’hui comme tout est possible, tout a été fait ou presque, l’absence de normes cohabite même avec l’idée d’un retour à un pseudo ordre moral décharné, de façade. Il y a quelques années, un jeune de vingt cinq ans me demanda durant plus de deux heures de lui raconter les années soixante-dix, années qui pour lui signifiaient la liberté, la légèreté… Je n’avais pourtant pas à l’époque l’impression de vivre un conte de fées.

Revenons donc aux années d’avant la crise de 1973, d’avant les limitations de vitesse. Elles n’étaient pas si belles ; des bidonvilles enserraient Paris, les radios comme les rares chaînes de télévision étaient sous contrôle, la peine de mort raccourcissait pour l’exemple des condamnés à la culpabilité variable… Mais la légende veut que la France était heureuse.

A sept ans, l’âge dit de raison, j’ai organisé, avec méthode, mon premier trafic, un trafic de livres érotiques et pornographiques. J’ai commencé par emprunter les livres de mes parents cachés sous leur lit, à les montrer à mes copains. Devant leur empressement à me les prendre j’ai décidé de leur louer, « business is business ». Le stock parental, important mais pas inépuisable ne me permettait pas d’irriguer le marché, il a fallu, de ce fait, trouver de nouvelles sources d’approvisionnement et procéder à des échanges. Pour cela, je me suis associé avec un de mes camarades, Alain H, qui habitait au rez-de-chaussée dans le même immeuble que moi. Ces parents étaient également des adeptes de livres pornographiques ; ils avaient une collection impressionnante de plusieurs centaines de livres en provenance de tous les continents. Je sus, des années plus tard, que les partouzes chez les H figuraient parmi les plus réputées de la bonne bourgeoisie saint-germanoise. En alimentant nos petits camarades, nous améliorions notre argent de poche. Ce trafic dura trois mois. Un soir, mon père me convoqua pour me demander comment il avait hérité de livres qu’il n’avait pas achetés et pourquoi son stock avait diminué. Je devins rouge vif et ne pus donner aucune explication. Mon père ne me gronda pas ; il changea simplement les livres de place ; il en fut de même chez les parents d’Alain. Je fus surpris par cette absence de sanction. Même si je ne comprenais pas complètement toute la portée de ses corps dénudés, de ses positions lascives, je savais que les livres pornographiques étaient interdits aux enfants. J’en déduis que la violation de l’interdit n’entraîne pas obligatoirement une punition. Elle peut même être une source d’hilarité. En effet, quelques jours plus tard, en écoutant discrètement mes parents raconter à plusieurs de leurs amis mes vols d’ouvrages licencieux, je les ai surpris en train de rire à gorge déployée. J’ai interprété cette attitude comme un encouragement à la perversité. De cette petite expérience, j’ai tiré de nombreuses leçons. Premièrement, il est indispensable de préparer avec minutie ses plans d’action ; deuxièmement, il faut toujours prendre la posture de l’innocent au regard de cocker. Aujourd’hui, j’essaierai de ressembler à un labrador… Troisièmement, compter sur la naïveté des vieux et sur leur tolérance vis-à-vis des mineurs. Interdire d’interdire…

Après cette petite expérience, j’ai recherché de nouveaux terrains d’exaltation. Elève brillant, j’étais méprisé par un grand nombre d’élèves. Refusant le statut ennuyeux de premier de la classe, j’ai rapidement constitué une bande, une bande composée de tous les exclus, les gros, les petits, les mauvais en sport, les pauvres, les demeurés de l’école. En leur donnant un rôle, j’en faisais des fidèles, des dévoués. En les sortant de leur néant, je les contraignais à m’aimer et à me vouer un culte. En contrepartie, il bénéficiait de mon assistance technique pour leurs devoirs. Cette bande de bric et de broc me permettait d’affronter les durs sans redouter les mauvais coups dans le dos. Embobiner, regrouper les faibles pour mieux résister aux forts, c’est déjà un beau programme politique. Et c’est certainement, au nom de mes convictions politiques naissantes que ma bande a commis son premier fait d’armes. Dans la cour de récréation lorsqu’un un élève osa crier « vive Mitterrand », à cinq, nous lui avons réglé son compte en le piétinant tout en criant « Giscard au pouvoir ».

Après tout est allé vite du moins telle est la vision que j’en ai trente ou quarante ans plus tard. J’ai, en écrivant ces mots dans ma petite cellule, la sensation que ma vie a basculé en quelques minutes, que tous les évènements se sont enchaînés voire superposés comme dans un film policier mais l’eau de la vie coule parfois plus lentement que celle de ses souvenirs.

Dans l’établissement scolaire dans lequel j’étais, il n’y avait pas de séparation entre le collège et le lycée. Sur un même lieu cohabitaient plus de 3000 élèves. Des milliers d’élèves sur quelques hectares, des dizaines de bâtiments construits rapidement dans les années cinquante et soixante, une cité dans la ville avec ses règles ou plutôt l’absence de règle, tel est l’univers dans lequel je me suis façonné.

Ma descente aux enfers est le fruit d’un hasard ; une simple histoire de goûters offerts par un élève un peu seul.

Dans toute classe, il y a, en effet, un mal-aimé ; chez nous, il s’appelait Fabien D. Mou, lent, pas sportif et surtout influençable, il était raillé en permanence par l’ensemble des élèves. Pour sortir de son isolement, il convia toute la classe à un goûter chez lui un mercredi après-midi. Face à notre refus, nous n’avions pas l’intention de perdre un mercredi pour « un cave », il nous offrit, au lycée, un goûter le vendredi après-midi durant une heure de permanence. Il apporta, dans la cour, toute sorte de victuailles, des gâteaux, du chocolat, des bonbons, des boissons. Nous trouvâmes l’idée excellente ; nous lui enjoignîmes de recommencer tous les vendredis. Au bout du deuxième, n’en pouvant plus de porter les sacs de nourriture et de boisson, il nous donna directement l’argent afin que nous puissions acheter nous-mêmes la pitance. A chaque opération, nous conservions une partie de l’argent que nous nous partagions.

Nous bénéficions ainsi d’un super goûter et d’argent de poche. En quelques semaines, notre trésor de guerre s’élevait à plusieurs centaines de francs.

Après trois mois de goûters gratuits, un lundi matin, nous fûmes tous surpris de ne pas voir notre ami Fabien ; puis dans la matinée, nous fûmes convoqués par le directeur en charge du collège. Il nous annonça que Fabien ne reviendrait plus car il avait été placé par ses parents dans un internat après avoir découvert qu’il avait volé pour plusieurs milliers de francs d’argent liquide. Le directeur nous demanda si nous avions eu connaissance de ces détournements d’argent et si nous en avions profités. Personne n’osa raconter l’histoire des goûters. Je crois que sincèrement que le directeur était au courant mais qu’il ne voulait, en aucun cas, provoqué un scandale au sein de son établissement. Eclaboussé par un éventuel racket, il aurait pu être limogé en Ardennes ou dans le 9.3, l’horreur pour un proviseur de Saint Germain en Laye. Le départ de Fabien l’arrangeait tout comme notre silence.

Le ver était dans le fruit. Nous avions pris goût à la belle vie ; nous n’étions nullement prêts à accepter le retour à l’état antérieur. Il fallait trouver d’urgence de nouvelles sources de financement.

Avant d’assurer le quotidien, je voulais réaliser une opération de force, qui nous permettrait d’agir en toute tranquillité, d’être considérés comme des caïds. Je ne mis pas longtemps à monter un plan.

Au sein du lycée, véritable campus sans âme et sans véritable contrôle, les bandes pullulaient ; la plus dangereuse était celle dénommée « la bande des portos ». Constituée de portugais qui habitaient dans la ZUP voisine et qui n’étaient pas inscrits au lycée, elle s’était spécialisée dans le vol de vélos et de sacs. Nous avons réussi en quelques jours et après quelques batailles rangées à les chasser du campus. Néanmoins, mon vélo fut détruit et un de mes amis eurent le bras cassé.

Au début, j’ai constaté que les surveillants se tenaient à l’écart de ces bagarres. Mais leur répétition les contraignit à instituer un contrôle des accès. Dans les faits, je n’avais pas gagné mais dans la forme j’étais devenu un petit caïd.

Nous avions remporté une double bataille, une bataille vis-à-vis des portos, et oui déjà l’immigration était source de problèmes et de racisme, rien de nouveau. Nous avions aussi et surtout remporté une bataille vis à vis de l’administration qui n’avait qu’une crainte, celle de supporter le courroux des familles bourgeoises de Saint-Germain, choquées que leurs enfants se battent contre des éléments extérieurs à l’établissement. J’ai toujours utilisé cette technique, un pied dans l’illégalité, un pied dans la légalité.

Comme tout mafieux qui se respecte, j’ai repris le business des « portos ». J’ai spécialisé la bande dans le vol des objets de valeurs contenus dans les cartables et les sacs des filles au moment du déjeuner. Avant de pénétrer dans les réfectoires, les élèves laissaient leurs sacs dans la cour le long des murs. Pendant plus de quarante minutes, ils étaient à notre disposition, nous pouvions réaliser nos larcins en toute impunité.

Dans notre premier sac, nous avons trouvé un portefeuille contenant un billet de cinquante francs, une vraie fortune à l’époque. Notre première victime avait pour prénom « Julie » ; de ce fait, j’ai proposé de baptiser nos vols de sacs, « opération Julie ». Pour chaque type de forfaits, l’habitude fut ainsi prise de les dénommer du prénom de la première victime.

Durant des mois, nous avons écumé, au nom de cette fameuse « Julie », les sacs subtilisant argent, stylos, livres, colles, cigarettes…

Après quelques mois de trafic, j’ai été surpris par un des surveillants au moment où je dépouillais un sac rose qui ne pouvait pas m’appartenir. Ce surveillant me demanda de le suivre ; il m’indiqua que les policiers étaient au courant. Ma chance fut double ; je le connaissais ; il entraînait les équipes minimes du club de foot, le PSG, le mercredi après midi équipe dont je faisais parti ; en outre, en me conduisant au bloc de la direction, son attention fut accaparée par une bataille entre élèves ; j’en ai profité pour m’éclipser.

Toujours à la recherche de sensation forte, un soir, après une journée de maigres rentrées financières, avec Alain, François et Pierre-André, mes associés, les éléments clef de la bande, j’ai suggéré que nous attaquions le Monoprix qui, à la fin des années soixante-dix se situait rue de Paris, près de la place du Marché et de la Poste, un vrai magasin, un vrai repère à chocolat.

Privé de chocolat à la maison, privé de goûter depuis le départ de Fabien j’étais en situation de manque. J’étais capable de fouiller tout l’appartement pour trouver une tablette ou une boite de chocolats. De ces expéditions, je revenais souvent bredouille. J’ai facilement convaincu mes camarades de jeu de mener des « opérations chocolat ». Il m’a suffi de quelques mots, de quelques expressions pour les amener à partager mes objectifs. Fils de bourgeois, ils s’ennuyaient tout comme moi. Vivre le danger sans en avoir conscience est un luxe appréciable.

J’avais, à plusieurs reprises, effectué des repérages. Le rayon « chocolat » se situait à proximité des caisses comme dans la grande majorité des supermarchés. Je me suis souvent interrogé sur ce choix. Est-ce pour tenter le consommateur au moment où il termine ses courses, où s’agit-il d’un choix rationnel pour dissuader des petits vauriens de consommer sur place ou de voler ? J’avais néanmoins remarqué que le rayon n’était surveillé par aucune caméra. La proximité des caisses générait un important flux de personnes rendant la surveillance plus difficile. Il suffisait de passer aux heures de pointe, d’avoir des sacs faciles à ouvrir pour d’une main glisser plusieurs plaquettes de chocolat sans que personne ne s’en aperçoive. A chaque tournée, nous arrivions à subtiliser une vingtaine de plaquettes. Ces opérations menées à toute vitesse nous excitaient. Nous ne considérions pas que nos actions fussent délictuelles. C’était un jeu comme un autre. Une fois sortis du magasin, nous nous répartissions le butin ; nous en consommions une partie et gardions le reste pour effectuer des échanges au collège ou pour constituer des réserves.

François, un de mes associés, au bout de trois mois d’opérations « chocolat » se lassa. Un soir, vers six heures, il réussit à convaincre le reste de la bande qu’il fallait être plus ambitieux. Ce jour là, je ne devais pas être au top de ma forme ; mon charisme ne fonctionna pas. Ils ont décidé, malgré mes réticences, de suivre François qui rêvait de voler des stylos. J’eus beau signalé que le rayon était surveillé, rien n’y fit.

J’ai tenté, par de multiples subterfuges, de retarder l’opération mais, je m’en souviens très bien, c’était un mercredi soir du mois de janvier 1978, vers dix huit heures, nous sommes entrés à quatre au Monoprix.

Au dernier moment, j’ai décidé de ne pas me joindre au vol de stylos pour me concentrer sur le chocolat. De toute façon, je ne voyais pas l’intérêt de voler des stylos. Je n’ai jamais été attiré par les babioles, les diamants, les montres… Mes trois acolytes m’ont regardé avec mépris et se sont dirigés au premier étage du Monoprix. Il fut convenu que nous nous retrouvions devant l’escalier à 18 H 10, une fois nos emplettes effectuées.

Me retrouvant seul devant les plaquettes de chocolat, n’ayant pas le groupe derrière moi, je n’ai pas eu le courage de voler ; je pressentais l’arrivée des problèmes. Après avoir hésité, je me suis rendu devant l’escalier. Ne voyant pas mes amis, je suis rapidement passé devant le rayon des stylos, ils n’y étaient pas non plus. Durant une seconde, je me duis dit qu’ils m’avaient abandonné me jugeant couard, qu’ils étaient partis sans m’attendre. Mais, bizarrement, je savais au fond de moi que quelque chose était arrivée. J’ai pris alors un petit escalier au fonds du magasin et en me fondant dans le flot des ménagères, je suis sorti. Une fois dehors, je n’ai vu personne.

En entrant chez moi, je me suis plongé dans mes devoirs scolaires. Je tremblais à la moindre sonnerie. Où sont-ils ? Pourquoi ne viennent-ils pas à la maison ? Ces questions me hantaient. A 19 H 30, juste avant de passer à table, le téléphone a retenti. D’un seul coup, j’ai eu l’impression qu’un silence s’abattait sur la maison. Je n’entendais plus que mon cœur battre à un rythme de plus en plus accéléré. J’essayais d’écouter à travers la porte de ma chambre.

Cinq minutes, des minutes effroyables, des minutes mortelles, se sont écoulées avant l’entrée de mon père dans ma chambre. Il était livide, le regard fermé, la mâchoire crispée. D’un ton sec, il me balance qu’Alain et François sont au commissariat de police, qu’ils ont tout avoué, le vol des plaquettes, le vol des stylos, ma participation ou plutôt mon rôle d’organisateur, de chef. Je me dis « Les salauds, ils m’ont dénoncé, ils m’ont vendu ». J’ai alors choisi de nier ; j’ai simplement reconnu les avoir accompagnés une seule fois. J’ai répété à mon père que je ne voulais pas voler et que j’étais parti quand j’avais vu qu’ils commençaient à cacher dans leur sac divers produits. Le patriarche m’avoua que le commissaire de police avait des bandes vidéo sur lesquels j’apparaissais clairement. J’ai bredouillé qu’après les cours, pour me distraire, je passais un peu de temps dans les rayons mais sans jamais chaparder. Il fouilla ma chambre et ne tomba sur aucune plaquette de chocolat, sur aucun stylo, il tomba juste sur un journal érotique, un « Lui » que j’avais emprunté au frère d’un copain.

Le soir même, les flics trouvèrent chez les parents d’Alain et de François des dizaines de plaquettes de chocolat. Leurs parents pour étouffer l’affaire ont tout remboursé. Aucune plainte ne fut déposée.

Je suis persuadé que mon père ne m’avais pas cru ; mais faute de preuves, il m’accorda le bénéfice du doute. Il était surtout trop submergé par ses affaires et par la gestion des dossiers municipaux. Il était, en effet, maire adjoint en charge de l’urbanisme. Ma mère en voyage aux Etats-Unis depuis deux semaines, ne fut informée qu’à son retour. Elle ironisa et consentit à me fournir en chocolat mais pas au lait car ce dernier fait grossir. Je crois qu’elle n’a jamais compris l’ampleur des dégâts de mon éducation permissive.

François comme Alain ne m’adressèrent plus jamais la parole. En refusant de reconnaître mes torts, ils ont considéré que je ne m’étais pas comporté comme un chef de bande. Ils m’avaient balancé mais je m’étais blanchi sur leur dos. En se coupant de moi, ils m’ont jeté dans les gouffres du mal. De ce jour, j’ai appris à me méfier des Hommes et à ne jamais faire confiance. J’ai appris que la meilleure défense est la solitude.

Privé de ma bande, je ne suis pas resté seul très longtemps. Une réputation s’acquiert vite, très vite dans une ville de riches comme à Saint Germain en Laye. J’avais treize ans ; j’en paraissais quinze. Musclé, le regard vif, les yeux bleus, je ne laissais pas indifférent. Mon physique dégageait un air de mystère, d’attirance, un mélange de timidité et d’orgueil, un kaléidoscope insondable. J’étais un adolescent, un révolté de bac à sable. Dans ma tôle, je peux avouer que je n’ai jamais su en terminer avec mon adolescence.

A peine une semaine après l’affaire du Monoprix, un garçon de dix sept ans dénommé, Baptiste, habitant la même résidence que moi, m’invita pour une soirée prévue le samedi soir. Son père était le responsable d’une filiale d’un groupe américain, très bien en vue à Saint Germain, en particulier auprès des élus de cette ville. Mon père, conscient de l’utilité de tisser des liens avec cette famille, et qui de toute façon devait passer son week-end à chasser les bêtes à deux et à quatre pattes, me laissa quartier libre à condition de rentrer pour une heure du matin et de faire mes devoirs. J’étais surpris par autant de mansuétude. Je ne m’en plaignis pas.

C’était ma première soirée avec des grands, des élèves de seconde, de première et de terminale. C’était la découverte d’un autre monde ; celui de la musique, de la drague, de l’alcool…. Le samedi soir, je me suis donc rendu avec appréhension chez Baptiste. J’ai hésité tout le long du court chemin qui séparait son appartement du mien, à peine une centaine de mètres. J’ai longé la cour de la résidence plantée de peupliers parmi lesquels une grotte en béton et en pierres avait été construite afin d’amuser les enfants ; cette grotte artificielle avait été très rapidement été condamnée car elle avait été transformée en lieu de rendez-vous pour des jeux coupables.

Au bas de l’immeuble, pour laisser libre cours à mon hésitation et à ma timidité, j’ai pris l’escalier. Arrivé au cinquième étage, je suis tombé nez à nez avec des lycéens qui avaient opté pour l’ascenseur. Ils ont sonné, la porte s’est ouverte, je ne pouvais plus reculer, j’ai, sans le savoir, signé un certificat de changement de vie ; tout çà à cause d’une porte qui s’entrouvre et d’une fille blonde qui était planté là devant nous.

Je ne connaissais que Baptiste et encore que de vue. Je l’avais croisé dans la résidence à plusieurs reprises. Il possédait comme moi un skate et s’amusait à me doubler à toute vitesse. Nous avions échangé quelques mots sur le matériel, sur la qualité des roulements à billes ; rien de plus. Il s’habillait très tendance, jean Levis avec le nom de groupes de hard rock comme « AC/DC » ou « Led Zep » inscrit au marker ; chemises blanches ouvertes ; ses cheveux étaient longs.

Dès mon entrée dans l’appartement, je fus submergé par un flot sonore. Timide, je n’osais pas pénétrer dans le vaste appartement ; une lumière violette provenant de spots installés sur les meubles m’aveuglait. Je suis resté de longues minutes dans le couloir à chercher des visages connus. La fumée de cigarettes me prenait à la gorge. La fille qui m’avait ouvert la porte me voyant prostré dans un coin m’interpella en me demandant mon nom. A ma réponse, elle a compris que j’étais le petit voisin que son frère avait invité. Elle me présenta à tout le monde. Elle s’appelait Anne ; elle devait avoir dix sept ans ; elle était habillée d’un chemisier translucide laissant apparaître ses seins ; je m’aperçus qu’elle ne portait pas de soutien gorge. J’étais obnubilé par son physique ou plutôt par sa poitrine ; je n’écoutais pas les noms des personnes qu’elle me présentait. J’essayais furtivement par des regards circulaires à avoir une vue sur son chemisier. Au bout de cinq minutes de présentation, nous tombâmes sur Baptiste qui me remercia d’être venu ; il dit à sa sœur que j’étais un vrai caïd ; que j’avais imposé ma loi au lycée et volé dans plusieurs supermarchés. Je n’ai pas osé le contredire et raconter mes dernières mésaventures. J’étais tout surpris ; mes exploits étaient connus. Baptiste me demanda de le suivre. Il me présenta à Adrien. A la différence des autres invités, il était très bien habillé, un costume noir et une chemise de la même couleur, elle devait être en soie ; il était surtout plus vieux que la moyenne des invités ; il devait avoir une vingt cinq ans. Son visage exprimait la détermination. Il me dévisagea quelques secondes ; il eut un petit rire de satisfaction. En ne me regardant pas, il demanda à Baptiste si je pouvais faire l’affaire ; mon nouvel ami se porta garant de moi. Adrien me prit par l’épaule et m’ordonna de le suivre dans la salle de bain. En quelques mots, il me présenta le business comme on dit aujourd’hui. Je devais donner des petits sacs aux invités qu’il m’enverrait, prendre l’argent et le lui donner en fin de soirée. Pour mon boulot, j’avais droit à 2 % des sommes collectées. D’une voix sans appel, il me fit comprendre que je n’avais pas intérêt de le rouler. Avec le recul, avec l’effet du temps sur la mémoire, je ne me rappelle plus quelle fut ma réaction. Je pense avoir accepté par timidité, par peur de dire « non » et aussi au nom de ce fameux goût du risque. Je savais à peine ce que contenaient ces petits sachets. Mais, après réflexion, jouer avec l’interdit qui pèse sur la drogue m’excitait. Depuis mon plus jeune âge, mon père m’expliquait qu’il fallait refuser toute substance offerte par des inconnus, que la drogue détruisait l’individu. Depuis cette soirée, cette poudre si inoffensive d’aspect m’attire. J’aime la toucher, la palper, la disperser sur une table, la renifler. La dépendance, en revanche, m’a toujours effrayé. Que ce soit pour la cocaïne ou pour l’alcool, la lutte est incessante. Tenir une journée, une semaine voire deux sans toucher l’un ou l’autre, est une épreuve que je m’impose depuis plus de trente ans. En prison, aujourd’hui, leur goût me hante. Ce soir dans ma prison, la douleur du manque coule dans mes veines ; j’ai une folle envie de sentir le fluide d’une drogue dans mon sang. J’ai froid en ce soir sans lumière ; j’ai la solitude attachée à mon corps vide qui pue la mort. Des larmes ruissellent sur mon ventre ; je n’ai personne pour calmer cette soif de désespoir, je n’ai qu’un stylo et ces feuilles à remplir.

J’aligne les mots sur la feuille de mon cahier comme si j’avais une vision claire de ces faits vieux de plus d’un quart de siècle. En fait, tout est flou. Je serais incapable de dessiner les visages des personnes rencontrées ce soir là. Je ne suis même pas certain que tout cela soit vraiment arrivé. La mémoire est un drôle d’outil ; elle permet de reconstituer sans aucune garantie des évènements morts pour toujours. On reconstruit une impression, on tente de visualiser mais tout est dans le présent. Nous reconstruisons en permanence notre passé. Nous le travestissons pour l’adapter à nos humeurs du moment, pour nous valoriser ou nous dénigrer. Le passé est un regard du présent instable, impalpable. Il est comme le futur, tout aussi virtuel sauf qu’il laisse des traces, des souvenirs, des blessures.

Néanmoins, j’ai envi de vous raconter la suite. Avec mes petits sachets, ce soir là, je passais du statut de l’inconnu, de la petite chose à celui de vedette ; tout le monde venait me voir, me glisser des billets. Exister, être reconnu, être flatté, j’ai toujours adoré même si je n’étais pas dupe de la réalité de ma notoriété. Il faut l’avouer, cette dernière appréciation est contemporaine aux évènements. Au moment des faits, je devais me prendre pour le roi du pétrole. Dans l’action, j’ai toujours manqué de recul. J’adore jouer, prendre des postures de rock star excentrique, mi-ange mi-démon, ambiguë sexuellement.

Le mélange de la coke, de l’alcool et de la fatigue désinhibe les comportements. J’avais pour la première fois de ma vie pris un verre de whisky et reniflé quelques grammes de la fameuse poudre. Je dois l’avouer, je ne me souviens pas trop de mon état. J’étais dans le flou du flou.

Pourtant, je vais tenter de vous donner une certaine version de ma première expérience sexuelle. Elle est la parfaite illustration de ma vie ; elle commanda aussi certainement les rapports que j’entretiens avec l’autre sexe. Pour ma première expérience, la manipulation physique est évidente ; pour les suivantes, j’ai combiné manipulation physique et morale. A force d’être l’homme de l’ombre, il faut accepter d’être un objet pour des femmes ambitieuses et un jouet ou plutôt un instrument pour des êtres humains en recherche du pouvoir.

J’étais donc jusqu’à cette soirée, un véritable puceau. Comme je vous l’ai mentionné quelques pages auparavant, avec l’arrivée de l’adolescence, j’étais de plus en plus attiré par les filles mais sans pouvoir qualifier et encore moins exprimer ce désir. Malgré une gueule de cocker plutôt sympathique, j’ai toujours éprouvé une répulsion face à mon corps. J’aurais aimé être plus grand, plus costaud et avoir une gueule plus mature, moins féminine. Mon visage, à mon goût, exprime trop la faiblesse, la fragilité ou la timidité. Or, je m’imaginais en dur, en méchant. Je n’ai compris que bien des années plus tard que cette fragilité constituait un atout de séduction non négligeable. Mon côté « strange », un peu illuminé, m’a valu un certain succès du moins tant que j’incarnais un certain potentiel de pouvoir. Mais lors de cette soirée, la torpeur qui m’avait envahi m’a privé de toutes mes capacités d’analyse. Je me souviens simplement d’avoir dansé dans la salle à manger, d’avoir tenté de me rapprocher d’Anne, la sœur de Baptiste, qui était de plus en plus dénudé. Je la fixais de plus en plus de telle manière que parmi les autres jeunes présents sur la piste de danse, de nombreux criaient à son intention que ce soir, elle pouvait se taper un puceau. Il devait être plus de trois heures du matin lorsqu’elle me demanda de danser un slow avec elle. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Les hommes sont toujours gauches quand les choses deviennent sérieuses. Mes mains me gênaient tout comme mes jambes et surtout mes pieds. Elle, de son côté, riait ou plutôt se moquait de moi. Je ne me suis même pas aperçu qu’elle était encore plus camée que moi. Je sentais son corps contre le mien, son haleine ; au milieu du slow, ses lèvres fondirent sur les miennes sans que je puisse réagir. C’était doux, humide, plutôt surprenant comme contact. J’imaginais que tout le monde nous regardait, que tout le monde ricanait ; quelle erreur de jugement….

Je ne sais plus combien de slows j’ai dansé avec Anne, un, deux ou dix ; je me souviens juste mettre retrouvé avec elle dans une chambre, a priori la sienne. La scène s’est passée en silence comme au temps du cinéma muet. Elle me plaqua contre le mur, m’embrassa, avant de retirer son chemisier déjà amplement ouvert. J’ai remarqué alors qu’elle n’avait pratiquement pas de seins. J’en fus surpris. Tout au long de la soirée, je les avais imaginés plus gros. Elle ressemblait à un véritable garçon manqué. Certes, elle n’était pas totalement plate mais elle était loin d’avoir une poitrine de femme. J’ai appris que la coke prise à forte dose pendant l’adolescence ne favorisait pas le passage de l’état d’enfant à celui de femme. Elle exigea que je la caresse, m’indiquant d’une voix ferme quelles zones je devais traiter en priorité. Elle n’arrêtait pas de rire de mon hébétude. J’essayais alors de masquer ma stupeur devant de tels ordres. D’un coup, elle s’abaissa et déboutonna mon jean. C’était la première fois qu’une femme, qu’une fille s’en prenait de la sorte à ma braguette. Je ne sais pas si je bandais ; bizarre je n’en ai aucun souvenir. La logique voudrait que je réponde affirmativement à cette question. Anne me bouscula par terre juste à côté du lit en criant qu’elle n’avait pas vocation à être à quatre pattes devant un mec pour le sucer. Mon dos ressenti la froideur du plancher. Je ressemblais à un animal pris à la gorge, un animal incapable de se défendre, les quatre fers en l’air. Elle ne cessait de me répéter que j’étais un vrai puceau, pas très dégourdi, un bébé qu’il fallait affranchir. Elle happa alors mon sexe, me le serra dans sa bouche, me bouffa mes couilles. Je sentis à deux trois reprises ses dents toucher quelques parties sensibles. Je préférais les caresses de sa langue et la contracture de ses lèvres. Je me rappelais les livres pornos de mes parents. Cette position ne m’était pas inconnue. Mais ce n’était plus une photo ; c’était mon sexe qui faisait l’objet d’un lessivage. Je n’éprouvais guère de plaisir face à la sauvagerie d’Anne. Elle espérait m’exciter pour que je sois un peu plus entreprenant. C’était l’effet inverse qu’elle générait. Plus, elle astiquait, plus j’étais paralysé. Je n’osais pas trop regarder le bas de mon ventre. Je devinais au mouvement de la tête d’Anne que mon sexe disparaissait régulièrement dans sa bouche.

Les effets de la drogue s’estompaient car je me suis interrogé sur les raisons pour lesquelles je me retrouvais à moitié nue dans une chambre avec une fille que je connaissais à peine. Je ne comprenais guère pourquoi elle me demandait que je m’occupe un peu d’elle. A peine eut-elle fini de se déshabiller qu’elle présenta à ma bouche son sexe blond ; c’est à ce jour, la seule fille blonde que j’ai connue de manière intime. Ce jeu dura quelques minutes avant qu’elle ne se redresse pour m’enfourcher. J’ai failli hurler de douleur tellement j’ai eu le sentiment que mon sexe allait se briser net. Elle bougeait dans tous les sens au-dessus de moi. Elle hurlait des insanités. Je scrutais ce corps qui montait et descendait. Ses cheveux, coupés courts, suivaient, de manière désordonnée, le mouvement. Un rictus parcourait son visage ; il exprimait non pas le plaisir mais la puissance. Le visage d’une femme faisant l’amour peut en fonction du regard qu’on lui porte trahir la haine ou la passion. Sans illusion sur le sujet, je pense que le visage de l’homme traduit, au moment de l’acte, plus un contentement bestial qu’un sentiment profond.

Les yeux d’Anne, exorbités par les effets de la cocaïne, cherchaient dans la nuit de la chambre un point d’ancrage. Ils refusaient de me regarder, de fixer ce visage d’enfant qui jouait à l’homme. De mon côté, j’avais l’impression d’être à un spectacle ; non en tant qu’acteur mais en tant que spectateur. Il n’y avait pas de gestes doux ; simplement l’entrechoquement de deux êtres, entrechoquement mécanique et automatique d’un buste sur l’autre. C’était brutal voire musclé. Je tentais de mater la blondeur de son sexe, de lui tenir les hanches non pas par amour mais pour éviter qu’elle torde ma queue. Combien de temps dura cette pénétration ? Je n’en ai aucune idée. Je me souviens de l’odeur de transpiration ; et encore… ; n’est ce pas l’odeur de mes autres accouplements que je plaque sur cette scène historique. N’est ce pas encore une ruse de la mémoire que de vouloir tout mélanger ? Mais passons, cette odeur âcre qui vous excite pendant l’acte et vous dégoûte après semblait inonder la chambre. Des gouttelettes de sueur ruisselaient sur son visage et sur le bas de son ventre lisse. Ma frêle poitrine, imberbe, devenait également moite, chauffée qu’elle était, non par mon effort physique, mais par mon angoisse d’être à la hauteur.

Au bout de cinq, six ou sept minutes, Anne se retira, s’essuya son sexe avec ses mains avant de me les faire lécher. Ma bouche fut envahie d’une odeur indéfinissable et d’une substance gluante et âcre. Je ne sais pas si Anne a obtenu du plaisir et si j’ai atteint la jouissance. Ma mémoire sèche face à cette cruelle question. Ais-je compris la portée de l’acte ? Certainement pas. J’ai été violé par cette fille sortie de nulle part. Aujourd’hui, j’ai beau revivre en différé la scène pour la millième fois ; elle est toujours aussi brumeuse. Qu’ai-je réellement fait ? Je ne sais plus trop. Depuis, je n’ai jamais revu Anne. Histoire, sans lendemain ; j’ai commencé ma vie sentimentale par une relation à toute vitesse, sans passion, une relation digne d’un hôtel de passe sauf que c’était moi qui avais l’impression de jouer la pute.

Quand je suis sorti de la chambre, quelques invités buvaient encore dans le salon ; ils m’ont regardé avec un sourire en coin ; ils connaissaient tous les goûts d’Anne pour les jeunes garçons d’un soir. En aucun cas, ce matin là, je me suis dit que j’étais enfin un homme. De toute façon, tout allait si vite que cette scène a cédé la place à de nouvelles un peu moins réjouissantes.

Paint it black

Cette soirée me précipita dans un autre monde. Ce passage m’apparaît aujourd’hui brutal. Une vie peut basculer entièrement en raison d’un incident, d’une connerie. Je vivais royalement à Saint Germain en Laye. J’avais une vie de petit bourgeois. J’ignorais l’existence de la pauvreté. Une vie de chef d’entreprise s’ouvrait devant moi. Par quelques gestes, par quelques décisions ou non-décisions, j’ai glissé, sans en prendre conscience, vers une autre voie. Plutôt non-décisions, je n’ai jamais su décider, me projeter dans l’avenir, j’aime me laisser guider par le flot des évènements, des hasards, des rencontres. J’ai toujours cru à la main invisible de la vie, à une main qui en fonction des circonstances est tendre ou rugueuse.

J’aime les décisions irrationnelles. Ainsi, je me souviens d’un ami en terminale qui sur un coup de tête décida de tout plaquer, une semaine avant le BAC pour s’engager comme seconde classe dans l’armée. Il était le fils d’un des plus grands industriels de Normandie. Je ne sus bien plus tard que son geste irraisonné, d’autant plus irraisonné qu’il était de loin le meilleur élève de notre classe, était le résultat d’une sodomie qu’il avait du supporter de la part de notre professeur de philosophie. Comme quoi la main invisible sait être sordide.

Il n’en demeure pas moins que l’innocence des enfants, un fantasme d’adulte regardant dans le miroir du passé, a disparu non pas à cause de mon dépucelage mais à cause de la drogue. Le lundi suivant, Adrien m’attendait à la sortie du collège. Il m’emmena au café pour m’expliquer qu’il avait été content de mes services. Il me proposait de poursuivre notre association. Mon travail consistait après mes cours de distribuer aux élèves qu’il m’indiquait des petits sachets. Le job était toujours aussi simple et bien payé.

J’ai commencé mon œuvre le mardi. J’allais chercher les sachets par parquets de cinq, jamais plus, dans une voiture qui appartenait à un ami d’Adrien. Je les distribuais entre cinq et six heures ; l’argent de la transaction était directement donné à Adrien. Il fallait être rapide. Il fallait veiller à ne pas être suivi par des flics en civil. Grâce à mon patron, en quelques jours, j’ai appris l’art de planque pour démasquer tous les gêneurs possibles, voyous ou policiers. J’aime analyser les visages, les gestes des passants pour comprendre leurs intentions. En scrutant un regard, j’arrive à savoir si telle ou telle personne est dangereuse ou inoffensive. En ayant passé des heures à mater des femmes et des hommes, je suis devenu un spécialiste de la morphopsychologie. Plus tard, quand j’attendais des heures dans un café pour recevoir des plis secrets, je m’amusais à analyser le regard de mes voisins pour percer leurs problèmes de cœur ou professionnels. Je m’interrogeais souvent sur la nature de leurs relations sexuelles.

La coke, le cannabis, c’était de nouveaux interdits que je brisais en les distribuant à la sortie des écoles. La drogue ne représentait rien d’autre que la rupture avec l’ordre établi. A l’époque, je ne m’interrogeais guère sur les conséquences de ce type de produits.

Combien de temps dura mon petit trafic ? Une ou deux semaines, de toute façon pas plus. Malgré toute ma discrétion et toute mon attention, j’ai senti, un soir, cela devait être un jeudi, en regagnant la voiture, que de nombreux adultes me tournaient autour. J’aurais du fuir, courir, éviter de me rapprocher de la voiture. Mais, dans ma tête, ma planche de salut, c’était le fameux ami d’Adrien, mon fournisseur. Il était grand, la peau mate, une tête carrée et burinée. Il me regardait toujours avec tendresse. Je n’étais pour lui qu’un gosse, une petite main dans ce business sordide. Quand il m’a vu arriver paniqué vers lui, il a immédiatement compris. II a tenté de rentrer dans la voiture puis de démarrer ; mais c’était trop tard. Trois flics étaient déjà dans la vieille Peugeot 504, le menottant avec violence. Je regardais paralysé la scène quand deux hommes me prirent par les épaules en me demandant de les suivre sans commettre de bêtise.

En moins de trente secondes, je me suis retrouvé dans le panier à salade avec comme destination le commissariat de police. Dans ma mémoire d’homme enfermé, cette première rencontre avec la force publique me laisse froid. Je ne suis plus certain d’avoir commis de telles bêtises, d’avoir vendu de la drogue à des enfants de mon âge.

Le commissariat se trouvait derrière la mairie. Tout y était sal, les bureaux sentaient la cigarette et la misère. Il y avait dans cette ville si belle, si propre, une enclave à malheurs, une enclave dans laquelle échouaient tous les dépravés, les délinquants, les criminels et les paumés.

Une fois arrivée, j’ai été confronté à un inspecteur qui me demanda mon nom et mon âge. Je lui ai répondu d’une voix plaintive – Patrick Roulet, 14 ans.

A peine ai-je eu le temps de prononcer ces quelques mots que j’ai senti dans son regard un étonnement. Etait-ce mon âge ou mon nom ou les deux ? Il décida d’interrompre immédiatement l’interrogatoire et d’appeler le commissaire principal. Je vis entrer dans le petit bureau un homme dont le visage ne m’était pas inconnu. Embrumé par l’enchaînement des évènements, j’ai mis au moins cinq minutes pour me souvenir qu’il était un ami de mes parents que c’était lui qui avait du appeler lors de l’affaire des stylos.

Il me scruta immédiatement puis prit un téléphone, vous savez, un vieux téléphone gris avec le cadran et son cliquetis devenus aujourd’hui un objet de collection. Il composa devant moi de tête le numéro de mon domicile. Il tomba sur mon père. Il lui dit les mots suivants, je m’en souviens parfaitement :

- Je suis désolé de te déranger à nouveau. Ton fils a fait une grosse connerie ; il faut que tu viennes de suite afin que nous puissions régler çà de manière intelligente, c’est plus grave que la dernière fois.

Le commissariat se trouvait à peine cinq minutes de notre appartement. Mon père fit honneur à sa légende de Fangio de Saint Germain en Laye. Il est arrivé tellement vite que je n’ai pas eu le temps de préparer ma défense. Je le vis passer devant le petit bureau dans lequel j’étais retenu. Il s’enferma directement avec le commissaire de police. La discussion dura au moins trente minutes. L’écoulement du temps m’apparaissait insupportable. J’avais envi de crier, de tout casser et de pleurer. Je ne savais pas que ma vie allait une nouvelle fois basculer.

Au fonds de moi, je pensais sincèrement que j’allais reprendre mes cours le vendredi comme avant. Je supposais que comme pour les journaux pornos, le Monoprix, les opérations « Julie », tout serait effacé d’un trait de plume, que tout recommencerait comme avant.

A moitié endormi, je fus surpris par l’ouverture de la porte. Je vis le visage de mon père, fermé, les traits saillants, les yeux gris de colère. Il m’intima l’ordre de le suivre par un geste de la main. Sans un mot, il me ramena à la maison. Une fois, la porte de l’appartement fermé, je fus jeté au sol par un coup de poing ; il me releva pour me gifler à plusieurs reprises. Tout en me frappant, il me répétait qu’il ne supporterait pas, une seconde de plus, d’avoir un drogué, un dealer dans sa maison. Il me dit qu’il me préférait mort que vivant. Affaibli par les coups, je ne pus de rage que répondre que je souhaitais également sa mort et que je me prononçais pour la dissolution de mes parents. Dans les circonstances de crise, j’aime en rajouter. Je n’ai jamais su dire pardon, je n’ai jamais su m’excuser. Je me suis toujours complu dans l’autodestruction. Il faut que je descende toujours plus bas quand tout s’effondre en moi et autour de moi. Etre premier ou dernier mais jamais au milieu, telle est ma devise. Je ressemble au scorpion qui préfère se piquer que d’affronter les difficultés. Je n’aime pas que quelqu’un d’autre me précipite au fond du trou ; je préfère y aller moi-même. Il n’en demeure pas moins qu’encore aujourd’hui, cette demande de dissolution de ma famille me hante. Le Président de la République a bien le droit de dissoudre l’Assemblée nationale ; pourquoi un enfant, un adolescent n’aurait-il pas le droit de demander de changer de famille ?

Je n’ai pas versé une larme durant toute la correction. Mon père y voyait une insensibilité totale de ma part alors qu’il ne s’agissait que d’orgueil. Je ne voulais en aucun cas montrer que je souffrais tant physiquement que moralement. Le sang coulait de mon nez ; j’avais l’impression que mes côtes étaient disloquées ; ma peau était, sous le feu des claques, rouge sang. Cette incapacité à m’excuser, ce refus d’admettre mes torts m’a toujours conduit à la perte. L’orgueil mélangé à la timidité guide ma vie. Combien de fois j’aurais pu atteindre les rives du bonheur et de la stabilité si par orgueil, par esprit de supériorité, j’avais voulu reconnaître mes torts ou revenir sur une décision que j’avais prise sur un coup de tête. Convaincu qu’il ne fallait jamais se battre contre les mots des autres, leurs actes, je me suis jamais battu pour conserver une amie qui m’annonçait qu’elle me quittait pour un autre. Je n’ai jamais pardonné aux femmes qui un jour m’ont indiqué qu’elles ne m’aimaient pas ou qu’elles me trouvaient laid. Il y a ainsi Anne qui à 17 ans à la sortie du lycée annonça devant la classe que sortir avec moi reviendrait à un abaissement de sa personne. Cinq ans plus tard, elle me dragua des heures durant. Malgré une évidente beauté, malgré un port altier qui me convenait parfaitement, j’ai rejeté les avances.

Après l’avalanche de coups, je me suis enfermé dans ma chambre. Je me suis mis à pleurer durant des heures. J’étais incapable de réfléchir plus de cinq secondes de suite. Vers minuit, je me suis endormi. Le lendemain, je me suis préparé pour aller au collège. Par prudence, j’avais décidé de ne pas prendre de petit déjeuner. Peine perdue, mon père pénétra dans ma chambre. Il me dit sur un ton très calme que je ne pouvais plus rester au sein de la famille. J’étais congédié, viré, expulsé de ma famille. J’étais renvoyé pour mauvaise action, pour insubordination ; pour déviationnisme. J’étais stupéfait, interdit, incapable de prononcer un mot. Je n’ai même pas demandé le lieu de mon exil. Mon père m’ordonna d’attendre dans ma chambre. J’ai attendu trois heures sur mon lit, à regarder mes posters, un représentait un guépard en captivité, l’autre des chevaux en liberté en Camargue. Vers 11 heures, mon père réapparut ; il me demanda de le suivre. J’ai descendu en automate les trois étages, prit, de la même manière, la voiture. Après quelques centaines de mètres, elle s’arrêta devant une maison que je connaissais. Il s’agissait d’une sorte de maison de correction, d’orphelinat pour enfants terribles. J’évitais toujours de passer devant quand j’allais au stade de Saint Germain en Laye de peur de rencontrer un des pensionnaires. Je fus présenté à la directrice qui me regarda comme si j’étais une bête, un délinquant…. Mon père lui indiqua qu’il reviendrait lui apporter mes affaires. Compte tenu de la brièveté de la discussion, j’ai compris que mon père l’avait au préalable briefé.

Je suis resté deux longues semaines dans cette maison. J’ai vécu l’enfer. Si j’avais eu une arme sous la main, je me serais flingué ou j’aurais buté un, deux ou trois personnes, surveillants ou enfants.

Mes collègues d’infortune m’ont couvert de coups ; j’ai été humilié ; j’ai nettoyé des chiottes à la saleté sans nom. Le martin, en me levant, ils me pissaient ou me chiaient dessus. Fils de bourgeois, fils du maire adjoint, j’étais leur souffre-douleur attitré. Les surveillants regardaient sans bouger ce bizutage. Ils considéraient que je devais effectuer mon parcours initiatique..

Au bout de la deuxième semaine, un vendredi soir, la directrice m’appela ; j’avais un appel téléphonique. Elle m’indiqua que je disposais de cinq minutes. C’était ma grand-mère. Je me suis effondré ; j’ai pleuré de tout mon corps ; j’ai avoué toutes les vexations dont j’étais l’objet. Elle me répondit de ne pas m’en faire ; qu’elle s’occupait de trouver une solution.

Le week-end passa ; j’eus le droit à mon lot d’humiliations. Il en fut de même le lundi. Depuis mon passage dans cette maison, les mardis sont toujours des jours de fête. En effet, vers dix heures, j’ai entendu de la salle de classe où je devais supporter la lecture d’analphabètes, le bruit d’une 2CV. J’ai tourné la tête et j’ai su, en voyant la voiture, que mon calvaire prenait fin. C’était ma grand-mère. Elle demeurait en Normandie, dans un tout petit village près de Bernay. Elle venait me chercher et m’enlever d’une déchéance certaine.

Cette scène de liesse m’amène à une autre beaucoup plus triste, celle de sa disparition qui coïncida avec ma chute, à l’errance responsable de mon emprisonnement. J’ai toujours eu la sensation qu’elle était mon paratonnerre, mon arbre de chance. Les mots qui résonnent ce soir dans ma tête sont ceux qu’elle me répétait en permanence ; tu seras éternellement malheureux car incapable d’accepter le présent et ta condition ; tu seras éternellement malheureux car l’insatisfaction et la haine guident ton esprit. Elle ne s’est pas trompée comme sur bien d’autres choses. Elle ne comprenait pas ma volonté de revanche, de retour dans un monde qui m’avait chassé. Une fois, deux fois, dix fois, les bourgeois m’ont accueilli, m’ont accepté mais je n’ai en aucun cas été intégré. Je suis sorti avec les filles les plus riches de Paris mais jamais très longtemps car au bout d’un, deux ou trois mois, j’ai toujours été remis à ma place, près du caniveau, un peu comme Jean-Paul Belmondo dans le film « Le corps de mon ennemi ». Mais, je n’ai pas abandonné le combat ; celui de l’éternel retour. Même aujourd’hui, j’y crois encore ; ils ont eu beau me salir en me jetant au trou, je sais que je reviendrais. C’est pourquoi, je préfère, aujourd’hui, que ma grand-mère ne soit plus de ce monde ; elle ne porte pas ainsi le déshonneur de mon incarcération. Elle m’avait, un jour, révélé que jamais elle ne viendrait voir son fils ou son petit-fils en prison. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie que j’ai appris que l’un de ses trois maris avait écopé pour cambriolage de trois ans de prison ; qu’elle lui avait rendu visite toutes les semaines, que le matin elle passait à la poste pour lui adresser des colis. A sa libération, ce mari peu respectable avait décidé de la répudier au profit d’une fille plus jeune. Depuis ce jour là, les hommes furent interdits de séjour chez elle.

A 15 heures, pourquoi je mentionne cette heure là, tout ce que je sais c’est que c’était dans l’après-midi, je me suis trouvé dans le petit bureau du directeur du collège de Bernay. Il a regardé mon dossier scolaire. Il ne comprenait pas pourquoi un brillant élève venait se perdre en Normandie profonde. Ma grand-mère avait eu l’intelligence de ne pas révéler mes turpitudes. Je me souviens de ce directeur, un certain monsieur Costa. Il avait une mine renfrognée mais après plusieurs journées en enfer, j’avais le sentiment de vivre une résurrection.

Ce fut un choc de grande ampleur de passer de Saint Germain en Laye à Bernay. D’un coup, j’ai découvert la vie des petits paysans et des ouvriers normands, la lutte des classes, la vie d’une petite ville de province. Depuis ce jour là, l’ennui a toujours le son de la pluie normande.

Je pressens que vous voulez en savoir davantage sur cette ville. Je n’ai rien oublié de ces années sombres. Bernay, sous-préfecture de l’Eure située à équidistance d’Evreux et de Lisieux, possède, en effet, tous les charmes de la petite ville normande. Tapie au fond d’une vallée, elle tente de prendre de la hauteur en se développant sur les collines avoisinantes. Il y a chez elle une volonté d’échapper à l’eau qui la traverse de part et d’autre. Les multiples bras des deux rivières, la Charentonne et le Coisnier sont omniprésents tout comme l’eau qui n’en finit pas de tomber du ciel. Pour cette bourgade d’environ 11 000 âmes, la recherche de l’altitude correspond à la quête du Graal. Les cadres supérieurs, les dirigeants de PME et les riches commerçants ont construit leurs vastes bâtisses dans les hauteurs délaissant la cuvette au peuple.

Bernay est une ville de passage. C’est sa caractéristique première. L’eau, les trains, les voitures, les touristes, les enfants transitent. Ils s’attardent quelques temps mais jamais très longtemps. Même les hôtels, par leur rareté et par leur manque de chaleur rappellent l’égaré à son devoir, celui de partir le plus rapidement possible. Pas de restaurant qui exige une longue digestion, seulement des restaurants pour satisfaire un besoin naturel.

En plus de mille ans d’histoire, seuls les descendants des Vikings sont restés. Les Anglais tout comme les Allemands, lors des multiples conflits, ont préféré repartir et regagner des lieux plus sympathiques.

La terre, pourtant riche, la présence de l’eau, l’existence de nombreuses voies de communication inciterait presque à la flânerie voire à l’enracinement mais il ne faut pas se méprendre. Le caractère abrupt, versatile, renfermé du Bernayen refroidit les envahisseurs amicaux ou pas. L’étranger dérange l’ordre établi. Les descendants des Vikings ont conservé au fond d’eux-mêmes un côté belliqueux hérité de leurs ancêtres, non pas pour conquérir mais pour cacher leur richesse, leurs biens, leur jardin secret. En Normandie profonde, l’avarice est aussi fréquente que les gouttes de pluie qui ruissellent sur les fenêtres.

Je me souviens du Comte de Mennevale dont la propriété s’étendait sur des centaines d’hectares à l’orée de la sous-préfecture et qui, malgré une fortune sans borne, utilisait jusqu’à sa mort intervenue de mémoire au début des années quatre-vingt, sa calèche pour se rendre de son château au centre ville.

Il y avait aussi les amis de ma grand-mère, les Chevel, qui refusaient tout confort de peur de dévoiler au public une partie de leur richesse. Ils n’ont accepté l’électricité et l’eau courante qu’à la veille de leur mort pour le plus grand plaisir de leurs héritiers.

Le secret est la deuxième religion après l’avarice pour les Normands à moins qu’elle ne soit la déclinaison de la première. La région de Bernay est un enfer pour les juges et les policiers. Personne ne parle, personne ne porte plainte. Les affaires se règlent à l’amiable à coups de chevrotine ou de haines. C’est certainement pour ces raisons que les Bernayens adorent passer leurs vacances en Corse. Je l’admets, cette destination de villégiature s’explique aussi par la recherche effrénée du soleil, valeur rare en Normandie. Je me souviens de cet ami qui craqua après le quarantième jour consécutif de pluie en plaquant son travail du jour au lendemain et en emmenant toute sa petite famille à Marseille.

Pour moi Bernay, c’est avant tout une gare et une ligne de chemin de fer qui mène tout droit à Paris. Autrefois, avant la seconde guerre mondiale, au bout du boulevard qui longe les voies de chemin de fer, à quelques mètres de la caserne, une maison de passes était ouverte. Cette maison était tenue par une tante d’Edith Piaf. La chanteuse, enfant, y aurait passé plusieurs années. J’imagine Edith passant de fille de joie en fille de joie, s’amusant avec les clients avant qu’ils ne montent réaliser leur petite besogne. Mais tout ceci n’est peut-être que rumeurs.

La fragilité, le désespoir, l’instabilité de la chanteuse trouvent-ils leur origine dans ce passé bernayen, rempli d’humidité, de liaisons sommaires et furtives. Pour glorifier la présence d’une des plus grandes chanteuses du siècle dernier, la ville a baptisé le cinéma du boulevard Dubus, juste en face de la gare à quelques encablures de l’ancienne maison de joie du nom d’Edith Piaf. Cela ne lui porta pas chance. Il ferma à la fin des années soixante-dix. Cette histoire est-elle exacte ? Je la tiens de ma grand-mère mais toutes les petites villes et leurs habitants ne sont-ils pas prêtes à travestir l’histoire pour se créer une existence.

En revanche, je crois en cette histoire de bar, près du centre ville, qui, détenu par des souteneurs, sert de maison de redressement à des filles qui sur le pavé parisien prennent quelques libertés. Bernay transformé en bagnes à putes indélicates. Un tel destin choque le petit bourgeois. Mais ce qui le rassure, c’est que les filles ne sont que de passage. Et puis, l’alcool et les filles sont pour les jeunes hommes les seules distractions possibles dans une petite ville de campagne. Air du temps oblige, les filles sont aujourd’hui stationnées en bordure des routes nationales à proximité des centres urbains afin de satisfaire les envies des camionneurs, des VRP et des cadres en déplacement. C’est beaucoup moins poétique et beaucoup moins confortable que les maison-closes ou les chambres du bar du coin.

Comme toute petite ville de province, Bernay a sa rue principale ; la rue Thiers. C’est la seule rue commerçante, la rue où il faut passer et être vu. La rue Thiers se mérite. Elle ne vient pas instinctivement à vous. Il faut la chercher. Nous sommes en Normandie. Tout ce qui est beau, ne se montre pas. Cette rue n’est indiquée par aucun panneau. Pour la découvrir, il faut aimer les jeux de piste. Une fois dedans, à l’est de la ville, elle déconcerte. Elle commence par quelques masures sans intérêt. Les commerces sont sans saveur et les passants rares. Puis, si la persévérance a été suffisante, le voyageur atteint l’église Sainte Croix. L’édifice est normand à souhait. La richesse n’est pas à l’extérieure mais à l’intérieure. La façade abîmée, époque gothique, de l’église se discerne à peine des autres bâtisses. A l’intérieur, en revanche, l’autel, les sculptures, la charpente témoignent d’une foi et d’une richesse passée.

En face de l’église, un marché couvert tout en bois marque le début de la rue Thiers triomphante, celle des bourgeois, celle des rumeurs, celle de toutes les passions. Les maisons deviennent d’un coup des pièces de musée. Le bois lourd des colombages ceinture le torchis, les briques et les pierres avec majesté. De gros piliers de bois se succèdent. Ils donnent un charme rustique aux demeures étroites. Une chaleur émane de ces maisons balayées continuellement par la pluie. Les boutiques rivalisent dans le luxe et l’abondance. Il y a un air de fête dans cette rue surtout les jours de marché. Autrefois, les paysans de toute la région confluaient les mardi, jeudi et samedi pour vendre leurs productions. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des vendeurs itinérants. L’accent normand a laissé place à celui des bonimenteurs issus de toute la France et du Maghreb. Il n’en demeure pas moins que trois fois par semaine et tout particulièrement le samedi, le marché envahit la ville. Il occupe toutes les places du centre, celle en face de la mairie, celle en face de la Poste. Il occupe la halle couverte qui fait face comme un défi mercantile à l’église. Le marché de Bernay attire les résidents des campagnes et des bourgs avoisinants. Le samedi, Bernay, éternel lieu de passage, s’anime de milliers de conversations. Les familles échangent des propos sans valeur. Les ragots fusent des camelots aux acheteurs. Après des heures de bourdonnement, vers 13 H 00, l’agitation laisse place au silence. D’un coup, tout s’arrête. La ville reprend alors ses airs d’endormie. Chacun a regagné son logis, sa maison de campagne ou sa ferme.

En semaine, il y a également le passage rituel des collégiens et des lycéens. Ville centre, Bernay accueille des milliers d’élèves dont les parents sont disséminés à vingt kilomètres à la ronde. Des cars, des voitures, des mobylettes n’en finissent pas d’arriver le matin vers huit heures. Le même manège se reproduit chaque jour en sens inverse entre 17 H 00 et 18 H 00. Des enfants se lèvent à 6 H 00 afin de suivre des cours au collège Marie Curie, au collège des Hameaux ou au lycée Fresnel. Ils rentrent le soir chez eux vers 19 H 00 voire 20 H 00. Après quelques années de voyages permanents, soit ils sont devenus des délinquants, soit ils haïssent Bernay.

Un parisien, arrivant en cours d’année scolaire, dans un petit collège de province constitue une attraction. Mon intégration dans ce nouveau monde fut très délicate. Coupé de mes bases, je n’avais comme solution que de me consacrer à mes études. Je me tenais éloigné des bagarres et des clans. Certes, j’ai eu le droit à mon bizutage. Une horde de petites frappes avait décidé de me passer une rouste. Le Normand étant costaud ; heureusement pour moi, le directeur se porta à mon secours.

En revanche, au bout de la troisième semaine, j’ai été victime d’une manipulation. Dans ma classe, il y avait deux filles délurées, une très jolie, l’autre beaucoup moins ; elles étaient toujours ensembles. Elles se mélangeaient peu aux autres filles. Elles étaient très femmes, très sophistiquées. Non pas parisiennes car elles too much, trop maquillées, trop vulgaires…

Dès mon arrivée au sein du collège, elles m’ont tourné autour, m’aguichant, prenant des poses suggestives. Un soir, après les cours elles m’ont invité à les rejoindre derrière le collège ; elles voulaient me montrer quelque chose. Naïf, je me suis rendu au rendez-vous ; encore que je savais au fond de moi comment tout cela allait tourner. Sur le lieu du rendez-vous, il y avait une cabane de chantier dans lequel la mairie entreposait du matériel de voirie. Elles avaient réussi à voler la clef. A peine suis-je entré, qu’elles ont refermé la porte. La plus jolie, blonde et assez grande, commença à se déshabiller ; l’autre mit sa main sur la braguette de mon jean ; j’ai fait un pas en arrière ; elles se mirent alors à rire. Je pensais qu’il s’agissait d’un piège, que derrière la porte, il y avait tous les élèves du collège. La brune repassa à l’attaque ; ne sachant plus comment faire, je me concentrais sur mes affaires, de peur de me retrouver nu en pleine campagne à six heures du soir. J’ai eu le droit à une fellation ; au bout de quelques secondes, la blonde exigea que je m’occupe d’elle mais j’étais paralysé. Mon immobilisme les stupéfia ; elles m’abandonnèrent alors à mon triste sort. Je me suis habillé puis je suis entré chez moi sans avoir tout compris. Le lendemain, je fus conspué dès mon arrivée au collège. J’étais traité de puceau, d’impuissant. J’ai vite compris que les deux filles avaient parié qu’elles se feraient le petit parisien. Vexées par mon comportement, elles avaient de tout révélé. Si les enfants du milieu ouvrier ou paysan m’ont raillé, j’ai conquis avec cette histoire le soutien et l’amitié des élèves catholiques et bourgeois. A quarante ans, je ne comprends toujours pas le comportement féminin surtout quand il prend des formes masculines. Pourtant, pour réussir, j’en ai joué sans trop me forcer. Pour accéder aux salons épais de l’Elysée, pour entrer dans les ministères ou pour pénétrer le milieu des affaires, quand on n’a pas une fortune, il faut parier sur les femmes, celles qui sont délaissés par leur mari, celles qui ont envi de montrer qu’elles peuvent se taper un brillant jeune homme. Les ressorts dans ce domaine sont infinis. Il suffit d’opter pour la bonne corde et de ne jamais tomber amoureux. Si par hasard plus que par calcul, je réussis bien les premières étapes, je suis plus mauvais pour la conclusion des affaires.

Que de changement dans les rapports hommes, femmes ces trente dernières années. Dans une petite pièce, entouré d’hommes, je ne suis pas le mieux placé pour évoquer cette question ; mais quand même. Il faut souligner qu’en étant élevé par une femme qui détestait les hommes et née au tout début du XX ème siècle, je suis parti avec un handicap dans la vie. L’homme ne sait plus quelle attitude il doit prendre. Contesté sur le plan intellectuel, n’ayant plus le monopole des ressources dans le foyer, il a tendance à perdre son statut de dominant. Le problème, c’est que de très nombreuses femmes ne supportent pas l’homme dominé, enfant. Elles veulent un vrai homme, mais aussi un homme objet, un homme utile, attentif à leurs désirs mais mâle quand même ; pour faire simple, l’homme est confronté en permanence à la quadrature du cercle.

Mais revenons à Bernay, à la fin des années soixante-dix. Je ne connaissais personne. J’étais un exilé n’ayant comme famille réelle que ma grand-mère, Marthe Cauvel.

A Bernay, pour exister, il faut être bourgeois ou vaurien. Je n’étais ni l’un, ni l’autre. Par facilité et compte tenu de quelques antécédents familiaux, tout me portait dans la direction des voyous et des petites frappes si ce n’est mon port bourgeois.

Cette inclinaison était d’autant plus évidente qu’un de mes cousins, un dénommé Marc, n’en finissait pas de défrayer la chronique par ses actions délictuelles. J’avais quinze ans quand, au hasard d’une rue, il m’aborda ; il était accompagné de deux blondes. Il me les a présentées en leur mentionnant que j’étais le cousin de Saint Germain, celui qui vendait de la coke à treize ans, celui qui est l’intello de la famille. Il savait tout de moi. Il m’a mis en confiance ; à ses yeux, je n’étais qu’une victime de la famille de merde que nous avions en commun. Ce jour là, nous sommes allés dans un café. Il savait que son histoire se terminerait mal. C’est pourquoi il m’a pris comme confident en contrepartie de quoi il me donnerait quelques billets. A moi, le jour venu de rétablir une certaine vérité. Je n’avais comme argent de poche à cette époque que 18 francs par moi. Je fus heureux de multiplier cette somme par trente même si l’argent ainsi obtenu provenait de vols ou de casses. Une fois par mois, j’ai recueilli ses peurs, ses souhaits, ses espoirs. J’ai ce talent de recevoir les confessions d’autrui, de recevoir les secrets et les blessures des âmes. J’ai commencé très tôt et aujourd’hui encore dans cette prison, quelques gardiens viennent partager les souffrances.

J’ai perdu un ami

Je tiens donc à rendre hommage à Marc et à raconter son histoire qui est un peu la mienne. C’est surtout l’histoire d’un truand, d’un paumé de province.

Marc a, depuis sa naissance, été l’élément terrible de la famille. Il n’y a pas eu une semaine sans qu’il n’ait occasionné un problème ou une catastrophe. Le démon s’était approprié son âme et surtout son corps. Ses trois frères et sa sœur ne sont pas des enfants de cœur mais ils ont accepté de ne pas enfreindre les lois ; ils ont tout juste dépouillé quelques vieux isolés au moment où ils passaient de vie à trépas. Leur père était alcoolique ; rien d’original en Normandie, pays du Calvados d’autant plus qu’il était tenancier de bistrot ; leur mère un penchant pour les hommes et offraient ses services dans un petit hôtel à proximité de la gare de Serquigny. Tout cela constitue un lourd héritage surtout lorsqu’on est le dernier-né de la famille. Bien bâti, une tête carrée, une mâchoire forte légèrement en avant, seul le regard trahissait en Marc une folie et une génétique lourde à porter. Ses yeux, bleus flous, renvoyaient une lumière inquiétante.

Elève indiscipliné, au caractère violent, placé dans des établissements spéciaux, Marc a rapidement préféré le travail de nuit aux cahiers et leçons fastidieuses. Dès l’âge de treize ans, il devint, ainsi, un spécialiste hors pair du vol de vélos, de mobylettes et de motos. Il a commencé à exercer ses talents de coupeur de chaînes dans la cour de la maison de sa Grand-mère. Il a étendu progressivement son territoire aux cantons de Bernay et de Beaumont le Roger. Le garage de son père fut alors transformé en atelier de dépeçage et en boutique de pièces détachées.

Le service militaire à Mourmelon lui offrit la possibilité d’améliorer ses techniques et surtout de rencontrer les membres de la bande de Pontoise. Cette bande écumait le nord de la région parisienne dans les années soixante-dix. L’armée fut une source de découvertes pour ce jeune garçon qui n’avait guère eu le loisir de dépasser les frontières de sa Normandie natale lors de dix huit premières années de sa triste vie.

Durant ses classes, il fut placé au trou durant trois semaines pour violence, racket, indiscipline et non-respect des horaires. Discrètement, les autorités militaires décidèrent au terme du cinquième mois de service de remettre dans le civil Marc et ses copains de Pontoise. Dans ces années d’antimilitarisme, ils ne voulaient en aucun cas être jugées responsables d’actes commis par des petites frappes incontrôlables.

Marc n’annonça pas à ses parents son renvoi de l’armée. Il intégra, alors, la bande de Pontoise. Il se spécialisa dans le vol de voitures et dans le braquage de bijouteries. Il revenait au bercail familial une fois par mois. Les parents firent semblants de ne pas remarquer l’Alpine Renault avec laquelle il venait les voir. Ils firent de même avec les montres et les bijoux qui leur offraient. L’armée devait à leurs yeux être généreuse avec leur rejeton.

Les affaires se gâtèrent lorsque Marc fut arrêté en 1975 pour vol avec violence. Il fut jugé et condamné à 5 ans de prison dont deux avec sursis. Incarcéré à la centrale de Poissy, il termina son apprentissage de parfait bandit.

Un matin du mois d’octobre 1976, pour un vice de procédure, la justice le relâcha au bout de douze mois de captivité. Cette libération anticipée marqua le début d’une vie de bohême. Marc, avec une bande de cinglés, accumula les braquages et les viols.

Au fil de leurs opérations, en 1978, ils revinrent sur Bernay. Ayant investi une ferme abandonnée près de Serquigny. Un soir, ils se rendirent dans le troquet fréquenté par les bandits du cru, « le Central ». En manque d’émotions fortes, ils abusèrent de boissons et de vantardises au point d’incommoder les autochtones.

Le lendemain, c’était un jour sans soleil de septembre, ils se retrouvèrent dans le même café. Un comité d’accueil les attendait de pied ferme. Le caïd de Bernay, un dénommé Max, leur demanda de trouver un autre refuge, en dehors du département de l’Eure. Compte tenu de leur passé, ils gênaient sa tranquillité. Ils mettaient en péril le bon déroulement de ses petites affaires. Marc refusa net. Il demanda au contraire l’hospitalité des voyous. Il exigea, en outre, de participer à la réalisation d’un ou deux coups.

Rapidement le ton est monté. Les menaces succédèrent aux insultes. Puis, un coup de poing violent, lancé comme une flèche par Marc atteignit au bas ventre d’un des hommes de Max. Ce dernier s’affala d’un bloc sur le plancher devant le comptoir. Le tenancier des lieux pria aux uns et aux autres de sortir faute de quoi il appelait la police. Ils se retrouvèrent tous sur la place. Après une demi-heure de bataille rangée, les deux bandes prirent leur voiture pour un rodéo.

A vingt deux heures quatorze, le téléphone résonna dans la petite salle à manger de ma grand-mère. J’étais dans ma chambre. Je fus surpris par le bruit du téléphone. Elle ne recevait jamais d’appel après 21 heures. Vous vous demandez comment je peux me souvenir de l’heure avec une telle précision. Vous avez raison, mais je dois vous l’avouer, j’ai une excellente mémoire.

En entendant la voix de ma grand-mère, j’ai vite compris qu’un événement grave s’était produit. Elle indiqua qu’elle arrivait de suite sur les lieux de l’accident. Elle ajouta « pour les parents du petit, pas la peine de les chercher, ils sont imbibés du matin au soir ; je m’occupe de tout comme d’habitude ». Ensuite, j’ai entendu le bruit de la 2 CV. Malgré ma volonté d’attendre son retour, je me suis endormi rapidement.

Je sus, lors de l’enterrement que ma grand-mère s’était rendue sous un ciel étoilé, le ciel normand serait selon la légende un des plus beaux de France, à Menneval à quelques kilomètres de Bernay. Un gendarme l’attendait. Il lui indiqua que le corps de Marc était parti à la morgue. Il mentionna qu’il s’agissait certainement d’un accident stupide de la circulation. Elle constata néanmoins qu’aucune trace de frein n’est visible. Elle a alors décidé de se rendre seule à la morgue pour connaître la vérité.

L’enterrement de Marc eut lieu le 26 septembre. Il pleuvait comme les jours précédents. Une messe fut prononcée dans l’église de Serquigny. Juste derrière la famille, des hommes aux visages tentaient de se recueillir. Louise avait tenté en vain de s’opposer à leur venue. Elle avait réussi à imposer un compromis équilibré. Ils assistaient à la messe mais ne se rendaient pas au cimetière ainsi qu’à la réunion de famille.

L’église de Serquigny se prête bien aux cérémonies tristes. Mal chauffée, décorée sobrement, elle n’inspire pas la joie. Massive, de style mi-gothique, mi-roman, elle détonne dans ce village sans relief. Sa grandeur, la hauteur de son clocher la prédisposait à être le cœur d’un gros bourg. A Serquigny qui compte moins de 2500 habitants, elle manque cruellement d’espace. Pas de parvis, même pas de trottoirs devant le porche, une route départementale passagère l’enserre. Elle ressemble à un paquebot amarré dans un petit port de pêche. L’église par sa puissance a étiolé l’ensemble de ce village à moins que ce soit l’alcool qui ait ravagé des générations de petits normands. Au début du XXème siècle, Serquigny ne comptait pas moins de 26 débits de boisson pour moins de 1400 habitants. 9500 arbres à cidre et à calvados occupaient les 1141 hectares du territoire communal. Les bouteilles d’alcools pleuvaient jour après jour sur les fermiers et les ouvriers. Cent ans plus tard, l’alcool et ses effets marquent encore cette région. Dans un rayon de dix kilomètres carrés, quatre centres de traitement d’alcooliques et de déficients intellectuels sont ouverts.

La cérémonie fut expédiée en moins d’une heure. Le curé n’avait pas souhaité s’étendre sur la vie du défunt. On peut le comprendre même si le passé de l’ecclésiastique n’était pas sans tâche. Il avait le démon en lui ; il était un pêcheur parmi les pêcheurs.

Ainsi, comme en son habitude, après les formules d’usage, il avait pris sa Renault 4 L afin de rendre visite à quelques femmes en mal de compagnie. Tout le monde savait à Serquigny comme à Bernay que le curé, malgré le port de la robe, était le Don Juan de la vallée.

Après l’enterrement, toute la famille se réunit dans la salle à manger de la maison de Louise, rue Max Carpentier. La pièce étroite, au papier défraîchi, aux meubles années cinquante de faible prix, donne directement sur la rue. Les passants contemplent la famille Flavigny Chauvel à travers la fenêtre. Ils détournent la tête de peur d’importuner tout en essayant de reconnaître les membres présents. Le vin chaud, traditionnel, est servi par Marthe. Tout le monde est resté debout. Personne n’osa prendre les quelques rares chaises placées le long du mur. Une fois tout le monde servit, Marthe prit la parole d’un ton monocorde.

« Nous connaissons tous la vérité. Marc a été assassiné, le trou dans sa tête n’a pas été occasionné par une bille. Les journaux ont conclu à l’accident de voiture. Vous pouvez me remercier. Si quelqu’un vous demande pourquoi Marc n’a pas tenté de freiner ou d’éviter les obstacles, vous indiquez qu’il est mort avant le choc ».

Cette affaire m’a marqué. Admiratif des frasques de Mesrine et de celles de mon cousin, je me voyais bien recréer une bande. J’ai retenu la leçon suivante de cette aventure, être au sommet, même dans le monde « underground » est une obligation pour survivre.

Pourquoi ce long dégagement sur Marc que j’ai à peine connu et dont la photo chez ma grand-mère m’effrayait ? J’entends signifier que lorsqu’on est comme moi issu d’une famille de voyous, il est difficile de choisir une autre voie. Certes, vous allez répliquer qu’il est trop facile d’imputer sur mes aïeux mes turpitudes. Rassurez-vous, j’assume complètement mes actes. Marc et les autres ne sont en rien responsables de mes déviances. En libéral parfait, je ne tenterais pas de transformer ma responsabilité en irresponsabilité en chargeant la Société.

Avec le recul, je peux vous l’avouer, la brutalité de Marc m’horrifiait, me dégoûtait. Je n’ai jamais aimé ses méthodes. Un beau coup doit s’effectuer sans laisser de traces, sans violence ou presque sans violence…

It’s a long way to the top
(Angus Young-Bon Scott)

Le hasard, un simple hasard ou plutôt l’envoi d’une lettre à Paris, à la fin de l’année 1980, a influencé vingt ans de ma vie ; une simple lettre d’une page

Un certain 13 janvier 1981, et tout çà à cause d’un courrier envoyé à un candidat à l’élection présidentielle, j’ai passé trois heures, assis sur un cercueil dans une agence des Pompes funèbres d’Evreux. Trois heures durant, j’ai tenté d’écouter le responsable départemental du Mouvement dont le père dirigeait l’agence. Tout absorbé que j’étais par son éventuel contenu, le cercueil a annihilé toutes mes fonctions intellectuelles.

C’est en regardant le journal télévisé que sans en parler à personne, j’avais décidé d’écrire au siège du Mouvement des Jeunes Giscardiens, rue de la Bienfaisance à Paris. Pour obtenir l’adresse, j’avais appelé l’Elysée. Après deux mois sans nouvelle, je fus invité à me rendre aux pompes funèbres d’Evreux pour une première réunion.

A cette réunion, il y avait tous les jeunes fils et filles à papa d’Evreux. Nous devions être trois ou quatre à ne pas être membres du cercle des privilégiés. Grâce toujours à mon regard de cocker et à mon maintien de bonne famille, j’ai conquis le cœur de mes compagnons de route. Pour m’intégrer le plus vite possible, j’étais toujours disponible pour les opérations commandos. Je suis rapidement devenu un expert en collage d’affiches en pleine nuit, en bombes de peinture et en bris des permanences adverses. Je pouvais ainsi me comporter en voyou tout en défendant une bonne cause, celle de la droite modérée. J’ai vite compris que les règles du milieu politiques ressemblent à celle de l’autre milieu. J’ai vite compris que tout ou presque était permis à condition d’avoir les bonnes protections, d’avoir un parrain.

J’étais parmi les plus jeunes. Rapidement, face à mon savoir-faire et mon absence d’appréhension, le responsable départemental me recommanda auprès des dirigeants de Paris. Impulsif et sans foi, ni loi, j’étais chez les bourgeois giscardiens, une monnaie d’une extrême rareté.

Le week-end, je partais à Rouen pour intégrer une équipe de blousons noirs, un peu facho sur les bords. Ils se mettaient au service des giscardiens le temps d’une campagne électorale pour casser la gueule aux communistes et aux gaullistes. Dans chaque groupe, un ou deux responsables jeunes giscardiens tentaient autant que possible de veiller à la bonne application des directives de Paris et de limiter les excès en tout genre. Dans les faits, nous ne pouvions rien empêcher. Nous étions confrontés à des bêtes furieuses. Soit nous jouions avec eux, soit il nous lâchait au plein milieu de l’opération en conservant le matériel et les camionnettes. Pour rester, pour d’imposer, il fallait être encore plus dur qu’eux.

A Rouen, de février à mai 1981, j’étais logé chez le responsable de la bande, Pierre. Il devait avoir sept ou huit ans de plus que moi. Ma grand-mère n’avait émis aucun jugement sur mes nouvelles activités et sur mes nouveaux amis. Elle ne comprenait rien à la politique mais elle croyait à la nécessité d’être au sein d’une équipe, d’une bande pour réussir même si elle se méfiait de mes amitiés giscardiennes qu’elle jugeait bien trop bourgeoise à son goût.

A Rouen, libéré du joug familial, Pierre fit mon instruction sexuelle en me payant quelques passes. Je me souviens d’une prostituée ; elle était, pour moi, très vieille, très très vieille ; elle devait avoir près de cinquante ans ; elle sentait le parfum de mauvaise qualité. Elle était sans forme, une poitrine abondante et descendante. Elle avait des bras épais de paysanne ; ses cuisses m’impressionnaient par leur circonférence. En sortant de la voiture de Pierre, elle m’avait accosté et je n’avais pas osé lui dire « non ». En montant dans sa chambre, nous avons croisé plusieurs de ses collègues qui l’ont sifflée en criant qu’elle était une veinarde de se taper un puceau, qu’elles voulaient assister à ce moment. J’eus beau prétexter que j’en étais pas un, elles ne voulaient pas me croire. Tout cela se termina avec deux filles de joie assistant à nos ébats. J’étais un peu gêné d’être exposé comme un trophée ; mais certainement au fond de moi, j’étais un peu flatté. Je regrette ne l’avoir jamais revue, de ne jamais avoir recommencé cette expérience. Elle doit avoir plus de soixante-dix ans, aujourd’hui, si Dieu lui a prêté vie. Aujourd’hui, certes le manque du à ma prison me pèse ; mais au fil des années, j’ai compris que la sensualité, le désir, la peur de l’autre constituait les fondements d’une relation amoureuse et sexuelle réussie. Dans la passe furtive, il y a beaucoup de frustration ; l’essentiel, l’amour, est absent ; l’homme ne domine artificiellement par son pouvoir monétaire ; dans l’acte, la prostituée dirige et par ses gestes renvoie le mal à sa déchéance. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre.

Mon ami Pierre était chargé d’assurer la sécurité des soirées organisées dans les hôtels particuliers des grandes familles pour soutenir le Président Giscard d’Estaing. Ces réunions très mondaines visaient autant à démontrer la nécessité de se mobiliser pour le Président candidat qu’à récolter de l’argent pour la campagne. A plusieurs reprises, Pierre me demanda de l’accompagner. J’étais costaud et j’avais de bonnes manières. C’est ainsi que j’ai assisté souvent dans un coin, sans rien dire à ces belles soirées avec des buffets bien garnis en mets fins et rares. Le ballet des robes, des costumes parfaitement ajustés, la vue des jeunes filles parfaites m’a certainement incité à pénétrer ce milieu. Lors d’une réception à la mairie de Rouen, quelques semaines avant le premier tour, un jeune homme, très bien habillé, pas très grand, mais doté d’une assurance à toute épreuve, me demanda de le suivre. Il s’agissait de Jean, le trésorier des Jeunes Giscardiens. Il m’annonça que Giscard serait battu du fait de la trahison de Chirac, du comportement ordurier de la presse et de la décadence de la bourgeoisie capable par esprit futile de voter François Mitterrand. J’étais abasourdi. Il exigea de moi le secret et me dévoila le plan. Il affirmait que la gauche ne pourrait rester que quelques mois au pouvoir, l’application des fameuses 110 propositions du candidat Mitterrand issues du programme commun de 1972 devant conduire le pays à la banqueroute. Il était convaincu que Giscard d’Estaing reviendrait au pouvoir, que le RPR dirigé par le traître de Chirac disparaîtrait. Afin que sa prophétie devienne réalité, il souhaitait maintenir des troupes sur le pied de guerre.

Pour étayer ses propos, Jean ajouta : « regarde ces bourgeois ; à l’annonce des résultats, ils passeront à gauche comme en 1940 sous Pétain. Ce n’est pas avec eux qu’il faudra reconstruire la droite. C’est pourquoi je te demande d’être prêt à agir ». En me recommandant le secret absolu, il me parla d’un accord secret avec l’extrême droite pour la reconquête du pouvoir. Face au SAC, la milice privée des gaullistes, Jean m’apprit que nous n’étions pas démunis. Il me présenta quelques années plus tard le chef de ce réseau secret. Il s’agissait d’un cadre des anciens mouvements pro Algérie française. Proche du Vatican, il pouvait partir plusieurs mois en Pologne ou en Hongrie. A son retour, il menait sans rien laisser paraître quelques opérations en faveur de la droite parlementaire non gaulliste. Il était aussi à ses heures perdues un excellent musicien, capable de jouer toute une nuit des morceaux des Stones à la guitare.

Le RPR disposait de réseaux fondés durant la Résistance qui soixante ans après demeurent en particulier dans la police, au sein de la justice ou parmi les fonctionnaires de l’Assemblée nationale. Un agent du Palais du Bourbon m’affirma qu’il avait enterré dans son jardin un stock d’armes au cas où les bolchos ou les fachos s’en prendraient à l’Etat.

J’étais fier d’appartenir à un groupe secret même si j’ai vite compris que notre puissance de feu était limitée faute d’avoir des relais dans l’appareil d’Etat.

Jean, après m’avoir dit que nous nous reverrions très prochainement, me quitta pour alpaguer deux ou trois avocats accompagnés de leurs superbes filles à la mine remplie de morgue, il avait comme mission mais ça je ne le savais pas après la défaite électorale de constituer une cagnotte ou plutôt un magot afin de financer les opérations spéciales après la défaite.

Jean ne s’est pas trompé pour l’échec de Giscard. Il recevait tous les résultats des sondages et était, par ailleurs grâce à quelques complices, bien informé des manœuvres du candidat gaulliste à l’encontre du Président sortant.

Je me rappellerai toute ma vie du dimanche 10 mai 1981. J’étais arrivé dans le courant de l’après-midi à la permanence en plein centre-ville de Rouen, près du Gros Horloge. Pour tenter d’oublier cette défaite annoncée, nous nous racontions nos plus belles anecdotes de campagnes comme des soldats après des batailles. Il y avait entre nous une fraternité d’armes. Lorsque sur TF1, le portrait du futur Président de la République est apparu, j’ai cru pendant quelques secondes qu’il s’agissait de Giscard. J’ai cru au miracle. Mais, je fus ramené à la triste réalité par la froideur des chiffres. Pas de doute, VGE était battu et bien battu. Dans les rues, nous entendîmes les klaxons d’allégresse des voitures des militants socialistes. Malgré notre déception, nous ouvrîmes quelques bouteilles en se disant qu’au moins les gauchistes ne les videraient pas à notre place.

Jean, le Trésorier, nous appela vers 22 heures, pour nous réconforter. Il nous répéta que le combat ne s’arrêterait pas ce soir. C’est pourtant durant son appel téléphonique que des militants communistes ou socialistes brisèrent les vitres de notre permanence en jetant des pavés. Il y eut un moment de panique. Nous nous sommes réfugiés dans la cave. Pierre demanda l’aide de la police. L’agent de permanence lui répondit que tant qu’il n’y avait pas mort d’homme, la police ne se déplacerait pas. J’ai compris qu’en cas d’alternance, tout va très vite ; les amis d’hier disparaissent, les fonctionnaires jouent aux prêtres défroqués en reniant avec une mauvaise foi sans pareille leurs engagements passés. Heureusement pour nous, les militants de François Mitterrand souhaitaient avant tout faire la fête et non la Révolution.

En rentrant dans la nuit, je fus surpris de tomber sur ma grand-mère avec une éponge et un grattoir à la main. Elle tentait d’enlever la peinture rose sur les murs de la maison. Il y avait marqué « A mort, les collabos des bourgeois ». J’étais gêné. Je savais que c’était à cause de moi. Elle me rassura en me disant que ce n’était pas grave ; qu’elle en avait vu d’autre. Elle me conseilla de me coucher. Le lendemain, au lycée de Bernay, tous les professeurs arrivèrent habiller en rose ; ils se mirent en grève pour demander le renvoi du proviseur. Au bout de dix jours, ils obtinrent satisfaction. Il fut muté à Charleville Mézières, sa femme l’étant en Ardèche.

Avec la défaite de Giscard, je pensais mon aventure en politique terminée. Avait-elle de toute façon commencé ? Durant six mois, je n’avais rencontré que des seconds couteaux. J’avais pénétré dans quelques beaux appartements rouennais mais bizarrement je n’avais discuté sérieusement avec aucun de leurs occupants. Ils m’ont à peine vu. J’ai toujours été de passage. C’est à partir de cette caractéristique que toute ma carrière s’est construite. Sans famille, sans attache, je suis le passe muraille parfait, le porte-serviette, le porte-coton idéal pour des missions délicates. Jean s’en est souvenu en me rappelant très rapidement après la défaite. La Gauche conserva le pouvoir jusqu’en 1986 mais durant cette période j’ai, tout en effectuant d’honorables études, poursuivi mes missions d’homme de mains.

GIMME SHELTER
(Mick Jagger/keith Richards)

J’ai donné ma vie à la politique comme d’autres entrent en religion. En regardant mes collègues d’infortune, j’ai vite compris que notre choix, notre engagement, était lié à notre passé, à notre recherche d’un équilibre que notre famille, notre entourage ne pouvait pas nous procurer. Les femmes et hommes politiques, leurs collaborateurs sont des êtres par nature déséquilibrés. La participation à la vie d’un mouvement politique est inconciliable avec une vie familiale dans le sens classique du terme. La politique, c’est vingt heures sur vingt-quatre, le week-end et le soir. Il est hors de question d’espérer dîner avec son conjoint à dix-neuf heures trente. La vie politique, c’est une fuite en avant, un refus de vieillir, d’être toujours un adolescent. Former une famille, élever des enfants, avoir un rythme régulier de vie sont des contraintes insupportables pour des hommes politiques. Le taux de divorces au sein du milieu est impressionnant ; les conjoints acceptent de moins en moins de passer après les militants, les cadres des partis, les journalistes et les électeurs…

Quand je me suis engagé, je souhaitais me créer une histoire, un nom, échapper à ma famille.

Au mois de juillet 1981, trois mois après le désastre électoral, Pierre m’appela un soir et me tint le discours suivant :

« Tu veux revenir sur Paris, il faut que tu appelles Jean. Tu sais, je te l’avais présenté. Il est le trésorier de notre mouvement. Il a besoin de toi. »

Ces mots, je ne les ai jamais oubliés. Je ne le croyais pas, à Paris, ils pensaient à moi. J’ai mis deux jours pour surmonter ma timidité et joindre Jean. Une secrétaire me le passa qui me tint ce discours : « petit, je suis pressé, il faut que l’on se voit, tu peux passer demain, ah ouais ! T’es en Normandie. Bon passe, samedi vers 11 heures au siège. Je te dirais ce que nous pourrons faire ensemble ».

Depuis mon exil de Saint Germain en Laye, je ne remettais que rarement les pieds à Paris. Au fil des années, je m’étais transformé en parfait provincial surtout en ce qui concerne ma garde robe. Sur le choix de la veste, j’ai longuement hésité. Mal m’en a pris, en arrivant gare Saint-Lazare, je fus conspué par une bande de jeunes ; ils se sont moqués de mon accoutrement, ma veste en velours beige ne devait pas correspondre aux canons de la mode parisienne. Ils m’ont obligé à leur donner. Déjà en retard, j’ai opté pour la politique du repli stratégique avec abandon de la cause du conflit.

Arrivé boulevard du Montparnasse, au numéro 266, au siège du Mouvement, je demande à parler à Jean ; la secrétaire me prie de l’attendre dans le hall d’entrée. Elle est blonde, grande, très femme ; un décolleté un peu provoquant, une poitrine blanche un peu tombante mais accueillante.

Je constate qu’elle me regarde avec mépris ; elle me considère, sans nul doute, comme un petit provincial aux origines modestes ne portant pas de veste. Après dix minutes d’un terrible face à face, étant incapable d’engager la moindre discussion, les marches de l’escalier se mettent à craquer. Ce bruit sourd rompt le difficile silence. Je ne me souvent qu’avec difficulté du physique de Jean. Dans ma mémoire, il était trapu, une tête carrée avec une mâchoire acérée. En fait, il était de taille moyenne, un peu enveloppé. Il était habillé de manière très chic. Il était hors du temps. A peine avait-il avalé la dernière marche de l’escalier qu’il demanda à la secrétaire
- Isa, c’est le petit que je dois voir.

- Oui Jean, il t’attend comme un enfant de cœur.

- Isa, je suis surpris que tu ne l’aies pas encore violé.

- Jean, c’est un enfant ; je parie qu’il est puceau ; tu sais que j’aime les hommes avec de l’expérience.

- Tu devrais alors accepter de coucher avec moi.

- Je t’ai dit non car je sais que tu es un mauvais coup ; tu bandes mou…

- Allez, petit, ne rougis pas ; de toute façon elle n’aime que les vieux beaux, bien riches ; tu as encore un peu de temps devant toi avant de passer dans sa casserole ; suis-moi dans mon bureau ou plutôt de ce qui en fait office.

J’étais rouge pivoine. Entre la peur d’affronter Jean et les propos d’Isabelle, je ne savais pas trop quoi penser, dire et faire.

J’ai suivi Jean jusqu’à son bureau qui se trouvait au sous-sol. Il était petit et doté d’un grand coffre-fort. Il me fit asseoir sur une vielle chaise rouge ; j’appris plus tard que cette chaise était une prise de guerre de la campagne présidentielle. Jean avait avec quelques membres du mouvement volé au PS un lot de 500 chaises destinées à un meeting.

Jean prit la parole en me demandant sur un ton viril :

- Petit, quel est ton prénom ?

- Patrick.
- Bon, Patrick. , tu te rappelles, je t’avais dit que nous aurions besoin de toi. Je ne t’ai pas menti. Il est évident que nous ne retrouverons pas le pouvoir demain mais il est indispensable de harceler le gouvernement en place et surtout nous venger des RPR. Tu souhaites effectuer tes études sur Paris ?

- Oui, je voudrais intégrer Sciences Po ; je suis inscrit à Henry IV en hypokhâgne.

- Très bien ; tu as un peu d’argent.
- Bof, pas trop. Je recherche un petit studio pas trop cher et un job le soir.
- Je peux t’aider. Je cherche quelqu’un comme toi. Tu as participé aux opérations spéciales durant la campagne. Tu as été efficace et surtout tu l’as fermé quand je te le demandais. J’aime les mecs discrets qui ne bavent pas, qui ne parlent pas à tort et à travers. Si tu veux réussir dans ce milieu, mon unique conseil c’est ne parle pas. Tu n’es pas con ; c’est pourquoi je souhaite que tu remplisses quelques missions de confiance ; interdit d’en parler à qui que ce soit. Tu n’en réfèreras qu’à moi et à personne d’autre. OK ?

- Ok

Je n’ai pu répondre que les deux lettres « OK » ; je n’ai posé aucune question sur mes futures activités ; ma timidité a eu raison de ma curiosité. Je n’ai pas demandé combien j’allais gagner et quand je travaillerai. Jean m’indiqua simplement que je commencerai après le 20 octobre. Pour le logement, il s’occupait de tout.

A la fin du rendez-vous, il me glissa un billet de 200 francs dans ma main. J’ai, dans un premier temps, refusé puis il me précisa que c’était un acompte, je les ai mis dans ma poche.

En moins d’une demi-heure, tout avait été réglé. Un simple voyage avait changé ma vie.

Avant de reprendre le train pour Bernay, j’avais quatre heures devant moi. Après m’être acheté quelques albums d’AC-DC et de Motorhead à la FNAC Montparnasse, j’ai repris la ligne 12 du métro parisien En sortant à Saint Lazare, j’ai remonté un par hasard l’impasse de Budapest. C’était une des rues chaudes de Paris au début des années quatre-vingt. En marchant, je me rappelai les propos de la secrétaire. Elle m’avait accusé d’être un puceau. Je ne l’étais pas comme vous le savez. Convaincu qu’une multitude d’expériences me ferait perdre mon regard d’enfant, j’étais prêt à succomber aux charmes d’une des prostituées de l’impasse. Au bout du troisième passage, une black, assez mince, m’interpella.

- Petit, arrête de reluquer… Tu viens ? Viens, n’aie pas peur, me répéta-t-elle avec un regard très suggestif. Ses seins étaient petits mais fermes. Elle portait un jean délavé.

Face à ces demandes répétées, je me suis convaincu que je devais y aller.

- Tu ne le regretteras, Petit. C’est 100 la pipe et 200 l’amour me dit-elle.

Avec le fameux billet de Jean dans la poche, l’affaire était réglée. Je considérais que c’était un signe du destin. J’ai dit « oui » d’une voix empreinte d’envi. Comme un automate, je l’ai suivie. La chambre se trouvait dans un immeuble qui menaçait ruine. A l’entrée, un permis de démolire était affiché. L’escalier était étroit et sal. Nous avons croisé deux ou trois filles avec leur client. Ils avaient environ la quarantaine ; à croire qu’à cet âge là, il est impossible de trouver du plaisir avec sa conjointe. Un seul m’adressa un sourire et me lança « bonne bourre ». La chambre comportait un petit lit, une table basse avec un rouleau de papier toilette, un bidet et un lavabo. Elle était toute simple. Sans prononcer un mot, la belle black se déshabilla ; son sexe était complètement épilé. C’était la première fois que j’avais une relation avec une femme de couleur différente de la mienne. Depuis, je dois avouer que j’ai un très fort penchant pour les blacks ; leur sensualité, leur savoir-faire, leur beauté m’ont toujours enivré. Ma compagne éphémère et tarifée me demanda quelle était ma position préférée. Paralysé par une soif de sexe et surtout par une ignorance totale des termes techniques, je ne sus répondre. A quarante ans, je suis toujours aussi ignorant. Je dois avoir un problème freudien pour être incapable de me souvenir des noms des positions.

Revenons à cette chambre lugubre, ma charmante hôtesse d’un jour m’allongea et se mit au-dessus de moi. Je sentis son corps descendre et happer mon sexe. En quelques minutes d’un va et vient bien organisé, elle me porta à la jouissance. Cette passe reste pour moi un excellent souvenir sauf qu’à l’époque, l’utilisation du préservatif n’était pas la règle. J’avais peur d’attraper une maladie vénérienne, je pensais avant tout à la chaude pisse. Dans le train du retour, j’ai passé mon temps dans les toilettes à me laver mon sexe et à me branler en pensant à la belle black. Quelques semaines après, j’ai lu mon premier article sur le SIDA. Même si la maladie concernait alors essentiellement le milieu homosexuel. Un sentiment de panique me gagna et je me suis alors engagé à ne plus fréquenter les prostituées mais les promesses….

Conformément aux demandes de Jean, au mois de septembre, j’ai emménagé, près de la Porte-Maillot, dans un deux pièces que je partageais avec une militante du mouvement, une certaine Sophie. Elle avait deux à trois années de plus que moi. Très grande, mince mais très musclée, j’ai vite compris qu’elle était lesbienne ce qui ne l’empêchait pas de me traiter avec gentillesse. J’étais un peu son petit frère. Elle me dominait tant par son âge, son expérience du milieu politique et par sa connaissance de la vie. En ne parlant jamais cul et en ne ramenant aucune petite amie, j’ai réussi à l’amadouer. Quand je lui ai demandé quel était le montant du loyer. Sophie a ri pendant dix minutes. Après s’être amusée de ma naïveté, elle m’expliqua que cet appartement était payé par une compagnie pétrolière. Cela faisait parti des combines de Jean. Elle m’avoua qu’il y avait quelques contreparties mais que ce n’était pas à elle de me les mentionner. Pour comprendre les combines et les contreparties, j’ai mis quelques années. Acharnée de la politique, Sophie passait la majorité de son temps au siège du mouvement, ses études de droit à Assas étaient très secondaires. En charge des fédérations, elle était continuellement en déplacement en province. Sophie a connu une belle destinée ; elle est devenue une des grandes prêtresses de la communication en conseillant des dirigeants d’entreprise de haut niveau.

J’ai commencé une double vie, le jour à Henry IV en hypokhâgne, le soir et la nuit au mouvement. Ayant coupé la quasi-totalité des liens avec ma famille, je disposais de temps pour mener des actions militantes. J’étais le petit jeune et donc chouchouté par tous les anciens. Mes faits d’arme à Rouen étaient connus et exagérés. Tout le monde savait que j’avais mes entrées chez les anciens de l’OAS et les anciens d’Occident.

Jean est devenu au fil des mois mon tuteur. Avec le recul du temps, je pense qu’il appréciait ma discrétion. Ma timidité étant perçue comme une forme d’indifférence, cela le dissuadait de m’engueuler. J’ai vu des dizaines de ses collaborateurs et collaboratrices partir de son bureau en pleurs. Incontournable car détenteur du nerf de la guerre, il était craint. En étant auprès de lui, je bénéficiais de son aura. Personne n’osait m’affronter ou me faire une crasse de peur de supporter financièrement une disgrâce. Surtout, j’avais un accès privilégié aux ressources du mouvement. J’avais au fond de moi un goût prononcé pour le luxe, la vie facile ; grâce à la politique et à certaines entrées, j’ai commencé à hanter les palaces, les grands restaurants dès l’age de 23 ans. Je ne me suis jamais trop posé de questions morales sur l’origine des ressources. Je ne pouvais pas me plaindre surtout que mon travail pour le mouvement n’était pas trop compliqué. Ma principale mission était d’aller chercher chez des particuliers habitant en règle générale dans les arrondissements cossus de la capitale ou à Neuilly des enveloppes ou des mallettes. Je n’ai jamais eu la curiosité d’en ouvrir une. J’ai su, il y a peu, que certains n’avaient pas mon honnêteté et prenaient leur dîme. Je crois, j’en suis certain que Jean devait me prendre pour un idiot. Aujourd’hui, au fond de cette putain de cellule, je me trouve rétrospectivement très stupide. De nombreux anciens collègues du mouvement se prélassent comme des salopards dans des piscines dans le sud de la France ou à Ibiza.

Bien évidemment, j’effectuais des activités plus militantes, collages et tractages. J’adorais surtout les collages de nuit dans Paris avec les bagarres avec les gauchistes ou les rencontres insolites. Un soir, nous collions Place Trocadéro, il devait être deux heures du matin. Nous sortions colle et balais ainsi que les affiches quand une très belle prostituée nous demanda de nous cacher. Nous lui demandons pourquoi ; elle nous répond que dans cinq minutes, les flics allaient débarquer. Nous l’écoutâmes pour notre plus grand bien. Quand nous revîmes, elle discuta avec nous et nous proposa un petit tarif qui restait bien trop élevé pour nos finances. Je me rappelle qu’un autre soir, nous avions mené un collage en état avancé d’ébriété. Dans une rue du 8ème arrondissement, nous avions mis une des filles qui nous accompagnaient, une dénommée Véro, dans une poubelle. Ivre morte, elle n’avait pas réagie. Nous sommes partis coller quelques affiches au slogan bien présomptueux « Giscard. Reviens ! » Quand nous nous sommes aperçus que les camions de ramassage des ordures s’attaquaient à la rue dans laquelle nous étions, nous avons été pris de panique. Nous avons couru afin de retrouver la poubelle. Nous sommes arrivés à temps avant qu’un des éboueurs ne renverse Véro dans son camion. Je me rappelle encore des hurlements et des menaces de l’éboueur. Nous lui avons fait un bras d’honneur mais sans nul doute, nous étions passés à côté d’une catastrophe. Pour nous réconforter, le chef de notre groupe nous amena « Chez Castel ». J’ai toujours détesté cet endroit rempli de vieux beaux et de jeunes femmes cherchant avant tout un portefeuille en guise d’alliance. Je trouvais l’endroit ringard, symbolisant parfaitement la bourgeoisie parisienne carrée dans son conservatisme et convaincue du bien-fondé éternel de ses valeurs.

Je restai avant tout un petit voyou, un garçon de la rue ; c’est pourquoi j’appréciais les opérations commando. Or, l’actualité me sourit. En 1982, le ministre de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur engagea une réforme des universités. Les deux syndicats de droite organisèrent des manifestations. J’avais reçu l’ordre avec quelques-uns un de mes acolytes de provoquer les forces de l’ordre pour obtenir la meilleure couverture presse et démontrer que le pouvoir de gauche tabassait des étudiants. Notre chance vint que l’Esplanade des Invalides était en réfection. Il y a avait de quoi tenir un siège. Des pavés, des blocs de béton et surtout des chariots élévateurs à disposition. Lorsque la manifestation arrive sur l’esplanade, lieu programmé de dislocation, les responsables des syndicats étudiants tentent de franchir la Seine. Les CRS avaient reçu l’ordre d’empêcher par tous les moyens les jeunes de se rapprocher de l’Elysée. Ils n’avaient pas prévu les bulldozers et les pavés. A cinq, six avec des foulards pour éviter les gaz lacrymogènes, au moment où la police menait sa première charge contre les manifestants qui s’étaient rapprocher du pont Alexandre III, nous avons pris possession de deux bulldozers et commencé nous même à chargé les forces de l’ordre. A bord de la machine, malgré le bruit du moteur, j’ai ressenti comme un grand silence. Les étudiants qui nous entouraient étaient surpris par notre témérité, par notre inconscience ; les forces de l’ordre face à une telle audace attendaient les ordres. Comment faire pour reprendre possession de ces diaboliques machines ? Je dois l’avouer aucun de nous n’était expert dans leur conduite. Nous tentions plus d’en comprendre le maniement que de nous en servir comme arme de destruction. C’est pourquoi lorsque cinq CRS casqués, arme dégainée chargèrent en ma direction, j’ai opté pour la fuite, laissant mon engin filé seul contre un mur. Sentant les coups de matraques se rapprocher, j’ai couru avec mes collègues d’infortune avec comme objectif de rejoindre le gros des manifestants. Vexée d’avoir été placée en situation de faiblesse, la police décida de mettre un terme à ce jeu stupide. Elle chargea afin de disloquer la manifestation. Fidèle à la théorie des moutons de panurge, nous avons dans un mouvement désespéré sauté dans les fossés qui ceinturent les Invalides. Plusieurs d’entre nous ont eu leur cheville cassée. Une fois dans le fossé, nous n’avions plus aucun moyen de nous échapper ; nous avons alors sagement attendu que la police nous cueille.

Ce fut mon baptême du feu ; ma première grande manifestation se terminait dans un poste de police, celui du VIIIème arrondissement, celui qui se trouve dans le Grand Palais. Nous étions une dizaine. Il y avait des militants de l’UNI, le mouvement étudiant proche du parti gaulliste et ceux du GUD, mouvement étudiant d’extrême droite. Ces derniers au look « facho » nous considéraient comme des enfants de bourgeois, incapables de mener des opérations de guérilla.

Au fil de mes rencontres, j’ai sympathisé avec plusieurs d’entre eux dont un qui s’appelait Richard. Crane rasé, habillé en paramilitaire, il était l’intellectuel de la bande. Il lisait Céline mais aussi Apollinaire. Il ne comprenait pas comment avec mon petit gabarit, je pouvais survivre dans des échauffourées. En dessous d’un mètre quatre-vingt, les hommes étaient pour lui des handicapées. Bien des années plus tard, je l’ai revu, il était tout à la fois conseiller d’un ministre centriste en charge de la recherche et militant du FN. Je lui ai alors demandé si ça ne lui posait de problèmes déontologiques. Il m’a répondu qu’il aimait le secteur de la recherche et que cela n’avait rien à voir avec son engagement politique. Il me rappela également que j’avais quelques amitiés à gauche ; mais c’est une autre histoire que je vous raconterais peut-être plus tard.

Au commissariat, les flics souhaitèrent connaître les individus qui avaient osé conduire les engins de chantier. Ils eurent le droit à un silence éloquent. La solidarité estudiantine était de règle. Je fus assez rapidement relâché car avec mon look de chien battu et ma carte d’étudiant d’Henry IV, je ne pouvais pas, à leurs yeux, être responsable des dégradations et des violences de la fin de cette manifestation. En sortant, je fus heureux de constater que ma colocataire m’attendait avec une voiture. A peine étais-je monté qu’elle m’engueula ; j’étais allé peu trop loin dans la provocation des forces de l’ordre ; et puis d’un coup, elle se mit à rire en me disant qu’elle jouait à être ma grande sœur mais qu’elle ne croyait pas un mot de ce qu’elle racontait. Nous rejoignîmes Jean et le reste de la bande dans un café, boulevard Raspail, qui s’appelait « L’International ». J’adorais ce café complètement décalé dans un quartier bourgeois. Depuis quelques années, il s’est débaptisé et a opté pour un nom plus en phase avec sa clientèle… « Le cabriolet »…

Lors de ce dîner, nous mîmes au point les prochaines manifestations. Par mon acte insensé, j’avais acquis le droit de siéger au comité d’organisation. J’ai reçu comme mission de surveiller les extrémistes qui profitaient du bordel ambiant pour intégrer les cortèges et faire dégénérer la manifestation. Je devais retarder au maximum la survenue du désordre et les orienter vers des cibles désignées en commun. C’est ainsi qu’il fut décidé d’attaquer le Ministère de l’éducation. Mon rôle avec quelques amis étaient de lancer les premières attaques contre les forces de l’ordre qui seraient situés boulevard Raspail puis après de me dégager pour laisser les membres du GUD et tous les fachos œuvrer. Nous parions qu’ils ne voudraient pas abandonner le terrain à des petits bourgeois et qu’ils souhaiteraient montrer leur force et leur savoir-faire. L’organisation de la violence était censée avoir comme effet d’améliorer la couverture presse. En cas de violences policières, nous étions sûrs de passer pour des victimes. Nous avions pré-rédigé des communiqués affirmant que les autorités avaient sciemment permis l’intrusion des fachos.

La manifestation était programmée pour le jeudi, soit deux jours après celle qui m’avait promu « animateur de la bagarre générale ». Elle a été à la hauteur de nos attentes. Nous avons empêché les fachos de s’immiscer dans la manifestation durant toute la première partie du défilé. Je suis allé voir Richard en lui disant que je voulais pénétrer au ministère de l’Education nationale et qu’à cet effet, il fallait créer une brèche boulevard Raspail. Il marcha dans ma combine ; il rassembla ses troupes pour leur expliquer le plan. Ses hommes au crâne rasé, aux blousons de cuir et aux ceintures cloutées avaient de la gueule. Ils ressemblaient à des chevaliers teutoniques partant en campagne. Il ne manquait que la musique de Wagner. Lorsqu’ils entrèrent en contact avec les flics, je devais avec mes fidèles décrocher mais je ne pus résister à l’envi de me battre auprès de professionnels de la castagne. Durant deux heures, nous avons avancé puis reculé, entre la station Rennes et Notre Dame des Champs. Vers 20 heures, la police sortit son arme secrète, les motos. Sur chacune d’entre-elle, deux flics, un qui conduit, un qui frappe. Rapide, simple et efficace, quelques années plus tard, Malik Oussekine, un manifestant, est tombé à terre, mortellement blessé, après avoir été rossé par ces nouveaux soldats de l’enfer. .

Ce soir là, je fus rapidement pris en chasse par l’une de ces motos. J’ai reçu quelques coups de matraque. Dans les premières secondes, j’ai ressenti sur mon épaule comme une décharge électrique, un coup bref mais violent. Dans un second temps, une chaleur a envahi mon épaule ; puis quelques minutes après, j’ai ressenti une vive douleur qui avait l’inconvénient de s’amplifier de perdurer. J’ai ainsi appris que la matraque est une arme à triple effet.

Pourchassés par des hordes de motos, nous trouvions abri sous les porches des immeubles ce qui nous n’empêcha pas d’être encerclés. Je n’ai échappé à ma deuxième visite dans un commissariat que grâce à l’aide d’une jeune fille brune, très jolie, qui ouvrit la porte de son immeuble rue de Fleurus. D’un coup, je me suis trouvé dans le hall d’un immeuble huppé de la capitale, grand miroir aux murs, moquette épaisse et ascenseur sans âge. J’hésitais à rentrer quand la jeune fille, d’un ton très clair, m’enjoignit de la suivre. Sans un mot, je pénétrais dans la cabine de l’ascenseur, cabine étroite qui ne pouvait contenir que deux personnes. Je sentais la transpiration ; j’étais habillé de quelques frusques. Plus l’ascenseur progressait dans sa lente montée, plus j’étais gêné ; je souhaitais retourner dans la rue. Arrivés au cinquième étage, elle me souriait en me voyant gêné. Elle ouvrit la lourde porte d’un appartement haussmannien à souhait. Un long couloir desservait de nombreuses pièces. Je me souviens de peintures sur les murs de l’entrée ; des peintures contemporaines, de couleurs vives. Elle me conduisit dans un salon de facture classique ; toujours en souriant, elle me proposa de prendre un verre en attendant que le calme revienne rue de Rennes.

Assoiffé, je n’ai pas refusé cette invitation. Ma sauveuse s’appelait Anna et était tout comme moi à Henry IV. En revenant de la FNAC, elle avait regardé le ballet des forces de l’ordre et m’avait vu en difficulté, c’est pourquoi elle était restée derrière la porte avec l’espoir de pouvoir m’offrir un abri.

Inscrite également en hypokhâgne à Henry IV, mais dans une autre classe que la mienne, elle trouvait ma dégaine de provincial mal habillé amusante d’autant plus que j’avais un port de bourgeois tout cela associé à un regard de cocker en mal d’affection. Et puis, elle m’avoua que mes mimiques à la Mick Jagger l’amusaient au plus au point. J’étais pour elle un divertissement car elle s’ennuyait ferme en parcourant les livres de Sartre ; je crois qu’elle s’ennuyait de sa vie de petite fille rangée.

J’étais en proie au silence ; j’admirais la beauté du mobilier de style, les tapis, les tableaux. Elle m’offrit un Jack Daniels et mit sur la chaîne un bon vieux Stones. Je suis tombé amoureux de suite. Elle était grande, les yeux verts, presque translucides, elle était habillée sobrement, classe mais pas trop sophistiquée. Ses cheveux coupés assez courts mettaient en valeur un visage fin. Elle m’avoua qu’elle ne suivait que de loin la politique ; elle trouvait bizarre que je puisse être en 1982 encore giscardien. Pour elle, il était déjà mort ; elle ne comprenait pas pourquoi les hommes politiques ne savaient pas prendre leur retraite une fois la sanction des urnes intervenue. Son opinion n’était pas sans lien avec son origine américaine. Sa mère était née à Boston ; y avait vécu vingt cinq ans avant d’y rencontrer son futur mari qui était inscrit à un MBA à Cambridge. J’ai passé une heure fabuleuse à discuter des Etats-Unis, de la littérature et de Sciences Po qu’elle souhaitait aussi intégrer. Bien évidemment, à l’époque, il n’y avait ni téléphone portable, ni mail, de ce fait mes camarades de combat étaient sans nouvelles de ma part. Fortement inquiet, ils me cherchaient sous chaque porche et dans les commissariats des VIème et VIIème arrondissements.

Quand je suis arrivé vers 21 heures au siège du mouvement, le Président jugea mon comportement irresponsable puis devant mon explication, me charria en répétant que j’étais un sacré élément. A force d’être racontée, mon aventure fut travestie et bien évidemment, le verre que j’avais pris avec la fameuse brune s’est mué en orgie sexuelle. Comme tout garçon qui se respecte, je n’ai que très modérément démenti cette rumeur.

Grâce à ces deux manifestations, j’étais devenu un leader et un homme de main connu tant chez les fachos que chez les giscardiens.

CROSSROADS

Malgré mes activités militantes, j’ai réussi à intégrer Sciences Po. Pour accroître mes chances de réussite, j’ai suivi une préparation d’été dans un établissement privé dont les locaux donnent sur Notre Dame. Anna m’avait accompagné dans cette aventure studieuse. Suivre des cours d’histoire, de culture générale, d’économie à quelques mètres des dizaines de milliers de touristes déambulant à l’intérieur et autour de la cathédrale, au mois de juillet et d’août, engendrait un étrange sentiment d’étrangeté, de liberté, d’insouciance . Bizarrement, c’est un de mes meilleurs étés. Pour la première fois, j’aimais une fille, belle et drôle à la fois, qui connaissait un grand nombre d’endroits insolites à Paris. Le soir, après nos cours, nous allions dans des petites boites dans lesquels jouaient des groupes de rock inconnus. Nous buvions au-delà du raisonnable ; nous terminions la nuit dans l’appartement de ses parents qui avaient eu la délicate intelligence de partir en vacances aux Etats-Unis.

Durant deux mois, j’ai oublié Jean, Pierre, les fachos et les autres voyous. Durant deux mois, j’ai renoué avec une vie bourgeoise, un peu décalée mais douce. Je me souviens de ce 15 août où le matin à sept heures, nous sommes allés passer un examen blanc dans un Paris désert, silencieux comme si un couvre-feu avait été instauré. C’était magique, c’était hors du temps.

Je dois l’avouer ; je n’avais guère travaillé pendant l’année scolaire et mes chances de réussite étaient faibles surtout que je continuai à prendre du bon temps avec Anna. Je me voyais recommencer une année à Henry IV et poursuivre mon ascension au sein du mouvement qui me trouverait quelques financements pour subvenir à mes moyens.

C’est Anna qui m’a appelé pour me prévenir, à ma grande surprise, que j’étais reçu ; j’étais retourné, en effet, sans illusion en Normandie. Ma joie fut ternie par son échec d’autant plus injuste qu’elle avait été une élève modèle durant toute l’année. Elle eut beau passé trois fois le concours d’entrée à Sciences-Po, jamais elle ne réussit à l’intégrer. Une fissure au début très fine mais irréparable s’installa entre nous deux.

Au sein du mouvement, il y avait deux clans ; les Sciences Po et les autres. Mon succès à l’examen d’entrée m’ouvrait la porte aux postes de direction. Je n’étais plus le petit jeune ; j’étais une pousse de chef. Je fus propulsé responsable de l’animation. Bien évidemment, le Président pour m’amadouer me révéla que son souhait était qu’un jour je puisse le remplacer. Ce poste compte tenu de mes états de service dans les manifestations n’étaient pas contre nature même si par tempérament j’ai préféré être affecté aux travaux de réflexion. Curieux dilemme, j’étais attiré par l’écriture mais mon origine sociale, ma faible aisance à l’orale me condamnait aux missions sur le terrain.

En parallèle, Jean qui avait été promus à un poste important au sein du Parti Républicain, nos aînés. Avant son départ, il m’a averti que je continuerai à rempli quelques missions secrètes. Pour s’assurer de ma loyauté, il me répéta qu’à Sciences Po j’aurais besoin d’argent pour draguer. Ainsi, quelques fois par mois, je continuais mes livraisons de mallettes. Il m’arrivait aussi de servir de chauffeur à des industriels ou à des officiels étrangers en goguette à qui je devais trouver les endroits branchouilles ou chauds voire très chauds. A chaque fois, j’étais briefé par Jean qui me listait les bonnes adresses. Cette bonne préparation des missions n’empêchait pas quelques imprévus. Un soir d’été, je convoyais un dirigeant africain. A la sortie du restaurant, le Scribe de mémoire, près de l’Opéra, il me demanda non pas de le ramener à son hôtel, le Méridien mais de lui trouver quelques distractions. J’avais en tête quelques rues chaudes de Paris, quelques bars où la coupe de champagne hors de prix offre le privilège de peloter une femme sans âge mais cela ne l’intéressait pas. Après quelques hésitations, il me dit

- Jean ne vous a prévenu ?
Je répondis sur un ton étonné
- Non

- Je veux un mec pour la nuit.

- Ben, c’est que je n’ai pas d’adresses…

- Démerde-toi petit me répondit-il sèchement.

A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable et donc pas de possibilité en quelques secondes de trouver une solution à ce type de problèmes. Face à mon hésitation, il me dit que je pouvais faire l’affaire si je voulais mais qu’il était du genre actif et très porté sur la sodomie. A ces mots, je me suis résolu de sortir de mon étonnement. J’ai accéléré pour me rendre rue de Provence dans laquelle je connaissais quelques prostituées. L’une d’entre elle me conseilla un bar près de l’Hôtel de Ville. Je l’ai chaleureusement remerciée. Une fois arrivée à ce fameux bar, mon Africain fit son choix et regagna accompagné de sa proie, un jeune homme d’à peine vingt ans, blond, les cheveux très courts, son hôtel. Avant même d’arriver, le jeune homme blond le suçait avec volupté sur la banquette arrière. Je n’osais plus regarder le rétroviseur ; ma présence ne les gênait aucunement. Le black modérait les ardeurs de son amant d’un soir en répétant qu’il ne voulait pas jouir de suite et qu’il avait envi de lui bouffer le cul.

Ce fut ma première vision de l’homosexualité parisienne. Ce ne fut pas la dernière car le milieu politique a, de longue date, attiré les homos. Les hommes politiques sont avant tout des saltimbanques, des comédiens. Comme les artistes, ils ne croient pas toujours à la véracité de leurs textes. Il y a obligatoirement un aspect féminin dans la démarche politique, celui de plaire… Il n’est donc pas étonnant que le monde des artistes et le monde politique attirent et fabriquent un grand nombre d’homosexuels. Malgré mes très nombreuses frasques, je n’ai jamais été dragué par un homme politique ; j’ai entendu parler d’orgie dans certains bureaux du Palais Bourbon mais vous savez les rumeurs et la réalité…

Sciences Po m’ouvrit d’autres horizons. J’ai rencontré ainsi un proche collaborateur du ministre de la Culture de l’époque, François Léotard. Il était maître de conférence en droit. Bon élève et connu pour mes accointances politiques, il me confia une mission non rémunérée. Je devais prouver le bien-fondé culturel de la privatisation de TF1. Pour cela, je rencontrais les responsables parisiens de chaînes étrangères. Cette mission m’amusa au plus haut point. Elle me changeait des virées nocturnes et glauques de Jean. Elle m’offrit la possibilité de pénétrer la sphère des médias. Pour mes rendez-vous, j’étais accompagné d’Anna dont le port bourgeois seyait à merveille dans les bureaux situés dans le Triangle d’Or à Paris. Je me voyais intégrer les cabinets ministériels et enfin devenir un véritable homme politique. J’étais conforté dans cet optimisme par les promesses du collaborateur de François Léotard qui me promettait une place de nègre auprès du ministre. Je rêvais d’un bureau au Palais Royal, d’un bel appartement, d’une vie confortable. J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de rencontrer François Léotard. Homme cultivé, fin, passionné, il m’a toujours impressionné. Grâce à lui que j’ai découvert de nombreux écrivains dont en particulier, Ivo Andric, prix noble de littérature en 1961, auteur d’un roman superbe, « le Pont sur la Drina ». A travers l’histoire d’un pont sont décryptées les relations entre les différentes communautés, les invasions, les absurdités, les violences et les sentiments qui caractérisent la terre de Bosnie.

Au regard du niveau actuel des discours politiques, ceux de François Léotard, dans les années quatre-vingt, lui ouvriraient les portes de l’agrégation. Les citations répondaient aux citations ; les raisonnements étaient étayés, les affirmations vérifiées.

Aujourd’hui, dans ma prison, je regrette ces temps de la politique d’idées, de la politique d’opposition au marxisme. Je regrette que François Léotard ait disparu précipitamment de la vie politique française. Comment un homme de talent comme lui a pu se laisser avoir par la politique business, par les paillettes, par les affaires… Pour lui rendre justice, i faut avouer qu’il n’a jamais été condamné ; victime de rumeurs, entouré de margoulins, il a descendu les marches de la notoriété aussi rapidement qu’il les avait montés. Amer, inspecteur général des finances à la retraite, il écrit des romans ; drôle de destin pour un homme qui voulait venger son père accusé de n’avoir pas prévu la catastrophe du barrage de Fréjus.

Vous comprendrez aisément que je ne sois pas très fier de mes actions contre François Léotard qui était comme je vous l’ai indiqué Ministre de la Culture. J’ai été amené sur ordre, à saboter les déplacements du ministre en province. Les hautes autorités giscardiennes prenaient très mal la montée en puissance médiatique du cadet. Au lieu de tirer profit de l’image positive de ce qu’on appelait à l’époque « la bande à Léo », il fut décidé de prouver que Giscard restait le patron de la famille libérale et centriste.

J’avais été très discret sur mes activités concernant TF1 mais j’étais un peu naïf. Les fuites, les rumeurs se déplacent rapidement dans le petit Paris de la politique. Sans le savoir et encore moins le vouloir, j’étais entré dans la catégorie des traîtres et des mercenaires.

Habitué à multiplier des vies différentes, j’accomplissais avec zèle et sans problème de conscience mes différentes fonctions. J’avais pour moi une capacité à demeurer invisible, à ne jamais être remarqué par les grands patrons. François Léotard comme Giscard d’Estaing ne me connaissait pas ; je travaillais pour eux mais comme un petit kapo ; la petite main parfaite qui rédige des notes dans l’ombre le plus total.

Si durant la semaine je travaillais pour Léotard, le week-end, je reprenais mes opérations commando. Nous partions à quatre ou cinq dans une camionnette remplie d’affiches, d’autocollants, de colles, de bombes de peinture mais aussi de masses et d’outils en tout genre. Nous avions comme mission de couvrir d’affiches la ville dans laquelle le ministre de la culture devait tenir meeting. Les slogans de ces affiches étaient très clairs « Giscard Reviens », « Sur ma peau était marqué Giscard » « Un Giscard sinon Rien » « Ce n’était pas si mal avec Giscard »….

Un dimanche de printemps, dans une petite ville du département de l’Eure, quelques milliers d’âmes au plus, un député avait organisé sa réunion annuelle de circonscription, près de 2000 personnes étaient attendues pour écouter François Léotard. Pour ameuter le badaud, le député grâce à ses relations avait obtenu que Nicoletta, une chanteuse à l’époque habituée au Top 50, vienne pousser la chansonnette. Nous étions arrivés la veille. Toute la nuit, nous avions collé sur tous les murs ou presque nos affiches. Au matin, la petite bourgade avait pris des couleurs. Fiers de notre travail, après quelques heures de repos dans la camionnette, nous avons investi le lieu du rassemblement en distribuant une multitude d’autocollants à la gloire de VGE. Le député responsable des festivités fonça alors sur nous en hurlant que jamais il n’avait vu des cons de cette sorte. Tous les habitants de la ville étaient fou furieux contre lui à cause de leurs murs salis par les affiches. Il pensait que c’était un coup des socialistes… Malgré les insultes, nous rigolions sous cape. Il nous admonestait de partir sur-le-champ. Il appela la sécurité pour mettre sa sentence à exécution. Nous avons alors commencé à faire un scandale, à crier que nous étions des militants du parti républicain, que nous étions des envoyés de VGE. Nos cris attirèrent des élus dont l’un avait été, avant 1981, conseiller du Président. Il demanda au député de revenir sur sa décision et de nous accepter à sa fête. Ainsi, nous avions gagné le droit de rester ; simplement, nous étions censés ne plus distribuer d’autocollants pro-giscardiens ; ce que bien évidemment, nous ne respectâmes pas. Tous les jeunes de moins de dix ans étaient décorés comme des sapins de noël et qui pouvait interdire à des enfants de jouer avec des autocollants ? Personne ! Notre heure de gloire arriva lorsque l’hélicoptère du ministre après avoir tournoyé dans le ciel normand se posa dans le près à proximité du chapiteau. Un de mes militants, un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, mon garde du corps attitré qui me suivait dans chacune de mes opérations commandos réussit à se frayer un passage jusqu’à l’hélicoptère ; il contourna les officiers de sécurité, les notables, le préfet pour être le premier à accueillir François Léotard. Ce dernier eut un haut le cœur face à cette armoire car Fabrice s’était couvert des pieds à la tête d’autocollants jaunes à la gloire de notre ancien Président. François Léotard, en levant les yeux vers le ciel, marmonna « même ici, ils sont là ». Nous avions gagné, nous pouvions partir l’âme tranquille, notre devoir était accompli. Le lendemain matin, le Président des Jeunes Giscardiens m’appela pour me confirmer que notre petite virée normande avait été l’objet d’une polémique le matin même au sein du bureau de l’UDF. Il me félicita car nous avions ainsi prouvé que les Jeunes Giscardiens étaient présents aux quatre coins de la France. Les autorités supérieures n’étaient pas censées savoir que c’était qu’une seule équipe qui était responsable des opérations punitives.

De mois en mois, je constatais que les Jeunes Giscardiens s’affaiblissaient. Le nombre d’adhérents donné à la presse n’avait plus rien à voir avec la réalité ; vielle habitude dans les partis politiques mais en la matière le rapport entre le virtuel et le réel était de un à dix. Nous étions une petite secte, la secte des giscardiens. Elle faisait illusion et nous nourrissait en honneurs et un peu plus.

A partir de 1983, François Léotard commençait à éclipser celui que familièrement nous appelions le « Grand Chauve ». Les jeunes ne croyaient plus au retour de l’ancien président malgré ses efforts. Nos divisions internes faisaient le jeu de l’ennemi de toujours, le RPR. Nos actions de piraterie avaient comme objectif d’empêcher la constitution d’un mouvement de jeunes léotardiens. Jusqu’en 1986, nous avons tenu bon. Lorsque François Léotard put enfin se libérer du joug du Vieux, il était trop tard, son étoile commençait à pâlir. Après sa fausse sortie du Gouvernement Chirac, en 1987, il sembla chasser les fantômes, ceux de sa vie personnelle, comme ceux du milieu politique qu’ « il détestait pour l’avoir tant aimé »

Au moment où je termine Sciences Po, je suis à un véritable carrefour de ma vie. De multiples voies me sont proposées. Je suis conscient qu’il est nécessaire d’abandonner les jeunes giscardiens mais j’hésite à rejoindre le navire Léotard ; par ailleurs, je suis sollicité par le RPR et le PS.

La fidélité en politique n’est qu’une valeur relative. Tout le monde se trahit en permanence, simplement, la trahison est un art exigeant finesse et protection. Quand on est un sans grade, la trahison ne peut s’effectuer que sous couvert d’un parrain faute de quoi elle aboutit rapidement à une répudiation.

A Sciences-Po, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur d’économie un député socialiste qui quelques années plus tard occupa des fonctions éminentes au sein du parti. Puis-je écrire son nom. Je ne suis pas certain mais je suis convaincu que vous voulez savoir ; il s’agit de François Hollande. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il professait des valeurs plutôt libérales. Me liant d’amitié avec lui, il m’invita, avec plusieurs étudiants, chez lui pour un dîner. Rapidement, il nous demanda quels étaient nos engagements. Je lui répondis que j’étais au PR et « Jeune Giscardien ». Il me fixa et sourit. Après quelques secondes, il me répondit « Patrick, tu es intelligent, tu n’es pas bourgeois. Si tu veux réussir en politique, suis-moi ; tu ne seras pas déçu. » Interloqué par cette proposition, je ne sus quoi répondre. Il me demanda de réfléchir. Aujourd’hui, au fond de mon trou à rats, je suis bien forcé d’admettre que j’aurais du suivre son conseil. Je n’avais rien à gagner avec les bourgeois. Si j’avais rejoint le PS, je serais certainement député… Et puis, combien de fois, j’ai entendu la ritournelle de mes collègues porte-cotons de droite qui me qualifiait de gauchiste voire de soixante-huitard attardé.

L’autre voie, c’était le RPR. Plusieurs de mes amis à Sciences Po étaient gaullistes. Ils avaient l’avantage d’être simples, d’être, pour certains, issus des banlieues. Ils m’encourageaient à les rejoindre. L’élection présidentielle de 1988 se rapprochant ; il me demandait de choisir. Face à l’envolée de Raymond Barre dans les sondages, Giscard s’était résigné à demeurer recroquevillé en Auvergne, amer de ne pas être en situation pour postuler à nouveau à un poste en adéquation avec ses qualités ; Léotard soutenait officiellement l’ancien Premier Ministre tout en négociant avec celui qui était alors en place c’est à dire Jacques Chirac. Tout cela était un peu compliqué pour moi. Mon ami Jean était très occupé à trouver des moyens de financement pour assurer le train de vie du Parti. Quand je lui ai posé la question du candidat à soutenir, il se fit évasif et me recommanda de m’amuser. C’est à cette époque là que j’ai compris que dans les faits, il contribuait au train de vie de tous les partis.

Je ne sais comment j’ai atterri dans une cellule, encore une, dépendant de Matignon. Ma première rencontre fut avec un militaire qui me demanda quelles étaient mes connaissances en informatique. J’étais un peu surpris de cette question.

Certes j’ai omis de vous mentionner que depuis deux ans, avec quelques amis dont un qui me fut très utile un peu plus tard dans ma vie, nous avions acquis un ordinateur et qu’à nos heures perdues, nous pénétrions sur les sites minitel d’entreprise ou de partis politiques. En réalité, nous nous attaquions aux sites du minitel rose, les prédécesseurs des sites de cul sur Internet. Nous cassions les arborescences des sites, nous modifions les informations fournies et surtout nous entrions gratuitement sur les sites payant en passant pour les administrateurs officiels. Mes activités de pirate avaient été repérées par les PTT de l’époque et par le ministère de l’Intérieur. Je ne pensais pas un instant être en faute. C’était un jeu ne comportant aucun risque. J’ai appris ce jour là que je n’avais pas été arrêté du fait de mes liens avec un parti politique ; j’étais juste surveillé. Le militaire me proposa un marché, effacer mes actions passées contre le piratage durant la campagne présidentielle des 3614 et 3615 des candidats adverses.

A l’énoncé de cette proposition, j’ai fait mine d’hésiter. Il renchérit en se disant disposé à ce que ce petit travail soit comptabilisé comme temps passé sous les drapeaux. Simplement, il exigeait de moi un petit stage avec des éléments de la DGSE.

La, j’avoue ; je n’ai pas pu refuser. J’avais effectué une Préparation militaire supérieure à Beigne la Frileuse dans les Yvelines ; j’en avais gardé un mauvais souvenir ; mon caractère indépendant voire solitaire s’accommodait mal de l’univers grégaire peuplé d’ordres et de contre-ordres, d’actes stupides imposés pour éduquer les soldats. La déstructuration est une obligation pour conduire un troupeau à la mort pour des raisons bien souvent obscures.

Etre un soldat engagé politique était à mes yeux plus attrayant. En contrepartie, je devais rompre à mes anciens amis, abandonné l’UDF, le Parti Républicain, Jean et les autres. Du jour au lendemain, j’ai tout plaqué. Un matin du mois de décembre 1987, je suis parti à la Caserne Mortier à Paris sans regret ; une page était tournée et je n’avais aucunement l’intention de me retourner sur mon passé. J’ai face aux ruptures un détachement total. Mes vies se succèdent sans interférer. J’étais, ce matin là, libre, heureux voire excité.

Pendant un mois, j’ai découvert un autre monde ; celui composé de jeunes de mon âge aguerris à toutes les techniques, de la guerre informatique aux techniques de combat ; de vrais professionnels agissant non pas avec leurs muscles mais selon des schémas d’action très structurés. Le caractère militaire de la DGSE s’impose à tous. La spontanéité n’est pas de mise. Ce mode d’organisation évite en règle générale les surprises mais si par malheur, une survient ce n’est pas une surprise mais une catastrophe.

Face aux pirates de la microinformatique, ils étaient désemparés. Nos chers agents de la DGSE savaient pirater des gros systèmes, détruire des serveurs dans des entreprises ennemies mais le minitel, ce gadget de bas étage pour ménagère ou pour cadres frustrés, les laissait froids. Je leur ai expliqué comment par cette petite boite, on pouvait pénétrer grâce à la fée téléphone tous les réseaux du monde et en particulier le système Internet qui se développait à grande vitesse sur les campus américains et mieux comment leurs systèmes étaient vulnérables. Je leur explique comment on pouvait récupérer de l’argent avec les sites. Avec un ami canadien, j’avais monté un dispositif permettant d’imposer à des utilisateurs de passer par un site qu’ils n’avaient pas souhaité visiter et donc de payer. De même, je pouvais m’immiscer sur les sites bancaires. Je suis le premier repenti de l’ère pré-Internet.

Après ce mois passé à la Piscine, nom de la caserne dévolue à la DGSE car elle se situe à proximité d’une piscine, j’ai bénéficié d’un petit bureau dans un immeuble de la rue de l’Université à quelques pas de l’ENA. Je regardais de ma fenêtre les allers et venues des crânes d’œuf assoiffés de pouvoir et de réussite.

Je disposais de tout le matériel informatique que je voulais. Je passais mes journées à pirater, à casser les arborescences et à participer à tous les forums des sites de la campagne présidentielle. Mon nom de code était « xcv ». Libération relatait dans une page spéciale mes commentaires égratignant tous les candidats sauf Jacques Chirac. Le site de Raymond Barre ne disposant d’aucune protection était un vrai régal. Il n’a jamais fonctionné. Du premier au dernier jour de la campagne, il a été en panne. Les journalistes ironisaient su l’incapacité de l’ancien Premier Ministre à maîtriser les nouvelles technologies. Je pénétrais dans leur programme dans une maison sans porte ; je retirais quelques morceaux puis repartais incognito. Certes, un soir, je reçus un appel du directeur de cabinet du Premier Ministre me demandant de me calmer car le directeur de campagne de Raymond Barre s’était plaint du comportement peu sportif du Premier Ministre. L’accalmie me précisa-t-il ne devait pas dépasser 48 heures. Je crois que je n’ai pas réussi à tenir 24 heures. Pour éviter d’être démasqué, j’ai commandé un autre ordinateur que j’ai installé directement à Matignon avec une ligne à mon nom. Je suis un des rares à avoir eu une ligne de téléphone personnelle dans la résidence des Premier Ministres français. La fermeture de cette ligne me posa quelques soucis. En effet, une fois Chirac parti de Matignon, le service du téléphone ne comprenait pas pourquoi un jeune demandait la fermeture d’une ligne à Matignon. Certes, elle était à mon nom mais je n’étais ni locataire, ni propriétaire d’une pièce dans cette vénérable demeure. Il a fallu que j’use de toute ma patience en répétant que je ne paierai pas une ligne de téléphone à laquelle je ne pouvais plus avoir accès.

En travaillant pour le Premier Ministre, j’ai été amené à côtoyer une nouvelle race de collaborateurs de l’ombre. Moins bourgeois, plus militaires, plus militants, ils vivaient au nom et pour un homme ; ils étaient extrêmement basiques. Cet esprit de meute a survécu au défilement des décennies ; il puise sa source dans la Résistance avec ses réseaux secrets mais structurés.

Je n’ai jamais été considéré comme un compagnon ; j’étais une pièce rapportée, un petit génie de l’informatique, mercenaire et utilisé comme tel. J’étais perçu comme un solitaire derrière mon écran d’ordinateur. C’est pourquoi dès qu’il y avait des missions spéciales, j’en étais chargé. C’est ainsi, qu’un matin, un responsable de la campagne me convoque pour me signifier que je devais espionner le Parti socialiste et en particulier connaître les affiches en cours de préparation. Pour cela, j’ai reçu une fausse carte de journaliste travaillant comme pigiste dans un journal de province complice. Il m’a été demandé de m’habiller comme un gauchiste et d’obtenir une accréditation pour les conférences de presse du PS.

Une fois, tout ceci fait, j’ai demandé un rendez-vous avec un des responsables presse de la campagne de François Mitterrand. Mon objectif était évidemment de me perdre dans les locaux du siège du PS pour voler tous les documents qui traînaient. En moins de quatre semaines, j’ai dérobé vingt et une brochures, quelques disquettes et puis quelques stylos pour le plaisir. Je redonnais à un membre du cabinet du Premier Ministre dans un café à l’angle des rues Falguière et Vaugirard, le Gabarit, qui avait l’avantage d’être discret et situé à proximité d’une station de métro. Je ne sais pas trop si cela servait réellement à quelque chose.

Anna ne comprenait plus rien à ma vie de plus en plus dissolue. Un jour au PS, un autre à Matignon et puis j’avais conservé mes liens avec mes amis fachos. Elle était complètement déboussolée. De mon côté, je n’avais pas pu résister de me lier avec une attachée de presse de François Mitterrand, Eli ; elle était d’origine russe, très brune avec une magnifique peau blanche. Survoltée, sa vie était passion et extravagance. Je crois que dès le départ elle a su que je n’étais pas un journaliste. Pour elle, tout était jeu ; rien ne posait problème. Le premier soir dans son appartement ; elle me demanda de me couvrir de cirage noir car elle n’aimait coucher qu’avec des blacks. Comme phantasme, il y a mieux, j’en conviens. A déconseiller en cas de rendez-vous aux aurores le lendemain !

Elie me fit pénétrer le milieu artistique, la gauche caviar ; son père, un ami personnel du Président, était un producteur de cinéma. Son appartement se situait rue Bachelet près de Barbès. Le soir, les drogués se piquaient dans sa cour. En recherche d’un endroit plus discret pour pratiquer leur petit trafic, ils frappaient à la porte de l’appartement ce qui nous conduisaient avant de nous coucher, à mettre d’épaisses chaînes pour empêcher toute intrusion. Quand elle voulait dormir au calme, elle optait pour la luxueuse maison familiale à Versailles avec une superbe piscine d’intérieur. Mon aventure avec Eli a duré le temps de la campagne. Je ne sais pas qui renseignait l’autre. A vrai dire personne car notre relation était purement sexuelle, les confidences sur l’oreiller se limitaient à quelques ragots sur les hommes politiques. Nous nous sommes perdus de vue le soir même de l’élection. Je ne l’ai jamais revu ; elle déménagea et son nom disparut de l’annuaire.

La défaite de Jacques Chirac ne me surprit aucunement. Je n’avais à aucun moment pensé que la libération des otages du Liban ou le règlement sanglant de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie changerait la donne. J’avais même été choqué par la liesse qui s’était emparée de Matignon et du siège de campagne lors de l’annonce de ces deux évènements ; le champagne avait coulé à flot et les cris de joies volaient de pièce en pièce. Ce jour là, j’ai compris que je n’étais fait comme eux, les militants gaullistes.

Le 9 mai 1988, je suis au chômage mais surtout un appelé du contingent car je vous le rappelle, j’avais été incorporé au mois de décembre 1987. J’ai espéré que compte tenu de mon statut un peu spécial, je sois oublié. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Le 10 mai, un capitaine de la caserne Dupleix, transformé depuis en immeubles d’habitation, m’appela et exigea mon arrivée en treillis dans l’heure. Il m’affecta au service des ordures de l’armée en Ile de France. Je tombais de haut, de très haut. D’un coup, je prenais conscience des conséquences d’une défaite électorale. Il me restait plus de cinq mois d’armée à réaliser. Ne pouvant imaginer rester éboueur, j’ai décidé d’appeler mon ancien professeur d’économie à Sciences Po. J’ai réussi à le joindre au bout de deux longues journées. Lorsque je lui ai raconté mon aventure, il a ri de bon cœur. Il s’engagea néanmoins à me trouver une affectation plus décente. Il tint promesse et même mieux il m’offrit la crème de la crème, une place au cabinet du ministère des affaires étrangères, une place en or. J’étais, en effet, chargé de la surveillance des télescripteurs et de la revue de presse du ministre. J’ai passé cinq mois tranquille à grossir au fil des réceptions et du travail de nuit. J’ai adoré errer de couloirs en couloirs aux murs desquels sont épinglés nos grands diplomates d’autrefois ;

Ce ministère était celui des trafics, des combines qui améliorent le quotidien. Du sommet à la base, tout était rupine. Rapidement, j’ai été mis au parfum. Des télévisions, des cassettes vidéos, des livres, des bouteilles de vin, du foie gras passaient de mains de l’Etat à celles de fonctionnaires au dessus de tout soupçon. Les télévisions destinées aux bureaux des chefs, au service de presse, aux membres du cabinet du ministre n’arrivaient pas à destination ou arrivaient en panne. Il fallait en commander de nouvelles ; les postes absents ou soi-disant défectueux étaient revendus la nuit. Ces pratiques mafieuses ont égayé les quelques mois que j’ai passé au Quai. J’ai ainsi appris que les serviteurs de l’Etat n’échappaient pas à la cupidité.

Les nuits étaient agitées dans ce bâtiment sombre qui longe l’Esplanade des Invalides. Je vivais au rythme des cars Air France qui amènent touristes et hommes d’affaires à Orly. J’imaginais sur ma petite banquette leur destination, leur vie. C’est certainement en pleine rêverie qu’un soir j’ai été surpris par l’arrivée d’un haut fonctionnaire du Quai qui me tapota, avec délicatesse, l’épaule. Il me demanda si j’étais bien installé. Un peu désarçonné, j’ai bafouillé quelques mots pour lui signifier que tout allait bien. Il s’enquerra de ma solitude en tant que veilleur de nuit. Je commençais à comprendre que sa présence n’était pas dénuée d’intérêt. J’avais entendu parler de la légende selon laquelle les diplomates sont homos mais faut-il croire toutes les rumeurs ? Mais ce soir là, dans mon bureau au rez-de-chaussée, sur un lit pliant très étroit, j’ai senti rapidement les mains d’un homme glissées sur mon corps et tenté d’approcher mon sexe pour le caresser. Malgré l’heure tardive et la fatigue, je me suis levé d’un bloc et ai fait mine de regarder les télescripteurs. Le diplomate se leva et me suivit. Il me glissa que je ne devais pas avoir peur et qu’il n’y avait pas de raison de refuser un petit plaisir entre hommes. Face à ce harcèlement, je me suis résolu à lui dire que je n’étais pas du tout intéressé par une telle expérience. Après quelques secondes d’hésitation, il sortit du bureau en maugréant que je ne savais pas ce que je perdais.

Il n’avait pas totalement raison car à l’âge de quinze ans, en Normandie, un de mes cousins m’avait obligé de le sucer afin de satisfaire un de ses besoins pressants. Après cette expérience, je me suis toujours demandé comment les femmes pouvaient accepter de réaliser des pipes pour leurs mecs. Le goût acre du sperme m’avait écœuré. Je n’avais jamais été tenté de recommencer ce type d’expérience même si par phantasme j’aurais aimé avoir, au moins une fois, la possibilité de baiser avec un transsexuel. En prison, aujourd’hui l’aventure me tente moins….

Assez libre durant la nuit et m’étant lié d’amitié avec les gardes du Quai, j’arpentais, en solitaire, les longs couloirs de ce ministère. Bien souvent, les portes des bureaux étaient ouvertes. C’est ainsi que je me suis mis à récupérer papier à entête, tampons officiels et autres documents, par jeu et puis au fond de moi, je me disais que cela pourrait un jour servir. Dans tous mes postes, j’ai pratiqué de même ; je dispose, aujourd’hui, dans une cave en Normandie d’une belle collection de papiers en tout genre. Il m’est arrivé de dépanner quelques connaissances dans le besoin.

En 1988, l’armée terminée, j’ai été contraint de rechercher un emploi. Au bout de quelques semaine et après avoir répondu à quelques annonces, j’étais confronté à un cruel dilemme. J’avais le choix entre une grande banque et un conseil général. Dans un premier temps, j’ai opté pour la banque. L’intégration commença par une visite médicale au siège, boulevard des Italiens. Après un long couloir, défraîchi, tarabiscoté, un centre médical modèle années cinquante s’offrit à moi. Une infirmière sans âge, grosse, sans style m’accueillit. Elle me demanda de me déshabiller derrière un paravent miteux. Je m’exécutais en trouvant que pour un premier jour c’était exaspérant. Avec le recul, cet affront m’apparaît bien insignifiant. Cela fait parti d’un rituel, d’un parcours initiatique. En quelques heures, il faut ingurgiter les lieux, les noms des collègues, les codes vestimentaires et verbaux…. Le bizutage est la règle ; c’est un rite ; les anciens même de quelques jours jouent aux caïds, tout le monde jauge le nouveau. Je me suis toujours interdit de prendre ce type de posture ; ais-je réussi ce n’est pas sur.

Une fois en caleçon, l’infirmière me scruta des pieds à la tête. Après quelques longues secondes, elle se mit à parler

- Pourquoi un jeune homme intelligent et beau comme vous vient ici ? C’est un mouroir cette entreprise. Regardez-moi, je suis une vieille bête toute sèche. Je n’ai pas fait l’amour depuis des siècles. Partez ! Partez !

Je ne savais pas quoi répondre. Je regardais mes pieds. Puis devant ma perplexité, elle continua.

- Bon, vous avez l’air en forme. Rhabillez-vous avant que vous n’attrapiez la crève.

Ce que je fis à toute vitesse. Une fois la visite médicale terminée, je suis rentré chez moi pour appeler le Conseil général du département YY afin d’accepter la proposition d’emploi qui m’avait été faite. (le nom du département a été censuré pour éviter toute poursuite ; l’instruction judiciaire étant en cours).

Je ne pouvais pas échapper à mon destin. C’était écrit. La politique, la magouille, les fastes de la République m’attirent bien que mon caractère me prédispose à vivre caché, à vivre tranquille loin des projecteurs, des faux semblants.

Je ne suis resté que quelques mois au conseil général. J’étais affecté auprès de l’élu en charge de la voirie et des établissements scolaires autant dire préposé à la corruption. A peine arrivé, il m’a dit que pour les deux premiers mois je serais payé en liquide ; après je serais rattaché à une agence de communication. Pour améliorer le quotidien, je disposais d’une voiture de fonction, une Renault 25. Mon travail consistait officiellement à veiller au bon déroulement des travaux ; dans les faits, ma seule présence sur les chantiers devait rappeler aux responsables des entreprises chargées de la construction des routes et des bâtiments publics qu’ils devaient verser leur dîme. J’avais aussi comme mission de préparer les dossiers des élus. J’étudiais les contreparties à demander aux bâtisseurs pour obtenir les marchés : rond point à réaliser, terrain de sport à équiper, maison d’un maire à rénover, piscine pour un élu à creuser. Ne vous êtes pas demandé pourquoi il faut beaucoup de temps pour réaliser, en règle générale, le moindre projet en France alors qu’en matière de rond point, nous avons battu tous les records de vitesse. J’étais un petit soldat de la corruption. Au sein de ce conseil général, tout donnait lieu à trafic. Même les jeux réalisés en collaboration avec la presse locale donnaient lieu à détournement. Ainsi, le conseil général a sollicité les citoyens pour trouver le meilleur slogan pour lé département. Le premier prix était récompensé de 50 000 francs de l’époque et le second prix de 30 000 francs. Par le plus grand des hasards, ce fut une amie du Président du Conseil général qui gagna le premier prix, le second étant remis à un ami du Premier Vice Président. Les hasards de la vie, c’est fou.

Le plus beau trafic consistait dans l’achat au frais des contribuables de belles limousines qui au bout de quelques mois étaient volées ou vendues à faible prix au profit d’élus.

Le sentiment d’impunité était tel que le Président du Conseil Général ne se méfiait de rien. J’assistais aux réunions de répartition des marchés publics. Une à deux fois par an, dans son bureau, autour de la table basse, tous les responsables des entreprises de BTP étaient présents avec deux responsables du bureau d’études du département et moi. Tout cela se tenait à quelques encablures de la préfecture et du tribunal de grande instance. Le Président du bureau d’études avait comme malin plaisir d’arriver en hélicoptère dans la cour du Tribunal. Quelques années après, il y arriva par des moyens de transport plus classiques et surtout les menottes aux poignets.

C’est à cette époque que j’ai compris que l’homme politique pouvait être vénal mais surtout qu’il avait un besoin pressant de multiplier les liaisons fugaces avec des femmes qu’elles soient jolies ou non. Conquérir des voix, manipuler des électeurs, dominer des conquêtes d’un jour ou d’un mois, c’est toujours le même métier. L’homme politique est seul face à son destin ; la notion d’amitié est précaire et quand elle dépasse trente ans il faut se méfier. La trahison est indissociable de l’activité politique.

Or, tout élu a une sainte horreur de la solitude. Toujours sur la route, il déserte en permanence son foyer s’il en a un. Sa femme est un vague souvenir qu’il sort de l’anonymat lors des élections. Mais ce qui l’excite, c’est d’avoir en permanence de la viande fraîche, c’est sentir que ses qualités de séducteur sont intactes. Combien d’hommes politiques dans ces vingt dernières années ont détruit leur famille pour une série de turpitudes ? Sans le savoir à force de s’échanger groupies, collaboratrices, les hommes de droite comme de gauche ont réalisé de véritables tournantes. Je suis surpris que le SIDA et les MST n’aient pas fait plus de ravages dans le milieu mais les hommes politiques ont le cuir dur à force de prendre des coups et des corps.

Dans le cadre de mes attributions non officielles, je fournissais donc le Président du Conseil Général et ses amis en putes, pardon en escort-girl. Il y avait les filles d’un coup ; du « one shut » que j’amenais à un appartement loué rue de Rivoli aux frais du contribuable. En règle générale, j’étais appelé une heure ou deux avant que le besoin soit satisfait. J’avais quelques numéros de téléphone toujours sur moi. Je gérais également les réceptions du Président en les agrémentant de quelques beautés qui pouvaient s’offrir à quelques « amis » sélectionnés au préalable. Le casting était plus serré que pour les opérations « one shut ». Je prenais des call girl à qui je remettais les photos des cibles ; bien évidemment, j’en réservais deux au Président, une au responsable du bureau d’études et une pour moi ; il fallait bien que je teste et que je prenne un peu de plaisir. La nuit coûtait plus de mille euros par fille sans compter le champagne, la chambre et le petit déjeuner et en cas d’extra, la note était encore plus salée. Je me rappelle de Laura, une très belle brune dont les massages régalaient mes élus. Je dois l’avouer que j’avais un petit faible pour elle. Pour la racheter à son réseau, il aurait fallu que je mette sur la table 20 000 euros sans pour autant avoir la garantie de la conserver. Mon côté normand m’a empêché de réaliser ce type de connerie.

J’étais devenu un vrai mac mais un mac de luxe qui travaille avec de l’argent public. Toutes les filles étaient payées en liquide par le bureau d’études rémunéré de son côté de manière légale grâce au contrat qui le liait pour cinq ans avec le Conseil Général.

Le carnet d’adresses que je me suis à l’époque constitué m’a servi dans les très nombreux postes que j’ai occupés après le Conseil Général. Le problème, c’est que, de temps en temps, je ne me rendais pas compte que mes filles vieillissaient ou qu’elles étaient usées ou plus dans l’air du temps. L’homme politique aime la nouveauté, la jeunesse, de nouvelles formes. Les goûts changent. Après le côté « business woman » qui a dominé au début des années quatre-vingt-dix, il y a eu l’époque des midinettes style Britney Spears. Je ne sais pourquoi mais j’ai toujours eu un faible pour les filles vêtues de jean avec un air de rebelle dans les yeux. Ce qui n’a rien d’original, je vous l’avoue, j’interrogeais les call-girl sur leurs clients. Je fus surpris qu’au-delà de la relation vénale, elle éprouvait de la compassion vis-à-vis des hommes de plus de quarante ans qui éprouvent des difficultés à bander. Je me souviens d’une fille très jolie qui m’avoua que son métier l’avait réconcilié avec les hommes. C’était pour elle une thérapie ; elle avait été plaquée durement à 27 ans par son petit copain qu’elle adorait. Pendant trois ans, elle n’avait pas supporté le moindre homme ; l’odeur du mâle l’insupportait. C’est par la multiplication des rencontres tarifées qu’elle a repris goût à la chaire.

Vous pensez que j’étais le plus heureux des petits soldats de la politique mais dans au quotidien je n’affectionnais pas ce drôle de métier. J’aime bien les paillettes, les relations publiques mais à condition qu’elles soient accompagnées d’un travail de réflexion. J’ai toujours adoré lire, rechercher l’information, analyser, synthétiser. Au Conseil Général, j’exerçais une fonction de garde chiourmes. Je n’étais pas très bon dans ce rôle. Une indifférence complétée d’un profond dégoût m’a vite envahi. De ce fait, j’ai été soulagé d’être licencié au bout de quelques mois.

Le motif était à la hauteur de mes basses œuvres. Un matin, j’avais, par mégarde, ouvert un pli. Il contenait un trousseau de clefs et une carte sur laquelle il était écrit « la voiture commandée est au garage comme convenu ». Je n’avais pas fait attention que sur l’enveloppe il était mentionné strictement personnel. Elle était destinée à une des admiratrices du Président, une belle blonde avec qui il couchait depuis plusieurs mois. Cette voiture était un petit présent de la part d’un prestataire du département. Il s’agissait d’une Golf turbo, voiture très à la mode à la fin des années quatre-vingt. Cette indiscrétion bien involontaire de ma part fut exploitée par la secrétaire qui m’accusa de fouiller dans les affaires de l’élu. C’est vrai qu’un soir en rangeant son bureau, j’étais tombé sur des photos croustillantes mais j’avais réalisé cette belle découverte avec la complicité de la secrétaire ; secrétaire jalouse de n’être plus la seule à transiter à l’horizontale sur le bureau de l’élu.

Une fois de plus, j’étais balancé par une personne de mon entourage. Cette secrétaire avait, certes plusieurs raisons pour me descendre auprès du patron. En effet, je m’étais refusé à elle à plusieurs reprises. Non pas qu’elle ne soit pas jolie mais je savais que le Président ne me pardonnerait pas de toucher de trop près à l’une de ses anciennes conquêtes. Sa volonté de s’offrir à moi n’était pas gouvernée par une pulsion sentimentale ou sexuelle mais de montrer à son boss qu’elle pouvait se taper du petit jeune. A défaut de rendre jaloux le patron, elle décida de m’éliminer en montrant que grâce à mon concours, elle était au courant de tout, de la liaison aux cadeaux. Elle voulait démontrer que son influence persistait. Mon prédécesseur étant très absent, il parcourait le monde aux frais du Conseil général laissant la secrétaire tranquille. Avec moi, tout avait changé. Les petits arrangements tant horaires que matériels avaient pris fin.

Si elle remporta une bataille en obtenant mon départ, elle perdit la guerre en étant licencié quelques semaines plus tard ; la femme du Président ayant souhaité qu’il mit un terme à ses petites affaires.

Le jour de mon départ, j’ai rencontré mon successeur, un dénommé Henry que je connaissais très bien car nous étions ensembles à Sciences Po. Fervent catholique, marié avec une juge rouge dominatrice à souhait, j’étais convaincu que ces jours étaient comptés ; il réussit à tenir six mois. Quelques années plus tard, sa femme demanda à être mutée dans l’est de la France pour ne pas à avoir à instruire les plaintes concernant le Conseil Général. J’eus aimé voir sa tête en découvrant que son mari avait été associé à des partouzes et à des trafics de voitures.

La juge n’était pas sans faille. Si Henry avait eu la délicatesse de me prévenir de son arrivée au Conseil Général, je lui aurais indiqué que sa femme sortait depuis des années avec un magistrat de la Cour de Cassation. Il ne faut pas se méfier aux apparences… Il resta dans l’ignorance jusqu’au jour où elle lui demanda le divorce.

START ME UP
(Rolling Stones – Mick Jagger-Keith Rchards)

Je suis parti le cœur léger du Conseil général. Je n’avais pas de poste en vue mais je n’étais pas inquiet. J’avais en poche de quoi tenir deux mois ou trois mois. Je ne pouvais pas obtenir les indemnités chômage car j’avais été contraint de démissionner. En politique, le licenciement n’existe pas. Un élu ne peut pas avoir la réputation de mettre à la porte ses collaborateurs. Il n’y a, à quelques exceptions près, que des départs négociés. A la clef, l’élu donne en liquide un petit pactole. C’est la règle du jeu. Ceux qui la refusent tentent de recourir aux prud’hommes mais au risque d’être définitivement exclu du milieu.

Je me suis accordé une petite semaine pour organiser mon plan de recherche d’emploi. C’est durant cette semaine que par hasard j’ai rencontré Eric que j’avais croisé chez les Jeunes Giscardiens. Il était le plus jeune d’entre nous. Fidèle en amitié, il m’indiqua qu’un Président de groupe parlementaire recherchait un chargé de mission sachant écrire et comprenant l’économie. Il me conseilla de ne pas mentionner si j’étais reçu mon passé de militant. Le Président ne voulait que des techniciens à son service.

Un groupe parlementaire, qu’est ce ? A l’Assemblée nationale comme au Sénat, les parlementaires se rassemblent par affinités politiques dans des groupes qui disposent de moyens matériels et humains. Pour la petite histoire, chaque député pèse 1100 euros. En effet, chaque nouveau membre permet une augmentation pour son groupe de la dotation mensuelle de ce montant. Par ailleurs, il pèse pour son parti 45 000 euros ; c’est le montant que l’Etat verse à son parti en contrepartie de son rattachement. Concernant les groupes parlementaires, rassurez-vous j’aurais l’occasion de revenir sur leur rôle et leurs missions. Je comprends votre ignorance sur le sujet.

Ce fameux stagiaire à qui je dois ma place dans le Groupe parlementaire, à monter depuis, à grandes enjambées, les marches du succès et du pouvoir pour occuper actuellement un poste de Ministre. Entre-temps, il a eu l’excellente idée de réussir l’ENA, école permettant d’accélérer les carrières et de briser les esprits créatifs.

Huit jours après avoir envoyé ma candidature, le Président du groupe me convoquait à un entretien. J’étais ému de pénétrer à l’Assemblée nationale. Depuis des années, je rêvais d’y travailler ; de servir des députés, de participer à l’élaboration de la loi.

Pour le jour J, je me suis préparé de nombreuses heures ; j’ai répété pour trouver les mots justes, la bonne intonation. Je me rappelle encore, aujourd’hui, du chemin que j’ai pris suivi pour m’y rendre.

Si les visiteurs peuvent pénétrer dans le temple de la République par une porte donnant sur le quai d’Orsay, juste à quelques mètres des fameuses colonnes, la véritable entrée du Palais Bourbon se situe sur la place du même nom, rue de l’Université parallèle à la Seine au 126. Cette rue froide et sombre dont émane un parfum de pouvoir vieilli a une posture toute provinciale, elle semble ignorer le temps. Cette rue a la saillance, la prégnance d’un Pouvoir d’opérette. Tout est sérieux, mais tout semble vain. En gage de confirmation de sentiment, sur la place du Palais Bourbon, trône une statue honorant la République sous la forme d’une femme sans âge tournant, comme par mépris, le dos aux représentants de la Nation. Un Président de l’Assemblée a eu l’intention de la retourner mais son projet a échoué ; de ce fait, la statue montre toujours son cul aux élus.

Revenons à mon rendez-vous. C’était le 16 janvier 1991 à 16 heures, il y a plus de quatorze ans, une éternité, un autre monde….

Le Groupe parlementaire avait ses bureaux au troisième étage du bâtiment donnant sur la rue de l’université. Il s’agissait de combles qui ont été aménagés en bureaux, de petite taille avec des fenêtres mansardées. Non dotés de climatisation, ils se transforment en étuve dès les premiers jours de l’été. A la sortie des ascenseurs, une série de couloirs, des enfilades de portes sans classe, style « sécurité sociale », une odeur de poussière et d’ennui. Le faste des palais nationaux s’est cantonné aux premiers étages et a ignoré manifestement les combles.

A l’époque car depuis ils ont été supprimés, il y avait des huissiers pour vous accueillir en sortant des ascenseurs. Maintenant, il n’y a plus que le silence et le doute, le silence car je ne sais pourquoi les portes de tous les bureaux sont désormais fermées, les députés s’enferment et se méfient de leurs voisins ; le doute car si l’on ne connaît pas les lieux, il est difficile de trouver du premier coup le bureau dans lequel on a rendez-vous. Mais c’est ça la modernité à la française et l’amélioration des services publics.

L’huissier, il s’appelait Jacques, me demanda de m’asseoir dans la salle d’attente ; dans la réalité, un couloir sans âme avec quelques fauteuils usés. Ce jour là, le secrétariat du Groupe était en ébullition. Des jeunes femmes, beaucoup de jeunes femmes et quelques jeunes hommes courraient dans les couloirs, l’air important et affairé. Cette effervescence avait pour origine, la convocation des parlementaires en session extraordinaire. Les députés étaient appelés à se prononcer sur la participation de la France à la guerre du Golfe. Compte tenu des allées et venues et de la tension perceptible, les opérations militaires semblaient se dérouler non pas en Iraq mais dans les locaux mêmes de l’Assemblée. Vers 16 H 15, je m’aventurais, sur la pointe des pieds, au secrétariat du Président de Groupe. Sur un ton un peu hésitant, j’ai demandé si je n’avais pas été oublié. Une collaboratrice me toisa puis me déclara, sur un ton sans appel, que « Jeune homme, c’est la guerre ». Elle me demanda de patienter tout en soulignant que mon rendez-vous risquait d’être remis à plus tard. Néanmoins, après quarante-cinq minutes d’attente, le Président me reçut. L’entretien dura à peine quelques minutes. Il me souhaita « bonne chance et bienvenue au Groupe en tant que chargé d’études spécialistes des questions économiques et financières ». Je fus consterné par la brièveté de cet entretien. A peine suis-je entré dans le bureau, que j’étais embauché et ressorti. Aucune question sur le fond, aucune question sur mon engagement politique, juste quelques banalités. Plusieurs mois plus tard, j’ai appris que mon ami Jean était intervenu en ma faveur. Le directeur du cabinet du Président avait de son côté demandé une enquête aux Renseignements Généraux. Or ma chance voulut que l’enquête soit confiée à deux de mes anciens camarades de jeu de Rouen dont Pierre. Il me fit passer un petit mot comme quoi il avait oublié de mentionner toutes mes turpitudes et qu’il me souhaitait un nouveau départ. En post-scriptum, il était mentionné « à charge de revanche ». C’est bardé de bonnes recommandations que j’ai commencé à travailler à l’Assemblée.

L’Assemblée nationale, c’est la maison de tous les excès ; j’allais bientôt découvrir l’envers du décor. Tout prend l’allure d’une guerre ou d’une catastrophe. Au moindre bruissement d’ailes de mouche, nous sommes au bord de la troisième guerre mondiale. Au sein du Palais Bourbon, entre la Seine et la rue de l’Université, les députés, les fonctionnaires et les collaborateurs des députés comme des Groupes parlementaires vivent en huis clos. Tout est censé être de la plus grande importance. Un conflit entre deux députés, entre un député et un Ministre équivaut à trois ou à quatre fois la puissance de la bombe d’Hiroshima. Heureusement, les murs épais tout comme la moquette absorbent les bruits et arrivent à contenir cette agitation digne d’électrons gravitant autour du noyau d’un atome. L’Assemblée est un théâtre dans lequel les acteurs sont aussi les spectateurs. Les représentations ne sont pas toujours de très bon niveau, mais il n’en demeure pas moins qu’une fois qu’on a goûté aux joies du Palais Bourbon, il est difficile d’en partir. L’impression de vivre en direct l’actualité politique, même si le Parlement n’a qu’un pouvoir de façade, enivre tous ceux qui en ont franchi le seuil. Une nostalgie digne des anciens combattants habite les ex-collaborateurs de groupe et de députés, les ex-porte-cotons, les ex-porte-serviettes lorsqu’ils se rencontrent autour d’une table. De longues années après avoir été remerciés, les anciens porte-cotons continuent de hanter les longs couloirs hors d’âge de l’Assemblée. Reconvertis en chargés de relations institutionnelles d’entreprises publiques ou privées, ils transportent leur ennui, leur amertume de ne plus vivre en direct les évènements. Travailler auprès d’un PDG n’a pas la même saveur que d’être le collaborateur d’un Président de Groupe. Il y a aussi les collaborateurs éternels qui, tous les jours, annoncent leur départ mais qui année après année sont toujours installés dans leur confortable bureau à l’Assemblée. Quand j’avais moins de trente ans, je me moquais de ces femmes et de ces hommes ayant de dix à vingt ans de maison, qui radotaient, racontaient leurs guerres, je regardaient avec dédain leur cheveux gris et leur odeur de vieux ; or je ne l’ai quittée que contraint et forcé, avec beaucoup moins de cheveux que lorsque j’avais franchi pour la première fois le porche de l’Assemblée.

L’Assemblée nationale ne se résume pas aux stars que vous voyez sur votre poste de télévision, c’est un petit monde avec ses codes, ses rituels et ses castes. Plus de 3000 personnes cohabitent dans un périmètre très réduit. Il y a bien évidemment les députés qui n’ont pas tous le même rang du fait de leurs fonctions présentes et passées, les fonctionnaires de l’Assemblée divisés en plusieurs catégories, les collaborateurs de groupes parlementaires et les collaborateurs de députés. C’est un monde de frustration. Pour quelques parlementaires qui accèdent à la reconnaissance médiatique, beaucoup restent dans l’ombre. Il est difficile pour les collaborateurs et les fonctionnaires de travailler sans compter pour des députés sans jamais accéder au nirvana médiatique. Cette situation entraîne un ressentiment, une amertume. La vie par procuration est la maladie la plus développée à l’Assemblée. Chacun imagine son destin en fonction de celui de son patron. Les désenchantements sont à la hauteur des ego surdimensionnés qui peuplent les longs couloirs de l’Assemblée. Les bâtiments dans lesquels la souveraineté du peuple a pris ses quartiers ne sont pas en soi fastueux. A la différence du Sénat, le Palais Bourbon si l’on excepte Hôtel de Lassay, la résidence du Président de l’Assemblée nationale, n’est qu’un assemblage de styles plus ou moins chargés. Malgré plus de cent ans de République, les emblèmes royaux sont omniprésents ; ils cohabitent en totale tranquillité avec les symboles franc-maçons. Les responsables des bâtiments de l’Assemblée n’ont rien fait pour embellir l’Assemblée nationale. La réalisation de l’immeuble, rue de l’Université, dénommé Immeuble Chaban-Delmas, a couronné l’absence d’unité. Le choix très seventies du verre, du béton brut et de l’acier a contribué à créer un mini-espace stalinien dans la rue de l’Université qui aurait méritée un peu plus d’égards. Le vieillot et le mauvais goût ont engagé une lutte sans fin. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre dans les salles du deuxième sous-sol du Palais Bourbon. Ces salles réalisées en même temps que le parking souterrain dans les années soixante-dix, sont précédées d’un couloir décoré de marbre couleur vert foncé. L’intendant ou le décorateur avait sans nul doute perdu un être cher au moment du choix des couleurs

L’Assemblée, c’est évidemment son hémicycle de rouge vêtu. Vous imaginez un endroit « cosy », avec de amples fauteuils dans lesquels la sieste serait un plaisir. Mais même si Raymond Barre arrivait à dormir, il est à souligner que ce fameux hémicycle est très inconfortable. Réalisé au XIXème siècle, les seules modifications qu’il a connues sont l’introduction du vote électronique et la création de nouvelles travées afin d’en accroître la capacité. Il est hors de question d’y apporter un ordinateur portable ou des revues trop encombrantes ; il n’y a pas la place. Assis, le député surtout s’il n’est pas grand s’enfonce au point de ne plus être convenablement visible par les caméras de télévision. Comme solution à ce dramatique problème, les députés ont le choix entre l’agitation frénétique et de ne pas déplier leur fauteuil. Certes, c’est encore plus inconfortable mais ils gagnent dix à vingt bons centimètres. A l’étranger, les salles de séances ont connu des réaménagements pour les mettre aux normes et aux exigences de la modernité ; mais en France, notre goût pour la tradition ou plutôt la tradition associée à la volonté de maintenir le Parlement sous la tutelle de l’exécutif conduit au statu quo. De toute façon, le Palais Bourbon, c’est avant tout un musée qui se visite et non un lieu de travail. La bibliothèque avec ses fresques peintes par Delacroix, la porte de Bronze, les salons dont un comporte encore l’emplacement pour y insérer le trône du Roi, tout est apparat du moins dans les parties nobles.

A l’Assemblée, le passé est glorifié et le présent rejeté. Tout Président de m’Assemblée nationale rêve des temps anciens avec des députés motivés et non distraits par la presse et par leurs collaborateurs. Depuis trente ans, les parlementaires ont réussi à se doter d’une équipe composée de trois à cinq personnes réparties entre la circonscription et Paris. C’est peu au regard du nombre de collaborateurs dont dispose les membres du Congrès aux Etats-Unis. Il n’en demeure pas moins que pour les fonctionnaires de l’Assemblée, l’intrusion de collaborateurs librement choisis par les députés et les sénateurs constitue une incongruité car le problème en France c’est que l’on confie à des non-fonctionnaires des taches sérieuses. Régulièrement des règlements, des mesures sont pris pour diminuer les pouvoirs dévolus aux porte-cotons de base. C’est connu tout irait mieux en France si tout était dirigé, contrôlé par des fonctionnaires.

Si les collaborateurs directs des députés sont méprisés, ceux au service des groupes parlementaires sont honnis.

Comment fonctionne un groupe parlementaire ; a priori, vous ne le savez pas. Je vais tenter de vous l’expliquer en quelques mots sans trop vous ennuyez.

Au groupe, nous étions plusieurs chargés de mission à superviser les six commissions permanentes de l’Assemblée et à suivre les différents textes. Notre travail consistait essentiellement à rédiger des notes, des amendements aux projets de loi et des discours. Il s’agissait d’un travail de gratte papier. Je me rappellerai toujours des propos d’un ancien ministre de l’Intérieur. J’étais assis dans le même wagon juste derrière lui. Avec son accent méridional, reconnaissable, il organisait un nouveau coup avec un de ses bras droits. Ce dernier lui répondit que tout était simple mais qu’il fallait trouver un nègre pour rédiger les discours. L’ancien ministre éclata de rire tout en répondant que les plumitifs se ramassent à la pelle et en plus ils ne réclament que quelques billets. Me sentant visé, je ruminais en silence ce manque de respect vis-à-vis de la caste des écrivains de l’ombre. Il avait raison ; combien de fois ai-je écrit pour rien ou presque rien ; ils sont nombreux les hommes politiques à me devoir une partie de leurs droits d’auteurs, fort maigres par ailleurs car leurs livres se vendent mal.

En devenant collaborateur d’un Président, j’avais décidé de changer de vie, de mettre un terme à mes errances, à mes amitiés sulfureuses, à mes virées chez les prostituées et à mes petits trafics. Je voulais m’acheter une conduite, en terminer avec l’adolescence, me stabiliser.

Plumitif, je l’étais et j’accomplissais ce travail avec bonheur et efficacité. Je ne pensais pas que je serais rattrapé par mon passé très rapidement. C’est pourquoi je fus surpris que deux ou trois mois après mon arrivée au Groupe, un soir, un peu après vingt heures, le directeur de cabinet m’appela pour me féliciter surtout pour me confier une nouvelle mission.

« Patrick, tu es jeune ; tu n’es pas marié. Tu sais par ailleurs que de nombreux députés veulent renverser le Président. Nous manquons d’informations. Or, avec ton regard de cocker, tu peux obtenir auprès des assistantes parlementaires d’utiles renseignements. Tu n’es pas sans savoir que certaines d’entre elles couchent avec leur député. Mais elles se sentent un peu abusées et elles sont donc des proies faciles pour un jeune homme. Le président saura te récompenser de ton dévouement qui a priori ne sera pas trop désagréable ».

Je suis resté interdit quelques instants. Il me scruta quelques instants et me demanda si j’étais d’accord. Il me précisa que seul le Président et lui étaient au courant de ce petit jeu.

C’est ainsi que pour des raisons professionnelles, j’ai été amené à me taper une kyrielle de collaboratrices, des vieilles, des jeunes, des célibataires, des mariées, des folles, des filles paumées, des cérébrales. Une fois le jeu lancé, il était impossible de l’arrêter. L’Assemblée est un petit monde. Il a suffit que je sorte avec une fille pour que cinq, dix, vingt demandent à avoir les faveurs d’un collaborateur en vue du Président de groupe.

Dans cette œuvre de torpillage des valeurs morales au sein du temple de la République, j’étais en concurrence avec mes amis des Renseignements généraux qui usaient des mêmes armes. J’avais un avantage indéniable, ma jeunesse. Ils avaient dix à vingt ans de plus que moi et puis ils représentaient l’ordre établi, le pouvoir. Coucher avec un commissaire des renseignements généraux peut être une aventure flatteuse pour une jeune femme mais elle sait dès le départ quel risque elle encourt. Avec moi, c’était moins affiché. Il n’en demeure pas moins que j’entretenais les meilleures relations du monde avec les RG de l’Assemblée. Nous nous rencontrions de temps en temps pour échanger nos notes sur nos fugaces conquêtes. Ils nous arrivaient même d’organiser des déjeuners avec des assistantes qui étaient passées d’un lit à un autre sans oublier dans celui de leur député, au lieu de lit je devrais dire chambre d’hôtel. A ce titre, le Groupe pourvoyait à mes faux frais. J’avais ainsi à ma disposition une chambre à l’Hôtel Nikko en bord de Seine dans le 15ème arrondissement qui depuis est devenu un Novotel. Cet établissement avait l’avantage de la discrétion en étant assez loin de l’Assemblée tout en étant à distance raisonnable pour éviter que la demoiselle, la dame change d’avis. Il offrait tous les conforts d’un quatre étoile. Je m’étais presque installé dans cet hôtel ; je ne passais chez moi qu’une à deux fois par semaine. Il faut l’avouer que j’occupais un studio près de la porte de Saint Cloud, juste en face d’une petite rue servant de camp de base à des Ethiopiennes qui tapinaient à partir de 22 heures. Je sais, vous pensez que je n’ai pas pu résister. C’est vrai. Elles étaient très sympas ; lorsqu’il pleuvait et lorsque leur mac était parti jouer dans des tripots minables l’argent qu’elles avaient durement gagné auprès de petits bourgeois, elles venaient boire un verre chez moi ou même dormir quelques heures. Sachant que je passais de nombreuses heures en dehors de chez moi, elles auraient aimé disposer de ma chambre. J’au refusé de peur de devenir un véritable mac. J’étais déjà la pute du Président de groupe ; je n’allais pas accumuler tous les métiers du vice.

Mes coucheries de l’Assemblée mes rapportaient de nombreux renseignements politiques. J’ai permis de déjouer de nombreuses tentatives de putsch contre mon Président dont les initiatives et le sal caractère irritaient nombre de ses collègues. Il appartenait à la race des élus découverts par Giscard d’ Estaing dans les années soixante-dix. Conservateur par tradition mais issu de la génération de l’après guerre, il avait une soif de vie et de création qui ne le prédisposait pas à l’obéissance et au jeu collectif. N’ayant pas fait l’ENA, étant d’origine provinciale, il ne fréquentait pas les salons parisiens. Il avait gagné ses jalons grâce aux soutiens des députés de base qui n’en pouvaient plus des Enarques prétentieux qui trustaient places et honneurs sans jamais renvoyer l’ascenseur et sans travailler.

Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la politique se résuma à un combat entre les anciens, Giscard, Chirac face et les jeunes. Les deux parrains ont tué un par un les jeunes loups à fort potentiel. Ce fut un jeu d’enfants car ce qu’on appelait à l’époque, les quadras, par goût du lucre, ont mis les doigts dans la confiture. Ils n’ont pas su résister aux sirènes du star-system et de l’argent rapidement récolté et dépensé. Les Michel Noir, les Gérard Longuet, les François Léotard ont été des étoiles filantes de notre vie politique. Certains d’entre eux ont cru accéder aux plus grandes fonctions avant de tomber dans l’oubli. Ils ont laissé place à des femmes et des hommes ayant moins de charisme mais qui avait le doigt sur la couture lorsque le patron les sifflait et qui sont passés entre les gouttes de la corruption.

Revenons à ma nouvelle mission à l’Assemblée ! Je ne connaissais pas ce petit milieu. D’où viennent les collaboratrices de députés ? Il y des enfants d’élus qui attendent que leurs parents leur cèdent la circonscription familiale, des enfants de la très grande bourgeoisie qui ne savent pas trop quoi faire de leur vie, des enfants de gentils donateurs, des enfants d’amis proches du député de notables, des provinciales en quête de reconnaissance sociale qui chaque soir se disent, « Paris me voilà », des célibataires qui recherchent un élu pour fonder une famille, des femmes mariées à la recherche d’un complément de salaire et d’excitations, leur mari étant trop occupé pour les combler. Je vous l’accorde il y a des femmes et des hommes honnêtes qui sont là pour défendre l’intérêt général et leur patron mais je les cherche encore.

Ma première victime s’appelait Irène. Bourgeoise sans modération, elle était un peu plus âgée que moi. Connue pour s’ennuyer avec son mari, banquier de son état, elle n’avait pas su résister aux charmes, si l’on peut dire de son député. En effet, il était ventripotent et très imbu de sa personne. Rapidement délaissée, elle lui vouait une certaine haine tout en demeurant une fidèle collaboratrice. Son député, élu dans le Cantal, s’était mis en tête avec un petit groupe de députés du Sud de la France de débarquer mon président. Il usait et abusait de tous les moyens possibles. Ils l’accusaient de détourner l’argent du Groupe, de priver ses collègues de moyens d’expression, de défendre des propositions contraires à la majorité du dit groupe. Le directeur de cabinet me demanda de recueillir des informations sur ce fameux député du Cantal en séduisant sa collaboratrice délaissée. Elle était brune, assez voluptueuse et portait toujours un parfum Guerlain. Prenant son café vers 9 heures trente chaque matin, il me suffisait d’être posté à ce moment là devant le distributeur au troisième étage du Palais Bourbon. Ce distributeur, point de ralliement des collaborateurs et collaboratrices était un très bon lieu de drague. Niché près d’un escalier, caché par les casiers à courriers, il permettait sans être trop vu d’amorcer les contacts. Grâce à quelques informateurs, je savais quel adorait la littérature et en particulier Camus. Il me fut facile de l’impressionner en citant quelques passages de « l’homme révolté » ou de « l’étranger ». Puis, je l’amenais sur des terrains plus sucrés, plus dangereux en évoquant les ouvrages de Pascal Bruckner comme « Lune de Fiel ».

J’ai réussi à la ferrer après quelques cafés. Elle trouvait mille questions à me poser pour passer à longueur de journée dans mon bureau. L’invitation à déjeuner, bien évidemment remboursée par le groupe, me permit d’entrevoir que le succès était proche. Elle m’avoua le lendemain de ce déjeuner que son mari allait s’absenter une semaine. Il était le représentant en France d’une banque américaine ce qui l’obligeait à de nombreux déplacements à New York. Le chemin était balisé ; il suffisait d’un dîner pour conclure. Pour éviter toute précipitation, j’ai différé de 48 heures l’attaque ultime. Face à ma soudaine indifférence, j’ai senti Irène désemparée et prête à se donner. J’ai toujours pratiqué de la sorte ; attaquer à trois cents pour cent puis reculer pour mieux atteindre l’objectif.

Irène commença à parler avant d’être sur l’oreiller. Elle me révéla que son député avait prévu de destituer le Président lors de la prochaine réunion de groupe avec la demande d’un vote. Elle me donna les noms des taupes parmi les collaborateurs du Président et des traîtres parmi les députés. Je n’avais même pas besoin de coucher mais un contrat est un contrat. Je ne l’ai pas regretté car Irène avait une sensualité débordante et un savoir faire en la matière hors du commun. Pendant quinze jours, pas une de mes nuits ne fut solitaire ; lorsque son mari fut de retour, elle inventa des séances de nuit pour rester à mon domicile jusque vers une heure du matin. Combien de députés, combien de collaborateurs ont utilisé le filon des séances de nuit à l’Assemblée nationale pour tromper leur épouse ? Je me souviens d’une femme de député qui m’appelait vers 22 heures pour avoir confirmation que son mari défendait des amendements. Je lui répondais que bien évidemment il était dans l’hémicycle. Ce dernier passait son temps à fréquenter les prostituées. Un de ses collègues avait une technique toute personnelle ; il avait une martingale infaillible. Après avoir besogné quelques belles blondes, il passait toujours en séance vers minuit. Il interrompait alors en séance le ministre en vociférant de telle façon que ses propos soient repris dans le compte-rendu publié au Journal Officiel. En cas de problème avec sa femme, il pouvait toujours justifier ainsi de sa présence à l’Assemblée. Pour accroître la crédibilité de l’affaire, il prenait toujours une liasse d’amendements et une consommation à la buvette avant de s’en retourner chez lui. Durant les cinq années de son unique mandat, il s’est payé plus de deux cents prostituées. Il m’a juré de n’avoir jamais consommé deux fois la même. Il aurait pu écrire des putes de Paris, de celles qui officient pour 20 euros à celles dont les prestations sont tarifées plusieurs centaines d’euros. Je l’adorais ce député car il me racontait avec un naturel d’enfant ces aventures. Ses collègues l’avait surnommé le « mille coups » de minuit.

Je n’eus même à rompre avec Irène car un matin elle m’annonça qu’elle attendait un enfant. Je ne sus jamais de qui il était, du chef des renseignements généraux, de son mari ou de moi ? Je dois avouer que j’ai rencontré son fils une fois au coin d’un couloir ; il avait cinq ans et je luis ai trouvé un vague air de ressemblance, un petit côté cocker, et surtout un très mauvais caractère…

Pour les informations obtenues, je fus récompensé par une prime. Le putsch fut déjoué, le Président conserva son poste ; les collaborateurs impliqués furent licenciés, pardon, on leur demanda de démissionner ; pour un premier coup, un vrai coup de maître.

En moyenne, tous les deux mois, j’avais une nouvelle mission. Avec le recul, je pense qu’une de ces missions me vaut sans nul doute ma disgrâce. En effet, il me fut demandé d’approcher la collaboratrice d’un président de région, qui pour mon malheur, est devenu Premier Ministre. Cette mission ne me passionnait pas car l’homme en question était à l’époque inconnu ; sa collaboratrice était certes très jolie mais aussi très froide. Elle prenait un malin plaisir à multiplier les rendez-vous. De ce fait, je bâclais mon travail au point d’oublier un dîner. Elle m’en tint rigueur au centuple surtout quand elle a appris que j’étais en mission commandée. Elle décida de m’inscrire sur sa liste noire. Nul n’aurait parié que son mentor puisse devenir Premier Ministre ; comme quoi en politique, tout peut arriver et surtout, il faut être prudent.

Avant d’être banni, j’ai connu de bons moments car, de plus, de temps en temps, par pur plaisir, je prenais des initiatives personnelles en draguant en dehors des prospects qui m’étaient confiés. Je ne suis pas un top modèle, loin de là. Je n’ai pas beaucoup de bagou simplement un regard de cocker mal léché. Cela m’a suffi pou remplir mes missions.

Ma vie n’était pas désagréable ; collaborateur modèle le jour, rédaction de discours, de notes et d’amendements à la pelle ; je me transformais le soir en escort-boy. Certes, une double rumeur courrait à mon sujet ; celle sur ma frénésie sexuelle et celle sur mes goûts de luxe ; bien évidemment je niais tout en bloc.

Mais, ayant un droit de tirage sur les finances du groupe, je n’hésitais pas à convier mes proies et mes amis dans les lieux les plus prestigieux de la capitale. Le Plazza, le Crillon qui avait l’avantage d’être en face de l’Assemblée ou le Lutétia étaient mes lieux de prédilections. J’adorais le palace du boulevard Raspail. Le Lutétia possède les charmes palaces d’autrefois ; lieu de rencontre du Paris culturel, celui de la Rive gauche, il est moins business que ces concurrents de la rive droite. On y croise des acteurs et des écrivains, des haut-fonctionnaires et quelques politiques. Le bar Hemingway décoré par Sonia Rykiel invite à la langueur ; le rythme du temps n’a plus de valeur dans les salons ; les serveurs et le pianiste sont les mêmes depuis vingt ans à moins qu’ils soient recrutés selon des critères de ressemblance par rapport à leurs prédécesseurs. La légende veut que Serge Gainsbourg passait, le soir, jouer du piano. Je ne l’ai jamais vu mais combien j’aurais voulu assister à une de ses représentations dans cet hôtel. Quand je suis devenu responsable administratif du Groupe parlementaire, il était d’usage que les entretiens d’embauche de mes collaborateurs se fassent au bar du Lutétia. Je m’amusais de l’angoisse des jeunes femmes lorsqu’elles arrivaient. Elles ne savaient pas si cet entretien allait se terminer à l’horizontal dans une des chambres se trouvant au dessus du bar. Ce n’est jamais arrivé ; enfin jamais avec celles que j’ai embauchées. Je dois l’avouer que je me suis fait avoir par une candidate. Après lui avoir présenté le poste, elle m’avoua de but en blanc qu’elle n’était pas programmée pour être soutier ou porte cotons d’élus. A la limite, elle aurait été prête à intégrer à mon équipe mais à condition qu’elle soit investie aux prochaines élections législatives ce que je ne pouvais en aucun cas promettre. Malgré ce rapide point d’oppositions, la conversation s’est poursuivie autour de plusieurs verres. Elle avait après Sciences Po voyagé aux Etats-Unis et en Amérique latine ; elle avait également effectué une traversée de l’atlantique à la voile en solitaire. J’étais sous le charme de cette aventurière. Je me sentais un peu nul face à une telle femme. Au fil des mots échangés, je me demandais qui était le patron. Après près de deux heures de confidence, elle me fixa en me disant qu’en contrepartie de cet entretien qui ne débouchait sur rien, il fallait que je lui offre une nuit au Lutétia. Je ne sus lui refuser cette faveur qui se doubla d’une nuit tumultueuse avec elle. C’était une vraie sauvage qui adorait les pratiques les plus extrêmes et le luxe. Si cette nuit fut unique, je la revis en revanche fréquemment car elle a réussi à être recrutée au Château, c’est à dire à l’Elysée, puis à devenir député en 2002. Les méchantes rumeurs affirment même qu’elle a eu une liaison avec le Président. Evidemment, elle me demanda de ne jamais révéler notre brève rencontre. J’aurais respecté cette demande mais j’ai appris qu’elle me débinait en répétant dans le milieu qu’il fallait m’effacer du milieu. Face à de tels propos, je l’ai joint au téléphone. Elle nia évidemment avoir porté sur moi un tel jugement tout en me faisant comprendre que j’avais fait mon temps, que j’étais le symbole du looser incapable d’être élu.

Revenons à cette époque où je commençais mon métier de putain de la République. En plus des activités que je viens de vous décrire, je fus chargé de missions plus classiques. Comme dans le passé, mes talents de couleuvre, de discrétion furent mis à contribution. Ainsi, j’ai été amené à voler de nombreux documents traînant sur les bureaux de tous les parlementaires de toutes tendances. Par les plus grands des hasards, l’administration de l’Assemblée nationale m’avait donné un passe en lieu et place de la clef de mon bureau. Je pouvais ouvrir d’un tour de clef toutes les portes du Palais Bourbon. Seules deux ou trois personnes étaient au courant de cette erreur. Je volais sans effraction à partir de 20 heures ou le week-end. L’Assemblée était de toute façon au début des années quatre-vingt-dix une maison ouverte aux quatre vents. Les vols y étaient monnaie fréquente. Je me rappelle qu’un lundi, nous avons découvert que plus de cent téléphones avaient disparu. Après enquête, il est apparu que c’était les gendarmes de surveillance qui étaient responsables de cette razzia. Le plus surprenant fut la disparition d’un poste de télévision, grand écran, pesant une trentaine de kilos fixé à un mur. Son enlèvement avait sans nul doute nécessité du temps et de la force. Les auteurs de ce vol ne furent jamais retrouvés.

Il y avait mieux. Tous les travaux de rénovation des bâtiments de l’Assemblée s’accompagnent de détournements. Quelques petits malins se sont construit de véritables palais en subtilisant une partie des matériaux commandés par l’administration. Il arrivait aussi que les entreprises ayant des marchés soient contraintes de réaliser des extras pour des fonctionnaires, des élus ou des collaborateurs.

Mon président souhait éradiquer ces comportements peu glorieux ; il m’avait demandé de rassembler des preuves mais là je savais qu’il fallait y aller sur la pointe des pieds. Les francs-maçons, les anciens flics embauchés comme fonctionnaires à l’Assemblée contrôlaient ce business. Mettre son nez dans ce merdier pouvait mal de terminer. Ma passivité d’alors se justifiait rétrospectivement d’autant plus que mon Président a été depuis été condamné pour abus de biens publics. Au moment même où il voulait nettoyer l’Assemblée, il utilisait le personnel de sa mairie pour le servir dans un appartement de plus de plusieurs centaines de mètres carrés qu’il ne payait pas. La vertu en politique s’arrête aux mots et c’est comme les promesses ; elle n’engage que celui qui l’écoute.

De toute façon, le divorce avec ce Président intervint en 1995. Nommé ministre, il m’annonça que je ne pouvais pas l’accompagner compte tenu de mes activités passées. J’étais un voyou et c’était difficile de m’intégrer dans un ministère. J’étais abasourdi, défait par cet aveu. Je tombais de très haut. Une fois de plus, je retombais dans le ruisseau ; en étais-je vraiment sorti. Je n’étais pas un bourgeois, un fils d’élu, j’étais un petit capot utilisé pour régler les basses taches qui personne ne voulaient réaliser car elles puaient. Bien évidemment, il me répéta que j’avais toute son affection voire son estime et qu’il me recommandait à son successeur.

Je ne croyais pas un de ses mots. Je ne comprenais par sa décision. J’avais le sentiment d’être trahi. Je m’étais donné corps et âme ; j’étais allé aussi loin que possible dans la soumission. C’est un peu par hasard que j’ai réussi à dénouer tous les fils qui m’avaient conduit à la disgrâce.

Je fus sans le savoir au cœur d’une cabale qui me fit pénétrer dans le monde des bas règlements de compte. Jusqu’à maintenant j’avais été collaborateur fidèle accomplissant des missions dont certaines, je l’admets, étaient peu reluisantes mais je n’avais été impliqué dans des affaires politiques.

L’affaire traînait dans les couloirs depuis plusieurs mois avant que je n’en prenne conscience. C’est un soir au mois de mai juste après l’élection de Jacques Chirac que mon voisin de bureau me regardant d’un air sombre me dit « Patrick, ce tu as fait, c’est ignoble ». Ne comprenant pas à quoi il faisait référence, je l’interrogeais. Je n’eus comme seule réponse « Patrick, tu le sais et je n’ai pas envi d’en parler ». Puis il partit ; je ne le revis plus car il partit en cabinet ministériel ; il prit ma place. Depuis, il a occupé de nombreux postes, directeur des relations internationales dans un grand ministère puis directeur général d’un grand établissement bancaire.

Ma première réaction face à son refus de me révéler la vérité fut l’incompréhension puis je me suis convaincu que mon voisin, un ami dont j’avais facilité l’embauche avait pété les plombs, que son comportement n’était guidé que par sa nomination en cabinet ministériel.

Plus les jours passèrent, plus je remarquai que j’étais soumis à un boycott ; le téléphone avait cessé de résonner à mes oreilles, les visites des députés, de leurs collaborateurs s’espacèrent.

L’affaire prit un relief nouveau avec l’arrivée du nouveau président de groupe qui me convoqua pour me signifier mon licenciement. Au Conseil Général, j’avais été heureux d’avoir été licencié mais tel n’étais pas le cas en ce début d’été 1995. C’était la première fois de ma vie professionnelle, mais pas la dernière, que j’étais face à une situation irrationnelle. Je me demandais si c’était à cause de mes tribulations sexuelles ou si c’était autre chose.

Je dus attendre la nuit du 12 au 13 juillet et un appel téléphonique. Ce jour là vers deux heures du matin, j’ai reçu un appel d’une collaboratrice de mon ancien président. Ce que j’appris me glaça. J’étais accusé d’avoir écrit une série de lettres anonymes adressées à des députés et à des journalistes qui racontaient avec moult détails les partouzes auquel le président du groupe était censé participer. Quel était mon intérêt de commettre de telles lettres ? J’étais en voie d’être intégré à une équipe ministérielle. J’appréciais mon Président. J’étais paralysé par cette révélation. Je comprenais mieux pourquoi je n’avais pas pu m’accompagner. Auprès de mon interlocutrice, j’ai plaidé mon innocence. Je ne suis pas certain de l’avoir convaincu. Elle m’avait accusé car elle m’avait vu déposer les lettres dans le bac à courrier qui était à proximité de son bureau vers 21 heures. Je niais évidemment les faits puis je me suis rappelé qu’un soir j’avais ramassé par terre une liasse de lettres près de mon bureau. J’avais pensé qu’elles étaient tombées et je les ai remises machinalement dans la bannette destinée aux envois. Jamais, je n’aurais pu imaginer que ce geste banale était responsable de ma mise à l’écart. La rumeur était lancée ; elle ne s’arrêta jamais. J’étais un salaud. C’était d’autant plus logique que j’avais couché avec de nombreuses collaboratrices pour le compte de mon Président. Je n’ai connu la vérité que bien des années plus tard, sept ans pour être précis. Entre temps, j’ai su que mon ancien Président ne m’avait pas recommandé lors de sa passation de pouvoirs et qu’il avait au contraire demandé mon licenciement immédiat. Ce qui m’a toujours frappé en politique, c’est le sentiment d’impunité des élus. Ils peuvent mettre à la porte leurs collaborateurs sans se soucier des éventuelles conséquences. J’aurais pu ainsi mentionner quelques petites turpitudes financières et le financement de quelques épouses, maîtresses ou copains de députés sous forme d’emplois fictifs pour réduire les contestations internes. Les hommes politiques se croient infaillibles, élus au suffrage universel direct, il ne saurait imaginer que les juges et encore moins leurs collaborateurs puissent porter atteinte à leur pouvoir. En me licenciant, il pensait régler un problème.

J’ai attendu sept ans pour savoir ; c’est long, très long ; j’ai attendu un déjeuner avec un ami ou plutôt une connaissance du milieu pour comprendre comment j’avais été piégé.

C’était tout simple, voire idiot. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, des collaborateurs d’un ministre qui n’avaient pas fait le même choix de candidat que mon président, avaient, après quelques bouteilles vite bues, écrit une lettre anonyme. Ils avaient déliré en imaginant une liaison amoureuse avec une femme connu du tout Paris puis une partouze. L’imagination est bonne conseillère car tout ce qui était dans la lettre était vrai ; je ne le savais pas au moment des faits ou plutôt je faisais semblant de l’ignorer. Ils avaient effectué une dizaine de copies ; puis vers 20 heures, ils ont demandé à l’attaché parlementaire du ministre de porter les lettres à l’Assemblée ; ce qu’il fit mais ivre mort, il les fit tomber ; le hasard voulu que ce soit près de mon bureau. En effet, cet attaché parlementaire était marié avec une des collaboratrices du groupe ; il avait décidé de passer par son bureau avant de se rendre à la Poste de l’Assemblée qui jouxte l’hémicycle. J’étais une victime collatérale d’un jeu d’ivrognes. Ce jeu n’empêcha pas mon Président d’occuper un poste de ministre mais cela entraîna le renvoi de la fameuse collaboratrice et freina ma carrière.

LET IT BLEED

Du jour au lendemain, je sentais donc la mort ; dans les longs couloirs de l’Assemblée, aux portes années cinquante, style sécurité sociale, j’étais l’objet de sarcasmes. Mon sort ne fut pas scellé en un jour. Certes, j’entendais les rumeurs pronostiquant mon licenciement mais les rumeurs, elles sont la puit sans fond du monde politique. Des tombereaux de mensonges, de diffamations, de saloperies sont véhiculés chaque jour dans les palais nationaux par des collaborateurs, par des hommes politiques. Dire du mal, casser est le sport le plus facile à pratiquer au Palais Bourbon. Un soir, j’ai appris qu’un député m’accusait d’avoir des relations homosexuelles avec un agent dans mon bureau. Cette accusation lancée sans nul doute à la buvette des parlementaires me lia d’amitié avec la communauté homosexuelle qui jugea homophobe la prise de position du député en question. Dans le même registre, et c’est un autre sport, celui de chercher les auteurs des rumeurs, ce qui revient à en lancer ou à en relancer une nouvelle, je fus accusé d’avoir diffusé des photos mettant en cause un collaborateur entrain d’être sodomisé par un transsexuel. Depuis les photos sur Madame Pompidou, le milieu innove peu. Ces photos ont circulé ; je ne les ai jamais vu mais j’en étais néanmoins l’auteur. Se défendre, nier revient à donner crédit à la rumeur ; ne rien faire vaut acquiescement.

En politique comme en entreprise, en cas de changement de direction, les comportements des dirigeants sont identiques. Il y a un cycle immuable que nous connaissons tous.

Dans les premiers jours, tout est calme, rien ne se passe. Simplement, le Président compose son cabinet resserré et ne souhaite pas rencontrer les anciens collaborateurs du Président déchu.

Il y a le deuxième temps ; celui du rejet du passé et des brimades. Le nouveau Président a besoin par le changement de méthodes, d’hommes, de montrer qu’il entend laisser une trace. Tout ce qui a été fait, avant son arrivée, est nul. Ses collaborateurs répandent des rumeurs de licenciements collectifs. Ils donnent des ordres contradictoires, exigent des travaux inutiles, jugent le travail réalisé sans valeur. Je me rappelle qu’un collaborateur d’un président de groupe nouvellement élu m’expliqua comment utiliser des ciseaux pour rédiger des amendements à un texte de loi ou aussi comment le directeur de cabinet d’un Président qui avait dans le passé occupé de très hautes fonctions, me parla en petit nègre pensant que mes connaissances en français étaient rudimentaires.

En règle générale, cette douche écossaise dure un à trois mois.

Après ce délai, le calme revient ; quelques salariés sont partis d’eux mêmes ne supportant pas ce traitement psychologique, ce qui permet d’intégrer des hommes ou des femmes du nouveau président. Rapidement, les relations se normalisent et les anciennes méthodes de travail sont appliquées ; la révolution, c’est bien mais pas trop longtemps.

Je fus sauvé du renvoi par Eric, l’ami qui m’avait recommandé en 1991. Devenu un conseiller du nouveau Président, il garantit mon honnêteté et mon efficacité. En revanche, il ne me révéla pas la cause de la fatwa qui circulait à mon encontre.

Mon cas évidemment posait problème. Eric fut extraordinaire ; il affirma que tous les ragots qui circulaient à mon encontre n’étaient que rumeurs et jalousie. Le nouveau Président me convoqua et exigea de ma part une totale loyauté. J’ai accepté de suite cette offre. A la fin de la conversation, il ajouta qu’il ne souhaitait aucune affaire de mœurs. J’étais soulagé. Durant toute sa présidence, je me suis gardé de réitérer mes précédents égarements. Certes, le passé ne s’efface pas complètements ; quelques années plus tard sous l’autorité d’un autre président, je fus accusé de viol d’une collaboratrice d’un député qui avec plusieurs de ses collègues demanda au Président de me virer. Il refusa ne voulant croire à cette histoire de viol en plein couloir. A juste titre, il flaira la manœuvre politique en répondant que si les faits étaient avérés, elle n’avait qu’à porter plainte. Le député mentionna la question de l’honneur de la jeune femme soi-disant catholique. Une fois de plus, je fus convoqué par mon Président de groupe qui me tint le discours suivant :

« Patrick, je n’aime pas être importuné par les histoires de collaborateurs et encore moins par des histoires de cul. Je pense que tu es innocent et que ce n’est qu’un moyen pour te jeter en dehors de l’Assemblée ; je t’ai couvert mais c’est la dernière fois. Ces histoires de filles mal baisées, je n’en veux plus ; soit tu les baises, soit tu te fais oublié, soit tu déguerpis ».

J’ai reçu le message cinq sur cinq.

L’arrivée de Jean à l’Assemblée m’empêchait de mener une existence de gratte-papier ordinaire. J’étais amené à fréquenter des responsables étrangers, des banquiers, des trafiquants en armes et en autre chose. Quand une vie part en vrille ; il n’y a aucune raison que cela s’arrête en cours de route. .

Bien souvent, je servais de caution ? ma présence en tant que membre du staff d’un homme politique important permettait de régler l’affaire au mieux. Bien évidemment, je n’assistais pas aux négociations et aux ultimes transactions. Je ne sais comment je me suis retrouvé à l’hôtel « Princes de Galles » en compagnie de représentants d’un mouvement séparatiste angolais qui échangeaient des diamants contre des armes. Je devais simplement leur parler de l’attachement de la France aux valeurs démocratiques qu’ils étaient sensés défendre. E plus d’amusant ce fut que Jean me pria de tenir le même couplet une semaine plus tard auprès de représentants du gouvernement angolais communistes dans un salon du place Georges V. L’échange portait non pas sur des diamants mais sur du pétrole mais la contrepartie était identique.

C’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à perdre toute ligne politique. L’ironie a voulu que je sois alors approché par des personnes extrêmement intéressantes ; elles me demandaient des renseignements sur l’actualité, sur le rôle de tel ou tel homme politique. Ainsi, je suis devenu un peu par hasard, un indicateur pour certaines puissances étrangères. Je me suis mis à travailler pour les Allemands mais aussi pour les Américains ou les Israéliens. J’étais un agent pas très cher ; juste un bon repas dans un restaurant étoilé ou une belle escort-girl. Je ne sais pourquoi mais j’avais souvent à faire avec la même, une certaine Mélanie, d’origine canadienne, très jolie, très grande. J’ai toujours pensé qu’elle était dans les faits une petite main des services qui m’employaient. Je ne divulguais pas de grands secrets car je ne savais pas grand-chose. Je répétais avec plus ou moins de talent ce que tout le monde pouvait lire dans la presse. J’ai souvent remarqué que peu de personne prenne le temps de lire les journaux même si c’est leur métier. Je ne me considérais pas comme un espion ; j’avais plutôt l’impression de travailler aux rapprochements des peuples. Je n’étais pas le seul, loin de là, à mener ce type d’opérations. J’ai ainsi surpris une de mes voisines de bureau en train de donner des renseignements à un gentil correspondant anglais ; le paiement était en nature également ; il donnait de son corps à une Française qui ne trouvait aucune grâce auprès de la gente masculine de Paris.

Ces petites opérations me furent reprochées ; elles accréditèrent l’idée que j’étais un mercenaire ; idée renforcée par le fait que durant toute ma carrière à l’Assemblée, j’ai eu à rendre compte à cinq Président de groupe quand le porte-coton ordinaire en connaît au mieux deux. A chaque fois je parvenais à rester mais il était admis que je retournais mon pantalon au point qu’il soit usé pour reprendre la chanson de Jacques Dutronc. J’ai remarqué que le haut fonctionnaire surtout s’il est énarque a le droit de trahir, de se vendre aux plus offrants. Il y a un marché de l’énarque ; sa compétence supposée le place en dehors des luttes tribales ; l’énarque peut à la limite passer de la droite à la gauche ou inversement. En revanche, le petit porte-coton, le collaborateur de base se doit de rester attacher à son seigneur et périr avec lui. Il a le devoir de la fermer et de ne pas survivre à ses patrons.

L’énarque et l’homme politique, un drôle de couple ; il conviendrait d’y consacrer un livre. Dans l’opposition, il est de bon ton, surtout à droite, de critiquer les anciens élèves de l’ENA, leur supériorité, leur vision technocratique, leur carriérisme. Une fois revenu dans la majorité, une fois au gouvernement, l’homme politique confie tous ses pouvoirs réels ou supposés à son directeur et à ses membres de cabinet, bien évidemment énarques. Depuis plus de vingt ans, les différences entre droite et gauche, ce n’est pas simplement en raison de la chute du mur de Berlin mais c’est avant tout le fait que les haut fonctionnaires détiennent les manettes, laissant le soin aux hommes politiques le plaisir de courir les journalistes. Les politiques ne sont que des saltimbanques qui tentent de prouver qu’ils ont prise sur un pays ingouvernable.

Je me suis laissé emporté et j’ai un peu perdu le fil conducteur de mon histoire. Je ne suis pas là pour prendre position.

Avec l’arrivée de Jacques Chirac à la présidence de la République, j’ai disposé d’un peu plus de temps libre J’ai multiplié les travaux de nègres, de plumitifs pour reprendre la terminologie à la mode. J’ai écrits cinq livres à dominante économique pour des auteurs qui bien souvent n’avaient pas le temps de les lire. Je me rappelle d’une interview d’un de mes commanditaires à Europe 1 ; il tentait vainement d’expliquer la notion de compétitivité et la théorie des avantages comparatifs en matière de commerce internationale, alors que c’était le cœur de son livre. J’en riais dans mon lit.

Vous allez penser que je suis devenu d’un coup pudique en négligeant de vous raconter mes péripéties amoureuses. Il faut que je vous l’avoue ; mon image a pâti de mes précédentes missions et plus après trente ans, sans argent, sans de véritable famille et sans plan de carrière, je n’étais pas un homme à épouser. Les femmes qui fréquentent le milieu aspirent à s’amuser, à obtenir un bon poste grâce à l’appui d’un député, d’un sénateur ou d’un ministre et à se marier avec un homme à fort potentiel. Les couloirs de l’Assemblée et des ministères ont toujours été des lieux de rencontres plus efficaces que ceux qui inondent la toile Internet surtout pour les intrigantes et les intrigants. Dans le milieu, le problème c’est de tenir. Terminer dans le lit d’un élu est d’une facilité déconcertante en revanche y rester nécessite quelques talents. La conquête de la femme pour l’homme politique dit hétérosexuel s’assimile à la conquête d’électeurs. Il est rassurant pour un élu, même décati, d’avoir du succès ; il se convint que s’il plait aux femmes malgré sa calvitie, ses dents jaunies et un preux embonpoint, il sera capable d’attirer les électeurs. Dans l’un et l’autre cas, il ne manquera pas de prononcer des promesses qui selon le fameux dicton n’engagent que ceux qui les écoutent. Combien de fois n’ai-je pas entendu une collaboratrice me garantir que son amant député de province divorcerait pour l’épouser ; combien de fois n’ai je pas entendu une secrétaire me confier que son élu la nommerait à un emploi bien rémunéré… Posséder le corps des femmes est une seconde nature pour les élus ; à défaut d’exercer véritablement le pouvoir, ils exercent leur droit de cuissage. La parité changera-t-elle la donne ? Ce n’est pas gagné ; elle abouti à l’accès aux fonctions électives des maîtresses ; elles offrent l’avantage d’être serviles et de connaître le nom de la personne qui les ont fait reines. Novices dans la fonction politique, elles ne constituent pas un danger pour les patriarches en place. Nos députés en votant à la parité ont accepté ce hara-kiri en connaissance de cause. Ils ont ainsi écarté les jeunes loups qui risquaient de les poignarder assez rapidement.

Tout cela pour vous avouer que je n’avais guère de marges de manœuvre dans le milieu. Pour ces raisons, je me suis satisfait d’une liaison avec une vamp, une carriériste qui le week-end acceptait une relation avec un salarié de la politique. Elle se dénommait Lexane Wind. Un peu plus âgée que moi, française mais son père était américain, elle disposait d’un hôtel particulier loué pour quelques centaines d’euros auprès d’un généreux sponsor qu’elle honorait deux à trois fois par mois. Sinon, dans son carnet de balle, il y avait eu des ministres, des anciens et des actuels, un conseiller du Château, je veux dire de l’Elysée ainsi qu’un jeune député avec un fort potentiel. Lexane jonglait entre ses hommes ; tout en niant qu’elle couchait et qu’elle était intéressée. Elle avait trois, quatre ou cinq vies. Elle mentait en permanence et surtout se mentait à elle-même. La règle entre nous était simple ; je ne devais jamais l’interroger sur sa vie privée et jamais parler de mariage ou d’enfants. Suivant les jours, les week-ends, j’étais l’amant, l’ami, le spécialiste d’économie ou l’ami de ses parents. L’hôtel particulier m’offrait un confort que je n’avais pas connu depuis mon enfance. Détestant les Stones, Led Zep, Trust, Lexane avait entreposé une superbe chaîne hi-fi dans une pièce insonorisée, pièce que j’avais transformé en bureau et lieu de réception pour mes amis qu’elle ne souhaitait guère rencontrer. En aucun, elle ne voulait que mes petites affaires interfèrent sur les siennes. Officiellement, elle était attachée de presse ou plutôt conseillère en communication. Elle se vendait très chère auprès d’hommes politiques, de PDG ou d’artistes en leur fournissant conseils ou entrées auprès des journalistes. Drôle de milieu où tout le monde se connaît sans se connaître. Milieu où comme par ailleurs tout se vend et tout s’achète, un passage sur une radio ou une colonne dans un grand journal. Donnant, donnant, voilà le principe de base. Je te file une info, un scoop, une rumeur et tu me prends tel homme politique. En contrepartie d’une promesse de publicité, en contrepartie d’un rendez-vous avec une star, un journaliste acceptera de passer un illustre inconnu sur l’antenne de sa radio, inconnu qui a l’avantage de payer royalement l’agence de communication. Les talk-show sont ainsi devenus des immenses publi-rédactionnels. Lexane pour me prouver son savoir faire me fit passer, moi l’homme de l’ombre, dans une émission de TF1 ; j’étais affublé du titre pompeux et vide d’économiste. J’ai eu ainsi le droit à mon quart d’heure de célébrité. Le lendemain, ma messagerie était remplie de messages de félicitations et de jalousie. Passer de l’ombre à la lumière a deux conséquences : le pétage de plomb et la vindicte des jaloux. Avec le recul, j’aurais du rester dans l’ombre surtout qu’il s’agissait d’un one shut, juste une petite gâterie de la part de mon attachée de presse du moment. Je n’en pouvais plus d’être le faire-valoir des hommes politiques que je servais ; je n’en pouvais plus d’être un porte-coton qui ne voyait jamais les plats de récompense passés. Je n’étais ni énarque, ni membre d’une grande famille française, ni enfant d’homme politique ; j’étais un brave Français moyen qui se perdait dans un monde qui n’était pas le sien. Je me noyais et cela depuis des années.

J’étais allé dans tous les palais nationaux, déjeuné et dîné avec tous les ministres de la République ; moi la petite chose. Je peux si vous le souhaitez vous rédiger le Michelin des bonnes tables ministérielles. Pour la qualité et la quantité, je vous conseille le ministère de l’Equipement. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées savent vivre et recevoir. Les salles de réception du ministre sont très belles et bien situées, boulevard Saint Germain. Il en est de même au ministère en charge des relations avec le Parlement ; c’est logique ; bien traiter les parlementaires commence par bien les nourrir. En revanche, Bercy est à déconseiller ; vous n’en avez pas pour vos impôts ; quel que soit le ministre en place et le turn-over est rapide comme vous le savez, la nourriture est toujours aussi indigeste. Surtout, le plateau de dessert est à fuir. Autre ministère à éviter, le ministère de la Santé. Le bâtiment, rue de Ségur dans le XVème arrondissement, est stalinien à souhait. Façade sans charme, les bureaux sont à l’image de notre sécurité sociale, essoufflée et au bord du gouffre. Dans ces conditions, les repas servis ressemblent plus à ceux de l’hôpital public qu’à ceux d’un restaurant trois étoiles.

Vous souhaitez encore quelques bonnes adresses. Il y a évidemment le quai d’Orsay et Matignon. Et l’Elysée, vous allez me dire… Question buffet, c’est royal si je puis me permettre. Côté déjeuner assis, la carte répond aux exigences du maître des lieux, un peu roboratif à mon goût. Je ne peux m’empêcher de vous raconter la garden-party de 2001. Cette année, j’avais été invité car le Président était au plus bas dans les sondages ; ses collaborateurs afin de masquer le manque d’intérêt des élus pour un Président que personne ne voyait alors réélu avaient décidé d’inviter des hommes de l’ombre. Manque de chance, ce 14 juillet, il n’a pas cessé de pleuvoir du matin au soir, pas une petite pluie qui rafraîchit un été trop chaud, non c’était plus proche du déluge. Evidemment, même si le Président a ouvert sa garden-party aux enfants des banlieues, il n’en demeure pas moins que les mondaines du milieu politique continue à rivaliser au niveau des parures. Les fameuses pelouses de l’Elysée étaient gorgées d’eau. En entrant par la grille du Coq, la grille qui donne du côté des Champs Elysée, il fallait pour rejoindre les salons traverser tout le parc. Au bout de trois mètres, les escarpins prenaient une couleur terre mouillée mais plus amusant, les jeunes femmes vêtues d’habits de lumière glissaient les unes après les autres ; leurs fesses se retrouvaient dans la boue. Pour être honnête, les hommes ne maîtrisaient guère mieux le caractère glissant de l’honorable pelouse. Lexane qui m’accompagnait ce jour là, décida d’enlever ses chaussures et de marcher nu-pied sur la pelouse tout en me tenant fermement le bras ; elle riait fortement des chutes de ses congénères. Une fois arrivée dans les salons, elle se rendit aux toilettes pour se nettoyer les pieds ; elle m’avoua en sortant qu’elle avait croisé deux députées qui faisaient de même. Elle me confia qu’elle aurait aimé se taper une des deux. Ce jour là, j’ai découvert que Lexane était bi. Cela ne m’étonna pas car dans le milieu politique, la bisexualité était très tendance comme l’échangisme.

En cette année 2001, les quatre mille invités ne tenaient pas dans les salons et surtout les rares buffets qui avaient été montés à l’intérieur étaient dans l’incapacité de subvenir à l’appétit des hommes et des femmes qui avaient bravé les éléments. Pour se sustenter convenablement, il n’y avait qu’une solution, sortir et affronter la colère des dieux. Dehors, une série de tentes désertées recelaient de trésors en provenance de tous les continents. Lexane à l’appétit gargantuesque rangea définitivement ses escarpins dans son sac et m’emmena à l’extérieur. Nous avons mangé comme quinze. C’était tout Lexane, profiter du temps présent et ignorer le quand dira t’on.

L’Elysée, en fait, ne m’a pas laissé que de bons souvenirs. En 2002, lors d’un déjeuner, j’eus à subir la morgue d’une énarque ayant le même âge que moi qui a passé son temps à tenter de me piéger. Elle commença à me poser des questions techniques afin de démontrer ses larges compétences puis fit la liste des amis que nous pouvions avoir en commun mais en insistant que sur ceux qui avaient réussi le concours de l’ENA. Son petit manège n’avait comme objectif que de m’abaisser ; pour parachever son travail, elle affirma que la réussite individuelle exigeait de vivre une vie de famille exemplaire. En me demandant avec insistance combien d’enfants j’avais, je me retrouvais une nouvelle fois dans une situation inconfortable. C’était du travail bien fait d’autant plus qu’elle ne croyait pas une seconde en ce qu’elle disait.

Les énarques, par formation, convaincus de leur supériorité, pratiquent avec délectation ce petit jeu de domination. Je me souviens d’un Président de Groupe parlementaire pour lequel je travaillais, pourtant grand spécialiste de la langue de bois, complètement désarçonné face au Président de l’Assemblée nationale, énarque et de surcroît normalien. Ce dernier, par un jeu subtil de sous-entendus quasi impressionniste à obliger mon cher président de groupe à se justifier sur sa récente mise en examen alors que ce n’était pas le thème de la conversation. L’emmenant sur un terrain glissant, le Président de l’Assemblée avait gagné la partie, il pouvait prendre son thé rassuré sur sa capacité de détruire ses interlocuteurs. A ce sujet, les cuisines de l’Hôtel de Lassay ne sont pas mauvaises ; en revanche, celles du Sénat sont surestimées.

Auprès des hommes politiques, les années passent vite ; la vie est rythmée par les échéances électorales, par les cycles de la vie politique. Les alternances à répétition que nous avons connues depuis 1981 donnent l’impression d’un éternel recommencement. Tous les cinq ans, voire moins, nous assistons à une tournante. Des hommes quittent le pouvoir, remplacés par ceux qu’ils avaient chassé. Nos élus sont comme les piles Duracel inusables ; même battus, même humiliés par les électeurs, ils reviennent, ils s’acharnent à reconquérir leurs mandats et à gagner le graal, un marocain. Dans aucune autre grande démocratie, nous constatons une telle âpreté à accaparer les fonctions électives. Jacques Chirac a commencé son parcours ministériel en 1967, Lionel Jospin était déjà avec François Mitterrand dans les années soixante-dix. Seule la mort et les affaires, et encore pas toujours, contribuent à renouveler la classe politique.

Autre similitude avec le monde des artistes, la vieillesse est un tabou. Les cheveux teints de nos excellences en sont une des preuves tout comme il est de mauvais goût de parler de leur âge. Le temps n’a plus cours dans le milieu politique. Tout est figé d’autant plus qu’il n’est plus gouverné par les idées et les propositions. Dans l’opposition, on s’oppose, c’est normal et on propose toujours un peu la même chose ; au pouvoir, le réalisme oblige d’abandonner les propositions pour se contenter de gérer dans l’attente de la prochaine défaite ; la routine pour résumer.

C’est ainsi que comme porte-coton, j’ai vécu la période 1993/2002 ; la même rengaine, les mêmes désillusions, seule la forme a changé sous la contrainte de la simplification imposée par les médias ou plutôt par l’obligation de simplifier du fait que la politique pour passer dans le sacro-saint 20 heures doit jouer sur l’émotion, le sensationnel, le fait divers. Les politiques ont joué la désacralisation pour tenter de capter de l’audimat, démarche vaine et pernicieuse ; ils n’en finissent plus de courir en laissant toujours plus de marges de manœuvre aux techniciens de la chose administrative. L’ENA a beau être critiqué jamais son influence n’a été aussi forte ; son royaume s’étend de l’administration à l’entreprise ; les privatisations ont réduit la place de l’Etat mais pas celui de l’ENA ; à défaut d’être nommé par le Gouvernement, les énarques sont désormais nommés par les conseils d’administration. En Russie, les anciens-communistes se sont accaparés les postes de direction dans les nouvelles entreprises et sont devenus des requins de la jungle libérale ; en France, les haut-fonctionnaires ont profit des privatisations pour prendre le contrôle d’une part non négligeable de l’économie avec à la clef des déboires dont le plus symbolique fut celui réalisé par Jean-Marie Messier.

Ne croyez pas que j’ai mené une petite vie tranquille. Quand on tombe dans le ruisseau des eaux sales, il est très difficile d’en sortir. C’est pourquoi, je ne peux résister à vous raconter cette énième anecdote. En 1998, mon président de groupe, franc-maçon, me demanda d’approcher et d’espionner les représentants de l’Opus Dei dont la notoriété et l’influence augmentaient auprès des élus. A cette époque, bien évidemment, le fameux livre de Dan Brown, Da Vinci Code, n’était pas encore publié. Mais, l’Opus Dei avait été déjà était montré du doigt par une Commission d’enquête de l’Assemblée nationale chargée les phénomènes sectaires en France, commission présidée par un député ex-communiste, ayant une collection de vestes de toutes les couleurs, du vert golden au rose en passant par le rouge marxiste.

L’Opus a des relais parmi les députés et les sénateurs depuis le milieu des années quatre-vingt. Ils ont pignon sur rue ; ils ont obtenu de l’administration de transformer un des bureaux au 3ème étage du bâtiment « Chaban Delmas » situé au 101 rue de l’Université. Chaque mardi soir, une messe y est consacrée. J’avais repéré qu’une des collaboratrices d’un député des Deux-Sèvres partageait sa vie entre l’Assemblée nationale et un foyer catholique. En l’invitant à déjeuner, elle m’avoua qu’elle était surnuméraire à l’ordre. Tout en ayant fait vœu de chasteté et résidant dans un foyer de religieuse, elle travaillait le jour comme une salarié du droit commun. Etre vierge à l’Assemblée, domaine de la luxure par excellence, je trouvais cela très excitant. Elle ressemblait à une bonne sœur. Elle s’appelait Valérie, ne se maquillait jamais et portait de longues jupes bleues foncées tombant bien au-delà du genou. Quand je l’ai connue, elle avait environ trente cinq ans. Même si elle tentait par tous les moyens de masquer sa féminité, il y avait en elle de la femme fatale, de la vamp qui ne demandait qu’à s’épanouir. Je ne sais pour quelle raison, elle s’est très rapidement confiée à moi ; pourtant, il n’y avait pas pu dissemblant comme couple ; j’étais reconnu pour mon libertinage, elle pour sa chasteté, j’étais un enfant sans ascendants célèbres ; chez elle, les anciens ministres ne se comptaient plus. Il n’en demeure pas moins qu’elle me raconta tout ou presque. Je sus ainsi que pour mieux ressentir la puissance de Dieu, elle était contrainte de pratiquer la torture de la silice. Par ailleurs, elle versait plus de la moitié de son salaire à l’ordre qui en contrepartie la logeait et la nourrissait. Ses journées commençaient toujours à 6 heures 30 par la messe et se terminaient invariablement à 22 heures par la prière. Elle était interdite de sortie, de cinémas, de boites… Après trois ou quatre déjeuners, elle me donna le nom des relais de l’Ordre et surtout m’avoua qu’elle voulait vivre. Enrôlée à l’âge de 16 ans, elle était terrifiée à l’idée de briser le mur construit autour d’elle par l’Opus.

Après quelques mois passé à côtoyer les midinettes de l’Assemblée, Valérie entama une mutation ; les robes raccourcirent et elle découvrit les plaisirs du maquillage. Passionnée de politique, adorant assister aux longues séances de nuit de l’Assemblée, elle entrait de plus en plus tard dans son foyer. Elle s’émancipait. J’assistais à la victoire lente mais certaine de sa nature sur sa foi. Ce processus s’interrompit net lorsqu’elle m’annonça en pleurant qu’elle démissionnait de son poste d’assistante parlementaire. Elle était incapable de m’expliquer les raisons de sa décision mais en m’indiquant qu’elle partait à la fin du mois à Rome pour trois semaines, j’ai compris que l’Opus souhaitait mettre un terme au processus de pervertissement d’un de leurs meilleurs éléments. En haut lieu, il avait été décidé de la reformater, de la réinitialiser. Valérie quitta l’Assemblée et tenta de retrouver les voies de Dieu. L’Opus lui trouva un poste de professeur dans une grande université parisienne, le nombre réduit d’heures de cours permettait plus facilement de la contrôler. Le ver était dans le fruit ; dès qu’elle pouvait, elle revenait au Palais Bourbon pour rencontrer des élus.

Après plus d’un an d’hésitation, elle rompit son vœu et abandonna l’Ordre ; ce départ fut facilité du fait des contacts à très haut niveau qu’elle possédait tant dans le milieu catholique qu’au sein de la classe politique. L’Opus ne pouvait se permettre un scandale pour juste une petite brebis égarée.

Du jour au lendemain, Valérie se mua en menthe religieuse. Comme tout prêtre défroqué qui se respecte, elle tourna les talons à tout ce qu’elle avait cru ces dernières années. Elle s’habilla de sexy, dévoilant une généreuse poitrine et de longues jambes.

Cette conversion surprit le petit monde politique d’autant plus qu’elle gagna toutes les élections auxquelles elle se présentait. Elle fut ainsi élue, maire puis député. Ils étaient nombreux à croire qu’elle était toujours le petit soldat de l’Opus ; sa panoplie de femme facile n’étant qu’un simple déguisement.

Il y a bien longtemps que je ne partage plus les secrets de Valérie ; elle ne perd plus son temps avec les collaborateurs sauf pour leur hurler dessus. Autoritaire, acariâtre, il ne fait pas bon d’être sous ses ordres. Son mépris à notre égard vise avant tout à lui faire oublier qu’elle a été des notre et qu’elle a connu les affres des porte-cotons. En moins de cinq ans, elle a été nommée ministre. Ce fut un choc ; elle avait dix ans de moins que moi. Certes l’introduction de la parité a facilité son ascension mais quand même. Le choc fut encore plus terrible car elle n’était pas la seule à avoir franchi le rubicond ; un de mes voisins de bureau avait été aussi nommé à 33 ans ministre. Il avait eu la chance d’être soutenu, parrainé par un baron, un ancien chef de parti, ministre à de nombreuses reprises et puis, il faut l’avouer, il a du talent. Il est capable d’emballer tout ce qui passait, électeurs ou nanas. Quand ses collègues deviennent ministres ou députés, il est grand temps de changer de métier. Je n’ai pas voulu l’admettre, mal m’en a pris ; je l’ai payé très cher.

STARWAY TO HEAVEN

Plus les élections de 2002 se rapprochaient, plus les relations entre porte-cotons se dégradaient. Les coups bas, les vilenies se multipliaient surtout à partir du mois de février. Les dénonciations, les rumeurs, les photos montages pour prouver qu’un tel était homo ou échangiste, qu’il était un espion à la solde de la gauche ou du Canard Enchaîné devinrent monnaie courante. Tout cela ressemblait à ce que j’avais déjà vu en 1988 ou en 1995, simplement le tout numérique permet au porte-coton moyen de se transformer en falsificateur de bas étage.

En 2002, j’avais déjà vingt ans d’expérience en tant que porte-coton. J’étais un vieux dans la profession, un quasi-parain. J’étais devenu un élément incontournable, je faisais parti des meubles comme on le dit de manière péjorative. J’étais invité partout, à toutes les réunions. J’étais une caution même si nul ne savait qui je représentais. Mon influence était supposée incommensurable ayant depuis vingt ans, été la petite main des barons les plus puissants d’une partie de la droite. Influence accrue par mon rôle de financier occulte car tout se sait et tout le monde fantasme sur la richesse que j’aurais accumulée ces dernières années. Je suis le seul à n’avoir presque rien pris ; mon honnêteté n’est pas honnête ; elle cache selon les mauvaises langues une cupidité sans borne. Je ne peux rien faire contre ses ragots. Mais, il y avait une rumeur bien plus méchante qui me menaçait. Il était clairement indiqué que je travaillais avant tout pour moi. Le mercenaire se serait pris pour un patron tout en oubliant qu’il n’était pas élu. C’était pas faux simplement mon patron était dépressif. Il me fallait masquer la vérité et le suppléer dans toutes les réunions. Je vivais par procuration sa vie, non par goût mais par nécessité. Cette rumeur m’a tué.

Le porte-coton est en proie à la torture du bon mot, de la diffusion de la bonne information ou de la bonne rumeur. L’info, c’est le pétrole du milieu. Avoir accès à des informations, c’est un passe pour la reconnaissance, c’est un passe de légitimité garantie. Connaître avant les autres quelle sera la composition du futur gouvernement, qui couche avec qui, qui trahit qui, c’est la voie de la réussite. Le souci, c’est la diffusion des informations. Trop largement diffusées, elles perdent en valeur et plus grave l’émetteur est assez rapidement considéré comme une balance à fuir. Une fois lâchée, une info a sa propre vie, elle rebondit de bureaux en bureaux, de ministères en ministères, elle est déformée et elle peut assez rapidement arriver dans les oreilles des personnes qu’elle concerne directement. Par amusement, j’avais, un matin, lancé une rumeur auprès d’un de mes collègues spécialistes en « radio moquette » version francisée du téléphone arabe. Elle mit moins de vingt quatre heures pour me revenir, amplifiée et peu reconnaissable. Un homme politique est, face aux rumeurs, paranoïaque et schizophrène ; il demande d’être tenu informé des derniers ragots mais se fâchera si par malheur son collaborateur divulgue le moindre renseignement le concernant. Or, nul n’ignore que pour obtenir des infos il est nécessaire d’en donner quelques unes. Et, de plus, à force de côtoyer des hommes politiques, les porte-cotons se transforment assez vite en « langues de pute » ou en « langues de vipère » si vous préférez. Il y a en la matière un équilibre à trouver entre ne rien dire et trop parler qui l’un et l’autre ayant la même conséquence l’isolement.

Il est un grand jeu dans le milieu, celui d’imputer la responsabilité d’une vacherie à un de ses meilleurs ennemis. A titre d’exemple, si je répète à l’Assemblée nationale dix fois que vous, le lecteur, vous m’avez dit que le Premier Ministre a couché avec Sophie Marceau, ne comptez pas déjeuner à Matignon dans les prochaines semaines. Dix tam-tams dans les couloirs du Palais Bourbon équivaut à une annonce sur France Info. Un de mes collaborateurs était dans ce domaine imbattable. Après avoir remarqué qu’il pouvait à partir d’une simple remarque me bâtir un scandale, je l’utilisais pour répandre des vacheries en précisant de temps en temps qu’il ne devait pas me mentionner. Le seul problème, c’est qu’il était incapable de garder le moindre secret ; il répercutait le message mais aussi la manipulation que je tentais de réaliser avec son concours. Il fallait donc ruser et lui faire parvenir indirectement des infos pour qu’il mouille son intermédiaire et diffuse la nouvelle. C’est le billard à plusieurs bandes ; casser son adversaire en tuant de manière collatéral quelques ennemis de passage tout en faisant croire que l’on est un Saint. Pour faire plus simple, l’homme politique et leurs collaborateurs jouent fréquemment aux pompiers pyromanes, l’objectif étant de ne pas être pris et de ne pas se prendre les pieds dans le tapis. J’ai connu des experts en manipulation qui à force de compliquer le jeu ne savait plus où ils en étaient. La politique ressemble à une partie de squash avec de nombreux joueurs et plusieurs balles. Les coups pleuvent à l’improviste.

Drôle de balais que cette élection de 2002. Jusqu’au mois de février, personne ne croyait à la victoire du Président sortant. Ses soutiens préparaient les lendemains de défaite. La rumeur sur l’âge du capitaine se développait non pas au siège de campagne de Jospin mais bien dans celui de Chirac. Les petites mains et les élus avaient tous leur petite histoire ; « le Président est sourd ; il a le pas lent et lourd ; il est déconnecté des réalités et des jeunes ».

Certains à force de répéter de tel propos se sont brûlés les ailes ; d’autres ont su sentir le changement du vent et se remettre à fond dans la campagne. Le dérapage verbal de Lionel Jospin lors d’un déplacement en Amérique Latine a modifié le cours de la campagne. Il a renforcé en traitant le Président de vieux Chnoque la cohésion du clan chiraquien et offert au Président l’occasion de contre-attaquer. En quelques jours, tout se retourna. Lors d’un meeting du Président, j’ai constaté le débarquement de jolies et jeunes femmes. D’un coup, j’avais l’impression d’être sur un circuit de Formule 1. L’arrivée des « bimbos » signifiait que la victoire était possible, que les élus dans l’entourage du Président étaient des valeurs montantes. Sexe, politique et intérêts, beau slogan pour résumer une campagne.

Moi, dans tout ça, j’étais ailleurs ; comme vous le savez, j’ai toujours travaillé avec les Orléanistes, les libéraux enfin pour simplifier les non–RPR. Je suis, pour la première fois de ma vie, cantonné aux tâches inutiles. Mes amis politiques sont derrière des barreaux ou à la retraite plus ou moins forcée. Inoccupé, je sens la fin de ma carrière de porte-coton se profiler à très grande vitesse. Je me remets à fréquenter mes amis voyous que je ne voyais plus depuis des années ; je fréquente à nouveau les prostituées sur les grands boulevards et fait appel à des services d’escort-girl. Sans me rendre compte, je suis entré dans un cercle de décadence totale.

Dans mes moments de lucidité, je sentais que Jean-Marie Le Pen progressait mais pas au point d’être au second tour.

Plusieurs indices non politiques m’avaient mis la puce à l’oreille. Je tiens à vous soumettre le plus original à votre sagacité. J’avais remarqué, en ce début d’année 2002, le développement de la musique « métal » et « gothique ». Si le rap régnait en maître dans les banlieues, les jeunes blancs préféraient la musique électronique et de plus en plus le métal et surtout les groupes dits gothiques. Ces derniers ne véhiculent pas globalement une idéologie de gauche et leurs airs sont assez martiaux. Cette segmentation marque la montée d’un communautarisme au sein des jeunes qui n’étaient en aucun cas attiré par la gauche conventionnelle. L’attirance pour les extrêmes et pour l’abstention transparaît avec le succès de groupes inconnus qui privilégient les relations avec l’au-delà. J’ai écrit une note sur le sujet, bien évidemment ignoré par la direction de campagne. Rien d’étonnant quand l’on sait que nos hommes politiques n’arrivent tout juste qu’à décrypter le phénomène soixante-huitard.

Pour la première fois, je n’avais aucune activité illégale dans cette campagne ; certes mon expérience me permettait de constater qu’une fois de plus sur le dos des contribuables, certaines personnes se sont constituées de véritables petites fortunes.

C’est résigné que j’ai appris mon renvoi, la fin de mes contrats en ce mois de juin 2002. Ce n’était pas comme en 1995. J’étais préparé à cette éviction. En faîte, je vous mens. Je l’ai considéré comme une humiliation. J’étais abattu, détruit de l’intérieur. Je ne croyais plus en rien. Je me sentais trahi.

D’un coup, je n’avais plus personne à conseiller, à renseigner. Un double sentiment m’a étreint ; la lassitude, lassitude de nombreuses années passées à servir le jour, la nuit des élus ingrats, la solitude voire le désespoir de n’être plus personne.

Un porte-coton sans patron n’est rien ; il n’a plus d’existence ; son essence de porte-coton ne saurait le définir. Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment su avec certitude ce qu’est la solitude. En quelques minutes, mon portable a cessé de sonner, plus personne ne m’appelait, plus de mail, plus de courrier, plus de rendez-vous dans les palais nationaux. Lexane, dont le corps passait de ministrables en ministrables m’avait abandonné sentant que le vent avait tourné. Elle avait dès les premiers jours de juin effacé mon numéro de la mémoire de son portable. Lorsqu’elle était interrogée à mon sujet, elle parlait d’incident de parcours, de faiblesse de sa part ; elle affirmait ne pas comprendre comment elle avait gâché quelques mois de sa riche existence avec un looser de mon acabit. Elle déconseillait à quiconque de m’embaucher, j’étais un homme fini qu’il fallait définitivement enterré, une survaleur à oublier. Elle colporta à mon encontre de nombreuses rumeurs ; elle répéta à la terre entière, enfin à la terre des élus, que je me droguais, que je fréquentais les bars homos. Ne voulant prendre la parure du fossoyeur, elle enfilait celle beaucoup plus à la mode de victime, la femme qui avait du supporter la décadence d’un porte-coton en fin de route.

Sans bureau, sans attache, j’ai erré en ce mois de juin 2002 dans les rues de Paris. Il m’est arrivé de passer de nombreuses heures sur un banc, avenue de Breteuil à proximité des Invalides et du fameux tombeau de Napoléon. J’ai éprouvé un grand sentiment de liberté. Pour la première fois depuis très longtemps, je n’appartenais à plus personne. J’étais indépendant ; je n’étais plus le nègre de x ou de y, je n’étais plus le porte-serviette, le porte-coton de bidule ou de machin. Je pouvais passer des heures sur un banc, juste pour le plaisir. Dans les faits, j’étais complètement déprimé et le banc était le seul lieu où je me sentais bien. Pour vous avouer que mon état laissait à désirer, j’ai même dormi au pied de la Tour Eiffel, refusant de rentrer seul dans mon appartement du 14ème arrondissement.

J’ai connu les affres du chômage, le non sens des journées qui filent sans début, sans fin, sans repère, sans personne à penser, à aimer. Seul, je l’étais alors. Je tentais de joindre mes anciens collègues, nul ne répondait. Je masquais mon numéro de téléphone pour éviter qu’ils me renvoient sur leur messagerie. Sur un ton peu amène, il me répondait qu’ils étaient en rendez-vous, en réunion, en déjeuner, en déplacement mais qu’ils me rappelleraient très rapidement ce qu’ils ne faisaient jamais. J’essayais une, deux, trois fois, puis abandonnait.

Pour occuper ma vie, je fréquentais assidûment toutes les FNAC et les librairies de Paris. J’aurais pu écrire le guide des meilleures FNAC. Mes préférences allaient pour celles de Montparnasse et de Saint Lazare. Je parcourais les ouvrages, j’écoutais de centaines de CD, je regardais le matériel dernier cri en informatique ou en vidéo. J’aurais été un bon vendeur à force de mater le matériel, d’écouter les clients se plaindre.

SYMPATHY FOR THE DEVIL
Mick Jagger-Keith Richards

Quelques mois après mon renvoi, je reçus sur mon téléphone portable, un appel étrange, C’était un mercredi ; il y avait des enfants qui jouaient au football sur les pelouses de l’avenue de Breteuil, juste en face des Invalides. Ma première réaction fut d’éconduire ce dénommé Martin qui se prétendait Notaire. Instinctivement, je pensais qu’il s’agissait d’un farfelu ou d’une erreur. Au moment d’appuyer sur le bouton affecté à l’arrêt des communications, il prononça le nom de Marc Chauvel. Cela faisait plus de vingt ans que je n’avais plus entendu parler de mon cousin mort sur une route départementale en Normandie. Rappelez-vous je vous ai révélé, il y a quelques pages, son histoire. Par ce sésame, il a réussi à me convaincre de l’écouter. Il s’agissait d’un notaire de Bernay. Il avait un pli à me remettre, une lettre écrite par Marc avant sa mort. Cette lettre devait m’être remise vingt ans après son enterrement. Le notaire s’excusa pour le léger retard dans l’accomplissement de cette mission mais il avait éprouvé des difficultés à retrouver ma trace. Il avait grâce à Internet appris que j’avais occupé des fonctions à l’Assemblée nationale. Il m’avoua qu’il avait eu les pires difficultés avant que quelqu’un daigne lui donner mon numéro de portable. C’était une jeune femme qui lui avait après plus de vingt appels infructueux donné le bon numéro tout en craint qu’il allait appeler l’enfer. Mes anciens amis sont vraiment d’une gentillesse sans borne…

Afin qu’il me remette la lettre, j’ai fixé rendez-vous au bar du Lutetia quarante heures plus tard.

Quel pouvait être le contenu de la missive de Marc. Nous nous étions croisés dans quelques repas de familles ; pendant sa cabale, il m’avait fixé deux ou trois rendez-vous pour passer des messages à sa famille. J’étais devenu son petit télégraphiste. Quand la situation était devenue trop dangereuse, il passait des petits mots au gérant d’un café qui me les remettaient discrètement. Ce n’est pas allé plus loin.

Quel secret pouvait-il me confier vingt ans après sa mort ? J’espérais un trésor, des liasses de billets, des diamants… Je me demandais comment je pourrais les remettre en circulation. Je me voyais à la tête d’une fortune personnelle.

Le jour J, vers 18 heures, j’ai retenu une table au fond de la salle dans un angle afin de n’être pas dérangé. Le notaire est arrivé à l’heure. Il prit un Perrier ; en ce qui me concerne, fidèle à mon habitude, j’ai pris un cocktail « Président » à base de champagne.

Il est tout heureux d’avoir mis la main dessus et clore ainsi le dossier Marc Chauvel. Il avoua avoir été questionné à plusieurs reprises par la gendarmerie et la police. A demi mot, il admit que le document qu’il devait me remettre avait déjà été lu par plusieurs personnes. Je comprenais au fur et à mesure de notre discussion qu’il s’agissait d’un document écrit. J’étais certes un peu déçu mais soulagé de ne pas avoir à gérer de l’agent taché de sang.

Après m’avoir expliqué son travail, les démarches pour me retrouver et les circonstances de sa rencontre avec Marc, il m’a remis un petit cahier d’écolier. A l’intérieur, une dizaine de pages avait été noircies de l’écriture de Marc, une écriture assez belle. Les lettres étaient bien formées, elles étaient régulières. Il avait du s’appliquer pour rédiger cette lettre d’outre-tombe.

Je tiens à vous communiquer les grands passages de cette lettre. Son contenu ne m’a pas étonné. J’étais assez préparé instinctivement à apprendre certaines vérités. J’avais été insensibilisé par mon enfance tumultueuse et par mon métier. J’ai pris simplement conscience que je n’étais pas comme tout le monde, que j’étais obligatoire « on the edge ».

La lettre de Marc

« Cher Patrick,

Si tu reçois cette lettre, c’est que je suis mort depuis plus de vingt ans. Ma vie de voyou me prédispose à mourir avant toi mais elle ne m’interdit pas de te révéler certaines vérités. Quand tu ouvriras ce cahier, nos grands-parents seront certainement morts et ne pourront plus être peinés par mes révélations.

Tu m’as toujours été loyal. J’ai même eu peur que tu m’admires. J’ai choisi la facilité par tempérament et par goût de la luxure. J’aurais pu faire des études comme toi ; j’étais assez doué en littérature et en mécanique. Deux voies s’ouvraient à moi ; j’ai opté pour une troisième, celle du « milieu », celle qui mène à la prison ou à la mort. Je tiens, vingt ans, après, à te remercier pour les messages que tu as bien voulu passer à mes parents et à mes frères.

Je n’attendais pas moins de toi car, là est la révélation, tu es mon frère. Oui, tu as bien lu, tu es mon frère.

Nos deux mères sont tombées enceinte en même temps ; elles attendaient toute deux des garçons. Elles ont accouché à quelques minutes d’intervalle. Mais, le garçon que ta mère attendait est mort quelques heures après la naissance, la mort subite du nourrisson. Nos deux familles ont décidé de substituer les deux bébés. Ma mère avait déjà eu deux enfants alors que la tienne n’en avait pas et avait déjà eu deux fausses couches. C’est ainsi que tu n’es pas devenu mon frère cadet mais mon cousin. C’est aussi pour cette raison que tes parents t’ont toujours considéré un peu comme un étranger surtout quand ta mère, en fait ta tante, a eu ton frère et ta sœur donc en réalité tes deux cousines. De toute façon, une fois la substitution réalisée, il était hors de question de revenir en arrière. Ma mère, la tienne aussi, a très mal pris cet enlèvement. La décision a été prise par les hommes en moins de trente secondes. Mon père a changé les bébés de berceaux quand le tien discutait avec la sage-femme.

Pour mes treize ans, ma mère me révéla ce secret en me demandant de ne jamais rien révéler. Malgré ton éducation bourgeoise, je voyais que tu étais génétiquement comme moi. Tu avais beau être un intellectuel, tu étais avant tout un voyou. Il faut dire que nous avons de qui tenir. Notre grand-mère, mais cela tu le sais peut-être, n’étais pas tout à fait mannequin durant sa jeunesse, elles était avant tout fille de joie dans une maison close près de la gare Saint-Lazare. Enfant de l’assistance publique, elle a exercé son métier avec fierté et efficacité pendant quinze ans avant de retirer en Normandie. Nos deux pères sont issus de brèves rencontres avec des clients de passage. Ton père adoptif a tout fait pour fuir ce passé ; mon père a préféré l’alcool pour l’oublier.

Cher Frère, je te le conjure, ne fais jamais confiance à notre famille. C’est une famille de cinglés qui ne t’épaulera jamais.

Si pour une raison ou une autre, tu rencontrais un problème grave, tu pourras toujours compter sur Emilie. C’était une des amies. Elle avait dix sept ans quand je l’ai rencontrée. Elle était belle, douce, ténébreuse et adorait les voyous. Elle connaît ton existence. Je lui ai donné de l’argent pour s’acheter un meublé rue de la Chaussée d’Antin pour exercer le plus vieux métier du monde. Je pense si Dieu lui a prêté vie que tu pourras la trouver dans cette rue ou dans un palace car je suis convaincu qu’elle ne pourra pas décrocher. Emilie aime l’argent, aime posséder les mecs par le fric et sa mère était également prostituée. SI tu n’arrivais pas à mettre la main dessus, le notaire que tu as rencontré pourrait te donner quelques renseignements.

Cher Patrick, je n’aurais plus l’occasion de te réécrire ; je te souhaite donc bonne chance et viens de temps en temps sur ma tombe avec un cd des Stones.

Marc »

Que je ne sois pas le fils de mes parents ne m’étonnait pas ; je me sentais délivré d’un poids. Je n’étais pas le fils d’un bourgeois décadent. J’étais l’enfant d’un couple de prolétaires. Pour la première fois, je me sentais en phase avec mon être profond, avec mon corps.

J’étais, en revanche, surpris que Marc me renvoie sur Emilie. Car chose étonnante, je connaissais une fille dénommée Emilie Je l’avais rencontrée, un soir, par hasard. Elle tapinait avec un labrador noir. J’adore les labradors. Elle était différente de ses collègues. Elle n’était pas vulgaire ; elle avait surtout de l’humour. Son studio ressemblait à une petite maison close en miniature. Les murs étaient recouverts d’un tissu rouge ; les lampes renvoyaient une lumière tamisée ; les meubles de style chinois créaient une ambiance propice à des ébats voluptueux. A l’occasion de notre première rencontre, elle me demanda de l’inviter à déjeuner ce que je fis. Nous avons discuté pendant trois heures de tout et de rien. Je suis allé la revoir une semaine après. En montant, dans l’escalier, elle m’avoua qu’elle avait été frappée juste après ma première visite. J’ai compris que son mac n’avait pas du tout apprécié le dîner en tête en tête pris sur les heures de travail. Elle me demanda de ne plus la revoir. En lisant la lettre de Marc, j’étais convaincu que son Emilie et la mienne ne faisait q’une. Tout concordait, le quartier, l’âge, le style. Je ne souhaitais plus qu’une chose la revoir malgré la promesse que je lui avais faite.

Another brick in the wall
(Pink Floyd)

J’ai hésité quelques jours avant de prendre contact avec Emilie. Je trouvais cette histoire abracadabrantesque. J’étais au chômage, j’avais des problèmes de loyer. Je venais d’emménager dans une chambre de bonne minable donnant sur une cour dans laquelle les rats se battaient. J’avais vraiment d’autres chats à fouetter que de m’occuper de mes origines et d’une pute sur le retour.

Vous vous en doutez, ma curiosité a eu raison de mon indifférence et de ma misanthropie. J’ai succombé en sortant de la Fnac de la Gare Saint-Lazare. Comme un automate, j’ai décidé de me rendre rue Joubert à la recherche d’Emilie. Je suis tombé sur quelques femmes d’âge mur qui tapinait ; elles m’ont gentiment dit qu’Emilie commençait sa journée vers vingt heures. J’avais trente minutes à attendre. J’ai pris un verre au café qui est l’angle des rue Joubert et Mogador. L’ambiance dans ce café est surréaliste. Des clients des Grands magasins croisent des couples qui attendent la séance du théâtre de la rue Mogador, quelques prostituées et certainement quelques souteneurs ou protecteurs. L’entrechoquement des styles, des conversations, des origines résume bien Paris ; le sexe, les affaires et la culture. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas vu arriver Emilie alertée par ses copines qu’un client l’attendait patiemment. Elle n’avait pas changé depuis notre dernière rencontre. En s’asseyant à ma table, elle m’a souri. Elle ajouta :

- je t’avais dit de ne plus revenir me voir mais j’étais convaincu que tu n’obéirais pas. Tu ressembles à ses vieux acteurs qui en font qu’à leur tête. Je pensais néanmoins que tu viendrais plus rapidement.

Une fois de plus, je tombais sous son charme, une conversation étonnante s’est alors engagée entre nous.

- Si je suis revenu, c’est que je crois que nous avons une connaissance ou plutôt eu une connaissance en commun.

- Jusque là, rien de surprenant, j’ai quelques clients dont certains peuvent figurer parmi tes amis.

- Non, la personne dont je veux te parler est morte il y a plus de vingt ans.

- Vingt ans, j’en avais dix sept. J’étais belle et idiote. Je croyais faire fortune rapidement en m’offrant à des hommes dits fortunés ou à des voyous.

- Celui dont je veux te parler appartient à la deuxième catégorie.
- Et alors ?

- Dans une lettre qu’un notaire m’a remise il y a quelques semaines, cette personne mentionne une certaine Emilie exerçant son métier dans ce quartier.
- Tu veux parler de Marc ?

- Oui, c’est donc toi.

- Et toi, tu es son frère.

- Oui ; tu n’as pas l’air surprise. Comment le sais-tu ? Je viens de l’apprendre.

- La première fois que nous nous sommes rencontrés, j’ai, pendant que tu étais sous la douche, regardé ton portefeuille. J’ai lu ton nom, « Patrick Chauvel ».Cela m’a fait un choc ; Marc m’avait parlé de toi, de votre histoire, de ton enlèvement. J’ai failli t’en parler pendant notre dîner ; puis je me suis dit que tout cela était le fruit du hasard, qu’il s’agissait d’un autre Patrick Chauvel, un homonyme qui ressemble à Marc. Depuis des mois, je ne pense qu’à toi. Tu ne rappelles pas, lors du dîner, je t’ai testé. Je t’ai demandé si tu pouvais me racheter pour 20 000 euros. C’est le prix que me demande mon protecteur ; c’est aussi l’argent que m’avait donné Marc il y a vingt ans.
- Je me rappelle. J’avais été surpris de cette offre. Tu connaissais bien Marc.
- Oui, je suis sorti deux ans avec lui. J’en étais amoureuse, très amoureuse. Il vivait à deux cents kilomètres à l’heure. Il flambait, donnait sans compter. Je savais qu’il volait mais il avait une tête d’innocent, une tête de cocker juste un peu plus féroce que la tienne. J’ai passé deux belles années, deux années avec des angoisses, la peur des flics, des bagarres entre bandes, des règlements de compte mais deux années complètement folles pour la fille de seize ans que j’étais.
- Tu étais encore avec lui quand il est décédé.
- Oui, mais j’étais enceinte de neuf mois ; c’est pour cette raison que je ne suis pas venu à l’enterrement.
- Tu as eu un enfant avec Marc ?

- Oui, il s’appelle Antoine et il a vingt ans. C’est ton neveu.
- C’est complètement dingue.
- Pourquoi Marc t’a mentionnée dans la lettre qu’il m’a adressée ?

- J’ai également reçu une lettre, il y a quelques mois. Le notaire a mis moins de temps pour retrouver une pute qu’un de ses clients. C’est pourquoi je ne fus pas surprise de ta visite ce soir. Il me prévenait que tu viendrais et que je pouvais avoir confiance en toi. Il indiquait que si tu n’étais pas marié, tu pourrais être un bon mari pour mes vieux jours, une fois retirée du service.
- De mon côté, il a écrit qu’en cas de coup dur, je pouvais compter sur toi et qu’il ne fallait en aucun cas que je me repose sur ma famille.

- Marc a voulu que nous soyons liés, une fois nos bêtises d’adolescents et de jeunes adultes commises. Je n’ai plus qu’à te présenter Antoine.
- Que fait-il ?

- Il est étudiant à HEC.

- Pas mal.

- Oui, j’ai voulu qu’il rompe avant la tradition familiale, voyou ou pute, ce ne sont pas des voies d’avenir.

- HEC… Antoine sera un commercial ou un financier, ce qui ne nous éloigne pas trop des métiers de la famille. Pour être un bon truand, il vaut mieux aujourd’hui passer son bac, être bon en informatique et avoir des notions financières.

- Tu es cynique comme Marc mais tu n’as pas tort. Tu verras, il est très sympa et il te ressemble un peu.
- Il est au courant pour ton activité ?

- Bien sûr ! Il a vingt ans. Je lui ai tout dit quand il avait douze ans. Jusqu’à ses quinze ans, je travaillais de 11 à 18 heures avec quelques extras le week-end. Je rentrais à la maison vers 19 heures et j’étais une mère presque comme les autres. Tu sais les filles dans la rue, elles sont toutes mères. Depuis qu’il est indépendant, j’ai repris le travail de nuit. C’est certes plus dangereux mais plus rentable. En trois ou quatre heures, tu peux avoir dix à douze clients. Pour obtenir le même chiffre, tu dois passer six heures au minimum dans la journée. Le soir, les clients sont moins pressés et plus argentés.
- Où habitez-vous ?

- Saint Germain en Laye. Tu es surpris ?

- Oui !

- C’est Marc qui m’a conseillé d’acheter un appartement rue d’Alsace. Il avait effectué plusieurs repérages dans cette rue. Je crois qu’il avait l’intention de voler ton père d’adoption. Je crois qu’il n’a pas eu le temps. Je l’ai vengé en rachetant l’appartement de tes parents à très bas prix. Tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, tu as menacé mon père de tout révéler s’il ne te faisait pas un petit prix.
- Exact. Ma chance fut de tomber sur une offre de vente d’un appartement de bon standing rue d’Alsace. Je n’ai pas eu à le menacer beaucoup d’autant plus que je payais en partie en liquide.
- Il a toujours adoré l’argent liquide.

- Pas que ça. Il a voulu que je lui serve d’escort-girl.
- Et alors ?

- J’ai refusé et indiquant que les amis de Marc pouvaient lui régler son compte. Je ne l’ai jamais revu. La chambre d’Antoine est ton ancienne chambre. Tu te rappelles ?

- Oui, elle donnait sur la rue, au rez-de-chaussée. Tu as vécu toute seule depuis vingt ans ?

- Question stupide. Même dans cette rue, il y a des souteneurs. Tu dois payer ta dîme et donner un peu de ton corps. Certes, j’avoue être sorti avec un voisin ; tu devais le connaître ; c’était l’homme avec la Rolls-Royce ?

- Oui, je vois que tu as bon goût.

- Mais, c’était un peu trop compliqué entre Antoine et ma vie professionnelle. J’ai laissé tombé. Et aujourd’hui, j’ai quarante ans et je tapine toujours. Mais quel autre métier peut-il m’offrir après les faux frais dix mille euros de revenus ? J’ai encore trois à cinq ans de bonnes années avant de penser à ma reconversion. Maintenant, il faut que tu montes avec moi sinon je risque d’avoir des problèmes.

Je l’ai suivi dans son petit boudoir. Elle m’a proposé sans conviction de faire l’amour ; Pour la première fois de ma vie, j’ai refusé une telle offre. Nous avons continué à discuter vingt minutes puis elle m’a invité à Saint Germain pour rencontrer Antoine.

Ma vie a toujours été pleine de rencontres insolites qui s’inséraient dans des logiques qui me dépassent.

A NEW GAME

Avec Antoine, j’héritais d’un neveu, presque un fils compte tenu des circonstances. Je n’avais pas avoué à Emilie que depuis j’étais au chômage. Jusqu’à maintenant, je lui avais affirmé que j’étais un spécialiste de la communication. Elle ne m’a pas posé de question. Je pense qu’elle savait pertinemment qui j’étais ; ses collègues avaient bien du lui indiquer que j’avais dans un passé pas si lointain mené des opérations de rabattage pour des hommes politiques en quête de chair fraîche.

Le vendredi, je me suis retrouvé dans mon ancien appartement. J’ai revu ma chambre, le salon, la cuisine ; presque rien n’avait changé sauf bien évidemment les meubles. Revenir sur les lieux de son enfance, un quart de siècle après en être parti la tête basse me procura un soupçon de nostalgie. Je n’avais été particulièrement heureux dans cet appartement. De toute façon, ai-je été un jour été heureux ?

C’est Antoine qui m’ouvrit la porte. C’est une étrange sensation de rencontrer un des membres de sa famille que l’on n’a pas vu grandir et vieillir. D’un coup, j’avais le droit à un neveu sous la forme d’un produit fini J’avais en face de moi un adulte qui me ressemblait étrangement. Il avait simplement quinze centimètres de plus en hauteur et une dizaine en tour de taille. Il avait hérité de notre regard de chien battu. Antoine n’était pas particulièrement beau ; il était avant tout une force de la nature comme l’était Marc. Il avait une bouche à la Mick Jagger. Ses bras s’ouvraient facilement. L’ensemble inspirait confiance et joie de vivre.

Le contact fut assez facile. Sa mère lui avait longuement parlé de son père et de moi. Même si pour lui, j’étais un vieux monsieur comme sa mère était une vieille, il était assez intéressé par ma vie. Il avait surfé sur Internet et trouvé toutes les pages qui mentionnaient mes faits et actes.

Le repas s’étala sur toute l’après-midi. J’ai raconté ma vie, celle que je viens de vous décrire, cher lecteur. Emilie et Antoine me posèrent des questions, m’interrogèrent sur les coucheries, les corrompus, les cinglés du milieu politique.

Vers six heures, avec une innocence désarmante, Antoine me demanda si le chômage n’était pas trop dur à supporter. J’ai été étonné par sa remarque pendant quinze secondes, le temps de me souvenir que le quotidien « Le Parisien » avait publié un petit article sur les victimes de l’élection présidentielle. Mon nom avait été cité sans plus de commentaire mais pour le moteur de recherche Google, cela était largement suffisant pour me ficher.

Emilie me demanda si j’avais de quoi vivre. Je l’ai rassuré en lui répondant que j’avais bien négocié mon départ. Antoine me demanda combien j’avais touché. J’ai hésité à répondre puis j’ai avoué avoir touché 200 000 euros. Il y a eu un silence ; ils se regardèrent puis se mirent à rire. Je ne comprenais pas. Je me suis dit que je n’aurais pas du avouer un tel montant ; que j’aurais du la minorer.

Emilie rompit le silence qui devenait gênant.

- Patrick, tu n’es pas un bon négociateur. Toucher 200 000 euros pour quinze années de travail et après avoir participé à une série d’actions plus ou moins louches, tu es un cave.

Antoine reprit la parole pour m’enfoncer d’avantage.

- Je vois que tu as fait Sciences Po et non HEC. Tes employeurs, tes chers hommes politiques ont du être heureux de virer pour 200 000 euros qui de toute façon ne leur appartenaient pas. Je constate que tu as été scrupuleux de l’argent du contribuable. Qu’espérais tu en étant honnête, toi qui a participé à tant d’actions illégales. Tu cherches la rédemption.

Ne sachant trop quoi dire, j’ai balbutié quelques mots sans conviction.

- Antoine, oui, j’ai opté pour l’honnêteté. Tu sais que des collaborateurs et des hommes politiques ont lancé des rumeurs sordides à mon encontre.

- Oui, je m’en doute ; c’est comme les collègues de maman. Ce sont les pires pestes que je connaisse. Si j’ai bien compris ton histoire, tu as vécu au milieu des rumeurs et des saloperies mais, à chaque fois, que le plat de résistance était servi, tu as été le dindon de la farce. En mots, plus simples, tu t’es fait niquer ou enfiler, au choix. Je sens que maman n’appréciera pas mon vocabulaire. Il n’y a pas pourtant d’autres mots pour résumer la situation.

- Je dois avouer que je ne peux pas donner tort à mon fils.

Evidemment, vu sous cet angle, je ne sortais pas grandi de la description de ma vie. J’étais un peu abattu. J’espérais donner de moi une image positive et je sortais de ma première rencontre avec Antoine en lambeaux.

Emilie et Antoine virent mon abattement. Elle me proposa de me servir un Jack Daniels ; Antoine décidé de mettre un album du groupe « Garbage » sur la chaîne hi-fi qui trônait dans le coin du salon, Garbage, un groupe de rock puissant et moderne. Ce cocktail me revivifia.

Après quelques digressions musicales, Antoine me relança sur mon ancien métier. Au bout de quelques minutes, il me demanda si j’avais conservé des documents. Je ne connaissais ce garçon depuis quelques heures et il se permettait des effronteries que je n’aurais jamais osé commettre il y a vingt ans. Bien évidemment que j’avais des documents ; j’avais conservé toutes les pièces comptables du parti du Président. Quand j’ai été licencié, le trésorier m’avait enjoint de lui restituer les originaux. Au dernier moment, j’avais décidé de photocopier toutes les pièces en ma possession. Comme ils étaient préoccupés par d’autres choses, essentiellement par la composition du futur gouvernement et des cabinets ministériels, ils n’ont pas vérifié le contenu des deux cartons que je leur ai faits parvenir. Ils n’ont pas ainsi remarqué qu’ils n’avaient, en leur possession, que de simples photocopies et des disquettes. Je conserve depuis plus de deux ans dans le placard de ma petite chambre les originaux, les disques durs et quelques sauvegardes numériques.

Antoine souriait et semblait soulager ; je n’étais plus, à ses yeux, l’idiot du village. Emilie était revenue dans la salle à manger ; elle avait écouté de la cuisine toute la discussion. De son ton jovial, légèrement éraillé par les milliers de cigarettes ingurgités en attendant le client, elle prit la parole.

- Patrick, si j’ai bien entendu, tu as de quoi les faire chanter et t’offrir une belle retraite. C’est mérité. Tu as travaillé nuit et jour pour des feignants. Tu as travaillé pour un salaire modeste ; tu t’es ruiné la santé et tu n’as pas eu la carrière que tu méritais. J’ai quelques relations pas toujours fréquentables mais fort utiles pour monter des coups.
- Emilie, c’est gentil mais je n’ai pas envi de me lancer dans le banditisme à 40 ans.

- Patrick, je crains que tu n’ais pas le choix et surtout, sans vouloir te décevoir, il y a bien longtemps que tu es membre du milieu.
- Je ne suis pas un spécialiste du chantage et de l’extorsion de fonds. Si par malheur, j’acceptais ta proposition, nous aurions contre nous les RG, la PJ voire la DST.

- Ne monte pas sur tes grands chevaux. Marc t’a mentionné sur sa lettre que tu pouvais me faire confiance. Ecoute, il faut travailler sur un plan machiavélique, sur un plan qui te dédouane tout en nous procurant quelques millions d’euros. Je pense à deux ou trois amis pour monter l’opération. Tu devras les rémunérer mais ils sont de bons investissements.
- Je ne sens pas l’affaire.

- Je réfléchis de mon côté à un scénario ; fais de même et nous en reparlons.

Antoine avait sagement écouté cette conversation surréaliste entre sa mère et moi. Il avait, à plusieurs reprises, acquiescé les propos maternels.

L’alcool aidant, un sentiment de vengeance m’envahissait, je tenais à en découdre, à régler son compte à ce milieu politique qui m’avait rejeté. Je souhaitais passer « de l’ombre à la lumière » pour reprendre les mots d’un ancien Ministre de la Culture.

Au fond de moi, une voix m’appelait à commettre l’irréparable, une voix d’outre-tombe, une voix qui me rappelait mes gènes, ceux de mon frère Marc, les gènes des voyous.

J’avais, après des années de soumission, une envie de renouer avec mon héritage génétique. J’avais toujours été attiré par la violence, par la destruction. Et puis, j’avais essayé le sexe sous toutes ses formes, la drogue, l’alcool, la vitesse ; que me restait-il pour flirter avec la mort. Nous les post soixante-huitards, nous cherchons notre voie, nous cherchons à nous démarquer de nos aînés sans jamais y arriver. Condamner à être des seconds, nous jouons, face à la vie, les blasés. Depuis vingt ans, j’avais en bouche toujours les mêmes envies. Je me rêvais d’un destin à la Mesrine, je me voyais comme un soldat d’Action Directe. Depuis vingt ans, j’en restais aux intentions. Je restais un petit soldat de l’ombre prompt à regagner le duvet douillet de sa couche. Se battre contre une société qui part en couilles ; c’est difficile. J’avais un ami, un peu plus jeune que moi, un dénommé Guillaume S, qui considérait que la révolte passait par le retour aux valeurs ; qu’être marginal, c’était croire en Dieu, c’était de prendre des positions anti-soixante-huitardes. Je le trouvais chiant à mourir avec ses théories de réac. De tout temps, les conservateurs ont existé ; de tout temps, les conservateurs ont préconisé la supériorité du passé ; le problème, c’est qu’ils sont condamnés à vivre au présent avec leurs fausses images d’un passé révolu. Les conservateurs fantasment sur des principes qu’ils sont incapables de respecter ; les conservateurs sont des peureux de la vie.

J’ai aimé la vie. En fait, je ne suis pas certain ; la vie comme le bonheur ont décidé de me fuir. Je me suis vu en haut de l’affiche mais rapidement, les vautours, les requins m’ont emmerdé. De toute façon, je suis fasciné par la mort, les groupes hard-rock ou de musique « Gothique », les messes noires.

La mort, oui, je me rappelle que pour mes vingt ans, j’avais pris ma voiture, une belle Peugeot 104 Z noire avec des bandes rouges sur les côtés, Sur la Nationale 13, en arrivant sur Evreux, il devait être 18 heures, d’un coup, comme ça, j’ai décidé de me suicider. J’ai lancé ma voiture à fond dans un virage, sans freiner, sans tourner. La voiture a décollé et s’est retrouvé sur une aire de repos bien aménagée. Avant d’atteindre le champ, j’ai stoppé la voiture. J’ai compris que mourir demandait un peu plus d’énergie et de savoir faire. Néanmoins, pendant quelques secondes, j’ai senti ma vie frémir, hésiter. Rétrospectivement, j’ai le sentiment qu’entre la sortie de la route et l’immobilisation de la voiture, il n’y a rien ; juste une vie qui se cherche, qui se joue à pile ou face.

La recherche de l’exaltation a été mon fil rouge. J’ai beau eu être un petit kapo ; j’ai eu beau vivre par procuration, j’ai adoré flirté avec l’illégalité. C’est pourquoi, à quarante ans, je me voyais bien passer du côté obscur de la lune.

J’avais été avant tout une petite main et un intellectuel de bas étage mais je connaissais avec précision le fonctionnement de la société médiatique, le fonctionnement des institutions. La France est un pays à pouvoir faible qu’un coup de vent peut renverser, le pouvoir ne tire sa force que de la pesanteur de l’administration. Il est en quête permanente de légitimité. Est-ce à cause de la décapitation de Louis XVI ou de la prise insurrectionnelle du pouvoir par le Général de Gaulle en 1958 ? Ce qui est certain que de manière périodique, les politiques ont toujours l’impression de vivre sur une corde raide. Cette peur de la révolte, de la révolution qui anime tout pouvoir, toute majorité en place m’a toujours fasciné. Il suffit de quelques grandes grèves, de quelques défaites électorales, un réveil de l’opposition ou la montée des appétits au sein d’un parti pour qu’un sentiment d’extrême précarité naisse. Un scandale financier, quelques révélations sulfureuses peuvent aussi déstabiliser le régime. Panama, Stavisky, l’affaire Markovic les diamants de Bokassa…, les exemples ne manquent pas. La manipulation compte plus que le contenu de l’affaire.

En politique, il y a une tendance naturelle à rejouer toujours les mêmes scènes. Celles du coup d’Etat, celles du régicide, celles de l’éternel retour figurent au best-of de l’histoire de France. Vieux pays mais avec une classe politique éternellement adolescente, telle est la France. Je suis stupéfait du caractère clanique, du caractère mafieux de notre système politique. Il y a dans ce pays toute une hiérarchie invisible du grand public ; des collaborateurs sans grade jusqu’aux ministres, il y a un code informel qu’il convient de respecter. C’est au nom de ce constat que j’ai entrepris de relever le défi qu’Emilie m’avait jeté, celui de m’amuser, celui de m’enrichir à leurs dépens. .

SEE EMILY PLAY II

Une des premières chansons que j’ai adorée s’appelait « See Emily Play ». J’adore cette chanson des Pink Floyd, écrite par Syd Barret. Ce dernier a quitté le groupe trois ans après sa formation. Rongé par la drogue, il ne supportait pas le succès. Il s’est reclus chez sa mère pour ne plus en sortir laissant la réussite, l’argent à ses compagnons. Vie brisée, star naissante incapable de s’assumer, il a préféré l’isolement.

Pour ma deuxième visite à Saint Germain, je suis venu avec une bouteille de Margaux et un album des Floyd sur lequel figure la chanson.

Emilie, à peine avais-je franchi le pas de l’entrée, m’annoncé qu’elle avait invité Martin et Franck, deux de ses fameuses relations. Je n’étais pas très heureux de cette initiative ; j’aurais aimé un peu plus de temps à la réflexion. Je comprenais surtout qu’Emilie avait décidé de me prendre en main. Je n’étais pas naïf. Son engouement pour ce chantage était intimement lié à la volonté de s’affranchir, de se retirer des affaires. Elle ne m’avait pas parlé de sa commission mais je savais qu’il suffisait d’attendre.

Je me suis vite aperçu qu’ils avaient, avant mon arrivée, tout préparé. J’avais même la désagréable impression que je ne pouvais plus reculer.

Les deux acolytes d’Emilie s’appelaient Nicolas et Fred.

Nicolas, un ancien client d’Emilie était un mercenaire des temps modernes. Informaticien de formation, il avait intégré les services secrets français à trente ans. A quarante ans, un peu fatigué par une vie de vagabond, il avait été mis sur la touche ; furieux, il était devenu un agent indépendant pénétrant les réseaux informatiques d’entreprises, d’Etats à la seule condition d’être payé 10 000 dollars l’heure. Il travaillait toujours seul ne supportant pas bêtise des hiérarchies. Sans famille, intrépide mais organisé, il n’avait qu’une faiblesse, Emilie.

Nicolas, avait une double compétence, l’informatique et les explosifs. Il passait son temps à monter des bombes à partir de toutes les substances lui passant sous la main. Il répétait à longueur de journée que tout est explosif, c’est une question de dosage. Le yaourt, le lait, le whisky tout était bon pour entrer dans une bonbonne. Quand il était en panne d’inspiration, il se connectait à quelques sites Internet pour apprentis terroristes qui fourmillent sur le grand réseau mondial. Côté détonateur, son imagination était sans limite ; son grand jeu était de programmer une explosion à partir du moment où une page d’un site Internet est visionnée. Il fut un des premiers à utiliser les téléphones portables comme déclencheur à distance.

Fred avait l’air d’un vrai voyou ; il ressemblait aux seconds rôles des films de truands des années soixante. Mâchoire en avant, les cheveux bruns, courts et une cigarette éteinte en permanence dans la main, il avait un regard vif. Je me suis demandé s’il n’était pas le mac d’Emilie. Je n’ai pas osé lui demander. Sa mission était de nous protéger, de ne veiller à ce que personne ne nous repère et ne nous suive.

Fred n’était pas son véritable prénom. Il s’appelait Pierre-François Leonetti. Il était corse. Pas un Corse du continent, mais un vrai Corse demeurant la semaine à Ajaccio et dont la demeure familiale se situait à Levi en Corse du Sud. Un soir, il m’avoua qu’il avait rencontré Emilie sur le bord de la piscine de l’hôtel « le Maquis » de Porticcio. Pierre-François n’aimait pas les mangeurs de tomates, ces continentaux qui envahissent son île sans rien connaître et qui pour économiser quelques euros se contentent de manger des tomates cultivées en Espagne ou en Italie.

J’ai compris au fil de mes rencontres avec Fred qu’il nous épaulait qu’au nom de son dégoût vis-à-vis de l’Etat français. Il avait exigé une chose, pas de morts d’enfant. Je lui ai répondu que j’avais l’intention de ne tuer personne. Il me répondit que le meilleur des plans peut vite déraper. Fred n’a pas été arrêté ; il court toujours dans le Maquis à moins qu’il ne soit tranquillement installé dans un des nombreux bars d’Ajaccio. Je l’imagine, assez bien, à une table du bar « les 2 G » de la place Foch, à quelques mètres de la mairie et de la préfecture honnie.

Emilie a tenu à ne pas impliquer Antoine ; il n’a guère apprécié cette mise à l’écart ; il considérait que c’était lui qui avait eu l’idée du plan, l’idée de prélever une dîme sur le milieu politique. Après une âpre négociation, Emilie accepta qu’il assiste aux réunions mais il lui était interdit de prendre part directement aux actions sur le terrain.

Nous formions une étrange bande ; nous étions cinq à avoir en commun l’amour du Jack Daniels, du rock voire du hard rock ainsi que des belles voitures. Fred roulait en Ford Mustang, une vieille Ford Mustang, noire du début des années soixante-dix. Elle était splendide mais pas discrète ; Nicolas adorait, en ce qui le concerne, les Porsche. Lors de chacune de nos rencontres, il en avait une nouvelle. Je ne savais comment il se les procurait, ni ce qu’il en faisait.

Je dois l’avouer ; j’étais un peu dépassé par les évènements. Je n’avais guère le temps de me préoccuper de ce genre de questions et encore moins pour les résoudre.

J’ai consacré mon énergie à édicter des règles de sécurité. Je connaissais un peu les pratiques policières. J’ai donc établi des règles claires pour éviter que nous soyons repérés. J’avais ainsi interdit l’utilisation entre nous des téléphones portables. Pour fixer nos rendez-vous, pour passer à l’action, nous utilisions les tchats sur Internet. Nous ne branchions à la toile non pas en recourant à nos ordinateurs personnels facilement repérables mais en allant dans les cybercafés afin que les adresses IP ne nous trahissent pas.

Emilie qui pour améliorer son quotidien alpaguait des clients en surfant sur les tchats roses nous conseilla ceux de la communauté homosexuelle. Leur fort trafic permettait dans le maquis des messages de passer quelques infos sur notre plan et sur nos futures actions tout en restant totalement anonymes.

Nous avions chacun des pseudos. Je m’appelais xcv ou uos, ou startmeup ou plus simplement rat-75. Nicolas avait comme pseudo, « bom », « seb75-18 », « 5-19 » ; Fred utilisait des mots corses ou des noms commençant avec la lettre « y ».

Un message « ch mec plus de 30 tbm sur Paris 9 » signifiait « rendez-vous devant Montmartre ». Le message « viens en dial p » était synonyme de passage à l’action. Pour des messages plus élaborés, nous recourions à des messages incrustés dans des photos placés sur des blogs. Les messages n’apparaissant qu’en modifiant les couleurs, en passant par exemple en négatif ou en inversant les couleurs.

Ils nous arrivaient de recevoir des propositions douteuses lors de nos connexions. En moins de cinq minutes, il n’était pas rare qu’un ou deux hommes nous proposent une rencontre chaude.

Mais venons en au plan. Comme je vous l’ai mentionné ; c’est Antoine qui a dessiné les grands axes du plan à deux frappes ; une axée sur la dissuasion et une sur la force visant à démontrer le sérieux de nos intentions.

L’objectif était simple : extorquer au gouvernement ou au parti majoritaire, dix millions d’euros. Nous aurions être un peu plus gourmands ; le premier lot à la loterie nationale ou à l’euro-millions peut dépasser les 30 millions d’euros. Pourquoi dix millions, c’est tout simple. Cela faisait deux millions chacun, Antoine recevant une part entière également.

Quel était le moyen utilisé ? Le chantage. Les dix millions étaient le prix de notre silence sur les méthodes de financement des campagnes de 2002, présidentielle et législatives.

La méthode, comme vous le savez déjà, reposait sur deux piliers.

Nous avions convenu d’adresser un message mail et par courrier au chef de cabinet du Premier Ministre, signé d’un groupe baptisé « Angie » annonçant qu’à défaut d’un versement sous huit jours francs de la somme sur un compte aux Iles Caïmans, copie des versements illégaux effectués durant les deux campagnes seraient envoyés aux quotidiens et aux juges du pôle financier.

Conscient que les autorités risquaient de ne pas prendre notre courrier au sérieux, il était prévu comme preuve de notre détermination trois attentats.

Ces attentats étaient supposés inciter le gouvernement à traiter avec nous.

Si aujourd’hui, je suis derrière les barreaux, c’est que le plan n’a pas fonctionné comme prévu.

Le courrier ainsi que le mail sont bien arrivés sur le bureau du chef de cabinet. Comme nous l’avions pensé nous n’avons obtenu aucune réponse. Celle-ci devait nous arriver via un forum sur Internet consacré à l’utilisation du dernier walkman de Sony.

Du fait du silence radio, Fred et Nicolas ont confectionné trois bombes de faible puissance que nous avons placé en trois endroits distincts.

Si je me rappelle bien, je me suis fait arrêté une demi-heure après la dernière explosion. C’était Antoine qui avait eu l’idée de la mise à feu des bombes. Il suffisait de consulter une page déterminée sur un site web. Cette consultation initialisait l’émetteur des bombes relié par wifi au réseau Internet, émetteur qui par ondes courtes provoquait l’amorçage des bombes.

Ce dispositif était compliqué mais terriblement efficace. Antoine en était fier.

Il y a quinze minutes, j’ai reçu un message par un de mes surveillants m’annonçant que deux personnes souhaitaient me rendre une visite. Depuis six mois que je suis à l’ombre, je n’ai guère été dérangé. Je craignais même qu’un soir un gardien ou un membre de la DST me trucide car plus personne ne parlait de moi et plus personne osait s’enquérir de mon état.

Mon avocat passait tous les jours au début de mon incarcération puis nos rendez-vous se sont estompés. Mon dossier l’a dans un premier temps amusé puis il s’est lassé d’autant plus que je ne dispose pas d’une fortune personnelle suffisante pour bien le rémunérer. Il me demande plus de 300 euros de l’heure.

Je suis inquiet, pour la première fois depuis mon arrestation. Je ne comprends pas pourquoi deux personnes viennent me voir à la Santé après vingt heures, après les heures légales des visites.

FREEDOM

J’éprouve toujours une angoisse quand le soir tombe sur la prison quand le ciel et les murs ne font plus qu’un ; quand les hurlements des détenus en manque de liberté, de sexe et de drogue parcourent les longs couloirs. En me rendant dans le bureau du directeur, j’ai sué, j’ai pensé que ce soir serait le dernier.

Quand la porte s’est ouverte, je suis tombé sur mon avocat et sur le juge d’instruction. Ils riaient de me voir apeuré.

- Et dire que cet homme est censé menacer nos institutions, lança le juge sur un ton rempli de morgue.

- Que voulez-vous, le gouvernement est faible et ses responsables couards ; ajouta mon cher avocat.

Je restais interdit, me sentant sal, pouilleux dans mon survêtement.

Le juge reprit la parole sans m’adresser un regard pour m’annoncer que je serai relâché demain vers six heures du matin.

Le directeur était déjà au courant et ne commenta pas la décision. J’ai eu le temps de voir sur son bureau un papier signé du Président de la République de me libérer.

Je suis après cette rapide entrevue regagné ma cellule. C’était donc la dernière nuit que j’allai passer dans ce monde carcéral. Un sentiment étrange m’envahit car je m’étais convaincu que je resterai très longtemps derrière ces murs.

Quelles seront mes premières actions d’homme libre ? Je n’ai guère envi de revoir mes amis, ma famille ; j’ai simplement envi de courir à l’infini et de sentir l’odeur de la mer.

Après avoir vécu tout par procuration, après avoir vécu à 120 % la vie, le sexe, le pouvoir, peut-on se satisfaire d’une vie simple. Même la prison par son caractère extrême me plongeait dans une extase de drogué. Le mur s’effondre pour me laisser face à ma vie. En attendant l’heure de la sortie, je me souviens des images du film d’Alan Parker « The Wall », film conçu par Roger Waters, l’ex bassiste des Pink Floyd. Le héro, le fameux Pink, un rocker à la dérive, est condamné à la fin du film à vivre avec les hommes sans aucun mur de protection. Par murs, il faut entendre murs mentaux, idéologiques, sexuels….

Vous connaissez obligatoirement le refrain d’another brick in the wall part II ?

Je vous livre les paroles ; je les ai écoutées des centaines et des centaines de fois.

“We don’t need no education. We don’t need no thought control. No dark sarcasm in the classroom.
Teacher, leave those kids alone. Hey, Teacher, leave those kids alone !
All in all it’s just another brick in the wall. All in all you’re just another brick in the wall.
We don’t need no education. We don’t need no thought control.
No dark sarcasm in the classroom. Teachers, leave those kids alone.
Hey, Teacher, leave those kids alone !
All in all you’re just another brick in the wall.
All in all you’re just another brick in the wall.”

SI vous ne le connaissez pas, allez acheter l’album, il en vaut vraiment la peine. Ce n’est pas de la publicité car je ne touche rien et de plus les Pink Floyd sont à l’abri du besoin pour quelques générations. Ils ont même renoncé à 150 millions de dollars pour effectuer une nouvelle tournée dans la configuration des années soixante dix c’est-à-dire avec Roger Waters et David Gilmour, le bassiste et le guitariste.

L’album « The Wall », c’est ma vie, c’est celle des post baby-boomers.

Ce sont mes derniers mots car ma libération s’accompagne de certaines conditions. L’une d’entre elles consiste à remettre avant que je ne sorte de la Santé toutes les feuilles que j’ai noircies.

C’est frustrant, j’en conviens, mais la liberté vaut bien quelques sacrifices. Elle vaut surtout toutes les encoches à la vérité. Je me rappelle de mon père qui me racontait cette histoire de résistants durant la seconde guerre mondiale en Normandie, à Bernay pour être précis. Un dénommé François, un chef FFT, reconnu pour sa bravoure et qui avait mené de très nombreuses opérations dans le bocage, est fait prisonnier par l’armée allemande en novembre 1943. Torturé pendant deux jours, il dénonce son réseau et est envoyé en camps de concentration. De retour à Bernay le 10 juin 1945, il est assassiné, le jour même, comme un chien en pleine rue par une bande de pseudos résistants qui crient mort au traître. Il ne lui a été fait aucun crédit de son passé héroïque, aucune circonstance atténuante ne fut retenue malgré la torture qu’il a enduré avant de lâcher deux ou trois noms. Il a été jugé coupable par quelques freluquets qui n’avaient pas participé aux évènements, par quelques freluquets qui ont eu la chance de naître un peu plus tard que François ou d’être pas au mauvais endroit le mauvais jour…

Personne ne résiste à la torture si ce n’est en choisissant la mort immédiate, nul ne peut affirmer qu’il ne parlera pas face à la menace, nul ne sait comment il pourra agir lorsqu’il s’agit de sa vie et de sa liberté.

Dans ma petite cellule de la prison de la Santé, je n’ai pas longtemps hésité. J’ai accepté sans condition ou presque le marché qui m’a été proposé.

Je ne sais pas comment les pages que j’ai écrites seront imprimées. La seule certitude est que mon avocat en sera le premier bénéficiaire.

Le Dossier de l’avocat

Midnight Rambler

Comme vous le savez, Patrick n’est plus dans la prison de la Santé. Il n’a pas terminé son histoire. Ce n’est pas un mal car c’est un manipulateur, un funambule de la vie ne connaissant comme limites que celles de son imagination. Le mensonge lui sert de colonne vertébrale. Il n’en demeure pas moins que certains des personnes qu’il a côtoyées ne souhaitaient pas qu’il achève son travail autobiographique. Vous le comprenez aisément compte tenu de l’acuité des affaires de financement de la vie politique dans notre pays.

Ne vous inquiétez pas ; je ne vous laisserai pas au milieu du gué ; cette histoire mérite d’avoir une fin à défaut d’avoir une morale.

Patrick, après la Santé est parti discrètement pour Reykjavik. Je tenterai de vous en expliquer les raisons. Compte tenu de sa situation, je me suis surpassé en obtenant sa libération ; malheureusement, je ne peux en faire état publiquement, faute de quoi je serai radié de l’Ordre et, en outre, ma vie serait en danger. C’est regrettable car je dois l’avouer, être avocat à Paris n’est pas une sinécure. J’aurais apprécié convaincre de mon efficacité mes éventuels futurs clients.

Je connais Patrick de longue date. Je figure, en effet, parmi ses rares amis. C’est pour cette raison que je suis son avocat. N’ayant confiance en personne, il n’avait guère envi de s’adresser à un grand cabinet d’avocats ; de toute façon, désargenté, il ne pouvait pas payer les honoraires d’un caïd du barreau. Rassurez-vous, je ne suis pas un mécène et si j’ai accepté de le défendre, c’est en contrepartie de la publication de son journal.

J’ai rencontré Patrick il y a plus de vingt ans aux Jeunes Giscardiens. Je n’étais pas du tout de droite et encore moins giscardien. Les Jeunes Giscardiens étaient connus pour leur goût de la fête et pour leur carnet d’adresses. Je me suis dit que cela serait divertissant et utile. Ce mouvement a vu passer quelques personnalités, Jean-Pierre Raffarin, Patrick Poivre d’Arvor..

Je n’y suis pas resté longtemps car j’ai vite compris que ce mouvement était en voie de décrépitude ; il était inscrit que Giscard ne reviendrait jamais plus à la barre après son échec de 1981 ; j’ai quitté ce navire de « has been » pour rejoindre le RPR. C’était beaucoup moins drôle mais beaucoup plus rentable.

Pendant mon bref passage chez les Giscardiens, Patrick m’avait fasciné par son recul, par sa sagesse et sa capacité à mener de front son activité militante et son parcours estudiantin. C’était déjà un joueur de rumeurs ; il aurait pu être un bon comédien, ténébreux mais non dénué de charme. Il avait la réputation d’être un don juan or personne ne le voyait avec ses conquêtes. Je suis convaincu qu’il a toujours préféré la compagnie furtive des prostituées à celles de petites amies, la compagnie des livres à celle des hommes.

Vivant dans un autre monde, il était en total anomie ; il n’a jamais beaucoup eu de bornes ou de repères dans sa vie. Il ne voyait plus les différences entre une call-girl et une amie, entre un collègue, une connaissance, un ami ou même un membre de sa famille. Il se voyait comme un mercenaire. Le sexe était en ce le concerne un outil professionnel comme les autres. A force d’évoluer dans le monde des illusions, il avait perdu le fil de la vérité ; sa vie se confondait avec celle des élus qu’il servait. Il vivait par procuration. Il rêvait d’une existence sur grand écran, d’une existence de roman où tout est possible et réversible à l’infini.

Avec Patrick, tout doit aller très vite, tout est éphémère ; la mort rode autour de lui depuis son enfance ; elle s’est engouffrée dans son âme ; pour y échapper, il refuse de vieillir et s’imagine en éternel adolescent. Son rapport à dieu, à la vie a été profondément altéré par ces expériences. Il s’affirmait athée mais passait des heures entières à réfléchir dans des églises si possibles imposantes comme celles de Saint Sulpice ou de Saint Augustin. Après des semaines de perversité durant lesquels il avait forniqué avec de nombreux prostitués de tous les sexes, il entrait dans un cycle mystique de rédemption. J’ai bien dit « tous les sexes » car contrairement à ce qu’il a écrit il n’avait en la matière aucun interdit. Il aimait les femmes, les gays ou les transsexuelles ; il aimait par dessus tout payer pour consommer, ne jamais être attaché sentimentalement.

Sur le plan professionnel, il a toujours été un kapo, une petite main. Son origine sociale ne le prédestinait pas à être autre chose. Sans fief familial, il n’avait guère de chances de monter dans la hiérarchie des partis de centre droit français. Il était un petit soldat chèrement rémunéré car sur ce point son sang normand aiguisait son sens de la négociation et des affaires.

Quand je le revois par hasard en 2002 ; j’ai senti que l’homme était usé ou plutôt brûlé. Il avait un regard bizarre, encore vif mais détaché. Plusieurs de ses anciens collègues de travail m’ont signifié qu’il était devenu fou, incontrôlable qu’il fallait le stopper. J’étais surpris car il avait toujours été mu par la prudence ; il n’agissait que couvert par une autorité supérieure. Il était le parfait exécutant ; il n’aimait pas se mettre en avant, demander des avantages ; il n’a jamais été un chef ; el en était incapable. Il était fidèle vis-à-vis de ses patrons. Que c’est-il passé ? C’est tant pour des raisons professionnelles que pour des raisons amicales que j’ai mené mon enquête. J’ai reconstitué les deux dernières années précédant son incarcération. J’ai été aidé en cela par deux ou trois personnes. Je tiens à ce titre, tout vivement, remercié Audrey qui par sa disponibilité, par sa patience m’a révélé les dessous du jeu politique qui a conduit Patrick à commettre l’irréparable.

Quand il m’appelé pour le défendre, je n’ai pas été surpris. Je l’avoue, ces faits d’armes m’ont surpris ; je l’imaginais avant tout comme un intellectuel, un pseudo-écrivain rêvant d’aventures mais incapables de passer du virtuel au réel. Créer une bande, réaliser des opérations terroristes me semblaient hors de sa portée.

C’est par inaction, par ennui que Patrick a décidé de se muer en bandit à la petite semaine à moins que sa volonté de ressembler à son cousin, Marc, l’ait d’un coup envahi au point de ne plus pouvoir échapper à un destin quasi-familial. En travaillant sur ses antécédents familiaux, j’ai ainsi repéré que son père était loin d’être l’honnête homme qu’il feignait d’être à Saint Germain en Laye. En réalité, il travaillait, en plus de ses activités dans le bâtiment, pour une compagnie réalisant de l’import/export avec l’Angola, des armes contre du pétrole et des diamants. Son père avait même réussi à étendre son négoce avec les deux partis en guerre depuis des années ; les Américains avaient été stupéfaits par ce Français. De toute façon, cela n’a guère d’importance car Patrick n’avait aucun contact avec son père.

Après les élections de 2002, de manière assez incompréhensible, Patrick a été faute de parrain laissé au bord de la route. Ses derniers employeurs avaient été battus faute d’avoir soutenu le Président de la République ; Jean, rappelez-vous, celui qui a initié Patrick au militantisme, avait fini par fuir à l’étranger par peur d’être incarcéré pour corruption.

Patrick aurait du rebondir car il a été à la manœuvre durant toutes les campagnes de 2002. Il a orchestré les sources de financement en mettant de bons tuyaux là où il fallait. Mais, surtout, il avait eu la charge de négocier avec une grande banque les lignes de prêts pour le parti du Président.

Avec le financement public des parts et la prise en charge des campagnes par l’Etat, l’important consiste désormais à obtenir des factures. Elles sont des pièces clef pour obtenir le fameux remboursement. Patrick les récupérait avec un doigté extraordinaire ; il les centralisait à la perfection. Tant que les candidats sont au-dessous du plafond légal de dépenses, ils ont tout intérêt à dépenser. Plus ils dépensent, plus l’Etat remboursera.

Là où il était le meilleur, c’était pour blanchir de l’argent illégal. Il utilisait une myriade d’associations servant de sas pour le paiement. Il obtenait des fournisseurs de devis minorés en contrepartie de quoi ils recevaient en liquide d’honorables compléments.

Patrick pourrait vous le confirmer mieux que moi ; rare sont les hommes politiques qui s’enrichissent de ces pratiques ; en revanche, il y a une faune tournant autour d’eux, la faune des faiseurs de roi, des courtisans, des notables qui vivent sur la bête.

Riche de ses secrets, il avait tout pour survivre après les élections de 2002. Mais, se croyant très fort, il a oublié qu’il avançait sans protection. Utilisé pour son absence d’appréhension, exploité pour ses compétences, il ne s’est pas méfié de « ses propres amis ». Il était conscient que si on lui avait confié des missions financières, c’est qu’avec la multiplication des affaires, nul n’osait s’aventurer dans ce domaine. Mais, flatté d’être en possession fictive du magot, il ne regardait pas assez les poignards s’aiguisant dans son dos. Ils étaient nombreux. Des années durant protégé par un ancien Président de la République, par une légion de Présidents de groupe parlementaire, il avait été un petit soldat protégé par une belle armure. Ceux qui avaient du subir son ascension attendaient, avec impatience, le jour de la Saint Barthélemy du Patrick.

Sans parrain, un collaborateur est un orphelin en danger. Pour évoluer, pour progresser, un porte-coton doit être soutenu, sinon il pointe à l’ANPE. Une protection même supposée suffit, la crainte, le doute l’emporte toujours dans le milieu. Cette notion de parrain ne vaut pas au début de la carrière. Les hommes politiques aiment s’entourer de jeunes collaborateurs sans lien affiché. Ces derniers sont, par nature, plus fidèles, plus malléables, plus corvéables. Ils sont aussi plus naïfs.

Congédié comme un malpropre malgré les lourds secrets qu’il porte en lui, il n’est pas seul sur ce terrain. D’autres que lui, dans le passé, ont pour se venger de telles infamies écrit des livres dénonçant les travers du milieu ou ont saisi la justice. En ce qui concerne le livre, vous l’avez pu le constater, il l’a fait. Certes, il comporte peu de révélations ; il est avant tout le récit d’un itinéraire d’un enfant perdu dans un milieu qui le dépasse.

Le moment du basculement dans la folie intervient lorsqu’un proche du Président de la République lui annonce, quelques jours après les élections législatives, en 2002, qu’il ne participera pas à l’aventure de ce quinquennat en raison de son âge ; or, celui qui ose lui parler de son âge a plus de 65 ans. Après il lui est dit qu’une nouvelle époque commence, une époque de vertu, de transparence… Il croit rêver.

En dédommagement, la République ne lui propose aucun poste honorifique. Certains de ses collègues sont nommés au Conseil d’Etat, à la Cour des Comptes ou au sein d’une inspection générale. Certes, il reçoit de l’argent, une somme assez conséquente, une partie en liquide bien évidemment. Il reçoit environ 200 000 euros ; c’est pas mal pour un homme sans fortune.

Si j’en crois ses dires, Patrick est entré abattu chez lui. Il venait de perdre Lexane, une très belle fille animée d’une soif de reconnaissance et muée par un très fort intérêt. Il le savait. Il n’a jamais admis qu’elle le trahissait, depuis de nombreux mois, sans retenu en le discréditant auprès des plus hautes autorités. Certains de ses amis l’ont mis en garde sur les agissements de Lexane mais il refusait, un peu par lâcheté, de la recadrer. Elle l’a quitté en dix secondes lorsqu’elle a appris qu’il avait été licencié. Elle n’a eu que l’embarras du choix ; elle avait multiplié les liaisons avec des députés et des ministres.

Après il y a la rencontre avec Emilie et sa bande de petits voyous. Patrick a été manipulé par la prostituée qui ne souhaitait que quitter son métier et acheter une maison en Camargue. Nicolas et Fred étaient des éternels adolescents, tout comme Patrick, accusant les baby-boomers de ne pas laisser la place aux enfants nés après 1960. Fred et Nicolas ne supportaient plus de n’être que des seconds couteaux du milieu. Ils étaient toujours au service de parrains âgés ; en outre, ils étaient effrayés par la montée en puissance des caïds d’origine algérienne ou tunisienne. Ils savaient qu’ils étaient condamnés à disparaître.

En tant qu’avocat, je partage assez la théorie de la génération sacrifiée. Patrick en est une belle victime.

La société française est une société bloquée en partie par le poids des ex-soixante-huitards.

En effet, du fait de l’allongement de la vie, de l’absence de guerres, ce qui constitue un phénomène sans précédent, les classes d’âge du baby-boom nombreuses à la base le sont encore au stade de la maturité. En outre, elles ont du attendre que les papys nés avant guerre cèdent leurs hochets ce qui est intervenu il y a peu. A ce titre Jacques Chirac constitue la preuve vivante que certains de les papys font de la résistance ; né en 1932, il persiste à occuper la fonction de Président de la République quarante ans après être entré dans la vie politique.

Il n’y a pas de doute que les baby-boomers ne sont pas prêts de laisser leur place sur tout aux trente quarante ans. A la limite, ils préfèrent partager leur pouvoir avec les moins de trente ans qui constituent une moindre menace ; ces derniers ont pour eux la jeunesse, cet Eden que les vieux d’aujourd’hui tentent de conserver. Sal temps pour les 30/40 ans d’autant plus que nos vieux beaux ont décidé en politique de faire une petite place aux femmes. La parité leur a permis de légitimer certaines de leurs maîtresses ou de se reconstituer un vivier au moment où leurs qualités physiques périclitent. Bien installés dans leurs fonctions, ils ne craignent pas la concurrence des menthes religieuses qui d’un coup ont envahi les conseils municipaux, généraux ou régionaux. Pour l’Assemblée nationale, leur sens du dévouement n’a pas été jusqu’à introduire la parité. En introduisant la parité, nos vieux soixante-huitards ont réduit à la portion congrue les élus masculins de moins de 40 ans. Or, pour avoir bien souvent pris la place d’élus par la force il y trente ans, ils savent bien que le danger provient toujours des trentenaires assoiffés de réussite. Comme quoi, derrière des idées généreuses se cachent toujours de vils intérêts. Patrick n’était pas assez lèche-bottes pour attirer les bonnes grâces des baby-boomers. De toute façon, notre classe politique aime de moins en moins les caractères trempés. Elle passe son temps à sacraliser De Gaulle tout en générant des élus falots.

Les considérations idéologiques de Patrick et de sa bande étaient faibles ; ils étaient motivés avant tout par l’appât du gain. Il n’en demeure pas moins que le plan qu’ils avaient monté ne pouvait qu’échouer.

Patrick avait en sa possession toutes les pièces comptables de la campagne de 2002. Il avait surtout le nom des personnes et des entreprises qui avaient financé en sous-main les meetings du Président et de ses principaux lieutenants. Il avait également les preuves des surfacturations. Le parti du Président avait détourné ainsi l’argent du contribuable. Les entreprises majoraient les factures et promettaient de fournir certaines prestations à titre gracieux hors période électorale. Patrick avait surtout en poche les preuves que des collaborateurs du Président avaient créé une entreprise d’évènementiel dans le seul but d’émettre des factures. Les candidats aux élections législatives étaient obligés d’insérer dans leur compte de campagne ces factures qui ne donnaient lieu qu’à de très vagues prestations. Bien évidemment, les candidats étant remboursés par l’Etat de leurs dépenses ne s’inquiétaient pas cette opération comptable. L’entreprise a ainsi perçu des millions d’euros. A quoi ou à qui a servi cet argent ? Je l’ignore et je ne veux pas le savoir. En revanche, je sais que cette même technique a permis de renflouer une entreprise spécialisée dans la location de tentes. A sa décharge, pendant cinq ans, elle n’avait pas été payée par le parti du Président.

Avec les documents en poche, Patrick avait les moyens de salir le Président, plusieurs ministres et une bonne centaine de députés.

Le mail qu’il adresse a chef de cabinet du Premier Ministre mentionne le nom de ses cibles politiques. Il mentionne que les pièces à conviction sont à l’abri dans des coffres répartis dans six Etats. En cas de non respect des conditions fixées par le mail, des notaires avaient comme mission de transmettre à des journaux français et étrangers les fameux documents.

A la réception du document, le chef de cabinet a réellement cru à un canular. Elle n’a pas prévenu le ministère de l’intérieur et encore moins le Premier Ministre. C’est simplement le soir lors de son dîner avec son mari qu’elle s’est rappelée de ce drôle de mail et de la lettre au contenu identique qu’elle a reçue dans la matinée. Son mari est le conseiller politique du Président. Les propos de sa femme l’ont intrigué. En effet, il était au courant de toutes les manipulations financières de la campagne présidentielle et des campagnes législatives. Il savait que les informations du courrier étaient exactes. Il a également compris qu’une telle menace n’était pas un canular. Il a surtout réfléchi sur le nom de l’auteur de la missive. Trois ou quatre personnes étaient au courant des malversations. Tous étaient encore en fonction auprès du Président sauf un, Patrick. Il s’était toujours méfié de Patrick. Il le considérait avec mépris. Il n’avait jamais été dans le parti du Président ; il le considérait comme un homme peu fiable, pas très intelligent et surtout incontrôlable. Il n’aurait néanmoins pas imaginé d’être capable de réaliser une telle opération. Après en avoir discuté avec sa femme, il doutait que Patrick passe à l’action. De ce fait, ils ne prévinrent pas la DST ou les RG.

Cette totale indifférence a conduit la bande de Patrick à commettre l’irréparable, trois attentats stupides. Ayant accès au dossier d’instruction, j’ai reconstitué avec minutie le déroulement de l’ensemble de l’opération. Nicolas avait confectionné avec passion cinq petites bombes. Il était assez fier de ses réalisations ; ses bombes étant très compact et stables.

La première cible de Patrick était l’Assemblée nationale. Il en connaissait tous les recoins. S’attaquer à l’Assemblée, c’était, à ses yeux, s’en prendre à un symbole désuet de cette République décadente.

Pour placer la bombe, Patrick est entrée par le 128 rue de l’Université ; cette entrée est celle de l’Hôtel de Lassay, la résidence du Président de l’Assemblée nationale ; elle est réservée aux seuls détenteurs de cartes d’accès accordées aux fonctionnaires de l’Assemblée et aux collaborateurs des députés. Malgré son licenciement, Patrick disposait d’une carte ; un député ayant accepté de lui en attribuer une. Pour les titulaires de ses cartes, il n’y a pas de fouille. Une fois dans l’Assemblée, Patrick peut déambuler partout. Il est arrivé avec un sac à dos contenant trois bombes confectionnées par Nicolas.

Patrick s’est dirigé, en premier lieu, vers la salle de réunion du Groupe parlementaire de la majorité. Il s’agissait de la salle Colbert qui se situe au 1er étage du Palais Bourbon. Patrick a pénétré dans la salle puis installé la bombe au niveau de la troisième travée.

Il est ensuite remonté au troisième étage du Palais Bourbon et a disposé la deuxième bombe derrière un fauteuil installé à proximité du bureau du Président du principal groupe de l’opposition.

Toujours avec calme et en saluant les agents et les collaborateurs, Patrick s’est dirigé vers son ancien bureau dans l’aile est du palais. Il a pris l’ascenseur, juste à côté du bureau de Poste, jusqu’au deuxième étage. Il n’y avait personne. C’était un vendredi et de ce fait les députés ne siégeaient pas. Sur le palier, il a regardé si personne ne venait puis a pénétré dans un long couloir. Il a ouvert la troisième porte sur sa droite ; il est entré dans le bureau et a mis dans un des placards le troisième engin explosif. Sans s’attarder, il est ressorti. Ce bureau était son ancien bureau. Ainsi, il signait les attentats.

Pour parachever l’opération « Assemblée », une autre bombe avait été déposée par une tierce personne innocente dans le parking. Il s’agissait d’utiliser une des failles du système de sécurité de l’Assemblée, système qui a pourtant été vu et revu à la hausse par le nouveau Président de l’Assemblée nationale.

Une voiture d’une des collaborateurs de groupe parlementaire ayant une carte d’accès pour le parking de l’Assemblée situé sous la Cour d’honneur avait été repérée par Fred. Une fois la voiture repérée, il avait suffi sous le coffre arrière de fixer un explosif commandé à distance. Les voitures des collaborateurs ne sont pas, en effet, pas fouillées, ni passées sous un détecteur. Fred, en avait après avoir suivi plusieurs collaboratrices, retenu une qui possédait une banale Renault Clio. La conductrice était une petite brune, assez jolie et insoupçonnable a-t-il mentionné sur ses notes. Elle travaillait dans le principal groupe parlementaire. Une fois la voiture entrée et garée à la verticale de l’hémicycle, il suffisait de presser un petit bouton. Nicolas avait calculé la puissance de sa bombe de telle façon que les murs de l’Assemblée se fissurent sans s’effondrer. L’hémicycle serait inutilisable pour de nombreux mois.

La seconde cible de Patrick était un autre symbole de la République, Bercy, le Ministère de l’Economie et des Finances. Avec Fred, il avait noté que l’accueil, rue de Bercy, est une vraie passoire. Pas de portique, pas de fouille, l’octroi des badges n’obéit à aucune règle surtout à l’heure du déjeuner. Il suffit de donner une carte d’identité, les fonctionnaires ne vérifient pas si les soi-disant invités sont réellement attendus. A partir de 13 heures, personne, les secrétaires des directeurs et des membres des cabinets ministériels étant allées se sustenter, il n’y a plus personne pour répondre au téléphone. Nul n’aurait pas ailleurs l’idée de faire attendre un invité d’un conseiller du Ministre de l’Economie. Pour parer à ce léger problème, des listes comportant les noms des invités sont remis à l’accueil le matin même ; mais il y a obligatoirement des oublis et des invités de dernière minute qui ne sont pas intégrés en temps réel. Pour pénétrer la citadelle des finances, il faut être sur de soi et tomber sur un jour de pagaille ou sur un agent fatigué. Une fois à l’intérieur du ministère, tout est possible ou presque ; un point de contrôle est certes prévu au niveau de l’hôtel des ministres mais il n’est jamais assuré même en période de plan « Vigipirate » renforcé. Patrick avait prévu de placer la bombe dans les toilettes du bâtiment des ministres. Pour éviter tout risque, il avait même obtenu un déjeuner avec un de ses anciens collaborateurs, membre du cabinet du Ministre de l’Industrie. Il n’en demeure pas moins que l’opération Bercy est un peu plus compliquée qu’une opération menée à l’Assemblée nationale.

Le troisième plasticage fut mené en Normandie contre les piliers d’un pont de l’autoroute A 28 situé à Nassandres à quelques kilomètres de Bernay, ville décrite en détail par Patrick, dans son journal si vous l’aviez oublié. C’est Nicolas qui a installé la charge.

Quarante huit heures après le premier mail adressé au chef de cabinet du Premier Ministre, les cinq bombes explosèrent. Entre la première et la dernière, dix minutes s’étaient écoulées.

A 9 heures 15, soit un quart d’heure après la cinquième explosion, un mail parti d’un ordinateur logé dans un cybercafé de la rue de Vaugirard à Paris et adressé à l’AFP mentionnait qu’un groupe baptisé « Angie » revendiquait les attentats. De toute façon, je vous livre le texte exact :

« Le groupe « Angie » revendique l’attentat contre l’autoroute A 28, ceux contre l’Assemblée nationale et le Ministère de l’Economie et des Finances. L’explosif utilisé est du C4, les détonateurs comportent des composants Sony-Erricson ». Si nos légitimes revendications vieilles de quarante huit heures ne sont pas honorées, d’autres bombes exploseront à Paris et en province ».

L’authenticité du communiqué ne fit aucun doute car les enquêteurs retrouvèrent dans les débris des morceaux de téléphones portables de la marque Sony Erricson.

A l’AFP, le directeur est prévenu par le journaliste du desk ayant reçu le communiqué. Dans le même temps, plusieurs appels téléphoniques adressés à l’agence de presse confirmaient les plasticages. Avant la publication d’une dépêche sur les attentats et sur la revendication, le directeur de l’AFP appelle le directeur de cabinet du ministre de l’intérieur qui n’avait pas été informé des explosions.

Il a pris bonne note de l’information et de la revendication sans laisser apparaître la moindre surprise. C’est un énarque, un homme à sang froid, un spécialiste des crises. A peine a-t-il raccroché avec le directeur de l’AFP qu’il a prévenu le Ministre de l’Intérieur, le directeur de cabinet du Premier Ministre et le Secrétaire général de l’Elysée.

Il a décidé, par ailleurs, de convoquer, séance tenante, les directeurs de la DST et des Renseignements généraux, de la direction générale de la police nationale et de la direction de la police judiciaire.

A peine était-il informé par son directeur que le Ministre de l’Intérieur a reçu un coup de téléphone sur son portable du Premier Ministre, preuve que la machine politico-administrative fonctionne correctement. Le chef de gouvernement souhaitait connaître les dégâts et avoir les premiers renseignements nécessaires pour répondre aux journalistes. Le Ministre de l’Intérieur n’avait pas de réponses concrètes à lui apporter ; il conseillait au Chef du Gouvernement de rester à Paris et de ne pas se rendre en Normandie.

Après le Premier Ministre, c’est au tour du Président de la République à l’appeler. La logique voudrait que le Président communique directement avec le Premier Ministre mais le considérant comme un super directeur de cabinet ou pire comme un pion, il préfère joindre ses ministres en direct. Le Président de la République s’inquiète de la menace contenue dans le communiqué AFP et du vent de panique qu’elle pourrait provoquer dans l’opinion publique. Il demande qu’une réunion du comité de sécurité réunissant les ministres et les plus hauts responsables de l’administration en charge des questions de sécurité soit organisée dans les deux heures. Il lui indique qu’un communiqué de presse de la Présidence de la République sera rédigé dans la demi heure pour condamner ces actes stupides et pour appeler les Français au calme. Il a par ailleurs demandé au ministre de l’intérieur s’il avait une idée sur les auteurs et sur leurs intentions. Ce dernier a répondu qu’il n’avait pas pour le moment le moindre début de piste.

Les dégâts n’étaient pas très importants ; à l’Assemblée nationale, les vitres ont volé en éclats, quelques fissures sont apparues. A Bercy, le béton armé a bien résisté ; les toilettes sont inutilisables mais c’est tout. En Normandie, beaucoup de bruit et beaucoup de poussière mais les piliers du pont autoroutier n’ont pas bougé.

Le Premier Ministre a exploité au mieux l’émoi provoqué par les cinq bombes. Il a décidé, accompagné de plusieurs de ses ministres, de se rendre à l’Assemblée pour constater les dégâts.

Je me rappelle encore de son discours retransmis sur toutes les chaînes de télévision et de toute les radios. Tous les responsables de partis politiques étaient présents dans la Cour d’Honneur. La boule de granit représentant les droits de l’homme installée par le Président de l’Assemblée en 1989 n’était plus sur son piédestal du fait de l’explosion de la bombe du parking ; elle avait roulé jusqu’à la porte d’entrée.

Sur un ton emphatique, le Premier Ministre, avait déclaré.

« En ce jour, des terroristes ont frappé la République. En s’en prenant au plus beau des symboles de la démocratie, l’Assemblée nationale, l’Assemblée, force de liberté, d’égalité et de fraternité, l’Assemblée, symbole de la France qui ne renonce jamais, les apprentis terroristes ne peuvent s’attendre qu’à une seule réponse de notre part, la détermination. Nous les Républicains, Nous les Démocrates nous pourchasseront les hauteurs de ces odieux attentats. Il ne saurait y avoir de pardon pour les adversaires de la démocratie. Les bombes d’aujourd’hui auraient pu tuer des innocents ; tel ne fut pas le cas mais il n’en demeure pas moins que j’ai demandé à toutes les autorités de prendre les dispositions nécessaires pour éviter le renouvellement de tels actes ».

A Bercy, le Ministre de l’Economie et des Finances a tenu des propos de même nature devant les toilettes. Il y avait un petit côté surréaliste de voir tous les directeurs s’apitoyer sur des WC.

Au-delà des mots, toute la journée, les services du ministère de l’intérieur n’avaient aucune idée sur les auteurs des attentats. La DST proposait d’arrêter quelques islamistes pour satisfaire l’opinion. Les RG aurait préféré quelques basques. Tous les services avaient leur liste de terroristes à mettre aux arrêts mais aucun ne pouvait affirmer qui se cachait derrière le nom « Angie ».

Toujours dans un souci de calmer les citoyens, le plan Vigipirate a été relevé à son plus haut niveau. Le centre opérationnel de la place Beauvau, le siège du Ministère de l’Intérieur a été activé comme au temps de la guerre en Irak.

De son côté, le Ministre de l’Intérieur considérait que c’était une opération de paumés ayant peu de chance de déboucher sur de nouveaux attentats. Depuis plus de deux ans, la police était confrontée aux promesses d’attentats d’un groupe dénommé AZF. Certes, ce groupe avait prouvé qu’il détenait des détonateurs et de l’explosif mais il n’était pas encore passé à l’action.

Le Ministre de l’Intérieur n’imaginait pas un instant que des fanatiques musulmans aient pu plastiquer un pont en Normandie. Le problème, c’était les attaques contre l’Assemblée et contre Bercy. Il a pensé que les auteurs pouvaient être des fonctionnaires ou plutôt des syndicalistes voulant s’opposer à la politique sociale du Gouvernement. C’est pourquoi, il demanda au service des écoutes téléphoniques, basé rue Saint Dominique, de surveiller tous les chefs syndicalistes de la fonction publique.

Les premières informations à arriver sur le bureau du Ministre de l’Intérieur concernaient la nature des explosifs utilisés, du C4 volé à l’armée il y a plusieurs mois. Il avait été admis que ce vol avait été organisé par l’ETA. Cette nouvelle a surpris le Ministre de l’Intérieur. Quelles sont les motivations du mouvement terroriste basque en frappant la France et surtout en la frappant très loin de ses bases ? Est-ce le passage au terrorisme du mouvement indépendantiste normand ? Ce n’est pas sérieux, ce mouvement ne comprend que quelques joueurs de boules inoffensifs selon le rapport de la DST.

Dans l’hélicoptère qui l’emmène à Bernay, le Ministre de l’Intérieur confie à son chef de cabinet sa perplexité. Rassurant par nature, ce dernier juge que le gouvernement a tout à gagner de cette petite frayeur. Rien de tel qu’une petite guerre pour ressouder un peuple décadent dit-il avec fermeté ; le Ministre le regarde en souriant en se disant que son chef de cabinet a sûrement raison. De toute façon, s’il trouve les coupables, cela facilitera sa nomination au poste de Premier Ministre. C’est pour cette raison qu’il a demandé aux membres de son cabinet d’informer avec lenteur leurs collègues du ministère de la défense.

Pendant que le ministre de l’intérieur se rend en Normandie pour rassurer les habitants de Bernay et de Nassandres, la chef de cabinet du Premier Ministre transpire à grosses gouttes. Depuis quatre heures, elle hésite à transmettre le mail et le courrier reçus il y a quarante huit heures. Lorsqu’elle a été prévenue de l’explosion de cinq bombes, elle n’a pas immédiatement fait le rapprochement. Ce n’est qu’au bout de trente minutes et l’appel de son mari qu’elle a compris qu’elle avait commis une grave erreur d’appréciation.

En fine politique, elle a perçu les avantages à tirer de la situation. Ces attentats pouvaient contribuer à restaurer la popularité du Premier Ministre, au plus bas depuis une série de défaites à différentes élections.

Après s’être concerté avec son mari et conseiller du Président, elle a décidé d’informer le Premier Ministre. Cela faisait plus de quinze ans qu’elle travaillait pour le chef du Gouvernement. Elle était entrée à son service lorsqu’il était un simple conseiller régional. Au fil des années, elle était devenue une amie de la famille. Elle pensait comme son chef ; ils étaient en totale harmonie. En entrant dans le bureau du Premier Ministre, elle constata que ce dernier avait la figure des bons jours et qu’il n’était pas abattu par les évènements. Elle en profita pour tout lui avouer de manière synthétique. Il connaissait vaguement le dénommé Patrick Chauvel. Plusieurs députés lui avaient demandé de le nommer. Il avait prié, André C, un de ses collaborateurs d’étudier la question. Ce fameux André avait rédigé une note soulignant que Patrick était un mythomane dangereux et peu scrupuleux. Il faut souligner que André C avait été en concurrence sur de nombreux postes avec Patrick ces dix dernières années. Le Premier Ministre était surpris qu’un ancien collaborateur puisse jouer de l’explosif mais comme sa chef de cabinet lui suggérait, il entendait bien profiter des évènements. Ils établirent ensemble un plan. Ils ont convenu de laisser pourrir la situation pendant trois jours puis d’arrêter Patrick juste avant le 20 heures pour avoir la meilleure couverture médiatique. Pour éviter que le Ministre de l’Intérieur récupère les bénéfices de la capture, il a été prévu que ce soit la gendarmerie qui dépend du Ministère de la Défense qui oit chargé de l’arrestation.

Patrick fut arrêté vers 18 heures 30 trois jours après les explosions. Pour éviter une guerre des polices, il fut enlevé à proximité du Marché Saint Germain des Près puis amené à Nassandres, petite ville se situant en zone de gendarmerie. Le Ministre de l’Intérieur ne pouvait pas s’offusquer de ne pas avoir été tenu informé. Bien évidemment, TF1 avait été alerté et avait obtenu l’exclusivité des images de la capture du terroriste. De même, en accord avec le Président de la République, le Premier Ministre est intervenu sur le plateau de Patrick Poivre d’Arvor pour se féliciter de l’efficacité des services de l’Etat. Les complices de Patrick n’ont pas été arrêtés et courent toujours mais l’essentiel était que le chef soit derrière les barreaux.

Vous voyez maintenant à quoi peuvent mener les vies par procuration, de la lumière des palais nationaux à l’ombre des prisons.

La bataille d’Audrey

Paris, mars 2004

Quand j’ai appris que Patrick avait été incarcéré un matin du mois janvier 2004, j’ai cru à une mauvaise rumeur du milieu politique. Patrick a toujours été « on the edge » mais certainement pas au point de réaliser des attentats. J’ai vérifié auprès de quelques collègues fiables cette information. Au cabinet du ministère de la justice, un de mes amis, membre du cabinet du ministre, m’a confirmé la présence de Patrick à la prison de la Santé tout en me demandant la plus grande discrétion. Il a conclu la discussion par des mots terribles « une telle fin était inévitable compte tenu du caractère de Patrick ; il s’en sort bien ; il aurait pu être tué par les flics ».

J’ai croisé Patrick lorsqu’il était au fait de sa gloire ; il côtoyait alors les conseillers du Président de la République ; il était avec une superbe créature dénommée Lexane dont il n’avait pas, certes, l’exclusivité. Je ne sais pour quelles raisons, j’ai été attiré par cet homme qui a vingt ans de plus que moi ; sa fragilité mêlée à son intelligence m’intriguait.

J’ai assisté à sa chute ; une chute organisée par ses collègues et par lui-même. Il ne faut pas oublier qu’il est scorpion, destructeur patenté, préférant périr sous ses propres coups que d’esquiver d’éventuelles balles tirées par ses ennemis. Abandonné à multiples reprises par sa famille, par ses amis, il est méfiant et paranoïaque.

Mais, cette histoire de bande, d’attentats est abracadabrantesque.

J’ai tenté de découvrir les dessous de table. Je ne suis par certaine d’y être parvenue. La seule certitude, c’est que j’ai été licenciée du jour au lendemain de mon poste de conseiller auprès d’un Ministre de ce qu’on appelle avec emphase, la République. Bien évidemment, il m’a été signifié qu’il n’y avait aucun lien entre cette décision de mettre fin à ma mission et mes recherches sur Patrick.

J’ai reçu comme l’avocat une copie des fameuses mémoires. L’envoi provenait de Paris mais aux Etats-Unis. Je ne sais pas qui m’adressé ce paquet de 200 pages. Rapidement, j’ai compris qu’il y avait un problème. En effet, Patrick m’avait une nuit durant raconté sa vie ; or, le texte dont vous avez eu connaissance comporte de nombreuses erreurs. Je suis consciente que Patrick m’avait mentie sur certains sujets mais il n’était pas du genre à enjoliver son poids professionnel ou ses aventures sexuelles. Or, dans ces domaines, l’avocat s’est surpassé.

Patrick n’est pas l’obsédé ou le détraqué sexuel que son journal met en lumière. Certes, son rapport aux femmes a toujours été compliqué du fait de sa grande timidité, de son côté intellectuel et d’un complexe vis-à-vis de son physique. A la réflexion, j’ai constaté qu’il était animé d’une soif sexuelle dont la satiété était difficile à satisfaire. J’avoue que j’ai eu plusieurs rapports fort sympathiques avec cet homme qui pourrait être presque mon père mais j’étais consentante. J’ai surtout constaté qu’il n’était pas sorti avec le quart des femmes qu’on lui prêtait. C’était avant tout un solitaire, un passionné de littérature, un idéaliste assez fragile. Vous allez me trouver naïve et romantique ; j’assume.

Patrick, sans foi, ni moral, c’est faux ; il s’est toujours senti investi d’une mission. Il croyait aux valeurs de la droite libérale ; il était, peu de personnes étaient au courant, profondément catholique. Il manquait rarement la messe du dimanche soir à l’église de Saint Germain des Près. Pas une semaine, sans qu’il passe une ou deux heures à méditer à Saint Sulpice ou à Saint Augustin.

J’ai essayé de le joindre, en vain, à la prison. Seule la famille était autorisée à le contacter or il y a bien longtemps qu’il a rompu avec ses parents, sa sœur et son frère. Il était donc réduit à l’isolement le plus total.

Faute de pouvoir le contacter, j’ai appelé son avocat qui exigea que je cesse de m’intéresser à cette affaire. Quand je lui ai indiqué que j’avais une copie du journal, j’ai senti un embarras ; après quelques secondes de silence, il me proposa que je lui adresse la fameuse copie en ma possession. J’ai refusé tout net ; sans se fâcher, il regretta ma décision et me conseilla de me tenir tranquille. C’est à ce moment que là j’ai compris qu’il se passait quelque chose.

J’étais intimement convaincu qu’une manipulation de basse politique se tramait à l’encontre de Patrick. Il était une victime idéale pour un pouvoir au plus bas dans les sondages. Rebelle dans l’âme, caustique à merveille malgré sa timidité, adepte du bon jeu de mots, il ne se privait pas de critiquer le gouvernement. Or, dans le milieu politique, il n’a jamais été très bon de parler. Une chape de plomb a envahi depuis quelques années l’armée des porte-cotons. Les guerres intestines des patrons, les querelles entre prétendants à l’Elysée ou au poste de Premier Ministre ont sonné le glas des francs tireurs.

Je crois surtout que Patrick était au fond de lui rester très centriste et n’avait pas intégré les nouvelles valeurs du parti majoritaire. Il était épris de liberté et avait une passion pour les Etats-Unis. La France gaullienne le laissait froid.

En tant que jeune conseillère de Ministre issue de l’UDF, j’ai même été assez proche de l’actuel président François Bayrou, j’ai du mal à comprendre comment la vie d’un pays comme la France est encore rythmée par le Général de Gaulle, mort il y a plus de 30 ans. Que lors d’une émission de télévision, les Français l’aient choisi comme la personnalité la plus importante de tous les temps me laisse sans voix. C’est vrai que dans ce domaine j’ai été influencée par Patrick qui n’a jamais été gaulliste. Il rêvait qu’une fois pour toute, nous tirions le trait sur cet anachronisme qu’est le gaullisme. Il répétait en permanence qu’aux Etats-Unis, les Démocrates et les Républicains se réfèrent à une série de grands hommes mais pas à un seul grand homme ; il en est de même au Royaume-Uni ou en Allemagne. La référence gaullienne constitue à ses yeux un appauvrissement de la riche pensée française. Elle a surtout empêché l’avènement d’une droite moderne, centriste et réformatrice ; elle contribue toujours selon Patrick à brouiller l’échiquier politique, le parti gaulliste passant son temps à être élu à droite tout en pratiquant une politique « administrativo-centriste » voire de gauche.

Contre son gré, il a été obligé de travailler pour les gaullistes ; il n’avait pas d’autres moyens pour survivre. Cette compromission le rendait amer ou plutôt cynique. A partir de 2002, il n’arrivait pas à masquer son mépris. Le côté petit porte-coton lui pesait. A force d’avoir tout avalé, le sang de la révolte coulait dans ses veines. Je crois aussi que l’abus de Jack Daniels n’était pas pour rien dans le changement de son comportement.

Patrick gênait. Il était la mauvaise conscience de ses libéraux et centristes qui pour quelques portefeuilles et prébendes avaient vendu leur parti au propriétaire du Château. Ils l’ont laissé tombé car il était un symbole trop fort de leurs turpitudes passées, de leur lointaine indépendance ; il était le petit prix à payer de leur nouvelle sujétion. Que vaut la peau d’un soldat, rien ! Il avait porté haut les couleurs de leur parti en acceptant toutes les missions, les plus belles et les plus viles ; maintenant, il encombrait.

En ne le soutenant pas en 2002, ils ne s’imaginaient pas des conséquences. Ils pensaient qu’il trouverait un petit job d’attaché parlementaire. Il n’était pas issu des grandes familles de bourgeois, sa famille ne compte aucun énarque ; il convenait de lui rappeler qu’il n’était qu’un va-nu-pieds. Certains ont imaginé l’exiler en Amérique Latine comme conseiller de la Direction des relations économiques extérieures, mais cela était trop bien payé ; d’autres ont proposé sa nomination au Kazakhstan le Château ou du moins un vague sous-conseiller du Président s’y opposa. Il avait, il faut l’avouer, une bonne raison, Patrick avait été l’amant de sa maîtresse et avait eu l’impudence de conserver par texto une nuit entière en se faisant passer pour la femme qu’ils se partageaient ; elle avait, en effet, ce soir là, oublié son téléphone portable sur le lit de Patrick.

J’avais conseillé à Patrick de déménager, de trouver un travail en province et de fonder une famille. Sa volonté de revanche sociale, sa volonté de briller a eu raison de sa sagesse. Il s’est accroché ; rodant dans les couloirs sans avoir aucune mission, il a donné du crédit à la rumeur en vertu de laquelle il était un mercenaire en manque de coups, toujours disponible pour mener une opération de déstabilisation du gouvernement. A partir de 2002, il a énervé beaucoup de ses anciens collègues ; le niveau de la haine à son encontre progressait au rythme des fantasmes qu’il générait en se promenant de ministère en ministère. Entre ses anciennes compagnes et les conseillers ministériels, une collusion s’est créée. Ses ennemis ont monté une cabale, la cabale des jaloux, la cabale des voyous. Ils avaient envi de sang ; ils voulaient salir un homme qui pendant des années avait fait la pluie et le beau temps dans le monde des sans grades, dans le monde des porte-cotons. Ils ont, sans peine, convaincu leur patron de la nécessité de monter une opération de bas étage pour régler son sort à Patrick.

Dans les faits ; il ne menaçait personne ; il rendait quelques menus services et avait peu de contacts avec l’étranger. Il cherchait simplement un travail.

L’opération « Patrick » est un amusement de frustrés, c’était aussi une carambouille pour sauver un pouvoir aux abois, un pouvoir voguant de défaites en défaites électorales.

J’ai interrogé mes amis au ministère de l’Intérieur ainsi que ceux à la Défense. Aucun n’a admis qu’il y avait eu une manipulation mais ils ont été, en revanche, unanimes pour affirmer que Patrick n’avait commis aucun des actes qui lui étaient imputés. Je pense que toute l’opération a été pensée, élaborée et réalisée à l’Elysée et à Matignon. Je ne suis pas certaine que le Président de la République en ait été directement informé ; en revanche le Premier Ministre l’a certainement validée sans s’attarder sur les détails. C’est une affaire de corneculs comme on dit. Vous savez, dans les cabinets ministériels, l’ennui cohabite avec la paranoïa du complot. L’ennui surtout pour les collaborateurs non-fonctionnaires ; ils sont rangés dans la catégorie des politiques et n’ont accès qu’avec parcimonie aux affaires de l’Etat, c’est-à-dire aux affaires des fonctionnaires. Malgré plus d’un siècle de démocratie, les membres de cabinet ont l’impression que la fin du monde c’est toujours pour demain. Le caractère éphémère des gouvernements pèse dès les premiers jours qui suivent la nomination. Les alternances à répétition, la pression accrue des médias n’expliquent pas totalement la vulnérabilité du pouvoir ; est-ce à cause de notre goût pour les coups d’Etat ou l’origine sanglante de notre république avec la décapitation d’un Roi, nous aimons tant les monarques !

C’est en partant des rares informations à ma disposition que j’ai reconstitué toute l’affaire « Patrick ».

Tout a commencé par un déjeuner dans un restaurant italien de la rue de Varenne à quelques mètres de Matignon, déjeuner organisé par un conseiller politique du ministère de l’intérieur. Assistaient à cette réunion, la fameuse chef de cabinet du Premier Ministre, un conseiller du Président de la République marié à la chef de cabinet, deux salariés du part majoritaire, un membre du cabinet du ministère de la défense et bien évidemment l’avocat de Patrick.

Cela vous surprend que l’avocat ait été présent mais justement parlons en un peu de lui. Il se présente comme l’ami de Patrick ; or ce n’est pas tout à fait exact. En effet, il m’a été indiqué que Patrick avait obtenu un poste en vue en 1998 initialement réservé à l’avocat. Ce dernier ne lui a jamais, tout en affirmant l’inverse, pardonné. La grande faiblesse de Patrick est de penser que le temps efface toutes les blessures. La vengeance lui est complètement étrangère. Elle n’appartient pas à sa sphère de compréhension. Il aurait du pourtant être attiré par le ballet des revanchards se mettant en place à partir de l’élection présidentielle. Les convives du déjeuner avaient tous quelque chose à reprocher à Patrick, que les faits soient avérés ou pas. L’avocat avait, en outre, un besoin pressant d’argent. Sous le coup d’un contrôle fiscal, il avait été contraint de se séparer de son bel hôtel particulier dans le seizième arrondissement de Paris qu’il avait acquis non pas en plaidant mais en gagnant au loto. Comme quoi, en France, les fortunes se construisent plus facilement sur le hasard que sur la réussite professionnelle.

Le conseiller du Ministre de la Défense m’a affirmé qu’au début il s’agissait de faire peur à Patrick, juste une petite manipulation de bas étage. Ils n’en pouvaient plus de demandes incessantes de Patrick pour obtenir un poste bien payé. Ils ne supportaient plus les interventions des députés ou des sénateurs en sa faveur.

Il y avait surtout qu’ils savaient que Patrick avait conservé les originaux des documents comptables des campagnes de 2002. La chef de cabinet comme son mari mais aussi le collaborateur du Ministre de l’Intérieur étaient directement concernés par les documents. Si Patrick se mettait à parler ou à les divulguer, ils avaient toutes les chances de terminer en prison. Face à une telle menace, une solution s’imposait à eux, l’attaque. Ils jugeaient que Patrick était une grenade sans goupille. Il convenait qu’elle explose sans qu’il y ait de victimes collatérales.

Certes, au fil du déjeuner, ils ont ajouté à cette action de salut public une dimension politique.

Face à l’éminence de nouveaux désastres électoraux, un choc dans l’opinion publique était jugé salutaire. Parier sur la peur pour restaurer la popularité de l’exécutif, tel est le pari de ses porte-cotons en chambre. Transformer Patrick, cet emmerdeur patenté en terroriste, les stimulait au plus haut point. Transformer un has been en fou dingue, tel était le programme. Ils poussaient, à l’extrême, un jeu en cours dans le milieu politique, une variante du dîner de cons. Ce jeu se pratique le soir, tard, après les réunions politiques en présence de quelques journalistes et de quelques porte-cotons. Les acteurs de ce jeu décident que le prochain homme politique de base rentrant dans le bar deviendra célèbre. C’est ainsi que des élus sans envergure sont interviewés, passent sur les chaînes de télévision aux heures de grande écoute. L’objectif pour les acteurs de ce jeu gratuit est d’amener le plus haut possible un « con ».

C’est Patrick qui m’a révélé le nom de plusieurs victimes. Certains ont failli ou du moins ont pensé devenir ministre. Ils ont, en règle générale, mal terminé. La célébrité soudaine et injustifiée mine le mental des élus de base ; ils déconnectent vite des réalités et sont souvent battus aux élections. D’un coup, ils atterrissent et se rendent compte de l’illusion de leur pouvoir médiatique. Bien souvent, ils ignorent qu’ils sont le produit d’une conspiration de porte-cotons et de journalistes politiques.

Lors du déjeuner, le « con » s’appelait Patrick. Il s’agissait d’en faire un truand. L’idée de cette transformation est imputable à l’avocat qui raconta que Patrick avait eu un cousin au passé sulfureux, le fameux Marc. Il prétendit que Patrick avait été sous la dépendance de ce voyou. De son côté, le conseiller du Ministre de l’Intérieur aidé en cela par le conseiller du Président lança l’idée d’utiliser les prostituées que rencontrait Patrick. Il avait, en effet, vu passer les rapports des RG sur les collaborateurs du milieu politique et noté que Patrick dépensait tout son argent en amour tarifé. Il proposa de manipuler une dénommée Emilie, une femme de quarante ans souhaitant sortir de la prostitution et indic des flics depuis des années. Elle a accepté de jouer le rôle de l’ancienne maîtresse de Marc en contrepartie de 500 000 euros. Elle avait eu deux ou trois relations avec Patrick selon les flics. Evidemment, elle n’a pas de fils de vingt ans. Antoine est un fils de policier, ayant une légère ressemblance avec le défunt Marc.

Ma surprise fut d’apprendre que la fameuse lettre posthume de Marc à Patrick était un faux. Les parents de Marc ne sont pas ceux de Patrick. En revanche, ces parents ne sont réellement les siens. Il a été adopté à trois mois. Sa mère légitime l’a abandonné. Selon les recherches des RG, sa véritable mère est une femme d’un homme politique connu, ayant eu une liaison avec un chanteur.

Les protagonistes du déjeuner étaient convaincu de déstabiliser Patrick avec la lettre. Le plus difficile fut de retrouver l’appartement de Saint Germain en Laye, d’en expulser les locataires afin d’y loger Emilie et Antoine. Considérant Emilie et Antoine comme des membres de sa famille, Patrick devenait une proie facile, ouverte à la manipulation.

Nicolas et Fred sont des anciens de la DGSE, experts en explosifs et en informatiques. Ils ont monté une petite officine effectuant de basses missions que les services secrets ne peuvent pas réaliser sous leur propre nom.

Et oui, il faut me croire, Patrick n’a commis aucun des attentats qui lui sont imputés. Le matériel récupéré dans sa chambre de bonne dans le 14ème arrondissement provenait de l’officine de Fred et de Nicolas qui assure, par ailleurs, le service d’ordre des grandes messes politiques.

Ces sont Marc et Fred qui ont posé les bombes à l’Assemblée, à Bercy ou en Normandie. Patrick était hostile aux opérations de plasticage.

Lorsque Patrick a été arrêté, il aurait, vous en conviendrez, du crier son innocence. Mais, démoralisé et un peu abasourdi par son rejet du milieu politique, il était résigné et par cynisme, il était tenté d’aller jusqu’au bout de la folie de ses ennemis. Pourquoi combattre une force obscure lorsque rien ne justifie une victoire ? Il n’a plus d’amis et plus de conquêtes. La mort le hante mais ne l’attire pas assez pour l’épouser dès maintenant. Il est un acteur passif et un spectateur actif de son déclin, de sa destruction. Il s’interdisait de modifier le cours de son destin. Il s’en remettait dans les mains de ses adversaires en espérant que quelques remords les hantent. Il n’implorait pas au fond de sa cellule la pitié ou la compassion ; il est trop prétentieux pour cela ; il exigeait mais en silence réparation et indemnisation des préjudices subies.

Son refus de demander des explications, de baisser la tête a favorisé la montée aux extrêmes ; les conseillers des ministres concernés prenant ce refus pour de l’orgueil voire du mépris à leur encontre s’en sont donné à cœur joie en distillant des informations croustillantes à son sujet. Et puis une fois le jeu des attentats lancés, une fois la presse informée des prétendus auteurs, il fallait un coupable, une victime. Les services de police, la justice ne pouvaient pas laisser impunies de telles actions.

Une fois incarcérée, Patrick n’a reçu que deux ou trois mots de soutien de la part d’élus. Nul ne la visité ; certains ont sans nul doute réfléchi aux divulgations que Patrick pouvait effectuer.

Le juge d’instruction nommé pour suivre l’affaire avait été bizarrement un collaborateur d’un homme politique de droite il y a vingt ans. Il a après sa réussite au troisième concours de l’Ecole nationale de la magistrature, le concours ouvert aux salariés ayant acquis dans le cadre de leur activité professionnelle des compétences jugées utiles à la justice, monté assez rapidement les échelons. Il était aux ordres. Il a accepté sans rechigner toutes les pièces que les policiers lui ont apportées. En quelques heures, il pouvait remplir un bureau entier de preuves ; il avait en sa possession les explosifs, les armes, les ordinateurs, les carnets d’adresses, les plans des opérations. Son refus d’étudier les pièces et la facilité avec laquelle les policiers et les gendarmes le lui fournissaient constituait la meilleure preuve de sa cupidité. Cette profusion de pièces à conviction trouvées en quelques heures aurait du le surprendre et l’amener à s’interroger sur le jeu des pouvoirs publics

Dans les faits, ces fameuses pièces sont passées du ministère de l’intérieur ou de Matignon à celui de la justice ; cela s’appelle la coopération entre les services….

Face à l’acharnement médiatique, Patrick étant considéré comme le nouvel ennemi public numéro un, j’ai craint qu’il fasse l’objet d’un assassinat dans sa prison masqué en suicide. Derrière les barreaux, tout est gris et la vérité est entre les mains de l’administration.

C’est pourquoi j’ai demandé à un ami, un avocat non véreux de prendre des contacts avec les surveillants afin que Patrick soit bien traité. J’ai surtout averti des journalistes qui à un moment ou à un autre avaient rencontré Patrick, afin de les inciter à mener une enquête. Leur pression constituait la meilleure garantie pour éviter que quelques barbouzards ou taulards soudoyés en viennent à tuer notre héros.

Je fus aidé par la position bornée du Figaro qui avait tiré en une sur l’arrestation d’un dangereux terroriste. Les interviews de ses anciens collègues sentaient la commande. Les journalistes du Canard Enchaîné et de Libération dont les objectifs étaient de souligner la faiblesse du pouvoir en place ont, de ce fait, ont accepté de prendre en compte mes observations.

La parution d’un article dans le Canard Enchaîné fut ma plus belle victoire. Le journal satyrique s’interrogeait sur l’empressement du pouvoir à régler au plus vite le dossier des attentats. En transmettant la biographie de Patrick, j’avais réussi à souligner qu’il n’avait rien d’un terroriste et que cela sentait le règlement de compte politicien.

A partir du moment où la presse a commencé à révéler les contradictions de l’enquête, l’incapacité de la police à retrouver les complices de Patrick, une négociation s’est engagée avec Matignon.

L’avocat, celui de Patrick, le fameux, a servi d’intermédiaire ; le correspondant à Matignon le chef de cabinet. La négociation était facile, les protagonistes étant les principaux responsables de l’affaire. Ils voulaient éviter une fuite qui les aurait exposés. De même, voulait-il empêcher la presse de fouiller dans les écuries du pouvoir.

Le deal était simple ; Patrick rendait tous les documents en sa possession, les comptes du parti, les calepins contenant les noms des call-girls et de leurs clients et prenait l’engagement de disparaître. Surtout, Patrick acceptait de se démettre de toutes les fonctions qu’il occupait. J’ai ainsi découvert qu’il était trésorier de nombreuses structures alimentant les formations de droite. Il avait jusqu’à son arrestation la signature sur une dizaine de comptes.

En contrepartie, l’administration pénale commettait une erreur entraînant la libération de Patrick ; le juge d’instruction placerait, en outre, son dossier au fond d’un placard rempli de souris.

Patrick accepta sans trop de difficultés le marchandage. Il regretta de se séparer de son petit calepin, de ses fichiers et du reste. Il adorait sa liste important les noms des personnalités recourant à des escort-girl. Une vraie liste à double entrée, d’un côté des noms austères de l’autre des prénoms évocateurs, Alexandra, Natacha, Mélanie, Noemi,…. Il y avait des petites annotations concernant la fréquence des rapports et leurs coûts.

Pour être certain de son départ de France, un billet d’avion lui avait été réservé pour Reykjavik en Islande. Il n’avait guère apprécié ce choix car il n’est pas très doué pour les langues étrangères.

En moins de sept jours, tout avait été réglé. Le Premier Ministre qui était en voie d’être limogé, était prêt à accepter les foudres de la presse quand serait annoncé la libération de Patrick. De toute façon, le Figaro et le Monde étaient dans la confidence des transactions. Leur silence relatif avait été acheté par l’octroi de plusieurs prêts rendus nécessaires pour éviter la faillite de ces deux symboles de la presse française.

Je ne suis par convaincue d’avoir tout découvert. Je crains que dans la manipulation, il y ait encore une manipulation. Au sein de la majorité, de nombreuses personnes souhaitaient discréditer encore un peu plus le Premier Ministre. Si le collaborateur du Ministre de la Défense n’a pas stoppé l’opération, c’est qu’il savait que son patron pouvait à un moment ou à un autre tiré profit du scandale. Plus étonnant est la position du Ministère de l’Intérieur. Il a validé l’opération. La Présidence de la République a veillé à ce que cela n’aille pas au-delà du raisonnable sauf qu’à mon avis les limites du raisonnable ont été depuis longtemps dépassées.

Vous voyez, j’admets mon incompétence pour dénouer tous les fils de cette histoire. La seule certitude, c’est l’innocence de Patrick ; après tout cela m’échappe complètement.

« RETABLIR LA VERITE »

Avril 2004, Corse, Porticcio

Je vous dois la vérité. Afin que vous puissiez reconstruire le puzzle, je vous donne presque toutes les pièces en ma possession. Bien évidemment, je ne peux pas vous révéler les comptes des campagnes politiques que j’ai supervisées, ni mon calepin avec les adresses des escort-girl.

J’ai été touché par la teneur de l’enquête d’Audrey. Elle m’a transmis les résultats de son travail, il y a quelques jours.

Je ne sais pas quelles ont été ses motivations dans cette quête de la vérité. Ma paranoïa naturelle tend à y voir une machination ou un piège.

J’ai croisé Audrey dans les couloirs de l’Assemblée. Blonde au teint pâle, habillée grunge, elle dénotait dans le paysage de la droite française. Elle vivait avec un jeune kabyle dont la carrière est fulgurante. Le communautarisme ambiant est une source d’accélération de carrière tout aussi efficace que la réussite de l’ENA.

J’ai déjeuné plusieurs fois avec Audrey ; nous allions toujours au restaurant « L’Esplanade » des frères Costes. Nous avions croisé à chaque fois Alain Delon. Nous avions passé notre temps à deviser sur l’acteur et très peu parlé politique. Lors de ma dernière rencontre, j’avais été un peu déçu car elle m’avait annoncé son mariage. Je ne sais pourquoi j’avais été déçu ; je n’étais jamais sorti avec elle.

La précision des faits qu’Audrey relate dans son mémoire m’amène à penser qu’elle pouvait être téléguidée par un cabinet ministériel, voire par mon avocat. Ce qui est certain, c’est qu’elle a eu accès à de bonnes sources d’informations.

Sa version des faits est presque exacte ; j’ai écrit presque. Néanmoins, elle n’a pas tout vu et tout compris. Après avoir lu et relu tous les différentes pièces de ce dossier, j’ai décidé de jouer avec vous la transparence. Je ne crains plus rien car les protagonistes de cette histoire ont cessé leurs fonctions en raison de la nomination d’un nouveau Premier Ministre.

Pour commencer, je ne suis pas en Islande, j’ai regagné l’Ile de Beauté. En tapant ses mots, par dessus l’écran de mon ordinateur, le golfe d’Ajaccio s’offre à mon regard. L’Etat m’a payé la résidence de mes rêves ; celle qui se situe au sommet de la presqu’île de Porticcio, presqu’île connue des touristes aisés du fait de la présence d’un centre de thalassothérapie.

Au sommet de la presqu’île, il y a une demeure sans charme particulier, années soixante dix à souhaits, mais dont la terrasse dispose d’une vue à 180 degrés sur la mer. Le soir, vous admirez le soleil se coucher sur les Iles Sanguinaires, jouer avec ces monticules de terres, sans âme, perdus à l’extrême pointe du Golfe.

Tout en tapant sur mon ordinateur ; j’admire, sans lassitude, les tours génoises qui ceinturent à l’infini les côtes Corses. Construites pour empêcher les invasions, elles sont placées de telles façons qu’un guetteur pouvait communiquer avec ses collègues de deux autres tours. Un message pouvait ainsi faire le tour de l’Ile en peu de temps. J’aime la Corse et les Corses. J’aime cette terre plurielle, pays de montagne échoué en pleine méditerranée dont les côtes ont été très longtemps délaissées par les habitants. La Corse est un pays de montagnards qui s’est ouvert à l’or bleu, celui du tourisme. Terre maintes fois colonisé mais jamais soumise, les Corses sont par nature méfiants vis-à-vis des envahisseurs qui tentent d’imposer leur mode de vie. La montagne a ses solidarités, ses règles qui sont inconnues pour les urbains. Très longtemps, et encore maintenant, la montagne corse est un sanctuaire. Même si les Corses demeurent désormais dans des villes en bord de mer, ils sont tous originaires de villages nichés sur les pentes des montagnes à l’intérieur. Plusieurs fois par an et surtout l’été lorsque les continentaux se déversent par milliers sur les plages, les Corses se régénèrent à l’intérieur, à l’abri des regards et des commentaires déplacés des mangeurs de tomates.

Il est de bon ton de se moquer de l’omerta, du clanisme, de la fierté corse mais ces spécificités sont le produit d’une histoire, ce sont les symboles d’un peuple qui refuse de mourir.

Je n’ai pas compris le développement des sentiments anti-corses de ces dernières années. Bien souvent, les Français s’émerveillent devant la richesse des paysages de l’Ile mais tout en affirmant que les Corses coûtent chers. Idioties, il suffit pour s’en convaincre de regarder l’état du réseau routier et les problèmes chroniques d’alimentation électrique.

J’aime la Corse car par ses excès elle symbolise la France. Il n’est pas étonnant qu’un nombre élevé d’hommes politiques en soit issu. La politique c’est avant tout l’art des mots, de la fierté, de la négociation, des clans, des ruptures, des trahisons, des réconciliations. La réussite des Corses dans le milieu politique tient au fait qu’ils sont habités par une certaine idée de l’Etat idéal et puis l’hiver, en Corse, que faire d’autre que de la politique ?

Après plus de vingt ans de militantisme, j’estimai que j’avais le droit à une petite récompense. Déçu par le comportement de mes anciens patrons en 2002, j’ai longuement réfléchi comment je pouvais au mieux monnayer les informations en ma possession. De nombreux ex-porte-cotons ont échoué dans ce type d’initiatives ; je ne voulais en aucun cas rater mon coup.

Je savais que le chantage simple ne m’apporterait que des désillusions. Tenter de vendre un ou deux dossiers à la presse m’aurait rapporté que quelques billets d’avions. Je souhaitais réaliser le hold-up du siècle ou plutôt la supercherie du siècle.

Mes amitiés corses ont joué un grand rôle. C’est au nom de cette amitié que le conseiller du Ministre de l’Intérieur a été mon meilleur atout dans cette affaire.

Pour acquérir une maison en Corse et vivre à 40 ans loin des tourments de la politique parisienne, j’avais besoin de plusieurs millions d’euros. Pour les obtenir, il était nécessaire de démontrer ma force et ma capacité de nuisance. La simple menace de divulgation des documents n’aurait pas été suffisamment forte pour obliger le gouvernement de pourvoir à mes moyens pour quelques années.

De même, l’action terroriste gratuite n’avait aucun sens et ne m’intéressait pas. Mon objectif était de contraindre les plus hautes autorités de l’Etat à élaborer un plan machiavélique visant à me déconsidérer, à me salir. C’était assez simple ; il suffisait de réunir à déjeuner quelques collaborateurs, ceux qu’Audrey a mentionné et le coup était parti.

En tentant de m’éliminer, ils tombaient dans mon piège ; en me jetant en prison, l’otage se muait en ravisseur. A partir du moment où ils sont passés à l’acte, à partir du moment où ils m’ont arrêté, ils ont signé leurs arrêts de mort. A tout moment j’avais les moyens de dénoncer leur carambouille, de signifier à la presse que l’Elysée, Matignon, le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de la Défense avaient trempé dans une affaire bien supérieure à celle des gendarmes de Vincennes durant laquelle une cellule de l’Elysée avait placé des armes dans un pavillon occupé par des touristes irlandais.

Mon ami, conseiller au Ministère de l’Intérieur avait évidemment enregistré toute la conversion sur un lecteur numérique. De même, tous les mails qu’ils ont échangés ont été copiés et gravés sur quatre CD adressés à quatre banques situées dans des pays différents.

Audrey a été, sans le vouloir, mon agent. En enquêtant, elle a attiré l’attention de la presse que je pensais, de toute façon, obtenir par l’envoi de quelques preuves bien sélectionnées prouvant l’implication de Matignon.

C’est ainsi qu’un soir, le conseiller politique du Premier Ministre est venu, en toute discrétion, me rendre visite à la Santé. Il s’appelait Bernard Bavin.

La discussion fut fort sympathique. Je le connaissais de longue date. Même âge que moi, tout en rondeur, franc-maçon jusqu’au bout des doigts, nous nous étions, à maintes reprises, opposés non pas sur le fonds des choses mais parce que nous ne servions pas les mêmes hommes.

En entrant dans ma cellule, il me serra la main avec amitié. Je vous la livre in extenso notre conversation.

- Salut Patrick, tu t’es surpassé. C’est du beau travail. Je ne te croyais pas capable de nous monter un tel billard à quinze bandes. Chapeau l’artiste !

- Oui, Bernard, l’oisiveté est le pire des vices, elle a excité ma raison et mon esprit malin.

- Bon, le Premier Ministre est mal en point, comme tu le sais ; nous ne pouvons pas nous permettre un trop gros scandale.

- Je le sais, c’est bien pourquoi tu es là ce soir auprès de moi.

- Ta position n’est forte que très temporairement, n’en abuses pas. Le changement de gouvernement est annoncé et le nouveau Premier Ministre, tu vois de qui je veux parler, n’a rien à faire avec nos petites affaires. Il jettera le bébé et l’eau du bain sans aucun ménagement

- A quoi veux tu en venir ?

- Ne sois pas trop gourmand.

- C’est simple, je veux cinq millions d’euros placés à l’étranger.

- Cinq millions d’euros ; tu exagères ! Tu te prends pour qui. Tu te prends pour le Pape ou le Président de la République. Tu es un grand Malade.
- Non, c’est le prix pour avoir tous les documents, l’enregistrement du déjeuner, les CD et le reste.

- Si je refuse…

- Si vous refusez ou si je meurs, les documents seront automatiquement remis à la presse française ainsi qu’au New York Times. J’ai également prévu que plusieurs juges reçoivent un colis. J’ai tous les enregistrements des réunions organisées par le chef de cabinet du Premier Ministre, les mails. Je sais que vous avez payé Emilie et Antoine…

- Tu l’as su dès le départ ?

- Oui, j’avais un indic chez vous. De toute façon, cette histoire de lettre, vingt ans après, c’était un peu gros non ?

- D’accord tu nous as bien manipulés mais nous pourrions acheter tes contacts, tes intermédiaires ou les liquider et ainsi reprendre les fameux colis. Nous ne sommes pas des amateurs.

- Il faudrait que tu les connaisses… Et, j’ai appris à multiplier les contacts. Il faudrait que vous ayez les moyens d’en repérer plus d’une dizaine répartis dans plusieurs pays.

- Comme d’habitude, tu as du prendre des nanas de ton harem…

- Jalousie de ta part ; jalousie idiote car en bien des cas tu m’as battu sur ce terrain. Je n’ai toujours pas compris ce que les femmes pouvaient te trouver. Il m’a été dit que tu dansais très bien le rock et que tu savais montrer de la tendresse.
- Passons ! Je te propose quatre millions d’euros rien de plus.
- Je suis grand seigneur, je tope à quatre millions. Quatre millions placés sur un compte dans une banque dans les Iles CaÏmans.
- Comment souhaites tu effectuer l’échange ?

- C’est simple ; vous virez l’argent sur un compte, je recueille l’ensemble des pièces que je vous remets à partir du moment où j’aurais transféré l’argent sur un autre compte dans une banque que j’aurais choisie. Le lieu de la transaction aura lieu à Reykjavik dans un café dont je vous donnerais le nom par texto l’adresse.
- Tu es prudent. Et en plus tu nous proposes un déplacement en Islande, tu te moques de nous ?

- Non, je vous connais ; vous êtes tordus ; moi aussi.

- Comment pouvons nous être certain que tu n’auras pas conservé de copies des documents ?
- Nous signons un contrat en vertu duquel les co-contractants s’engagent à ne rien divulguer mais si l’une des parties manque à ses devoirs, il est rendu public l’ensemble des pièces. Il sera ainsi révélé que nous sommes tous coupables de manipulation. Honnête, non ?

- Non, ce n’est pas honnête. C’est un piège à cons. De toute façon, je suppose que je n’ai pas le choix. J’ai ordre de négocier avec toi. J’étais partisan de l’élimination physique.

- Je sais !

- Tu sais qu’une fois les documents récupérés, nous pourrions te tuer.

- Oui, mais le changement de gouvernement constitue mon meilleure sauve conduit. Le nouveau Premier Ministre n’aura que faire de nos carambouilles. Me tuer vous condamnerait de toute façon à la prison car je suis convaincu que certains journaux enquêteraient. D’autre part, j’ai un ange gardien, Audrey.

- Audrey, nous n’avons pas compris pourquoi elle venait s’immiscer dans cette affaire. C’est ton amie ?

- Non, je la connais à peine. Elle ne travaille pas pour vous ?

- Non ! Elle est efficace et emmerdante. Nous nous interrogeons si nous devons la stopper.

- Toujours vos méthodes !

- Un accident de la route est si vite arrivé. En plus, il m’a été dit qu’elle ne conduisait pas très bien. Sa dernière voiture est une épave roulante ; il suffirait de toucher aux freins…

- Embauchez la dans les services secrets et transformez la en Mata Ari.

- Le problème, c’est toi, je te rappelle. Ne surestime pas ta puissance car au-delà du scandale, nous ne sommes pas disposé à accepter que l’Etat soit bafoué. N’oublie pas que les politiques passent mais l’administration reste.

- Je ne suis pas convaincu que les hauts fonctionnaires aient apprécié vos méthodes de barbouzes. Ils n’aiment pas les affaires politiques. Je vais t’avouer quelque chose. J’ai contracté une assurance-vie sur laquelle j’ai placé un million d’euros. Tu en es le bénéficiaire. Tu recevras cette somme à ma mort. Evidemment, si par malheur, je devais mourir avant toi, l’assureur mènera une enquête pour savoir si tu n’as pas accéléré le cours de mon histoire. Pour avoir mon pognon, tu as intérêt à ce que je ne meure pas de manière accidentelle.
- Qu’est-ce qui me prouve que tu as souscrit une assurance-vie ?

- Fais moi confiance !

- Bon, pour ta libération, je crois que ton avocat t’a prévenu.

- Oui, j’adore les erreurs judiciaires et les vices de procédures.
- Pour le reste, je m’en occupe.
- Dans quel délai ?

- 48 heures ?

- Non, demain matin !
- Tu es prudent, nous ne sommes pas sûrs d’être là encore très longtemps. Mais comment veux-tu que nous trouvions un vol pour l’Islande et que nous…

- Vous préveniez vos agents et vos barbouzes. C’est justement ça que je veux éviter.

- Mais pour récupérer tes disques, tes données…

- Ne t’inquiète pas pour moi !

- Ne me dis pas qu’ils sont déjà en Islande ?

- Tu ne souhaites pas non plus que je t’indique le lieu exact et le nom de mes contacts ?

- Non, ce n’est pas la Saint Bernard ; bon vent à toi Patrick.
- Merci. Salut à toi et à ta femme

- Désolé, j’ai divorcé.

- T’as bien fait ; elle te trompait depuis des années avec ton patron.
- Salaud, tu aurais peu me le dire.

- Et quoi encore. Tu ne voudrais pas que j’aille te border le soir.

- Allez je ne te salue pas, enfant de putain…

Nous avions convenu de ne pas révéler à mon avocat l’intégralité du deal. Nous étions tous les deux conscients qu’il essayait par tous les moyens de s’enrichir. C’est Bernard qui m’a révélé qu’il avait déjà vendu les droits du fameux journal. J’ai appelé l’éditeur en précisant que j’avais des ajouts à réaliser. Mon avocat ne l’a pas su et bien évidemment j’ai convaincu l’éditeur de négocier avec moi la publication du livre que vous êtes en train de lire. Je n’allais pas accepter que l’avocat s’enrichisse sur mon dos d’autant plus que dorénavant j’étais un homme libre et respectable.

L’ECHANGE

Une fois libérée de la prison de la Santé, j’ai été conduit à Roissy, c’était quelques jours avant les élections régionales du mois mars 2004. A l’aéroport, j’avais six heures à attendre avant d’embarquer. Ce délai devait me suffire pour récupérer toutes les pièces utiles à l’échange. Je pensais être accompagné durant tout le trajet de gardes du corps payés par la République ; or ces derniers me laissèrent seul dès que j’ai eu franchi la porte de la salle d’embarquement. Royaux, il m’avait remis mon billet, mon passeport, mon ancien téléphone portable et trois cents euros ainsi que ma belle carte Visa Infiniti. Ils sont restés ébahis par mon comportement. J’étais censé appelé mes contacts pour obtenir les fameux documents ; or en leur présence, je n’ai appelé personne. Aucun de mes contacts n’est venu me rendre visite à l’aéroport. Je savais très bien que si j’avais les pièces sur moi, je n’embarquerai pas si ce n’est pour un voyage sans retour. Mes bagages ont certainement été fouillés plusieurs fois comme ceux des autres passagers. Quand je suis passé sous le portique de détection, j’ai du suivre un policier dans une cabine et me déshabiller totalement. Il ne trouva rien, pas un papier, rien du tout. Il démonta entièrement mon téléphone portable, examina mon agenda dans l’espoir d’y trouver un code mais ce fut en vain.

Une fois seule, après le passage du portique, mon premier réflexe fut de m’acheter un nouveau téléphone portable. J’étais convaincu que j’étais sur écoute. J’avais besoin d’un peu de liberté et de tranquillité pour préparer mon arrivée à Reykjavik. J’ai passé deux coups de téléphone très courts en indiquant « Reykjavik 18 heures ».

Après cette acquisition indispensable et ce petit coup de téléphone, je me suis rué chez le marchand de journaux pour acheter le dernier « Rock & Folk » ; il contenait une interview du batteur des Rolling Stones, Charlie Watts. Je n’aurais en aucun cas manquer cet article.

Avec mon journal, je suis monté, sans problème, dans l’Airbus A 340 d’Air France. Je scrutais tous les passagers ; je leur mettais une note de 0 à 5 en fonction de la probabilité d’appartenir ou non aux services secrets ; la note 5 était réservée aux hommes en impair beige avec chapeau. Il y en avait trois. Sinon, je suis arrivé à un total de 47 points.

En arrivant à l’aéroport, un représentant de l’ambassadeur m’attendait. Il m’indiqua qu’une chambre m’était réservée dans un hôtel et qu’il se tenait à ma disposition. Je lui ai indiqué que seul son numéro de portable m’importait afin de lui communiquer sous vingt-quatre heures le lieu du rendez-vous.

Il me précisa que qu’en échange des documents, des clefs USB, des disques durs, de l’enregistrement du fameux déjeuner et autres conversations, je signerai une lettre par laquelle je reconnaissais avoir commis seul certaines malversations. Drôle de lettre, une lettre de décharge ou plutôt à charge, sans valeur juridique, sans signification, sans portée, simplement une lettre pour me tenir au cas où je souhaiterais revenir dans le milieu.

Le jour de l’échange, trois personnes m’accompagnaient, deux ex-gardes du corps issus de la DGSE et mon banquier Je connaissais trop mes ex-collègues des cabinets ministériels, leurs sales méthodes, leur manque de loyauté ; je connaissais trop les méthodes des flics et des officines. J’avais besoin de témoins ; j’avais besoin de protection.

Pour le lieu de l’échange, j’avais opté pour le bar de l’hôtel Borg, le seul grand hôtel ayant du charme dans cette ville. Spacieux, en plein centre-ville, il offrait l’avantage d’être surtout très fréquenté empêchant la réalisation d’une opération « commando ».

De toute façon, pour éviter d’être repéré, j’avais réservé plusieurs chambres dans plusieurs hôtels de différents standings à mon nom ou à d’autres noms de telle façon de brouiller les cartes. Bien évidemment, je ne dormais pas à l’hôtel ; j’avais avec l’aide de mes associés retenu un appartement dans un immeuble d’un quartier populaire. Au moindre aller et venu suspect, dix chiens aboyaient et quinze personnes sortaient sur le palier ; la meilleure sécurité possible pour contrer des indélicats.

Toujours au nom du cher principe de précaution, j’ai exigé que le transfert de fonds soit effectué avant que je ne délivre mes petits fichiers. Les quatre millions d’euros sont partis directement de l’Islande aux Iles Caïmans à la vitesse d’un clic. N’ayant qu’une confiance très limitée dans l’honnêteté des services secrets français, ils ont été fractionnés en plusieurs parts ; elles mêmes retransférées dans plusieurs établissements aux Etats-Unis, en Suisse ou en Afrique du Sud. Il m’avait été dit que les limiers de la police éprouvaient les pires difficultés à suivre plusieurs mouvements de fonds sur des comptes numérotés effectués simultanément Pour compliquer un peu plus leur recherche, il suffisait que les transferts interviennent en même temps que d’autres mouvements légaux réalisés par des établissement gérant un grand nombre de comptes.

Une fois l’échange réalisé, je suis resté trois jours à Reykjavik. J’ai passé le temps dans deux ou trois bars dont les patrons adoraient les Stones. J’ai écouté jusqu’à satiété les albums « Let it bleed » et « Exile on main street ». Ecouter une musique qui suinte le sud, le blues, la drogue dans un pays froid que réchauffent quelques geysers m’inondait d’un sentiment étrange rempli de nostalgie et de puissance ; nostalgie de ma vie passée, nostalgie des Palais nationaux ; sentiment de puissance en ayant gagné le gros lot du Loto sans avoir eu à jouer.

J’étais seul, certes, sans beaucoup d’amis mais très heureux. Le mot « heureux » est déplacé, j’en conviens, j’étais surtout enivré de cynisme.

Mes deux gardes du corps se relayaient en permanence pour veiller sur ma vie. Je leur avais promis 200 000 euros chacun versés sur un compte mais bloqué. Ils ne pouvaient jouir de leur argent que si j’étais encore vivant quinze jours après l’échange.

Après trois jours d’oubli, j’ai regagné, en bateau, la Corse. J’ai embarqué avec mes deux hommes sur un ferry. J’avais acheté des billets pour New York puis pour Boston afin de tromper la DGSE.

Avant que nous nous quittions, vous vous demandez si j’ai conservé une copie de mes fameux dossiers.

Oui, bien évidemment !

Certes, je n’ignorais pas que d’ici quelques mois, ils perdraient toute leur valeur. Ainsi va la politique, les affaires d’Etat sont bien éphémères. Il n’en demeure pas moins que je n’avais pas envi de me retrouver nu.

J’avais, de toute façon, une promesse à respecter, promesse qui garantissait ma survie. Une copie de tous mes beaux documents était destinée au parti de l’opposition, vous voyez, le grand parti de gauche. Ne soyez pas dégoutté ; j’ai toujours été un agent double. Que voulez-vous, je n’ai jamais appartenu ni à la bourgeoisie, ni à la caste des énarques. J’ai été considéré comme une petite chose par les responsables de la droite. Ils m’utilisaient pour accomplir leurs basses taches tout en sachant que je ne salirais pas leurs moquettes. Je me souviens de cette élue qui, un soir, m’avait dit que nous ne pouvions pas échappé à ses origines. Elle ne comprenait pas mon entêtement à rester à droite. Je me souviens aussi de cet élu qui expliquait le caractère un peu brut de décoffrage d’Alain Madelin par son origine ouvrière. Il affirmait devant plusieurs députés que Madelin avait pris un « ascenseur social » trop rapide. Il était, à ses yeux, impossible de passer de fils d’ouvrier à député de droite. Le passage de l’un à l’autre devait s’inscrire sur plusieurs générations. Face à de telles inepties, ma trahison relevait du salut public. J’ai ainsi informé la gauche de toutes les actions de la droite ; mon contact était le premier secrétaire du parti socialiste en personne ; une vieille connaissance de Sciences-Po.

Comme ma grand-mère paternel, je suis un enfant de la DDASS, adopté par mes parents dans les années soixante. Ni mon père, ni ma mère me l’ont avoué ; je l’ai su en écoutant aux portes. La vie d’un orphelin est un combat car abandonné dès son plus jeune âge, il sait que le mot « confiance » est une absurdité.

EPILOGUE

Le 2 mai à 11 H, 48 le communiqué suivant est publié par l’AFP.

« Le Ministre de l’Intérieur n’a directement ou indirectement jamais eu de contact avec monsieur Patrick Chauvel. Il n’a participé à aucune négociation concernant sa libération, libération qui n’a été rendue possible qu’en raison d’une malencontreuse erreur de procédure ».

Le 2 mai, à 11 H 52, Matignon a adressé, toujours à l’AFP, le communiqué suivant :

« Le Premier Ministre, conformément à la pratique républicaine précise qu’il ne s’immiscera pas dans le fonctionnement de la justice et ne commentera pas la décision qui a été prise de relâcher Patrick Chauvel. Aucun membre du cabinet du Premier Ministre n’a rencontré Patrick Chauvel avant, pendant ou après son incarcération. Aucune négociation, aucune transaction n’a été engagée par l’Etat ».

Au Journal Officiel du 5 mai, il était mis fin aux fonctions d’un conseiller du Ministre de l’Intérieur et d’un conseiller du Premier Ministre. La chef de cabinet du Premier Ministre a été nommée au Conseil d’Etat et son mari à la Cour des Comptes.

Lexane, aux dernières nouvelles, avait décidé d’abandonner son rôle de menthe religieuse pour épouser non pas un homme politique mais un haut-fonctionnaire, ancien élève de l’ENA. Selon la rumeur, elle attendrait un enfant.

Audrey existe réellement ; son talent d’enquêtrice reconnue la prédestine à un grand avenir à condition qu’elle puisse échapper aux multiples manipulations de la vie. Selon certaines informations, elle a été nommée au service de presse du plus grand groupe de rock de tous les temps qui n’en finit pas de tourner autour de la planète.

Jean a existé mais je ne tiens pas à vous mentionner son existant, ni son devenir… Il en est de même pour Marc. Il ressemble à Slash, le guitariste du groupe Guns’N'Roses, tout en longueur avec un soupçon de liberté dans les yeux.

Patrick, c’est-à-dire moi, j’existe peut-être, peut-être pas… ; mon âme hante les palais nationaux que j’ai tant aimés avec, dans mon walkman numérique, un bon morceau de hard rock à rendre sourd plusieurs générations et dans ma veste une fiole de Jack Daniels…

Pour conclure, quelques recommandations : faites attention aux contrefaçons, aux rumeurs et aux manipulations ; de nombreux faits mentionnés dans ce livre sont faux mais certains sont vrais.

Post-épilogue

A Porticcio, Résidence du Golfe, une charge explosive a lourdement endommagé un pavillon avec vue sur la mer. Les gendarmes ont retrouvé, dans les décombres, deux corps calcinés. En l’état actuel des investigations, il n’a pas été possible de mettre un nom sur chacun des cadavres.

Un communiqué du FLNC, canal fanatique, a revendiqué le plasticage.

Le parti nationaliste et les mouvements autonomistes corses ont condamné cet attentat et ont nié toute implication. Cette action n’a, à leurs yeux, qu’un seul objectif : salir le peuple corse.

Sur une terrasse donnant sur ce même golfe d’Ajaccio, une jeune femme brune au nom de Christine ouvre une mandarine bleue de laquelle s’échappe une goutte de sang illuminée par le soleil couchant enflammant les Iles Sanguinaires. Qui est-elle ? Ce qui est certain c’est qu’elle connaît cette histoire de fond en comble ; que les membres de sa famille aiment le plastique et les armes à feu.

Derniers adieux

En guise d’adieux, il est indispensable de saluer les porte-cotons, les porte-serviettes, les nègres, les collaborateurs de l’ombre pour leur folie, leur dévouement et leur dévoiement ainsi que leur abnégation.

Sinon, il convient de remercier les Stones, Eric Clapton, AC-DC, Led Zep, Trust, les Pink Floyd, Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac et les quelques autres groupes de rock cités pour leur amicale participation bien involontaire ainsi que les élus pour leur collaboration forcée à cette fiction.

Pour le reste, à vous de jouer et à vous de savoir qui vous croyez ou qui vous ne souhaitez pas croire…

télécharger le roman

13

07 2009

Elections européennes, what’s else ?

L’UMP avec 28 % sort vainqueur des élections. Cette victoire ou plutôt l’impression de victoire est liée à la faiblesse de ses concurrents et du fait que le parti majoritaire soit arrivé en tête avec plus de 12 points d’avance sur le second.

Dans les faits, l’UMP a 28 % des 40 % de votants. Elle ne dispose que de peu de réserves de voix. Néanmoins, par son avance et la marginalisation de ses adversaires, elle est renforcée. C’est en outre la première fois depuis sa création e 2002 que l’UMP gagne une élection intermédiaire. L’UMP a gagné les deux élections présidentielles et les deux élections législatives mais n’avaient jamais gagné d’élections locales ou européennes. Elle a vaincu ce signe indien d’autant plus que la cote de popularité du Président de la République n’est pas très élevée. Elle a gagné sur sa capacité à mobiliser son électorat et grâce aux erreurs de ses concurrents.

L »UMP s’est conduit en leader durant la campagne en imposant le rythme ou plutôt l’absence de rythme et les thèmes (la Turquie, l’immigration, la sécurité, le bilan du Président de la République durant la présidence française de l’Union). L’UMP n’a pas essayé de sortir de son espace de conquérir des nouvelles parts de marché.

Le PS, avec 16,5 % des voix, réalise un score rappelant celui de Rocard en 1994, Bernard Tapis jouant alors le rôle de Daniel Cohn Bendit. Le Parti socialiste, principal parti d’opposition, a été incapable de se créer un espace tant il est divisé sur le plan européen qu’au niveau de son organisation. Empêtré dans ses contradictions, l’anti-sarkozysme est apparu bien insuffisant pour capter l’électorat de gauche. Dans ce domaine, la concurrence était élevée. Le PS est une vieille marque sans stratégie et sans projet. Ségolène Royal sort vainqueur de ces élections du fait de sa faible implication. En cas de réélection en 2010 à tête de la région Poitou Charente, elle sera en position de force pour l’investiture pour l’élection présidentielle de 2012.

Les écologistes avec 16,3 % ont remporté un succès qui n’en demeure pas moins fragile. En effet, ils ont été portés par un symbole, un mythe qui alternativement se présente en France et en Allemagne, Daniel Cohn Bendit. Mais le leader n’a pas l’intention de poursuivre le combat sur le terrain national. Citoyen allemand, il ne veut pas prendre la nationalité française pour se présenter à une élection présidentielle. Privés de leur mythe, les écologistes sont nus, sans chef, sans stratégie… Tout aussi divisés que les socialistes, ils peuvent rapidement retourner à des scores à un chiffre. Si l’on ajoute les divers écolos, ce courant a obtenu plus de 22 % des voix. Le défi sera de capitaliser ce succès et d’éviter que ce soit un feu de paille.

L’échec du Modem est un cas d’école. François Bayrou est un homme profondément de droite, un terrien, un paysan qui est convaincu d’être l’héritier d’Henri IV. Depuis 1998, il essaie de bâtir un parti se situant au centre. Le résultat a été un isolement croissant que les résultats de l’élection présidentielle de 2007 ont un temps masqué. En s’opposant de plus en plus durement à Nicolas Sarkozy en critiquant son américanisme et son culte de la personnalité, il a transformé le Modem en parti populiste. Issu de la démocratie chrétienne, François Bayrou est assez mal placé pour critiquer le rapprochement avec les Etats-Unis ou le retour de la France dans le commandement militaire de l’OTAN. De même, dirigeant son parti de manière autoritaire et n’ayant de cesse de se mettre en avant, il lui est difficile de critiquer Nicolas Sarkozy sur ce terrain. François Bayrou a été enivré par le succès de son dernier livre ; or les succès littéraires ne font pas les succès électoraux.

Tout en ayant refusé de sceller une alliance avec le PS en laissant au pas de son immeuble Ségolène Royal entre les deux tours de la présidentielle de 2007, François Bayrou est tenté de jouer à gauche sachant que sa porte de sortie se trouve de ce coté là. Son refus s’explique par la déception de ne pas être au second tour et par l’espoir de voir le PS passer derrière le Modem. La grenouille qui se prend pour le bœuf a du accepter une série de défaites électorales depuis 2007. Le PS sait rebondir, il l’a prouvé en 1997 quatre ans après avoir sombré aux élections législatives de 1993, moins de 60 députés contre plus de 250 en 1988. De même, après 2002, il a réussi à gagner toutes les élections locales. Autre erreur de François Bayrou : s’attaquer au mythe Cohn Bendit. François Bayrou, depuis trois ans drague les bobos or en s’attaquant au héros de 1968, il s’attaque au père fondateur du boboïsme. Pas crédible à gauche, pas crédible auprès des bobos, il lui reste un plancher de voix issues en grande partie de la démocratie chrétienne.

L’extrême droite et souverainiste réalise un peu plus de 10 % (FN et Libertas). A bout de souffle, souffrant d’un manque de renouvellement au niveau des hommes et des femmes ainsi qu’au niveau des idées, l’extrême droite n’a pas disparu, loin de là, mais n’arrive pas à s’exprimer à l’occasion des élections.

L’extrême gauche (Front de gauche et NPA) totalise 12 % ce qui est loin d’être négligeable mais compte tenu des circonstances, ce résultat apparaît comme décevant. Pour une élection sans enjeu, elle pouvait prétendre à un meilleur résultat en particulier pour le NPA qui ne totalise que 6,1 %.

Les pro-européens ont obtenu près de 70 % des voix ce qui est en contradiction par rapport au référendum de 2005. Ce résultat est ambigu du fait que les écologistes comprenaient tout à la fois des pros et des anti-Traité constitutionnel.

Les forces réellement anti-libérales (au sens européen du terme) ont atteint à peine 25 %.

Le paysage politique est tout à la fois dominé par l’UMP et éclaté du fait d’un grand nombre de protagoniste. L’UMP devra confirmer sa capacité, l’année prochaine, de gagner des élections intermédiaires. Pour l’élection présidentielle de 2012, tout le défi de Nicolas Sarkozy, s’il se représente, sera d’arriver suffisamment en tête afin de créer un élan au second tour compte tenu que ses réserves de voix seront faibles. Il faudra qu’il favorise la division de ses adversaires, divisions internes et externes. Pour le moment, c’est un sans faute.

10

06 2009

Le problème c’est comment bien sortir de la crise

Le problème de la crise, ce n’est pas quand nous en sortirons mais comment

En conclusion de cette réunion, je tiens à vous indiquer de suite que je ne pourrai pas vous dire quand nous sortirons de la crise.

Aucun expert n’avait annoncé son arrivée et son ampleur. Rappelez-vous il y a dix huit mois, les plus pessimistes des experts affirmaient que le problème des Subprimes, c’était 400 milliards d’euros, que la crise serait américaine…

Depuis les pertes en matière de capitalisation boursière ont atteint 31 000 milliards de dollars et le patrimoine des américains a fondu de 60 000 milliards de dollars.

Depuis et vous le savez, un grand nombre de pays sont entrés en récession avec des reculs de PIB sans précédent depuis plus de 100 ans.

Les derniers résultats de l’INSEE ont indiqué que le PIB français avait reculé de 1,2 point au 1er trimestre 2009.

Même la crise des années 30 n’avait pas provoqué un recul aussi rapide : – 6 points au Japon, de 5 à 7 points en Allemagne, de 3 à 4 points en Europe, 3 points aux Etats-Unis.

La crise est tout à la fois : mondiale, financière, monétaire, économique, sociale. C’est une véritable crise systémique.

Pourquoi cette rapidité et cette profondeur de crise ?

• L’économie s’est mondialisée avec la chute du Mur et le décollage de la Chine, de l’Inde
• L’économie est plus flexible avec le recours accru à l’externalisation • Avec les nouvelles technologies de la communication et de l’information, la circulation de données est immédiate tout comme l’effet de contagion.

Face à cette crise, il y a donc trois options :

• Se suicider (solution à déconseiller)
• Fermer les yeux en attendant que cela passe, la politique de l’Autruche aux résultats bien connus • Réussir la sortie de crise et se poser la véritable question : Comment bien sortir de la crise ?

La réunion du Cercle, j’en suis convaincu, vous a démontré qu’au-delà de la sinistrose, il y a des raisons d’espérer.

Il y a une convergence de vues entre les Etats (Etats-Unis, Chine, Europe) face à la situation.

La réaction des Etats a été rapide et forte (surtout aux Etats-Unis, plan de 5,7 points du PIB, en Chine, en Russie : phénomène sans précédent.

Déjà, il ne faut pas sur-réagir à la crise : éviter le cercle dépressif

Certes, l’effondrement du CAC 40 atteint plus de 60 % par rapport à 2007. A ce titre, l’affaissement des premiers mois de l’année a été effacé. Nous avons atteint un pallier.

Mais, les ménages français sont faiblement concernés par cette chute. La part actions dans leur patrimoine est plus faible que celle des Anglais, des Américains ou des Allemands. Notre goût pour l’OAT a parfois du bon.

Contrairement aux idées reçues, le pouvoir d’achat des ménages a augmenté en 2008 et augmentera en 2009. 0,7 point en 2008 et en 2009.

Cette hausse est liée :

• À la baisse des cours des matières premières et de l’énergie
• A l’accroissement des emplois aidés.

Inquiétude + hausse du pouvoir d’achat -> augmentation de l’épargne.

Les Français avec les Allemands figurent parmi les champions du monde de l’épargne. Avec la crise, le taux d’épargne des ménages progresse. Il devrait atteindre près de 17 % du revenu disponible brut à la fin de l’année contre 15 % en 2008.

Epargner plus certes mais cela ne doit pas signifier, épargner n’importe comment.

La tendance naturelle : le court terme et le financement de l’Etat

Le court terme : comptes sur livret ; livret A… les grands succès de l’année 2008 et encore de ce début d’année. Des rendements en baisse ; 1,75 point pour le Livret A

Le financement de l’Etat : les obligations d’Etat : notre sport national

A ce titre, aujourd’hui, tous les investisseurs institutionnels, tous les épargnants placent leur argent en titres d’Etat au nom de la sécurité.

C’est un très mauvais service rendu aux Etats : l’argent facile est toujours une source de gaspillage. Cet engouement pour les titres d’Etat crée un effet d’éviction au détriment des PME. La dette publique de l’Etat atteindra près de 80 % du PIB en 2009 et 86 % fin 2010. En 1981, elle était de 20 %. Jamais, en période de paix, un tel niveau avait été atteint.

Faiblesses françaises : pas de fonds souverain, pas de fonds de pension

Du fait qu’à défaut de trouver du pétrole ou des gisements de matières premières, il n’y a pas lieu d’espérer que nous pourrons concurrencer les Norvégiens.

Double conséquence :

• Problème de financement de l’économie • Problème de financement des retraites et des dépenses liées au vieillissement de la population

En période de resserrement du crédit, les PME sont fragilisées d’autant plus que leurs fonds propres sont faibles.

La réglementation européenne ne favorise pas le financement actions

Et malheureusement, nous ne sommes pas aidés par l’Europe. Il serait d’ailleurs plus que temps que la campagne européenne commence pour aborder quelques vrais sujets.

Solvency II restreint les possibilités pour les compagnies d’assurance d’investir en actions. Or cette directive ne s’applique pas aux fonds de pension, ni aux fonds souverains.

Financement de l’économie : la situation actuelle est ubuesque

Des Etats surendettés mais la holding se porte à merveille. L’Europe comptabilise les déficits et les dettes excessifs ; voire sanctionne mais en revanche n’apporte pas de solutions.

L’Europe devrait être au cœur de la bataille de la compétitivité : elle devrait être un moteur dans la modernisation de l’offre, dans la modernisation des infrastructures…

La crise est avant tout une crise d’offre. La Chine a capturé une part importante de la production industrielle. L’Occident doit y répondre en élevant son niveau technologique. Le plan de Barack Obama comporte un important volet en faveur de la recherche. Et l’Europe ?

L’Europe manque de souffle, manque de projet et d’ambition.

Il y a le court terme, mais aussi le moyen terme. Pour éviter la multiplication des ouragans, il faut agir.

Le financement des retraites, plus que d’actualité

Un phénomène mondial.

Les premiers concernés sont les Chinois du fait de la politique de contrôle des naissances mise en œuvre après la seconde guerre mondial par Mao.

Quelques chiffres clef :

• D’ici 2050, le nombre de retraités doublera
• D’ici 2050, si rien n’est fait, le déficit de l’assurance vieillesse passera de 5 à 70 milliards d’euros. L’assurance-vieillesse est déjà en déficit. Chaque année, c’est 800 000 retraités supplémentaires.

A ce déficit, il faut ajouter celui de l’assurance-maladie et de la dépendance.

En tout, le gouffre est de 100 milliards d’euros d’aujourd’hui.

A la vitesse actuelle, le cap de la dette publique de 100 % du PIB se rapproche à grande vitesse : ce n’est pas tenable.

De manière égoïste, vous pouvez toujours vous dire que vos enfants et vos petits-enfants paieront pour vous… Il n’est pas certain qu’ils apprécient et puis de toute façon cela ne vous mettra pas à l’abri de quelques désillusions.

Le taux de remplacement (le montant de la pension par rapport au dernier salaire d’activité) baissera de 10 à 20 points dans les trente prochaines années sans changement de la législation (si on conserve les règles actuelles et les déficits qui vont avec).

Le taux de remplacement d’un cadre sera voisin de 40 % ; celui d’un employé de 50 à 60 %.

Or dans un, deux ou cinq ans, il y aura des réformes.

• Passage du régime général en système par points afin de lisser plus facilement les dépenses
• Fusion de la CNAV avec les complémentaires
• Recul de l’âge légal à 62 ans (tous les autres pays sont à 65 ans voire au-delà).

Quel avenir pour l’épargne retraite à la française ?

J’aurais aimé un paysage de l’épargne retraite moins tourmenté, moins compliqué.

L’épargne retraite est partout et nul part

L’épargne retraite a été mise à toute les sauces

Au sein de l’entreprise, elle peut être facultative ou obligatoire, salariale ou pas

En individuelle, elle peut s’appeler PERP, contrat Madelin, Prefon voire assurance-vie ou Livet A

Comme Jérôme Jaffré l’a indiqué les Français sont pour un système mixte (ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier).

Il faut leur en donner les moyens :

Le PERP, 5 ans d’existence 2 millions de titulaires, un encours de 4 milliards d’euros, 54 000 souscriptions en 2008 ; un bon produit mais mal bâti avec des frais de gestion trop élevés et les primes sont faibles. Un produit de niche….

Le PERCO 350 000 bénéficiaires, produit collectif qui se rajoute à l’épargne salariale.

Il faut donner du souffle.

Pourquoi ne pas imaginer créer un compartiment retraite à l’assurance-vie, produit réellement populaire qui permet une sortie défiscalisée. Les épargnants s’engageant avant 50 ans de l’utiliser après leur retraite pourraient avoir un bonus sur les contributions sociales.

Au sein de l’entreprise, il faut simplifier la donne en créant un produit portable universel, compatible avec la réglementation européenne qui remplace tous les dispositifs actuels : retraite chapeau que le Gouvernement veut supprimer (500 000 bénéficiaires et pas que des PDG du CAC 40…), article 82, 83, PERCO….

07

06 2009

Et oui le dollar est toujours là

Pourquoi le dollar a encore de bons jours devant lui ?

Avec la crise économique et financière, il est de bon ton de crier que l’ère du dollar, monnaie de réserve se termine. Certes, plusieurs pays comme la Russie, l’Inde voire la Chine ont indiqué qu’ils réfléchissaient à trouver un successeur à la monnaie américaine. Mais, au-delà des moulinets politiques et diplomatiques, les fondamentaux du dollar sont-ils réellement affaiblis.

L’économie américaine reste de loin la première puissance économique avec environ 25 % du PIB mondial. Elle a montré ces trente dernières années sa capacité de réaction et d’adaptation. Donnée moribonde à la fin des années soixante-dix, elle a retrouvé de sa superbe dans les années quatre-vingt-dix. Elle dispose de nombreux atouts dont sa capacité à attirer les plus grands chercheurs de toute la planète. Les Etats-Unis demeurent une gigantesque plaque tournante. Tous les autres pays et en premier lieu la Chine pour s’enrichir.

Les Etats-Unis ont enregistré depuis vingt ans une croissance supérieure d’un point à la moyenne de l’OCDE. Le rendement des placements action en dollar reste sur moyenne période le plus performant.

Même avec la crise des subprimes, même avec la crise financière qui en a découlé, malgré la déconfiture de l’industrie automobile, la récession aux Etats-Unis est inférieure à celle de l’Europe.

Au-delà des rodomontades d’estrade, le dollar US reste incontournable. Son remplacement n’est pas aisé. Le dollar demeure l’étalon car il est tout à la fois la référence, la monnaie du commerce international et la monnaie de réserve.

Quelle monnaie pourrait prétendre le remplacer ? L’euro ? La monnaie européenne demeure une monnaie régionale car les Etats membres de l’Union commerce essentiellement en son sein. Sa création récente joue contre elle. Les rumeurs, fausses par ailleurs, de sortie de tels ou tels pays contribuent à la fragiliser. De même, l’adhésion de nouveaux Etats membres peut conduire les investisseurs internationaux à la prudence. De même, le volume réduit des actifs exprimés en euros ne lui permet pas (encore) de contester la suprématie américaine.

La création d’une monnaie de réserve par la Russie, l’Inde et la Chine n’apparaît guère sérieuse. La force du dollar est de reposée sur un pays au régime politique stable et prévisible ce qui n’est pas le cas des trois pays précédemment cités.

Il reste l’idée de créer une monnaie ex nihilo, le DTS cher à Keynes. Qui le gérera, une super banque centrale, selon quels objectifs… Il s’agit pour l’instant d’une utopie.

D’autres imagine une époque marquée par la cohabitation de plusieurs monnaies de réserve. Les périodes à plusieurs étalons ont toujours été funestes pour l’économie et se sont toujours soldées par la victoire d’un des étalons, l’or contre l’argent, le dollar contre l’or.

Tant que les Etats-Unis demeureront la principale source de création de richesses et la plaque tournante, le dollar a de fortes chances d’être la monnaie de réserve d’autant plus que dans les périodes de crise, les investisseurs optent pour la sécurité et le conservatisme. Les menaces chinoises ou européennes alimentent plus le débat que la science économique.

07

06 2009

Europe, parier sur l’Est

EUROPE OUVRIR A L’EST

L’Union européenne n’est pas une Europe politique ; elle ne l’a jamais été et ne devrait pas le devenir à court ou à moyen terme. La construction européenne est avant tout celle des marchands, des idéalistes qui considéraient qu’en commerçant entre Français, Italiens, Belge, Luxembourgeois, Hollandais et Allemands, la guerre deviendrait impossible.

Ce doux rêve est désormais une réalité et c’est au nom de ce principe que l’Europe a intégré les pays de l’Europe de l’Est rendant ainsi plus difficile l’hégémonisme russe.

La construction européenne est devenue le label des pays démocratiques qui jugent la guerre inutile pour régler des conflits interne au Continent.

Les projets politiques déclarés en tant que tels ont échoué que ce soit la Communauté Européenne de la Défense en 1954 ou le Traité Constitutionnel en 2005. Il faut, à ce titre, souligner que dans les deux cas, c’est la France qui s’est opposé à la mise en place d’une Europe plus politique.

En revanche, les avancées économiques ont été couronnées de succès : le marché commun, la politique agricole commune, le marché unique, la monnaie unique.

L’Europe n’a pas à rougir de son bilan. Elle a réussi de passer de 5 à 27 membres d’intégrer l’Espagne, la Grèce et le Portugal qui sortaient de la dictature. Elle a réussi à intégrer la quasi-totalité des pays du pacte de Varsovie qui durant plus de quarante ans avaient été transformés en satellites de l’URSS. Elle a même intégré d’anciens pays qui avaient été intégrés à l’URSS comme la Lettonie, la Lituanie ou l’Estonie.

A 15, c’était difficile mais A 27, l’Union européenne ne peut pas être une force politique compte tenu qu’elle est plurielle tout à la fois anglo-saxonne, latine voire slave. Elle possède trois grandes capitales, Londres, Paris et Berlin et de nombreux autres centres comme Barcelone, Milan ou Prague voire Varsovie. Les partisans d’une Europe fédérale sont rares et la communauté de destin qui lie les Européens les uns aux autres n’est pas encore suffisamment partagée pour permettre une avancée dans la construction européenne.

En récusant ses origines, l’Europe a perdu de son sens. Elle est devenue conservatrice et tente d’ériger de bâtir des murs virtuels pour échapper à de supposées menaces.

Or, tout Empire qui préfère les lignes Maginot à l’esprit d’expansion ou de progrès est voué à décliner. Le vieux continent le sera réellement du fait des évolutions démographiques en cours. La population a commencé à décliner. Les taux de fécondité de l’Italie et des pays d’Europe centrale figurent parmi les plus faibles du monde. L’Europe, d’ici à quelques années, devra faire face à des charges de retraite, d’assurance maladie et de dépendance qu’elle ne pourra financer qu’à condition de rester une région prospère, dynamique. Or, cela suppose de poser la question de l’élargissement et des partenariats.

Faut-il récuser le droit à la Turquie d’entrer dans l’Union européenne ? La Turquie ne fait-elle partie du Conseil de l’Europe, de l’OTAN depuis sa création ? La France, Etat laïque refuserait-elle à un pays laïque mais peuplé majoritairement de Musulmans d’intégrer l’Union européenne ?

La Turquie en se trouvant à la frontière de l’Irak et de son voisin l’Iran sera dans les prochaines années un des pays clef du développement de la zone arabo-persane. Déjà, les entrepreneurs turcs rayonnent dans l’ensemble de la région. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la France comme l’Allemagne sont déjà implantées en Turquie bien plus que dans certains pays membres de l’Union.

Quand les 12 ont intégré l’Espagne, le Portugal et la Grèce, un pari avait été fait : celui que ces pays demeureraient des démocraties et qu’ils rattraperaient rapidement leur retard économique. Ne faut-il pas réaliser le même pari avec la Turquie ?

La question de l’appartenance au continent européen est secondaire. L’Empire Ottoman n’a-t-il pas été partie prenante de tous les grands conflits qui ont marqué l’histoire européenne ?

La Turquie est un marché à fort potentiel avec une population en forte croissance et qui servira de base pour développer les exportations des Etats membres vers l’Iran quand ce pays s’ouvrira et vers l’Irak.

De même, il est nécessaire de poser la question de la Russie, ex grande puissance qui entend le redevenir au plus vite. Ses richesses naturelles lui ont permis d’effacer les traces de l’effondrement des années quatre-vingt-dix. En revanche, elles ne lui ont pas encore permis de s’arrimer au Continent et de connaître une croissance économique équilibrée. En revanche, dès le retour de la croissance, la Russie retrouvera du cash et un rôle clef en Europe et en Asie.

La Russie a la même tentation que les Etats-Unis, le repli sauf qu’il a pour les deux pays des significations différentes. Le repli russe signifie autant que possible de reconstruire l’Empire ex-soviétique. De ce fait, l’Union européenne a une partie de son territoire dans l’espace de conquête de la Russie. Comme au temps du Traité de Rome, pour éviter les tentations de se transformer en actes, il faudra éviter l’irrédentisme russe. Tout comme la Turquie, la Russie a toujours été un membre affluent du concert des nations européennes.

Les Etats membres de l’Union européenne ont tout intérêt à attirer les capitaux russes qui seront courtisés par la Chine et les autres pays d’Asie. L’Europe a besoin de capitaux pour régénérer son capitalisme ; elle a besoin de matières premières et de l’énergie. Elle a besoin de nouveaux marchés. La Russie lui offre les trois et cela à ses frontières.

Les Allemands l’ont bien compris et jouent déjà en solitaire la carte de la Russie. La France semble hésiter or cette ouverture vers l’Est est inscrite dans les gènes de l’Europe et qui a été construite au nom de la paix et de l’économie. L’Europe, c’est une affaire de charbon et d’acier, c’est une affaire d’énergie et de commerce. IL faut revenir aux fondamentaux pour lui redonner du souffle.

17

05 2009

Une crise d’un nouveau genre

Le PIB de tous les pays est en chute libre vertigineuse ; le recul du PIB devrait atteindre 10 points en Islande 6 points en Allemagne, 4 points en France, 3 points aux Etats-Unis et au Japon. Le taux de croissance de la Chine serait divisé par deux….

Le commerce mondial qui permettait, en règle générale, d’atténuer les crises joue, aujourd’hui, le rôle d’accélérateur. La baisse devrait être comprise entre 9 et 11 % soit la plus forte baisse enregistrée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

L’industrie automobile, l’industrie phare du 20ième siècle n’en finit pas d’accumuler les mauvais résultats. Les grands groupes ont enregistré 41 milliards d’euros de pertes en 2008. Pour 2009, le nombre de véhicules vendus devrait être de 55 millions d’unités contre 68 millions en 2007 et 64 millions en 2008. La baisse est de près de 20 % et atteindrait plus de 30 % aux Etats-Unis.

La production industrielle a baissé dans tous les États européens. De mars 2008 à mars 2009, Les baisses les plus importantes ont été observées en Estonie (-29,7%), au Luxembourg (-29,6%), en Espagne (-24,7%) ainsi qu’en Italie (-23,8%), et les plus faibles en Grèce (-5,8%), au Portugal (-7,9%) et en Pologne (-10,0%). La chute est de 15 % pour la France.

Cette dégradation rapide et forte a pour corollaire une progression mondiale du chômage. Ainsi, la Commission de Bruxelles s’attend à une perte de 8,5 millions d’emplois dans l’Union européenne en 2009-2010, ce qui devrait se traduire par un taux de chômage de 10,9% l’an prochain.

Dans la zone euro, elle prévoit qu’il atteigne 11,5% en 2010, un niveau sans précédent depuis l’après-guerre selon Bruxelles. Aux Etats-Unis, depuis le mois de décembre 2007, 5,7 millions d’emplois ont été détruits ; le taux de chômage s’élève à 8,9 % soit son plus haut niveau depuis 1983.

Cet enchaînement n’a été rendu possible que par l’accumulation de déséquilibres dont les Etats sont en grande partie responsables. Les faibles taux d’intervention de la FED, institués après le 11 septembre 2001 ont généré des bulles d’endettement publiques et privées aux Etats-Unis, bulles qui ont favorisé une mauvaise appréciation des risques.

Cette bulle a également encouragé la création d’un excès d’offre avec le choix de la Chine de se développer par l’exportation. L’abaissement des coûts provoqué par l’arrivée sur le marché des produits issus des pays émergents a permis des effets de rente et a entraîné l’apparition de déficits et d’excédents commerciaux sans précédent. Le déficit commercial américain a atteint, en 2007, plus de 800 milliards de dollars.

Le commerce mondial a ainsi alimenté la croissance qui n’a été, en revanche, tiré, ces dernières années, pas des gains de productivité liés à la recherche et à l’innovation.

La rupture financière a cassé la chaîne de croissance ; la méfiance a provoqué un repli général. Ce qui diffère cette crise des précédentes est son caractère médiatique. C’est la première crise vécut en direct. Avec la volatilisation virtuelle de 31 000 milliards de dollars d’actifs boursiers, avec la contraction du patrimoine immobilier des ménages américains de 60 000 milliards de dollars, avec les statistiques et les prévisions annoncées presque tous les jours, la crise semble être palpable.

La médiatisation a certainement été un accélérateur de la crise. Comment sinon expliquer la chute aussi brutale du marché de l’automobile ? Qu’aux Etats-Unis, l’achat à crédit soit la règle mais ce n’est pas le cas en Europe. En France, l’âge moyen des acheteurs de voiture est de plus de 50 ans. Les Français sont par tradition peu affectés par la chute des cours de bourse. Moins de trois millions sont actionnaires. A l’exception de ceux qui ont perdu leur emploi, les salariés n’ont pas eu à supporter de chute de leurs revenus. Au contraire, avec la désinflation, le pouvoir d’achat augmente, de 0,7 % en 2008 et 2009. Enfin, il convient de souligner que plus Français sur cinq bénéficie d’un emploi public et n’est donc pas exposé au risque du chômage.

Il n’en demeure pas moins que le consommateur s’est mis à chasser les produits low cost comme s’il était devenu criminel d’acheter des produits de marque…

Face à une crise généralisée de confiance, les Etats ont décidé d’accroître les dépenses publiques et de laisser filer les déficits et la dette publics. Ainsi, le déficit public français devrait dépasser les 6 points du PIB, la dette publique atteindra 80 % du PIB en 2009 et 86 % en 2010. Elle était de 68 % en 2008.

Aux Etats-Unis, le déficit public pourrait dépasser les 10 points tout comme au Royaume-Uni et en Irlande.

Cet emballement de la dette publique est favorisé tant par la demande de l’opinion publique que par la facilité qu’ont les Etats à lever de l’argent. En période de méfiance généralisée, les investisseurs et les épargnants se replient sur les titres les plus sûrs, donc les titres d’Etat. Il en résulte un effet d’éviction pour l’économie réelle ce qui renforce d’autant la récession.

La sortie passe par la résorption d’au moins une partie des déséquilibres. Certes, une embellie peut être obtenue du fait de l’injection de liquidités dans le circuit. Il faut noter qu’actuellement, elles ont été utilisées avant tout pour colmater et effacer les effets des dépréciations d’actifs mais non pour relancer l’économie.

L’existence d’une communauté d’intérêts entre la Chine et les Etats-Unis réduit les tentations de dépréciation du dollar et le rapatriement des capitaux chinois. Néanmoins, la création d’un véritable marché intérieur chinois est indispensable tout à la fois pour aboutir à des flux commerciaux plus équilibrés et une augmentation des coûts de main-d’oeuvre. La Chine a de toute façon des problèmes sociaux à résoudre dans les prochaines années. Le vieillissement de la population contraindra les pouvoirs publics à instaurer un véritable système de sécurité sociale, avec l’industrialisation, les solidarités paysannes s’érodant.

La coordination des politiques de taux et de change devrait s’accroître pour éviter la multiplication des arbitrages spéculatifs qui ont contribué à alimenter la bulle financière.

L’endettement public ayant pris le pas sur l’endettement privé et compte tenu des défis auxquels les Etats seront confrontés dans les prochaines années (dépenses vieillesse, dépendance), sa gestion devra être conduit avec finesse pour éviter une politique de stop and go.

La crise protéiforme que nous connaissons par sa globalité et sa singularité suppose certainement des réponses originales ; les recettes du passé sont certes instructives mais ne sauraient suffire surtout quand elles ont été utilisées sans succès à maintes reprises…

14

05 2009

Les fonds de pension, la main du diable

LES FONDS DE PENSION,
LA MAIN DU DIABLE ?

Thierry Ardisson, le 25 septembre 1999, « tout le monde le sait, ce sont les fonds de pension américains qui gouvernent la France ». Bernard Pivot, le 26 septembre 1999, « on dégraisse les ouvriers français pour engraisser les retraités américains ». Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, le 12 septembre 1999, « les fonds de pension n’ont aucune moralité ! Ce qui les intéresse, c’est leur taux de rentabilité pour leurs actionnaires ». Les fonds de pension pour les idéologues anti-libéraux primaires sont la réincarnation de méphistophélès. C’est bien connu, ils n’ont qu’un seul objectif : détruire la retraite par répartition que nous connaissons aujourd’hui ; avec les fonds de pension, il n’y aura que des retraites pour les nantis et rien pour les autres, ils symbolisent la domination, la dictature, diraient certains, du grand capital. Il suffit qu’un libéral, un homme de droite évoque bien souvent avec honte et en catimini, tellement la pression des opposants est forte, le mot de capitalisation pour que les chiens de garde du régime général lui sautent à la figure. La lutte contre les fonds de pension, c’est la mère de toutes les batailles. C’est un véritable fonds de commerce à partir duquel rayonnent toutes les oppositions au libéralisme. Depuis sa nomination au mois de mars 2000 en tant que Ministre de l’Economie et des Finances, Laurent Fabius tente, comme précédemment, Dominique Strauss-Kahn, de déminer ce dossier, mais les mêmes intransigeances, les mêmes arguments remontent à la surface.

Pas de débat possible avec Monsieur Blondel sur ce sujet, pas de débat possible avec le Parti communiste ; les Premiers Ministres qu’ils soient de gauche ou de droite tremblent face au problème de la retraite. Hier, Alain Juppé freinait des quatre fers pour ne pas instaurer de fonds de pension ; aujourd’hui après avoir perdu deux ans en rapports et commissions, Lionel Jospin a accouché d’un plan en demi-teinte. Les Français ont beau être favorable aux fonds de pension, plus de 70 % dans les sondages, ils ont beau être convaincu que le système actuel est menacé par l’évolution de notre démographie ; rien n’y fait, les gouvernements ont pris comme symbole en matière de retraite, l’autruche.

Le financement de la retraite le vieillissement de la population, la dénatalité sont des problèmes que semblent découvrir les Gouvernements tous les six mois. Auraient-ils oublié qu’en janvier 1990, Michel Rocard écrivait : « Dans vingt ans, le système de retraite va exploser ; il y a de quoi faire sauter les cinq ou six gouvernements qui seront amenés à s’en charger. » Auraient-ils oublié que le rapport sur l’épargne rédigé par François Hollande en juin 1990 mentionnait déjà que : « l’épargne retraite est une idée à étudier et à développer » Auraient-ils oublié que le fameux livre blanc de Michel Rocard de 1991 qui mentionnait page 166 qu’il convient de mettre en œuvre « dans le cadre professionnel des fonds d’épargne collectifs s’adressant à un ensemble d’actifs d’une même entreprise ou d’un même secteur professionnel, mis en place par accord entre partenaires sociaux. »

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, on fait du sur place sur le sujet des fonds de pension. Au regard des derniers propos tenus par certains leader de gauche, on a même l’impression de reculer. Le combat contre les fonds de pension se double d’un antiaméricanisme qui reprend des couleurs avec José Bové, le Groupe Attac et les opposants à l’OMC. Alors qu’en France, le débat demeure bloqué sur le pour ou contre les fonds de pension, l’économie mondiale vit avec sans se poser de questions.

Les données du problème sont pourtant claires et connues de tous. En 2020, plus du quart de la population française aura plus de 60 ans ; il y aura plus de personnes à la retraite que de jeunes de moins de 18 ans. En 2040, le ratio retraités/actifs sera de 86 % contre 48 % en 1999. Il y aura moins de deux actifs pour un retraité. Il faudra pour maintenir en état les pensions trouver d’ici quinze ans plus de 300 milliards de francs annuels. Il faudrait multiplier par deux l’impôt sur le revenu ou augmenter de plusieurs points les cotisations retraites, faute de quoi les pensions seront amputées de 30 à 50 %. Pour reprendre les données du rapport du Commissariat général au plan, un homme né en 1910 partant à la retraite à 65 ans pouvait passer en moyenne 10 ans à la retraite. Un homme né en 1930 pourra espérer bénéficier de 17 années à la retraite et ce chiffre ne cessera de croître dans les prochaines années. D’ici 2040, l’espérance de vie devrait atteindre 81 ans pour les hommes et 89 ans pour les femmes ; chaque année, on gagne sur la mort un trimestre. A partir de 2006 et ceci jusqu’en 2035, le nombre de retraités augmentera de 250 000 par an contre 110 000 actuellement.

En outre, les retraités de demain ne ressembleront pas aux retraités d’hier. En meilleure forme et ayant le temps avec eux, ils voudront profiter de leur première partie de retraite qu’ils assimilent à de très grandes vacances. De plus en plus au cœur de la famille, de plus en plus des cibles pour la publicité, ils refuseront de voir dépérir sans rien faire leur pension. Les politiques du XXIème siècle ne pourront ignorer le double défi du financement des retraites et du souhait d’amélioration du pouvoir d’achat des retraités qui constitueront une part non négligeable du corps électoral.

La politique de l’Autruche s’applique en premier à l’Etat en tant qu’employeur. Selon un rapport commandé par le Premier Ministre, Alain Juppé en 1996 et élaboré par Raoul Briet, le coût des retraites pour les fonctionnaires de l’Etat passerait de 108 milliards de francs en 1995 à 153 en 2005 puis à 226 milliards de francs en 2015. De combien les impôts augmenteront-ils ces prochaines années ? Le taux de prélèvements obligatoires dépassera-t-il les 50 % en 2010 ?

Alors pourquoi une telle myopie volontaire ? Il y a une sacralisation de notre régime de retraite par répartition qui est liée aux difficultés que la France a rencontrées pour l’instituer. Il a fallu, en effet, plus de 300 ans pour obtenir en France une couverture du risque vieillesse digne de ce nom. De la décision de Colbert de créer un régime de pensions au profit des mariniers au système actuel qui couvre une grande partie des actifs, trois longs siècles faits d’hésitations, de projets qui ne débouchent sur rien, de lois inappliquées sont passés. Depuis Louis XIV, ce sont les mêmes questions, les mêmes antagonismes et parfois les mêmes solutions qui reviennent : qui doit instituer et gérer les régimes de retraite ? – Doivent-ils être facultatifs ou obligatoires ? – Comment doivent-ils être financés ?

Le problème de la retraite n’a été réglé et encore partiellement qu’après la Libération soit cinquante ans après l’Allemagne. Le long accouchement du système français de retraite explique la crainte actuelle face à d’éventuels changements qui viendraient remettre le droit à une pension correcte. Cette peur est d’autant plus forte qu’elle intervient au moment même où l’allongement de la vie permet de profiter, souvent en bonne santé, d’une période longue d’inactivité professionnelle. Le système de retraite français, par sa complexité, par son caractère très administratif, colle parfaitement à notre façon de concevoir la société. Il combine droits acquis, automaticité, redistribution, socialisation et individualisation.

Droits acquis car il est admis que le simple fait de travailler ouvre droit à l’obtention d’une pension correcte lorsque interviendra la cessation d’activité. Automaticité car le Français n’aime guère se projeter dans l’avenir, son esprit latin le pousse à jouir du présent laissant l’Etat régler les problèmes de demain. Redistribution car les pensions du régime général sont versées grâce aux cotisations des actifs. Elles sont calculées en tenant compte du nombre d’années de cotisations et des salaires perçus durant un certain nombre d’années. Pour compléter le régime général, il a été institué des régimes complémentaires dont les pensions sont calculées en prenant en compte le nombre de points accumulés durant sa carrière professionnelle selon des règles qui dépassent l’entendement de la quasi-totalité de la population. Bien évidemment, il n’y a pas une seule caisse de retraite de régime général, ni même une seule complémentaire. Il faut, en outre, ajouter les régimes spéciaux qui sont dérogatoires tant sur la durée de cotisation que sur les modalités de calcul des pensions. En fonction du nombre d’emplois occupés durant sa vie active, on peut avoir une, deux, trois ou plus d’une dizaine de caisses auprès desquelles il faut faire prévaloir ses droits, reconstituer sa carrière et qui versent des morceaux de retraite. Un vrai travail de forçat à réaliser avant de partir à la retraite. Socialisation car en théorie les pauvres sont mieux couverts que les riches et les risques sont, par définition, mutualisés. Individualisation car compte tenu de la construction kafakaïenne du système français de retraite, chaque Français est un cas particulier ce qui n’est pas, loin de là, pour lui déplaire.

La capitalisation et la répartition s’oppose par leur mode de financement. Pour la retraite par répartition, le financement des pensions s’effectue par des cotisations assises sur les salaires. Ce système fonctionne selon le principe de la solidarité intergénérationnelle ; les actifs d’aujourd’hui acquittent les pensions des retraités tout en accumulant des droits pour leur retraite future qui sera versée par les futurs actifs. Dans le cadre de la retraite par capitalisation, les retraites sont payées à partir des produits d’un capital accumulé. Ce capital est constitué par le versement d’une partie de l’épargne des salariés et par des abondements de la part des entreprises. La retraite par capitalisation peut prendre la forme de plan individuel d’épargne retraite, produit présenté directement par les établissements financiers. Elle peut être proposée par des fonds de pension qui assurent la gestion des retraites pour une entreprise, un groupe d’entreprises, une administration ou une collectivité locale. Les fonds de pension peuvent être gérés de manière paritaire, c’est à dire en associant à leur gestion les syndicats. Ainsi, les fonds néerlandais sont gérés paritairement au niveau de la branche professionnelle. Les fonds du secteur public américain, près de 2000 milliards de dollars sont contrôlés par des représentants des salariés.

Que Monsieur Blondel, que les premiers Ministres successifs retiennent comme définition du mot retraite l’action de se retirer ou la marche en arrière d’une armée en situation périlleuse face à l’ennemi et non l’état d’une personne ayant cessé pour une question d’âge son activité professionnelle ou l’état d’une personne qui reçoit une pension ou une rente n’est pas rassurant pour les futurs retraités. La retraite sur la retraite risque de ressembler à la retraite de Russie des armées napoléoniennes. Il y a un risque social important car pour les Français le mot retraite correspond à une période de plus en plus longue de la vie durant laquelle une personne peut grâce aux droits acquis durant sa période d’activité professionnelle effectuer un certain nombre de hobbies, voyager, se distraire, s’occuper de ses enfants et de ses petits enfants.

Heureusement, les Français sont beaucoup plus raisonnables que les pouvoirs publics. Pour maintenir leur pouvoir d’achat au moment de leur retraite, ils économisent, prennent des assurances-vie, des plans d’épargne populaire, voire et c’est horrible pour les antilibéraux primaires, ils jouent en bourse ; ils sont déjà plus de six millions. Ils s’organisent face à l’incurie des autorités ; en 1993, les salariés du privé ont accepté sans coup férir que la durée de cotisation passe de 37,5 années à 40 ans et que leur pension ne soit pas calculée sur les 10 meilleures années mais sur les 25. Conscients que l’âge d’or des retraites par répartition était terminé, ils tournent la page.

La France est un pays étrange ; même lorsqu’il n’y a pas lieu à conflit, on aime en créer. Depuis maintenant, une dizaine d’années, la question des fonds de pension est récurrente. La première proposition de loi au Parlement date de 1991 et avait été déposée par Charles Millon qui était alors Président du Groupe UDF à l’Assemblée nationale. Le 25 mars 1997, après des mois d’efforts et d’arbitrage, Jean-Pierre Thomas, député des Vosges de 1993 à 1997 et qui depuis est associé gérant chez Lazard, réussit à faire promulguer la loi qu’il avait préparée en 1993. Jean Arthuis ne se précipita pas, par peur d’éventuelles émeutes, pour prendre les décrets d’application de telle façon que lors de la dissolution d’avril 1997, la loi Thomas n’était toujours pas appliquée. La gauche considéra cette loi comme nulle et non avenue et en 2000 se décida à l’abroger dans un grand élan de modernité.

Pourquoi tant de haine vis à vis des fonds de pension ? A en croire l’acharnement de certains, l’homme avec le couteau dans la bouche se serait réincarné dans un fonds de pension. Les arguments en leur faveur n’ont pas de prise sur les idéologues de la répartition intégrale.

Rien n’y fait. Que tous les pays occidentaux aient mis en œuvre de tels fonds de pension n’entraînent aucune réaction. Les autres ont tort, c’est bien connu. Les Américains, les Suédois, les Anglais, les Chiliens, les Espagnols et les Italiens pour n’en citer que quelques-uns sont tous gouvernés par des fous qui veulent que leurs concitoyens ne touchent pas de retraite. Le système par répartition représente pour les syndicats l’exception sacrée surtout quand il s’agit des régimes de la fonction publique.

Qu’il soit répété que personne ne souhaite remplacer le système par répartition par un système par capitalisation ; rien n’y fait. On a beau affirmer, sur tous les tons possibles, que l’objectif est de créer un nouveau pilier de retraite qui s’ajoutera au régime général et au régime complémentaire, les adversaires des fonds de pension demeurent tout aussi sourds. Pourtant, en pure sagesse, il est connu qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Les deux systèmes sont complémentaires, la répartition institue une solidarité intergénérationnelle dite verticale pendant que la capitalisation correspond plus à une solidarité horizontale. Moins dépendante des évolutions démographique et qui est plus en phase avec la mutation de l’économie mondiale, la capitalisation permettrait de diversifier les sources de financement pour les retraites. Les salariés et les retraités quels que soient leur salaire et leur fonction peuvent bénéficier des fruits de la croissance.

Jamais de fonds de pension en France ; pas d’exonération pour les capitalistes, pour les sangsues et les vipères lubriques du grand capital. Au nom du cher principe d’égalité, il est souhaitable que tout le monde soit traité à la même enseigne. Il faut donc, sans tarder, supprimer les fonds de pension de la fonction publique, celui de la Banque de France, ceux des élus, ceux auxquels peuvent souscrire les artisans et les professions libérales. Actuellement, en toute légalité, les fonctionnaires peuvent cotiser en franchise d’impôt et de cotisations sociales à des fonds de pension. La sortie en rente au moment de leur retraite est exonérée. La PREFON, le fonds de pension de la fonction publique d’Etat existe depuis 1968 ; tous les syndicats ont mis leurs mains dans le sac du diable en participant à sa gestion, Force Ouvrière comprise.

Supprimons aussi le régime par capitalisation des fonctionnaires de la Banque de France. Personne jusqu’à maintenant n’a oser dire que le personnel de la Banque centrale était maltraité ? les syndicats de cette vénérable institution n’ont pas demandé, à preuve du contraire, de revenir dans le droit commun ?

Toujours au nom de la justice, il faut supprimer les régimes complémentaires par capitalisation des commerçants et artisans. Si c’est si dangereux, si c’est aussi corrosif que certains le prétendent, il faut aller jusqu’au bout de la logique et éradiquer notre pays de tous les fonds de pension qui existent. Pourquoi seuls les salariés du privé devraient-ils seuls montrer l’exemple ?

N’a-t-on pas l’impression que les salariés du secteur privé sont les dindons de la farce. Ils n’ont droit qu’au régime général et au régime complémentaire dont les pensions sont tout juste réévaluées en fonction des prix, pensions dont le pouvoir d’achat, dans les années à venir, s’érodera. Les salariés du privé n’ont qu’à devenir fonctionnaires s’ils veulent goûter aux fruits défendus des fonds de pension. L’argument, maintes fois répété, en vertu duquel l’instauration d’avantages fiscaux aux fonds de pension tuerait la répartition ne tient pas la route. Pas d’exonération de charges, pas d’exonération fiscale sur les versements aux fonds de pension sinon, ils vont tout manger sur leur route. En effet, cet argument pourrait s’appliquer tant au régime des fonctionnaires, au régime des salariés de la Banque de France, aux régimes complémentaires, aux plans d’épargne en action, aux plans d’épargne entreprise, aux plans d’épargne populaire… Les opposants des fonds de pension seraient-ils les défenseurs de la veuve et de l’orphelin ? Même pas car ne rien faire, c’est créer un système de retraite à deux vitesses ; les contribuables à hauts revenus se protègeront en épargnant alors que les revenus modestes se retrouveront démunis lors de leur cessation d’activités.

Les partisans du statu-quo, du tout répartition sont les adjoints des capitalistes anglo-saxons et des anti-retraités primaires. En refusant la création de fonds de pension, ils empêchent les retraités français de bénéficier de la croissance de l’économie mondiale, des dividendes des entreprises françaises et étrangères. Ils détestent tellement le profit qu’ils ne veulent pas que leurs concitoyens y aient accès ; ils préfèrent que les retraités de New York, de Milwaukee, de Dallas, de Saint Louis ou de la Nouvelle Orléans reçoivent des revenus dont une partie proviendrait de l’efficacité, du savoir-faire des salariés français. Les anti-mondialistes sont les meilleurs avocats du capitalisme américain qui, faute de trouver des actionnaires français en face de lui, fait ses emplettes en France pour pas cher. Quelle générosité !

La société Total Fina-Elf n’est plus vraiment française comme Rhône Poulenc, Suez Lyonnaise. BNP, Saint Gobain, Michelin, Axa ou ACCOR sont contrôlés fortement par des investisseurs étrangers. Les Forrester, les Bové, les anti-OMC, les anti-américains, par obscurantisme, sont les meilleurs avocats des fonds de pension anglo-saxons et actionnaires étrangers. En s’opposant dur comme fer à l’instauration de compléments de retraite par capitalisation, ils ont facilité le passage sous contrôle étranger de nos plus entreprises. Faute d’actionnaires français, elles sont des cibles attirantes pour des investisseurs internationaux. C’est un gentil pied de nez des capitalistes.

Les fonds de pension, c’est mettre dans les mains du diable nos retraites de demain ; c’est laisser à la spéculation boursière ce qui nous permettra de vivre durant 10, 20 ou 30 ans ; c’est comme avoir la tête sur le billot de la guillotine, la lame étant simplement remplacée par les krachs boursiers. Mais, même en prenant toutes les crises financières, les placements en actions constituent le meilleur placement possible. Un particulier qui aurait placé son argent à la veille de 1929 serait aujourd’hui un homme riche voire milliardaire.

Les fonds de pension sont bien évidemment soumis à des règles prudentielles strictes ; des représentants des retraités et des salariés ont la possibilité de siéger dans les conseils d’administration pour veiller à la bonne gestion des actifs. Les Français ont confiance dans l’assurance-vie (plus de 2000 milliards de francs) ; pourquoi n’auraient-ils pas confiance dans les fonds de pension ? Aux Etats-Unis, on décompte plus de 3000 sociétés gérant dans le cadre de fonds de pension plus de 5 400 milliards de francs. Peut-on imaginer que ces sociétés joueraient contre les salariés américains ? Sur 15 ans, toutes les études le prouvent, les actions sont des placements moins risqués que les emprunts d’Etat.

Les fonds de pension, la bourse, les actions, c’est dangereux, rappelez-vous les rentiers des années trente ; ils ont tout perdu, il ne leur restait même plus leur chemise pour pleurer. L’amalgame est séduisant. Mais c’est oublié que les fonds de pension sont gérés par des spécialistes et qu’il y a une mutualisation des risques. C’est aussi oublié que les techniques, depuis les années trente, ont évolué. Les voitures vendues en l’an 2000 comporte toutes ou presque des airbag, l’ABS, l’air conditionné ; dans les années trente, tous ces dispositifs de confort et de sécurité n’existaient pas. Il en est de même pour les placements financiers.

Les fonds de pension, ces enfants du diable, sont les grands moteurs de la croissance de l’économie américaine depuis le début des années quatre-vingt-dix. En drainant une masse importante de capitaux vers l’économie productive et en étant sourcilleux sur la bonne utilisation des fonds, ils ont contribué au dynamisme de l’économie américaine. Il y a un lien net entre le décollage des fonds de pension et de la croissance. La France se prive, par idéologie, d’un instrument de développement formidable.

Aujourd’hui, la retraite par capitalisation, c’est avantageux ; mais, demain, tout cela peut se retourner. N’ayant plus d’arguments pour justifier le report des fonds de pension en France, les anti-libéraux primaires avancent que d’ici dix ou quinze ans, le recours à la capitalisation sera moins intéressant. Selon leur analyse, lorsque les premières grandes classes du baby boom arriveront à l’âge de la retraite, les fonds de pension, pour faire face à leurs engagements devront vendre des actifs et, de ce fait, les cours des actions baisseront alors qu’ils les auront acquis très chères. Premièrement, le versement des pensions ne se fait pas en une fois à un nouveau retraité mais sur une période qui peut dépasser trente ans. Par ailleurs, le fameux papy boom durera non pas cinq ans mais plus de vingt ans ; les fonds de pension ne vendront pas tout d’un seul coup tous leurs actifs. Ils auront recours à de savantes techniques de lissage. Ils privilégieront le rendement des obligations, les dividendes des actions pour payer les pensions aux cessions pures et simples d’actifs. En outre, dans les pays en voie de développement, le problème du vieillissement de la population se posera après que nous aurons réglé le nôtre.

Autre argument bien connu ; les fonds de pension sont gérés par des escrocs. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer l’affaire Maxwell. De quoi s’agissait-il ? Un magnat de la presse dénommé Maxwell qui s’était construit un empire de journaux en montant un château de dettes et en puisant sur le fonds de pension interne de l’entreprise. Escroquerie qui amena le législateur britannique à durcir les règles prudentielles applicables aux fonds gérés en interne. Mais, ce qui est le plus important, les droits des salariés et des retraités du Groupe Maxwell n’ont pas été mis à mal par la faillite et l’escroquerie. Par le jeu de caisses de garanties, ils n’ont pas été les victimes, contrairement aux propos des adversaires des fonds de pension, des malversations de Maxwell et du capitalisme débridé. Avec une législation claire, avec des règles prudentielles strictes, il n’y aucune raison de connaître de nouvelles affaires Maxwell. Il ne faut pas de plus oublier qu’il existe, à travers le monde, des milliers de fonds de pension qui gèrent des milliers de milliards de dollars et qui versent des rentes à des dizaine de millions de personnes sans connaître de problèmes. Les gestionnaires des fonds de pension sont soumis à des règles strictes afin de ne pas prendre des risques inconsidérées. A l’étranger, les fonds de pension font l’objet de contrôles internes et de contrôles externes, souvent exercés sous la direction de représentants des salariés. Les bénéficiaires sont parties prenantes à la gestion des fonds et peuvent demander des comptes aux gestionnaires. Sur longue période, les placements financiers et en particulier en actions sont sûrs et offrent les meilleurs rendements. Même en prenant en compte les krachs y compris ceux de 1929 et de 1987, le placements en action est toujours le meilleur.

Pouvons nous être sûrs que nos caisses de retraites sont toutes bien gérées, qu’il n’y a pas d’emplois fictifs et qu’il n’y a aucun détournement de fonds ? Ces faits sont certainement rares, mais comme dans les institutions qui gèrent la retraite par capitalisation de millions de salariés et de non salariés.

De toute façon, pourquoi débattre sur les avantages et les inconvénients des fonds de pension ? C’est trop tard, il aurait fallu les instituer, il y a une dizaine d’années. En effet, pour montée en puissance et pour être à même de verser des rentes, il faut au moins quinze ans de fonctionnement. Les adversaires de la capitalisation auraient gagné au jeu de qui perd gagne, en jouant la montre. Certes, il aurait mieux valu mettre en œuvre une législation favorable aux fonds de pension en 1980. Il faut, à ce titre, souligné que les libéraux réclament depuis plus de vingt ans l’instauration d’un nouvel étage pour la retraite. Si Alain Madelin avait été entendu, au début des années quatre-vingt, chaque Français aurait dans son escarcelle un beau pactole. Aujourd’hui, il ne peut que constater qu’à travers une dette publique de plus de 5000 milliards de francs, il devra un jour ou l’autre acquitter plus de 80 000 francs en plus de ses impôts. Il n’est pas de toute façon trop tard car le problème du financement des retraites se posera de 2005 à 2040 soit 35 ans. Il vaut mieux avoir un petit complément par capitalisation que rien du tout.

Nos voisins adoptent des dispositions pour instituer des régimes par capitalisation ou pour encourager les versements aux fonds de pension. Pourquoi pas nous ? Ce n’est pas parce que l’on manque les premiers trains qu’il faut s’interdire à jamais d’en prendre un.

L’instauration des fonds de pension pose aux syndicats avant tout un problème de pouvoir. Les très nombreuses caisses de retraites permettent à chacun des syndicats d’avoir ses relais, d’y placer ses hommes, d’y trouver des sources de financement. Les fonds de pension risqueraient, à terme, de démontrer que les caisses de retraite par répartition ne sont pas très bien gérées et que l’on peut verser des pensions en ne passant pas sous les fourches caudines des syndicats. En ce qui concerne la gestion, la concurrence sera, sans nul doute, une source de revenus pour les Français. Pour le rôle des syndicats, il y a des solutions pour qu’ils puissent continuer à être associés à la gestion des retraites.

De plus en plus de membres des syndicats français sont des retraités, ce sont les anciens ouvriers, les anciens employés de la période d’après guerre. Ces retraités qui ont cotisé durant toute leur vie au système par répartition et ayant un vécu très idéologique, sont les meilleurs garants du statu-quo. Les responsables des syndicats jouent sur leur peur en leur répétant que leur retraite est en danger avec le recours aux fonds de pension. Or, bien évidemment, la menace n’existe pas. Personne n’a jamais envisagé de remettre en cause les pensions qui sont versés aux retraités actuels. La Pologne qui vient de réformer de fond en comble son régime de retraite n’a pas agi autrement. Ainsi, entre le 1er mars et le 31 décembre 1999, 9,7 millions de polonais ont souscrit à un fonds de pension. La loi obligeait de le faire pour les 18 et 30 ans alors que pour les 30/50 ans pouvaient conserver le système de répartition actuel. Les plus de 50 ans conservaient obligatoirement le régime par répartition.

Pour régler la question des retraites, le Gouvernement de Lionel Jospin a opté pour un instrument qui fleure bon les grandes années de la planification soviétique, le Fonds de sauvegarde des retraites qui a été créé par la loi de financement de la Sécurité Sociale pour 1999. Le Premier Ministre a annoncé qu’il était en mesure d’y affecter, d’ici une vingtaine d’années, près de 1000 milliards de francs. Pour le moment, le compte n’y est pas. Nous sommes à quelques dizaines de milliards de francs en 2000. Le Gouvernement a prévu d’affecter à ce fonds une grande partie des recettes issus de l’octroi des licences UMTS, les licences de téléphones portables de troisième génération mais cela ne changera pas réellement la donne.

L’option du fonds de réserve pour sauver la retraite par répartition apparaît archaïque. Comment croire que l’Etat ou les organismes sociaux soient les mieux à même pour gérer des actifs en vue de financer les retraites ? Le fonds de réserve des retraites institué par Lionel Jospin est un grand mystère. Quel régime pourra en bénéficier ? Le régime général, les régimes spéciaux ?

Les Ministres de l’Economie et des Finances, Dominique Strauss-Kahn puis Laurent Fabius, tentent de contourner l’épineuse question des fonds de pension en passant par l’épargne salariale. Or, fonds de pension, c’est à dire retraite par capitalisation et épargne salariale sont deux produits distincts. Les fonds de pension ont pour objectif de verser des rentes à des retraites ; l’épargne salariale est un produit d’épargne qui permet d’associer les salariés au développement de leur entreprise. Les durées de placement ne sont pas identiques. Pour l’épargne salariale, les sommes sont bloquées pour quatre voire dix ans avec le nouveau plan d’épargne entreprise long terme. En matière de retraite, les versements s’effectuent durant toute une vie professionnelle, c’est à dire trente à quarante ans. De même, la sortie n’est pas identique. Pour l’épargne salariale, la sortie en capital est la règle. Pour l’épargne retraite, c’est la rente qui est la sortie classique. Il y a derrière ces produis deux logiques. L’épargne salariale qu’elle prenne la forme d’intéressement ou de participation vise à associer les salariés au développement ou à la distribution des bénéfices de leur entreprise. Il s’agit de récompenser et de mobiliser les salariés. L’épargne retraite a une fin toute alimentaire. Il s’agit d’améliorer le niveau de vie des futurs retraités.

Le Gouvernement de Lionel Jospin a officiellement décidé de jouer la montre, le calendrier électoral n’étant pas porteur pour la grande réforme des retraites. Deux ans de plus, jusqu’en 2002 et pendant ce temps là, les fonds de pension étrangers achètent toutes les bonnes affaires de la planète. Les fonds de pension américains disposaient, en 1998, de 6 800 milliards de dollars d’actifs ; tous les pays occidentaux et non occidentaux ont mis en place des régimes fiscaux et juridiques favorables aux fonds de pension. En France, on préfère toujours les zinzins traditionnels qui ont à maintes reprises prouvé leur incapacité à éviter les faillites, les banqueroutes frauduleuses style Crédit Lyonnais. Du fait du débat stérile qui perdure dans notre pays, la place de Paris est animée et par ailleurs heureusement par les capitaux étrangers sinon elle serait une place de troisième zone. Ainsi, les étrangers dans les nouvelles émissions pèsent 40 % à Paris contre 7 % à Wall Street, 10 % à Francfort, 15 % à la City. Pour la capitalisation de la place de Paris, les Américains détiennent 900 milliards de francs sur 7000 milliards de francs. Ce chiffre devrait doubler dans les dix prochaines années.

Face à cette montée en puissance, les ménages français ne disposent plus que de 11 % de la capitalisation boursière contre 26 % en 1996. Les zinzins ne possèdent que 27 % du capital des entreprises cotées. A force de jouer la montre et de retarder indéfiniment la mise en œuvre des fonds de pension, le Gouvernement se trouve acculé dans une voie en sens unique. Bientôt, il n’aura comme choix que des mauvaises solutions : augmenter les cotisations, abaisser autoritairement l’âge légal de départ à la retraite, diminuer le montant des pensions. Pour faire face au défi démographique du XXI ème siècle, le Gouvernement bricole sur le dos des Français au moment où le système de retraite exige de véritables réformes. L’éventuelle création d’une sur-cotisation sociale pour alimenter ce fonds de réserve pénalisera l’emploi. Mais plus grave, les futurs retraités n’ont aucune garantie que les ressources de ce fonds serviront à financer leurs pensions. En effet, personne ne sait comment ce fonds interviendra pour circonscrire les incendies qui se développent dans les multiples régimes par répartition.

Une autre voie est encore possible, faite de libertés et de responsabilités. Pour cela, il faut instiller de la souplesse dans notre système de retraite. Une fois de plus, cessons de tout vouloir fixer par avance, donnons aux partenaires sociaux un cadre de négociation, offrons aux salariés la possibilité de construire leur vie active et leur retraite. A cet effet, il faut mettre un terme à la retraite guillotine. Le départ du jour au lendemain des salariés à 60 ans voire à 55 ou 50 ans est un véritable gâchis pour les personnes concernées, pour la société et pour l’économie. Il faut permettre à ceux qui le souhaitent de partir progressivement de la vie professionnelle, soit avant 60 ans, soit après 60 ans et éviter de passer, d’un coup, du stade de l’activité à celui de l’inactivité. L’argument selon lequel le départ précoce à la retraite permet de lutter contre le chômage est faux. Ce sont les pays qui ont le plus fort taux d’activité entre 55 et 65 ans qui ont les taux de chômage les plus faibles.

L’inaction actuelle et le recours à des fausses solutions comme le fonds de réserve des retraites débouchera sur l’augmentation des cotisations. En détruisant l’emploi, elle assécherait encore plus les ressources de la retraite par répartition. Aujourd’hui, le débat, compte tenu du niveau exceptionnellement élevé de nos prélèvements, n’est pas à la hausse des cotisations, mais bien à leur baisse. En décidant que les recettes issues de l’attribution des licences pour les téléphones mobiles de troisième génération seraient affectées au fonds de réserve des retraites, le gouvernement vient de créer le premier impôt qui frappe spécifiquement une des nouvelles technologies et vient de refaire le coup de la vignette automobile qui avait été instituée après la seconde guerre mondiale, à titre transitoire, pour financer les pensions des personnes âgées nécessiteuses. Les retraités n’ont guère vu la couleur de l’argent de la vignette mais ont du l’acquitter pendant plus de cinquante ans.

Enfin, la diminution des pensions par la modification des règles de calcul des droits est inacceptable. On ne peut pas admettre que d’ici quarante ans, les retraités perdent 30 à 40 % de leur pouvoir d’achat. Ce serait un effroyable retour en arrière. Ce serait la paupérisation de plusieurs générations.

La France n’a pas vocation à rester une exception. Tous les pays, les Etats-Unis bien sûr, mais aussi la Suède, le Chili, le Royaume-Uni, l’Espagne et bien d’autres disposent d’un étage de retraite fonctionnant par capitalisation. Est-il équitable que les fonctionnaires, les professions libérales, les indépendants, les salariés de grandes entreprises publiques puissent, en France, souscrire à des fonds de pension et préparer en toute quiétude leur retraite, alors que les salariés du privé ne le peuvent pas ? Certainement pas ! En souhaitant que la France mette en œuvre une législation favorable aux fonds de pension, il est en aucun cas question d’affaiblir le régime par répartition qui constitue le pilier naturel et central de notre système de retraite ; il est question au contraire de le fortifier.

Par rapport à la répartition, système dans lequel les cotisations prélevées sur les actifs sont directement versées aux retraités, la capitalisation est moins dépendante des facteurs démographiques, les contributions des salariés et des employeurs servent à financer l’économie productive dont les revenus financeront la future retraite des actuels contributeurs. Si la répartition a deux moteurs, les cotisations salariés et les cotisations employeurs, les fonds de pension en rajoutent un troisième, l’économie productive.

Aujourd’hui, du fait de l’absence de la capitalisation, les salariés français sont les dindons de la farce. Les retraités des Etats-Unis et des autres pays tirent avantage, sous forme de revenus, des succès des entreprises françaises. Les fonds de pension étrangers détiennent, en effet, près de 40 % du capital des plus grandes entreprises françaises. Ne serait-il pas logique que les retraités français profitent également des résultats des entreprises françaises comme de ceux des entreprises étrangères ? Il faut cesser d’avoir l’image stéréotypée de la mondialisation exclusion pour passer à celle de la mondialisation partagée.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le système économique a évolué. On est passé du taylorisme au juste à temps et au sur mesure. Le même processus doit s’appliquer à la retraite. Il faut créer des produits souples qui puissent s’adapter aux attentes des retraités. Certains souhaitent une sortie en capital pour acheter une maison, réaliser un projet personnel etc., d’autres veulent une rente pour améliorer le quotidien. Certains souhaitent prendre leur retraite à 55 ans d’autres à 65 ans. L’épargne retraite doit répondre à l’ensemble de ces attentes. Pour cela, l’instauration d’un régime fiscal incitatif sous forme de déduction fiscale pour les contribuables imposables et sous forme de crédit d’impôt pour les non imposables est nécessaire.

L’instauration de complément de retraite peut contribuer, par ailleurs, à réconcilier les Français avec leurs entreprises. La capitalisation a une vertu pédagogique et une vertu de transparence. Elle fait des salariés passifs et soumis aux décisions du Conseil d’administration des salariés actionnaires soucieux de la bonne marche de l’économie et qui exigent d’avoir accès à un grand nombre d’informations.

Les fonds de pension ne sont pas une mode ; ils sont porteurs d’un nouveau capitalisme plus moderne et plus ouvert. Ils peuvent contribuer surtout à nous éviter une guerre des générations que l’inaction actuelle favorise.

25

03 2009

Evolution des pratiques en matière de rémunération

POLITIQUE DE REMUNERATION

BENCHMARKING

Objet : étude des politiques de rémunération au sein des principaux pays de l’OCDE


Préambule méthodologique

L’analyse porte essentiellement sur les pays de l’Union européenne, les quinze pays d’avant l’élargissement ainsi que sur la Norvège. Les Etats-Unis et le Canada ont été également étudiés. Les données statistiques sont issues d’Eurostat, de l’OCDE et d’Eurofound. Les principales informations ont été recueillies auprès de Hewitt, et de l’Observatoire des Ressources Humaines du Canada ainsi qu’auprès de la Fondation Adenauer.

Les politiques de rémunération des salariés des grandes entreprises ne donnent pas lieu à de nombreuses études au sein de l’OCDE ou de l’Union européenne.

L’hétérogénéité des législations sociales, des données et l’absence d’analyse nationale sur la fixation microéconomique des salaires ne facilitent pas la réalisation d’un benchmarking sur le sujet. Les comparaisons sont hasardeuses du fait que les systèmes de protection sociale sont différents d’un pays à un autre. La place des entreprises dans la couverture sociale est plus importante en Allemagne qu’en France ; le rôle de l’individu étant plus élevé au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qu’en France ou en Allemagne.

Les grands instituts économiques ainsi que les partenaires sociaux privilégient l’étude macroéconomique, le suivi du partage de la valeur ajoutée et l’évolution générale des salaires au détriment d’une étude des pratiques concrètes. Les différences sectorielles et en fonction de la taille des entreprises rendent délicates l’agrégation des données

Cette relative faiblesse de la recherche économique et sociale s’explique par ailleurs par les pratiques qui ont prévalu jusque dans les années quatre-vingt. Le recours à des conventions ou à des accords à haut niveau ainsi que l’application de dispositifs d’indexation plus ou moins évoluée limitaient le champ d’analyse. L’individualisation des salaires et le développement de pratiques plus fines de rémunération étaient, jusqu’à une date récente, réservés aux cadres de direction ou aux commerciaux.

Depuis vingt ans, en Europe, la tendance en matière de rémunération est :

- À l’individualisation

- À la décentralisation des négociations salariales

- À l’accroissement de la flexibilité salariale

Ce processus est le plus abouti, sans surprise, dans les pays où les syndicats sont les plus faibles et les plus divisées. Il est, par ailleurs, constaté une convergence des augmentations et des pratiques salariales au sein de l’Europe.

I. EVOLUTION DES PRATIQUES SALARIALES

1. La convergence salariale

La convergence des prix au sein de l’OCDE, depuis une quinzaine d’années, s’accompagne d’une convergence des salaires.

Au sein de l’Union européenne, l’augmentation des salaires réels se situait dans une fourchette de 2,5 à 7,1 % dans les années soixante, l’écart a été profondément réduit 0,2 à 2 % en moyenne pour les dix dernières années.

L’augmentation des salaires réels depuis 1990 se situe en moyenne selon les pays entre 1 à 2 %.

Dans les années soixante, les salaires réels augmentaient au même rythme que la productivité, dans les années soixante-dix, cette augmentation était supérieure à celle de productivité. Depuis les années 80 et 90, la croissance des salaires réels est inférieure à celle de la productivité (un point en moyenne).

Le Royaume-Uni demeure une exception ; ainsi la part des salaires au sein de la valeur ajoutée reste supérieure à celle enregistrée en moyenne au sein de l’Union européenne. Cette situation est liée à la forte croissance de l’économie anglaise sur la période et à l’importance du secteur des services dans ce pays.


2. Une décentralisation de plus en plus forte

En Finlande et en Irlande, la négociation est nationale. En Belgique et en Grèce, elle concerne l’ensemble du secteur privé. En Belgique et Irlande, les accords interprofessionnels définissent des augmentations maximales établissant ainsi la marge de négociation au sein des entreprises ou au sein des secteurs d’activité.

Dans six pays (Espagne, Grèce, Italie, Pays-Bas, Portugal et Suède), le niveau sectoriel est privilégié. Deux pays se démarquent avec des négociations au niveau de l’entreprise, la France et le Royaume-Uni.

Les accords interprofessionnels ou sectoriels sont de plus en plus indicatifs et ne comportent bien souvent que des recommandations (11 pays sur 16 de l’étude). Seuls l’Autriche, l’Espagne, la France, le Luxembourg et le Royaume-Uni ne recourent pas à des accords de ce type. Au Danemark, au Luxembourg, en Finlande et en Norvège, il n’y a pas de niveau dominant.

Depuis vingt ans, une décentralisation accrue en matière de négociation est constatée. Ainsi, au Royaume-Uni, les accords interprofessionnels ont presque tous disparus, de même en Suède, pays qui privilégie les accords sectoriels.

En Italie, un accord tripartite (Etat, syndicats, employeurs) prévoit que la négociation salariale doit s’effectuer au niveau sectoriel. La disparition des clauses d’indexation s’est accompagnée d’un renforcement de l’entreprise comme lieu de négociation pour les accords salariaux.

En Espagne, il est constaté en revanche une augmentation des accords sectoriels en relation avec la bonne tenue de la conjoncture et la diminution du taux de chômage.

Le niveau de négociation est lié à la force ou à la faiblesse des partenaires sociaux.

La place à la négociation est plus faible dans les pays ayant des dispositifs réglementaires fixant le niveau du salaire minimum. Sept pays (Espagne, France, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni) disposent de salaire minimum fixé par la loi.

Deux pays ont conservé des mécanismes d’indexation automatique : la Belgique et le Luxembourg.

3. Le contenu de la négociation diffère fortement selon les pays

En Finlande, les partenaires sociaux retiennent une formule intégrant la productivité et l’inflation pour calculer un coefficient d’augmentation collective auquel s’ajoute un coefficient d’augmentation individuelle. Dans les pays d’Europe du Nord, ce dernier coefficient comprend des critères de contribution au bon fonctionnement de l’équipe ou d’intensité dans le travail.

En Suède comme en Norvège, les critères qualitatifs se développent même si la notion d’égalité de revenu reste prégnante.

Au Pays-Bas comme en Irlande, les partenaires sociaux établissent une formule prenant en compte la productivité du travail et l’inflation.


II. LE DEVELOPPEMENT DE LA REMUNERATION VARIABLE


1. La généralisation de la rémunération variable

Au sein de l’Union européenne, la rémunération variable se développe avec la prise en compte de la performance de l’entreprise et de la performance individuelle.

Elle repose sur trois types de système de rémunération :

• Rémunération au rendement
• Rémunération en fonction de critères qualitatifs
• Rémunération en fonction de la rentabilité de l’entreprise ou en fonction de la réalisation d’objectifs.

Des critères éthiques comme ceux liés au développement durable ainsi que la réalisation de projets, la cohésion de groupe, le respect du client sont au Royaume-Uni comme en Allemagne de plus en plus utilisées.

Des pays comme l’Allemagne, le Portugal ou le Royaume-Uni pratiquent de longue date la rémunération variable ; en France, initialement associée à l’intéressement et à la participation, elle tend à concerner un nombre croissant de salariés au-delà des cadres et à intégrer l’ensemble des avantages dont ils peuvent bénéficier.

L’entreprise est, de longue date, en Allemagne, la clef de voute de la socialisation et de la protection sociale. De ce fait, le salaire ne recouvre qu’une partie des droits dont bénéficie les salariés. L’intéressement à travers la cogestion mais aussi le financement de nombreux loisirs (sports, vacances, formation) est la règle dans les grandes entreprises mais aussi dans les PME.

Ainsi, dans un Land comme la Bavière avec un taux de chômage de 5 %, la rémunération type au sein d’une entreprise de taille moyenne (secteur machine outil) s’établit pour un salarié (équivalent cadre) de la manière suivante :

- Rémunération fixe à laquelle s’ajoute le paiement des heures supplémentaires

- Primes de vacances, primes de fin d’année

- Variable de 25 à 30 % du montant annuel du salaire libérable en fonction de la réalisation des objectifs (entreprise, équipe et individuel)

- Participation aux bénéfices, options sur actions, actions à prix privilégié

- Prise en charge de la prévoyance, de la participation au fonds de pension pour le salarié et son conjoint

- Abondement sur un contrat d’assurance-vie

- Voiture de fonction, téléphone et formation (nombre de jours déterminés annuellement),

La France est le pays dont le plus grand nombre d’entreprises pratiquent la rémunération variable : 51 % contre 28 % au Royaume-Uni, 12 % en Allemagne ou 3 % en Italie. En prenant en compte le nombre de salariés, plus de 20 % des salariés français ont une rémunération liée aux performances de leur entreprise, 15 % en fonction de leurs performances individuelles.

En Autriche, 25 % des cadres et 15 % des employés ont une rémunération intégrant une part variable.

Aux Pays-Bas, près de 50 % des salariés sont concernés par la rémunération en fonction du rendement et 23 % en fonction des qualifications acquises.

En Espagne, 25 % des salariés reçoivent des primes de productivité.

Dispositif d’intéressement et de participation en Europe

- Finlande : 5% des salariés de l’industrie reçoivent ce type de rémunération (13% sont couverts par les plans)

- France : 19 000 entreprises disposent de systèmes de participation, 14 600 de systèmes d’intéressement et 6 000 des deux 4,9 millions des salariés du secteur privé (33%) sont concernés par la participation, 3 millions par l’intéressement et 2,4 millions par les deux formules

- Allemagne : 46% des entreprises ont des systèmes de salaires liés aux résultats/ à la performance couvrant tous les salariés, 54% disposent de systèmes de ce type couvrant uniquement certaines catégories et environ 400 entreprises disposent de plans d’actionnariat salarié 13% des salariés d’Allemagne de l’Ouest et 8% des salariés d’Allemagne de l’Est reçoivent annuellement une prime liée aux performances de l’entreprise et 1,7 million de salariés sont couverts par des plans d’actionnariat salarié.

- Irlande : 11% des entreprises prévoient la participation aux bénéfices et 11% disposent de plans d’actionnariat salarié
- Pays-Bas (2000) : 4% des entreprises ont des plans d’actions/ d’options sur action 13% des salariés sont couverts par la participation aux bénéfices

- Portugal (2000) : 9% des entreprises ont des systèmes de participation aux bénéfices 38 % des cadres dirigeants sont couverts

- Royaume-Uni : 23% des salariés sont couverts par la participation aux bénéfices, 24%-32% par l’actionnariat salarié
Source : EIRO


Proportion de la part variable dans le salaire

- Autriche : 5% à 15% dans l’industrie, 30% dans la « nouvelle économie »

- Belgique : une loi stipule que la participation financière ne peut dépasser 40% de l’ensemble de la masse salariale ou 20% des bénéfices

- Finlande : Moyenne de 5%, mais jusqu’à 20%

- France :8,2% (statistique de 1997 pour les entreprises combinant la participation et l’intéressement)

- Allemagne : 5% à 27%

- Italie : 3% à 5% (dirigeants non compris)

- Pays-Bas : 10% à 15%

- Norvège : Généralement inférieure à 10% (50% des salariés concernés déclarent que cette proportion est inférieure à 5%)

- Espagne : 10% à 20%

- Suède : 25%

- Royaume-Uni : 2,9% à 5% pour le salaire au mérite ; 5% à 9% pour le salaire au rendement

En Italie, 20 % des entreprises utilisent des critères fondés sur les performances ; 20 % utilisent des critères reposant à la fois sur les performances économiques et des indicateurs quantitatifs.

Au Royaume-Uni, plus du tiers des cadres sont rémunérés en tenant compte de leur productivité et plus de 60 % pour les ouvriers qualifiés. Dans ce pays, il est fréquent que la participation en fonction des résultats de l’entreprise donne lieu à la répartition suivante :

- un tiers à la discrétion de la direction

- un tiers sous forme d’un pourcentage fixe attribué à tous les salariés

- un tiers sous forme d’une prime en valeur absolue


2. Les nouveaux critères de la rémunération variable

En Allemagne, de nouveaux critères de rémunération sont développés afin, par exemple, de prendre en compte des objectifs de développement durable (économie de matériaux, gestion des déchets, utilisation des matériels…).

En Italie, Espagne et Allemagne, les critères qualitatifs se généralisent. Le respect des délais, la qualité des prestations sont de plus en plus pris en compte dans les grilles de rémunération.

Au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, l’acquisition de qualification est également intégrée dans le processus de rémunération individuelle des salariés.

La rémunération variable peut être accordée dans certains pays en fonction de l’absentéisme ou en fonction du nombre de congés maladie. Par exemple, au-delà de quatre congés maladie, la prime de fin d’année est supprimée (Canada).


3. La rémunération variable et négociation collective

En Grèce, Finlande, Royaume-Uni, Finlande et au Portugal, les systèmes de rémunération variable sont majoritairement définis de manière discrétionnaire par les employeurs.

Dans les pays scandinaves, la négociation sectorielle ou au niveau de l’entreprise est de rigueur.

En Autriche, la mise en oeuvre d’une politique de rémunération variable ne peut être mise en œuvre qu’après négociation.

En Allemagne, dans 40 % des cas, il y a un accord au niveau de l’entreprise.

En Italie, l’échelon de la négociation est l’entreprise même si quelques accords sectoriels existent sur le sujet.


III. LA REMUNERATION FLEXIBLE OU A LA CARTE APPELEE REMUNERATION « CAFETARIA »

Aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni mais aussi en Belgique, la pratique du salaire « cafétéria » s’étend. L’entreprise propose à ses managers des packages individualisés. Chacun peut arbitrer entre les différentes composantes, temps de travail, voiture de fonction, avantages en nature, actions, retraite, prévoyance… et choisir la structure de rémunération qui lui semble la plus proche de ses besoins. Chaque salarié dispose d’un nombre de points à consommer et donc à répartir en fonction de choix établis sur une base annuelle.

Ainsi, un jeune cadre célibataire privilégiera des avantages en nature ou un accès privilégié à un prêt immobilier au détriment d’une large couverture pour la prévoyance ou la retraite. Un salarié de plus de 40 ans pourra réaliser un choix inverse.

Selon le cabinet Hewitt, 40 % des grandes entreprises canadiennes recourent aux rémunérations flexibles. 12 % des entreprises, en France, auraient des programmes de rémunération à la carte. Dans la rémunération à la carte, il y a une véritable individualisation des parcours salariaux ce qui la distingue des simples accords de flexibilité qui s’appliquent à des catégories de salariés au sein de l’entreprise.


1. Le contexte

Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, le plein emploi oblige les entreprises afin d’attirer les meilleurs éléments à renouveler leur politique de rémunération. Les jeunes salariés considèrent que les politiques mises en œuvre par les employeurs favorisent les baby-boomers et ne prennent pas suffisamment en compte leur spécificité. Le salaire à la carte constitue une réponse de la part des responsables des ressources humaines à destination des moins de 35 ans.

La nouvelle génération est plus mobile, mieux informée et plus alerte pour demander des augmentations individuelles. Dans des pays à faible taux de chômage, la menace de démission est fréquente.

Nortel a ainsi créé un « portefeuille vie professionnelle » composé de programmes de loisirs et santé.

AstraZeneca, le Groupe RBC Banque Royale et la Banque du Canada ont également mis en œuvre des packages salariaux.


2. Avantages/inconvénients

La rémunération flexible permet de s’adapter aux besoins des différentes générations qui composent l’effectif d’une entreprise et constitue un élément non négligeable de fidélisation. Elle permet aussi l’atteinte d’objectifs organisationnels stratégiques.

L’arbitrage entre plusieurs éléments peut permettre à l’employeur d’économiser en masse salariale et en charges sociales.

Cette pratique permet également de mieux maîtriser les dépenses sociales des entreprises. Les dépenses de santé et les dépenses de retraite, étant vouées à augmenter, les entreprises anglo-saxonnes souhaitent un suivi plus fin de ces dépenses et réduire leurs engagements.

Les syndicats sont assez réticents face à ces nouvelles pratiques qui à leurs yeux aboutissent à rendre opaques les politiques salariales des entreprises et à supprimer les liens de solidarité au sein des entreprises. Ils craignent que la rémunération flexible aboutisse à réduire le montant de leur salaire et limite le montant des augmentations.

Néanmoins, la satisfaction à leur encontre est élevée : 94% des entreprises qui offrent de tels régimes considèrent avoir atteint leurs objectifs sociaux (ressources humaines), et 97% des employés bénéficiaires ont qualifié le régime de bon à excellent (Hewitt et associés, 2003).


3. Exemples

Nortell

Salaire de base Le salaire de base est régulièrement réévalué
Volet flexible – Cafétéria Programmes d’avantages sociaux flexibles.
Les avantages sociaux possèdent plusieurs options. Ils varient en fonction des pays et sont alignés sur les pratiques commerciales et les exigences légales.

Nortel offre à ses employés éligibles des :

• régimes d’assurances (santé, invalidité) • régimes de retraite • congés et autres.

Flexibilité des conditions de travail
Heures de travail flexibles, télétravail, partage du travail et tenue décontractée.
Volet variable Plans d’incitation

• Ils sont directement liés aux contributions individuelles et à la réussite commerciale globale. • Le programme varie en fonction des régions et des emplois et peut inclure : • des options d’achat d’actions • des bonis fondés sur les performances • des plans d’achat d’actions Le portefeuille « vie professionnelle »

• Des programmes de loisirs, santé, bien-être et sécurité : centres de loisir pour enfants, séminaires de parentage, séminaires financiers, classes • Une assistance d’urgence santé et sécurité • Service de conseils confidentiels et professionnels de court terme et un service d’informations…

Le Groupe RBC Banque Royale
60 000 salariés

Salaire de base Le salaire de base est fonction du talent, des compétences, des connaissances et de la capacité d’obtenir des résultats concrets des employés
Volet flexible – Cafétéria Régime d’avantages sociaux et de retraite « à la carte »
Les employés peuvent personnaliser leur régime qui comprend :

• les garanties d’assurance vie et invalidité de base, • le régime de retraite, • les assurances soins médicaux et dentaires

En plus :

Régime d’actionnariat.

Rémunération liée au rendement

• Primes d’encouragement : pour la contribution personnelle au rendement de l’unité opérationnelle et rendement global de RBC Groupe Financier. Et plus… • Programmes d’aide aux employés et services de soutien travail/vie privée : accès à des ressources spécialisées, soins pour personnes à charge, des programmes de congés, de santé et de bien-être, etc. • RBC offre également à ses employés des services financiers spéciaux, comme la carte Visa et les prêts hypothécaires.

télécharger en pdf

25

03 2009

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ? Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ?
Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan


Face à la première grande crise économique du 21ème siècle, les experts hésitent entre deux scénarios, le retour de l’inflation ou l’enfermement dans la déflation.

Tout concourt à ce que les réactions des pouvoirs publics pour circonvenir la crise financière engendrent de l’inflation. En effet, jamais autant de liquidités n’ont été mises sur le marché. Les Banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars pour éviter un blocage complet du marché interbancaire ; elles ont abaissé leurs taux d’intervention à des niveaux sans précédent et, surtout, elles ont été contraintes à se devenir banquier en prêtant directement de l’argent. La fameuse planche à billets est ainsi de retour. Jusqu’à maintenant, les liquidités sont stérilisées du fait de l’absence de confiance au sein de la sphère financière. Les autres entreprises et en premier lieu les PME n’ont plus accès au financement bancaire. Pour éviter l’étranglement, les grandes entreprises émettent des obligations à des taux élevés surtout si en prenant en compte les taux des Banques centrales. Du fait de leurs besoins en trésorerie et de l’intégration d’un facteur de risque lié à une éventuelle faillite, le taux des obligations d’entreprises atteignent 7 à 8 %. Le service de la dette s’en trouve d’autant accru. Or, en période de récession, un surcroit de charges ne peut que se traduire que par une réduction des marges et des restructurations.

De ce fait, les Etats pour éviter des faillites en chaine sont obligés de prêter en bonifiant plus ou moins les taux d’intérêt aux banques et à certaines entreprises, en particulier celles appartenant au secteur automobile (en France et aux Etats-Unis). Il en résulte une progression sans précédent de l’endettement public.

Cette double montagne de dettes et de liquidités doit avec la multiplication des plans de relance se muer en inflation. Pour certains, le retour de l’inflation constituerait une bonne nouvelle car il signifierait que la récession serait derrière nous. Pour d’autres, ce serait la seule solution pour effacer rapidement les milliards d’euros ou de dollars de dettes.

Le retour de l’inflation serait favorisé par les plans de relance qui devraient provoquer un afflux d’argent pour certains secteurs d’activités, en particulier, les travaux publics. Par ailleurs, il y a une forte pression sociale de revalorisation des salaires. A tort ou à raison, les salariés considèrent qu’ils ont été les principales victimes de la mondialisation. Même si la crise se traduit par une recrudescence du chômage, les revendications salariales demeurent comme en témoignent les grèves dans les départements et territoires d’outre mer. La focalisation du débat sur les bonus, les rémunérations des traders et des PDG s’inscrit dans ce processus. Les banquiers et les chefs d’entreprise sont accusés d’être les responsables de la crise actuelle. Du fait que le chômage est au cœur des débats depuis un quart de siècle et que la politique de désinflation compétitive soi disant en vigueur depuis 1983 aurait échoué, il y a une attente forte pour une augmentation des salaires et rattraper le retard accumulé depuis vingt ans.

Pour sortir de la stagflation des années soixante dix, les pouvoirs publics ont instauré des politiques globales de désindexation et de libéralisation des secteurs dits protégés (télécommunication, transports, énergie…). Si dans les années soixante, le partage de la valeur ajoutée a été favorable aux salariés, il n’en a été pas été de même dans les années quatre-vingt et dans la première partie des années quatre-vingt-dix. Pour contrecarre cette stagnation relative du pouvoir d’achat, les deux catégories de pays peuvent être distinguées : d’un côté les pays anglo-saxons, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui ont facilité l’accès au crédit des ménages ; de l’autre côté, les pays européens qui ont privilégié le maintien d’un système élevé de protection sociale en recourant à l’endettement public. A l’endettement privé des Etats-Unis répond l’endettement des pouvoirs publics en Europe à cette nuance près qu’avec la guerre en Irak, l’Etat fédéral américain est devenu fortement emprunteur.

Le grippage de ce modèle est intervenu avec la remontée des taux d’intérêt en liaison avec les menaces inflationnistes générées par la hausse des cours des matières premières à la fin de l’année 2007 et au premier semestre 2008 et par la saturation du marché immobilier américain. L’incapacité des Américains les plus pauvres à rembourser leur prêt immobilier s’ajoutait à celle des Etats européens de gérer avec plus de rigueur leurs finances publiques.

Pour sortir de ce marasme, des experts prônent une augmentation de la demande par les salaires au risque d’enclencher une spirale inflationniste. Le plan américain comportant d’importantes baisses d’impôt peut être un facteur déclencheur. Il pourrait du fait de l’ampleur des déficits publics et du déficit récurrent de la balance commerciale entraîner une dépréciation du dollar qui tout à la fois serait source d’inflation mondiale et également générateur de crise pour les pays de la zone euro.

Ce scénario n’est pas celui qui rencontre le plus d’adeptes. Compte tenu de la méfiance généralisée des acteurs économiques, de la lenteur du cantonnement et de l’effacement des actifs dits toxiques, les partisans d’un cycle de déflation à la japonaise sont nombreux.

Malgré la succession de plans, malgré l’abaissement des taux d’intervention des banques centrales, malgré les prêts des Etats ou la nationalisation de certains établissements financiers, les bourses sont toujours orientées à la baisse. De financière, la crise est devenue économique. Faute de crédits et en raison de surproduction (automobile, aluminium, sidérurgie), des secteurs entiers se sont arrêtés nets au quatrième trimestre 2008. Jamais depuis cent ans, le passage de la croissance à la récession n’avait été aussi rapide. Cette absence de transition est certainement imputable au développement des nouvelles techniques de communication qui permettent un suivi en direct des marchés et de la flexibilité développée ces dernières années dans les processus de production.

L’alliance de la méfiance et de la récession peut provoquer une bulle dépressive. La dépréciation des actifs incite les ménages à les reconstituer en maintenant un taux élevé d’épargne. De même, l’endettement accru des Etats aboutit à capter une part croissante de l’épargne mondiale. Il n’est pas garanti que les Etats soient les mieux placés pour effectuer une allocation optimale des actifs. Si la spirale récessionniste n’est pas cassée, la montée du chômage ne pourra conduire qu’à peser sur les prix et à augmenter l’endettement. L’incapacité d’un nombre croissant d’acteurs à rembourser leurs dettes pourra également contribuer à plonger l’économie dans la dépression. Après la crise du marché interbancaire, certains spéculent sur une crise du marché obligataire. Le maintien de taux élevé sur ce marché peut provoquer une véritable défiance et une dépréciation des vieux portefeuilles obligataires. Aujourd’hui, les obligations sont devenues une valeur refuge qui peut rapidement se fissurer surtout si quelques grands émetteurs faisaient faillite. Certes, a priori, les grands Etats ne peuvent pas faire faillite ce qui explique le succès des bons du Trésor américains qui aspirent des volumes croissants de capitaux en provenance de Chine et des autres pays émergents en particulier. Il y a en la matière un consensus implicite américano-chinois. Le financement de l’économie américaine est indispensable pour éviter que le vélo chinois ne tombe d’un coup. Le mode actuel de développement de la Chine repose sur les exportations ; si le marché américain se tarit, ce sont des dizaines de millions de Chinois qui risquent d’errer à la recherche d’un emploi ou de subsistances. Les autorités chinoises craignent par dessus-tout une agrégation des mécontentements sociaux et politiques. Le régime tient avant tout par sa capacité à assouvir la soif de consommation d’une part croissante de la population. Le passage de la croissance de plus de 12 à moins de 5 % constitue une tragédie qui a pour conséquences le lancement d’un plan de soutien sans équivalent à l’échelle mondiale de l’économie.

La montée aux extrêmes n’est pas à exclure. Depuis une quinzaine d’années, l’occident a accepté une désindustrialisation avec en contrepartie l’obtention de gains de pouvoir d’achat liés à l’importation d’un volume croissant de produits bon marché. En période de crise, la tentation protectionniste est naturelle ; elle l’est aujourd’hui encore plus que le nombre des concurrents s’est accru avec la mondialisation et la diffusion rapide des techniques. La dernière décennie a vu la banalisation de productions autrefois exclusivement réservées aux pays occidentaux. Les voitures peuvent être indifféremment produites en France, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine ou en Slovénie. Il en est de même pour les trains, les produits pharmaceutiques, l’informatiques et bientôt pour les avions. La guerre entre les sociétés pour capter une part des marchés des pays émergents a favorisé les transferts de connaissance. Il en résulte une baisse des coûts. La multiplication de centres de production dans les pays à faibles coûts ne peut avoir que des conséquences sur l’emploi des pays occidentaux tant que ces pays n’ont pas réussi à développer un marché intérieur. Par ailleurs, illusionné par les gains financiers et les gains de coûts générés par les importations, les entreprises occidentales ont peu investi dans la recherche développement ces dernières années. La preuve en est fournie par l’automobile. Malgré la pression écologique et les perspectives à moyen terme d’épuisement des ressources pétrolières, les firmes occidentales n’ont que faiblement investi dans de nouveaux modes de propulsion. Elles se sont contentées d’améliorer le vieux moteur à explosion en lui greffant des puces électroniques. L’introduction de nouveaux matériaux reste limitée aux modèles haut de gamme. Le secteur de l’aviation a plus investi dans la recherche développement car il avait été lourdement frappé par les précédentes crises. La rentabilité des compagnies aériennes est toujours très fragiles obligeant les constructeurs d’avions a proposé des modèles de plus en plus économes. L’informatisation des modes de production et la généralisation des commandes numériques comme des matériaux composites ont modifié en profondeur le processus de production des avions sans pour autant révolutionner le secteur. L’échec du Concorde a marqué la fin d’un cycle. De nombreuses techniques arrivent à maturité et sont donc en voie de vulgarisation. Enfants de la seconde guerre mondiale, elles ont permis de changer le monde et aboutissent aujourd’hui à engendrer un nouvel équilibre économique international.

L’absence de nouveaux gisements de croissance est en soi porteur de récession et de déflation. L’absence de perspectives de gains à venir peut contribuer à renforcer le courant de dépréciation des actifs.

Le retour des Etats-Unis sur le devant de la scène dans les années quatre-vingt s’était construit, du moins au niveau de la symbolique, sur le projet de la guerre des étoiles de Ronald Reagan. Derrière ce projet, un chantier mondial de recherche avait été lancé offrant des perspectives à de nombreux laboratoires de recherches et de nombreuses entreprises.

En cette fin de première décennie du 21ème siècle, le défi écologique se pose à tous les Etats. Nous sommes pleinement conscients que la cohabitation pacifique de 9 milliards d’habitants d’ici quelques années suppose une révolution économique et technologique. Produire plus et mieux, tel est l’objectif à atteindre. Le G 20 en s’inspirant de la démarche de Ronald Reagan devrait lancer un plan de recherche sur les nouvelles énergies, sur l’agriculture mais aussi sur la lutte contre certaines maladies liées à l’âge. Tous les grands pays et la Chine, en premier, seront confrontés au vieillissement de la population et de la dépendance or en l’état actuel nul ne sait comment régler les problèmes que cela génèrent. Au lieu de jeter de relancer par la demande, il convient de redonner un sens, un espace de développement à l’économie mondiale.

14

02 2009

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ? Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan

Face à la première grande crise économique du 21ème siècle, les experts hésitent entre deux scénarios, le retour de l’inflation ou l’enfermement dans la déflation.

Tout concourt à ce que les réactions des pouvoirs publics pour circonvenir la crise financière engendrent de l’inflation. En effet, jamais autant de liquidités n’ont été mises sur le marché. Les Banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars pour éviter un blocage complet du marché interbancaire ; elles ont abaissé leurs taux d’intervention à des niveaux sans précédent et, surtout, elles ont été contraintes à se devenir banquier en prêtant directement de l’argent. La fameuse planche à billets est ainsi de retour. Jusqu’à maintenant, les liquidités sont stérilisées du fait de l’absence de confiance au sein de la sphère financière. Les autres entreprises et en premier lieu les PME n’ont plus accès au financement bancaire. Pour éviter l’étranglement, les grandes entreprises émettent des obligations à des taux élevés surtout si en prenant en compte les taux des Banques centrales. Du fait de leurs besoins en trésorerie et de l’intégration d’un facteur de risque lié à une éventuelle faillite, le taux des obligations d’entreprises atteignent 7 à 8 %. Le service de la dette s’en trouve d’autant accru. Or, en période de récession, un surcroit de charges ne peut que se traduire que par une réduction des marges et des restructurations.

De ce fait, les Etats pour éviter des faillites en chaine sont obligés de prêter en bonifiant plus ou moins les taux d’intérêt aux banques et à certaines entreprises, en particulier celles appartenant au secteur automobile (en France et aux Etats-Unis). Il en résulte une progression sans précédent de l’endettement public.

Cette double montagne de dettes et de liquidités doit avec la multiplication des plans de relance se muer en inflation. Pour certains, le retour de l’inflation constituerait une bonne nouvelle car il signifierait que la récession serait derrière nous. Pour d’autres, ce serait la seule solution pour effacer rapidement les milliards d’euros ou de dollars de dettes.

Le retour de l’inflation serait favorisé par les plans de relance qui devraient provoquer un afflux d’argent pour certains secteurs d’activités, en particulier, les travaux publics. Par ailleurs, il y a une forte pression sociale de revalorisation des salaires. A tort ou à raison, les salariés considèrent qu’ils ont été les principales victimes de la mondialisation. Même si la crise se traduit par une recrudescence du chômage, les revendications salariales demeurent comme en témoignent les grèves dans les départements et territoires d’outre mer. La focalisation du débat sur les bonus, les rémunérations des traders et des PDG s’inscrit dans ce processus. Les banquiers et les chefs d’entreprise sont accusés d’être les responsables de la crise actuelle. Du fait que le chômage est au cœur des débats depuis un quart de siècle et que la politique de désinflation compétitive soi disant en vigueur depuis 1983 aurait échoué, il y a une attente forte pour une augmentation des salaires et rattraper le retard accumulé depuis vingt ans.

Pour sortir de la stagflation des années soixante dix, les pouvoirs publics ont instauré des politiques globales de désindexation et de libéralisation des secteurs dits protégés (télécommunication, transports, énergie…). Si dans les années soixante, le partage de la valeur ajoutée a été favorable aux salariés, il n’en a été pas été de même dans les années quatre-vingt et dans la première partie des années quatre-vingt-dix. Pour contrecarre cette stagnation relative du pouvoir d’achat, les deux catégories de pays peuvent être distinguées : d’un côté les pays anglo-saxons, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui ont facilité l’accès au crédit des ménages ; de l’autre côté, les pays européens qui ont privilégié le maintien d’un système élevé de protection sociale en recourant à l’endettement public. A l’endettement privé des Etats-Unis répond l’endettement des pouvoirs publics en Europe à cette nuance près qu’avec la guerre en Irak, l’Etat fédéral américain est devenu fortement emprunteur.

Le grippage de ce modèle est intervenu avec la remontée des taux d’intérêt en liaison avec les menaces inflationnistes générées par la hausse des cours des matières premières à la fin de l’année 2007 et au premier semestre 2008 et par la saturation du marché immobilier américain. L’incapacité des Américains les plus pauvres à rembourser leur prêt immobilier s’ajoutait à celle des Etats européens de gérer avec plus de rigueur leurs finances publiques.

Pour sortir de ce marasme, des experts prônent une augmentation de la demande par les salaires au risque d’enclencher une spirale inflationniste. Le plan américain comportant d’importantes baisses d’impôt peut être un facteur déclencheur. Il pourrait du fait de l’ampleur des déficits publics et du déficit récurrent de la balance commerciale entraîner une dépréciation du dollar qui tout à la fois serait source d’inflation mondiale et également générateur de crise pour les pays de la zone euro.

Ce scénario n’est pas celui qui rencontre le plus d’adeptes. Compte tenu de la méfiance généralisée des acteurs économiques, de la lenteur du cantonnement et de l’effacement des actifs dits toxiques, les partisans d’un cycle de déflation à la japonaise sont nombreux.

Malgré la succession de plans, malgré l’abaissement des taux d’intervention des banques centrales, malgré les prêts des Etats ou la nationalisation de certains établissements financiers, les bourses sont toujours orientées à la baisse. De financière, la crise est devenue économique. Faute de crédits et en raison de surproduction (automobile, aluminium, sidérurgie), des secteurs entiers se sont arrêtés nets au quatrième trimestre 2008. Jamais depuis cent ans, le passage de la croissance à la récession n’avait été aussi rapide. Cette absence de transition est certainement imputable au développement des nouvelles techniques de communication qui permettent un suivi en direct des marchés et de la flexibilité développée ces dernières années dans les processus de production.

L’alliance de la méfiance et de la récession peut provoquer une bulle dépressive. La dépréciation des actifs incite les ménages à les reconstituer en maintenant un taux élevé d’épargne. De même, l’endettement accru des Etats aboutit à capter une part croissante de l’épargne mondiale. Il n’est pas garanti que les Etats soient les mieux placés pour effectuer une allocation optimale des actifs. Si la spirale récessionniste n’est pas cassée, la montée du chômage ne pourra conduire qu’à peser sur les prix et à augmenter l’endettement. L’incapacité d’un nombre croissant d’acteurs à rembourser leurs dettes pourra également contribuer à plonger l’économie dans la dépression. Après la crise du marché interbancaire, certains spéculent sur une crise du marché obligataire. Le maintien de taux élevé sur ce marché peut provoquer une véritable défiance et une dépréciation des vieux portefeuilles obligataires. Aujourd’hui, les obligations sont devenues une valeur refuge qui peut rapidement se fissurer surtout si quelques grands émetteurs faisaient faillite. Certes, a priori, les grands Etats ne peuvent pas faire faillite ce qui explique le succès des bons du Trésor américains qui aspirent des volumes croissants de capitaux en provenance de Chine et des autres pays émergents en particulier. Il y a en la matière un consensus implicite américano-chinois. Le financement de l’économie américaine est indispensable pour éviter que le vélo chinois ne tombe d’un coup. Le mode actuel de développement de la Chine repose sur les exportations ; si le marché américain se tarit, ce sont des dizaines de millions de Chinois qui risquent d’errer à la recherche d’un emploi ou de subsistances. Les autorités chinoises craignent par dessus-tout une agrégation des mécontentements sociaux et politiques. Le régime tient avant tout par sa capacité à assouvir la soif de consommation d’une part croissante de la population. Le passage de la croissance de plus de 12 à moins de 5 % constitue une tragédie qui a pour conséquences le lancement d’un plan de soutien sans équivalent à l’échelle mondiale de l’économie.

La montée aux extrêmes n’est pas à exclure. Depuis une quinzaine d’années, l’occident a accepté une désindustrialisation avec en contrepartie l’obtention de gains de pouvoir d’achat liés à l’importation d’un volume croissant de produits bon marché. En période de crise, la tentation protectionniste est naturelle ; elle l’est aujourd’hui encore plus que le nombre des concurrents s’est accru avec la mondialisation et la diffusion rapide des techniques. La dernière décennie a vu la banalisation de productions autrefois exclusivement réservées aux pays occidentaux. Les voitures peuvent être indifféremment produites en France, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine ou en Slovénie. Il en est de même pour les trains, les produits pharmaceutiques, l’informatiques et bientôt pour les avions. La guerre entre les sociétés pour capter une part des marchés des pays émergents a favorisé les transferts de connaissance. Il en résulte une baisse des coûts. La multiplication de centres de production dans les pays à faibles coûts ne peut avoir que des conséquences sur l’emploi des pays occidentaux tant que ces pays n’ont pas réussi à développer un marché intérieur. Par ailleurs, illusionné par les gains financiers et les gains de coûts générés par les importations, les entreprises occidentales ont peu investi dans la recherche développement ces dernières années. La preuve en est fournie par l’automobile. Malgré la pression écologique et les perspectives à moyen terme d’épuisement des ressources pétrolières, les firmes occidentales n’ont que faiblement investi dans de nouveaux modes de propulsion. Elles se sont contentées d’améliorer le vieux moteur à explosion en lui greffant des puces électroniques. L’introduction de nouveaux matériaux reste limitée aux modèles haut de gamme. Le secteur de l’aviation a plus investi dans la recherche développement car il avait été lourdement frappé par les précédentes crises. La rentabilité des compagnies aériennes est toujours très fragiles obligeant les constructeurs d’avions a proposé des modèles de plus en plus économes. L’informatisation des modes de production et la généralisation des commandes numériques comme des matériaux composites ont modifié en profondeur le processus de production des avions sans pour autant révolutionner le secteur. L’échec du Concorde a marqué la fin d’un cycle. De nombreuses techniques arrivent à maturité et sont donc en voie de vulgarisation. Enfants de la seconde guerre mondiale, elles ont permis de changer le monde et aboutissent aujourd’hui à engendrer un nouvel équilibre économique international.

L’absence de nouveaux gisements de croissance est en soi porteur de récession et de déflation. L’absence de perspectives de gains à venir peut contribuer à renforcer le courant de dépréciation des actifs.

Le retour des Etats-Unis sur le devant de la scène dans les années quatre-vingt s’était construit, du moins au niveau de la symbolique, sur le projet de la guerre des étoiles de Ronald Reagan. Derrière ce projet, un chantier mondial de recherche avait été lancé offrant des perspectives à de nombreux laboratoires de recherches et de nombreuses entreprises.

En cette fin de première décennie du 21ème siècle, le défi écologique se pose à tous les Etats. Nous sommes pleinement conscients que la cohabitation pacifique de 9 milliards d’habitants d’ici quelques années suppose une révolution économique et technologique. Produire plus et mieux, tel est l’objectif à atteindre. Le G 20 en s’inspirant de la démarche de Ronald Reagan devrait lancer un plan de recherche sur les nouvelles énergies, sur l’agriculture mais aussi sur la lutte contre certaines maladies liées à l’âge. Tous les grands pays et la Chine, en premier, seront confrontés au vieillissement de la population et de la dépendance or en l’état actuel nul ne sait comment régler les problèmes que cela génèrent. Au lieu de jeter de relancer par la demande, il convient de redonner un sens, un espace de développement à l’économie mondiale.

14

02 2009

Entre résignation et impuissance

La crise d’installe. Les indices économiques occidentaux mais aussi ceux des pays émergents virent au rouge. L’asphyxie financière par dépréciation des actifs gagne du terrain. Les banques comme les compagnies d’assurance doivent en permanence respecter des rations afin de faire faire face à leurs engagements : indemniser un sinistre, veiller à la liquidité des comptes courants… Or, la chute rapide des cours de bourse oblige les groupes financiers à passer des provisions pour pertes. Cette situation limite d’autant les capacités de prêts de la part des banques. En outre, les acteurs du marché considèrent que le nettoyage n’a pas été fait. Les pertes abyssales de la British Bank of Scotland, 32 milliards d’euros, ont semblé donner raison aux plus pessimistes, le pire serait à venir. Il en a résulté une chute des cours de toutes les valeurs financières. Il apparaît évident que jusqu’à la publication des comptes 2008, la méfiance sera de vigueur. En outre, même si les Commissaires aux comptes seront certainement très attentifs après l’affaire Madoff, il n’en demeure pas moins que l’analyse d’entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse plusieurs dizaines de milliards d’euros reste une opération très délicate. Les Gouvernements étaient apparus extrêmement actifs au mois d’octobre afin de juguler la crise bancaire et pour empêcher le blocage complet du marché monétaire. Aujourd’hui, la crise est plus profonde ; or les pouvoirs publics semblent soient dépassés par les évènements, soient résignés. La politique des symboles a pris le pas sur la mise en place d’un plan réel de résorption de la crise. Pourfendre les bonus des chefs d’entreprise ne coûte pas cher, fait plaisir à l’électorat mais ne résout rien. Faudra-t-il passer par la nationalisation du secteur financier, faudra-t-il en France créer une structure de défaisance… Par ailleurs, la Banque Centrale Européenne ne doit-elle comme la FED se substituer aux banques défaillantes ? Le statuquo est impossible car son coût social sera insupportable psychologiquement mais aussi financièrement.

24

01 2009

LA CROISSANCE AU BOUT DU FUSIL

De nombreux experts attendent un rebond de l’économie mondiale d’ici la fin 2009 ou pour 2010.

Cette analyse repose sur les points suivants :

• Plans de relance mis en œuvre dans les grands pays développés et émergents (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Chine…)
• Maintien d’un taux de croissance dans les pays émergents (Asie) qui disposent de réserves de changes abondantes
• Les banques centrales et les Etats se sont engagés à sécuriser la sphère financière et à assurer l’alimentation en liquidités • Les banques centrales ont descendu leurs taux d’intervention à des niveaux très faibles proche de zéro (avec l’inflation, les taux d’intérêt réels des banques centrales sont négatifs)
• Les grandes entreprises sont plutôt saines (faible endettement, marges correctes)

Pourquoi 2010

• Délai d’action pour l’engagement des plans de relance et de la prise en compte par les acteurs de la baisse des taux ;
• Nécessité d’avoir une vision claire pour les investisseurs de l’état réel des entreprises et des établissements financiers (purge après la publication des résultats des comptes) ;
• La dépréciation des valeurs boursières et la crise économique devraient donner lieu à des opérations de rachat et de restructuration qui doperont les marchés financiers à partir du second semestre 2009

Les menaces d’enrayement long de la croissance

• Dérive à la japonaise avec une spirale déflationniste alimentée par la dépréciation des actifs (attentisme des acteurs, absence de crédits…)
• Absence de retour de la confiance sur le marché monétaire en raison de la non transparence des comptes des entreprises
• Non correction des déséquilibres commerciaux (déficit USA) et de ce fait dépréciation du dollar avec à la clef une crise qui s’endurcie
• Absence de gains de productivité liés à des nouvelles technologies (nous sommes à la fin du cycle de gains générés par les techniques de la communication et de ‘information

Les menaces pesant sur la future croissance

• L’excès de liquidités lié à la politique des banques centrales avec à la clef résurgence de l’inflation qui pourrait être souhaités par les pouvoirs publics pour diminuer le poids de l’endettement
• La situation des finances publiques obligeant les Etats à relever les impôts et les cotisations
• Les déséquilibres économiques et financiers persistants ; déficit de la balance commerciale américaine, excédents commerciaux de la Chine, fluctuation du dollar, incapacité de l’Europe à définir une politique économique cohérente • L’augmentation des cours des matières premières du fait de la reprise et des mouvements spéculatifs
• Les fluctuations des changes et la montée du protectionnisme

Impact sur les matières premières

• La baisse du prix du pétrole et la crise financière risquent de freiner les investissements pour la recherche de nouveaux gisements et la recherche de nouvelles techniques d’exploitation. DE ce fait, à terme, avec la reprise, les cours devraient remonter. Le prix du baril pourrait se situer autour de 80 dollars en 2010.
• Pour les autres matières premières, les minerais utilisés dans le bâtiment devraient poursuivre la baisse du fait de la crise de l’immobilier même si les travaux publics pourraient prendre le relais (mais partiellement)
• Les matériaux en phase avec le développement durable, les économies d’énergie devraient connaître une progression de leurs cours d’autant plus si depuis plusieurs années les investissements en matière de prospection et de production ont été réduits. Sur l’aluminium, le nombre très limité du nombre d’acteurs devrait aboutir au renchérissement (utilisation accrue dans l’automobile, avion et construction). Il en est de même pour la filière des matériaux carbone.

09

01 2009

Renouer avec l’éthique du capitalisme

LA CRISE NE DATE PAS DES SUBPRIMES
OU LA NECESSITE DE RENOUER AVEC L’ETHIQUE DU CAPITALISME

lire le texte en pdf

Les banquiers sont depuis le début de la crise financière de parfaits boucs émissaires. Ils sont responsables de tous les maux et bien évidemment de la récession qui s’annonce rendant aux yeux de nombreux citoyens l’intervention des Etats en faveur des établissements bancaires illégitimes. Bien évidemment, leurs réactions seraient tout autre si leur épargne disparaissait en cas de faillite bancaire.

Depuis l’éclatement de la bulle Internet, nul ne s’était plaint de l’apport de la finance à la reprise économique, nul ne s’était plaint de l’effet dopant de la construction massive de logements aux Etats-Unis mais aussi en France avec les dispositifs fiscaux incitatifs (Robien, Borloo).

Depuis six ans, l’économie mondiale battait des records de croissance qui ont permis à des millions de personnes d’améliorer sensiblement leurs conditions de vie.

Cette croissance s’est nourrie du développement rapide des pays émergents transformés en ateliers du monde aidés en cela par la possibilité pour les investisseurs de se procurer des ressources financières à bas coûts. La multiplication des délocalisations a accru le pouvoir d’achat des entreprises et des particuliers occidentaux. Les économies américaine et européenne se sont comportées en rentiers. Elles ont récupéré un gain qu’elles ont réinjecté dans les secteurs financier et dans l’immobilier au destin lié à travers la titrisation.

L’accélération du processus de désindustrialisation a été masquée par l’augmentation du nombre de départs à la retraite des actifs juste après la seconde guerre mondiale durant la période appelée « baby boom ». Ainsi, en sept ans, le nombre de départ annuel est passé, en France, de 500 000 à 750 000 en France. Par ailleurs, le bâtiment a contribué à porter l’emploi tout comme le secteur financier et des services. En effet, les gains générés par la baisse des coûts des produits industriels a permis une redistribution au profit des sociétés de conseil, au profit du secteur de la communication….

Néanmoins, la période 2001-2008 n’a été marquée par l’arrivée à maturité de techniques et de processus apparues, du moins sur la scène économique, dans les années quatre-vingt. En effet, l’impact en termes de gains de productivité des « nouvelles techniques de l’information et de la communication » s’affaiblit. La progression en Occident du taux d’équipement en informatique et en connexion Internet se ralentit.

Plusieurs signes tangibles prouvent cette maturité. Ainsi, Vista de Microsoft a été perçu comme une opération marketing et non comme un saut technologique. Le succès des versions dites « open » démonter la banalisation des logiciels. Par ailleurs, la surenchère en termes de puissance, de rapidité, de capacité que les producteurs d’informatique pratiquaient depuis des années s’achève. La mode en cette fin d’année 2008 est la mise sur le marché de portables à bas prix et ne comportant que le strict minimum.

Si le secteur de l’informatique est entré dans une phase de maturité, celui de l’automobile du fait d’une incapacité de se renouveler est entré dans un déclin qu’il est trop tôt pour qualifier de définitif.

Il n’est pas étonnant que les Big Three soient les plus affectés par la crise actuelle. Handicapées par le portage des droits à la retraite de leurs salariés, elles ont bénéficié d’une rente de situation qui les a dissuadés d’investir et d’analyser l’évolution du marché. Il a suffit d’un renchérissement du coût du pétrole et le durcissement de la politique du crédit pour jeter les firmes automobiles américaines au bord du gouffre. L’automobile depuis près de cent ans tourne autour du moteur à explosion qui a été perfectionné. Des éléments de confort ont été ajoutés au fil des décennies au sein des voitures sans pour autant en changer les grandes lignes. Avec la mondialisation, il est apparu possible de construire dans tous les pays des automobiles, devenues un bien de consommation commun. Enfermées dans leur citadelle, les compagnies américaines n’ont pas depuis les années soixante su se remettre en cause. L’installation sur leur territoire d’usines de constructeurs japonais ou européens les a confortés plus qu’elle ne les a inquiétés. Or, le Royaume-Uni a connu le même processus vingt ans auparavant. Aujourd’hui, il n’y a plus de constructeurs anglais.

Il est symptomatique que l’industrie phare du 20ème siècle soit ébranlée à ce point. Accusée de polluer la planète, elle a perdu sa capacité de se renouveler. Les firmes européennes et japonaises ont opté pour la délocalisation de leur production au sein des nouveaux marchés de consommation et pour des produits low cost à l’image de la Logan de Dacia-Renault. Mais, sans nouvelle innovation, la production de voitures en Occident n’est plus rentable. En France, le contribuable participe au maintien d’usines en France du fait que les deux constructeurs, Renault et PSA, sont les principaux bénéficiaires des allègements de charges sur les bas salaires. Mais, Renault ne fabrique déjà plus une grande partie de ses petites voitures en France.

Après le départ du textile, de la sidérurgie…, celui de l’automobile avec tous les sous-traitants qui y sont attachés, marquerait une étape importante du processus de désindustrialisation commencé au début des années soixante-dix. Demeureraient comme secteurs porteurs les secteurs aéronautique, spatial, pharmaceutique… Le secteur informatique faible en Europe reste un point fort pour les Etats-Unis mais il est aujourd’hui incapable de renouveler le saut technologique des années quatre-vingt.

La croissance des années 2000 a buté comme celle des années soixante sur les tensions inflationnistes liées à la montée rapide des cours du pétrole. A la différence de crise de 1973, il n’y a pas eu, en 2008, d’enclenchement d’une spirale inflationniste, du fait de la non revalorisation des salaires. Lors du premier choc pétrolier, ce sont les entreprises qui ont été lourdement touchées ; en 2007/2008, le fardeau a été partagé entre ces dernières et les actifs dont le pouvoir d’achat a été entamé.

En France, le pouvoir d’achat comme le taux de marge des entreprises décroche dès la fin de l’année 2007 soit bien avant la montée en puissance de la crise financière. La récession actuelle s’est construite durant le premier semestre de l’année 2008. Les entreprises ont cessé d’investir il y a déjà près d’un an en prévision de jours sombres. La FCBF des entreprises avaient augmenté de plus de 7 % en 2007 mais est étale depuis.

La croissance des années 2000 a eu son lot d’innovations mais essentiellement financières. Il est donc logique que l’endettement l’ait nourri. Comme le souligne l’OFCE, que ce soit la France, les pays de la zone euro ou les Etats-Unis, l’endettement de tous les acteurs a progressé en huit ans.

L’endettement n’est pas en soi condamnable si le retour sur investissement est réel or la crise immobilière puis financière a démontré qu’il reposait sur un château de cartes. Le retour sur investissement était lié à l’appréciation spéculative des valeurs mobilières ou immobilières.

La France comme les Etats-Unis disposent de marges de manœuvre pour s’endetter encore plus ; le problème est de savoir comment et pourquoi.

L’argent facile n’a jamais généré des révolutions technologiques, il nourrit avant tout la spéculation. Le défi pour l’ensemble des acteurs est donc de renouer avec l’éthique du capitalisme au sens schumpetérien du terme. Il ne faut pas, en revanche, tomber dans une paranoïa anti-bancaire car sans intermédiaire financier, il n’y pas d’entreprises ; il n’y a pas de marchés… La remise en cause de certaines pratiques ne doit pas entraîner la condamnation de l’ensemble du secteur financier. Il n’en demeure pas moins que l’accent doit être mis sur la recherche, l’investissement productif. L’occident a perdu, sans nul doute, son quasi monopole en matière d’innovations mais il conservera néanmoins un leadership durant de nombreuses années à condition de remettre au cœur de son processus l’entrepreneur en lieu et place du rentier.

15

12 2008

LE CAPITALISME EST MORT, VIVE LE CAPITALISME

LE CAPITALISME EST MORT, VIVE LE CAPITALISME

Pour certains analystes ou hommes politiques, la crise financière, la crise économique, la remontée du chômage, la stagnation du pouvoir d’achat…, c’est bien évidemment de la faute du capitalisme. Il serait urgent de changer de système mais Ils sont bien en mal de dire quel système ils souhaitent. Rêvent-ils d’un retour du communisme…

Avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, il n’est peut-être pas inutile de rétablir certaines vérités.

Revenons au point de départ. La crise des subprimes trouve son origine dans la politique d’abaissement des taux d’intérêt décidée après les attentats du 11 septembre 2001 par les autorités monétaires. Certaines banques américaines ont été ainsi amenées à prêter à des clients modestes de l’argent afin qu’ils puissent acquérir un logement ou un pavillon ; l’appréciation de l’immobilier constituait alors une garantie en cas de défaut de paiement. Ces mêmes banques pour diminuer leur engagements risqués ont titrisé ses prêts permettant ainsi à d’autres établissements financiers d’accéder à des produits rémunérateurs qu’elles ont proposé à leurs clients. La bulle immobilière s’est ainsi muée en bulle financière ; les subprimes se comportant comme des virus corrompant l’ensemble de l’économie. D’un côté du crédit pas cher, de l’autre des placements rémunérateurs, certains ont cru trouver la poule aux œufs d’or.

La remontée des taux d’intérêt du fait de l’augmentation des menaces inflationnistes et la saturation du marché immobilier américain ont enrayé ce processus fou. Des acheteurs se sont retrouvés incapables de vendre leur maison et de rembourser leurs prêts et de l’autre les banques voyaient fondre la valeur de leurs actifs. Par effet domino, en raison des participations et des financements croisés, les banques et les assureurs sont devenus vulnérables. Il faut souligner que la majorité des établissements financiers français en privilégiant les réseaux de détail se sont prémunis des assauts de cette vague spéculative.

Cette crise, aussi sévère soit-elle, ne sonne pas le glas du capitalisme ; elle est avant tout une dérive d’un capitalisme financier qui a oublié ses fondamentaux. La finance, le crédit sont des éléments indispensables au bon fonctionnement de l’économie. Il n’ya pas de capitalisme sans marché financier. Mais, la finance doit être au service de l’économie et non d’elle-même.

La crise actuelle est une correction de comportements déviants. Depuis plus de sept ans, la croissance n’a que trop reposé sur l’illusion de gains rapides, sur des innovations financières, sur une spéculation immobilière. Or, la croissance, c’est la combinaison de trois facteurs, l’offre, la demande et le progrès technique.

L’offre et le progrès technique ont été les grands perdants du dernier cycle de croissance. Accaparé par l’obtention de gains rapides, les financiers ont négligé les véritables créateurs de richesse, les entrepreneurs et en particulier les PME qui sont les maillons clefs du tissu économique de notre pays. Ils ont oublié leur métier celui de financer des investissements productifs et non de générer des profits virtuels.

Contrairement aux idées reçues, les auteurs classiques libéraux comme Adam Smith condamnent fortement la spéculation et l’argent facile. Ils sont opposés à la pratique de faibles taux d’intérêt qui aboutit à privilégier des investissements de court terme non rentable et qui fausse l’appréciation des risques. L’argent a un prix qu’il convient de ne pas galvauder. Le taux d’intérêt a vocation à rémunérer un risque source de créations de richesses réelles et non une bulle spéculative.

La dictature de l’immédiat qui s’est emparée de la sphère financière a découragé la recherche et l’innovation. Le dernier de cycle de croissance s’est nourri de la spéculation et d’un abaissement des coûts par le transfert de coûts de production au profit des pays émergents. D’un côté, une financiarisation à outrance déconnectée du réel, de l’autre une désindustrialisation à grande vitesse et tout cela au prix de déséquilibres croissants et insupportables. Les Etats-Unis enregistrent ainsi des déficits commerciaux supérieurs de 700 milliards de dollars chaque année quand la Chine accumule des excédents supérieurs à 200 milliards de dollars comme l’Allemagne. La France, de son côté, du fait d’une dégradation de sa compétitivité et de la facture pétrolière supporte un déficit commercial, 39 milliards d’euros en 2007.

La sortie de la crise passe non pas l’abandon du libéralisme qui n’a jamais été, par ailleurs, appliqué en France mais la mise au banc des comportements anti-économiques et anti-PME. Il faut redonner à l’entrepreneur les moyens de faire son travail, celui d’investir et d’embaucher. Il convient, une fois de plus de revenir aux leçons de Schumpeter. L’entrepreneur et l’inventeur sont au cœur du capitalisme et non Wall Street ou la City.

Les banques doivent comprendre qu’il y a plus de gains à attendre d’un investissement productif dans une PME que dans un placement spéculatif composé de morceaux de prêts douteux. De même, les grandes entreprises doivent cesser de délocaliser pour réduire leurs coûts. Il s’agit de politique à court terme. Elles seront et sont déjà concurrencées par les entreprises des pays émergents et de toute façon à terme les gains de salaire ont vocation à se réduire. Le devoir des grandes entreprises est de maintenir l’avance technologique de la France et de valoriser les compétences et le savoir de leurs salariés. Elles doivent être des moteurs de la recherche faute de quoi notre pays risque de devenir un désert économique ou, au mieux, un parc d’attraction.

Si l’Allemagne a mieux résisté que la France en particulier en matière de commerce extérieur, elle le doit à la vitalité de son tissu économique. A nous, de tirer les conséquences de cette crise financière pour densifier économiquement notre territoire.

Le libéralisme ne se résume pas à la formule « du laisser faire, laisser passer » et « être libéral, ce n’est pas la liberté de faire n’importe quoi ». L’éclatement de la bulle financière va permettre de nous réconcilier avec le capitalisme, un capitalisme à taille humaine, plus simple, plus centrée sur le progrès réel. Les champs de croissance ne manquent pas avec le défi environnemental, avec l’épuisement de l’énergie pétrolière, avec l’allongement de la vie. Le retour à un capitalisme humain, de proximité, sera sans nul doute la conséquence des dévoiements enregistrés ces dernières années.

09

10 2008

Juin 2008 : Oser Dire Stop

OSER DIRE STOP

Payer les retraites, payer le logement social, la dépendance, l’insertion, les dépenses d’assurance maladie, le navire craque. A défaut de remettre en question le fonctionnement même de notre système d’Etat providence, les pouvoirs publics gèrent avec plus ou moins de réussite la pénurie. La Défense est mise à contribution, le second porte-avion est reportée sine die, les effectifs sont diminués ; les investissements publics sont réduits au minimum… Depuis plus d’un quart de siècle, la politique économique et budgétaire repose sur un non choix. Keynésienne dans l’âme, elle s’habille de rigueur. Tous les gouvernements de droite comme de gauche promettent le retour à l’équilibre à trois, quatre ou cinq ans sans jamais y parvenir. La fatalité du déficit et de la dette hante les finances publiques. Le retour à l’équilibre ne pourra être réalisé qu’en remettant en cause en profondeur les modes d’action. Ce n’est pas en rognant les dépenses que l’on casse la spirale dans laquelle se meut l’Etat depuis plus de trente ans.

Les pouvoirs publics préfèrent répondre aux demandes de l’opinion même si la réponse est partielle faute de moyens. La tentation hégémonique et omnisciente est toujours présente sauf que l’absence de ressources rend la réalisation insatisfaisante. L’incapacité de hiérarchiser, de supprimer des dispositifs, de revenir sur des avantages constituent les symboles de l’impuissance étatique.

L’absence de consensus sur la remise en cause des avantages, l’ultra sensibilité aux différences de revenus et de capital associé à un esprit jaloux des Français rendent difficiles l’assainissement des finances publiques. La réforme est vécue comme uen injustice au sein de la société de défiance décrite par l’économiste Pierre Cahuc. Les Français ne sont pas fières de leurs patrons, de leurs responsables politiques. Ils sont accusés de s’enrichir sur leur dos. La communauté nationale est fissurée de toute part. Les émeutes à répétition dans les banlieues, les sifflets à l’encontre des ministres au début des matchs nationaux caractérisent le mal français.

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du Monde » affirmait Michel Rocard ; de même, l’Etat ne peut pas résoudre tous les problèmes. Les ressources financières sont rares…

Il n’est plus possible de tout payer de l’éducation à la mort en passant par le logement, la CMU. Il faut savoir dire stop faute de quoi la croissance disparaitra à jamais du territoire français.

17

06 2008

Mad Max est-il de retour ?

MAD MAX SERA-T-IL LA VEDETTE DU 21ième SIECLE ?

Une route sale au milieu d’un désert, une horde sortie tout droit de l’enfer recherche quelques gouttes d’un pétrole devenue rare, tel est le scénario d’un film devenu culte Mad Max sorti en 1979. Trente ans plus tard, la réalité risque-t-elle de ressembler à la fiction. Avec l’augmentation de la demande liée à la croissance de la Chine, de l’Inde et des autres pays émergents, avec une offre qui se stabilise voire qui pourrait rapidement décroitre, le prix du baril a en deux ans été multiplié par plus de trois.

Les prévisionnistes qui sont souvent des agents de l’enfer nous annoncent un baril de pétrole à 300 ou 400 dollars. Ils affirment avec le soutien des tenants de la décroissance ainsi que des écologistes que notre modèle économique a vécu, qu’il faut repenser l’économie, notre façon de vivre… A peine certains pays sortent-ils du sous-développement qu’il faudrait qu’ils plongent dans un abîme indéfini.

La troisième crise du pétrole sonne-t-elle la fin du capitalisme tel qu’il s’est constitué depuis la fin du 19ème siècle.

Il convient de souligner que nous avons connu déjà plusieurs passages de témoin énergétique, le charbon a succédé au bois pour laisser la place au pétrole.

L’augmentation du pétrole depuis deux ans doit être relativisée. Le cours du baril est passé de 60 à 180 dollars soit un triplement ; pour mémoire, lors du premier choc, il était passé de 3 à 13 dollars soit un quadruplement et en 1979, il avait atteint 40 dollars soit encore une multiplication par quatre.

Les deux premiers chocs pétroliers ont eu un double effet, la recherche d’une moindre dépendance au pétrole de la part des pays consommateurs et la mise en exploitation de nouveaux gisements.

L’intensité énergétique de la croissance s’est fortement contractée depuis trente ans. Le processus de désindustrialisation avec en parallèle la tertiairisation de l’économie, les gains de productivité, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ont fortement modifié la donne. La baisse de l’intensité énergétique de la croissance s’explique également par le rôle pris par l’énergie nucléaire dans la production de l’électricité. Aujourd’hui, la principale victime de la hausse des cours du pétrole est le secteur des transports.

La découverte et la mise en exploitation de nouveaux gisements dans les années quatre-vingt ont débouché sur le contre choc. En 1986, le cours du baril s’est effondré pour revenir dans une fourchette de 15/24 dollars. Les gisements de la Mer du Nord, d’Afrique et d’Amérique Latine ont abouti à un excès d’offre d’autant plus que les pays de l’OPEP ont décidé de rompre avec leur politique drastique de quotas. L’OPEP n’avait plus les moyens de maintenir les prix et était, de ce fait pénalisée.

Le faible cours du pétrole qui était redescendu au-dessous du niveau atteint au moment du premier choc, en prenant en compte l’inflation, a eu pour conséquences un sous-investissement notoire. La recherche de nouveaux gisements comme leur meilleure exploitation n’ont pas été une priorité.

Nous payons actuellement ce sous-investissement qui concerne toute la chaîne du pétrole : de la recherche des nappes au raffinage en passant par l’exploitation. Certains gisements sont en déclin comme ceux de la Mer du Nord ou en Australie. Il en serait de même en Russie même s’il faut rester prudent en ce qui concerne les informations fournies par ce pays. L’emballement des cours constatée depuis 2006 n’est pas le produit d’un déséquilibre actuel entre offre et demande de pétrole mais sur un déséquilibre supposé à venir. Il incorpore, de ce fait, une part de spéculation.

Depuis dix ans, la demande s’est fortement accrue. Une croissance supérieure à 8 % telle qu’elle est constatée en Chine ou en Inde ne peut que générer une forte demande en énergie d’autant plus que ces pays sont devenus les ateliers industriels du monde. En outre, fortement peuplés et dotés de larges territoires, tout concourt à l’explosion des transports.

La consommation chinoise de pétrole augmente de 12 % par an, celle de l’Inde de 6 à 7 %.

Depuis le mois de mai 2008, le cours du baril est supérieur à celui atteint en 1981 en prenant en compte les variations de prix constatées sur cette période.

Nous constatons que l’impact sur la croissance de la multiplication par trois des cours du pétrole est moindre que lors du second choc pétrolier. La moindre dépendance et la meilleure santé des économies et des entreprises expliquent le maintien à un haut niveau de la croissance mondiale qui a battu tous ces records ces dernières années. La crise des subprimes constituait par son effet systémique une menace plus sérieuse.

L’impact faible sur la croissance repose également par une gestion différente des pétrodollars ou des pétroseuros. Les deux premiers chocs pétroliers avaient entrainé un afflux de capitaux et de liquidités en occident favorisant l’inflation. L’argent du pétrole semble être en ce début de 21ième siècle mieux utilisé. Les pays arabes se doivent de travailler à l’après pétrole et à former une population en forte croissance. De même, la Russie après des années noires doit se reconstruire.

Les pays comme la Chine et l’Inde compte tenu de leurs excédents commerciaux ont décidé de baisser artificiellement, en ayant recours à des subventions, le prix de l’énergie.

En occident, ce sont essentiellement les secteurs dont l’activité est directement liée à la consommation de pétrole, les transports, la pêche… qui sont pénalisés.

Face à l’envolée des prix du brut, nous devrions revivre en partie le scénario des années quatre-vingt.

Logiquement à 200 dollars le baril, l’investissement pour la prospection devrait rapidement reprendre. Néanmoins, la rente pétrolière est telle qu’elle peut avoir un effet pervers. Le coût moyen d’exploitation se situe entre 3 et 5 dollars ; par définition les nouveaux gisements n’offriront pas la même productivité. Les bénéficiaires de la rente peuvent avoir intérêt à investir leur argent du pétrole sur des placements ou des investissements qui peuvent avoir des rendements supérieurs à ceux des nouveaux gisements. Cet effet pervers peut exister mais ne saurait empêcher à une reprise de l’investissement dans le secteur du pétrole. Le taux d’exploitation de gisements est de 30 % ; 70 % du pétrole est laissée sous terre. De même, les huiles lourdes et les sables bitumineux pourraient à terme être exploités.

L’autre conséquence de l’augmentation de cours du pétrole sera la recherche d’une moindre dépendance. La conjonction de la progression du prix et des impératifs écologiques peut conduire au développement rapide d’énergies de substitution. Certains spécialistes affirment qu’il faudra plusieurs décennies pour se libérer de la contrainte pétrolière et que de ce fait le scénario de Mad Max se réalisera. Ce pessimisme n’est pas de rigueur. La dernière révolution technologique s’est effectuée au pas de charge. En moins de trente ans, les technologies de l’information ont modifié en profondeur toutes les économies. Par ailleurs, à la différence du 19ème et du 20ème siècle, la recherche n’est plus l’apanage de quelques pays, de quelques entreprises. Le nombre de chercheurs en Chine et en Inde s’accroit à grande vitesse. Les universités chinoises figurent en tête des classements mondiaux. Plus de chercheurs, plus de concurrence, plus d’entreprises devraient permettre la multiplication des découvertes pour remplacer le pétrole ou pour diminuer notre dépendance. A court terme, l’énergie nucléaire semble être la voie choisie par de nombreux pays. Au-delà du problème des déchets et des risques de contamination en cas d’accident, elle offre l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre. Des avancées en matière de batterie, maillon faible de l’énergie électrique, pourraient révolutionner notre économie.

Les prévisions de remise en cause du système économique sont réalisées en prenant en compte les consommations du passé or bien évidemment qu’il est impossible que les neuf milliards d’habitants de la planète en 2050 puissent consommer le même volume d’énergie issu du pétrole que les Américains ou les Européens.

La diffusion du progrès technique est de plus en plus rapide du fait de la multiplication des échanges générée par Internet mais aussi par la mondialisation.

Comme l’emballement actuel des cours du pétrole est en grande partie lié à une évaluation des besoins à venir, la baisse de l’intensité énergétique de la croissance et la mise en œuvre d’énergie de substitution tout comme la mise en exploitation de nouveaux gisements devraient d’ici à un à trois ans provoquer une décrue des cours ou au pire à leur stabilisation.

Philippe Crevel, économiste et secrétaire général du Cercle des épargnants

14

06 2008

L’entreprise la grande oubliée de l’économie moderne

Que cache le mot économie ? Nombreux sont ceux qui lui associent les mots : « croissance, balance commerciale, pouvoir d’achat, redistribution… »

Rares sont ceux qui associent les mots « entreprises, entrepreneurs, innovations… »

L’entreprise est le parent pauvre de la science économique moderne. Dans les manuels d’économie, elle n’est abordée que si elle est publique, détentrice d’un monopole ou membre d’un oligopole ou si elle est multinationale, symbole de la mondialisation.

Si les marques sont vénérées, si elles donnent lieu à la publication de livres retraçant leur histoire, en revanche, les sociétés qui les sous-tendent sont par nature suspectes.

Pourtant, sans entreprise, point de croissance, point d’emplois, point de cotisations, point d’impôts et donc point d’Etat providence.

Sans offre, sans entreprise, pas d’économie de marché et pas non plus d’économie sociale de marché. Notre système de protection sociale dont, à juste titre, nous sommes fiers, repose sur la capacité des entreprises à générer des richesses.

La richesse d’un pays passe bien évidemment par la richesse de ses habitants mais l’une comme l’autre dépendent de l’offre. Or son développement suppose un environnement favorable, c’est-à-dire une éducation de qualité, des infrastructures nombreuses et modernes, des centres de recherche dynamiques…

L’offre suppose aussi un cadre juridique, fiscal et social propice à l’éclosion et à la croissance des entreprises.

L’économiste péruvien Hernando de Soto souligne que l’absence de droits de propriété et la précarité juridique expliquent en grande partie les difficultés pour certains pays d’Amérique latine et d’Afrique à se développer.

Même si la situation n’est en rien comparable, l’économie française souffre de son instabilité juridique et d’un environnement fiscal et social contraignant.

En France, nous sommes tellement amoureux de la demande au point d’ignorer son alter ego, l’offre.

A la différence de nos partenaires, l’entreprise est, dans notre pays, connotée négativement. D’un naturel pourtant chauvin, nous prenons un malin plaisir à dénigrer nos entrepreneurs et à admirer les réussites étrangères. Nous fantasmons sur les créateurs de Google, d’Apple ou de Microsoft tout en jalousant nos compatriotes qui dirigent des sociétés cent fois moins puissantes.

Nos grandes entreprises nationales ne font la une que quand elles délocalisent, quand elles licencient ou qu’elles réalisent des profits toujours jugés excessifs même s’ils sont inférieurs à ceux de leurs concurrents.

Les grandes entreprises sont assimilées à des armées qui mènent des guerres sans fin dont les salariés sont les victimes.

En France, le dirigeant d’une entreprise est avant tout un patron, voire un exploiteur, un profiteur. Il n’est pas considéré comme un créateur de croissance, d’emplois, comme un inventeur ou un organisateur comme un aventurier.

L’entreprise est, en France, subie et non vécue comme une aventure collective.

Mais qu’est-ce qu’une entreprise ?

Selon Adam Smith, pour en revenir aux auteurs classiques, l’entreprise permet d’organiser le plus efficacement possible le travail. C’est la capacité de rassembler dans un même lieu des salariés qui disposent de capacités de production. C’est la réunion du capital indispensable pour produire et du travail indispensable pour valoriser le capital.

L’entreprise joue toujours ce rôle de rassemblement d’énergies, ce lieu d’échanges. La croissance économique de ces deux derniers siècles doit beaucoup à la capacité des entreprises à mobiliser des hommes et des femmes pour produire des biens et des services. L’entreprise a permis de donner tout son sens à la formule de la croissance, du capital, du travail et du progrès technique. Si l’un des facteurs manque, point de croissance et point d’emplois.

L’entreprise est devenue le principal vecteur de socialisation. La perte de l’emploi, la fermeture d’une entreprise sont considérées à juste titre comme des drames. Les communes, les départements, les régions s’identifient à travers les entreprises qui sont situées sur leur territoire. La mal-aimée est incontournable, elle est indispensable socialement et économiquement.

Derrière l’entreprise, il a deux notions qui sont les fondements mêmes de l’économie moderne : le risque et l’innovation.

L’économiste américain Franck Knight soulignait, à juste titre, en 1933 que « l’entreprise concentre et assume les risques du marché ». Sans prise de risque, pas d’innovation et pas de progrès. Nous constatons que ce sont les pays qui acceptent le mieux le risque qui sont les plus innovateurs et qui connaissent les plus forts taux de croissance.

Et comment évidemment ne pas mentionner Joseph Schumpeter qui a démontré le rôle de l’innovation portée par les entrepreneurs. Sa typologie de l’innovation – fabrication d’un bien nouveau, nouvelle méthode de fabrication, ouverture de nouveaux débouchés, utilisation nouvelle de matières premières, nouvelle organisation du travail – sont toujours d’une extrême actualité.

Si l’entreprise est le trou noir de l’économie moderne, cette affirmation s’applique avec encore plus de force pour les PME.

La PME n’existe pas pour les économistes. Dans les ouvrages, il y, à la limite l’artisan, la très petite entreprise, qui ont vocation à disparaître ou à être absorbés et les multinationales. Au centre, le vide, le néant…

Cette conception simpliste du monde économique réfute l’idée de la croissance, l’idée que quelques individus puissent par leur travail créer une TPE qui se transforme en PME puis enfin en une très grande entreprise.

Or, notre économie dépend des TPE et des PME, de leur croissance et de leurs succès.

N’oublions pas que 65 % des personnes employées le sont, en France, par des PME responsables de 43 % de la valeur ajoutée produite par les entreprises françaises.

N’oublions pas que depuis plus de vingt ans, ce sont les entreprises de moins de 500 salariés qui créent des emplois, près de deux millions.

N’oublions pas que les PME sont les principaux artisans de l’animation de nos territoires. L’industrie du meuble permet ainsi de maintenir de nombreux emplois dans des petites villes des Vosges.

Or, les PME ont été, durant de nombreuses décennies, les grandes oubliées de la science économique et des pouvoirs publics.

Le modèle qui a prévalu durant les cinquante ou soixante dernières années est celui de la grande entreprise qui se doit d’être un champion national et de figurer en bonne place dans les classements internationaux. Certes, nous nous devons d’avoir des grandes entreprises internationales, mais il convient de s’interroger sur leur renouvellement, toute entreprise étant par nature mortelle ; il convient aussi de les faire évoluer au sein d’un tissu économique dense.

Nous nous plaignons que nos entreprises du CAC 40 qui réalisent plus de deux tiers de leurs activités au-delà de nos frontières se délocalisent. Mais, il convient avant de critiquer ce comportement d’en rechercher les causes.

La faiblesse de l’économie française, c’est avant tout son déficit d’entreprises moyennes.

Si la France compte un peu plus d’entreprises que l’Allemagne, en revanche, elle en compte deux fois moins dans les catégories des moyennes et grandes entreprises. Plus de 80 % des entreprises ont moins de 10 salariés en France contre 76 % en Allemagne. Seulement 4,3 % de nos entreprises ont plus de 50 salariés contre 6,7 % chez notre partenaire allemand.

Le problème clef des PME, en France, c’est leur difficulté à grandir : sept ans après leur création, leur effectif ne s’est accru que de 7 % contre 22 % en Allemagne et 126 % aux Etats-Unis.

Selon le rapport de Jean-Paul Betbèze et de Christian Saint Etienne de 2006, il manque à la France l’équivalent de 10 000 entreprises de 300 salariés. Cette faiblesse explique également le nombre réduit de petits groupes de 500 à 3000 salariés.

Si l’Allemagne est le champion incontesté de l’exportation, elle le doit bien évidemment à ses grandes marques comme BMW, Mercedes, Volkswagen ou Siemens mais surtout à un réseau dense et dynamique de PME qui sont dans leurs domaines des références. Si la croissance américaine a été sur ce dernier quart de siècle supérieur de plus de un point par an en moyenne, c’est en raison de la capacité des TPE comme Google a devenir des entreprises internationales en moins de dix ans.

Si les pays d’Europe du Nord, le Danemark, la Finlande ou la Suède, ont réussi à concilier croissance et solidarité, cela est du à la force de leur tissu de PME performantes et innovantes.

Le système français est à l’opposé de celui des Etats-Unis, de l’Allemagne ou de l’Europe du Nord.

Si les grandes entreprises peuvent se jouer des contraintes en recourant à des armées de juristes, de conseillers, il n’en est pas évidemment de même pour les PME. Notre droit social, notre droit fiscal a été construit par et pour les grandes entreprises. C’est logique ce sont les représentants salariés et patronaux des grandes entreprises aidés en cela par les pouvoirs publics qui depuis soixante ans ont bâti le code du travail.

La multiplication des taxes, de cotisations des contraintes de toute nature imposées année après année pèsent lourdement sur l’activité des PME.

Une autre menace cerne les PME françaises. Elle est liée au vieillissement de la population. 500 000 à 700 000 PME seraient à céder dans les 10 prochaines années. 300 000 artisans prendront leur retraite d’ici 2020. En effet, 45% des dirigeants de PME ont plus de 50 ans. Or, si nous ne prenons pas garde, de nombreuses PME ont vocation soit à disparaître, soit à être rachetées bien souvent par des fonds étrangers. Nous savons quel en sera le prix en termes d’emplois et d’exportations.

Il y a donc urgence à rebâtir un nouveau paradigme économique qui valorise le créateur, l’innovateur, l’entreprise, qui offre aux PME les moyens d’accéder aux marchés publics, qui met les PME en situation de se développer.

Il nous faut changer nos façons de penser et placer l’offre au cœur de notre politique économique. Il faut valoriser le rôle de l’entrepreneur, valoriser l’innovateur…

C’est dans ce sens que le projet de loi de modernisation de l’économie est révolutionnaire.

Le volet « entrepreneuriat » du projet de loi couvre toutes les étapes de la vie d’une entreprise, de sa création à son éventuelle reprise en passant par son développement. Il vise à insuffler au sein de la société française un véritable esprit d’entreprise.

Le volet entrepreneuriat traite donc quatre aspects majeurs de la vie d’une entreprise

• sa création ;
• son développement ;
• sa transmission ;
• ses éventuelles difficultés.

La création

Un des aspects les plus novateurs de ce projet est la faculté donnée à tous les Français de pouvoir créer avec une seule formalité sa micro-entreprise et d’avoir un statut d’auto-entrepreneur.

Ces dernières années, le processus de création d’entreprise a été simplifié. Les chiffres de la création d’entreprises prouvent que nous sommes sur la bonne voie. Sur ces cinq dernières années, le nombre de créations est passé de 290 000 à plus de 320 000 par an.

Mais, même simplifié et je suis convaincu que nous pouvons faire mieux, ce processus est encore dissuasif pour de nombreux Français qui veulent se lancer dans l’aventure de la création d’entreprise.

Or, plus d’un Français sur cinq souhaite créer son entreprise et près d’un jeune sur deux. Le projet de loi offre la possibilité aux Français de réaliser ce rêve en limitant les risques et en diminuant les contraintes administratives, sociales et réglementaires.

C’est pourquoi nous avons décidé d’instituer un régime simplifié de micro-entreprise, libératoire de prélèvement fiscal et social pour les petits entrepreneurs. Ce régime sera accessible sur option aux entrepreneurs qui n’exercent pas sous forme de société.

Ce régime est simple, car l’impôt et les cotisations dus seront fonction d’un seul paramètre, le chiffre d’affaires. Ainsi, le créateur ne sera pas contraint de verser des cotisations avant d’avoir gagner de l’argent lié à son activité. Ce régime pourra s’appliquer aux salariés qui décident sur leur temps libre de monter une petite affaire ainsi qu’aux étudiants ou aux retraités.

J’entends donner à chacun la possibilité de créer une entreprise. Or, le régime actuel d’incapacité commerciale et industrielle interdit de plein droit aux personnes ayant purgé une peine criminelle ou un délit financier de se réinsérer par une création d’entreprise. Cette mesure apparaît excessive et empêche bien des personnes ayant purgé leur peine de se réinsérer. C’est pourquoi le projet de loi vise à laisser désormais au juge le soin d’apprécier, au cas par cas, si une peine d’incapacité commerciale est justifiée.

Harmoniser les différents statuts de société

Malgré les récentes améliorations, notre droit des sociétés n’est pas d’une simplicité absolue. Dans un souci d’harmonisation des différents régimes de société et avec un objectif de réduction des frais de constitution d’une société, nous proposons plusieurs mesures dont la suppression de l’inscription au bulletin officiel des annonces civiles et commerciales. Nous proposons également d’aligner certaines dispositions du régime des sociétés par actions simplifiées sur celui des SARL, suppression du capital minimum, suppression de règles de publication annuelle de droits de vote, et enfin par autorisation des apports en industrie. Les sociétés par actions simplifiées ne seront plus obligées de recourir à un commissaire aux comptes soit une économie de 3000 à 4000 euros par an.

Faciliter la création et sécuriser le créateur afin qu’il puisse se consacrer réellement à son métier, tel est le fil conducteur de ce volet.

C’est dans cet esprit que le projet de loi poursuit l’indispensable modernisation statut de l’entrepreneur qui est un citoyen comme les autres et qui ne doit pas être suspect du fait de la prise de risques qu’il prend.

Le créateur d’entreprise était jusqu’à une époque récente un coupable potentiel qui se devait d’être condamné à la première incartade. Il y avait bien deux poids, deux mesures entre certains dirigeants de grandes entreprises armés d’avocats et bien souvent intouchables et le chef d’une petite PME soumis à la dureté des lois

Rappelons nous du statut du terme de failli qui s’accompagnait de la perte des droits civiques. Rappelons-nous de la responsabilité financière qui pèse sur les dirigeants de PME.

Nous proposons de mieux protéger le patrimoine personnel de l’entrepreneur. Après avoir instauré en 2003 le principe de l’insaisissabilité de la résidence principale, le présent projet de loi vise à l’étendre à tous les biens fonciers bâtis et non bâtis. La renonciation pourra être partielle afin de renforcer les capacités d’emprunt du chef d’entreprise.

Par ailleurs, il est proposé de faire bénéficier également le dirigeant de bonne foi, qui s’est porté caution pour sa société, de la procédure surendettement et de rétablissement personnel.

L’installation et le développement de l’entreprise

Faciliter la vie de l’entrepreneur, c’est lui permettre d’avoir un local pour exercer son activité.

Un des premiers problèmes majeurs auquel est confronté le créateur est, en effet, celui lié à l’installation de son entreprise. Un local n’est pas simple à trouver et est coûteux surtout en milieu urbain. Dans les villes de plus de 200 000 habitants et en Ile de France, la transformation d’un local d’habitation en local commercial est soumise à un régime d’autorisation administrative préalable. Le projet de loi supprime totalement la nécessité d’autorisation administrative pour tout entrepreneur souhaitant utiliser son domicile situé au rez-de-chaussée en tant que local professionnel. Il assouplit également le régime applicable aux HLM, en supprimant l’obligation du caractère temporaire de l’utilisation à des fins professionnelles des locaux d’habitation situés en rez-de-chaussée.

Autre préoccupation majeure, le prix du loyer et son évolution.

Comme pour les loyers des logements, l’indice des loyers des baux commerciaux est réformé.

Plusieurs fédérations de propriétaires et de locataires ont trouvé un accord sur l’instauration d’un nouvel indice de révision des loyers permettant d’éviter de trop fortes variations annuelles, et de mieux tenir compte de l’évolution de l’activité des commerçants et des artisans. Le projet prend acte de cet accord.

Mettre un terme aux seuils couperets

Une des causes de la faiblesse de la France en matière de PME est l’existence de seuils sociaux et fiscaux couperets maintes fois dénoncés et jamais abolis. Ces seuils dissuadent les chefs d’entreprise à embaucher et à accroître leurs activités. Le projet de loi entend s’attaquer à ce problème clef en instaurant un dispositif expérimental pour trois ans. Ainsi les conséquences financières des franchissements des seuils de 10 et 20 salariés seront gelées. Le gel s’appliquera pendant trois ans et un lissage sur quatre ans est prévu.

Faciliter le financement des PME

Les entreprises françaises et tout particulièrement les PME souffrent d’un manque de fonds propres. Les investisseurs et les épargnants en particulier réprouvent la prise de risques d’où le caractère étroit du non coté en France.

Les pouvoirs publics mènent une politique active en la matière et ont incité les investisseurs institutionnels à mieux accompagner les PME.

C’est pourquoi le Gouvernement entend créer un nouveau cadre juridique des fonds commun de placement à risques contractuels. Ces fonds auront vocation à investir dans les entreprises non cotées et seront réservés aux investisseurs qualifiés. Une telle réforme, attendue par les professionnels du capital investissement, dotera la France d’un véhicule juridique compétitif par rapport aux dispositifs en vigueur à l’étranger.

Nous proposons également de simplifier les Fonds d’investissement de proximité. Afin de faciliter l’accès des PME aux capitaux extérieurs, l’intervention des Régions en faveur du développement du capital investissement sera étendue au fonds de fonds situés dans le cadre de programmes européens.

Ce projet de loi crée également un cadre fiscal favorable aux sociétés en amorçage, à l’image de ce qui existe déjà aux Etats-Unis.

Réduire les délais de paiement

La question des délais de paiement est un problème récurrent que nous nous devons de résoudre. Les PME sont pénalisées par la longueur des délais de paiement. Fruit d’un mauvais rapport de force, ces délais excessifs aboutissent à transformer les petites et moyennes entreprises en banquier ce qui n’est pas leur métier et ce qui transfert de manière indue le risque supporté par l’acheteur. Il n’est pas acceptable que les délais de paiement dépassent dans notre pays 67 jours quand la moyenne est de 57 jours chez nos partenaires.

La réforme proposée participe d’une démarche en plusieurs étapes, initiée par le Président de la République, qui prévoit : un plafonnement par la loi des délais de paiement à 60 jours, puis une phase de négociation secteur par secteur et une possible nouvelle intervention législative à échéance d’un an en cas d’échec des négociations. Ce processus devrait débuter au 1er janvier 2009 et courir sur trois ans.

Ouvrir de nouveaux marchés aux PME

Le projet de loi entend favoriser l’accès des PME innovantes à la commande publique, en permettant un traitement préférentiel de celle-ci lors de la passation des marchés comme le recommandait dans son rapport Lionel Stoleru. Afin que de nombreuses PME soient concernées par ce nouveau dispositif, la définition de la PME innovante est élargie.

Favoriser la recherche développement

Comme vous le savez, la recherche développement est en France l’apanage des grands groupes. Les PME éprouvent d’importantes difficultés à être des acteurs de la recherche développement et à tirer profit du progrès technique. Cette situation est une faiblesse majeure de notre économie.

C’est pour cette raison que nous avons réformé l’été dernier le crédit d’impôt recherche et que nous avons modernisé les moyens d’intervention des pouvoirs publics en la matière. Dans le prolongement de la réforme du crédit d’impôt recherche, le projet de loi permet à l’administration fiscale de consulter, outre le ministère de la recherche, des organismes chargés de soutenir l’innovation désignés par décret en Conseil d’Etat, tels qu’OSEO, dans le cadre de l’examen des demandes d’appréciation présentées par les entreprises portant sur l’éligibilité au CIR de leur projet de recherche. Par ailleurs, plusieurs dispositions du projet de loi modernisent le système d’enregistrement et de délivrance des titres de propriété industrielle, afin de le simplifier, de le rendre plus facilement accessible aux entreprises et de l’adapter à l’environnement international.

Un article d’habilitation permettra, par ailleurs de rendre conforme le code de la propriété intellectuelle aux nouveaux traités internationaux que la France a signé dans ce domaine.

Assurer la pérennité des entreprises

Comme je l’ai mentionné, de très nombreuses PME seront confrontées à un problème de transmission dans les prochaines années. Une transmission est toujours un moment délicat de la vie d’une entreprise. Au-delà des aspects humains fondamentaux dans la réussite d’une passation de pouvoir, il y aussi des problèmes financiers et fiscaux que les pouvoirs publics doivent autant que possible alléger.

Faciliter la transmission

Afin de faciliter la transmission d’entreprises, le projet de loi vise à améliorer sensiblement le dispositif de réduction d’impôt sur le revenu accordée au titre des emprunts souscrits pour la reprise d’une entreprise. Le plafond des intérêts retenu pour le calcul de la réduction d’impôt est doublé.

Après avoir réduit les droits de succession dans la loi pour le travail, l’emploi et le pouvoir d’achat, pour que les Français puissent transmettre à titre gratuit le fruit de leur travail à leurs héritiers, le Gouvernement poursuit donc son action dans la cohérence, en allégeant les transmissions à titre onéreux et en prenant des mesures en faveur des repreneurs d’entreprises.

Le projet de loi prévoit également de rapprocher les taux des droits de mutation à titre onéreux des fonds de commerce et des sociétés à responsabilité limités sur celui applicable aux sociétés par actions.

Améliorer le régime des entreprises en difficultés

Une entreprise peut être confrontée à des difficultés pouvant mettre en cause sa survie. Dans un monde en mutation rapide, ce risque que les dirigeants comme les salariés ne souhaitent pas rencontrer n’est pas nul. C’est pourquoi il nous apparait indispensable de renforcer l’efficacité de la loi du 26 juillet 2005 de sauvegarde des entreprises. A cet effet, le Gouvernement demande au Parlement l’autorisation de réformer ce texte par ordonnance en se fondant en particulier sur le rapport d’évaluation de la Commission des lois de l’Assemblée nationale.

L’objectif central du texte qui sera élaboré est une plus grande attractivité de la procédure de sauvegarde, afin d’en développer l’usage, encore relativement limité. L’ordonnance assouplira les conditions d’ouverture de la sauvegarde, renforcera les pouvoirs des dirigeants sur l’administration et la réorganisation de l’entreprise, et favorisera l’émergence d’un plan de sauvegarde.

Le projet de loi de modernisation de l’économie s’attaque de front au problème qui mine depuis des années la France, qui est une source de graves dysfonctionnements : prix plus élevés que chez nos voisins, chômage, déficit de la balance commercial… Ce projet de loi marque une rupture en créant un environnement plus favorable à l’initiative, à l’esprit d’entreprendre et à la concurrence. Il n’y a pas de marché sans concurrence et sans une offre variée et solide.

Ce projet de loi jette les bases d’une économie plus dynamique, plus vivante… mieux à même de nous permettre de récolter les fruits de la croissance mondiale.

09

06 2008

Le retour de l’inflation, un mal nécessaire

Le ralentissement américain et les conséquences de la crise des subprime se répercutent sur toutes les économies, celles du vieux continent comme celles des pays émergents. Le décrochage des bourses asiatiques témoigne de l’interdépendance des places financières et des économies.

Fidèle à sa tradition, la FED met en oeuvre une politique de soutien à la croissance au risque plus ou moins maîtrisé de favoriser l’inflation. Compte tenu du niveau d’endettement des Etats-Unis et du déficit public qui en raison de l’ampleur des dépenses militaires ne pourra pas être restreint dans les prochaines années, un consensus mou semble s’instaurer en faveur d’une inflation ayant vocation à réduire le poids de la dette.

I. CONJONCTURE ECONOMIQUE INTERNATIONALE

La crise des subprime qui pourraient générer de 265 à 600 milliards d’euros de pertes (source l’autorité de contrôle bancaire allemande) marque la fin d’un cycle économique et financier d’autant plus que l’éclatement de la bulle immobilière s’accompagne d’une hausse des cours des matières premières. En 2001, l’économie réelle avait remporté une bataille sur l’économie virtuelle ; en 2008, c’est le secteur primaire qui en remporte une seconde.

Le ralentissement des économies avancées se poursuit

Au sein des économies avancées, le ralentissement est désormais clairement engagé. Au quatrième trimestre de 2007, la croissance d’ensemble n’a pas dépassé +0,4 %, La forte croissance du Japon a toutefois surpris à la hausse (+0,9 %), en raison d’un rebond ponctuel de l’investissement des entreprises, et la croissance américaine à la baisse (à peine +0,2 %).

La croissance des pays émergents reste vigoureuse mais pourrait être touchée par un retournement des places financières

Jusqu’à maintenant, le ralentissement des anciens pays industrialisés ne semble pas toucher les économies émergentes dont l’activité économique reste vigoureuse.

La Chine a par exemple de nouveau enregistré une croissance à deux chiffres en 2007, portée par un investissement productif exceptionnellement dynamique (+26 % en glissement annuel fin 2007) et un commerce extérieur toujours en croissance (excédent commercial de 260 milliards de dollars en 2007, en progression de 45 % par rapport à 2006). Certains États, comme le Brésil ou la Russie sont passés de la quasi-faillite à la fin des années 1990 à une situation de pays créditeurs. Ces marges de manœuvre pourraient permettre aux pays émergents de résister au ralentissement mondial dont ils limiteraient ainsi l’ampleur. Il n’en demeure pas moins que la santé de ces économies est liée au maintien à un prix élevé des cours des matières premières.

La suspicion sur les titres mobiliers aboutit à un transfert de liquidité sur les matières premières entretenant le processus de hausse enclenché depuis plus d’un an. Un éventuel ralentissement de la zone Chine/Inde après les Jeux Olympiques pourrait provoquer l’éclatement de la bulle en cours de formation.

Situation américaine

Le marché immobilier américain continuerait de peser sur la conjoncture américaine

L’incertitude perdure quant aux pertes des institutions financières et le nombre de défaillances aux États-Unis en matière de prêts immobiliers est attendu en forte hausse en 2008. L’ajustement du marché immobilier n’est pas terminé : les ventes de logements continuent de baisser, les stocks de logements sont au plus haut depuis la crise de 1978 et les mises en chantier sont au plus bas. La chute de l’investissement en logement des ménages continuerait par conséquent d’amputer la croissance américaine.

Par voie de conséquence, la consommation devrait fléchir. Par ailleurs, la situation sur le marché de l’emploi se dégrade (63 000 emplois ont été détruits en février) ; l’inflation vient éroder le pouvoir d’achat et le recours à l’endettement devient moins facile.

Seul le commerce extérieur soutiendrait la croissance, en raison notamment de la dépréciation du dollar. Le risque d’entrée en récession n’est donc pas nul, même si les commentateurs semblent exagérer la situation (+0,1 % de croissance au premier trimestre et 0,0 % au deuxième selon la moyenne des Instituts).

Situation européenne

Conformément aux principales prévisions des instituts de conjoncture, l’économie européenne enregistre une décélération de sa croissance avec une inflation en progression.

Face au ralentissement de l’économie américaine, les différents Etats européens ont révisé à la baisse leur taux de croissance dont celui la France qui est pénalisée par l’état dégradé de ses finances publiques et par l’importance de son déficit commercial.

L’inflation dans la zone euro a atteint 3,5 % sur un an en mars, un nouveau record depuis la création de cette zone en 1999, selon une première estimation publiée lundi 31 mars par l’Office européen des statistiques.

Cette inflation est en grande partie imputable aux cours des matières premières et de l’énergie. Jusqu’à maintenant, les coûts salariaux n’ont pas enregistré de hausse.

Les prix du pétrole qui ont atteint de nouveaux records au-delà de 110 dollars le baril en mars ; la hausse dépasse 40 % par rapport à la moyenne de 2007.

Ce nouveau record de l’inflation dépasse légèrement les attentes des économistes, qui tablaient sur une hausse des prix à la consommation de 3,4 % en mars.

Cette hausse des prix à la consommation dépasse la limite tolérée par la Banque centrale européenne, dont l’objectif à moyen terme est une inflation en zone euro proche – mais en dessous – de 2 %.

La hausse des prix avait atteint un précédent record de 3,3 % en février, après 3,2 % en janvier et 3,1 % en décembre. Il faut remonter à mai 2001 pour trouver un niveau de 3,1 %, mais l’inflation n’avait jamais dépassé cette limite depuis la création de statistiques pour la zone euro.

De ce fait, la Banque centrale européenne (BCE) a maintenu jeudi son principal taux directeur inchangé à 4%, a indiqué un de ses porte-parole, une décision attendue par les marchés et les économistes.

La Banque d’Angleterre suivant la FED a encore abaissé son principal taux directeur d’un quart de point à 5,25%, une décision largement anticipée.

Pour la BCE, la majorité des économistes s’attendent à une réduction de taux au deuxième trimestre seulement, quand les signes de détérioration de l’économie seront devenus plus palpables, reléguant les inquiétudes pour l’inflation au second plan.

La confiance économique au plus bas depuis novembre 2005

L’indice de confiance économique a baissé plus qu’attendu en mars dans la zone euro, atteignant son plus bas niveau depuis novembre 2005, selon une enquête publiée lundi 31 mars par la Commission européenne. Il s’est établi à 99,6 points en mars, contre 100,2 points en février. Les économistes interrogés par l’agence d’informations financières Thomson Financial News s’attendaient à un recul moins important, à 99,9 points. L’indice du climat des affaires, qui mesure la confiance des seuls industriels, a quant à lui rebondi en mars, à 0,80 point contre 0,71 point en février.

Prévisions printemps OCDE

II. ECONOMIE FRANÇAISE

Taux de croissance :

2008 : 1,7 à 2 % prévision 2007 : 1,9 %
2006 : 2,2
2005 : 1,7

Déficits publics : 2,7 % du PIB en 2007 contre 2,4 % en 2006 ; objectif 2008 : 2,5 %
Dette publique : 64,2 % du PIB en 2007 contre 63,6 en 2006
Dépenses publiques : 52,6 % du PIB en 2007 contre 52,7 % du PIB en 2006
Prélèvements obligatoires : 43,5 % du PIB contre 43,9 % du PIB
Déficit commercial : 39,7 milliards d’euros
Chômage : 7,5 % ; 350 000 créations d’emploi en 2007 ; 750 000 départs à la retraite

La France se caractérise par un taux de croissance faible et d’autant plus faible que sa population augmente plus rapidement que celle de ces principaux partenaires dont en premier lieu l’Allemagne. Elle se caractérise par une balance commerciale fortement dégradée (39,6 milliards d’euros de déficit contre un excédent de plus de 200 milliards d’euros en 2007 en Allemagne).

En revanche, la situation de l’emploi connaît une nette embellie.

En 2007, plus de 350 000 emplois ont été créés en France, soit davantage encore qu’en 2006 où le marché du travail avait déjà été particulièrement dynamique (+283 000 emplois). Cette performance tient en grande partie aux secteurs marchands. Les plus créateurs d’emploi sont les services aux entreprises (+122 000 emplois), les services aux particuliers (+89 000 emplois) et la construction (+59 000 emplois).

96 000 emplois créés au premier semestre 2008 sont prévus. De ce fait, le taux de chômage demeurerait à 7,5 %

Contrairement au débat sur la question du pouvoir d’achat, le revenu des ménages a été particulièrement dynamique en 2007

L’amélioration continue du marché du travail depuis le début de 2006 a entretenu le dynamisme de la masse salariale. En 2007, celle-ci aurait crû de 4,1 %. Les mesures fiscales de soutien au pouvoir d’achat (réforme du barème de l’impôt sur le revenu, hausse de la prime pour l’emploi, baisse des cotisations salariales liées à la défiscalisation des heures supplémentaires) ont par ailleurs contribué à une très nette accélération du revenu des ménages (+4,7 % en moyenne annuelle). Corrigé de l’inflation, le revenu des ménages aurait ainsi augmenté de 3,1 % en 2007.

En revanche pour 2008, un ralentissement est prévu. Au premier semestre de 2008, les salaires resteraient dynamiques en raison de la bonne tenue du marché du travail. Le revenu des ménages devrait en outre bénéficier des effets favorables de la loi TEPA. L’impôt sur le revenu devrait toutefois retrouver un rythme de progression plus en ligne avec la croissance du revenu. Au total, le revenu des ménages augmenterait de 1,9 % au premier semestre de 2008.

Compte tenu de la progression des prix, plus de 3 % en rythme annuel, les gains de pouvoir d’achat seraient faibles en prévision…

En raison de la forte hausse des prix à la consommation et de la perte de dynamisme des revenus nominaux, le pouvoir d’achat du revenu des ménages devrait à peine progresser au premier semestre (environ +0,1 % par trimestre). Les ménages devraient néanmoins amortir l’impact de ce ralentissement du pouvoir d’achat sur la consommation, en tirant sur le surcroît d’épargne accumulé en 2007.

Selon l’INSEE, la consommation résisterait au ralentissement marqué du pouvoir d’achat du revenu des ménages. Elle progresserait sur un rythme un peu inférieur à sa tendance de longue période (+0,5 % au premier trimestre puis +0,4 % au deuxième).

L’investissement des ménages devrait stagner

L’investissement en logement continuerait de ralentir après le rebond temporaire du quatrième trimestre : les prix immobiliers demeurent à un haut niveau et les conditions d’octroi des prêts se durcissent.

L’investissement des entreprises a été dynamique en 2007

Sur l’ensemble de l’année 2007, l’investissement des entreprises a augmenté de 4,9 %. L’investissement en bâtiment et travaux publics a été particulièrement dynamique (+7,3 %). Au quatrième trimestre, l’investissement total aurait toutefois fortement ralenti sans le rebond temporaire de la formation brute de capital fixe en bâtiment et travaux publics.

Au début de l’année 2008, l’investissement productif ralentirait (+0,5 % en moyenne par trimestre). En effet, les perspectives de demande seraient limitées par le tassement de l’activité et les turbulences financières ont provoqué le renchérissement des emprunts privés par rapport aux emprunts publics. L’investissement en construction, notamment en travaux publics, ralentirait nettement.

La production a nettement ralenti au quatrième trimestre de 2007 : +0,4 % (+0,5 % hors effet des grèves dans les transports publics). Le ralentissement devrait se poursuivre : +0,4 % au premier trimestre (+0,3 % hors effet des grèves), et +0,3 % au deuxième. En effet, en début d’année le climat des affaires s’est effrité dans l’industrie et fortement détérioré dans les services, revenant ainsi à son plus bas niveau depuis décembre 2005.

La production de services marchands devrait pâtir du léger tassement de la consommation des ménages. La production manufacturière resterait atone.

La croissance du PIB se tasserait en début d’année

Après une croissance du PIB de 1,9 % en 2007, le contexte économique serait moins favorable début 2008. Le Gouvernement a abaissé le taux de croissance de 2,2 à 1,7 à 2 %.

Au mois de mars 2008, la perception de la situation économique par les ménages a atteint son plus bas niveau depuis la création de l’indice par l’INSEE. Depuis le mois de juin 2007, une chute de 23 points a été enregistrée. En revanche, le moral des industriels reste élevé. Le pessimisme des ménages s’explique par la montée de l’inquiétude devant la résurgence de l’inflation et des pertes potentielles de pouvoir d’achat. L’amélioration du marché de l’emploi est trop récente pour avoir été pris en compte par les ménages.

11

04 2008

La terreur finale

C’EST LA TERREUR FINALE

La France n’a pas de tradition libérale. L’histoire politique de ces deux cents dernières années a laissé peu de place à la modération et au débat démocratique. La succession de coups d’Etat, les changements de république, les guerres, les restaurations ne constituent pas le meilleur terreau pour le développement d’une pensée libérale qui récuse tous les excès. Plus de 210 ans après la Révolution, la France est toujours à la recherche de ses institutions. La valse de plus en plus endiablée des révisions constitutionnelles depuis 1992 traduit que les institutions de 1958 n’échappent pas à l’usure.

Le libéralisme, au nom d’une dialectique que Marx et Engels auraient, sans nul doute, apprécié, a intégré le dictionnaire des horreurs du XX ème siècle. Dans ce dictionnaire, il côtoie le fascisme, Hitler, Mussolini et le communisme. Quelle hérésie pour un mot qui est une déclinaison de la Liberté.

Le libéralisme est devenu une arme politique pour caricaturer un adversaire. Ainsi, en démissionnant du Ministère de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement a accusé le Gouvernement et le parti socialiste de déviance libérale. C’est l’injure suprême. Tout est dit. De même, pour condamner les propositions de Laurent Fabius qui a chaussé les bottines de Tony Blair, la gauche du PS les qualifie de libérales. La signification du mot n’a plus d’importance, il a été ravalé au rang de simple insulte que l’on se jette au visage. A droite, aussi, le mot fait peur. Il ne faut surtout pas l’employer, il risquerait de blesser. Ainsi, le libéralisme serait la chose la mieux partagée du monde, mais personne ne veut le reconnaître. C’est un peu comme avec les magazines érotiques. C’est bien connu, personne n’en achète, mais il s’en vend toujours de plus en plus.

La terreur libérale s’inscrit dans les grandes peurs millénaristes. Durera-t-elle mille ans en France où assisterons-nous à un retour de la raison dans les prochaines années ? Avons-nous une chance que la science économique et la pensée politique ne soient pas l’apanage exclusif de José Bové et de Viviane Forrester ?

Le retour de la croissance qui est mondial et qui a pour base le secteur privé a redonné espoir aux Français. Le repli sur soi, le tout fonction publique reculent pour laisser place à un goût plus prononcé du risque. L’ENA ne fait plus recettes et les start-up attirent les meilleurs élèves comme les allergiques du système pédagogique français. Une véritable révolution tranquille est peut-être en train de s’opérer. Les gros salaires en particulier dans le milieu sportif ne choquent plus. Ils sont considérés comme la juste valeur d’une rareté éphémère, le talent sportif. Anelka roule en Ferrari ou en Porsche et Zidane a détrôné dans le cœur des Français l’Abbé Pierre. Le footbusiness est plus fort que la religion et la lutte contre la pauvreté. Les stades ont remplacé les églises comme lieu de rassemblement et de communion.

Les Français veulent participer à l’expansion de l’économie mondiale. La bourse, les fonds de pension, les stock-options ne leur font pas peurs. Tous les sondages le confirment. En vertu de quoi les Français devraient être les laissés pour compte de la croissance de l’économie mondiale ? En vertu de quoi, leur travail ne servirait qu’à enrichir les caisses percées de l’Etat et les retraités américains ? En vertu de quoi, ils ne pourraient pas récolter une part des bénéfices réalisés par leur entreprise, c’est à dire réalisés par eux-mêmes ?

José Bové et Viviane Forrester et tous ceux qui les accompagnent dans leur marche antilibérale sont des nostalgiques de l’ordre ancien et sont les parfaits représentants des conservateurs. C’est bien connu, avant c’était mieux. Cette rengaine fait sourire, mais rencontre toujours un succès récurrent. A défaut d’avoir pu triompher du capitalisme avec le communisme ou avec le gauchisme post soixante-huitard, nos héros tentent de discréditer le libéralisme qui a démontré sa supériorité. A défaut de recourir aux grandes utopies qu’étaient le marxisme ou l’anarchisme, ils utilisent la bonne bouffe, le bon pinard et la ruralité pour définir une exception française anti-américaine.

Malgré les raccourcis, les amalgames, les anathèmes, José Bové et Viviane Forrester sont indispensables pour la survie du libéralisme. En effet, à la différence du communisme, le libéralisme n’est pas une doctrine et surtout sera pas une doctrine d’Etat. Sa force, il la tient dans le pluralisme, dans la contestation et dans la concurrence des idées qui le revitalise. Le libéralisme est avant tout un humanisme et pour reprendre Raymond Aron « la reconnaissance de l’humanité en tout homme a pour conséquence immédiate la reconnaissance de la pluralité humaine. L’homme est l’être qui parle mais il y a des milliers de langues. Quiconque a oublié un des deux termes retombe dans la barbarie ». Souhaitons longue vie à José Bové et à Viviane Forrester !

25

03 2008

pourquoi ne pas en finir avec le Jacobinisme

LE LIBERALISME N’EST PAS SOLUBLE

DANS LE JACOBINISME

Si la France se montre aussi retors au libéralisme, elle le doit à sa centralisation qui annihile les contre-pouvoirs et fait de l’Etat, non pas le dernier recours, mais le premier et l’unique recours. Une grève, un conflit social dans une grande entreprise et tout de suite, le préfet, le ministre voire le Premier Ministre est sommé d’intervenir. Après s’être fait prier, les représentants officiels de la République se plaisent à rencontrer les partenaires sociaux et à jouer les conciliateurs. Il faut avouer qu’ils tirent une partie non négligeable de leur pouvoir ou du moins de leur prestige, de ce type d’intervention.

En France, tout remonte au sommet ; notre goût pour la monarchie n’y est certainement pas pour rien. Que reste-t-il aux acteurs de la vie locale, économique et sociale ? Les syndicats n’existent que par l’Etat qui leur donne de quoi vivre et des fonctions au sein d’instances comme le Conseil Economique et Social. Les collectivités locales, encadrées du matin au soir ne vivent qu’à coup de subventions et sont ainsi placées dans l’orbite de l’Etat.

La notion de contrat qui constitue un des piliers du libéralisme est dénaturée car complètement sous contraintes : contraintes administratives, contraintes fiscales, contraintes sociales. Que reste-t-il aux contractants si ce n’est de mettre le lieu, la date et la signature en bas de la dernière page ? Lors de chaque élection européenne, tous les candidats défendent, avec beaucoup d’énergie, le principe de subsidiarité en vertu duquel les décisions doivent être prises au niveau le plus bas possible. Comment voulez-vous que ce principe soit appliqué par l’Europe alors qu’il ne l’est pas en France ?

La monarchie absolue, le jacobinisme, le gaullisme, le communisme et le socialisme français ont un point en commun : le centralisme et le parisianisme. Le jacobinisme est un fonds de commerce qui malgré son caractère désuet marche toujours dans la classe politique. Jean-Pierre Chevènement, un grand nombre de gaullistes et centristes qui défendent avec des accents très troisième République l’unité nationale menacée par des hordes de girondins, tel est le spectacle suranné que la France s’est offerte durant l’été 2000 grâce à la Corse.

Au nom du jacobinisme, au nom du gaullisme et enfin au nom de l’idéologique égalitarisme républicain, tous les Français, toutes les communes de France doivent vivre au même rythme, selon les mêmes lois et règlements. Un habitant de Corse, île composée de plages et de montagnes se voit appliquer les mêmes normes qu’un habitant de la Beauce. Que le législateur ait adopté une loi littorale sans penser qu’elle pouvait entrer en contradiction avec la loi montagne ou que la superposition de ces deux lois rendait impossible la construction d’hôtels, de résidences ou de lotissements ; ce n’est pas un problème car la République est une et indivisible. En aucun cas, de toute façon, les résidents de la Corse n’ont à se poser ce genre de question ; c’est bien connu, ce n’est pas de leurs compétences.

Après libéralisme, d’autres mots font peurs dans le politiquement correct parisien ; ce sont contrepouvoirs, collectivités locales, autonomie locale, expérimentation, Etat fédéral. Les collectivités locales doivent être, par nature, encadrées, surveillées et brimées. Il y a, au sein de l’Etat, une paranoïa aiguë face à tout ce qui n’est pas directement contrôlable.

La nation, en France, passe par l’administration ; la meilleure preuve en est fournie par le découpage électoral qui ne fait que reprendre la carte administrative de la France. Le premier découpage départemental qui date de 1790 est encore, en grande partie, en vigueur 210 ans plus tard. Les pouvoirs publics de 1790 avaient découpé, la France, en 83 départements, eux-mêmes subdivisés en arrondissements et en districts. Cette division du territoire français avait comme objectif l’instauration d’un système administratif centralisé. Ainsi, la Révolution marquait sa filiation avec l’œuvre de la monarchie absolue : limiter au maximum les contre-pouvoirs, uniformiser et contrôler. Les initiatives locales jugées dangereuses doivent être entravées au maximum.

Cette foi dans la nation dans laquelle aucune tête ne doit dépasser, a tué tant le libéralisme politique que le libéralisme économique qui reposent sur le jeu des pouvoirs et des contrepouvoirs, qui mettent en avant l’initiative et qui supposent la diffusion rapide des informations et des connaissances. La règle de Seyes « le pouvoir vient d’en haut, la confiance vient d’en bas » n’est guère compatible avec ce cher principe de la liberté. Le libéralisme politique s’étiole par l’absence de contre-pouvoirs locaux, le libéralisme économique est asphyxiée par l’inexistence de réseaux locaux puissants autonomes par rapport à la capitale.

La France, c’est quoi ? C’est un Etat central et un empilement de structures administratives. Quand on pense France, on ne pense pas à une entreprise, à un chef d’entreprise. En revanche, quand on pense Etats-Unis, on associe les noms de quelques entreprises Ford, General Motors, Microsoft, Coca Cola, IBM, Yahoo ou Amazone et les noms de quelques chefs d’entreprises comme Bill Gate.

Au niveau local, qui est important ? Le Président du Conseil Général, le Président du Conseil régional ? Non, ils nous sont largement inconnus. Le maire, seul, échappe à cette grande ignorance. La complexité de la répartition des compétences et le nombre élevé de collectivités expliquent cette méconnaissance. Le maire bénéficie d’un fort taux de reconnaissance du fait de sa proximité et de l’ancienneté de sa fonction. Dans les faits, le patron politique et administratif au niveau local, c’est le Préfet qui est le représentant du Gouvernement. Il est censé tout coordonner et tout contrôler même si de nombreux services de l’Etat échappent à son autorité pour des raisons historiques ou pour des questions de pouvoirs. Ainsi, les services fiscaux, les services de l’Education nationale, les services du Ministère de la justice ne sont pas placés sous la tutelle du préfet au niveau local. Il n’en demeure pas moins qu’au niveau du département, au niveau de la région, le patron, c’est le préfet. L’homme politique ne peut exister face au préfet que s’il dispose d’un mandat national. Le cumul des mandats, spécificité française, n’est pas sans lien avec le rapport de force qui s’est instauré entre élus locaux et préfets.

De toute façon, imagine-t-on un Président du Conseil général n’ayant pas fait de carrière parisienne devenir ministre ou être candidat à la présidentielle ? Aux Etats-Unis, Bill Clinton a atteint la Maison Blanche en étant simple Gouverneur d’un petit Etat, l’Arkansas. En Allemagne, Gehard Schröder était avant tout connu dans son Land.

La France est une démocratie centralisée tant au niveau politique qu’au niveau administratif, économique ou culturel. Les Etats-Unis ne se résument pas à New York ou à Washington, les Etats-Unis, ce sont Dallas, Los Angeles, San Francisco, Seattle, Chicago, Boston, Miami, la Nouvelle Orléans ou Houston. La Suisse ne se limite pas à Berne, c’est aussi Genève, Lausanne ou Zürich. L’Allemagne, c’est Berlin mais aussi Francfort, Munich, Hambourg, Düsseldorf, Brême ou Cologne. L’Espagne, c’est Madrid mais aussi Barcelone, Séville, Bilbao.

En France, la centralisation se manifeste par la présence de toutes les chaînes de télévision à Paris. Toutes les grandes sociétés, Vivendi, Renault, Citroën, Peugeot, la BNP, la Société générale et même le Crédit Lyonnais ont toutes leur siège en région parisienne. Tous les grands musées nationaux ont été implantés dans la capitale. En trente ans, il a été, ainsi, créé, à Paris, sur fonds d’Etat le musée d’Orsay, Beaubourg, la Très Grande Bibliothèque, la restauration et l’agrandissement du Louvre, l’opéra de la Bastille. Prochainement, un nouveau musée consacré aux arts primitifs devrait voir le jour et cela toujours à Paris. En Espagne, Madrid n’a pas bénéficié du même traitement ; Séville, Barcelone et Bilbao ont bénéficié d’investissements culturels importants. La culture est parisienne. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que dans les rayons histoire des librairies, il est rare de trouver des livres consacrées aux différentes régions françaises. On pourra consulter des livres sur l’histoire de Paris, un ou deux livres sur l’histoire de la Bretagne et sinon rien. En revanche, l’histoire de la France de la préhistoire jusqu’à maintenant occupe plusieurs linéaires. Histoire de la France signifie histoire des dirigeants et histoire de l’Etat. Certes, la nouvelle école historique a, à compter des années soixante, insisté sur la vie quotidienne des Français mais sans pour autant étudier la vie politique, sociale et culturelle des régions françaises.

Cette centralisation est le produit d’une culture antilibérale, jacobine et d’une tradition administrative fortement ancrée. L’ENA, symbole de cette dérive, a formé, en cinquante ans, avant tout, des hauts fonctionnaires parisiens destinés à diriger les grands services des ministères, à représenter l’Etat dans les départements et les régions. Pour bien démontrer la primauté de Paris, les élèves de l’ENA peuvent opter, à la sortie de l’école, pour les services de la ville de Paris mais non pour ceux de Marseille ou de Lyon. Cette centralisation, fruit d’une longue tradition, repose sur la déresponsabilisation des collectivités locales à travers l’instauration de tutelles plus ou moins explicites et par le dogme de l’infaillibilité de l’administration centrale.

Aménager le territoire, c’est aménager, à partir de Paris, la France. C’est la victoire de l’administration d’Etat sur les collectivités locales qui ont besoin qu’on leur octroie quelques aides ou quelques déconcentrations de services administratifs sans intérêt. C’est de l’aménagement nationalisé qui au-delà du discours ne génère aucune dynamique économique ou culturelle. Les résultats des délocalisations lancées par Edith Cresson, lorsqu’elle était Premier Ministre, sont nuls voir négatifs. L’ENA s’est dédoublé, les élèves suivent des cours à Paris et à Strasbourg. L’école a conservé ses locaux à Paris et les élèves comme les professeurs effectuent la navette entre les deux villes pour la plus grande joie du contribuable.

La multiplication des structures constitue une autre spécificité française qui aboutit à la dilution des responsabilités et au renforcement de l’échelon central. La France se caractérise donc par le nombre élevé de catégories de collectivités locales et par le nombre tout aussi élevé de structures administratives. Au-dessous de l’Etat dont l’action est de plus en plus encadrée par l’Union européenne, il y a les communes, les groupements de communes, les pays, les départements et les régions. Diviser pour mieux régner, tel est l’objectif de l’administration centrale qui peut jouer sur les rivalités entre les catégories de collectivités pour mieux conserver son pouvoir. Yves Cannac, dans son livre publié en 1983 « le juste pouvoir », soulignait que « Commune, groupement de communes, département, région, Etat : aucun pays comparable ne s’offre le luxe d’une telle sur-administration. Ni face aux tâches de gestion locale, d’une telle dilution des responsabilités. Ni sur la tête du malheureux contribuable, de pouvoirs fiscaux de plein exercice, pouvant chacun le taxer et le retaxer sans merci ».

A cette multiplication de structures qui est, en soi, source de dysfonctionnements, il faut ajouter une deuxième caractéristique : la petitesse territoriale et économique des collectivités locales en France. Notre pays compte ainsi autant de collectivités locales que l’ensemble de nos partenaires économiques de l’Union européenne. La France, c’est à dire un territoire de 550 000 kilomètres carrés, est divisée en 20 régions, 100 départements, 36 500 communes et 20 000 structures de coopération intercommunale, plus de 500 000 élus.

Ce morcellement apparaît pour un grand nombre d’élus et d’habitants comme un gage de maintien des services publics de proximité et comme un gage de maintien d’une véritable politique d’aménagement du territoire. Dans les faits, ce découpage, en tranches fines, de la France n’a pas empêché la désertification et le départ des services de proximité des zones les plus rurales ou enclavées. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, notre goût pour l’exception s’est retourné contre nous.

Ce découpage, fruit du double héritage de l’ancien régime et de la Révolution jacobine, occasionne des surcoûts tant en terme de services, de personnels qu’en terme de dépenses d’équipements. Il est un gage d’inefficacité. La multiplication des financements croisés, la superposition des compétences ne permettent pas d’identifier clairement les responsabilités et provoquent d’importants gaspillages.

En France, on n’imagine pas des collectivités territoriales autonomes, disposant de larges pouvoirs. En vertu du principe que le pouvoir vient d’en haut, on parle non pas de rééquilibrage des pouvoirs mais de décentralisation.

La centralisation est, dans les faits, en France, une seconde nature. Tocqueville dès 1835 dans le premier tome « de la démocratie en Amérique » avait souligné les syllogismes procentralisateur. « les partisans de la centralisation en Europe soutiennent que le pouvoir gouvernemental administre mieux les localités qu’elles ne pourraient s’administrer elles-mêmes : cela peut être vrai, quand le pouvoir central est éclairé et les localités sans lumières, quand il est actif et qu’elles sont inertes, quand il a l’habitude d’agir et elles l’habitude d’obéir. On comprend même que plus la centralisation augmente, plus cette double tendance s’accroît, et plus la capacité d’une part et l’incapacité de l’autre deviennent saillantes ».

Tocqueville, après avoir étudié le système américain et les systèmes européens, démontrait, avec brio, la supériorité des Etats décentralisés. « un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu’on imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d’un grand peuple ». La centralisation « excelle, en un mot, à empêcher, non à faire. Lorsqu’il s’agit de remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide, sa force l’abandonne. Pour peu que ses mesures aient besoin du concours des individus, on est tout surpris alors de la faiblesse de cette immense machine ; elle se trouve tout à coup réduit à l’impuissance. » Depuis plus de vingt ans les grandes réformes s’enlisent en France, réforme fiscale, réforme de l’administration fiscale, réforme des hôpitaux, réforme de la retraite, réforme du système éducatif… Combien de réformes jamais appliquées, combien de réformes abandonnées ? Tocqueville, il y a plus de 150 ans n’avait-il pas dégagé les causes du mal français ?

Le Français aime que l’on agisse à sa place ; sa citoyenneté, il la vit au moment des élections et, bien malgré lui, au moment du paiement des impôts. Rien à voir avec les Etats-Unis, pays dans lequel les habitants sont des citoyens vingt quatre heures sur vingt quatre. Déjà Tocqueville notait et cela reste toujours d’actualité « en Europe, un criminel est un infortuné qui combat pour dérober sa tête aux agents du pouvoir ; la population assiste en quelque sorte à la lutte. En Amérique, c’est un ennemi du genre humain, et il a contre lui l’humanité toute entière ». Cette différence de comportement explique peut-être la passivité des Français face à la centralisation.

La concentration des pouvoirs au sommet qui est considérée comme une source de dysfonctionnements chez nos partenaires a longtemps eu les faveurs de l’intelligentsia dans notre pays. Elle fut qualifiée d’idée moderne et avant tout de gauche ; la décentralisation a été au contraire assimilée à une idée soit révolutionnaire, soit conservatrice. Les mots province et région ont longtemps été qualifiés de mots d’extrême droite ou d’extrême gauche. Proudhon et Maurras ou Barrès se retrouvaient, ainsi, à défendre le fait régional contre les jacobins de droite ou de gauche.

Il y a un véritable contre-sens sur le mot de décentralisation ou de régionalisation. En 1934, le dictionnaire de l’Académie française définissait le régionalisme de manière péjorative comme « la tendance à favoriser tout en maintenant l’unité nationale, le développement particulier, autonome, des régions et à en conserver la physionomie des mœurs, les coutumes et les traditions historiques ».

Il y a, en France, toujours la volonté de confondre régionalisme, séparatisme et indépendantisme. Il y a une volonté manifeste de la part de certains de dénigrer la décentralisation et la démocratie locale. Pour Henri Lefebvre, intellectuel communiste des années 50, il ne pouvait y avoir de débat sur ce sujet « l’idée de décentralisation est une manœuvre d’érudits et de douairières attardées ».

Au cours des deux derniers siècles, il y a une constante ; les défenseurs de la décentralisation se trouvent chez les libéraux. Ainsi, Alexis de Tocqueville, reprenant les idées de Montesquieu fut un des premiers à montrer que le maintien de la liberté passe par la préservation des libertés communales. Sous la IIIème République, laïque et jacobine, les idées girondines ne disparurent pas complètement grâce au combat des libéraux. Elles imprègnent, en particulier, le Comité de Nancy qui, en 1865, publie un opuscule de 70 pages intitulé un projet de décentralisation appelé « le programme de Nancy ». Ce projet mentionne que « ce qui est national à l’Etat, ce qui est régional à la région, ce qui est communal à la commune ». Il prévoit d’affranchir de la tutelle préfectorale les communes, de supprimer les arrondissements, de fortifier les communes et d’agrandir les départements. Cet opuscule avait été signé par des libéraux (Prévost Paradol), des orléanistes (Broglie, Guisot, Dufaure) des républicains (Carnot, Ferry, Simon, Faure). Ce projet qui donna lieu à un véritable débat parmi les intellectuels demeure plus de 135 ans plus tard d’actualité.

Du milieu du XIXème siècle jusqu’à la fin du XXème siècle, le débat se focalisa sur la création des régions au point d’occulter les questions relatives aux compétences accordées aux différentes collectivités locales. La France, à la différence de ses partenaires, s’est fait par le centre, par la capitale qui distille moyens financiers et compétences. La province vit sous un régime d’octrois. Lors des deux derniers siècles, ce n’est pas l’Etat qui a du se construire comme en Allemagne ou comme aux Etats-Unis ; mais les collectivités territoriales qui ont du arracher leurs compétences à un Etat central hégémonique et omniscient. Alors que les communes, les départements tentaient de prendre leur envol, les gouvernements cherchaient une structure d’action plus commode sans pour autant revenir aux anciennes provinces royales décapitées à la Révolution. La région a d’abord été pensée comme une circonscription administrative permettant à l’Etat central de mieux organiser son action et de mieux coordonner ses services et non comme une entité juridique permettant aux citoyens de mieux participer à l’élaboration des décisions publiques les concernant. La région pour l’Etat répondait au souhait du toujours plus de hiérarchie, toujours plus de coordination, toujours plus de contrôles administratifs. Bien peu voyaient dans la région, une collectivité capable de faire face à al toute puissance des administrations centrales. Pourtant, les départements apparaissaient, dès le milieu du XIXème siècle, comme dépassés et inadaptés pour un pays qui entrait dans sa première révolution industrielle. Trop petits, ils étaient déjà considérés comme des courroies de transmission du pouvoir national.

La France est passé de près après le Second Empire à côté d’une grande révolution en ce qui concerne l’organisation de ses pouvoirs. En effet, en 1871, après la défaite des armées françaises face aux Prussiens, les évènements de la Commune empêchèrent la mise en œuvre d’une véritable décentralisation. Le législateur généralisa simplement le principe de l’élection des organes délibérants des collectivités locales, mais en les soumettant à une tutelle forte de la part de l’Etat. Ainsi, la loi sur les conseils généraux élus au suffrage universel date de 1872, la loi municipale confirmant l’élection des maires et des adjoints du 5 avril 1884. Le texte originel de 1872 prévoyait la création de 24 régions ; la peur du retour éventuel des idées de la Commune incita le législateur à enterrer le projet régional.

Depuis la Révolution française, la question du rôle des collectivités territoriales est constamment posée. La querelle entre jacobins et girondins est un grand classique de l’histoire française. Elle se perpétue de décennies en décennies. L’affaire corse en est le dernier avatar.

Au début de la troisième République, Auguste Comte proposait 17 régions soulignant que « l’observation scientifique des données historiques, géographiques, humaines conditionne la mise en place de toute organisation régionale naturelle ». En 1881, Elisée Reclus soulignait dans son ouvrage « Géographie de la France »que « les populations savaient reconnaître encore les limites des pays naturels, mais sentaient également la nécessité d’une organisation administrative adaptée au rétrécissement national et régional dû à la révolution des transports ».

En 1902, un député radical, Charles Beauquier, dépose une proposition de loi visant à remplacer les départements par des régions et à supprimer la tutelle administrative est adoptée par le Congrès des radicaux mais reste, une fois de plus, sans suite. En 1906, Georges Clemenceau qu’instinctivement on serait plus enclin à classer parmi les centralisateurs, lors d’un discours à Draguignan, indiquait qu’il fallait « supprimer des divisions administratives surannées que ni la géographie, ni les besoins régionaux, ni l’état actuel des communications ne peuvent plus désormais justifier et susciter, grouper et des développer en des formes nouvelles les initiatives locales ».

En 1910, le géographe Vidal de la Blache suggère de conserver les départements et de leur ajouter 17 régions. Jean Hennessy, député proche des radicaux, fonde en 1911 la ligue de représentation professionnelle et d’action régionaliste. Cette ligue avait pour objectifs : créer des circonscriptions nouvelles plus étendues que les départements afin de satisfaire aux besoins nouveaux engendrés par la concentration économique et de permettre la décentralisation administrative » ; constituer des assemblées régionales et organiser le suffrage universel de telle façon que ces assemblées fussent composées par les représentants des grandes catégories professionnelles et englobent les hommes compétents dans toutes les branches de l’activité sociale ». Les régions Clémentel de 1917, de nature avant tout administrative, vise à répondre aux problèmes de l’économie de guerre ; 149 chambres de commerce sont ainsi intégrées dans 17 groupements régionaux. Alexandre Millerand, lors de son discours du Ba Ta Clan du 7 novembre 1919, souligne qu’il « faut tenir compte des réalités régionales ». Il propose la création de conseils régionaux. Lorsqu’il devient Président du Conseil puis Président de la République, il abandonne ce projet ambitieux.

De 1900 à 1950, 73 projets ou propositions de découpage territoriales furent recensés : 36 prévoyaient environ 22 régions, 19 de 20 à 30, 14 moins de 20 et 4 plus de 30. Toujours dans une démarche purement administrative, en 1948, les pouvoirs publics nomment des inspecteurs généraux de l’administration en mission extraordinaire qui joueront le rôle de préfet régional. En 1952, il est décidé la création du Conseil national des économies régionales et de la production qui débouche le 28 novembre 1956 sur la création de 22 régions de programme. Le décret du 7 janvier 1959 définit 21 circonscriptions d’action régionale. Cette maturation administrative aboutit au décret du 14 mars 1964 qui instaure des préfets de région et des commissions de développement économique régional. Avant les évènements de mai, dans son discours de Lyon du 24 mars 1968, le Général de Gaulle souligne que « l’effort multiséculaire de centralisation qui fut longtemps nécessaire à la nation pour réaliser et maintenir son unité malgré les divergences des provinces qui lui étaient successivement rattachées ne s’impose plus désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de la puissance économique de demain ». Cette volonté décentralisatrice se brisa sur le non du référendum du mois d’avril 69. La loi du 5 juillet 1972 tirant les enseignements de l’échec du référendum du 27 avril 1969 crée les régions qui deviennent de véritables collectivités territoriales en 1982. Un siècle aura été nécessaire pour passer du stade d’idée au stade de la réalisation. Il n’en demeure pas moins que les régions sont entrées dans les institutions par la petite porte. Elles ne bénéficient pas de reconnaissance constitutionnelle à la différence des communes et des départements. Dernières-nées, elles disposent de petits budgets et leurs pouvoirs modestes sont méconnus. Malgré vingt ans d’existence tranquille, les régions génèrent des peurs quasi millénaristes. Henri Emmanuelli, dans une interview publiée par le quotidien, Libération, fait allusion au caractère fascisant des idées régionalistes. Pourtant, ni Hitler, ni Mussolini n’étaient de grands décentralisateurs.

Plus de deux cents ans après la Révolution, les collectivités locales ne sont considérées, ni comme des êtres majeurs, elles sont tout juste des mineurs ou plutôt des majeurs sous tutelle.. L’article 72 de la constitution de 1958 fixe clairement les limites que ne doivent pas dépasser les collectivités territoriales et effectue une reconnaissance à minima. Ainsi, il mentionne que « les collectivités s’administrent librement par des conseils élus dans les conditions prévues par la loi. Dans les départements et les territoires, le délégué du Gouvernement a la charge des intérêts nationaux, du contrôle administratif et du respect des lois ». Ainsi, en vertu de cet article, rien n’interdit à ce que les exécutifs des collectivités soient désignés par l’Etat. En revanche, la répartition des compétences n’est pas fixée par la Constitution.

La preuve la plus significative de la méfiance qu’inspire au pouvoir central les collectivités locales, c’est le maintien du contrôle à de leurs actes, contrôle qui a été officiellement reconnu par le Conseil constitutionnel. Pour qu’un acte d’une collectivité devienne applicable, il faut au préalable qu’il soit transmis au préfet. Cette transmission au préfet n’a pas empêché certains scandales et certaines malversations. Les collectivités territoriales sont traitées comme des mineurs ou des majeurs sous tutelle. Les entreprises, les particuliers sont mieux considérés. Pour acheter une voiture ou une maison, nous n’avons pas besoin de transmettre au préalable, avant de verser l’argent, de transmettre notre décision au préfet. Imagine-t-on un chef d’entreprise devant transmettre ses décisions au Ministre de l’Economie avant que celles ci ne deviennent effectives ? Imagine-t-on un particulier qui demande une autorisation au préfet pour s’acheter une maison ? Non. Il serait, de ce fait, logique que les collectivités locales puissent exercer leurs compétences de la même façon que l’Etat, les entreprises ou les particuliers ; le contrôle juridictionnel devant prendre le pas sur le contrôle administratif.

Une telle modification constituerait une révolution car aujourd’hui les collectivités locales sont considérées comme des êtres potentiellement dangereux qu’il faut toujours surveiller d’au moins d’un œil. Ce caractère dangereux est bien ancré dans notre culture , ainsi, dans un manuel de droit le mot décentralisation a la définition suivante : « la décentralisation se traduit par le transfert d’attributions de l’Etat à des institutions territoriales juridiquement distinctes de lui et bénéficiant sous la surveillance de l’Etat d’une certaine autonomie de gestion ». En France, la liberté des collectivités locales a pour limite le contrôle de l’autorité de tutelle. Il faut souligner que si la liberté des collectivités locales a été reconnue comme un principe à valeur constitutionnelle, il n’en demeure pas moins que la constitution ne fixe pas le cadre dans lequel les collectivités territoriales exercent leurs compétences. Un gouvernement peut à tout moment retirer une compétence à une catégorie de collectivités territoriales. Ainsi, le Gouvernement de Lionel Jospin a retiré l’aide médicale aux personnes modestes en créant la couverture maladie universelle. Ce sont, en effet, des lois simples qui fixent les pouvoirs de ces collectivités. De même, il est indispensable que la constitution fixe la répartition des compétences non pas dans le détail mais dans les grandes lignes comme cela l’est dans la loi fondamentale allemande.

Contrairement aux idées reçues, les lois de décentralisation de 1982 ne sont pas des lois libérales. Elles n’ont pas, loin de là, transformé les collectivités locales sous tutelle en collectivités locales autonomes, majeures et dotées de larges pouvoirs. La gauche n’a pas entrepris de révision constitutionnelle et a vite retrouvé ses accents jacobins. Le recours en 1982 comme en 2000 au terme de décentralisation pour réorganiser les pouvoirs publics signifie bien que l’Etat central conserve tous les pouvoirs et que c’est Paris qui décide ce qui est bon ou mauvais pour les collectivités locales.

La décentralisation de 1982 a été, avant tout, une décentralisation budgétaire. Pierre Mauroy qui était à l’époque Premier Ministre, a, dès 1981, contrairement aux engagements que le PS avait pris lors de la campagne présidentielle, abandonné l’idée de redécouper la carte des collectivités locales et de supprimer les départements. Il n’a pas appliqué la préconisation de Valéry Giscard d’Estaing qui lors d’un discours prononcé le 10 octobre 1975 à Dijon indiquait qu’ « il ne saurait y avoir entre la commune et l’Etat deux collectivités de niveau intermédiaire ». Il a opté pour une l’émiettement des collectivités locales. La peur d’une éventuelle défaite électorale a incité les socialistes à affaiblir, avant même leur naissance, les régions. Les lois de Pierre Mauroy s’inscrivent avant tout dans la lignée des lois de 1872 et 1884 sur les communes et les départements et sont des lois en demi-teintes.

Les lois de décentralisation ont, en réalité, donné lieu à un véritable jeu de dupes. Elles sont intervenues au moment où l’Etat accumulait d’importants déficits et était, de plus en plus, incapable de financer des dépenses auxquelles il était confronté. Ainsi, en reprenant les travaux entamés sous Valéry Giscard d’Estaing, le Ministre de l’Intérieur, Gaston Deferre, a, à travers quelques mesures savamment dosées de libéralisation, transféré des dépenses sans pour autant en perdre la véritable maîtrise. L’Etat s’est désengagé de la construction et de l’entretien des collèges, des lycées, des routes dites départementales, de certaines dépenses sociales tout en conservant le pouvoir normatif concernant ces domaines. Les transferts financiers n’ont pas couvert, bien évidemment, les transferts de dépenses. Les compétences transférées n’avaient pas été choisies au hasard ; il s’agissait de domaines où les dépenses à réaliser étaient très importantes. Ainsi, l’Etat a transféré aux régions la construction et la gestion des locaux des lycées alors que le nombre d’élèves augmentait rapidement et que les travaux d’entretien n’avaient pas été réalisés depuis des années.

En matière de formation, les transferts de compétences ont eu une portée limitée compte tenu de la toute puissance de l’Association pour la formation par alternance (AFPA). Les contrats de plan ont permis, en outre, à l’Etat d’encadrer les collectivités locales et d’orienter leurs actions, voire de les contraindre à financer des opérations qui n’étaient pas de leurs compétences (transports, universités).

La décentralisation à la française est avant tout une délégation de signature sur laquelle on aurait mis un verni de politique locale. L’Etat concède l’exercice d’une compétence après l’avoir fortement encadré. Les collectivités locales ne sauraient disposer d’un pouvoir réglementaire et encore moins d’un pouvoir législatif. Elles pourraient mal se comporter et mettre en cause l’unité de la nation. C’est bien connu, de nombreux élus locaux rêvent de prendre le pouvoir par les armes….

En France, la décentralisation et l’émancipation des collectivités sont plus subies que désirées. Ainsi, le professeur Hauriou indiquait que « les raisons de la décentralisation ne sont point d’ordre administratif mais bien d’ordre constitutionnel. S’il ne s’agissait que du point de vue administratif, la centralisation assure au pays, une administration plus habile, plus impartiale, plus intègre et plus économe que la décentralisation » (précis de droit administratif). La décentralisation n’est donc perçue que de manière négative. Pour ses détracteurs, elle coûte chère ; elle est source de complications comme si l’Etat ne l’était pas. Elle n’est acceptée qu’afin de permettre une respiration démocratique et pour transférer certaines charges. Il est plus facile de faire semblant de décentraliser que de restructurer en profondeur. La décentralisation s’est fait sans refonte de la carte territoriale et surtout sans réforme de la structure étatique. Il en a résulté doublons, polysynodie décisionnelle et complexité. Les objectifs des lois de décentralisation des années quatre-vingt manquaient de clarté. Elles ont abouti à la création des régions sans pour autant leur confier un rôle de collectivité pilote. les tutelles demeurent. Il y a la tutelle explicite avec l’envoi préalable des actes des collectivités locales au préfet. Il y a les tutelles implicites avec la multiplication des dotations permettant à l’Etat d’orienter les actions des collectivités locales. Il y a les contrats de plan qui placent les régions en position de mendiantes. Elles obtiennent de l’Etat certes des milliards de francs qui s’ajoutent à des financements locaux pour la réalisation d’investissements qui relèvent bien souvent de la responsabilité de l’échelon national. Ainsi, les collectivités locales sont amenées à travers les contrats de plan à financer la réfection de routes nationales, la création de pôles universitaires… Les contrats de plan permettent donc à l’Etat de ponctionner une partie des ressources des collectivités locales pour réaliser bien souvent des investissements qui sont de sa responsabilité alors que cela devrait être l’inverse. Par ailleurs, une partie non négligeable des crédits prévus dans les contrats de plan font régulièrement l’objet de gels voire d’annulation au nom de la fameuse régulation budgétaire. Les collectivités locales sont alors appelées à se substituer à l’Etat défaillant.

Le réseau de collectivités locales et d’élus est en France doublé par un réseau administratif tout aussi dense. Il y a en permanence un face à face responsables administratifs, élus. Ainsi, la structure administrative étatique est une véritable pyramide qui se caractérise à la fois par une centralisation autour des préfets et par la multiplication des hiérarchies, chaque ministère souhaitant être présents sur le terrain. Un ministère, pour jouer un rôle ou donner le change, se doit d’avoir ses antennes, voire ses services au niveau local. L’Etat est ainsi présent au niveau régional avec un Préfet de région, les directions régionales des différents ministères ; au niveau départemental avec le préfet de département et les services départementales des différents ministères, au niveau des arrondissements avec les sous préfets. Les préfets malgré des années de combat n’ont jamais obtenu la coordination de l’ensemble des services de l’Etat. La défense, les services de Bercy, les services dépendant du Ministère de la justice échappent à la coordination préfectorale. Par ailleurs, les directions locales de l’équipement sont de véritables baronnies malgré la décentralisation. Les lois de décentralisation en transférant un certain nombre de compétences aux collectivités locales auraient dû aboutir à un allègement de la structure administrative de l’Etat au niveau local ; tel n’en a pas été le cas. Il y a eu, au contraire, un alourdissement avec la création de services au sein des collectivités qui doublent ceux de l’Etat. L’Etat a refusé de tirer les conséquences de la décentralisation en réorganisant ses services et en diminuant ses effectifs. Il en est de même avec la montée en puissance de l’administration européenne. Compte tenu de la communautarisation de la politique agricole, il aurait été logique que les effectifs du ministère de l’agriculture diminuent ; or tel n’a pas été le cas.

La tendance naturelle est, en France à la recentralisation. Les préfets ont, pas à pas, regagné une grande partie du terrain perdue en 1982. Les gouvernements ont multiplié les lois pour imposer aux échelons locaux leur vision de la France, jouant ainsi au grands aménageurs du territoire. De 1995 à 2000, deux lois sur l’aménagement du territoire, une loi sur l’intercommunalité, une loi sur la solidarité urbaine, plusieurs plans urbains. Par ailleurs, le Gouvernement de Lionel Jospin a opté pour l’étatisation des impôts locaux ; c’est plus simple que d’engager une réforme des finances locales. Ainsi, la moitié de la taxe professionnelle, le principal impôt local, c’est à dire la part salariale de cet impôt, a été supprimée c’est à dire transférée des contribuables locaux vers les contribuables nationaux. La part régionale de la taxe d’habitation a subi, en l’an 2000, le même sort. Avec cette étatisation, les collectivités dépensières ne seront plus soumises au contrôle des électeurs. Elles devront négocier avec le gouvernement ; c’est donc la mort de l’autonomie des collectivités territoriales et une politisation accrue des rapports qu’elles entretiennent avec l’Etat qui se met en place de manière insidieuse. Toujours contrôler, toujours suspecter, or en matière de mauvaise, le suspect se trouve du côté de l’Etat.

L’absence de véritables contre-pouvoirs locaux favorise la remontée au sommet de tous les problèmes et empêche la mise en œuvre rapide de solutions adaptées. L’application du principe de subsidiarité est, en France, avant tout théorique. Pour des raisons sociales, sociologiques et économiques, la France ne pourra pas rester la dernière de l’Europe en refusant de donner des responsabilités aux collectivités locales. Les demandes des basques, des bretons ou des corses qui s’appuient sur une forte culture historique ne peuvent que se généraliser. Plus les gouvernements attendront avant d’appliquer un projet girondin, plus les demandes de changement augmenteront. Aujourd’hui, la question n’est pas de travailler sur un nouvel élan par rapport aux lois de décentralisation de 1982 qui ont échoué ; c’est de choisir la voie de la modernité qui passe par un renouveau de la pensée girondine. Bien évidemment, il ne s’agit pas de remettre en cause l’unité nationale ; bien au contraire, il s’agit de la renforcer en permettant aux collectivités locales un espace de vie plus important.

Quoi qu’en pense Jean-Pierre Chevènement, les gouvernements n’échapperont pas, dans les prochaines années, à une soif d’autonomie au sein de l’opinion publique. La Corse n’est qu’un révélateur, l’époque de la toute puissance de l’Etat central arrive à son terme car chacun constate qu’elle génère de très nombreux dysfonctionnements. La subsidiarité en vertu de laquelle le pouvoir doit s’exercer au niveau le plus bas possible n’a pas vocation à rester un principe théorique. En Bretagne, au Pays Basque, en Savoie, mais aussi en Normandie, en Bourgogne, de plus en plus d’élus demandent que l’on en termine avec le jacobinisme.

L’éclatement de la France ne viendra pas par le renforcement des pouvoirs locaux mais du statu-quo. Si les jacobins de tout bord refuse d’accorder plus d’autonomie, plus de liberté, les tentations indépendantistes trouveront de nombreux partisans. N’oublions pas que l’Empire soviétique a explosé par l’hypertrophie de son pouvoir central incapable de tout gérer, de tout surveiller. Le 14 juillet 2000, le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement refusait l’idée même d’accorder un pouvoir législatif délégué à la Corse en indiquant que « les Corse ne sont pas des kanaks ». Propos insultants à la fois pour les Corses et pour les habitants de la Nouvelle Calédonie, ils expriment parfaitement la vision rétrograde que les jacobins ont de la nation et de la République. La nation ne signifie pas le centralisme, l’uniformité et la toute puissance d’un Etat hégémonique. La nation, c’est avant tout une communauté de destin dans laquelle chacun éprouve du plaisir à vivre ensemble. Le sentiment d’appartenance à une même nation est très fort aux Etats-Unis, pays dans lequel il est de bon ton d’avoir le drapeau national dans son jardin ; pourtant, l’existence de la peine de mort varie d’un Etat à un autre ; les limitations de vitesse diffèrent également selon les Etats, tout comme les impôts. Il ne viendrait pas à l’esprit à un américain de supprimer les particularismes locaux. Bien au contraire cela fait parti du paysage. En France, le principe « on ne veut voir qu’une tête » est malheureusement d’actualité. De nombreux hommes politiques souhaitent l’imposer en Europe sous le beau nom d’harmonisation. Il faudrait que de Helsinki à Palerme et de Brest à Vienne, les mêmes lois, les mêmes règles s’appliquent. Il n’y a que des Français pour faire un tel rêve. Toujours par refus de la liberté et du libéralisme, on cherche à égaliser, à empêcher la concurrence de se développer. La belle idée européenne née à la sortie de la seconde guerre mondiale, l’idée de rapprocher de manière pragmatique des pays qui s’étaient, lors des deux cents dernières années, entredéchirés par des guerres d’une violence absolue est en train de périr sous les coups de la technocratie égalisatrice. La révolte des chasseurs symbolise parfaitement les dangers de l’excès de réglementation élaborée loin du terrain. Cette réglementation génère l’incompréhension et la colère. L’Europe doit intervenir que lorsque les Etats, les collectivités locales ont démontré réellement leur incapacité à régler un problème. L’intervention de Bruxelles doit toujours être subsidiaire comme cela devrait être le cas pour l’Etat sauf en ce qui concerne les pouvoirs régaliens que sont la défense, les affaires étrangères, la sécurité, la justice.

Le centralisme est terminé car dans une économie qui repose, de plus en plus, sur le juste à temps et sur une production de biens et de services personnalisés, il faut plus de liberté et laisser plus d’initiative au niveau local. Les choix de localisation des activités économiques dépendent du niveau de formation des salariés, des conditions de vie et de l’efficacité des administrations. La lourdeur des administrations centrales et leur incapacité de mettre en œuvre rapidement des décisions constituent une entrave à l’implantation d’entreprises sur notre territoire. Il faut, de plus, rappeler que ce sont les Etats centralisés qui enregistrent les niveaux de prélèvements obligatoires les plus élevés. Ce sont des Etats comme l’Espagne dont le pouvoir central a accordé une large autonomie aux régions qui enregistrent les plus forts taux de croissance. La France ne peut pas, une fois de plus, rester une exception en conservant des collectivités à compétences étriquées et à structures complexes. Le choix d’implantation des entreprises dépend du niveau de formation, de la qualité de vie, du coût du travail mais de plus en plus de l’efficacité de l’administration. Le vieillissement de la population entraînera une demande croissante de services de proximité que les collectivités pourront et à moindre coût satisfaire. La volonté d’être mieux soigné, d’avoir au plus près les services sociaux nécessitent une décentralisation plus poussée. On est entré dans une période de services personnalisés et humanisés. Le service de masse qu’offre encore trop souvent l’administration est rejeté. Par leur rapidité de réaction, les collectivités locales peuvent plus facilement que l’Etat de répondre aux nouveaux besoins sociaux.

Par ailleurs, nous ne sommes plus au début du siècle, époque à laquelle une infime minorité de la population avait le bac ; nous ne sommes plus dans les années soixante, époque à laquelle les étudiants étaient tous ou presque des enfants issus des classes supérieures de la société, désormais plus de 70 % des jeunes ont leur baccalauréat. De cette élévation du niveau scolaire de la population résulte une prise de conscience ; les habitants de Corse, de Normandie ou de Rhône-Alpes n’acceptent plus d’être soumis au diktat des administrations centrales. La démocratie passe par une plus grande participation de la population locale aux décisions qui les concernent directement. La construction d’une autoroute, d’une centrale électrique ou d’un aéroport ne peut se faire, aujourd’hui, sans consultation voire sans association des populations concernées. Le pouvoir ne s’impose plus par le simple fait qu’il vient d’en haut ; il trouve sa légitimité dans sa capacité à mobiliser et associer autour des projets précis. Par leur plus grande proximité, les collectivités locales sont mieux outillées pour répondre aux nouvelles attentes de la population.

La France est une démocratie qui a conservé les couleurs d’une monarchie absolutiste teintée d’esprit révolutionnaire. Monarchie absolutiste car les pouvoirs sont centralisés au profit d’un nombre réduit de personnes. Le parlement est réduit à l’état de cour et les collectivités locales disposent de marges de manœuvres plus que réduites. Esprit révolutionnaire car il y a une volonté permanente de remettre en cause les pouvoirs en place. La succession rapide d’alternance depuis 1981 en est la meilleure preuve. En vingt ans, cinq alternances ; faute de pouvoir être canalisé au niveau local, le mécontentement remonte et s’extrêmise.

L’accord de Matignon du 20 juillet sur la Corse constitue la première réponse, certainement trop timide, pour prendre en compte la diversité du territoire français et le souhait de la population de gérer, par eux-mêmes, un grand nombre de services rendus par les administrations.

Il est assez étonnant qu’il ait fallu attendre l’aube du troisième millénaire pour se rendre compte que la Corse était une île constituée de montagnes et qu’il était difficile de gérer un tel territoire de Paris. Depuis son passage sous contrôle français, la Corse a toujours fait l’objet d’un traitement à géométrie variable de la part du pouvoir central qui hésite entre colonisation forcée et assimilation. Des dernières tentatives de soulèvement contre l’envahisseur au début du XIXème siècle aux attentats à répétition des vingt cinq dernières années du XXème siècle, deux siècles d’incompréhension sont passés du fait que la tentation jacobine l’avait toujours emporté.

L’incapacité du pouvoir central à avoir un discours cohérent et une ligne directrice a poussé irrémédiablement les Corses à renouer avec leur culture. Méprisés par les élites françaises, incompris dans leur volonté farouche de s’auto-administrer, les Corses ont opté soit pour la résignation, soit pour la violence.

C’est dans les périodes de troubles que le nationalisme ou l’irrédentisme se fortifient. Face à un pouvoir hégémonique mais impotent, les Corses se sont réfugiés dans leur passé et se sont éloignés de la métropole. Après plus d’une génération de violence, après plus de vingt cinq ans d’errements durant lesquels les gouvernements de droite et de gauche ont tour à tour négociés puis rompus avec des terroristes, des nationalistes, des mafieux ou avec des élus, après avoir nommé le Préfet Bonnet qui avait revêtu avec l’accord implicite du Gouvernement, les habits d’une Gouverneur de colonies, il fallait un geste pour renouer les liens avec le Continent. Ce geste ne pouvait pour soigner les plaies vives du peuple orgueilleux que constituent les Corses passer que par un grand pas vers l’autonomie.

Le rejet de l’Etat central sur l’Ile de Beauté est d’autant plus important que la population s’soit sentie, à maintes reprises, humiliée par des déclarations à caractère raciste. Jean-Pierre Chevènement comme un certain nombre de ses conseillers, de nombreux hommes politiques de droite ou de gauche ne considèrent pas réellement les Corses comme des Français normaux.

Lionel Jospin, en jacobin qu’il est, n’avait pas initialement prévu d’accorder une large autonomie à la Corse ; c’est forcé par les évènements qu’il s’est rallié à cette idée. Il est néanmoins intéressant de souligner que depuis 1981 ce sont trois protestants qui ont mis en œuvre des projets de décentralisation en faveur de la Corse : Gaston Deferre en 1981, Pierre Joxe en 1991 et en 2000 Lionel Jospin. Les protestants qui constituent une minorité en France sont mieux à même de comprendre les problèmes que rencontrent un peuple de 250 000 habitants qui doit faire face à une métropole de plus de 60 millions d’habitants.

Les accords du mois de juillet 2000 donnent moins de pouvoirs aux collectivités locales corses que ceux dont disposent la Catalogne en Espagne ou les Länder en Allemagne. Les réactions sur le Continent furent néanmoins violentes. Jean-Pierre Chevènement qui a du déjà bien malgré lui accepté l’adoption du Traité de Maastricht fait un blocage sur un éventuel transfert de compétences de l’Etat aux collectivités locales. La République passe pour Jean-Pierre Chevènement par un Etat dominateur mais comment faire lorsque cet Etat est faible et que la République ne fait plus recettes à Ajaccio ou Bastia. Envoyer les chars, emprisonner les poseurs de bombes et les mauvais pensants ne constituent pas une réponse crédible à long terme. Les conflits en ex Yougoslavie, en Irlande témoignent que l’engrenage de la violence mène tout droit dans une impasse.

Jean-Pierre Chevènement se rêve en Jules Ferry, en instituteur de la IIIème République ; il a simplement oublié que l’on avait changé de république et d’époque. Il n’est pas le seul à vivre dans un autre temps. Un grand nombre de gaullistes croit encore en France uniforme avec des lois, des règlements et des normes qui s’appliquent à tous de la même manière. L’unité nationale baptisée également unité de la République est en danger à partir du moment où on admet des dérogations, des expérimentations, des aménagements pour tenir compte de certaines réalités. Mais, il y a bien longtemps que l’unité de la République est une illusion. Des régimes particuliers ont été institués pour les DOM-TOM. Par ailleurs que signifient les mots « unité de la République » si les habitants d’une région leur refusent toute valeur. La nation comme communauté de destin suppose un minimum d’adhésion. La notion de nation n’est pas figée à jamais. Constituée d’hommes et de femmes, la nation évolue ; hier portée par l’armée et l’école, elle est, aujourd’hui, portée par le sport, par les exploits des entreprises, des chercheurs et par les œuvres des artistes. De guerrière, la nation est devenue sportive, culturelle et économique Il n’est plus nécessaire de revêtir l’uniforme pour se sentir Français, l’abandon du service militaire symbolise parfaitement cette évolution.

La crainte d’une disparition de la nation française est exagérée. Dans un système économique mondialisé, il y a une volonté de retrouver des racines qu’elles soient locales ou nationales. Le renouveau des cultures régionales ne met pas en péril l’esprit national, bien au contraire, il le redynamise. Par ailleurs, le développement des coutumes locales a été largement favorisé par le refus par les pouvoirs publics d’assumer une certaine forme de nationalisme. Depuis des années, du fait de l’existence du Front national, le nationalisme n’a été perçu que sous l’angle de l’extrême droite. Vilipendé, ostracisé, il est devenu une valeur négative.

Le pouvoir législatif ne se divise pas ; il appartient aux représentants de la nation. En aucun cas, les Corses pourraient être les dépositaires d’une parcelle de ce pouvoir sacré. L’accord du 20 juillet remet-il en cause ce beau principe. Non, il reprend une disposition d’une statut de 1991 qui n’a jamais été appliquée. Il prévoit, en effet, de doter « la collectivité territoriale de Corse d’un pouvoir réglementaire, permettant d’adapter les textes réglementaires par délibération de l’Assemblée ». Rien de révolutionnaire, les fameuses autorités administratives indépendantes comme le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel disposent d’un pouvoir réglementaire dans les domaines qui sont de leur compétence. Le CSA fixe les conditions d’attribution des radios, régule le paysage radiophonique et attribue les fréquences. Pour l’adaptation des lois, le Gouvernement a prévu « de donner à la collectivité territoriale de Corse la possibilité de déroger par ses délibérations, à certaines dispositions législatives, dans des conditions que le Parlement définirait. » Ces aménagements ne deviendraient définitifs qu’après leur adoption par le Parlement qui conserve ainsi le dernier mot. L’unité de la République, la nation ne sont pas mis en péril par cette faculté encadrée et limitée. En recourant aux grands mots, aux concepts, nous aimons nous faire peur. Jean-Pierre Chevènement est pour les institutions ce qu’est Viviane Forrester pour l’économie.

Pour certains, l’autonomie accordée à la Corse ferait le jeu de la mafia. Cet argument est spécieux. La mafia n’a pas besoin de statut pour se développer et prospérer. Elle vit mieux lorsque tout se gangrène car elle est alors un pôle de stabilité. La mafia en Corse existe, avant tout, à la une des journaux. Elle est certainement plus présente dans le Var ou dans les Alpes Maritimes. En outre, il y a mafia et mafia. Le terme est galvaudé. Il est utilisé bien souvent à tort. En Corse comme à Paris, le milieu, le grand banditisme sont présents, la classe politique nationale y a puisé quelques ressources pour financer des campagnes électorales. Mais, de toute façon, il ne faut pas perdre de vue que ce sont sur les décombres de l’Etat de droit que les petits arrangements, les petites combines entre familles ont prospéré. Les fantasmes sur l’omniprésence de la mafia font vendre du papier, rien de plus…

Il est étonnant que des partisans de la décentralisation et de la construction européenne comme Valéry Giscard d’Estaing ou Jean-Pierre Raffarin s’en prennent au plan de Lionel Jospin qui accroît les compétences de la collectivité territoriale de Corse. Favorables aux transferts de compétences au profit de l’Union Européenne, ils sont, en revanche, hostiles aux transferts vers le bas tout en répétant qu’il faut respecter le principe de subsidiarité.

Avec ces accords, pour la première fois, l’Etat central admet le principe d’une décentralisation politique et non à une simple décentralisation qui se cantonne à faire passer les dossiers des bureaux de la préfecture à ceux des Conseils généraux ou régionaux. La décentralisation méthode française visait à diminuer les pouvoirs administratifs des préfets pour augmenter ceux des élus locaux ; le pouvoir national conservant le pouvoir de décision et les moyens.

La Corse n’a pas vocation à être un laboratoire à réformes ; mais des réformes dont elle a fait l’objet ces dernières années, il y a de nombreux enseignements à tirer

La décentralisation corse est mal comprise par le reste de la population française car elle est corse. Les subventions, les avantages fiscaux accordés sont de véritables repoussoirs et empêchent l’engagement serein d’un débat de part et d’autre de la Méditerranée. Pourtant, d’autres régions bénéficient ou ont bénéficié d’aides importantes de la part de l’Etat central ; la Bretagne comme le Grand Sud-Ouest dans les années soixante et soixante-dix. L’Etat a consenti des efforts importants avec la SNCF pour réaliser des lignes de TGV qui n’avaient pas toutes un intérêt économique majeur. Les lignes Sud-Ouest, la future ligne Est sont des éléments de la politique d’aménagement du territoire comme la construction d’autoroutes. Ainsi, le Limousin, l’Auvergne, le département de la Lozère sont en voie de désenclavement du fait de la volonté des gouvernements qui se sont succédés ces vingt dernières années. personne n’a soulevé la question de combien coûtait à la France un habitant de Mende ou de Limoges. Du fait de son insularité, il est plus facile d’établir la facture pour la Corse. Mais, pour être honnête, il faudrait placer du côté recettes, celles issues du tourisme et celles moins quantifiables liées à l’image à travers le monde de la Corse. La force de la querelle girondins contre jacobins prend toute sa saveur avec la Corse. Chaque Français a un avis, cette île qui est au cœur de l’actualité depuis des années ne laisse personne indifférente. Est-ce en raison de sa beauté et des millions de Français qui s’y rendent en vacances ou de l’influence dans le milieu médiatico-politique de sa diaspora évalué à plus de 600 000 personnes en France continentale, la Corse est devenue un sujet passionnel qui est une source de conflits infinis.

Mais, au-delà du problème spécifique à la Corse, la réforme des structures locales, l’avènement de véritables pouvoirs locaux butent sur les intérêts d’un certain nombre d’élus qui défendent leurs droits acquis (présidence, avantages matériels, etc..), sur le conservatisme jacobin, sur le problème constitutionnel. En effet, en reconnaissant la nécessaire tutelle du représentant de l’Etat, le Conseil Constitutionnel a strictement encadré toute évolution institutionnelle. Le département est sacralisé tout comme le préfet. L’instauration d’espaces de liberté locale passe donc obligatoirement par une réforme de la Constitution ce qui suppose l’accord des sénateurs qui veulent défendre leur assemblée et leur mandat, ce qui est bien humain mais peu propice aux réformes. Pourtant, un fort courant dans la population est favorable à une redistribution des pouvoirs, un référendum, sur un tel sujet, rencontrait certainement plus de succès que celui sur le quinquennat. Il y aurait un vrai débat entre les partisans de la France sous un même képi de Lille à Ajaccio et ceux partisans de la France plurielle.

Pour ridiculiser la décentralisation, on met en avant quelques affaires, quelques gaspillages, quelques scandales, quelques palais somptueux, mais il ne faut pas oublier que l’Etat n’a pas fait mieux dans le domaine de la vertu. Rappelez-vous scandales du carrefour du développement, du Crédit Lyonnais, du Crédit Foncier… Compte tenu des transferts organisés depuis 1982 et de ceux que pratiquent l’Etat de manière implicite, année après année, on peut constater qu’il y a eu une bonne maîtrise de la dépense locale. Alors qu’en 1999, l’Etat est fortement déficitaire et que sa dette avoisine les 5000 milliards de francs, les collectivités locales dégagent des capacités de financement et qu’elles réduisent leur endettement qui tourne autour de 500 milliards de francs. De nombreuses régions et un certain nombre de départements ont réduit leurs taux d’impôt directs.

Le renforcement des pouvoirs locaux a toujours contribué à l’amélioration des services rendus aux citoyens. Avant la décentralisation de 1982, la construction d’un gymnase dans un lycée en Lozère était complètement menée par l’administration centrale à Paris ; il en résultait bien souvent des travaux de piètre qualité réalisés en retard et une dérive des coûts. La mise aux normes des établissements scolaires a prouvé ces dernières années que l’Etat n’était pas très regardant tant en ce qui concerne l’argent des contribuables qu’en ce qui concerne la sécurité de nos enfants. C’est peu connu mais les collectivités territoriales dégagent des excédents et leur endettement ne dépasse pas 500 milliards de francs pendant que celui de l’Etat atteint 4000 milliards de francs. En matière de bonne gestion, l’administration centrale n’a guère de leçons à donner.

La décentralisation de 1982 est une œuvre inachevée. En effet, un certain nombre de compétences actuellement dévolues à l’Etat pourrait être exercé plus efficacement et économe par les collectivités locales. Ces transferts doivent être effectués par blocs afin d’éviter la création d’un mille feuilles déresponsabilisant et inefficace. Il ne s’agit pas de déshabiller l’Etat, de l’affaiblir, il s’agit au contraire de le renforcer. Il ne s’agit pas de cantonner l’Etat dans ses fonctions régaliennes du XIXème siècle car cela n’aurait aucun sens. Les attentes des Français ont changé et les moyens d’intervention publiques aussi. Le principe de base est le principe de subsidiarité. Tout ce qui peut être fait de la manière la plus efficiente à un niveau le plus proche du citoyen doit l’être. Ces transfert des compétences pourraient être les suivants : transport, culture, environnement, sport, tourisme, logement. Cela pourrait être aussi en partie l’enseignement supérieur et la politique de l’emploi (régionalisation des agences régionales de l’emploi avec fusion avec les ASSEDIC).

Les services de l’Etat concernant la mise en œuvre de ces compétences devraient être transférés aux collectivités territoriales pour éviter la création de doublons administratifs générateurs de surcoûts. Il faudrait que les ministères au niveau central disparaissent sinon, aucun ministre ne voudra perdre ses directions, ses crédits et ses fonctionnaires.

Il n’y a pas lieu, aujourd’hui, de maintenir un ministère du tourisme ; les normes nationales sont fixées par Bruxelles, les infrastructures réalisées par les collectivités locales. Une agence de promotion du patrimoine culturel et touristique de la France suffirait pour rassurer les tenants des vieilles structures soviétiques. Les compétences actuellement dévolues à l’Etat pourraient tout aussi voire plus efficacement par les conseils régionaux ou les conseils généraux qui déjà consacrent une part de leur budget aux développement du tourisme sur territoire de compétences.

De même en matière culturelle, si l’on excepte les grandes opérations d’envergure nationale, la grande majorité des manifestations et des actions réalisées par le Ministère de la Culture pourrait l’être plus simplement par des services locaux. Il y a bien souvent redondance entre les services de l’Etat et les services des collectivités locales. L’Etat devrait simplement appuyer des actions locales alors qu’actuellement les collectivités locales aident avant tout l’Etat à financer des actions culturelles nationales. La suppression du ministère de la culture faciliterait le développement de pôles culturels en dehors de Paris.

On ne voit pas pourquoi, la protection de la nature est de la responsabilité de l’Etat surtout dans sa mise en oeuvre, la lutte contre les pollutions pour être efficace doivent s’effectuer au plus près. La région est certainement la plus appropriée pour mener à bien la politique de l’environnement. Veiller à la bonne qualité de l’eau, lutter contre des rejets industriels polluants ne peut pas mener de Paris. Or, actuellement, le Gouvernement, pour des raisons politiques, crée une véritable administration de l’environnement avec des échelons locaux. Depuis vingt ans, de multiples organismes administratifs avaient pourtant créé afin de lutter contre la pollution. Abondance ne nuit pas mais quand même…

Les départements, les régions bâtissent, entretiennent mais pour les reste ils sont incompétents. Le Ministère de l’Education nationale règne sans partage sur la formation des jeunes Français. Ce partage des rôles est stupide. Si la fixation des diplômes doit rester au niveau de l’Etat, les collectivités locales devraient participer à la vie éducative en particulier en ce qui concerne les activités sportives ou culturelles. Les établissements d’enseignement supérieur doivent pouvoir avoir la maîtrise des enseignements dits secondaires ou optionnels et bénéficier d’une large autonomie de gestion. La carte scolaire devrait relever de la compétence des régions. La carte scolaire, ses dérogations, ses passes-droits, un vestige de l’ère de la centralisation.

La région devrait devenir la région pivot pour l’organisation des transports. A cette fin, les routes nationales pourraient être transférées aux régions. Les services de l’équipement seraient alors transférés aux régions. L’Etat ne conserverait que les services nécessaires pour assurer une coordination au niveau national et un service de prospective afin d’établir des schémas routiers. Les communes, groupements et départements contractualiseraient pour les voies communales et pour les routes départementales avec les services des régions.

Les lois de décentralisation du début des années quatre-vingt ont organisé le transfert des compétences relatives à l’urbanisme tout en laissant à l’Etat ses compétences en matière de logement. Les politiques nationales en faveur du logement mises en œuvre, ces dernières années, ont été vouées à l’échec si l’on excepte quelques mesures fiscales (amortissement Périssol). De ce fait, il conviendrait par cohérence de regrouper les compétences liées aux politiques de l’urbanisme et du logement au niveau local.

Les régions ont reçu en 1982 une compétence économique qu’elles ne peuvent mettre en valeur du fait du maintien sous contrôle de l’Etat des instruments d’intervention. Ainsi, il ne peut y avoir de développement économique sans développement de l’emploi. Or, depuis vingt ans, on n’a pu que constater que l’échec répété des politiques nationales de l’emploi et l’échec des politiques nationales d’insertion ou de lutte contre l’exclusion. La situation de l’emploi n’est pas uniforme ; le chômage varie entre les différentes régions du simple au double. Dans ces conditions, il ne serait pas illogique de régionaliser la politique de l’emploi en remplaçant les ANPE par des agences régionales de l’emploi et en simplifiant les structures de formation (AFPA).

Les transferts de compétences et de services doivent s’accompagner de transferts de recettes fiscales. Moins d’Etat central entraîne moins de dépenses et moins d’impôt. Les administrations centrales doivent répartir les recettes fiscales. Au nom d’une redistribution équitable, on peut imaginer l’instauration de mécanismes de solidarité.

La région qui est appelée à recevoir un grand nombre de compétences pourrait recevoir une partie de la taxe sur les carburants dont le produit est localisable et qui n’est pas sans lien avec les transports qui seraient de la compétence totale des régions. La taxe générale sur les activités polluantes actuellement au financement exclusif des 35 heures devrait retrouver sa vocation initiale : le financement des opérations de protection de l’environnement. A ce titre, elle devrait être affectée aux régions et être budgétairement clairement identifiée.

Au nom d’une plus grande transparence, les contribuables locaux devraient pouvoir mieux identifier les responsables de la dépense locale. En ce qui concerne les impôts locaux, cette transparence pourrait passer par une spécialisation des impôts par catégorie de collectivités locale qui est dangereuse compte tenu du caractère cyclique de certains impôts, soit par une individualisation des feuilles d’impôt par catégorie de collectivités locales. Il y aurait trois feuilles d’impôts qui seraient adressées aux contribuables ; une pour les communes et groupements de communes ; une pour les départements, une pour les régions. Ces feuilles regrouperaient les parts respectives des quatre impôts directs locaux.

Yves Cannac toujours dans son livre « le juste pouvoir » mentionne que « les structures territoriales de la France sont mal appropriées à l’exercice de la démocratie locale… Il n’existe pas d’autorité locale pleinement compétente et pleinement responsable ». Notre carte territoriale date de la Révolution en ce qui concerne les départements et de l’Ancien régime pour les communes. Le découpage régional a été fait de telle sorte qu’il ne porte aucun préjudice à l’Etat, aux communes et aux départements. L’objectif des auteurs de la carte des départements en 1790 était que chaque Français puisse se rendre à sa préfecture dans la journée. En utilisant le même critère, un grand nombre de départements pourrait être supprimé du jour au lendemain. Mais, toute suppression suppose la remise en cause d’avantages acquis. Par ailleurs, le département est un symbole, certes, un peu vieillissant de la République. Les socialistes sont entrain de le faire périr par étouffement en développant l’intercommunalité. N’y a t il pas un moyen plus rationnel pour remodeler la carte administrative et politique de la France.

Depuis de très nombreuses années, la question du regroupement des régions est posée. Le problème ne se résume pas une simple comparaison de chiffres par rapport aux régions allemandes, italiennes ou espagnoles. Des Länder allemands ont des tailles inférieures à celles de certaines régions françaises mais leurs pouvoirs sont sans comparaison. La taille ne fait pas la puissance, le problème clef, en France, c’est la superposition des structures et le manque de lisibilité en matière de décision locale. Il s’agit de savoir si on souhaite conserver des super-départements ou donner aux collectivités régionales les moyens nécessaires pour réaliser de manière la plus efficiente les missions qui leur sont dévolues. Jean-Louis Guigou, délégué à l’aménagement du territoire, propose la création de cinq grandes régions liées aux cinq grands fleuves. Il conviendrait sans nul doute de réfléchir à la création de dix grandes régions.

La refonte éventuelle de la carte des collectivités locales suppose aussi une refonte de la carte administrative en regroupant les services autour du représentant de l’Etat au niveau régional et en supprimant le face à face stérile Etat/collectivités locales. On peut supposer pour éviter une révolution trop brutale que l’Etat conserve une structure départementale au nom de l’aménagement du territoire et supprime en revanche son échelon régional qui fait doublon avec les services des collectivités régionales. Faut-il conserver le préfet. Il symbolise à la fois l’Empire et la République. Il symbolise le jacobinisme et aussi, bien malgré lui, l’impuissance d’un Etat qui n’arrive plus à s’auto-contrôler. Le Préfet dispose, en règle générale, d’un beau palais, de serviteurs zélés et efficaces, mais il passe son temps à asseoir son autorité sur les services de l’Etat qui préfèrent en référer à leur hiérarchie parisienne et sur les responsables politiques locaux dont un certain nombre ont directement accès aux ministres ou aux anti-chambres des ministères. Même si le préfet ne règne pas sur les services fiscaux, les services de l’éducation nationale, les services de la justice ou de la défense, il n’en demeure pas moins le personnage le plus connu au niveau local. Le développement des moyens de transport et de communication rend pourtant moins nécessaire la présence de ce superintendant, de ce gouverneur général qu’est le préfet. Cette toute puissance, bien souvent, virtuelle peut rendre fou comme en témoigne la triste des affaires des paillotes, un préfet s’étant pris pour un justicier… Le préfet en tant que représentant du Gouvernement est soit un auxiliaire des élus en particulier s’ils ont la même couleur que la majorité parlementaire et couvrir toutes les turpitudes ou soit un opposant politique aux élus locaux en place afin de préparer une alternance dans sa zone d’influence. De toute façon, il sort de ses pures fonctions administratives. Certes, par prudence et par souci de la carrière, un bon préfet tente de concilier les intérêts du gouvernement et ceux des élus locaux. Comme, en outre, un gouvernement ne veut pas jamais d’ennui avec la base, avec ses terres lointaines, le préfet a tendance à gérer en père tranquille son territoire. Après deux siècles de bons et mauvais services, les préfets pourraient-ils disparaître sans que cela entraîne un grand traumatisme. Chez nos voisins, il n’y a pas de superintendant local et ils ne s’en portent pas plus mal. La suppression du préfet permettrait de mettre un terme au conflit, Etat contre collectivités locales.

Au niveau du pouvoir central, il y a séparation entre l’exécutif et le législatif. Cette séparation des pouvoirs constitue un des fondements de notre démocratie. Or, ce qui est jugée comme une valeur intouchable au sommet ne l’est pas au niveau local. L’exécutif et le législatif d’un département, d’une région ne sont pas séparés. Le Président de Région est à la fois chef de l’exécutif et Président du Conseil régional ; il en est de même pour le département. Cette confusion amoindrit la démocratie locale, il en résulte un contrôle de l’exécutif limité au minimum. Chez nos partenaires comme en Allemagne ou aux Etats-Unis, cette séparation est réalisée. Il conviendrait d’être reconnaissant vis à vis de Montesquieu un des pères avec l’anglais Locke de la théorie des la séparation des pouvoirs.

Actuellement, les collectivités locales ne disposent ni de pouvoirs législatifs, ni de pouvoirs réglementaires. Des aménagements pour les territoires d’Outre-mer ont été réalisés ces dernières années. Les réactions sur l’accord de Matignon sur la Corse de juillet 1998 témoignent de la force des jacobins qui ne peuvent pas imaginer qu’une collectivité puisse avoir la possibilité d’adapter la loi nationale. Au nom de l’unité nationale, tout le monde doit être habillé de manière identique de Lille à Ajaccio quelle que soit la température extérieure. Pour autant, les collectivités locales doivent devenir des êtres majeurs. La République craquera si les forces vives locales sont réduites au silence. Malgré notre goût immodéré pour l’égalité, nous acceptons le particularisme mosellan et alsacien, nous acceptons des régimes spéciaux pour la Polynésie ou la Nouvelle Calédonie, régime qui prévoit une préférence locale pour l’emploi. Pour ces exceptions ne peuvent pas être généralisées ? Il y a une aspiration pour le fédéralisme qui est défendue avec force par François Léotard. Cette aspiration ne signifie pas un alignement sur les institutions américaines mais la prise en compte de l’ensemble des diversités locales. On admet la France plurielle en ce qui concerne la population ; il apparaît assez logique d’admettre une France plurielle au niveau institutionnelle. Le fédéralisme est le mode politique qui correspond le mieux au libéralisme car il suppose un équilibre des pouvoirs et leur autolimitation. Lord Acton, auteur libéral anglais du XIX ème avait résumé cette naturelle association de la manière suivante : « de tous les procédés de contrôle, le fédéralisme a été le plus efficace et le plus approprié… Le système fédéral limite et restreint le pouvoir souverain en le divisant et en assignant au gouvernement certains droits définis. C’est la seule méthode de freiner non seulement la majorité mais le pouvoir de tout le peuple ».

La marche vers le fédéralisme suppose que progressivement les régions aient la possibilité, dans un cadre défini par la constitution, d’avoir des zones de compétences claires. Trois champs de compétences pourraient être retenus afin de nous calquer sur ceux qui se pratiquent chez nos principaux partenaires : le premier appartiendrait de manière exclusive aux collectivités locales, le second comporterait des compétences partagées pour lesquelles l’Etat pourrait fixer des lignes directrices, les collectivités ayant un pouvoir d’aménagement et enfin le troisième comporterait des compétences liées, c’est à dire exercées en lieu et place de l’Etat.

Il faut de toute façon abandonner le concept d’uniformité. Le Conseil Constitutionnel admet dans les domaines économiques ou sociaux des mesures inégalitaires afin de rétablir un certain équilibre. On admet que l’Etat puisse instituer des zones franches en matière de fiscalité pour des bassins économiques en difficulté. Les régimes dérogatoires, les régimes d’exception sont légions ; pourquoi ne pas accorder aux collectivités locales des marges d’appréciation. En vertu de quoi l’Etat central est plus à même pour prendre des mesures très ponctuelles que le Conseil Régional. La résolution des problèmes d’urbanisme, de logement, de transport ou d’environnement, à titre d’exemple, diffère si la commune se trouve en zone rurale, en zone urbaine, en zone de montagne ou en zone littorale. Comme la loi ne peut pas tout prévoir, qu’elle ne peut être taillée sur mesures pour les 36500 communes, on arrive à des aberrations. Ainsi, la Corse qui est, à la fois, une île et une montagne est soumise à la loi littorale et à la loi montagne ce qui rend son territoire inconstructible et ce qui entraîne des conflits de normes sans fin à moins de recourir au feu ou au plastiquage.

Au nom de cette logique qui veut que l’Etat central fasse confiance aux collectivités locales pour gérer leurs spécificités, il conviendrait que la Constitution reconnaisse, sous certaines conditions et dans certaines limites, un droit à l’expérimentation pour les collectivités locales. De manière contractuelle, les collectivités pourraient se voir consacrer le droit de mettre en œuvre des compétences, de prendre des initiatives dérogatoires au droit national afin de poursuivre des objectifs de justice social, d’insertion ou de développement culturel. La carte des compétences ne doit pas être figée une fois pour toutes. Il doit pouvoir y avoir de manière souple des possibilités de transfert.

Le succès de la décentralisation passe, également, par un renouveau de la démocratie locale qui est écrasée par la vie politique nationale et qui est handicapée par la complexité des structures administratives et politiques. Il y a au départ un problème d’identification. Il est difficile de savoir qui fait quoi et pourquoi on paie des impôts locaux surtout en ce qui concerne le Conseil Général et le Conseil Régional. La clarification fiscale permettra sans nul doute une meilleure compréhension des responsabilités. Mais le développement de la démocratie locale suppose également d’information et d’imagination. Effort d’information. Les collectivités devraient comme le sont les entreprises vis à vis de leurs actionnaires être obligées de manière synthétique et claire d’adresser aux électeurs leurs comptes chaque année, comptes et bilans qui devraient être également présentés sur Internet. Effort d’imagination. La démocratie locale suppose une meilleure participation des citoyens. Dans une société dans laquelle le niveau de formation augmente et dans laquelle l’information devient une matière première, la démocratie représentative doit se moderniser et se remettre en question. Le recours aux référendum locaux qui demain pourront lorsque chaque Français disposera d’une adresse électronique se réaliser sans frais et de manière immédiate sur Internet, doit être plus fréquent. La multiplication des enquêtes sur le terrain devrait accroître la participation des citoyens à la définition des politiques locales. Dans les dix prochaines années, la politique locale changera avec la participation accrue des femmes aux mandats locaux. Obligées de cumuler vie de famille, vie professionnelle et vie politique, les femmes auront obligatoirement une autre façon d’analyser les problèmes, elles pousseront à l’adoption d’un véritable statut de l’élu. Elles civiliseront les mœurs d’un milieu qui jusqu’à maintenant était très macho. Par ailleurs, l’affaiblissement des structures partisanes nationales favorisera certainement l’apparition d’indépendants et s’accompagnera d’aller-retour plus fréquent entre activités politiques et activités non politiques.

Tags: , ,