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La Biographie

Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques, des questions relatives à l’épargne et à la retraite. Il suit particulièrement les dossiers concernant les finances publiques, l’emploi ainsi que les politiques monétaires. En plus de la zone euro, il porte toute son attention sur l’évolution de l’économie américaine, de celle de la Russie, de celle de l’Islande.

Il rédige des notes d’analyse pour le compte de plusieurs organismes publics en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis ainsi que pour le compte de plusieurs entreprises ou secteurs professionnels.

Il a publié, en février 2009, un guide sur la retraite chez Solar qui présente tout à la fois les grands enjeux auxquels est confronté notre système d’assurance-vieillesse et qui comporte des solutions pratiques pour améliorer le montant de sa pension.

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phcrevel@yahoo.fr
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Parcours professionnel

Philippe Crevel est chargé de mission en 1987 au cabinet du Premier Ministre en charge de la rédaction de notes économiques. En 1988, il est membre du service d’information du  Ministère des Affaires Etrangères.

En 1988, il intègre la Société de Développement et de Publicité en tant que chargé de mission du département informatique. Il anime les pages économiques de plusieurs sites sur le minitel.

De 1989 à 1990, il occupe les fonctions de conseiller auprès du Président du Conseil général de l’Essonne. Il suivait plus particulièrement les questions liées à l’éducation et à l’insertion sociale.

En 1990, il est nommé conseiller emploi auprès du Président de la Confédération générale des cadres et participe à ce titre aux négociations UNEDIC.

De 1991 à 1998, il occupe les fonctions de conseiller pour les questions économiques, budgétaires et fiscales au sein d’un Groupe parlementaire. Il est participe activement à l’élaboration de la loi sur l’épargne retraite de 1997, dite loi Thomas. Il travaille également sur les problèmes liés à l’aménagement du territoire et de l’emploi auprès d’un Président de Région de 1991 à 1995.

En 1998, il devient Secrétaire général d’un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.

En 2002, il occupe le poste de conseiller auprès du Président de la Caisse des Dépôts et Consignations et était en charge des questions de nouvelles technologies ainsi que du développement durable.

En 2003, il est nommé comme conseiller auprès du Ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes Handicapées en charge des questions économiques et des dossiers réservés.

Depuis 2004, il occupe les fonctions de Secrétaire général du Cercle des Epargnants, un think tank consacré à l’épargne et à la retraite.

Le Cercle des Epargnants est un Centre d’études et d’informations sur l’épargne et la retraite. Il est doté d’un Conseil scientifique composé de Jean-Paul Fitoussi, Président de l’OFCE, Jean-Pierre Thomas, associé-gérant de la Banque Lazard et ancien député, Jean-Marie Colombani, ancien directeur du Journal « Le Monde », François Héran, directeur de l’INED, de Jacques Barthélémy, avocat en droit social, Florence Legros, économiste et professeur d’université à Paris Dauphine, Robert Baconnier, ancien Président du cabinet Francis Lefebvre et de Jérôme Jaffré, ancien Vice-Président de la Sofres.

Depuis 2007, il est conseiller auprès de la direction générale de Generali. Il est le représentant de Generali au sein de la Commission « développement durable » de l’Association Française de l’Assurance (AFA) qui réunit les assureurs et les mutualistes.

Il est également membre du comité scientifique du Fonds GIS Future, Fonds ESG de Generali Investments et administrateur de la Mutuelle de l’Ile de la Cité.

Dans le cadre de ses fonctions, il anime le site du Cercle des Epargnants et  édite une lettre d’information : la lettre du Cercle des Epargnants.

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12 2010

Débat sur le retraites, les 35 heures n’auront servi à rien

Plus de dix ans après l’adoption des 35 heures, le débat économique n’a pas progressé ; il aurait même tendance à régresser.

A écouter certains responsables politiques et les manifestants qui s’opposent à la réforme des retraites, le report à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite provoquera un chômage accru des jeunes.

De trop nombreux Français continuent de penser ou veulent croire que le partage du travail est LA SOLUTION. Ils ne veulent pas admettre que seule la croissance peut nous sortir de l’ornière dans laquelle nous nous sommes placés depuis plus d’un quart de siècle.

La croissance, c’est du travail, du capital et du progrès technique. En France, le capital est honni, le travail est un facteur invariant et le progrès technique est plus subi que recherché sauf quand nous sommes des consommateurs comme en témoigne le succès des iPhone ou iPad.

Depuis plus d’un quart de siècle, nous acceptons un recul de la France à travers le seul indicateur réellement pertinent, le PIB par habitant. Or, la France recule depuis 1998. Elle se place en 11ème position au sein de l’Union européenne et au 17ème rang au niveau de l’OCDE. Du fait de l’augmentation plus rapide de sa population que celle des autres Etats européens, la France doit obtenir un taux de croissance supérieur pour maintenir le niveau de vie de ses habitants.

Or, évidemment, il est facile de considérer qu’un senior en fin de carrière continuant de travailler au-delà de 60 ans vole un emploi à un jeune de 25 ans.

Evidemment, il est connu que le poste occupé par le senior sera récupéré du jour au lendemain par le jeune salarié. A quoi auraient servi 40 années d’expérience si tel était le cas. A quoi aurait servi des années de formation si un jeune devait prendre un poste qui se libère ? L’économie ne se résume pas à une série de cases qu’il faut remplir faute de quoi elle serait vouée à l’autodestruction. L’économie moderne est intiment liée aux gains de productivité. La croissance chinoise en est, une fois de plus, la traduction. L’exode des paysans vers les villes, vers l’industrie et les services génère des gains de productivité d’autant plus forte que l’intégration du progrès technique s’effectue à une vitesse par nature très supérieure à ce que nous avons connue.

A ce titre, nous devrions nous réjouir de la croissance des pays émergents au regard des propos qui étaient tenus dans les années soixante et soixante-dix sur le sous-développement…

Le problème de l’économie française est l’étroitesse de sa population active. Elle se réduit aux personnes de 25 à 55 ans avec en plus 10 % qui sont sans emploi.

Au lieu de perdre du temps sur la question de l’éventuelle substitution des vieux salariés par des jeunes, il serait plus judicieux de travailler sur l’élargissement de la base de production. Il y a un parallèle évident entre l’étroitesse de la population active et le niveau de productivité horaire. Le haut niveau de productivité vise à limiter au maximum le recours au facteur travail. Pour atteindre un haut niveau de productivité, le salarié doit être formé d’où les problèmes d’insertion des jeunes. Du fait de la retraite à 60 ans et du consensus sur la baisse d’efficience du salarié de plus de 50 ans, les entreprises désinvestissent sur le seniors ce qui explique en partie le chômage des plus de 55 ans, chômage qui est néanmoins plus faible que celui des jeunes. Le taux d’emploi des 55-59 ans est dans la moyenne de l’Union européenne, ce n’est qu’à partir de 59 ans que ce taux chute pour atteindre 17 % quand il est de plus de 35 % au sein de l’Union européenne entre 60 et 65 ans. Le départ effectif à la retraite est de 59,5 ans en France contre plus de 60 ans dans les autres pays de l’OCDE. La France a depuis le milieu des années 70 recouru plus que tout autre pays aux préretraites avec le succès que nous connaissons en matière de chômage et en particulier en matière de chômage des jeunes. Il faut avant tout l’avouer les préretraites ont permis à des salariés de partir plutôt à la retraite et cela dans de bonnes conditions financières. L’intérêt général arrivait bien après la satisfaction qui peut être légitime de prendre une retraite agréable et longue. Mais, avec une espérance de vie à la retraite qui atteint désormais 25 ans contre 15 en 1950, pouvons-nous faire comme si rien n’avait changé ?

C’est au moment même où l’étirement de la vie se manifestait de plus en plus nettement que la contraction de la période d’activité s’est accélérée avec la fixation en 1982 de la retraite à 60 ans ainsi qu’avec l’entrée plus tardive sur le marché du travail (études et problèmes d’insertion). Depuis 1980, la durée de la vie active s’est réduite de 8 ans. Par ailleurs, au sein de l’OCDE, la France figure à l’avant dernier rang pour la durée du Travail.

Il faut relever le plafond d’activité et la ligne d’horizon qui borne le temps de travail des actifs français. Le remède à la pénibilité au travail et au mal être au travail qu’une manifestante samedi 16 octobre sur France 2 soulignait en affirmant qu’à « 40 ans elle n’en pouvait plus et que de ce fait à 60 ans elle ne serait qu’une épave », ne passe certainement pas dans la réduction continue du temps de travail.

Le défi des retraites dépasse la simple question du financement des dépenses vieillesse. Il pose la question de la place et du rôle du travail et de l’acceptation des lois de l’économie moderne.

En Allemagne, le report à 69 ans de l’âge de départ à la retraite tout comme au Royaume-Uni. Or, même si cela ne fait plaisir à personne, la prise en compte de certaines réalités se fait plus facilement qu’en France. L’existence d’un minimum de consensus social explique sans nul doute la relative sérénité qui existe dans ces pays face au problème du vieillissement de la population.

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10 2010

Mauvaise nouvelle, les Etats-Unis s’européanisent

L’économie américaine se caractérisait par sa capacité de créer des emplois, par la faible durée du chômage et par sa faculté à régénérer, en permanence, son industrie. Hors après la crise de 2008, ces spécificités semblent s’estomper avec, à la clef, un alignement des Etats-Unis sur l’Europe.

La destruction de 131 000 emplois au mois de juillet est tout un symbole. Le taux de chômage est de 9,5 % soit un taux comparable à celui de la France. Plus grave pour les Etats-Unis, 45 % des chômeurs sont à la recherche d’un emploi depuis plus de 6 mois, soit 6,6 millions de personnes.

La dégradation du taux de chômage est imputable au ralentissement de la croissance qui est passé de 3,7 à 2,4 % du premier au second trimestre. Le haut niveau des stocks des entreprises pèse sur l’activité. Par ailleurs, la fin du recensement a conduit à mettre un terme à 200 000 CDD.

La remontée du dollar risque de freiner le rééquilibrage de la balance commerciale.

Au-delà de ces facteurs conjoncturels, les Etats-Unis souffrent des mêmes maux que l’Europe. La désindustrialisation très forte du fait des délocalisations dans les pays émergents se fait ressentir. La reprise économique dopée par les dépenses publiques ne crée pas d’emplois mais des importations. Du fait du sous-investissement chronique, les économies des pays anciennement industrialisés ne peuvent pas tout à la fois répondre aux stimuli de croissance ou développer de nouveaux marchés.

Désormais, il y a une véritable dépendance vis-à-vis des pays émergents qui financent les vieilles économies et qui acquièrent des équipements et bénéficient de transferts de technologies.

Les Etats-Unis ont encore quelques atouts par rapport à l’Europe, sa capacité d’innovation, son dynamisme démographique et le dollar. Néanmoins, ces atouts ne permettent plus de recréer pour le moment un cycle de croissance. L’avenir dépend de retrouver le chemin de l’investissement productif…

08

08 2010

La retraite : mode d’emploi 2009

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LA RETRAITE EN QUESTIONS

Philippe Crevel

LA RETRAITE EN QUESTIONS

Préface de Jean-Pierre Gaillard

Introduction

CHAPITRE 1 « VERS UNE NOUVELLE GESTION DE LA VIE »

Une retraite plus longue, une vie active plus courte… Une nouvelle gestion de la vie….

CHAPITRE 2 « LE MILLE FEUILLE DE LA RETRAITE «

La retraite, un droit durement conquis Le système de retraite est intimement lié au statut professionnel des actifs Les différents étages de notre système de retraite Les principaux régimes obligatoires français

CHAPITRE 3 « LE CHANTIER DE LA RETRAITE »

1. 1993, les salariés du privé étrennent la réforme des retraites
2. 1993/2003, dix ans de statu quo 3. La réforme Fillon de 2003, au tour des fonctionnaires…
4. L’objectif d’une retraite au moins égale à 85 % du SMIC
5. Le développement de l’épargne retraite
6. La prime aux carrières longues en question 7. 2007, l’alignement des régimes spéciaux
8. La convergence des régimes est en bonne voie
9. Le rendez-vous 2008 sur les retraites
10. Les principales dispositions de la réforme 2008/2009
11. 41 ans de cotisation pour tous
12. Majoration de la surcote
13. Le cumul emploi-retraite facilité
14. Le dispositif en faveur des carrières longues est durci 15. La majoration pour avoir élevé des enfants 16. Les résultats des courses

CHAPITRE 4 LA RETRAITE DES SALARIES DU SECTEUR PRIVE

1. le fonctionnement du régime général
1.1. La formule de calcul de la pension
1.1.1. Le salaire annuel moyen 1.1.2. Le taux de liquidation
1.1.3. La durée d’assurance au régime général
1.2. Les majorations de trimestres 1.2.1. La majoration pour enfant
1.2.2. La majoration pour enfant handicapé
1.2.3. La majoration pour poursuite d’activité au-delà de 65 ans
1.3. La fixation du montant de la pension
1.3.1. Les majorations applicables aux pensions

2. Les régimes complémentaires des salariés
2.1. Le recueil des points
2.2. Le montant de la pension complémentaire
2.3. Les conditions d’obtention de la retraite à taux plein
2.4. L’évolution des régimes

CHAPITRE 5 « LA RETRAITE DES ARTISANS, DES INDUSTRIELS, DES COMMERÇANTS »

1. Le régime de base 1.1. Le régime pour les activités exercées avant 1973 1.2. Le régime en vigueur pour les activités exercées après 1973
2. Les régimes complémentaires 2.1. La retraite complémentaire des artisans 2.2. La retraite complémentaire des commerçants

CHAPITRE 6 « LES PROFESSIONS LIBERALES »

1. Le régime de base (CNAVPL)
2. Les régimes complémentaires 3. Le régime particulier des avocats

CHAPITRE 7 « LA RETRAITE DES EXPLOITANTS AGRICOLES »

1. Le calcul de la retraite forfaitaire 2. Le calcul de la retraite proportionnelle
3. La retraite complémentaire

CHAPITRE 8 « LES RETRAITES DE LA FONCTION PUBLIQUE »

1. Le régime des fonctionnaires civils, des militaires et des magistrats
1.1. Une retraite à la condition d’avoir accompli 15 ans de service 1.2. Les départs sans condition d’âge
1.3. Les possibilités de recul de l’âge de départ à la retraite
1.4. Le calcul de la pension
1.5. Les bonifications 1.6. L’achat de trimestres
1.7. La décote
1.8. La surcote
1.9. Le minimum garanti
1.10. Les majorations de pension
2. La retraite additionnelle
3. La retraite des agents non-titulaires

CHAPITRE 9 « LES PRODUITS D’EPARGNE POUR LA RETRAITE »

1. Les produits d’épargne retraite collective proposés au sein des entreprises
1.1. Les plans de retraite supplémentaire « article 83 »
1.2. Le Plan d’Épargne Retraite d’Entreprise (PERE)
1.3. Les plans de retraite supplémentaire « article 39 »
1.4. Le Plan Épargne Retraite Collectif (PERCO) et le Plan Épargne Retraite Collectif Interentreprises (PERCOI)
1.4.1. Les bénéficiaires
1.4.2. L’alimentation du PERCO
1.4.3. Le changement d’entreprise
1.4.4. La gestion de l’épargne 1.4.5. Le mode de sortie 1.4.6. La fiscalité à la sortie 1.4.7. Le Plan Épargne Retraite Collectif Interentreprises (PERCOI)
2. Les produits d’épargne retraite individuels
2.1. Le Plan Épargne Retraite Populaire (PERP)
2.1.1. Le public concerné
2.1.2. Comment est gérée l’épargne collectée ? 2.1.3. Les sorties anticipées
2.1.4. La sortie en rente est la sortie de droit commun
2.1.5. La réversion de la rente 2.1.6. Le régime fiscal ET SOCIAL
2.1.7. Le PERP et l’ISF
3. les contrats Madelin
3.1. Un produit d’épargne retraite destiné exclusivement aux indépendants
3.2. Les versements sur les contrats Madelin
3.3. Les différents types de Contrats Madelin et les modes de gestion
3.4. Comment récupérer son épargne 3.5. Des garanties en cas de décès
3.6. Le régime fiscal des Contrats Madelin
4. la Préfon
4.1. La Préfon, un fonds de pension associatif et paritaire
4.2. La Préfon n’est pas exclusivement réservée aux fonctionnaires
4.3. La Préfon est un régime par points
4.4. La rente comme mode de sortie
4.5. Le régime fiscal
5. Les autres compléments de retraite liés à la Fonction publique

CHAPITRE 10 ASSURANCE-VIE, PEA, IMMOBILIER LES AUTRES SOLUTIONS POUR PREPARER SA RETRAITE

1. L’assurance-vie 1.1. La gestion de l’épargne
1.2. Les modes de sortie
1.2.1. La sortie en capital 1.2.2. La sortie en rente
1.3. Les droits de succession 2. Le Plan Épargne en Actions (PEA)
3. L’immobilier, une tentation bien naturelle, mais pas toujours rationnelle
3.1. Acquérir sa résidence principale
3.2. L’immobilier locatif

Chapitre 11 « FACE A LA RETRAITE, ETES VOUS BIEN PREPARE ? »

1. Le test en quinze questions
2. Les résultats
3. L’analyse

CHAPITRE 12 « 37 QUESTIONS ET 37 REPONSES SUR LA RETRAITE »

LES SITES INTERNET ET LES OUVRAGES UTILES

LE GLOSSAIRE

LES ADRESSES UTILES

Remerciements à Olivia Penichou, Séverine Beaudot et Sarah Djari  
INTRODUCTION

Déficit de la Sécurité sociale, dette publique, papy-boom, développement de la dépendance, la retraite est devenue pour un très grand nombre d’entre nous un sujet d’inquiétude. La chute des revenus au moment de la cessation d’activité, et la méconnaissance du fonctionnement de notre système d’assurance vieillesse, il est vrai complexe, sont des sources légitimes d’anxiété accrue par la succession, depuis 1993, des réformes.

Au-delà des inquiétudes, il convient pourtant de souligner que jamais les conditions de vie des retraités n’ont été aussi bonnes. Les retraités disposent, en effet, de revenus sensiblement comparables à ceux des actifs, situation inimaginable avant la Seconde Guerre Mondiale.

Nous avons surtout la chance de vivre de plus en plus longtemps et en meilleure santé. Sous Louis XV, la moitié des enfants mourraient avant l’âge de 10 ans et l’espérance de vie ne dépassait pas 25 ans. Elle atteint, en 2007, 77,2 ans pour les hommes et 84,5 ans pour les femmes. En un demi-siècle, nous avons gagné vingt ans ! Si jusque dans les années soixante, les gains d’espérance de vie reposaient essentiellement sur la diminution de la mortalité infantile, ils sont le fruit, depuis trente ans, de l’allongement de la durée de la vie. En 1914, l’espérance de vie d’une personne âgée de 65 ans était de dix ans ; elle dépasse, aujourd’hui, vingt ans. De 1950 à 2008, le nombre de centenaires est passé, en France, de 200 à plus de 20 000 ; ce nombre double tous les dix ans.

Cet étirement de la vie associé au papy-boom qui n’est que la conséquence du baby-boom des années 1947 à 1965 met à rude épreuve notre système de retraite reposant essentiellement sur la répartition (les cotisations des actifs financent les pensions des actuels retraités). Nous vivons une véritable révolution démographique qui est sans précédent. Cette révolution ne se limite pas qu’à la France, elle concerne non seulement tous les pays industrialisés mais aussi des pays émergents comme la Chine. Le défi de la gestion de la population âgée occupera, pour plusieurs décennies, les devants de la scène. Au-delà des questions de financement, le vieillissement de la population nous oblige à revoir le fonctionnement en profondeur de la société : urbanisme, services de proximité, assistance… La canicule de 2003 a, en la matière, été un révélateur. Malgré la bonne qualité du système de protection sociale, 15 000 personnes essentiellement âgées voire très âgées sont décédées durant le mois d’août 2003.

Le pessimisme n’est pas de mise, la bataille des retraites est loin d’être perdue. Le système bâti après la Seconde Guerre Mondiale demeure solide même si son âge d’or s’achève. De nombreuses solutions existent afin de permettre de bien préparer sa retraite à condition de ne pas s’en remettre au hasard et au temps. Face au défi des retraites, il y a un devoir d’information car c’est en amont de la cessation d’activité qu’il faut agir.

Ce guide a pour objectifs, de manière aussi ludique que possible, de tracer un panorama de la retraite en France, de présenter les grandes lignes des différents systèmes ainsi que de proposer des solutions pour maintenir, voire améliorer, ses revenus après la fin de la carrière professionnelle. Il ne faut pas perdre de vue que si la retraite est un droit, nous en sommes les architectes.

CHAPITRE 1
LA QUESTION INCONTOURNABLE DES RETRAITES

La France consacre une part importante de sa richesse au financement des retraites, plus de 13 % du PIB en 2006 soit 235 milliards d’euros. Ce taux est supérieur à celui de la moyenne des États membres de l’Union Européenne, 10,5 % du PIB en 2006.

Plus de la moitié des retraités touchent une retraite inférieure à 1000 euros par mois. 600 000 retraités touchent l’allocation de soutien aux personnes âgées (minimum vieillesse) soit 628 euros pour un célibataire et 1126 euros pour un couple.

Nous connaissons déjà les grandes lignes de la situation du système de retraite à vingt ou trente ans car il dépend des évolutions de la démographie française de ces cinquante dernières années. Nos régimes de retraite ressemblent à des supertankers ; une fois lancés, les arrêts ou les changements de direction prennent du temps et ne s’improvisent pas.

Le nombre de personnes de plus de 60 ans doublera d’ici 2050 selon l’INSEE . Près d’un habitant sur trois aura plus de 60 ans contre un sur cinq en 2005. La France comptera alors sept habitants de plus de 60 ans pour dix habitants âgés de 20 à 59 ans. La France si elle est confrontée au défi démographique, se trouve dans une meilleure situation que l’Allemagne, l’Italie ou le Japon dont le vieillissement est plus rapide et plus important. Le nombre de retraités passera, de ce fait, de 13,5 millions de retraités à plus de 29 millions de retraités de 2006 à 2050. Le ratio « retraités sur actifs » s’élèvera, sur la même période, de 45 à 83 %.

Une retraite plus longue, une vie active plus courte…

Si la durée de la retraite a doublé en un demi-siècle, la vie professionnelle, en revanche, s’est contractée. Nous entrons, de plus en plus tard, sur le marché du travail et nous en sortons de plus en plus tôt. En 1936, plus de la moitié des jeunes garçons de 13 ans travaillaient ; aujourd’hui, l’âge moyen du début de la vie professionnelle est de 22 ans. Par ailleurs, et cela constitue une spécificité bien française, seulement 37 % des salariés français de 55 à 65 ans ont encore un emploi contre 45 % en Allemagne ou 57 % au Royaume-Uni. La vie active s’est, de ce fait, réduite de huit ans depuis 1945.

Une nouvelle gestion de la vie….

Une nouvelle gestion des âges s’impose. Autrefois, au mieux trois générations cohabitaient et encore de manière temporaire ; aujourd’hui quatre générations sont amenées à se côtoyer durablement. Cette mutation démographique s’accompagne d’un phénomène conjoncturel, l’arrivée à l’âge de la retraite des classes d’âge nombreuses d’après la Seconde Guerre Mondiale. Le baby-boom devenu papy-boom se fera sentir jusqu’en 2030. Le nombre de départs à la retraite qui était inférieur à 500 000 avant l’an 2000 atteint désormais les 750 000. En contrepartie, arrivent sur le marché du travail, les générations de taille plus réduite des années soixante-dix et quatre-vingt.

Cette conjonction de l’allongement de la durée de la vie et du papy-boom n’est pas sans conséquences financières. Nous avons d’un côté plus de pensionnés vivant plus longtemps et ayant eu des carrières longues ; de l’autre un nombre d’actifs stabilisé avec des carrières plus hachées du fait de changements professionnels plus fréquents, de périodes de chômage plus ou moins longues et d’une moindre progression des salaires. Il en résulte des charges en forte progression qui pèsent sur un nombre plus réduit de personnes. L’équation est d’autant plus délicate à résoudre que les marges de manœuvre budgétaires sont faibles du fait du poids de l’endettement public (plus de 1000 milliards d’euros) et du niveau déjà élevé des prélèvements obligatoires (plus de 43 % du PIB).

Ainsi, selon les dernières évaluations du Conseil d’Orientation des Retraites , le poids des dépenses de retraite devrait augmenter pour atteindre 14 % du PIB en 2020 et près de 15 % en 2050. En parallèle, à législation inchangée, le montant du déficit du système de retraite passera de 4,2 à 68,8 milliards d’euros de 2006 à 2050. En 2020, ce déficit atteindra déjà près de 25 milliards d’euros.

Face à ce défi, la France a des atouts : le niveau plus élevé que la moyenne européenne de son taux de fécondité et la forte productivité de ses actifs. Néanmoins, cela ne saurait suffire à maintenir le pouvoir d’achat des futurs retraités, d’autant plus que nous devrons également faire face à la progression des dépenses de santé dont 50 % sont imputables aux personnes de plus de 60 ans et de celles liées à la dépendance évaluées à près de 2 % du PIB d’ici 2050. Plus d’un million de personnes étaient considérées comme dépendantes en 2007 ; ce nombre devrait s’accroître de 5 % par an.

CHAPITRE 2
LE MILLE FEUILLE FRANÇAIS DE LA RETRAITE

La retraite, un droit durement conquis

Le droit à la retraite figure parmi les grands acquis sociaux de notre pays. Or, la France a mis plus de trois cents ans à construire un système de retraite couvrant l’ensemble de sa population. En effet, si le premier régime de retraite a été institué par Colbert sous Louis XIV en faveur des mariniers, il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour la mise en place d’un véritable système de retraite qui ne sera, par ailleurs, réellement généralisé que dans les années soixante-dix. La France était très en retard par rapport à ses principaux partenaires. Les Allemands ont bénéficié d’une couverture vieillesse dès 1889, les Italiens en 1919 et les Anglais en 1925.

Notre système de retraite, du fait de sa longue maturation, ressemble à un mille feuilles, sa complexité étant souvent le fruit de l’histoire. Issu des travaux du Conseil national de la résistance en 1944, il s’inspire du modèle anglais avec la création de la Caisse nationale d’assurance vieillesse mais aussi du modèle allemand avec la cogestion et le rôle donné aux partenaires sociaux. Le régime de retraite français est, avant tout, un système assurantiel ; pour bénéficier d’une pension, il faut, au préalable, avoir eu un emploi. Néanmoins, des dispositifs de solidarité ont été introduits avec, en particulier, le minimum vieillesse rebaptisé, depuis le 1er janvier 2007, « allocation de soutien pour les personnes âgées ».

Si le principe fixé par les ordonnances de 1945 était la création d’un système général d’assurance vieillesse couvrant toute la population, il n’a pas été atteint du fait du maintien des régimes spéciaux ainsi que du refus des commerçants et des industriels d’intégrer le régime des salariés. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, plus de 120 régimes de base et plus de 600 régimes complémentaires cohabitaient.

Le système de retraite est intimement lié au statut professionnel des actifs

A chaque statut, son régime de retraite. La retraite des salariés du privé, des commerçants, des agriculteurs, des avocats, des fonctionnaires, des agents de la SNCF… obéissent à des règles spécifiques. Depuis une quinzaine d’années et surtout depuis l’adoption de la loi Fillon en 2003, un processus d’alignement sur le régime général des salariés est engagé. Un regroupement des caisses au niveau du régime de base et également au niveau des régimes complémentaires a été entamé dans le cadre d’un processus de rationalisation.

Les différents étages de notre système de retraite

Le système de retraite français comporte deux grands piliers ou étages : les régimes de base et les régimes complémentaires ; aux premiers la charge de verser un minimum légal ; aux seconds, de nature conventionnelle, d’améliorer ce minimum. A ces deux étages, il faut en ajouter un troisième qui comprend les régimes supplémentaires pouvant être collectifs, c’est-à-dire organisés au sein des entreprises ou individuels quand la personne active décide de se constituer personnellement un complément de retraite.

La France a privilégié le système par répartition à la différence de ses partenaires qui ont opté pour des systèmes mixtes, répartition et capitalisation. Le choix de la répartition n’était pas, loin de là, irrationnel en 1945 du fait d’un nombre réduit de retraités, d’une population active en expansion et d’une croissance élevée mais le faible accroissement de la masse salariale constaté depuis une quinzaine d’années et l’augmentation du nombre de retraités pénalisent désormais la répartition. La capitalisation bénéficie, en revanche, de la forte appréciation des actifs financiers depuis le milieu des années quatre-vingt ainsi que de la mondialisation qui a accru les possibilités de placements. Les deux systèmes se complètent plus qu’ils ne s’opposent. L’aversion des Français vis-à-vis des actions et de la bourse ainsi que la rémanence au sein de la mémoire collective de la faillite des rentiers des années Trente contribuent à discréditer, en France, la capitalisation. Le terme « fonds de pension » est associé à l’ultralibéralisme, aux scandales boursiers ou aux dérives de la mondialisation.

Les partenaires de la France possèdent donc, en règle générale, deux piliers obligatoires, le régime de base par répartition, le pilier complémentaire géré par capitalisation. Le troisième pilier est souvent facultatif et repose sur des produits d’épargne retraite individuels.

RETRAITE PAR REPARTITION : dans le système par répartition, les actifs, tout en accumulant des droits, versent des cotisations qui financent les pensions des retraités. Ce système repose sur une solidarité horizontale intergénérationnelle.

RETRAITE PAR CAPITALISATION : dans le système retraite, les adhérents capitalisent les versements qu’ils effectuent directement ou par l’intermédiaire de leur employeur. La capitalisation repose sur une redistribution verticale, ce sont les versements du passé qui permettent de payer les pensions d’aujourd’hui. Ces versements capitalisés donnent lieu au versement d’une rente ou parfois d’un capital. Le rendement de a capitalisation dépend du montant des cotisations et des placements effectués (placements financiers, immobiliers…).

Au-delà de la distinction capitalisation – répartition, le système de retraite français se caractérise par sa diversité. Aujourd’hui, 36 organismes gèrent ainsi le régime de base obligatoire et plus d’une centaine les régimes complémentaires.

En fonction des aléas de la vie professionnelle, nous pouvons, de ce fait, dépendre de plusieurs régimes de base ainsi que de plusieurs régimes complémentaires. Grâce à l’informatique, de nombreux progrès ont été réalisés dans l’interconnexion des différentes caisses permettant ainsi de simplifier les démarches des futurs retraités.

Les principaux régimes obligatoires français

Les régimes obligatoires de retraite ont versé, en 2007, pour plus de 190 milliards d’euros de prestations ; les organismes d’assurances et de mutuelles au titre de la retraite ont versé 6,4 milliards d’euros .

Le principal régime de base est celui des salariés de l’industrie, du commerce et des services, les salariés représentant plus de 70 % de la population active. En matière de complémentaire, la quasi-totalité des salariés sont couverts par l’ARRCO (Association pour le Régime de la Retraite Complémentaire) ; les cadres et assimilés bénéficient, de plus, du régime complémentaire de l’AGIRC (Association Générale des Institutions des Retraites des Cadres).

Les pensions de base des fonctionnaires, environ 5 millions d’actifs, sont payées directement par l’État. Depuis 2005, une retraite additionnelle a été instituée ; elle joue le rôle de complémentaire. Les agents non titulaires de État et des collectivités territoriales sont rattachés au régime général de base des salariés et à l’IRCANTEC pour la complémentaire.

La Mutualité sociale agricole a la charge de la Sécurité sociale des exploitants agricoles, salariés et non salariés ; elle verse, à ce titre, une retraite de base mais aussi, depuis 2003, une retraite complémentaire obligatoire.

Si les professions libérales relèvent d’un même régime de base, la Caisse nationale d’assurance vieillesse des professions libérales (CNAVPL), elles ont conservé des régimes complémentaires distincts (agents généraux d’assurance, experts comptables, chirurgiens-dentistes…). Plus de 300 000 personnes sont concernées.

La retraite de base des commerçants (600 000), des artisans (650 000) et des chefs d’entreprise est gérée depuis le 1er juillet 2006 par le Régime Social des Indépendants (RSI). En ce qui concerne le régime complémentaire, les règles et les caisses sont spécifiques à chacune des catégories concernées.

Si les régimes de base et les régimes complémentaires reposent, en règle générale, sur la répartition, ils diffèrent en ce qui concerne les modalités de calcul des pensions. Les régimes de base prennent pour référence les salaires perçus quand les régimes complémentaires ont recours à un système par points. Les points accumulés pendant la période d’activité sont transformés en rente au moment de la liquidation de la retraite.

CHAPITRE 3 LE CHANTIER PERMANENT DE LA RETRAITE
PLUS DE QUINZE ANS DE REFORMES

Tous les pays, à partir des années quatre-vingt, ont été dans l’obligation de réformer leur système de retraite afin de lisser les effets du vieillissement de la population et du papy-boom. Ces réformes ont modifié les règles de calcul des pensions (période de référence, indexation des pensions, taux de cotisation…). A la différence de la France, de très nombreux pays ont opté pour le recul de l’âge légal de départ à la retraite, le portant en moyenne à 65 ans. Au Danemark comme aux Etats-Unis, l’âge légal a déjà été reculé à 67 ans.

Si les premières études sur les conséquences du papy-boom datent des années quatre-vingt, il faut attendre 1993 pour le lancement de la première réforme des retraites

1993, les salariés du privé étrennent la réforme des retraites

La réforme Balladur de 1993 concerne exclusivement les salariés du secteur privé. En 2003, elle est complétée par la loi Fillon qui aligne, en partie, le régime de la fonction publique sur celui des salariés du privé. En 2007, les régimes spéciaux sont réformés. Il aura fallu, ainsi, 14 ans pour adapter l’ensemble du système français des retraites à la nouvelle donne démographique. Il n’en demeure pas moins que le problème n’est que partiellement résolu.

Afin de remettre en cause le principe de la retraite à 60 ans, considéré comme un acquis social, les gouvernements et les partenaires sociaux ont joué sur la durée de cotisation et sur les règles de calcul des pensions.

Ainsi, la durée de cotisation nécessaire pour obtenir une retraite à taux plein a été portée progressivement de 37,5 à 40 ans. En 2008, la durée de 40 ans est la règle pour le régime général des salariés, pour le régime général des professions libérales, pour le régime des exploitants agricoles ainsi que pour celui de la fonction publique. A partir de 2009, il est prévu d’augmenter la durée de cotisation d’un trimestre par an afin d’atteindre 164 trimestres au total, soit 41 ans, en 2012.

En 1993, il a été également décidé pour les salariés du secteur privé que la pension serait calculée sur la base des vingt-cinq meilleures années et non sur les dix meilleures années. Cette modification aboutit à une diminution du montant de la pension.

Les pensions comme les salaires servant de base pour son calcul sont revalorisées en fonction de l’indice des prix hors tabac ; auparavant, c’était l’indice de progression des salaires qui était retenu. En règle générale, ce dernier indice progresse plus rapidement que celui des prix.

Le Gouvernement a prévu, par ailleurs, de transférer une partie des cotisations chômage sur la retraite en fonction de l’amélioration du marché du travail. Un calendrier a été présenté en 2008 par le Premier Ministre François Fillon. Ainsi un relèvement progressif des cotisations vieillesse en trois phases (0,3% en 2009, 0,4% en 2010 et 0,3% en 2011) serait prévu.

Les régimes complémentaires ont plus de souplesse pour gérer le choc démographique. Ils augmentent le prix d’achat des points (ce qui correspond aux cotisations pour le régime de base) et diminuent la valeur du point utilisé pour le calcul de la pension. Les ajustements s’opèrent annuellement. Ils aboutissent à renchérir le coût d’acquisition des points et à diminuer leur valeur. Il en résulte une baisse du rendement des régimes complémentaires.

L’application de l’ensemble de ces mesures entraîne une diminution du taux de remplacement, c’est-à-dire du rapport constitué du montant des pensions sur celui du dernier salaire reçu. Il est passé en moyenne de 80 à 67 % pour les non cadres et de 78 à 58 % pour les cadres.

1993 – 2003, dix ans de statu quo

De 1993 à 2003, peu de changements ont été opérés. L’échec de la réforme d’Alain Juppé en 1995, réforme qui visait, entre autre, à harmoniser les régimes spéciaux sur celui des salariés, a gelé la situation.

Le Gouvernement de Lionel Jospin commanda plusieurs rapports pour analyser la situation et décida la création du Fonds de Réserve des Retraites (FRR) par le projet de loi de financement de la Sécurité sociale de 1999. Le FRR est destiné à lisser entre 2020 et 2040 les effets du papy-boom en limitant la hausse des cotisations sociales. Le FRR fonctionne comme un fonds de pension ou comme un fonds souverain. Afin de pouvoir jouer pleinement son rôle, il était prévu de le doter de plus de 150 milliards d’euros provenant des recettes de privatisation et de plusieurs taxes. Or, au 31 décembre 2007, le montant des actifs du FRR n’était que de 34,5 milliards d’euros. La question de son utilité et de son existence est posée régulièrement.

La réforme Fillon de 2003, au tour des fonctionnaires…

Le système de retraite des fonctionnaires a été réformé avec l’adoption de la loi Fillon d’août 2003. La durée de cotisation a été fixée comme pour les salariés du secteur privé à 40 ans. En contrepartie, il a été créé un régime additionnel par points permettant d’intégrer les primes perçues par les fonctionnaires dans le calcul de leur pension.

L’objectif d’une retraite au moins égale à 85 % du SMIC

La loi Fillon a également prévu qu’à terme tout retraité devrait toucher au minimum 85 % du SMIC. Nicolas Sarkozy s’est engagé à atteindre cet objectif d’ici 2012.

Le développement de l’épargne retraite

Après l’abrogation de la loi Thomas sur l’épargne retraite avant l’élection présidentielle de 2002, loi qui n’avait pas été appliquée faute de décrets d’application, le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin a inséré un volet « capitalisation » au sein de la loi Fillon. Plusieurs produits d’épargne retraite ont été ainsi créés, le Plan Épargne Retraite Populaire (PERP), le Plan Épargne Retraite Collective (PERCO) et le Plan Épargne Retraite d’Entreprise (PERE).

Une prime aux carrières longues en question

La loi Fillon a également permis aux personnes de moins de 60 ans ayant cotisé à taux plein de prendre de manière anticipée leur retraite. Ce dispositif a rencontré un fort succès. Depuis son instauration en 2006, plus de 515 000 personnes en ont bénéficié. La réussite de cette mesure explique en grande partie la dégradation, ces trois dernières années, des comptes de l’assurance vieillesse. En 2008, son coût est évalué à plus de 2,5 milliards d’euros.

2007, l’alignement des régimes spéciaux

En 2007, le Gouvernement a, par plusieurs décrets, aligné les régimes spéciaux sur le régime général en ce qui concerne la durée de cotisation. Le passage à 40 ans a donné lieu à une négociation au niveau national puis au sein de chaque entreprise ou secteur concerné.

Les décrets publiés intègrent l’augmentation progressive de la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein, de 37,5 ans actuellement à 40 ans en 2012, soit la même durée que celle des fonctionnaires et des salariés du privé. La durée de cotisation passera à 151 trimestres (au lieu de 150) au 31 décembre 2008 et augmentera ensuite d’un trimestre au 1er janvier et au 1er juillet de chaque année jusqu’au 1er juillet 2012, puis d’un trimestre au 1er juillet de chaque année jusqu’à atteindre la durée maximum définie à l’article 5 de la loi du 21 août 2003 portant réforme des retraites.

Une décote pour les salariés des régimes spéciaux partant en retraite sans avoir la durée de cotisation requise a été créée ainsi qu’une surcote pour ceux ayant dépassé cette durée sur le modèle du secteur privé. Enfin, l’indexation des pensions de retraites est pour les régimes spéciaux désormais fixée sur les prix et non plus sur les salaires.

La convergence des régimes est en bonne voie

Depuis une quinzaine d’années, une convergence est constatée entre les différents régimes de retraite en France même si des différences persistent pour le calcul et les conditions d’obtention des pensions.

Les réformes engagées depuis 1993 ne règlent pas l’ensemble du problème comme l’a souligné le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites de 2007. Du fait de l’évolution de l’espérance de vie et du fait qu’arrivent à la retraite des salariés ayant l’ensemble de leurs annuités, le montant des pensions à verser progresse rapidement. Le maintien d’un faible taux d’emploi, autour de 64 % avec, en particulier, un taux d’emploi des seniors (55/65 ans) de 38 %, constitue un handicap majeur pour notre système de retraite essentiellement financé à partir des cotisations sociales assises sur les salaires.

Depuis plus de vingt ans, les entreprises, les pouvoirs publics tout comme les salariés ont favorisé le départ précoce à la retraite. Les Français souhaitent, en effet, majoritairement partir avant 60 ans ; les entreprises ont utilisé l’arme des préretraites pour réduire leurs effectifs et leurs coûts ; les pouvoirs publics ont considéré à tort que cette arme permettait de réduire le chômage, en particulier celui des jeunes. Aujourd’hui, il convient de remettre en cause ce consensus et les mauvaises habitudes qui sont devenues hors de prix.

Le rendez-vous 2008 sur les retraites

La loi Fillon a prévu que les pouvoirs publics et les partenaires sociaux établissent, tous les cinq ans, un bilan et prennent le cas échéant de nouvelles mesures.

Compte tenu de la dégradation plus rapide que prévue des comptes de l’assurance-vieillesse et les projections réalisées par le Conseil d’Orientation des Retraites au mois de novembre 2007, le Gouvernement de François Fillon a décidé d’engager une nouvelle réforme.

Solde des principaux régimes de retraite

2020 2050
CNAV -4,5 -54,9
ARRCO 6,3 0
AGIRC -1,8 -3,3
Fonction Publique de État -18 -42,4
Hypothèses du COR- 2007 et maintien de l’indexation des pensions sur les prix

Les principales dispositions de la réforme 2008/2009

41 ans de cotisation pour tous

Conformément aux engagements pris dans la loi Fillon de 2003, la durée de cotisation passera de 160 à 164 trimestres de 2009 à 2012. Cette mesure concernera les actifs nés après le 1er janvier 1951. Pour les salariés des régimes spéciaux, le passage à 41 ans sera effectif en 2016.

Majoration de la surcote

La surcote qui vise à inciter les salariés ayant atteint plus de 60 ans et ayant obtenu l’ensemble des trimestres à poursuivre leur activité professionnelle serait portée dès la première année à 5 % (3 % actuellement pour la première année, 4 % pour les suivante et 6 % au-delà de 65 ans). Le gain de cette majoration demeurera néanmoins assez faible, en moyenne, une vingtaine d’euros par mois.

Le cumul emploi-retraite facilité

Les règles de cumul emploi-retraite seront amplement assouplies. Ainsi, un retraité pourra reprendre son ancienne activité sans attendre le délai actuel de 6 mois. Par ailleurs, le montant du salaire ne sera plus plafonné. En revanche, dès sa retraite liquidée, il ne pourra pas l’améliorer en reprenant son activité professionnelle sauf s’il l’exerce sous un statut différent (en indépendant s’il était auparavant salarié par exemple).

Le dispositif en faveur des carrières longues est durci

Sans remettre en cause le dispositif en faveur des salariés ayant eu une longue carrière, les pouvoirs publics tentent d’en réduire les effets sur le déficit de l’assurance-vieillesse. Avant même le Rendez-vous de 2008, le Gouvernement a, à travers une circulaire publiée en 2008, modifié les règles de validation des trimestres. Selon cette circulaire, les preuves d’activité à fournir pour valider des périodes qui n’avaient pas donné lieu à versement de cotisations sont plus contraignantes. Auparavant, il suffisait que deux témoins signent un document afin de valider une période d’activité pour laquelle il n’y avait pas de preuve (des abus auraient été constatés du fait de l’absence de plafond pour la validation de trimestres sans preuve). Avec la nouvelle circulaire, faute de preuve matérielle établissant l’activité, comme une feuille de paye, il ne pourra être validé que quatre trimestres. A partir de 2009, ces durées de cotisation requises sont allongées : de un trimestre pour les salariés nés en 1949, de deux pour ceux nés en 1950, de trois pour ceux nés en 1951 et de quatre pour ceux nés en 1952.

La majoration pour avoir élevé des enfants pourrait être modifiée ?

La majoration accordée aux femmes pour avoir élevé des enfants est dans le collimateur des pouvoirs publics pour deux raisons. Son coût est jugé excessif et sa légalité pourrait être remise en cause par la Cour de Justice Européenne du fait qu’elle est discriminatoire. Un précédent jugement avait condamné un dispositif de même nature en vigueur dans la fonction publique.

Les résultats des courses

Depuis 2006, l’assurance-vieillesse enregistre des pertes non négligeables 1,9 milliard d’euros en 2006 et 2007, 4,6 milliards d’euros en 2008).

Compte tenu des dispositions prises depuis 1993, le taux de remplacement pour les générations qui prendront leur retraite continuera de baisser. Le Conseil d’Orientation des Retraites a estimé la chute, en moyenne à 10 points. Pour les cadres, elle pourrait atteindre 20 points. Les fonctionnaires bénéficieront, en revanche, de la montée en puissance du régime additionnel instauré en 2003.

Taux de remplacement à la liquidation des droits à 65 ans

1938-2003 1955-2020 1985-2050
Non cadre, secteur prive CNAV+ARRCO Accord 2003 prolongé 83,6 % 75,6% 64,4 %
Cadre, secteur privé CNAV+ARRCO+AGIRC
Accord 2003 prolongé 64,1 % 55,5 % 42,7 %
Fonctionnaire
avec une prime de 20 % Régime de la fonction publique ou CNRACL (collectivités locales) +
Régime additionnel 68,7 % 68,5 % 69,2 %
Taux de remplacement : montant des pensions perçues par rapport au dernier salaire
Sources COR-Novembre 2007

Au moment de la cessation d’activité, la chute de revenus risque d’être de plus en plus brutale d’autant plus que les règles d’indexation ne favoriseront pas les pensions qui suivent l’inflation et non les salaires. L’écart entre les salaires et les pensions ne peut donc que progresser. Avec le passage de la durée de cotisation à 41 ans, de moins en moins d’actifs auront à 60 ans le nombre de trimestres suffisants pour obtenir une retraite à taux plein. Il faudra soit accepter de travailler au-delà de 60 ans, soit accepter une pension amputée. Les salariés risquent d’être exposés à une double peine, nombre de trimestres insuffisants et application de la décote.

CHAPITRE 4
LA RETRAITE DES SALARIES DU SECTEUR PRIVE

Le régime général des salariés compte plus de 17 millions de cotisants et 11,5 millions de retraités . Il couvre les salariés du secteur privé cadres et non cadres, les salariés agricoles non exploitants ainsi que les dirigeants d’entreprise salariés.

Les salariés du secteur privé bénéficient d’une retraite de base servie par le régime général et d’une retraite complémentaire obligatoire (ARRCO, AGIRC). Ils peuvent également bénéficier de suppléments de retraite collectifs facultatifs ou obligatoires au sein de leur entreprise. Les agents non titulaires de la fonction publique dépendent également du régime général d’assurance-vieillesse ; en revanche pour leur régime complémentaire, ils sont rattachés à l’IRCANTEC.

1. LE FONCTIONNEMENT DU REGIME GENERAL

Le régime général, la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse, constitue le principal régime de retraite en France. Il est géré par les partenaires sociaux même si le rôle de État est déterminant.

1.1. La formule de calcul de la pension

Le montant de la pension (P) versée par le régime général dépend de quatre facteurs :

• Le salaire annuel moyen calculé sur la base des vingt cinq meilleures années : S
• Le taux de liquidation : T
• La durée d’assurance au régime général : d
• La durée de référence : R

La formule de calcul est la suivante :

P= S×T×d/R

1.1.1. Le salaire annuel moyen

Pour tous les salariés nés après le 1er janvier 1948, le nombre d’années de salaire retenu pour le calcul du salaire annuel de référence est de 25 ans. Cette durée était auparavant de 10 ans. Les salariés nés entre 1934 et 1948 ont bénéficié d’un phénomène de lissage (allongement d’un an de la durée de référence pour chaque génération concernée). Le passage de 10 à 25 ans entraîne logiquement une baisse du montant de la pension. Le salaire annuel moyen est calculé à partir des salaires bruts retenus dans la limite du plafond de la Sécurité sociale en vigueur, les salaires étant revalorisés en retenant l’indice des prix à la consommation. 1.1.2. Le taux de liquidation

Le taux de liquidation varie d’un minimum, fonction de l’âge du bénéficiaire jusqu’au taux de 50 % correspondant à la retraite à taux plein.

Le taux maximum de 50 % est donc accordé :

• aux salariés prenant leur retraite à 65 ans ;
• aux salariés de plus de 60 ans ayant totalisé au moins 160 trimestres ;
• aux salariés ayant été déclarés inaptes au travail ;
• aux anciens combattants ou prisonniers de guerre, anciens déportés ou internés ;
• aux mères de famille ouvrières.

Avec la réforme de 2008, le nombre de trimestres passera progressivement de 160 à 164 de 2009 à 2012.

Le taux minoré, donc inférieur à 50 %, est calculé à partir d’un coefficient (décote) qui est fonction de l’année de naissance. Il est calculé en prenant en compte soit le nombre de trimestres manquants pour atteindre 160 trimestres (164 trimestres à partir de 2012), soit le nombre de trimestres nécessaires pour atteindre 65 ans.

Par exemple, un salarié né en 1947 et ayant cotisé 155 trimestres a besoin de 5 trimestres pour atteindre 160 et de 16 pour atteindre 65 ans. On retient donc la valeur « 5 ». Le taux qui lui sera appliqué sera donc de 45% = 50 % – [1×5/100]

Afin de ne pas trop pénaliser les salariés ayant eu des carrières tronquées, un taux plancher a été prévu.

Taux plancher applicable aux salaries
en fonction de leur année de naissance

Année de naissance coefficient Taux de liquidation plancher
Avant 1944 1,25 25 %
1944 1,1875 26,25 %
1945 1,125 27,5 %
1946 1,0625 28,75 %
1947 1 30 %
1948 0,9375 31,25 %
1949 0,875 32,5 %
1950 0,8125 33,75 %
1951 0,75 35 %
1952 0,6875 36,25 %
Après 1952 0,625 37,25 %

Pour calculer le nombre de trimestres retenus pour le taux de liquidation, il est pris en compte l’ensemble des trimestres dans le régime de base et les autres régimes obligatoires cotisés et assimilés ainsi que ceux qui ont été rachetés. Les trimestres supplémentaires dont bénéficient les femmes et les parents ayant élevé un enfant handicapé ainsi que les trimestres cotisés dans un pays de l’Union européenne ou dans un pays ayant signé une convention sur ce sujet avec la France sont également pris en compte.

1.1.3. La durée d’assurance au régime général

Cette durée est différente de celle mentionnée ci-dessus, étant directement liée à l’affiliation au régime salarié. Elle est calculée en retenant le salaire perçu. Ainsi, depuis 1972, pour valider un trimestre, il faut avoir cotisé sur la base de 200 fois le SMIC horaire de l’année concernée. Même en travaillant un mois, il est possible, de ce fait, de valider un trimestre.

Les périodes assimilées concernent essentiellement les congés maladie, les congés maternité, les périodes d’inactivité pour cause d’accident du travail, les périodes de chômage indemnisé, les préretraites, le service national à condition d’avoir été salarié avant l’appel sous les drapeaux, les périodes de guerre…

1.2. Les majorations de trimestres

1.2.1. La majoration pour enfant

Chaque enfant ouvre droit, au profit de sa mère, à un trimestre pour sa naissance ou pour son adoption. Un trimestre supplémentaire est accordé chaque année à la condition que l’enfant soit sous la responsabilité de la mère et qu’il ait moins de 16 ans. Le nombre de trimestres supplémentaires est, par ailleurs, plafonné à 7 permettant un total de 8 (7 plus celui lié à la naissance ou à l’adoption).

1.2.2. La majoration pour enfant handicapé

Un enfant handicapé ouvre droit à une majoration d’un trimestre supplémentaire (par période d’éducation de 30 mois) au père et à la mère ainsi qu’à toute personne l’ayant eu à sa charge. Cette majoration est plafonnée à 8 trimestres.

1.2.3. La majoration pour poursuite d’activité au-delà de 65 ans

Les personnes de plus de 65 ans n’ayant pas atteint le nombre de trimestres requis (160 en 2008) et continuant à travailler bénéficient d’une majoration du nombre de leur trimestre de 2,5 % pour chaque trimestre supplémentaire travaillé.

1.3. La fixation du montant de la pension

Le montant de la retraite varie entre un minimum appelé « minimum contributif », à ne pas confondre avec le minimum vieillesse, et un maximum qui est égal à 50 % du salaire annuel moyen calculé en retenant les vingt-cinq meilleures années revalorisées et retenues dans la limite du plafond annuel de la Sécurité sociale.

Le minimum contributif vise à relever le montant de pension de salariés ayant eu de faibles salaires durant leur vie professionnelle. La loi Fillon de 2003 a fixé comme objectif de porter à 85 % du SMIC le montant du minimum contributif applicable pour un salarié ayant la totalité de ses trimestres. Cet objectif a été réaffirmé dans le cadre du Rendez-vous sur les retraites de 2008. Il devrait être atteint en 2012 avec une possibilité de le réserver aux seules personnes ayant une durée minimale de cotisation fixée par décret.

1.3.1. Les majorations applicables aux pensions

La majoration pour enfant

Le père comme la mère ayant eu au moins trois enfants ont le droit à une majoration de 10 % du montant de leur pension. Un enfant mort né est pris en compte.

Le conjoint à charge peut également ouvrir droit à une majoration de la pension.

La surcote

La loi Fillon a instauré un mécanisme pour inciter les seniors de plus 60 ans à poursuivre leur activité au-delà des 160 trimestres. Depuis le 1er janvier 2007, la première année de travail ouvre droit à une majoration de 3 %, les suivantes de 4 % et de 6 % au-delà de 65 ans. Une augmentation des taux est à l’étude Devant le peu de succès de la surcote. Selon une étude de la CNAV publiée en 2008, la surcote n’a eu aucun impact. Elle a bénéficié à 7,6 % de personnes de plus de 60 ans quand, avant son introduction, 7 % des actifs pouvant obtenir une retraite à taux plein continuaient à travailler. A compter de 2009, le montant de la surcote passe à 5 %.

2. LES REGIMES COMPLEMENTAIRES DES SALARIES

Compte tenu du caractère plafonné de la retraite de base, il a été institué, initialement de manière facultative, puis à partir de 1972 de manière obligatoire, une couverture complémentaire. L’ARRCO (Association pour le Régime de Retraite Complémentaire des salariés) couvre l’ensemble des salariés, cadres compris quand l’AGIRC (Association Générale des Institutions de Retraite des Cadres) est réservé aux seuls cadres et assimilés. Ces deux régimes sont gérés de manière paritaire par les représentants des salariés et des employeurs.

La retraite ARRCO concerne 18 millions de salariés et 11,3 millions de retraités. La retraite AGIRC concerne 3,7 millions de salariés et 2,2 millions de retraités.

Comme pour le régime de base, les deux régimes complémentaires fonctionnent selon le principe de la répartition ; en revanche, ce sont des systèmes par points. Les cotisations prélevées sur les salaires sont utilisées pour financer les pensions des retraités ; en contrepartie, ces cotisations sont converties en points qui cumulés d’année en année permettront de calculer le montant de la future pension. A chaque point est attachée une valeur d’achat (prix d’achat du point) et une valeur à la liquidation (connue seulement au moment de la cessation d’activité). C’est pourquoi les deux régimes complémentaires sont dits à cotisations définies ; le montant des cotisations étant prédéterminé quand celui des pensions est fixé au moment de la liquidation. Ils se distinguent des régimes à prestations définies pour lesquels le montant des pensions est fixé par avance et conditionne le montant des cotisations.

2.1. Le recueil des points

Les caisses complémentaires tiennent pour chaque salarié un compte qui récapitule l’ensemble des points acquis en fonction des cotisations versées. Pour obtenir le nombre de points, il faut diviser le montant des cotisations par le prix d’achat du point appelé « salaire de référence ». Au 1er avril 2008, le prix d’achat du point ARRCO est de 13,9684 euros et celui de l’AGIRC de 4,8727 euros.

Comme pour le régime de base, les salariés, sous certaines conditions, peuvent racheter des points. Il est possible d’obtenir des points gratuits en validant des périodes d’arrêt maladie, de périodes de guerre ou service national (sous réserve d’avoir été affilié au préalable à l’AGIRC ou à l’ARRCO) ainsi que des périodes de chômage indemnisé.

2.2. Le montant de la pension complémentaire

Le montant de la retraite complémentaire est égal au nombre de points obtenus durant sa carrière professionnelle multiplié par la valeur du point au moment de la liquidation.

Au 1er avril 2008, la valeur du point ARRCO est de 1,1648 euro et celui de l’AGIRC de 0,4132 euro. Ainsi, si vous prenez en 2008 votre retraite à 65 ans et que vous avez accumulé 7000 points ARCCO et 13 000 points AGIRC, le montant de la pension est égale à : 1,1648×7000 + 0,4132×13 000 soit 13 525,2 euros par an, soit une pension mensuelle de 1127,1 euros.

2.3. Les conditions d’obtention de la retraite à taux plein

Pour obtenir une retraite complémentaire à taux plein, il faut avoir 65 ans. Néanmoins, en vertu d’un accord collectif renouvelé depuis 1982, il est possible de l’obtenir, sans abattement, dès 60 ans à la condition d’avoir validé 160 trimestres au titre du régime de base. Le surcoût pour les régimes complémentaires est financé par une cotisation spécifique affectée à l’Association pour la gestion du fonds de financement de l’AGIRC et de l’ARRCO (AGFF). L’accord signé par les partenaires sociaux le 13 novembre 2003 arrive à expiration au 31 décembre 2008. Le 16 juillet 2008, il a été prorogé jusqu’au 1er avril 2009 à charge d’ici cette date pour les partenaires sociaux d’établir un nouvel accord permettant de poursuivre le versement des retraites complémentaires dès 60 ans en prenant en compte également le passage de la durée de cotisation à 164 trimestres.

A défaut d’avoir le nombre de trimestres suffisants ou en cas de départ de manière anticipée entre 55 et 60 ans, la pension est minorée.

Les pensions de l’ARCCO et de l’AGIRC sont, en revanche, majorées en fonction du nombre d’enfants que leur bénéficiaire a eu à sa charge.

2.4. L’évolution des régimes

La situation financière des régimes complémentaires est moins problématique que celle du régime de base car ils peuvent jouer, avec plus de souplesse, sur la valeur de rachat et sur celle du point, le premier augmentant plus vite que les prix et le second moins vite. De ce fait, depuis 2003, le rendement des régimes complémentaires a baissé de 6 %. Cette tendance devrait se poursuivre, en particulier pour l’AGIRC, avec l’arrivée à l’âge de la retraite des cadres du baby-boom beaucoup plus nombreux que ceux des générations précédentes. A la différence de la CNAV, les régimes complémentaires ARRCO et AGIRC disposent de réserves financières, 56 milliards d’euros pour l’ARRCO et 17,5 milliards d’euros pour l’AGIRC, leur permettant ainsi d’atténuer l’impact du papy-boom.

CHAPITRE 5
LA RETRAITE DES ARTISANS, DES INDUSTRIELS, DES COMMERÇANTS

Depuis 1973, le régime de retraite de base des artisans et des commerçants est aligné sur celui des salariés. Pour les activités exercées avant 1973, ils bénéficient d’un système de base par point.

Depuis le 1er janvier 2006, le Régime Social des Indépendants (RSI) a été créé par fusion des caisses de retraite et maladie des commerçants et des artisans. Elle assure également la couverture maladie des professions libérales.

Créée en 1979 pour les artisans et en 2004 pour les commerçants, la retraite complémentaire garantit une retraite équivalente à celle des salariés non cadres. En cas de décès de l’assuré, une pension de réversion peut également être versée au conjoint survivant.

1. LE REGIME DE BASE

Comme pour les salariés, la retraite peut être prise à partir de 60 ans. A 65 ans, elle est accordée au taux plein. Des départs anticipés avant 60 ans sont possibles pour carrière longue ou du fait de l’existence d’un handicap. Pour le calcul de la retraite, il convient de distinguer les années de travail effectuées avant et après 1973.

1.1. Le régime pour les activités exercées avant 1973

En fonction de la classe de cotisations choisie par le commerçant ou l’artisan, un nombre de points était accordé. Pour obtenir le montant de la retraite, il suffit de multiplier le nombre total de points par leur valeur qui est actualisée chaque année. Le calcul de la pension après 1972 peut avoir un impact sur celle d’avant 1973 en particulier si l’assuré ne justifie pas d’un taux plein.

1.2. Le régime en vigueur pour les activités exercées après 1973

La retraite de base reprend les principes du régime général des salariés.

La formule de calcul est la suivante

P= RAM×T×d/D

RAM : revenu annuel moyen
T : Taux
d : nombre de trimestres d’assurance artisan ou commerçant après 1972
D : durée de référence

Le revenu annuel moyen est calculé sur la base des revenus perçus pendant les vingt-cinq meilleures années dans la limite du plafond de la Sécurité sociale. Comme pour les salariés, le nombre des meilleures années pris en compte est progressivement passé de 10 à 25.

Pour les salariés ayant exercé des activités relevant de plusieurs statuts, le nombre des meilleures années est calculé au prorata de la durée d’assurance dans chaque régime.

Le taux le plus favorable de 50 % est accordé à condition d’avoir validé 160 trimestres pour les générations nées après 1948 ou d’avoir atteint 65 ans. Pour les générations nées à compter de 1949, la durée de cotisation sera accrue de 2009 à 2012 d’un trimestre de telle façon qu’à partir de 1953, le nombre de trimestres requis sera de 164.

La validation des trimestres obéît aux mêmes règles que celles en vigueur pour le régime général.

2. LES REGIMES COMPLEMENTAIRES

2.1. La retraite complémentaire des artisans

La retraite complémentaire des artisans a été créée en 1979. Il s’agit d’un système par points géré par le RSI.

2.2. La retraite complémentaire des commerçants

La retraite complémentaire des commerçants, créée le 1er janvier 2004, a remplacé l’ancien régime des conjoints qui existait depuis 1978.

Les droits acquis jusqu’au 31 décembre 2003 sont calculés en fonction de la durée du mariage, de l’âge du conjoint et la durée d’activité. Elles prennent la forme d’une majoration de la pension de base.

Depuis le 1er janvier 2004, le régime complémentaire obligatoire des commerçants est aligné sur celui des artisans.

CHAPITRE 6
LES PROFESSIONS LIBERALES

A l’exception des avocats, toutes les professions libérales sont rattachées à la même caisse pour le régime de base, la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse des Professions Libérales (CNAVPL), comportant onze sections professionnelles gérant pour chaque catégorie de professions libérales leur régime complémentaire.

La loi Fillon de 2003 a instauré un régime général de base par points pour les professions libérales. Depuis le 1er janvier 2004, les conditions d’attribution sont alignées sur celles des salariés ; en revanche, les modalités de calcul diffèrent.

Sont concernés, les agents généraux d’assurance, les architectes, les géomètres, les experts agricoles et fonciers, les ingénieurs, les auxiliaires médicaux, les chirurgiens dentistes, les experts comptables, les médecins, les officiers ministériels, les vétérinaires, les notaires et les sages-femmes, les pharmaciens…

1. LE REGIME DE BASE (CNAVPL)

Le montant de la pension est calculé au moyen de trois paramètres : le nombre de points acquis par l’assuré, la valeur du point fixée par décret et le taux de liquidation variable en fonction de la durée d’assurance.

Les trimestres validés avant le 1er janvier 2004 sont convertis en points à raison de 100 points par trimestre.

A compter du 1er janvier 2004, le nombre de points acquis est déterminé en fonction des revenus professionnels soumis à cotisations.

Il peut être attribué des points supplémentaires en cas d’accouchement ou en cas d’incapacité.

La valeur du point a été fixée, au 1er janvier 2008, à 0,518 euro.

2. LES REGIMES COMPLEMENTAIRES

Chaque profession libérale s’est dotée de son régime complémentaire par points qui peut comporter des sous-sections.

3. LE REGIME PARTICULIER DES AVOCATS

Les avocats libéraux et salariés relèvent de la Caisse nationale des barreaux français qui gère le régime de base et le régime complémentaire. Le barreau de Paris a, par ailleurs, institué un régime supplémentaire d’assurance vieillesse.

La loi Fillon de 2003 a aligné le régime de base des avocats sur celui des autres professions libérales. Cet alignement est entré en vigueur au 1er janvier 2004.

CHAPITRE 7
LA RETRAITE DES EXPLOITANTS AGRICOLES

La retraite agricole est prise en charge par un organisme de droit privé, « La Mutualité Agricole » qui joue le rôle de Sécurité sociale du monde agricole. Ce régime couvre l’exploitant ainsi que sa famille. Il offre une couverture de base et une complémentaire obligatoire depuis 2003.

Les conditions d’attribution de la retraite sont alignées sur celle des salariés. En revanche, les modes de calcul diffèrent.

La retraite de base comprend :

• la retraite forfaitaire dont le montant est fonction de la durée de l’activité agricole ;
• la retraite proportionnelle dont le montant est fonction du nombre d’années de cotisations.

1. LA RETRAITE FORFAITAIRE

La retraite forfaitaire est attribuée à tous les exploitants non-salariés, à leur conjoint et aux membres de leur famille ayant exercé une activité agricole à titre principal.

Son montant est égal à celui de l’allocation aux vieux travailleurs salariés soit en 2008, 3097,21 euros pour une carrière complète. A défaut, elle est proratisée en fonction du nombre d’années.

La formule de calcul de la retraite forfaitaire : nombre d’années d’activité non salariée agricole à titre exclusif ou principal × (retraite forfaitaire intégrale / durée d’assurance exigée pour obtenir un taux plein)

2. LA RETRAITE PROPORTIONNELLE

La retraite proportionnelle est accordée au chef d’exploitation et aux membres de la famille collaborateurs pour toute carrière accomplie depuis le 1er janvier 1994. Depuis le 1er janvier 1999, le conjoint collaborateur peut également en bénéficier.

Jusqu’en 2003, la retraite proportionnelle était déterminée en multipliant les points acquis par cotisation (éventuellement revalorisés) par la valeur du point (3,640 euros par an en 2008). A compter de 2004, ce produit est proratisé en rapportant l’ancienne durée de 37,5 ans sur la durée applicable à la génération de l’assuré. La loi Fillon de 2003 a, en effet, fixé l’harmonisation de la durée de cotisation à 40 ans pour 2008.

La formule de calcul est la suivante : nombre de points × Valeur du point × (durée d’assurance de 37,5 ans/durée d’assurance exigée pour obtenir un taux plein)

Comme pour les salariés, la retraite agricole peut être minorée en cas de carrière incomplète ou bénéficier du mécanisme de la surcote. Des majorations pour enfants sont également prévues.

3. LA RETRAITE COMPLEMENTAIRE

Les exploitants agricoles sont, depuis le 1er janvier 2003, obligatoirement couverts par un régime complémentaire géré par la Mutualité sociale agricole. Le système est à points. Pour obtenir la pension complémentaire, il convient d’avoir faire valoir ses droits au titre de la retraite de base. L’objectif de ce régime est de permettre aux exploitants agricoles de percevoir une pension (base et complémentaire) au moins égale à 85 % du SMIC.

4. LA REFORME DU MINIMUM VIEILLESSE AGRICOLE

Le Premier Ministre, François Fillon, a annoncé, le 9 septembre 2008, plusieurs mesures en faveur de la retraite agricole dont le montant est, en moyenne, inférieure à celle des autres actifs.

Ainsi, les non-salariés agricoles justifiant 17,5 années d’activité pourront bénéficier d’un minimum de retraite calculé sur la base de l’Allocation de solidarité pour les personnes âgées (minimum vieillesse), soit un minimum de 633 euros au 1er septembre 2008. Par ailleurs, les veuves pourront bénéficier à partir de 2010 de la retraite complémentaire obligatoire acquise par leur conjoint et ne seront plus obligées de trouver d’autres sources de revenus. Ce dispositif concernera 350 000 retraités soit près de 20 % des retraités du secteur agricole. Son coût a été évalué 190 millions d’euros.

CHAPITRE 8 LES RETRAITES DE LA FONCTION PUBLIQUE

La France compte 5,2 millions de fonctionnaires en activité et 2,9 millions en retraite. Après le régime général des salariés, c’est le principal système de retraite en France. Avec la loi Fillon de 2003, la durée de cotisation a été alignée sur celle du régime général et un système de retraite additionnelle a été introduit.

1. LE REGIME DES FONCTIONNAIRES CIVILS, DES MILITAIRES ET DES MAGISTRATS

Les fonctionnaires ne dépendent pas du régime général de l’assurance vieillesse ; ils sont affiliés au régime prévu par le Code des pensions civiles et militaires de retraite. Les règles sont spécifiques même si la loi Fillon de 2003 a rapproché le régime des fonctionnaires de celui des salariés.

1.1. Une retraite à la condition d’avoir accompli 15 ans de service

Tout fonctionnaire a droit à une retraite après avoir effectué au moins 15 ans de service et après avoir été radié des cadres. La radiation peut intervenir par démission ou de manière automatique si le fonctionnaire a atteint la limite d’âge. Celle-ci est fixée à 65 ans pour les emplois sédentaires et à 60 ans pour les emplois classés dans les catégories actives. Certains emplois dits actifs ont une limite d’âge qui peut varier entre 50 (en particulier les infirmiers et les surveillants des services pénitentiaires) et 65 ans. Comme pour les salariés, un dispositif pour carrière longue a été institué afin de permettre des départs avant la date limite.

Sont prises en compte pour le calcul de la pension, les années d’activité dans la fonction publique État, dans la fonction publique territoriale, dans la fonction publique hospitalière, dans les établissements publics administratifs et dans certains établissements publics industriels et commerciaux.

Les services militaires et les interruptions d’activité pour les enfants nés après le 1er janvier 2004 sont pris en compte dans la durée de services effectifs. En revanche, le temps passé en disponibilité n’est pas intégré.

1.2. Les départs sans condition d’âge

Les fonctionnaires ayant eu au moins trois enfants ou un enfant handicapé ne sont pas soumis à la condition d’âge.

La loi du 11 février 2005 a, par ailleurs, prévu un dispositif de retraite anticipée pour les fonctionnaires handicapés.

1.3. Les possibilités de recul de l’âge de départ à la retraite

Les fonctionnaires ayant un enfant à charge ou invalide au moment de la radiation légale peuvent la différer dans une limite de trois ans.

De même, les fonctionnaires ayant trois enfants vivants peuvent reculer d’un an l’âge de la radiation (les trois enfants doivent être vivants quand le fonctionnaire a 50 ans).

Les fonctionnaires n’ayant pas le nombre de trimestres suffisants pour justifier une retraite à taux plein peuvent poursuivre, dans la limite de 10 trimestres, leur activité.

1.4. Le calcul de la pension

La pension est calculée en fonction de deux éléments :

• L’année d’ouverture des droits
• La durée des services et bonifications

L’année d’ouverture des droits correspond à celle durant laquelle le fonctionnaire remplit la condition des 15 ans de service et la condition d’âge.

La durée des services et bonifications correspond au nombre de trimestres pour obtenir une retraite au taux maximal de 75 %. Ce nombre évolue depuis l’adoption de la loi Fillon en fonction de la date d’ouverture des droits. Jusqu’en 2003, le pourcentage des pensions de la fonction publique était calculé sur la base de 2% multiplié par le nombre d’années de service soit un maximum de 75 % après 37,5 années de service.

Avec l’adoption de la loi Fillon, la durée de référence pour atteindre 75 % a été progressivement portée à 40 ans. Le passage à 41 ans s’effectuera au même rythme que les salariés de droit privé (un trimestre de plus par an jusqu’en 2012).

Allongement de la durée de cotisation en fonction de l’année de départ à la retraite des fonctionnaires

Année d’ouverture des droits Durée des services et bonifications
2004 152
2005 154
2006 156
2007 158
2008 160

Pour un fonctionnaire souhaitant prendre sa retraite en 2008, né en 1945, occupant un poste actif et ayant ses 15 années de service, la durée exigée sera de 154.

La formule de calcul :

P=(75 %×n/N)×T

P : pension de base
n : nombre de trimestres effectifs et bonifications
N : nombre de trimestres exigés
T : traitement déterminé par un indice

Le traitement retenu est celui de l’indice correspondant à l’emploi, le grade et l’échelon occupé pendant 6 mois au moins avant la radiation des cadres ; à défaut des 6 mois, l’emploi précédent.

1.5. Les bonifications

Les bonifications sont des trimestres supplémentaires donnés gratuitement en contrepartie de sujétions particulières.

Ainsi, des bonifications sont données pour des périodes de services civils en dehors de l’Europe, en fonction du nombre d’enfants, pour l’exécution d’un service aérien, pour service dans un sous-marin…

1.6. L’achat de trimestres

Les fonctionnaires ont la possibilité de racheter jusqu’à 12 trimestres correspondant aux années d’études.

1.7. La décote

Comme pour les salariés du privé, depuis 2006, les fonctionnaires qui tous régimes confondus n’ont pas atteint le nombre de trimestres exigé se voient appliquer une décote. L’introduction du système est progressive jusqu’en 2019. Le coefficient de minoration passera de 0,125 % à 1,25 % de 2006 à 2015. Par ailleurs, le mécanisme prend en compte également l’âge du fonctionnaire concerné.

1.8. La surcote

Quand un fonctionnaire poursuit son activité après avoir obtenu, tous régimes confondus, le nombre de trimestres nécessaires pour obtenir une retraite à taux plein au-delà de 60 ans, une surcote est appliquée. Elle est de 0,75 % par trimestre supplémentaire soit 3 % par an avec un maximum de 20 trimestres.

1.9. Le minimum garanti

La loi Fillon a réformé le dispositif de minimum garanti. Un dispositif transitoire est en vigueur jusqu’en 2013. A partir de 2014, le minimum de pension sera égal au traitement de base correspondant à la valeur de l’indice 227 revalorisée en fonction de l’indice des prix à la consommation et pour une durée de service de 40 ans.

1.10. Les majorations de pension

La pension peut être majorée de 10 % si le fonctionnaire a eu trois enfants ; chaque enfant au-delà du troisième entraîne une majoration de 5 %.

2. LA RETRAITE ADDITIONNELLE

Dans le cadre de la négociation de la loi Fillon de 2003, il était prévu l’introduction d’une retraite additionnelle afin de prendre en compte les primes dans le calcul des pensions des fonctionnaires.

Depuis le 1er janvier 2005, un régime de retraite additionnel par répartition et par points a été instauré.

Les rémunérations de toutes natures ne rentrant pas dans le calcul de la retraite de base (primes, indemnités, supplément familial, indemnités de jury…) sont prises en compte dans la limite de 20 % du traitement indiciaire brut. Le taux de cotisation est de 10 % pris en charge à 50 % par l’employeur et déductible de l’impôt sur le revenu.

Comme pour les complémentaires du privé, les cotisations servent à acquérir des points dont la valeur à la liquidation permettra de calculer le montant de la pension. Si la liquidation intervient après 60 ans, une majoration est appliquée.

3. LA RETRAITE DES AGENTS NON TITULAIRES

Les agents non titulaires de la fonction publique relèvent du régime général pour la retraite de base et de l’IRCANTEC pour la retraite complémentaire. Cette dernière caisse a également la charge des agents de la fonction publique n’ayant pas atteint les 15 années de service. Les règles de calcul de la retraite complémentaire sont proches de celles en vigueur pour les salariés de droit privé.

CHAPITRE 9
LES PRODUITS D’EPARGNE
DESTINES EXCLUSIVEMENT A LA PREPARATION DE LA RETRAITE

Les fonds de pension et la capitalisation ont mauvaise presse en France. Associés à « l’ultra-capitalisme », les fonds de pension sont jugés immoraux du fait de la recherche de gains à court terme. La faillite des rentiers des années Trente ainsi que les scandales Enron ou Maxwell n’ont fait que renforcer la méfiance des Français.

Mais au-delà de ces images d’Épinal, il y a une toute autre réalité. Les Français pratiquent la capitalisation depuis des années. Les cotisations annuelles versées sur des contrats d’épargne retraite atteignent 11 milliards d’euros et l’encours s’élève à près de 105 milliards d’euros. 6,5 millions d’actifs sur un total de 22 millions disposent d’un produit d’épargne retraite. Les prestations versées s’élèvent à plus de 5 milliards d’euros par an.

A ces chiffres, il conviendrait d’ajouter l’assurance-vie, le placement préféré des Français après le Livret A, dont l’encours dépasse 1100 milliards d’euros. En effet, les contrats d’assurance-vie servent en partie à préparer la retraite.

Si les Français sont opposés à l’introduction d’un système reposant uniquement sur la capitalisation, ils plébiscitent le développement d’un système mixte associant capitalisation et répartition. A la question « quel est l’avenir pour le système de retraite ? », 52 % des Français optent pour le système mixte, 27 % pour la répartition pure et 9 % pour la capitalisation pure .

Il convient de distinguer :

• Les produits d’épargne retraite collective proposés au sein de l’entreprise ;
• Les produits d’épargne retraite individuelle ;
• Les produits d’épargne non destinés exclusivement à la retraite.

1. LES PRODUITS D’EPARGNE RETRAITE COLLECTIVE PROPOSES AU SEIN DES ENTREPRISES

Des entreprises, essentiellement les grandes, proposent des systèmes de retraite supplémentaire à leurs salariés. Près de 2,5 millions de salariés bénéficient ainsi d’une couverture retraite par leur entreprise. Au sein des PME (1 à 49 salariés), seulement 11 % des salariés ont accès à un produit d’épargne salariale. Ils sont donc encore moins à bénéficier d’un produit « retraite ». Des mesures en faveur de l’intéressement et de la participation ont été prises, à la fin de l’année 2007, afin de faciliter leur développement au sein des PME. D’autres dispositions devraient être adoptées en 2008 ou en 2009.

Par ailleurs, la loi sur la participation et l’actionnariat de 2007 a institué pour toutes les entreprises ayant mis en place un plan d’épargne d’entreprise (PEE) une obligation de négociation sur l’épargne retraite tous les cinq ans.

Trois produits sont mis à disposition des salariés :

• Les contrats article 83 ;
• Les contrats article 39 ;
• Le Plan Épargne Retraite Collectif (PERCO).

1.1. Les plans de retraite supplémentaire « article 83 »

Les contrats « article 83 » (en référence à l’article du code général des impôts qui fixe le régime fiscal de ce produit) sont des contrats d’assurance de groupe à cotisations définies souscrits par les entreprises au profit de leurs salariés. Leur création dépend du bon vouloir de l’employeur même si souvent ils font l’objet d’accords collectifs avec les partenaires sociaux.

Ces contrats peuvent bénéficier à tous les salariés ou à des catégories homogènes (cadres, cadres de direction…).

L’employeur doit financer obligatoirement tout ou partie des cotisations. Leur montant peut être modifié annuellement. Elles représentent, en moyenne, entre 3 et 5 % du salaire brut.

En cas de changement d’entreprise, le compte peut être transféré. Si la nouvelle entreprise n’est pas équipée d’un contrat « article 83 », le salarié peut conserver son compte dans son ancienne entreprise ; en revanche, il ne peut y effectuer de versements, ni bénéficier de ceux de son ancien employeur.

Les cotisations versées sont investies sur des supports financiers.

La sortie s’effectue en rente et est fonction du capital accumulé. Des sorties en capital sont possibles en cas de décès, d’invalidité ou en cas d’expiration des droits à l’assurance chômage.

En tant que système à cotisations définies, le montant de la rente n’est connu qu’au moment de la liquidation.

Les cotisations du salarié sont déductibles de l’impôt sur le revenu dans la limite de 8 % de la rémunération, plafonnée à 8 fois le montant du plafond de la Sécurité sociale. Par ailleurs, cette déduction est intégrée dans l’enveloppe fiscale instituée pour le PERP.

Avantages

• Les plans de retraite « article 83 » constituent des avantages importants pour les salariés bénéficiaires ; • Ces régimes sont, en règle générale, pris en charge par les entreprises ;
• Les droits ne sont pas perdus en cas de changement d’entreprise.

Inconvénients

• Réservés fréquemment aux salariés des grandes entreprises et aux cadres, les plans « article 83 » ne couvrent qu’un peu plus de 10 % de la population active française ; • La sortie s’effectue exclusivement en rente à la différence du PERCO ;
• Le montant de la rente n’est connu qu’au moment de la liquidation.

1.2. Le Plan Épargne Retraite d’Entreprise (PERE)

Le Plan Épargne Retraite d’Entreprise (PERE), créé par la loi Fillon de 2003 est tout à la fois un produit collectif et individuel, obligatoire et facultatif. Il marie l’article 83 et le PERP.

Ainsi, en plus des cotisations obligatoires prévues dans le cadre de l’article 83, le salarié peut de manière volontaire effectuer des versements supplémentaires. Ces derniers sont déductibles de l’impôt sur le revenu dans les mêmes conditions et dans la même enveloppe fiscale que ceux du PERP.

Avantages

• Le PERE est un produit souple qui permet aux salariés de n’avoir qu’un seul produit d’épargne retraite.

Inconvénients

• Du fait de sa complexité et de la concurrence du PERCO, le PERE est rarement proposé aux salariés.

1.3. Les plans de retraite supplémentaire « article 39 »

A la différence des plans « article 83 », les plans « article 39 » sont des régimes à prestations définies, le montant de la prestation étant connu dès le départ du contrat. Deux catégories peuvent être distinguées. La prestation peut correspondre à un pourcentage du dernier salaire perçu avant la retraite. Elle peut être également fixée en fonction d’un objectif total de pension. Elle est alors égale à la différence entre ce que perçoit le salarié au titre des régimes obligatoires et l’objectif établi. Dans le premier cas, il s’agit d’un régime chapeau et dans le second d’un régime additif.

Comme pour l’article 83, l’article 39 peut concerner tout ou partie des salariés de l’entreprise. Les catégories de salariés doivent être homogènes. Dans les faits, l’article 39 est réservé aux cadres dirigeants afin de les inciter à rester jusqu’à la retraite au sein de l’entreprise.

Pour bénéficier de ce type de contrat, il faut obligatoirement rester dans l’entreprise jusqu’à la liquidation de ses droits pour la retraite. Il n’y a pas de possibilité de transfert d’une entreprise vers une autre.

Les contrats article 39 sont financés exclusivement par l’employeur qui les met en œuvre soit par accord collectif, référendum ou décision unilatérale.

La sortie s’effectue obligatoirement en rente avec une possibilité de réversion en cas de décès du bénéficiaire. La rente est soumise à la fiscalité des rentes et pensions.

Avantages

• Les régimes à prestations définies sont particulièrement intéressants pour les salariés ayant de fortes rémunérations et dont le taux de remplacement des régimes obligatoires est faible ;
• Le montant des droits est connu par avance ;
• Les cotisations sont prises en charge par les entreprises.

Inconvénients

• Comme pour l’article 83, l’article 39 est généralement réservé aux cadres des grandes entreprises ;
• Les droits accumulés par le salarié peuvent être perdus en cas de changement d’entreprise même si des dérogations sont possibles ;
• La sortie obligatoire en rente peut être jugée pénalisante.

1.4. Le Plan Épargne Retraite Collectif (PERCO) et le Plan Épargne Retraite Collectif Interentreprises (PERCOI)

Au 31 mars 2008, plus de 60 000 entreprises ont ouvert un PERCO au profit de leurs salariés parmi lesquels près de 360 000 ont effectué des versements. L’encours du PERCO atteint 1,5 milliard d’euros. Le PERCO pâtit des messages contradictoires des pouvoirs publics qui veulent favoriser l’épargne salariale tout en relançant la consommation par le déblocage de cette épargne.

Le Plan Épargne Retraite Collectif a été créé par la loi Fillon de 2003. Il s’agit d’un plan d’épargne salariale destiné à la préparation de la retraite, facultatif et mis en œuvre dans un cadre collectif au sein de l’entreprise.

Pour créer un PERCO, l’entreprise doit au préalable s’être dotée d’un Plan Épargne Entreprise. Il nécessite un accord du comité d’entreprise ou une ratification à la majorité des deux tiers des salariés de l’entreprise. Depuis la loi pour le développement de la participation et de l’actionnariat salarié du 30 décembre 2006, toute entreprise disposant d’un plan d’épargne d’entreprise (PEE) depuis au moins 5 ans est tenue de négocier la mise en place d’au moins un produit d’épargne retraite.

1.4.1. Les bénéficiaires

Tous les salariés, sans distinction de catégories, peuvent accéder au PERCO mais l’ouverture du plan est facultative.

1.4.2. L’alimentation du PERCO

Le salarié peut alimenter son PERCO par quatre moyens :

• L’intéressement ; • La participation ;
• Le versement volontaire ; • Le reversement des sommes placées sur le PEE.

L’employeur peut compléter les versements des salariés par un abondement. Celui-ci est limité à trois fois les versements des salariés et plafonné à 16 % du plafond annuel de la Sécurité sociale soit 5324 euros pour 2008. L’abondement de l’employeur est exonéré d’impôt sur le revenu et de cotisations sociales. Il est, en revanche, soumis aux prélèvements sociaux (CSG, RDS, prélèvement social soit 11 % en 2008, 12,1 % en 2009 avec l’instauration de la taxe RSA et 12 % à compter de 2010).

Les produits capitalisés sont exonérés durant la vie du plan mais soumis aux prélèvements sociaux à la sortie.

1.4.3. Le changement d’entreprise

En cas de changement d’entreprise, plusieurs possibilités s’offrent aux titulaires d’un PERCO.

Si la nouvelle entreprise dispose également d’un PERCO, le salarié peut soit transférer les avoirs de son compte sur ce plan, soit les conserver sur celui de l’ancien employeur. Si le nouvel employeur ne possède pas de PERCO, les avoirs sont conservés sur le PERCO de l’ancien employeur. Le salarié peut y faire des versements mais il ne peut pas bénéficier de l’abondement de l’employeur.

1.4.4. La gestion de l’épargne

L’épargne recueillie ne peut être utilisée que pour acquérir des SICAV ou des parts de fonds communs de placement d’entreprise. Plusieurs choix de gestion, plus ou moins risqués, doivent être proposés au souscripteur.

1.4.5. Le mode de sortie

Les sommes placées sur le PERCO sont logiquement bloquées jusqu’au départ à la retraite. Des sorties anticipées sont néanmoins admises en cas d’invalidité, de décès du titulaire du plan, de surendettement, de fin de droits aux allocations chômage et en cas d’acquisition de la résidence principale ou de sa remise en état.

Le règlement du PERCO peut prévoir soit une sortie en rente, soit une sortie en capital, soit les deux au libre choix des bénéficiaires. Le choix entre la rente ou le capital doit s’effectuer au moment du déblocage des fonds.

1.4.6. La fiscalité à la sortie

A la sortie, le capital ne supporte que les prélèvements sociaux de 11 % en 2008 (12,1 % avec la taxe RSA en 2009, puis 12 % en 2010). La rente du PERCO est assimilée à une rente versée à titre onéreux. De ce fait, elle n’est considérée comme un revenu pour le calcul de l’impôt sur le revenu que pour une fraction de son montant qui est fonction de l’âge de son bénéficiaire au moment de la liquidation des droits.

Imposition de la rente à la sortie

Fraction imposable de la rente Âge du bénéficiaire
70 % Si l’intéressé a moins de 50 ans
50 % Si l’intéressé a de 50 à 59 ans
40 % Si l’intéressé a de 60 à 69 ans
30 % Si l’intéressé a plus de 70 ans

1.4.7. Le Plan Épargne Retraite Collectif Interentreprises (PERCOI)

Les entreprises, et en particulier les PME, peuvent se regrouper afin de créer un PERCO qui prend alors le nom de Plan Épargne Retraite Collective Interentreprises

Avantages

• Le PERCO est un produit d’épargne retraite souple permettant de sortir en capital ou en rente. Il peut être alimenté par différents moyens avec un apport possible de l’entreprise ; • Le PERCO est égalitaire dans son mode de fonctionnement car ouvert à tous les salariés ;
• La faible taxation à la sortie est incitative.

Inconvénients

• Le PERCO est un produit d’épargne salariale et suppose que l’entreprise soit dotée d’un PEE. De ce fait, il est aujourd’hui faiblement développé dans les PME. • Le PERCO est un produit d’épargne volontaire ; le salarié doit effectuer des versements pour bénéficier de l’abondement de l’entreprise ;

2. LES PRODUITS D’EPARGNE RETRAITE INDIVIDUELS

Si la création du Plan Épargne Retraite Populaire est récente, plusieurs catégories de Français avaient accès, depuis de nombreuses années, à des produits d’épargne retraite individuelle bénéficiant d’un régime fiscal incitatif. Ainsi, depuis 1967, les fonctionnaires avec la Pré fon et les indépendants, depuis 1994, avec les Contrats Madelin bénéficient d’avantages fiscaux pour se constituer des compléments de revenu pour la retraite.

2.1. LE PLAN D’EPARGNE RETRAITE POPULAIRE (PERP)

Au 31 mars 2008, un peu plus de deux millions de Français avaient souscrit un Plan Épargne Retraite Populaire. L’encours atteint 3,5 milliards d’euros. Si ces résultats sont loin de ceux escomptés par les professionnels, ils témoignent néanmoins d’un réel besoin de la part de la population. L’âge moyen des souscripteurs est inférieur à celui des titulaires de contrats d’assurance-vie, 42 contre 48 ans et 18 % des souscripteurs ont moins de 30 ans. En revanche, les versements sur le PERP demeurent faibles ; l’encours moyen était de 1700 euros en 2007. Deux tiers des épargnants ont versé moins de 500 euros sur leur PERP. Un versement de 800 euros par an sur vingt ans génèrera une rente de 80 euros par mois ; rien de très enthousiasmant.

Le PERP repose sur un contrat d’assurance de groupe souscrit auprès d’une association, le Groupement Épargne Retraite Populaire

Le PERP est un contrat d’assurance avec une sortie en rente qui ne peut intervenir qu’au moment du départ à la retraite ou à partir de 60 ans. Tout souscripteur d’un PERP est membre de droit d’une association, le Groupement Épargne Retraite Populaire, qui a pour missions de le représenter, de l’informer et de le défendre le cas échéant vis-à-vis de l’assureur qui gère son contrat. A cette fin, chaque PERP est doté d’un comité de surveillance indépendant de l’assureur et d’une assemblée des participants qui doit se réunir au moins une fois par an afin de valider la gestion de l’assureur et les éventuelles modifications apportées au PERP.

2.1.1. Le public concerné

Le PERP est accessible à toute personne active ou non, salariée ou non. Une même personne peut avoir plusieurs PERP. Il peut être ouvert en complément d’un autre produit d’épargne retraite collectif ou individuel. Théoriquement, il n’y a pas de limite d’âge mais de nombreux établissements refusent d’ouvrir un PERP à leurs clients âgés de plus de 65 ans.

Les versements

Les versements sur les PERP peuvent être libres ou périodiques en fonction des contrats. A la différence du Plan Épargne en Actions, il n’y a pas de plafond pour le PERP. En règle générale, des frais d’entrée et de gestion sont prélevés par l’assureur en charge du PERP.

2.1.2. Comment est gérée l’épargne collectée ?

Les créateurs du PERP ont souhaité instituer plusieurs garanties afin de sécuriser l’argent collecté et de permettre à la liquidation des droits le versement d’une rente.

Les épargnants peuvent opter pour des PERP en euros qui présentent peu de risques mais qui ne permettent pas de bénéficier de la valorisation des places boursières. Ils peuvent également choisir des PERP multi-supports, leur épargne étant placée en partie sur des supports boursiers comme des SICAV ou des fonds communs de placements. Ces produits offrent généralement des gains plus importants sur le long terme. Le PERP est par nature un produit d’épargne longue.

En cas de produit faisant appel à des supports boursiers, un processus de sécurisation progressive de l’épargne a été institué, plus l’épargnant se rapproche de la retraite, plus son épargne est déconnectée des fluctuations éventuelles des marchés financiers. Sur demande explicite, l’épargnant peut renoncer à cette sécurité.

Des PERP à points sont également proposés. Les versements ouvrent droit, comme dans le cadre des retraites complémentaires, à des points qui sont transformés en rente au moment de l’ouverture des droits.

Les actifs du PERP sont, par ailleurs, cantonnés, c’est-à-dire qu’ils sont isolés des autres placements, l’argent du PERP ne peut servir qu’à payer les rentes du PERP.

2.1.3. Les sorties anticipées

Si logiquement, les fonds sont bloqués jusqu’au départ en retraite, quatre cas de déblocage anticipé sont prévus :

• Invalidité ;
• Fin de droit aux allocations chômage ;
• Cessation d’activité non salariée à la suite d’un jugement de liquidation judiciaire ;
• Pour les mandataires sociaux, absence de contrat de travail ou de mandat social depuis au moins deux ans.

2.1.4. La sortie en rente est la sortie de droit commun

Un produit « retraite » a pour objectif de fournir à son titulaire un complément de revenu ; la sortie en rente est, de ce fait, le mode de sortie logique. Avec l’allongement de la durée de la vie, la rente est un gage de sécurité et de tranquillité.

La sortie de droit commun pour le PERP est donc la rente mais deux exceptions ont été instituées :

• le titulaire d’un PERP dont l’épargne capitalisée est faible peut percevoir un capital ;
• les souscripteurs de PERP peuvent récupérer, à l’échéance, leur capital afin d’acquérir leur résidence principale à condition de ne pas avoir été propriétaire avant le dénouement du plan.

2.1.5. La réversion de la rente

Les contrats de PERP prévoient la possibilité de réversion ou de versement d’une rente d’éducation pour les enfants en cas de décès du titulaire. Ces options sont ouvertes au moment de la liquidation du plan. Elles ont, pour conséquence, de diminuer le montant de la rente versée.

2.1.6. LE REGIME FISCAL ET SOCIAL

A l’entrée

Le point fort du PERP est la possibilité de déduire des versements du revenu imposable. Cette déduction est limitée à 10 % des revenus professionnels plafonnés à huit fois le plafond annuel de la Sécurité sociale soit pour 2008 un maximum de 26 620 euros.

Pour les personnes ayant de faibles revenus ou ne disposant pas de revenus professionnels, la limite de déduction est fixée à 10 % du plafond annuel de la Sécurité sociale, soit 3327 euros pour la déclaration 2008.

Depuis 2007, le PERP a été familiarisé ; ainsi, un couple ayant un PERP peut doubler le montant de la déduction fiscale.

Par ailleurs, si l’enveloppe fiscale n’a pas été totalement utilisée, elle est reportable sur l’une des trois années suivantes.

Le système de la déduction sur le revenu imposable avantage les contribuables soumis à des taux élevés.

Ainsi, un ménage ayant versé, sur son PERP, 2000 euros :

• bénéficiera d’une économie d’impôt de 800 euros si son taux marginal d’imposition est de 40 % ;
• bénéficiera d’une économie d’impôt de 600 euros si son taux marginal d’imposition est de 30 % ;
• bénéficiera d’une économie d’impôt de 280 euros si son taux marginal d’imposition est de 14 %.

A la sortie

Les rentes versées dans le cadre du PERP sont imposables dans les mêmes conditions que les pensions. Elles bénéficient d’un abattement de 10 % et sont soumises aux prélèvements sociaux (CSG, RDS, contribution assurance maladie de 1 %).

En cas de sortie en capital, le contribuable peut demander un étalement de son imposition sur cinq années.

2.1.7. Le PERP et l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF)

Durant la phase de constitution de l’épargne, les versements et les gains réalisés n’entrent pas dans la base de l’ISF.

A la sortie, le capital correspondant aux rentes est imposable sauf si le titulaire a effectué des versements réguliers durant au moins 15 ans et qu’il a demandé la liquidation de son plan au moment de la cessation d’activité.

Avantages

• Le PERP est un produit réellement étudié afin de procurer un complément de revenu au moment de la cessation d’activité ; • La déduction fiscale sur le revenu imposable est intéressante pour les contribuables aisés ;
• Le PERP offre de nombreuses possibilités de gestion.

Inconvénients

• La sortie en rente peut être perçue comme une contrainte même si elle s’inscrit dans la logique d’un produit « retraite » ;
• Les règles de sécurisation mises en œuvre afin d’éviter tout problème de financement des pensions nuisent au rendement du produit ;
• L’avantage fiscal à l’entrée est fonction du taux d’imposition ; il est donc peu attractif pour les épargnants faiblement ou pas imposés.

3. LES CONTRATS MADELIN

L’épargne retraite peut rencontrer le succès comme en témoignent les résultats des contrats Madelin. En 2008, près d’un indépendant sur deux a souscrit à un tel contrat. Plus de 1,2 million de contrats ont été ouverts. Si ce produit avait été décrié lors de son lancement en 1994, il est, aujourd’hui, plébiscité. Les indépendants dont la couverture était, par nature, moins bonne que celle des salariés ont compris tout l’intérêt de pouvoir se constituer, en franchise fiscale, un supplément de retraite. Le législateur s’est largement inspiré des contrats Madelin pour élaborer le PERP. Les contrats sont également souscrits dans un cadre associatif mais le formalisme est plus léger que pour le PERP.

3.1. Un produit d’épargne retraite destiné exclusivement aux indépendants

Les contrats Madelin s’adressent aux indépendants exerçant une activité non-salariée et non-agricole. Sont concernés :

• Les commerçants ;
• Les artisans ;
• Les professions libérales ;
• Les dirigeants de société.

Un conjoint collaborateur non salarié peut également souscrire un Contrat Madelin.

Les Contrats Madelin intègrent fréquemment une prévoyance complémentaire et une assurance pour perte d’emploi.

3.2. Les versements sur les contrats Madelin

A la différence du PERP, le souscripteur doit s’engager à verser un montant minimum chaque année. Cette cotisation minimale est indexée sur le plafond annuel de la Sécurité sociale. Le titulaire peut majorer cette cotisation jusqu’à dix fois son montant.

Il est possible d’effectuer des rachats de cotisations pour les années durant lesquelles le titulaire était non-salarié et non couvert par un Contrat Madelin.

3.3. Les différents types de Contrats Madelin et les modes de gestion

Comme pour les PERP, trois grands types de Contrats Madelin sont proposés aux indépendants :

• Les contrats à points ;
• Les contrats en euros ;
• Les contrats en unités de comptes.

Les Contrats Madelin sont par définition des produits à long terme, il est donc assez logique de privilégier les placements en unités de comptes.

La quasi-totalité des contrats proposés prévoient des gestions dites « à horizon ». Elles permettent une sécurisation progressive de l’épargne en fonction de l’âge du titulaire et garantissent ainsi sa rente.

Par ailleurs, les contrats comportent en règle générale une large gamme de supports d’investissement plus ou moins exposés aux risques.

3.4. Comment récupérer son épargne

L’épargne capitalisée est logiquement restituée sous forme de rente lors de la cessation d’activité après 60 ans.

Avant l’échéance du contrat, l’épargne ne peut être récupérée qu’en cas :

• d’invalidité ; • de cessation d’activité non-salariée à la suite d’une décision de liquidation judiciaire.

Comme pour le PERP, une possibilité de sortie en capital est prévue pour les titulaires qui acquièrent en tant que primo-accédants leur résidence principale.

3.5. Des garanties en cas de décès

En cas de décès avant le versement de la rente, les contrats peuvent prévoir des garanties au profit d’un bénéficiaire désigné par le souscripteur.

Logiquement, le Contrat Madelin s’interrompt au décès du rentier ; néanmoins des possibilités de réversion sont proposées ; l’option de réversion doit être exercée, au plus tard, à la liquidation de la rente.

3.6. Le régime fiscal des Contrats Madelin

Le régime fiscal des Contrats Madelin a été aligné sur celui des PERP. Les deux produits partagent la même enveloppe fiscale.

Ainsi, les cotisations versées sur un contrat Madelin sont déductibles jusqu’à 10 % du bénéfice imposable dans la limite de 8 fois le plafond annuel de la Sécurité sociale, augmenté de 15 % de la fraction du bénéfice imposable comprise entre une et 8 fois le plafond annuel de la Sécurité sociale, soit 61 559 euros pour 2008 ou si cette limite est plus avantageuse, 10 % du plafond annuel de Sécurité sociale, soit 3327 euros en 2008.

La prévoyance complémentaire et l’assurance contre la perte d’emploi donnent droit à des déductions fiscales.

A la sortie, la rente est soumise au même régime que les pensions de retraite. Elle bénéficie de l’abattement de 10 % et est soumise aux contributions sociales (CSG, RDS et 1 % maladie).

Pour l’ISF, les Contrats Madelin obéissent aux mêmes règles que les PERP. Le capital correspondant aux rentes est imposable sauf si le titulaire a effectué des versements réguliers durant au moins 15 ans et qu’il a demandé la liquidation de son plan au moment de la cessation d’activité.

Avantages

• Les Contrats Madelin améliorent la couverture sociale des travailleurs indépendants avec à la clef une déduction fiscale non négligeable ;
• La large offre de contrats permet aux non-salariés de choisir celui qui correspond le mieux à leurs besoins ;
• Les Contrats Madelin sont transférables d’une compagnie d’assurance à une autre.

Inconvénients

• L’obligation d’un versement annuel minimum peut constituer un frein à la souscription d’un Contrat Madelin ; • La sortie en rente peut être dissuasive.

4. LA PREFON

Depuis 1967, les fonctionnaires ont accès à un fonds de pension, la Préfon (Prévoyance des Fonctionnaires). Elle comptait 390 000 adhérents en 2008 dont 70 000 retraités allocataires. Le montant des cotisations s’élève à 460 millions d’euros et l’encours à 8 milliards d’euros.

4.1. La Préfon, un fonds de pension associatif et paritaire

La Préfon est une association « Loi 1901 » dirigée par des syndicats de la fonction publique. L’épargne collectée est gérée par la CNP ainsi que par trois réassureurs.

4.2. La Préfon n’est pas exclusivement réservée aux fonctionnaires

La Préfon permet aux fonctionnaires d’accéder de manière facultative à un supplément de retraite par capitalisation. Elle est aussi accessible aux agents non-titulaires, aux contractuels, aux fonctionnaires hors cadre ou détachés, aux veufs ou veuves de fonctionnaires et aux conjoints ou Pacsés.

4.3. La Préfon est un régime par points

Les cotisations annuelles réparties en treize classes (de 219 à 6570 euros) servent à acheter des points dont la valeur, au moment de l’ouverture des droits, permettra de calculer la rente.

L’épargnant peut racheter une à plusieurs années de cotisations dans la limite de l’enveloppe fiscale créée pour le PERP.

A la différence du PERP, l’épargnant ne peut pas choisir les supports sur lesquels est investie son épargne. La Préfon a privilégié les placements obligataires au détriment des placements actions.

4.4. La rente comme mode de sortie

La sortie s’effectue sous forme de rente sur demande de l’intéressé après 60 ans (il est possible d’avancer jusqu’à 55 ans la sortie ou de la repousser jusqu’à 70 ans).

Des garanties décès et des possibilités de réversion sont offertes aux adhérents à la Préfon.

4.5. Le régime fiscal

Depuis le 1er janvier 2004, le régime fiscal de la Préfon a été aligné sur celui du PERP.

Avantages

• La Préfon est un des premiers régimes d’épargne retraite en France. Ce régime était attractif du fait de l’existence d’un avantage fiscal conséquent.

Inconvénients

• La création du PERP qui offre plus de diversité et de souplesse réduit l’intérêt de la Préfon ;
• Le mode de gestion peu dynamique retenu par la CNP nuit à la rentabilité du placement.

5. LES AUTRES COMPLEMENTS DE RETRAITE LIES A LA FONCTION PUBLIQUE

Le régime de Retraite Complémentaire des Hospitaliers (CRH), créé en 1961, possède plus de 170 000 adhérents et 115 000 allocataires. Le régime repose à la fois sur la répartition et la capitalisation.

Le COREM (Complément Retraite Mutualiste) qui a repris le CREF (régime supplémentaire de retraite par capitalisation réservé aux fonctionnaires de l’éducation nationale) est désormais accessible à tous les épargnants fonctionnaires et non fonctionnaires. Il offre un complément de retraite ouvrant droit au même avantage fiscal que le PERP. Il compte près de 300 000 adhérents dont 51 000 allocataires.

L’aPERF, l’association pour Épargne Retraite des Fonctionnaires, propose en priorité aux membres de la fonction publique deux PERP, un PERP multi-supports et un PERP par points (les titulaires accumulent en proportion de leurs versements des points qui seront à la liquidation transformés en rente).


CHAPITRE 10 ASSURANCE-VIE, PEA, IMMOBILIER LES AUTRES SOLUTIONS POUR PREPARER SA RETRAITE

A la question « quels produits d’épargne envisagez-vous de souscrire pour préparer financièrement votre retraite ? », les Français répondent majoritairement l’assurance-vie et les comptes sur livret. Si ces derniers ne peuvent en aucun cas constituer un placement en vue de la retraite, l’assurance-vie peut être considérée comme une bonne solution. Les comptes sur livret comme le Livret A sont, en effet, des placements à court terme certes sans risque mais qui offrent de faibles rendements sur longue période. Le Plan Épargne en Actions est, en revanche, un instrument à ne pas négliger dans le cadre d’une stratégie d’épargne plus offensive. Enfin, il y a l’immobilier, valeur refuge par excellence, mais qui n’est pas un placement sans défaut.

1. L’ASSURANCE-VIE

Au 30 juin 2008, l’assurance-vie représentait 1132 milliards d’euros soit plus de 60 % du PIB ou l’équivalent de la dette publique. Plus de 12 millions de Français ont ouvert un contrat d’assurance-vie.

L’assurance-vie est un contrat d’assurance individuelle dont l’objectif initial était la transmission d’un patrimoine à une personne de son choix. L’assurance-vie permettait de déroger aux règles traditionnelles de la succession.

Dans les faits, l’assurance-vie est devenue le couteau suisse de l’épargne en France. Bénéficiant d’avantages fiscaux non négligeables, elle répond à une série de besoins des épargnants : épargne à moyen terme, préparation de la retraite et de la succession, opération de défiscalisation…

La grande force de l’assurance-vie provient de sa souplesse. L’épargne demeure disponible ; la sortie peut s’effectuer en capital ou en rente ; l’épargnant a le choix entre une multitude de solutions pour placer son épargne (fonds euros, unités de compte, mode de gestion plus ou moins sécurisé, versements libres, versements à prime périodique ou unique…).

1.1. La gestion de l’épargne

Comme pour le PERP, les épargnants peuvent opter pour des contrats en euros comportant peu de risques (l’épargne est investie essentiellement en SICAV monétaires ou en obligations) ou pour des contrats en unités de comptes (SICAV actions, SICAV obligataires). Dans le cadre de contrats en unités de comptes, l’épargnant peut arbitrer entre les différentes options qui lui sont proposées (gestion directe) ou laisser à son gestionnaire le soin de le faire en fonction d’objectifs prédéfinis (gestion profilée).

L’épargnant est libre de sortir à tout moment mais toute sortie avant huit ans est soumise à une imposition plus lourde.

1.2. Les modes de sortie

1.2.1. La sortie en capital

Après huit ans, l’épargnant peut choisir entre :

• L’assujettissement des gains issus de son épargne à l’impôt sur le revenu ;
• L’assujettissement des gains à un prélèvement obligatoire de 7,5 %.

Le souscripteur bénéficie, par ailleurs, d’un abattement fixé à 4 600 euros pour un célibataire ou à 9 200 euros pour un couple.

Les produits sont également soumis aux prélèvements sociaux (CSG, RDS et contributions sociales) soit en 2008 un total de 12,1 % (avec la création de la taxe de 1,1 point pour le financement du Revenu de solidarité active (RSA).

Avant huit ans, l’épargnant peut également choisir entre :

• L’assujettissement de ses gains à l’impôt sur le revenu (en cas de rachat total, le montant taxé est égal à la différence de l’épargne remboursée et de l’épargne versée par l’épargnant ; en rachat partiel, les produits imposés sont proportionnels aux sommes retirées) ;
• L’application d’un prélèvement obligatoire (35 % si le rachat intervient avant la 5ème année, 15 % si le rachat intervient entre la 5ème et la 8ème année).

La sortie progressive

L’épargnant peut décider d’opérer une sortie progressive en fonction de ses besoins. En jouant sur les abattements de 4 600 ou 9 200 euros, il peut ainsi réduire fortement la facture fiscale tout en continuant à faire fructifier l’épargne laissée sur le contrat.

1.2.2. La sortie en rente

Pour des raisons de sécurité, l’épargnant peut opter pour une sortie en rente qui une fois décidée ne sera plus modifiable. Le contrat peut prévoir des cas de réversion qui diminuent le montant de la rente versée.

Les rentes viagères ne sont imposables que sur une fraction de leur montant et en fonction de l’âge du rentier au début du versement. La rente est ainsi imposée à :

• 70 % de sa valeur si le titulaire a moins de 50 ans ;
• 50 % de sa valeur si le titulaire a entre 50 et 59 ans ;
• 40 % de sa valeur de la rente si le titulaire a entre 60 et 69 ans ;
• 30 % de sa valeur de la rente si le titulaire a plus de 70 ans.

Les rentes viagères sont soumises également aux prélèvements sociaux (11 % en 2008 auxquels il faut ajouter 1,1 point de contribution supplémentaire pour le financement du RSA).

L’assurance-vie est un outil d’épargne assez adapté à la préparation de la retraite du fait qu’il offre une grande liberté à l’épargnant. La poursuite de son succès dépend du maintien de son régime fiscal que tous les gouvernements tentent de durcir. La tentation d’un alourdissement de la fiscalité à la sortie est forte afin de favoriser les produits « retraite et dépendance ».

1.3. Les droits de succession

Même si l’allègement des droits de succession a réduit l’intérêt de l’assurance-vie, elle demeure néanmoins un précieux outil pour préparer une succession surtout si le souscripteur effectue des versements avant 70 ans.

En effet, en cas de versements réalisés avant 70 ans, les sommes reçues par les héritiers sont exonérées de droits de succession à hauteur de 152 000 euros. Au-delà de ce montant, elles sont taxées à 20 %.

En cas de versements effectués après 70 ans par le souscripteur, les sommes reçues par les héritiers sont imposées. Si les produits capitalisés sont exonérés, le montant qui correspond aux primes est soumis aux droits de succession dans les conditions normales après application d’un abattement de 30 500 euros.

En cas de versements des primes avant et après 70 ans, les deux régimes s’appliquent au prorata des sommes concernées.

Avantages

• L’assurance-vie est un placement multi-usage avec une fiscalité à la sortie relativement intéressante ;
• Comme pour le PERP, il n’est pas soumis à un plafond de versement ;
• A défaut de choisir un réel produit d’épargne retraite, l’assurance-vie est une bonne solution de repli.

Inconvénients

• II convient de surveiller les frais de gestion qui peuvent réduire fortement le rendement des contrats ;
• Les pouvoirs publics peuvent être tentés de modifier de manière rétroactive le régime fiscal et social de l’assurance-vie ;
• Le conservatisme des épargnants et des distributeurs a abouti à ce que l’épargne soit investie à près de 80 % dans des fonds euros qui ne sont pas sur le long terme très rémunérateurs.

2. LE PLAN ÉPARGNE EN ACTIONS (PEA)

Le Plan Épargne en Actions n’est pas en soi un produit destiné à préparer sa retraite. Néanmoins, son régime fiscal attractif et sa souplesse constituent des atouts à ne pas négliger même si son plafond peut en limiter l’intérêt. 16 % des ménages français disposent d’un PEA.

Le PEA est une enveloppe fiscale offrant la possibilité à son titulaire d’acheter et de vendre en franchise fiscale des titres.

Les titres éligibles au PEA sont très variés (actions de sociétés françaises et de l’Union européenne, OPCVM à dominante actions françaises et européennes…).

La durée d’un PEA est d’au moins 8 ans. Tout retrait avant cette durée entraîne la clôture automatique du plan. Après 8 ans, les retraits sont possibles sans clôture du plan, mais il est alors impossible d’effectuer de nouveaux versements.

Le plafond de versement est de 132 000 euros pour un célibataire et de 264 000 euros pour un couple.

En cas de retrait avant 5 ans, le plan est clos. Si le seuil annuel de cession dépasse 20 000 euros, les gains nets constatés depuis l’ouverture du plan sont taxés à

• 33,5 % (prélèvements sociaux compris) si le retrait est réalisé avant l’expiration de la 2ème année ;
• 27 % (prélèvements sociaux compris) si le retrait est réalisé entre la 2ème et la 5ème année.

Si les gains sont inférieurs à 20 000 euros, ils sont exonérés. Seuls les prélèvements sociaux sont exigés.

En cas de retrait entre la 5ème et la 8ème année, le plan est clos. Les gains sont exonérés mais soumis aux prélèvements sociaux.

En cas de retrait après 8 ans, le plan n’est pas clos mais aucun nouveau versement n’est possible. Les gains sont exonérés d’impôt sur le revenu mais soumis aux prélèvements sociaux. Le titulaire du PEA peut sortir tout ou partie du capital ou demander le versement d’une rente. Dans ce dernier cas, les prélèvements sociaux ne sont dus que sur une fraction de la rente en fonction de l’âge du titulaire au moment du premier versement :

Les prélèvements sociaux sont calculés sur

• 70 % de la valeur de la rente si le titulaire a moins de 50 ans ;
• 50 % de la valeur de la rente si le titulaire a entre 50 et 59 ans ;
• 40 % de la valeur de la rente si le titulaire a entre 60 et 69 ans ;
• 30 % de la valeur de la rente si le titulaire a plus de 70 ans.

Avantages

• Le PEA permet de gérer de manière dynamique son épargne en s’affranchissant de la contrainte fiscale ;
• La gestion est simple et souple, la sortie peut s’effectuer en rente ou en capital ;
• La sortie en rente qui est exonérée d’impôt et en partie de prélèvements sociaux peut constituer un complément de revenu très attractif.

Inconvénients

• Le PEA est par définition un produit à risques qui dépend des résultats de la bourse ;
• Son plafonnement le handicape pour garantir un montant substantiel de revenus à son titulaire.

3. L’IMMOBILIER, UNE TENTATION BIEN NATURELLE, MAIS PAS TOUJOURS RATIONNELLE

3.1. Acquérir sa résidence principale

57 % des Français sont propriétaires de leur résidence principale selon l’INSEE, soit beaucoup moins que les Luxembourgeois (81 %), les Irlandais (79 %) ou les Allemands (78 %) L’aspiration à devenir propriétaire reste très forte en France surtout dans la perspective de préparer sa retraite.

Ainsi selon l’étude réalisée par le CSA pour le Cercle des Épargnants au mois de février 2008, 78 % des Français souhaitent afin de préparer leur retraite être propriétaire de leur résidence principale, loin devant le fait d’épargner sur un contrat d’assurance-vie (60 %) ou sur un PERP (15 %).

Ce souhait se retrouve dans le fait que 73 % des ménages français partant à la retraite sont propriétaires de leur résidence principale. Être propriétaire permet, sans nul doute, d’économiser le montant du loyer, charge qui a eu tendance à s’accroître ces dernières années et qui peut peser fortement sur les revenus après la cessation d’activité.

L’attrait de l’immobilier, au-delà de sa valeur financière, est également psychologique. La possession d’une résidence principale est un élément d’enracinement et de sécurité indéniable. Mais, ce placement n’est pas sans défaut. En effet, il convient de prendre en compte que le logement ou la maison peut être inadapté aux besoins générés par la cessation d’activité, soit trop petit pour une vie permanente en couple, soit trop grand depuis le départ des enfants, soit sur plusieurs niveaux…. Compte tenu des fluctuations du marché immobilier, la revente de la résidence principale n’est pas une source absolue de plus-values. Par ailleurs, l’acquisition à la retraite d’un logement en centre ville ou en bord de mer peut se révéler très coûteuse. Il n’en demeure pas moins que la possession de la résidence principale au moment de la cessation d’activité constitue une garantie et est un peu une voie de passage obligée.

Avantages

• La possession de la résidence principale durant la vie active permet de réduire les charges après la cessation d’activité qui se traduit par une chute de revenus ; • La possession de la résidence principale est un gage d’enracinement et de sécurité tant matérielle que psychologique.

Inconvénients

• La résidence principale acquise durant la vie professionnelle peut s’avérer inadaptée au moment de la retraite du fait du départ des enfants, de sa configuration (habitation sur plusieurs niveaux, à l’étage…) ou de son emplacement ; • Le marché de l’immobilier connaît des fluctuations nationales comme locales pouvant rendre difficile la revente d’un bien acquis quelques années auparavant.

3.2. L’immobilier locatif

Avec la multiplication des dispositifs fiscaux, Robien et Borloo, l’investissement dans l’immobilier locatif s’est développé ces dernières années. Il est apparu comme un des moyens de se constituer un capital et une source de revenus. De nombreux organismes financiers proposent des montages plus ou moins transparents afin de financer, sans apport ou presque, l’achat d’un logement ou d’une maison. La multiplication des opérations constitue un danger à terme. L’investissement locatif n’est pas sans risque car son rendement dépend du paiement des loyers, de la maîtrise des charges. La valorisation du capital est aléatoire et dépend de la situation du marché national mais aussi local de l’immobilier.

Le rendement de l’investissement locatif est en moyenne de 3 %, soit à un niveau inférieur à celui de l’assurance-vie.

L’immobilier locatif peut être une diversification mais ne saurait à lui seul être le placement miracle pour préparer sa retraite.

Avantages

• L’immobilier locatif bénéficie d’un soutien fiscal important de la part des pouvoirs publics en relation avec le manque récurrent de logements en France ;
• Le régime d’amortissement ouvre la possibilité de financer l’acquisition d’un logement sans peser sur les ressources en recourant aux emprunts et aux déductions fiscales.

Inconvénients

• La multiplication des opérations immobilières Robien ou Borloo altère leur rentabilité. Il ne faut pas oublier que pour bénéficier des ces régimes, il convient de respecter certaines conditions (loyer plafonné et revenus du locataire également). Par ailleurs, de nombreuses réalisations ont été conçues plus dans une optique fiscale que dans une optique de placement d’où des risques de déconvenues au moment de la revente des biens immobiliers concernés (problème de qualité, d’emplacements…). Il convient de prêter attention au choix des intermédiaires et des villes retenues pour les investissements ;
• Le rendement de l’immobilier locatif a été inférieur à celui des placements financiers ces vingt dernières années.

FACE A LA RETRAITE, ÊTES-VOUS BIEN PREPARE ?

En quinze questions et quelques minutes, ce petit questionnaire, purement indicatif, vous permet d’évaluer votre situation au regard de la retraite. En fonction du nombre de points obtenus et de votre âge, vous aurez une première idée sur les actions à entreprendre afin d’améliorer votre niveau d’information et votre future retraite.

Cochez la lettre correspondant à votre réponse

Êtes-vous ?

salarié du secteur privé, du régime agricole, agent non titulaire d’une collectivité publique ou d’une entreprise publique ne relevant pas d’un régime spécial B
commerçant, artisan, professions libérales, chef d’entreprise, indépendant, exploitant agricole C
fonctionnaire de État, des Collectivités territoriales, militaire, salarié assujetti à un régime spécial pour la retraite, salarié d’un établissement public administratif A

Avez-vous réalisé une simulation de votre future retraite durant les deux dernières années ?

Oui B
Non D

Avez-vous déjà demandé conseils pour votre retraite auprès de votre assureur, de votre banquier, de votre conseiller en gestion de patrimoine ou de votre expert-comptable durant les deux dernières années ?

Oui A
Non D

Êtes-vous propriétaire de votre résidence principale ?

Oui A
Non D

Avez-vous investi dans l’immobilier locatif ?

Oui B
Non D

Ne répondre que si vous êtes salarié

Votre entreprise a-t-elle mis en place un système de retraite supplémentaire de retraite (article 83, article 39 ou PERCO) ou en tant que fonctionnaire, bénéficiez-vous du système de retraite additionnelle ?

Oui A
Non D

Ne répondre que si vous n’êtes pas salarié

Avez-vous souscrit un contrat Madelin ?

Oui A
Non D

Questions destinées aux salariés et aux non-salariés

Souhaitez-vous partir à la retraite

Avant 60 ans ? D
A 60 ans ? C
Entre 60 et 65 ans ? B
Après 65 ans ? A

Épargnez-vous pour préparer votre retraite ?

Oui A
Non D

Si vous avez répondu « non » à la question précédente, avez-vous l’intention d’épargner

Dans l’année ? B
D’ici 2 ans ? B
D’ici cinq ans ? C
Ne le sais pas ? D

Avez-vous souscrit un contrat d’assurance-vie ?

Oui A
Non D

Détenez-vous un Plan Épargne en Actions ?

Oui B
Non C

Avez-vous ouvert un Plan Épargne Retraite Populaire ou disposez vous d’un contrat d’épargne retraite individuelle Préfon, COREM, CRH… ?

Oui A
Non C

Avez-vous l’intention de poursuivre une activité professionnelle après la liquidation de votre retraite ?

Oui A
Non D
Ne sais pas C

Êtes-vous couvert contre le risque de dépendance ?

Oui B
Non C

Nombre de lettres obtenues Valeur de la lettre Valeur x Nombre
A 4 points B 3 points C 2 points D 0 point total - -


Vous avez moins de 35 ans :

Vous avez moins de 15 points

La retraite n’est pas votre sujet majeur de préoccupation et cela est compréhensible. Vous avez certainement d’autres priorités (acquisition de la résidence principale, réalisation d’un projet personnel ou professionnel). Néanmoins, d’ici cinq à dix ans, vous avez tout intérêt à commencer à étudier la question. En effet, vous appartenez à une génération qui sera particulièrement concernée par le problème du financement des retraites.

Vous avez entre 16 et 32 points

Sans être votre sujet de préoccupation numéro un, vous commencez à réfléchir au financement de votre future retraite. Certainement conscient de la diminution du taux de remplacement, vous avez décidé de consacrer une partie de votre épargne à des produits qui peuvent, le cas échéant, vous garantir un complément de revenus. D’ici quelques années, il sera sans doute nécessaire de demander des conseils à votre assureur ou à votre banquier afin d’optimiser vos placements.

Vous avez plus de 33 points

Pour une personne de moins de 35 ans, vous êtes prévoyante et vous avez certainement accès à des systèmes supplémentaires au sein de votre entreprise. Il n’en demeure pas moins qu’aucune situation n’est acquise une fois pour toutes. Il convient régulièrement de réaliser un bilan patrimonial et d’adapter éventuellement les produits d’épargne en fonction de l’évolution du marché et des objectifs à réaliser (achat de la résidence principale, création d’entreprise…).

Vous avez entre 36 et 50 ans

Vous avez moins de 20 points

Rien de dramatique mais il convient néanmoins de se prendre rapidement en mains. En effet, ce sont les 36 – 50 ans des années 2000 qui seront particulièrement touchés par la réforme des retraites. Nés dans les années soixante et soixante-dix, ces générations devront supporter les avantages et les inconvénients de l’allongement de la durée de la vie. Côté avantages, vous avez de fortes chances de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Coté inconvénients, vous serez confronté à une baisse du rendement des retraites et à la montée en puissance de la dépendance. De ce fait, afin d’en atténuer les effets financiers, vous avez tout intérêt à commencer, le plus tôt possible, à vous préoccuper de votre retraite. Il n’est pas inutile de demander l’avis d’un spécialiste (assureur, banquier, conseiller en gestion de patrimoine…) afin de vous guider au mieux. La préparation de votre future retraite ne s’improvise pas.

Vous avez entre 21 et 35 points

Vous êtes au milieu du gué. Vous avez, sans nul doute, mesurer l’ampleur des problèmes auxquels vous serez confronté au moment de la cessation d’activité. Vous bénéficiez, peut-être, d’un contrat de retraite supplémentaire. Vous avez encore quelques années pour optimiser votre situation en choisissant les bons produits d’épargne retraite. Il serait judicieux de demander quelques conseils et de réorienter une partie de votre épargne vers des placements à plus long terme.

Vous avez plus de 35 points

Conscient du défi de l’allongement de la vie en matière de financement, vous êtes, a priori, bien couvert face à ce risque. Compte tenu des modifications permanentes de la législation et des évolutions des marchés financiers, vous devez régulièrement analyser votre situation afin de réaliser d’éventuels arbitrages au sein de vos placements ou de votre patrimoine. A partir de 40 ans, il faut prendre en compte le risque de dépendance qui peut toucher vos parents.

Vous avez plus de 51 ans

Vous avez moins de 25 points

Aucune situation n’est catastrophique, mais il est plus que temps de vous préoccuper de votre future retraite. Il est indispensable de réaliser une simulation de vos futurs droits à la retraite et une étude patrimoniale avant de prendre des décisions. L’ouverture d’un contrat d’assurance-vie ou le cas échéant l’acquisition d’une résidence principale constitue des solutions à envisager. Par ailleurs, vous devez vous renseigner sur les éventuels dispositifs qui existent au sein de votre entreprise pour préparer votre retraite (PERCO, article 83…)

Vous avez entre 26 et 40 points

Vous êtes conscient que d’ici quelques années vous serez confronté à une diminution de vos revenus et vous avez commencé à vous y préparer. Du fait de l’allongement de la durée de la vie et des modifications qui seront apportées à notre système obligatoire de retraite, il est nécessaire de rester vigilant et de réorienter progressivement votre épargne sur des placements dédiés à la préparation de la retraite.

Vous avez plus de 40 points

A priori, vous êtes bien préparé. A dix ans de l’âge de la retraite, il n’est pas inutile de demander une analyse approfondie de l’ensemble de votre situation afin de procéder aux derniers arbitrages et de saisir quelques opportunités compte de l’évolution des marchés financiers. Vous devez commencer à réfléchir à plusieurs options de sortie de l’activité professionnelle : sortie progressive ou définitive, reprise d’une activité à temps partiel après le départ à la retraite, développement d’une activité de consultant… Par ailleurs, à partir de 55 ans, vous devez engager une réflexion sur votre future vie après la cessation d’activité. Souhaitez-vous ou non déménager pour habiter au bord de la mer ou auprès de votre famille ? Quels engagements associatifs pensez-vous développer ? Quels sports entendez-vous faire ? Il est préférable de prendre ces décisions avant de partir à la retraite et non une fois les liens coupés avec le monde professionnel.

TOUT OU PRESQUE CE QUE AVEZ TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR LA RETRAITE ET SUR LES MOYENS DE L’AMELIORER

37 questions et 37 réponses pour mieux appréhender le système français des retraites.

Les retraites sont-elles condamnées à diminuer ?

Le niveau de vie relatif des retraités (par rapport aux salariés) baissera dans les prochaines années. Cette baisse pourra atteindre 36 % pour les pensions régime général . Depuis 2003, les retraités ont perdu de 1,2 à 2,5 % (en fonction de leur régime) de pouvoir d’achat. L’écart avec les salaires est de 8 %. D’ici 2050, le taux de remplacement (rapport entre le montant de la pension et le dernier salaire) devrait se situer entre 58 et 67 % pour les non-cadres contre 73 % en 2006 et entre 38 et 51 % pour les cadres contre 58 %.

A partir de quel âge faut-il se préoccuper de la retraite ?

C’est autour des quarante ans qu’il convient de réfléchir à la préparation de sa future retraite. Plus on commence tôt à s’en préoccuper, moins le coût est élevé. Bien évidemment, durant la première partie de sa vie professionnelle, le financement de compléments de retraite ne saurait être une priorité compte tenu du montant des revenus, des remboursements d’emprunt et des charges familiales. A quarante ans, au milieu de sa carrière professionnelle, les besoins futurs sont mieux appréhendés tout comme les moyens que l’on peut y consacrer.

Auprès de qui s’informer pour préparer sa retraite ?

Les études d’opinion soulignent que les Français se jugent mal informés en matière de retraite (plus de 55 % selon une enquête CSA-CECOP de février 2008) ; or, aujourd’hui, les sources d’information sont nombreuses. Les caisses de retraite et la CNAV, en particulier sont à votre disposition comme les caisses de retraite complémentaires. Sur Internet, il est facile d’évaluer en quelques minutes sa future retraite (site du Cercle des Épargnants, www.cercledesepargnants.fr ou le site www.marel.fr par exemple) et d’obtenir des conseils pratiques (site www.info-retraite.fr). De même, il existe de nombreux guides techniques qui peuvent aller au-delà des informations contenues dans celui-ci (voir annexe). Compte tenu de la complexité du sujet, le recours à un expert n’est pas inutile. Votre assureur, votre banquier, votre conseiller en gestion en patrimoine ou votre expert comptable sont à même de vous donner de précieux renseignements et de vous aider à choisir les bons placements ou de vous épauler pour faire prévaloir vos droits.

En quoi consiste le relevé de situation individuelle ?

Depuis le 1er juillet 2007, les Français peuvent obtenir un état des lieux des droits acquis en matière de retraite ainsi qu’une évaluation de leur future pension. Les assurés qui ont eu 50 ans en 2007 ont déjà reçu un relevé de situation individuelle ; ceux qui ont entre 45 et 50 ans, le reçoivent en 2008 ; ceux qui ont entre 40-45 et 50 ans à compter de 2009. Par ailleurs, à partir de 2010, les assurés atteignant 35, 40, 45 ou 50 ans dans l’année en cours recevront automatiquement ce relevé. En fonction des éléments en possession des régimes de retraite, une évaluation de la future retraite, l’estimation indicative globale (EIG), sera réalisée. Elle sera envoyée automatiquement à tous les assurés, tous les cinq ans jusqu’au départ à la retraite à leur dernière adresse postale par un des organismes de retraite dont ils dépendent.

Que faut-il conserver comme documents en vue de sa retraite ?

Même si l’administration a accompli de réels progrès en matière de reconstitution de carrière, il n’en demeure pas moins qu’il est préférable de conserver tous ses bulletins de salaire et tous les relevés de situation adressés par les régimes complémentaires. Ces documents permettent de rectifier d’éventuels erreurs ou oublis de l’administration. Il ne faut pas également perdre de vue les plans d’épargne retraite souscrits, le cas échéant, dans le cadre professionnel (PERCO, retraite supplémentaire article 83…).

A quel âge pouvons-nous partir à la retraite ?

Logiquement à partir de 60 ans, nous pouvons partir à la retraite mais cela ne signifie pas que le salarié puisse toucher une pension du régime général à taux plein. Pour cela, il faut avoir cotisé 160 et prochainement 164 trimestres ou avoir 65 ans. Il en est de même pour l’obtention des pensions des régimes complémentaires (l’alignement avec le régime général fait l’objet d’un accord entre les partenaires sociaux soumis à renégociation régulière)

Peuvent obtenir une pension à taux plein :

• A partir de 55 ans, les bénéficiaires de la retraite anticipée « travailleurs handicapés » ;
• A partir de 56 ans, les bénéficiaires de la retraite anticipée « longue carrière » ;
• A partir de 60 ans pour les personnes déclarées inaptes au travail ;
• A partir de 60 ans pour les titulaires de la carte d’ancien combattant, pour les anciens prisonniers de guerre, pour les déportés, internés politiques ou de la Résistance ;
• A partir de 60 ans, pour les mères de famille ouvrières ;
• A partir de 60 ans pour les titulaires d’une pension d’invalidité.

Les salariés relevant de régimes spéciaux peuvent, sous certaines conditions, partir avant 60 ans.

A partir de quand faut-il effectuer les démarches administratives pour bénéficier de sa retraite ?
La retraite est un droit mais elle doit se demander auprès des services compétents. Compte tenu des démarches à réaliser auprès des différentes caisses, il est prudent pour éviter toute rupture de revenus, de déposer sa demande au moins quatre mois avant la date choisie pour le départ en retraite.

Auprès de qui effectuer sa demande de retraite ?

Vous êtes salarié, la demande peut être réalisée pour le régime de base sur Internet (www.cnav.fr). Elle peut être également effectuée auprès de la Caisse d’assurance maladie sauf si vous habitez en Île-de-France. Dans ce cas, il convient de s’adresser à la Caisse nationale des travailleurs salariés (CNAVTS). Pour les salariés du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, l’interlocuteur est la Caisse régionale d’assurance vieillesse des travailleurs salariés. Pour les salariés des DOM-TOM, ils doivent consulter les caisses générales de Sécurité sociale. Pour obtenir leur retraite complémentaire, les salariés doivent s’adresser à l’ARRCO ou à l’AGIRC s’ils sont cadres. La demande peut également être réalisée sur Internet (www.arrco.fr, www.agirc.fr).

Les fonctionnaires doivent s’adresser au service du personnel dont ils dépendent. Les salariés agricoles sont pris en charge par la Mutualité sociale agricole. Les non-salariés doivent déposer leur demande auprès des caisses auxquels ils sont affiliés.

Si vous avez été rattaché à des régimes différents durant votre carrière professionnelle, vous avez la possibilité de retenir la caisse de votre choix pour effectuer votre demande. La caisse choisie se charge de collecter l’ensemble des données auprès des autres caisses. Cette règle ne s’applique que pour les retraites de base.

Quelles sont les conditions pour bénéficier du dispositif instauré pour les longues carrières ?

Avec l’adoption de la loi Fillon, les salariés, les travailleurs indépendants et les fonctionnaires ayant commencé à travailler avant 17 ans et pouvant justifier de 168 trimestres d’assurance peuvent sous certaines conditions partir à la retraite avant 60 ans.

Âge de départ à la retraite Durée d’assurance tous régimes confondus Durée de cotisations tous régimes confondus Trimestres validés en début de carrière
56 ou 57 ans 168 trimestres 168 trimestres 5 trimestres avant la fin de l’année civile des 16 ans (4 pour les personnes nées en cours de 4ème trimestre)
58 ans 168 trimestres 164 trimestres 5 trimestres avant la fin de l’année civile des 16 ans (4 pour les personnes nées en cours de 4ème trimestre)
59 ans 168 trimestres 160 trimestres 5 trimestres avant la fin de l’année civile des 17 ans (4 pour les personnes nées en cours de 4ème trimestre)

Quels sont les régimes spéciaux ?

Les principaux régimes spéciaux concernent :

• Les salariés de la SNCF, de la RATP ;
• Les salariés des industries électriques et gazières ;
• Les salariés des mines ;
• les marins ;
• les clercs et les employés de notaire ;
• les ouvriers de l’Opéra de Paris ; • les salariés de la Banque de France ;
• les salariés de la Comédie française.

Les régimes spéciaux se différencient des régimes de base par les règles de cotisations ainsi que par les modalités de calculs des pensions et d’ouverture des droits. La réforme de 2007 a entamé un processus d’harmonisation avec le régime général notamment pour la durée de cotisation.

Les préretraites sont-elles supprimées ?

Fin 2006, 700 000 Français bénéficient d’une préretraite, d’une dispense de recherche d’emploi ou d’une retraite anticipée. Ce chiffre ne prend pas en compte les préretraites financées par les employeurs. Néanmoins, les entrées en préretraite publique ont été divisées par trois depuis 2001 et concernent désormais 15 000 personnes par an. Le gouvernement entend durcir le régime des préretraites afin de dissuader les entreprises d’y recourir.

Deux dispositifs de préretraite demeurent en vigueur. Le premier permet aux salariés de plus de 57 ans et trois mois, victimes d’un licenciement économique, de bénéficier d’une préretraite versée par le Fonds national de l’emploi après négociation entre l’administration et l’employeur. Le second concerne les travailleurs de l’automobile.

Par ailleurs, les chômeurs âgés peuvent bénéficier de dispositifs de maintien d’une indemnisation jusqu’à la retraite sans obligation de recherche d’emploi (460 000 chômeurs concernés).

En quoi consiste une préretraite ?

La préretraite est différente de la retraite anticipée. En règle générale, en tant que préretraité, le salarié bénéficie d’une allocation spécifique versée jusqu’à la date où il pourra liquider ses droits à la retraite.

L’employeur peut-il nous obliger à partir à la retraite ?

Un employeur du secteur privé ne peut pas obliger un salarié avant 65 ans à prendre sa retraite. Sauf dérogation, toute rupture du contrat de travail à son initiative serait considérée comme un licenciement. En cas de départ de retraite, l’employeur est tenu de verser « indemnités de départ à la retraite » qui sont, en règle générale, plus importantes quand il est à l’origine de la mise à la retraite.

En ayant cotisé le nombre de trimestres nécessaire et en ayant plus de 60 ans, avons-nous intérêt à continuer à travailler ?

Oui, depuis 2004, si vous avez atteint le nombre de trimestres requis (160 et progressivement 164) et si vous continué à travailler, une surcote est appliquée. La pension est majorée pour chaque trimestre supplémentaire. La première année donne droit à une majoration de 3 %, les suivantes de 4 % et au-delà de 65 ans de 6 %. La réforme de 2008 devrait relever le taux à 5 % pour les premières années.

Est-il intéressant de racheter des trimestres ?

Du fait d’études longues ou de période d’inactivité, il est fort probable qu’à 60 ans, nous serons de moins en moins nombreux à avoir cotisé 160 ou 164 trimestres. La législation permet de récupérer des trimestres en procédant à un versement pour la retraite également appelé « rachat de trimestres ». Le montant dépend de l’âge et du montant du salaire. Plus on se rapproche de l’âge de la retraite et plus le salaire est élevé, plus le montant du rachat l’est également. Il varie de 950 à 5 850 euros. Le rachat des trimestres pour le régime général ouvre droit à une augmentation des retraites complémentaires sous réserve que cette disposition ne soit pas remise en cause dans le prochain accord AGIRC/ARRCO.

Il est également possible de racheter des points aux régimes complémentaires dans la limite de 70 points par année d’étude et dans la limite de trois ans. Le montant est fonction de l’âge du bénéficiaire au moment du versement qui doit être effectué en une seule fois.

Qui est concerné par le minimum vieillesse ?

Le minimum vieillesse n’existe plus depuis le 1er janvier 2007. Il a pris la forme d’une allocation différentielle unique dénommée Allocation de Solidarité aux Personnes Agées (ASPA). Elle est versée à 600 000 personnes, soit 4 % de la population de plus de 60 ans. Ce nombre décroît d’année en année. Cette allocation complète la pension perçue afin que toute personne âgée d’au moins 65 ans obtienne un minimum de pension. Le plafond de ressources retenues pour le calcul de l’allocation est, en 2008, de 643,29 euros par mois pour une personne seule et de 1 126,77 euros pour un ménage. L’ASPA est payé par État

Le nombre d’enfants est-il pris en compte pour le calcul de la retraite ?

Les enfants permettent de majorer le nombre de trimestres pour les mères de famille et ouvrent droit à des bonifications de la pension pour le régime de base comme pour les régimes complémentaires.

Mes stages d’été rémunérés et mon service national peuvent-ils être comptabilisés pour le calcul de ma retraite ?

Pour les emplois d’été en ce qui concerne les étudiants, il faut avoir cotisé sur une rémunération égale à 200 fois le SMIC horaire de la période concernée. Le service national est pris en compte à condition d’avoir cotisé au régime général avant ou après.

L’employeur n’a pas versé les cotisations, que pouvez-vous faire ?

En cas de refus ou d’incapacité de l’employeur de régulariser la situation, vous pouvez demander à verser l’arriéré de cotisations à condition de prouver l’existence de l’activité.

La réversion, comment fonctionne-t-elle ?

A la disparition d’un des époux, les régimes de retraite reversent une partie des droits acquis au conjoint ou aux ex-conjoints. Les modalités de calcul et d’attribution varient en fonction des régimes.

En ce qui concerne le régime de base, pour bénéficier d’une réversion, le conjoint survivant doit avoir plus de 51 ans au 1er juillet 2007 ou plus de 50 ans au 1er juillet 2009. Au 1er janvier 2011, la condition d’âge sera supprimée. La réversion est égale à 54 % de la retraite principale du conjoint. Elle est accordée sous condition de ressources. En cas de remariage, les droits sont partagés entre les conjoints au prorata de la durée respective de chaque mariage. Les régimes complémentaires octroient, sans condition de ressources, des pensions de réversion. Depuis le 1er juillet 2004, il convient de noter que le régime des réversions des non-salariés a été aligné sur celui du régime général. En 2007, près de 2,5 millions de personnes bénéficient d’une pension de réversion. Le président de la République s’est engagé à relever de 54 à 60 % le taux des pensions de réversion. Le taux passera à 56 % au 1er janvier 2009, à 58 % en 2010 et à 60 % en 2011.

Pouvons-nous partir progressivement à la retraite ?

La retraite progressive permet de percevoir une partie de sa retraite de base et complémentaire tout en poursuivant à temps partiel son activité. Pour le régime général, la retraite progressive est possible à partir de 60 ans à condition d’avoir cotisé 150 trimestres et d’exercer une seule activité à temps partiel inférieure de 20 % à la durée légale de travail. Le montant de la pension est fonction de la durée du travail à temps partiel pour les salariés. Pour les non-salariés, elle est fonction de la perte de revenus liée au caractère partielle de l’activité. La retraite progressive est intéressante pour ceux n’ayant pas le nombre suffisant de trimestres et qui souhaitent tout en réduisant leur temps de travail, améliorer leur future retraite.

Mise à la retraite ou départ à la retraite ?

Un employeur ne peut procéder à une mise à la retraite sauf dérogations que si le salarié a plus de 65 ans et bénéficiant ainsi d’une retraite à taux plein. Le salarié peut, en revanche, à son initiative prendre sa retraite. Les conventions collectives de branche fixent fréquemment les conditions de départ à la retraite. Les dispositions sont plus avantageuses pour le salarié en cas de mise à la retraite qu’en cas de départ volontaire (durée de préavis et indemnités). A compter du 1er janvier 2010, le dispositif de mise à la retraite d’office par les employeurs sera supprimé.

Comment évoluera le montant de votre retraite après votre cessation d’activité ?

Depuis 1993 pour le régime de base et depuis 2003 pour la fonction publique, le montant des pensions des régimes de base évolue en fonction de l’indice des prix à la consommation. La loi de financement de la Sécurité sociale peut modifier le taux d’indexation sur proposition des partenaires sociaux réunis en conférence par le ministre en charge de la Sécurité sociale. Les points des régimes complémentaires sont revus chaque année selon des règles propres à chaque régime.

Quels impôts et quels prélèvements sociaux sur les pensions de retraite ?

Les pensions de base et des régimes complémentaires sont assimilées à des salaires et sont, à ce titre, assujetties à l’impôt sur le revenu et bénéficient de l’abattement de 10 %. Les retraités doivent déduire 6,6% de cotisation CSG et 0,5 % de cotisation RDS. Pour les retraités ayant des revenus modestes, le taux de la CSG est ramené à 0 % ou à 3,8 %. Une cotisation d’assurance maladie de 1 % (1,6 % pour les retraités relevant du régime local d’Alsace Moselle) est prélevée sur les retraites complémentaires. Les retraités à faibles revenus peuvent en être exonérés.

Pouvez-vous travailler pendant votre retraite ?

Le Gouvernement entend favoriser le cumul emploi – retraite. Vous pouvez cumuler votre pension avec une activité relevant d’un autre régime. Si vous avez été salarié, vous pouvez vous installer comme indépendant, commerçant ou artisan et continuer à recevoir votre pension. Si vous décidez d’occuper un emploi relevant du même régime que votre pension, vous devez respecter certaines conditions.

Le cumul n’est possible que dans la limite du dernier salaire. Le salaire ou les revenus de l’emploi occupé et les pensions reçues ne peuvent pas dépasser le montant du dernier salaire ; ce plafond ne peut pas être inférieur à 160 % du SMIC. Par ailleurs, il n’est pas possible de travailler pour son ancien employeur durant les six mois qui suivent la cessation d’activité. Dans tous les cas, il faut informer ses caisses de retraite de base et ses complémentaires. La loi de 2008 sur les retraites devrait modifier le régime du cumul emploi-retraite en supprimant le délai de 6 mois.

La retraite par capitalisation est-ce l’avenir ?

La retraite par capitalisation fonctionne selon un axe vertical ; l’épargne collectée aujourd’hui sert à financer les retraites de demain. La retraite par répartition obéit à une logique horizontale, les cotisations versées par les actifs financent les actuels retraités. Son équilibre dépend de l’évolution de la masse salariale, c’est-à-dire de l’évolution des salaires et du nombre d’emplois. Celui de la capitalisation dépend du montant des versements et des rendements des placements. La capitalisation est moins sensible que la répartition aux évolutions démographiques. Les deux systèmes sont complémentaires. La répartition permet d’offrir une retraite de base ; la capitalisation permet de tirer profit de la croissance mondiale.

Quel est le poids économique des fonds de pension ?

Les fonds de pension représentent plus de 16 000 milliards de dollars en 2006, soit huit fois le PIB français. Au sein de l’OCDE, le poids moyen des fonds de pension est de 72 % (130 % aux Pays-Bas, 74 % aux Etats-Unis, 77 % au Royaume-Uni et 5 % en France). Les fonds souverains financés essentiellement par les recettes générées par l’exportation de l’énergie et des matières premières disposent de plus de 3 000 milliards de dollars d’actifs.

Avec la multiplication des crises boursières, est-il raisonnable de confier tout ou partie de sa retraite à la capitalisation ?

Les places boursières subissent régulièrement, en moyenne une fois tous les dix ans, des crises qui s’apparentent avant tout à des corrections. En raison de ces crises, le placement action est un placement de moyen voire de long terme. Or, sur vingt ou trente ans, il demeure le placement le plus intéressant. La capitalisation ne repose pas, par ailleurs, que sur les actions. Les gestionnaires placent également l’argent collecté sur des fonds monétaires et obligataires. Ils doivent respecter des règles dites prudentielles afin de permettre le paiement des pensions. Plus le titulaire d’épargne retraite se rapproche de la date de cessation d’activité, plus ses actifs sont sécurisés pour ne pas subir les effets d’un éventuel krach financier. L’épargne retraite obéit à des règles assurantielles strictes.

Quelle est la meilleure solution pour améliorer sa retraite ?

Nous sommes tous différents face à la retraite. En effet, notre situation financière à la cessation d’activité dépend de notre carrière professionnelle, du patrimoine accumulé, du nombre d’enfants, du lieu de résidence… Il n’y a donc pas de solution unique et miracle. Une étude individualisée est nécessaire avant de prendre des décisions en ayant recours à des simulations sur la situation patrimoniale et sur le montant futur de la pension.

Que choisir en priorité : Immobilier ou Épargne ?

La possession de la résidence principale constitue un des principaux souhaits des Français. Elle constitue au-delà de la valeur psychologique une garantie et une source d’économies pour les retraités. Il convient de souligner que les dépenses de logement représentent, en moyenne, plus du quart des revenus. Il est donc intéressant d’être propriétaire à condition d’avoir remboursé les éventuels emprunts au moment du départ à la retraite. En revanche, il serait hasardeux de miser exclusivement sur l’immobilier pour préparer sa retraite compte tenu des fluctuations du marché immobilier et des modifications fréquentes de la législation fiscale en la matière. Le recours à des placements financiers offre généralement plus de souplesse et peut dégager des rendements supérieurs.

Quels sont les différents types de suppléments de retraite proposés par les entreprises ?

Les entreprises peuvent proposer à leurs salariés des suppléments de retraites. Ils peuvent être réservés à quelques personnes (dirigeants par exemple) ou à une ou plusieurs catégories homogènes de salariés. Ces produits peuvent bénéficier à tous les salariés ou à ceux qui en font la demande (PERCO qui est ouvert par définition à tous les salariés). Les produits proposés peuvent être à cotisations ou à prestations définies.

Perco, article 83, article 39, PERCO…. Comment s’y retrouver ?

L’épargne retraite ressemble à un beau maquis corse ; pour s’y retrouver, il suffit d’en connaître les règles. Il faut distinguer ce qui relève de la sphère individuelle, le PERP ou l’assurance-vie par exemple, de ce qui appartient à la sphère professionnelle. Les entreprises, essentiellement les grandes, proposent, en effet, de plus en plus souvent, à leurs salariés des suppléments de retraite. En revanche, les PME qui emploient plus de 60 % des salariés français n’offrent que très rarement des compléments « retraite ». Les pouvoirs publics essaient de modifier la situation en adoptant des mesures d’incitation fiscale et en encourageant les entreprises à négocier sur le sujet.

Lors de l’embauche, il convient de prendre en compte l’existence de tels suppléments. De même, il faut conserver les preuves de participation à de tels suppléments afin de faire prévaloir ses droits à l’occasion du départ en retraite et même si l’on a quitté, depuis de nombreuses années, l’entreprise.

L’article 83 est un système dit à cotisations définies, le montant de la pension n’est connu qu’à la liquidation des droits comme pour le régime de base. Il est souvent réservé à une ou plusieurs catégories de salariés, les cadres par exemple. L’article 39 recouvre des produits à prestations définies, le montant de la pension est connu dès la souscription. Ils sont souvent réservés aux cadres dirigeants et ont tendance à disparaître du fait des provisions que les entreprises doivent constituer. L’obtention de la pension est conditionnée, dans la grande majorité des cas, au maintien jusqu’à la cessation d’activité au sein de l’entreprise. Les produits, article 83 ou article 39, sont, en règle générale, intégralement pris en charge par l’entreprise.

Le Plan Épargne Retraite Collectif (PERCO) possède plusieurs qualités : sa souplesse, son caractère facultatif pour les salariés, la participation de l’employeur à travers l’abondement. Le salarié peut y verser les fruits de la participation, de l’intéressement, transférer tout ou partie de son PEE et effectuer des versements personnels. Le PERCO concerne tous les salariés d’une entreprise sans référence aux catégories professionnelles.

PEA, PERP ou Assurance-vie ?

Les objectifs de ces trois produits d’épargne diffèrent. Le Plan Épargne en Actions (PEA) est un placement par nature à risques, les versements étant placés en actions. Cet instrument est intéressant dans une logique de diversification de ses actifs. C’est un produit de moyen et long terme. Le Plan Épargne Retraite Populaire (PERP) est un produit destiné exclusivement à la préparation à la retraite. L’assurance-vie est, en revanche, un produit multi-usage. Il peut servir tout à la fois à épargner pour la concrétisation d’un investissement à moyen terme, pour la constitution d’une rente en vue de la cessation d’activité ou pour le règlement de la succession. Les trois produits se complètent plus qu’ils ne s’opposent. Le PERP bénéficie d’un avantage fiscal à l’entrée, l’assurance-vie étant dotée d’un régime fiscal attractif à la sortie. Le PERP en bloquant l’épargne jusqu’à la cessation d’activité avec une sortie en rente évite les tentations d’utiliser l’argent ainsi capitalisé pour d’autres usages que le financement de la retraite. Le PEA est plafonné mais est très souple d’utilisation.

Le PERP, échec ou succès ?

Plus de deux millions de Français ont souscrit un Plan Épargne Retraite Populaire (PERP) depuis sa création. La moyenne d’âge des souscripteurs est inférieure à celle des titulaires des contrats d’assurance-vie. L’encours de ce produit dépasse 3,5 milliards d’euros. Le PERP connaît le même taux de croissance que les Contrats Madelin à leurs débuts. Le PERP souffre avant tout d’un manque de communication et de certaines lourdeurs techniques n’incitant guère les professionnels à le proposer à leurs clients. Pour un produit d’épargne à long terme, il est regrettable que les épargnants privilégient des PERP en fonds euros. Le recours aux unités de comptes (avec la sélection de fonds actions) est à encourager. En effet, sur une période d’épargne de plus de quinze ans, le rendement des actions est historiquement supérieur à celui des autres placements. Avant toute souscription d’un PERP, il convient de regarder avec attention le montant des commissions à l’entrée (droits perçus par l’assureur), les commissions sur les arbitrages (en cas de modification des fonds sur lesquels l’épargne versée est placée), les frais sur encours (frais perçus annuellement pour la gestion du produit). Les PERP dotés d’une large gamme de fonds sont à privilégier.

Pourquoi les comptes sur livret ne sont pas adaptés pour préparer sa retraite ?

Par définition, l’épargne retraite est un placement de long terme. La période de constitution de l’épargne peut s’étirer sur dix, vingt ans, voire plus et la période de versement de la pension peut également durer plus de vingt ans. De ce fait, choisir un placement à court terme revient à courir un grand prix de Formule 1 avec une 2 CV. Pour préparer financièrement sa retraite, le recours à des produits d’épargne intégrant des actions sous forme d’unités de compte apparaît plus judicieux que les comptes sur livret, Livret A, livret bleu et autres dont les rendements sont liés aux taux d’intérêt à court terme. A l’exception du Livret A et assimilés, la fiscalité des comptes sur livret est très élevée par rapport à celle de l’assurance-vie ou du PERP.

Pourquoi les Français n’investissent pas leur épargne de long terme en actions ?

80 % de l’encours de l’épargne retraite et plus de 75 % de celui du PERP sont investis en titres de taux. Les Français n’investissent qu’avec parcimonie leur épargne en actions. Cette réticence s’explique tant par notre méconnaissance relative des règles économiques et financières que par la volonté de minimiser les risques. Nos traditions paysannes ainsi que l’antienne sur la faillite des rentiers des années trente nous conduisent à choisir les valeurs de court terme qui offrent de faibles rendements. En plus, nous investissons en bourse au plus mauvais moment quand les valeurs sont au plus haut et vendons au plus mauvais moment en période de crise. Il en résulte évidemment des frustrations. Malgré les crises boursières, 1987, 1997, 2000 et 2007, les actions figurent parmi les meilleurs placements. Il y a, en la matière, un important travail de pédagogie à conduire.

La réforme des retraites de 2008 en quelques mots ?

La loi sur les retraites de 2003 avait prévu un rendez-vous d’étape en 2008 afin d’étudier les éventuels ajustements nécessaires pour assurer l’équilibre des régimes de base. Compte tenu de la dégradation plus rapide que prévue des comptes des caisses d’assurance vieillesse, les pouvoirs publics ont décidé de jouer sur la durée de cotisation et sur l’emploi des seniors.

A l’occasion de ce rendez-vous qui a réuni les partenaires sociaux et le Gouvernement, il a été, en effet, confirmé comme il avait été prévu en 2003, le passage progressif de la durée de cotisation pour obtenir une retraite à taux plein de 160 à 164 trimestres d’ici 2012 en ce qui concerne les salariés du privé et les fonctionnaires. Pour les salariés relevant d’un régime spécial, le passage à 164 trimestres est prévu en 2016.

Le Gouvernement a annoncé le basculement d’une partie des cotisations chômage sur la vieillesse du fait de l’amélioration de la situation du marché de l’emploi.

Compte tenu du faible taux d’emploi des seniors en France, 38 %, le Gouvernement a décidé de passer le montant de la surcote à 5 %, de favoriser le cumul emploi-retraite et de développer les retraites progressives. Le versement de l’indemnité de départ en retraite sera lié à l’obtention d’une retraite à taux plein et son montant sera majoré si la durée requise est dépassée.

Les entreprises qui ne négocieront pas des accords sur l’emploi des seniors seront financièrement pénalisées. Le montant de la taxe s’élèvera à 1 % des rémunérations versées. Les employeurs ne seront pas soumis à pénalité en cas d’absence d’accords avec les partenaires sociaux s’ils ont élaboré un plan en faveur de l’emploi d’action relatif à l’emploi des salariés âgés. Ce plan devra néanmoins recevoir l’avis du Comité d’entreprise ou à défaut des délégués du personnel.

Les mises en retraite d’office seront supprimées à compter du 1er janvier 2010. De même, les limites d’âge, en particulier dans la fonction publique, seront remises en cause.

La réforme de 2008 comporte un volet en faveur des retraités aux faibles revenus. L’allocation de soutien aux personnes âgées devrait être d’ici 2012 augmentée de 12 %.

Le relèvement du minimum contributif avec un objectif de 85 % du SMIC pour 2012 sera ciblé sur les salariés ayant une durée de cotisation minimale, durée qui sera fixée par décret.

Le taux des pensions de réversion pour le régime général et les régimes alignés passera à 56 % au 1er janvier 2009, à 58 % au 1er janvier 2010 et à 60 % au 1er janvier 2011.

Enfin, la revalorisation des pensions s’effectuera au 1er avril et non plus au 1er janvier afin de mieux prendre en compte l’évolution des prix de l’année en cours.

OUVRAGES DE REFERENCE

• Retraite et prévoyance d’entreprise : mémento pratique Francis Lefebvre
• Préparer et bien vivre sa retraite : Prat Éditions, guide 2008
• Préparer votre retraite : Intérêts privés – 2005
• Épargne retraite, le guide pratique par Anna Dubreuil et Eric Giraud : Prat Éditions, guide 2008
• L’épargne retraite des salariés par G Briens, F Duprat-Cerri et Ph Berquin : Éditions l’Argus de l’assurance
• Seniors, votre futur a de l’avenir par Gabrielle Rolland : Robert Laffont 2008
• Fiscalité, placements et réductions d’impôt par Gervais Morel, David Écochard : Revue Banque Édition
• Les Retraites sous la direction de Florence Legros : Economica – 2007
• Urgence Retraites par Jacques Bichot : Seuil – 2008
• Les fonds de pension en questions par Laure Delahousse : Lextenso éditions – 2008
• La Care révolution de Martin Vial : Nouveaux débats Publics – 2008  
SITE INTERNET DE REFERENCE

www.cercledesepargnants.fr : site du Cercle des Épargnants
www.cor-retraites.fr : site du Conseil d’Orientation des Retraites, organe d’études et de concertation entre les principaux acteurs du domaine des retraites
www.observatoire-retraites.org : site de l’Observatoire des Retraites
www.securite-sociale.fr : le site de la Sécurité sociale www.info-retraite.fr : site d’information publique sur les retraites
www.marel.fr : site développé par Info-retraite permettant la simulation du montant des revenus à l’âge de la retraite
www.retraite.gouv.fr : site du Gouvernement dédié à la question des retraites
www.cnav.fr : site de la Caisse nationale d’assurance vieillesse www.acoss.fr : agence centrale des organismes de sécurité sociale www.agirc.fr : le site de la retraite complémentaire des cadres www.arrco.fr : site de la retraite complémentaire des salariés
www.le-rsi.fr : site du régime social des indépendants (commerçants, artisans…)
www.insee.fr : site de l’Institut national de la statistique et des études économiques
www.ined.fr : site de l’Institut national des études démographiques
www.ofce.sciences-po.fr : site de l’Observatoire français des conjonctures économiques www.oecd.org : site de l’OCDE

GLOSSAIRE

Abondement : versement effectué par l’employeur au profit de ses salariés sur des produits d’épargne retraite comme le Plan Épargne Retraite Collectif.

Age légal de départ à la retraite : âge à partir duquel les droits à la retraite peuvent être ouverts.

AGIRC (Association Générale des Institutions de Retraites des Cadres) : régime pour la retraite complémentaire des cadres et assimilés du secteur privé.

Allocation de solidarité aux personnes âgées : depuis le 1er janvier 2007 l’allocation de solidarité aux personnes âgées recouvre les anciennes attributions du minimum vieillesse. Ces allocations sont servies sans contrepartie de contribution et destinées à porter les revenus de personnes âgées défavorisées à un niveau décent. Pour une personne seule, le montant minimum de revenus retenus est de 633,13 euros au 1er septembre 2008.

Annuité : les régimes de retraite dits en annuités calculent la pension en fonction d’une durée de cotisation (160 trimestres pour le régime général en 2008 afin d’obtenir la retraite à taux plein) à la différence des régimes par point qui calculent la pension en fonction du nombre de points acquis, chaque année, en fonction du montant des cotisations versées.

ARRCO (Association des Régimes de Retraite Complémentaire) : régime pour la retraite complémentaire applicable aux salariés non cadres et cadres ainsi qu’assimilés du secteur privé de l’industrie, du commerce, des services et de l’agriculture.

Article 39 : fait référence à l’article 39 du Code général des impôts qui facilite fiscalement l’instauration par les entreprises de système supplémentaire. L’article 39 du CGI permet notamment la mise en oeuvre de système à prestations définies, le montant de la rente versée est connu par avance, au moment de la souscription, et non au moment de la liquidation des droits.

Article 83 : (toujours en référence à l’article du Code général des impôts) produit d’assurance-vie collectif souscrit par l’entreprise pour ses salariés avec une sortie en rente. C’est un contrat à cotisations définies, le taux de cotisation est fixé au préalable.

Assurance-vie : produit de capitalisation qui garantit à l’assuré le versement d’un capital ou d’une rente augmenté des intérêts à l’échéance du contrat. Bénéficiant d’un régime fiscal spécifique, l’assurance-vie est un des produits d’épargne préféré des Français. Permet tout à la fois de préparer un projet à moyen terme, sa retraite ou sa succession.

CGP (Conseiller en Gestion de Patrimoine) : professionnel dont l’objectif est de trouver le meilleur équilibre entre risques et rentabilité dans les affaires financières et personnelles de son client, et dont les compétences s’étendent du conseil pour les placements et prêts à la négociation auprès des assureurs ou auprès des banquiers pour obtenir les meilleurs tarifs au bénéfice de ses clients.

CNAV (Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse) : régime général de la Sécurité sociale en charge de la retraite de base des salariés du commerce, des services et de l’industrie. Le régime général de la sécurité sociale regroupe 16,6 millions de cotisants et 11,5 millions de retraités.

Contrat Madelin : produit d’assurance retraite par capitalisation volontaire, réservé aux professions libérales, aux commerçants, aux artisans et aux dirigeants de société ainsi qu’à leur conjoint.

Décote et Surcote : la décote est une diminution des droits à pension, lorsque le retraité choisit de partir avant d’avoir cotisé le nombre d’annuités nécessaires pour bénéficier d’une carrière complète. La surcote est au contraire une majoration des droits à pension du fait de la poursuite de la carrière professionnelle au-delà de la carrière complète. Décote et surcote visent à encourager les actifs à accroître la durée de la vie active.

Dispense de recherche d’emploi : à partir de 57 ans et demi et dans certains cas dès 55 ans, un chômeur indemnisé peut demander à être dispensé d’accomplir des actes de recherche d’emploi tout en conservant ses indemnisations. Cette disposition est appelée à disparaître progressivement dès 2009 et ne sera logiquement plus accordée à partir de 2012.

Durée d’assurance : la durée d’assurance sert de base pour le calcul de pension de base. Elle correspond au total des trimestres validés de cotisation

Fonds de pension : système d’épargne retraite géré de manière collective et alimenté par des cotisations versées par les salariés et les employeurs, accumulées jusqu’à l’âge de la retraite. Le montant de la rente dépend de la valorisation du capital constitué par l’accumulation des cotisations.

GERP (Groupement d’Épargne Retraite Populaire) : le GERP est une association ayant comme missions de représenter et de défendre les titulaires de Plan Épargne Retraite Populaire auprès des compagnies d’assurances dont ils dépendent.

Liquidation : la liquidation correspond au calcul des droits à la retraite et constitue un préalable pour le versement de la première pension.

M@rel : simulateur permettant d’évaluer le montant de sa future retraite sur Internet (www.marel.fr) développé par le Groupement intérêt public regroupant 36 organismes en charge de la retraite de base et de la retraite complémentaire

Minimum contributif : pour les actifs ayant cotisé, la retraite ne peut pas être inférieure à un montant réévalué en fonction de l’inflation. Ce montant minimum est calculé en tenant compte de la durée de cotisation et de certaines majorations (enfants, personnes à charge…). Pour un salarié ayant cotisé à taux plein, le minimum varie de 584,48 à 638,68 euros en fonction des majorations accordées.

PEE (Plan d’Épargne Entreprise) : système d’épargne collectif et facultatif au sein de l’entreprise permettant au salarié de se constituer et de gérer un portefeuille titres pouvant être alimenté par la participation et par l’intéressement. Pour la mise en place d’un PERCO, il est nécessaire que l’entreprise soit dotée, au préalable, d’un PEE.

PEI (Plan d’Épargne Interentreprises) : PEE commun à plusieurs entreprises.

Pension : revenu régulier perçu jusqu’au décès.

Pension de réversion : au décès d’un cotisant et sous certaines conditions, des membres de son entourage (essentiellement le ou les conjoints en cas de divorce), appelés ayant droits, peuvent bénéficier de tout ou partie de sa rente, appelée pension de réversion.

PERE (Plan d’Épargne Retraite Entreprise) : produit d’épargne de retraite collectif supplémentaire à cotisation défini proposé par l’employeur et qui permet aux salariés d’effectuer à titre individuel des versements.

PERCO (Plan d’Épargne Retraite Collective) : produit d’épargne retraite collectif facultatif mis en œuvre au sein de l’entreprise, créé par la loi Fillon de 2003. Ce produit permet aux salariés de verser tout ou partie des sommes versées dans le cadre de la participation et de l’intéressement. Ils peuvent également effectuer des versements volontaires et bénéficier d’un abondement de l’employeur.

PERCOI (Plan d’Épargne Retraite Collective Interentreprises) : PERCO commun à plusieurs entreprises.

PERP (Plan d’Épargne Retraite Populaire) : produit d’épargne retraite individuelle créé par la loi Fillon de 2003 bénéficiant d’une déduction fiscale pour les versements et d’une sortie en rente.

Point de retraite : De nombreux régimes de retraite notamment complémentaires sont des régimes par points. Le cotisant obtient un certain nombre de points chaque année en fonction du montant de ses cotisations. Sa retraite sera calculée, à la cessation d’activité, à partir du nombre de points accumulés multiplié par la valeur du point fixé au moment de la liquidation. L’équilibre des régimes par points est réalisé en ajustant tant par le montant d’achat des points que par sa valeur au moment du départ à la retraite.

Retraite de base : premier niveau de retraite obligatoire, à l’exemple du régime général de la Sécurité sociale pour les salariés du secteur privé.

Retraite complémentaire : deuxième niveau de retraite obligatoire qui complète le régime de base. Les régimes ARRCO pour tous les salariés et AGIRC pour les salariés cadres sont deux régimes de retraite complémentaire.

Rente : revenu régulier versé jusqu’au décès de l’assuré.

Système par répartition : système fondé sur la solidarité intergénérationnelle, les cotisations versées par les actifs sont redistribuées aux actuels retraités sous forme de pensions.

Système par capitalisation : les actifs d’aujourd’hui épargnent en vue de leur propre retraite. Les cotisations versées font l’objet de placements financiers ou immobiliers. L’épargne capitalisée permet le versement d’une rente ou d’un capital au moment de la cessation d’activité. Le montant de la rente dépend du montant de l’épargne capitalisée. Ce système dépend en partie de l’évolution des taux d’intérêt, de l’évolution de la valeur des actions et de celle des biens immobiliers. Le système par capitalisation est associé aux fonds de pension qui ont la charge de les gérer. Les fonds de pension peuvent être publics ou privés ; ils peuvent être soumis à des règles prudentielles strictes afin de limiter les risques de non versement des rentes (sécurisation des actifs, assurance des fonds, cantonnement des actifs…)

Taux d’emploi : rapport entre les personnes ayant un emploi sur l’ensemble ou une partie de la population pouvant exercer une activité à titre professionnel. Le taux d’emploi des seniors (55-64 ans) est en France l’un des plus faibles d’Europe.

Taux de liquidation : taux utilisé appliqué au revenu annuel moyen pour calculer le montant de la pension au moment du départ à la retraite. Ce taux ne peut pas dépasser 50 % pour le régime de base et est obtenu à condition que le salarié ait cotisé le nombre de trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein, c’est-à-dire 160 trimestres en 2008.

Taux plein : taux de liquidation maximum de retraite de base, pour un assuré ayant cotisé un nombre de trimestres suffisants. Pour les régimes de base des salariés du privé, des artisans et des commerçants, par exemple, le taux plein est de 50%.

Taux de remplacement : rapport entre le montant de la pension perçue par le retraité à la liquidation de ses droits à la retraite et le niveau de son dernier revenu d’activité brut.

Trimestre cotisé : durée d’assurance qui a donné lieu au versement de cotisations dans le régime de base des salariés

Trimestre validé : durée prise en compte pour déterminer le taux de liquidation de la pension. Les trimestres validés comprennent les trimestres cotisés, les trimestres assimilés tous régimes confondus (salarié et non salarié).

Valeur du point : valeur définie par un organisme de retraite, à multiplier par le nombre de points accumulés durant sa carrière pour donner droit à un certain montant de retraite complémentaire. A titre d’exemple, au 1er avril 2008 la valeur annuelle du point AGIRC s’élevait à 0,4132 € et celle du point ARRCO à hauteur de 1,1648 €.

REGIME DE BASE SALARIE

Départements concernés Caisses Régionales d’Assurance Vieillesse
Moselle (57), Bas-Rhin (67)
Haut-Rhin (68) Crav d’Alsace-Moselle
36, rue du Doubs
67011 Strasbourg Cedex 1

Dordogne (24), Gironde (33),
Landes (40), Lot-et-Garonne (47),
Pyrénées-Atlantiques (64) Cram Aquitaine
80, avenue de la Jallère
33053 Bordeaux Cedex

Allier (03), Cantal (15),
Haute-Loire (43), Puy-de-Dôme (63). Cram Auvergne
Cité administrative – rue Pélissier
63036 Clermont-Ferrand Cedex 9

Côte-d’Or (21), Doubs (25), Jura (39), Nièvre (58),
Haute-Saône (70), Saône-et-Loire (71), Yonne (89), Territoire de Belfort (90) Cram Bourgogne et Franche-Comté
38, rue de Cracovie
ZAE Capnord
21044 Dijon Cedex
Côtes d’Armor (22), Finistère (29), Ille-et-Vilaine (35), Morbihan (56) Cram de Bretagne
236, rue Châteaugiron
35030 Rennes Cedex 9

Cher (18), Eure et Loir (28),
Indre (36), Indre et Loire (37),
Loir et Cher (41), Loiret (45). Cram Centre
30, boulevard Jean Jaurès
45033 Orléans Cedex 01

Charente (16), Charente-Maritime (17),
Corrèze (19), Creuse (23),
Deux-Sèvres (79), Vienne (86),
Haute-Vienne (87) Cram Centre-Ouest
37, avenue du Président René Coty
87048 Limoges Cedex

Paris (75), Seine-et-Marne (77), Yvelines (78), Essonne (91), Hauts-de-Seine (92), Seine-Saint-Denis (93), Val-de-Marne (94), Val d’Oise (95) Cnav Ile-de-France
75951 Paris Cedex 19

Aude (11), Gard (30), Hérault (34), Lozère (48), Pyrénées-Orientales (66). Cram Languedoc-Roussillon
29, cours Gambetta
CS49001 34068 Montpellier Cedex 2

Ariège (09), Aveyron(12),
Haute-Garonne (31), Gers (32), Lot (46),
Hautes-Pyrénées (65),
Tarn (81), Tarn et Garonne (82) Cram Midi-Pyrénées
2, rue Georges Vivent
31065 Toulouse Cedex

Ardennes (08), Aube (10),
Marne (51), Haute-Marne (52), Meurthe et Moselle (54), Meuse (55), Vosges (88). Cram Nord-Est 81 à 85, rue de Metz
54073 Nancy Cedex

Aisne (02), Nord (59),
Oise (60), Pas-de-Calais (62), Somme (80). Cram Nord-Picardie
11, allée Vauban
59662 Villeneuve d’Ascq Cedex

Calvados (14), Eure (27),
Manche (50), Orne (61),
Seine Maritime (76) Cram de Normandie
45, avenue du Grand Cours
76028 Rouen Cedex 1

Ain (01), Ardèche (07), Drôme (26), Isère (38), Loire (42), Rhône (69), Savoie (73), Haute-Savoie (74). Cram Rhône-Alpes 35, rue Maurice Flandin
69436 Lyon Cedex 3

Alpes de Haute-Provence (04),
Hautes-Alpes (05), Alpes-Maritimes (06),
Bouches-du-Rhône (13), Corse du Sud (2A), Haute-Corse (2B), Var (83), Vaucluse (84). Cram du Sud-Est
35, rue George
13386 Marseille Cedex 20

Martinique CGSS de la Martinique Place d’Armes
97210 le Lamentin Cedex 2

Guyane CGSS de la Guyane
Espace Turenne Radamonthe
Route de Raban
BP 7015
97307 Cayenne Cedex

Guadeloupe CGSS de la Guadeloupe
Quartier de l’Hôtel de Ville
BP 486
97159 Pointe-à-Pitre Cedex

Réunion CGSS de la Réunion 4, boulevard Doret
97704 Saint-Denis Messag Cedex 9

REGIMES COMPLEMENTAIRES
CICAS

Les caisses de retraite Arrco et Agirc proposent des centres d’information, de conseil et d’accueil des salariés, appelés CICAS :

Département Adresse
Ain (01) Cicas de l’Ain
27, rue des Bons-Enfants 01 000 Bourg-En-Bresse
Tél. : 0 820 200 014 Aisne (02) Cicas de l’Aisne
55, rue de Crécy – BP 85
02000 LAON
Tél. : 0 820 200 075 Allier (03) Cicas de l’Allier
« Sésame », 1-3, rue Berthelot – BP 654 03006 MOULINS CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Alpes-de-Haute-Provence (04) Cicas des Alpes-de-Haute-Provence
« Le Gallion » – 5, allée des Fontainiers
04000 DIGNE-LES-BAINS
Tél. : 0 820 200 014 Hautes-Alpes (05) Cicas des Hautes-Alpes
3 bis, avenue du Maréchal-Foch
05000 GAP
Tél. : 0 820 200 014 Alpes-Maritimes (06) Cicas des Alpes-Maritimes
16, rue Paul-Déroulède
06000 NICE
Tél. : 0 820 200 014 Ardèche (07) Cicas de l’Ardèche
« Le Vendôme » – Av. du Vanel
07000 PRIVAS
Tél. : 0 820 200 014 Ardennes (08) Cicas des Ardennes
18E, av. Georges-Corneau – (allée de la Polyclinique)
08100 CHARLEVILLE-MÉZIÈRES
Tél. : 0 820 200 015 Ariège (09) Cicas de l’Ariège
Résidence « Lakanal » – 16, allée de Villote
09000 FOIX
Tél. : 0 820 200 246 Aube (10) Cicas de l’Aube
6, rue du Pont-Royal – BP 125
10004 TROYES CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Aude (11) Cicas de l’Aude
3, allée de Bezons
11000 CARCASSONNE
Tél. : 0 820 200 014 Aveyron (12) Cicas de l’Aveyron
3 bis, rue Raynal – BP 3516
12035 RODEZ CEDEX
Tél. : 0 820 200 246 Bouches-du-Rhône (13) Cicas des Bouches-du-Rhône
141, av. du Prado 13008 Marseille
Tél. : 0 820 200 014

Calvados (14) Cicas du Calvados
2 bis, bd Aristide-Briand – BP 56
14007 CAEN CEDEX 01
Tél. : 0 820 200 075 Cantal (15) Cicas du Cantal
54, rue des Carmes
15000 AURILLAC
Tél. : 0 820 200 015 Charente (16) Cicas de la Charente
10, rue de la Rochefoucauld
16000 ANGOULÊME
Tél. : 0 820 200 246 Charente-Maritime (17) Cicas de la Charente-Maritime
Immeuble « Le Sextant » – Le Bout Blanc – Rue de la Trinquette
17000 LA ROCHELLE
Tél. : 0 820 200 246 Cher (18) Cicas du Cher
54-58, Avenue Jean Jaurès
18000 BOURGES
Tél. : 0 820 200 701 Corrèze (19) Cicas de Corrèze
18, bd du Salan
19100 BRIVE-LA-GAILLARDE
Tél. : 0 820 200 246 Corse-du-Sud (20 A) Cicas de la Corse-du-Sud
14, av. Antoine-Serafini
20000 AJACCIO
Tél. : 0 820 200 014 Haute-Corse (20 B) Cicas de la Haute-Corse
7, rue Notre-Dame-de-Lourdes
20200 BASTIA
Tél. : 0 820 200 014 Côte-d’Or (21) Cicas de la Côte-d’Or
26, rue Jeannin
21000 DIJON
Tél. : 0 820 200 015 Côte-d’Armor (22) Cicas de la Côte-d’Armor
« Le Gallion » – 2 A, rue Saint-Vincent-de-Paul
22000 SAINT-BRIEUC
Tél. : 0 820 200 075 Creuse (23) Cicas de la Creuse
52, av. Gambetta
23000 GUÉRET
Tél. : 0 820 200 246 Dordogne (24) Cicas de la Dordogne
1, rue Saint-Front – BP 7024
24007 PÉRIGUEUX CEDEX
Tél. : 0 820 200 246 Doubs (25) Cicas du Doubs
11 A, rue Chopard – BP 2805
25011 BESANÇON CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Drôme (26) Cicas de la Drôme
Immeuble « Centre Gare Valence » – 50, rue Denis-Papin
26000 VALENCE
Tél. : 0 820 200 014 Eure (27) Cicas de l’Eure
« Résidence du Cheval Blanc » – 24-26, rue de la Harpe
27000 ÉVREUX
Tél. : 0 820 200 075 Eure-et-Loir (28) Cicas de l’Eure-et-Loir
63, avenue du Maréchal-Maunoury
28000 CHARTRES
Tél. : 0 820 200 701 Finistère (29) Cicas du Finistère
36 Quater, boulevard Dupleix
29000 Quimper
Tél. : 0 820 200 075 Gard (30) Cicas du Gard
40, bd Victor-Hugo
30000 NÎMES
Tél. : 0 820 200 014 Haute-Garonne (31) Cicas de la Haute-Garonne
55, allée Jean-Jaurès
31000 TOULOUSE
Tél. : 0 820 200 246 Gers (32) Cicas du Gers
56, av. des Pyrénées
32000 AUCH
Tél. : 0 820 200 246 Gironde (33) Cicas de la Gironde
12, place Ravezies
33055 BORDEAUX CEDEX
Tél. : 0 820 200 246 Hérault (34) Cicas de l’Hérault
Les portes d’Antigone Bât A
43, place Vauban
34000 MONTPELLIER
Tél. : 0 820 200 014 Ille-et-Vilaine (35) Cicas de l’Ille-et-Vilaine
8, pl. du Colombier
35011 RENNES CEDEX
Tél. : 0 820 200 075 Indre (36) Cicas de l’Indre
21, cours Saint-Luc – BP 153
36003 CHÂTEAUROUX CEDEX
Tél. : 0 820 200 701 Indre-et-Loire (37) Cicas de l’Indre-et-Loire
22, rue du Dr-Herpin – BP 2610
37026 TOURS CEDEX
Tél. : 0 820 200 701 Isère (38) Cicas de l’Isère
48, av. de l’Europe
38029 GRENOBLE Cedex 2
Tél. : 0 820 200 014 Jura (39) Cicas du Jura
Immeuble « le Président » – 11, pl. de Verdun
39000 LONS-LE-SAUNIER
Tél. : 0 820 200 015 Landes (40) Cicas des Landes
26, bd Ferdinand-de-Candau
40000 MONT-DE-MARSAN
Tél. : 0 820 200 246 Loir-et-Cher (41) Cicas du Loir-et-Cher
6, quai Saint-Jean – BP 17
41003 BLOIS CEDEX
Tél. : 0 820 200 701 Loire (42) Cicas de la Loire
3, pl. Antonin-Moine – BP 120
42003 SAINT-ÉTIENNE CEDEX 1
Tél. : 0 820 200 014 Haute-Loire (43) Cicas de la Haute-Loire
17, pl. Michelet – BP 199
43005 LE-PUY-EN-VELAY CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Loire-Atlantique (44) Cicas de la Loire-Atlantique
12, rue du Président-Herriot – BP 60702
44007 NANTES CEDEX 01
Tél. : 0 820 200 246 Loiret (45) Cicas du Loiret
16, rue de la République
45000 ORLÉANS Tél. : 0 820 200 701 Lot (46) Cicas du Lot
51, bd Gambetta
46000 CAHORS Tél. : 0 820 200 246 Lot-et-Garonne (47) Cicas du Lot-et-Garonne
18, rue Camille-Desmoulins
47000 AGEN Tél. : 0 820 200 246 Lozère (48) Cicas de la Lozère
23, rue de la Chicanette
48000 MENDE
Tél. : 0 820 200 014 Maine-et-Loire (49) Cicas du Maine-et-Loire
10, av. de Contades
49000 ANGERS
Tél. : 0 820 200 246 Manche (50) Cicas de la Manche
36, rue du Neufbourg – BP 471
50001 SAINT-LÔ CEDEX Tél. : 0 820 200 075 Marne (51) Cicas de la Marne
51, rue des Moissons – BP 2735
51059 REIMS CEDEX Tél. : 0 820 200 015 Haute-Marne (52) Cicas de la Haute-Marne
7, rue Dutailly – BP 176
52005 CHAUMONT CEDEX Tél. : 0 820 200 015 Mayenne (53) Cicas de la Mayenne
53, rue du Pont-de-Mayenne
53000 LAVAL
Tél. : 0 820 200 246 Meurthe-et-Moselle (54) Cicas de la Meurthe-et-Moselle
Immeuble « Joffre » Saint Thiebaut – BP 80628 – 13-15, bd Joffre
54010 NANCY CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Meuse (55) Cicas de la Meuse
9,allée des Voges – Côte Sainte-Catherine
55000 BAR-LE-DUC CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 – 03 29 79 73 82

Morbihan (56) Cicas du Morbihan
5, rue Simone Signoret – Espace Le Transat – Le Plénéno
56100 LORIENT
Tél. : 0 820 200 075 Moselle (57) Cicas de la Moselle
27, Place Saint-Thiébault
57000 METZ
Tél. : 0 820 200 015 Nièvre (58) Cicas de la Nièvre
18, rue Hoche
58000 NEVERS
Tél. : 0 820 200 015 Nord (59) Cicas du Nord
11/15, avenue Foch 59000 LILLE Tél. : 0 820 200 075 Oise (60) Cicas de l’Oise
Résidence « Square Saint-Joseph » – 10, rue des Arbalétriers
60000 BEAUVAIS
Tél. : 0 820 200 075 Orne (61) Cicas de l’Orne
24, rue du Pont-Neuf – BP 303
61009 ALENÇON CEDEX
Tél. : 0 820 200 075 Pas-de-Calais (62) Cicas du Pas-de-Calais
8, rue Wacquez-Glasson – BP 411
62027 ARRAS CEDEX
Tél. : 0 820 200 075 Puy-de-Dôme (63) Cicas du Puy-de-Dôme
Bâtiment « Le Képler » – ZI du Brezet – 15 bis, Avenue de l’Agriculture
63017 CLERMONT-FERRAND Cedex 02
Tél. : 0 820 200 015 Pyrénées-Atlantiques (64) Cicas des Pyrénées-Atlantiques
19, rue du Maréchal-Joffre – BP 614
64006 PAU CEDEX
Tél. : 0 820 200 246 (
Hautes-Pyrénées (65) Cicas des Hautes-Pyrénées
24, rue du Corps franc Pommiès
65000 TARBES
Tél. : 0 820 200 246 (0,09 € TTC/mn à partir d’un poste fixe
Pyrénées-Orientales (66) Cicas des Pyrénées-Orientales
4, allée des Villas-Amiel
66000 PERPIGNAN
Tél. : 0 820 200 014 Bas-Rhin (67) Cicas du Bas-Rhin
2, rue de Reutenbourg
67205 OBERHAUSBERGEN
Tél. : 0 820 200 015 Haut-Rhin (68) Cicas du Haut-Rhin
143, av. Aristide-Briand – BP 2439
68067 MULHOUSE CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Rhône (69) Cicas du Rhône
103, cours Gambetta
69003 LYON
Tél. : 0 820 200 014 (
Haute-Saône (70) Cicas de la Haute-Saône
5, rue des Bains
70000 VESOUL
Tél. : 0 820 200 015 Saône-et-Loire (71) Cicas de la Saône-et-Loire
7, rue Denon – BP 132
71104 CHALON-SUR-SAÔNE CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Sarthe (72) Cicas de la Sarthe
25 bis, av. Général-de-Gaulle
72000 LE MANS
Tél. : 0 820 200 246 Savoie (73) Cicas de la Savoie
365, rue de la République
73000 CHAMBÉRY
Tél. : 0 820 200 014 Haute-Savoie (74) Cicas de la Haute-Savoie
4, avenue de Chambéry – BP 470
74021 ANNECY Cedex
Tél. : 0 820 200 014 Paris Centre-Est (1er, 2e, 10e, 19e arrdts) Cicas Paris Centre-Est (1er, 2e, 10e, 19e arrdts)
15-17, rue de Chabrol
75010 PARIS
Tél. : 0 820 200 701 Paris Est (3e, 4e, 11e, 12e, 20e arrdts) Cicas Paris Est (3e, 4e, 11e, 12e, 20e arrdts)
16, avenue du Bel Air
75012 PARIS
Tél. : 0 820 200 701 (
Paris Sud (5e, 6e, 13e, 14e arrdts) Cicas Paris Sud (5e, 6e, 13e, 14e arrdts)
9, rue Stanislas
75006 PARIS
Tél. : 0 820 200 701 Paris Ouest (7e, 15e, 16e arrdts) Cicas Paris Ouest (7e, 15e, 16e arrdts)
74, rue des Cévennes
75015 PARIS
Tél. : 0 820 200 701 Paris Nord-Ouest (8e, 9e, 17e, 18e arrdts) Cicas Paris Nord-Ouest (8e, 9e, 17e, 18e arrdts)
6 bis, Cité Rougemont face au 22 de la rue Bergère
75009 PARIS
Tél. : 0 820 200 701 Seine-Maritime (76) Cicas de la Seine-Maritime
Immeuble « Le Bretagne » – 57, av. de Bretagne BP 1120
76175 ROUEN Cedex 1
Tél. : 0 820 200 075 Seine-et-Marne (77) Cicas de la Seine-et-Marne
13, av. Thiers
77008 MELUN CEDEX
Tél. : 0 820 200 701 Yvelines (78) Cicas des Yvelines
2, rue du Pont Colbert – Bât. Montcalm
78000 VERSAILLES
Tél. : 0 820 200 701 Deux-Sèvres (79) Cicas des Deux-Sèvres
2, rue du Petit-Banc
79000 NIORT
Tél. : 0 820 200 246 Somme (80) Cicas de la Somme
19, passage du Logis-du-Roi
80043 AMIENS CEDEX 1
Tél. : 0 820 200 075 Tarn (81) Cicas du Tarn
3, lices Georges-Pompidou
81000 ALBI
Tél. : 0 820 200 246 Tarn-et-Garonne (82) Cicas du Tarn-et-Garonne
Résidence « Manet » – 31, rue Ingres
82000 MONTAUBAN
Tél. : 0 820 200 246 Var (83) Cicas du Var
54, bd de Strasbourg
83000 TOULON
Tél. : 0 820 200 014 Vaucluse (84) Cicas du Vaucluse
3 bis, rue de la Balance
84000 AVIGNON
Tél. : 0 820 200 014 Vendée (85) Cicas de la Vendée
Les espaces Graham Bell – Impasse Jeanne Dieulafoy
85000 LA-ROCHE-SUR-YON
Tél. : 0 820 200 246 Vienne (86) Cicas de la Vienne
14, rue Magenta – BP 60989
86038 POITIERS CEDEX
Tél. : 0 820 200 246 Haute-Vienne (87) Cicas de la Haute-Vienne
Immeuble « Winston » – 62, rue Turgot
87000 LIMOGES
Tél. : 0 820 200 246 Vosges (88) Cicas des Vosges
8, rue Antoine-Hurault – BP 178
88005 ÉPINAL CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Yonne (89) Cicas de l’Yonne
17, rue Bourneil
89000 AUXERRE
Tél. : 0 820 200 015 (
Territoire-de-Belfort (90) Cicas du Territoire-de-Belfort
21, quai Vauban – BP 202
90004 BELFORT CEDEX
Tél. : 0 820 200 015 Essonne (91) Cicas de l’Essonne
35-37, avenue Carnot – BP2
91101 CORBEIL-ESSONNES CEDEX
Tél. : 0 820 200 701 Hauts-de-Seine (92) Cicas des Hauts-de-Seine
171, Avenue Georges Clémenceau
92000 NANTERRE
Tél. : 0 820 200 701 Seine-Saint-Denis (93) Cicas de la Seine-Saint-Denis
10 bis, rue Émile-Connoy
93200 SAINT-DENIS
Tél. : 0 820 200 701 Val-de-Marne (94) Cicas du Val-de-Marne
10, pl. Salvador-Allende (près de la Mairie)
94000 CRÉTEIL Tél. : 0 820 200 701 Val-d’Oise (95) Cicas du Val-d’Oise
Centre du Val-d’Oise – 11, rue des Italiens
95000 CERGY
Tél. : 0 820 200


FONCTIONNAIRES

1) Fonctionnaires de l’État (plus de 15 ans)

Régime de Base

Service des Pensions de l’État Service des Pensions
10, boulevard Gaston-Doumergue
44964 Nantes Cedex 9
Régime Complémentaire

Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP) Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP)
Caisse des Dépôts et Consignations
Rue du Vergne
33 059 Bordeaux Cedex
Régime par capitalisation (facultatif)
Préfon Service de Gestion administrative
2, avenue du 8 mai 1945
95202 Sarcelles Cedex
aPERF Avenir (Association nationale pour l’Épargne Retraite des Fonctionnaires)

Ce produit s’adresse aux cadres supérieurs du public et du privé(Association des anciens élèves de l’ENA, Fédération des grands corps techniques de État, Syndicat des médecins hospitaliers) PERP aPERF Avenir
c/o Le Cercle des Épargnants
11, boulevard Haussmann
75009 Paris

2) Fonctionnaires territoriaux et hospitaliers (plus de 15 ans)

Régime de Base

Caisse nationale de retraite des agents des collectivités Locales (CNRACL) et Fonds Spécial des Pensions des Ouvriers des établissements industriels de l’État (FSPOEIE) Caisse des dépôts et consignations
Rue du Vergne – 33059 Bordeaux Cedex Tél. : 05 56 11 41 23

Régime Complémentaire

Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP) Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP)
Caisse des Dépôts et Consignations
Rue du Vergne
33 059 Bordeaux Cedex

3) Fonctionnaires de l’État, fonctionnaires territoriaux et hospitaliers (moins de 15 ans)

Régime de Base

Caisse Nationale Assurance Vieillesse (Régime général de la Sécurité Sociale) Voir adresses plus haut
.
Régime Complémentaire

Institution des retraites complémentaires des agents non titulaires de l’État et des collectivités publiques (IRCANTEC) Caisse des dépôts et consignations
24, rue Louis Gain – 49939 Angers Cedex 9
Tél. : 02 41 05 25 25
Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP) Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP)
Caisse des Dépôts et Consignations
Rue du Vergne
33 059 Bordeaux Cedex

4) Fonctionnaires relevant de ministères, et Telecom

MINISTERES

AFFAIRES ÉTRANGÈRES Direction des Ressources humaines
Sous-direction Gestion–emplois
23, rue Lapérouse – 75775 Paris Cedex 7
Tél. : 01 43 17 66 99

AGRICULTURE, ALIMENTATION, PÊCHE et AFFAIRES RURALES Direction générale de l’Administration
Sous-direction du Développement professionnel et des Relations sociales
251, rue de Vaugirard – 75732 Paris Cedex 15
Tél. : 01 49 55 55 66
CULTURE Direction de l’Administration générale
Service du Personnel et des Affaires sociales
4, rue de la Banque – 75002 Paris
Tél. : 01 40 15 85 32
DÉFENSE Direction de la Fonction militaire et du Personnel civil
Service des Pensions des armées
Bureau « Cellule fonctionnaires » 5, place de Verdun – 17016 La Rochelle Cedex
Tél. : 05 46 50 23 08
JEUNESSE, ÉDUCATION NATIONALE et RECHERCHE
ET SPORTS Direction des Affaires financières
Sous-direction des Affaires statutaires, Emplois et Rémunérations
Service des Pensions 31, avenue Georges-Clemenceau – BP 228
44505 La Baule Cedex
Tél. : 02 40 62 71 00
AFFAIRES SOCIALES, TRAVAIL et SOLIDARITÉ
SANTÉ, FAMILLE et PERSONNES HANDICAPÉES Direction de l’Administration générale, du Personnel et du Budget
Service des Ressources humaines Bureau des Retraites, des Pensions et des Accidents du travail
26, boulevard Vincent-Gâche – BP 66314
44263 Nantes Cedex 02
Tél. : 02 40 99 36 00
ÉQUIPEMENT, TRANSPORTS, LOGEMENT, TOURISME et MER Direction du Personnel, des Services et de la Modernisation
Sous-direction du Travail et des Affaires sociales Bureau des Pensions
Boulevard Léo-Lagrange – BP 299
83008 Draguignan Cedex
Tél. : 04 98 10 73 00
INTÉRIEUR, SÉCURITE INTÉRIEURE et LIBERTÉS LOCALES Direction du Personnel, de la Formation et de l’Action sociale Sous-direction de l’Action sociale
Bureau des Pensions et Allocations d’invalidité
BP 247 – 83007 Draguignan Cedex
Tél. : 04 94 60 48 00
JUSTICE Direction de l’Administration générale et de l’Équipement (DAGE)
Sous-direction Ressources humaines et Relations sociales
Bureau des Pensions
107, rue du Landreau – BP 22424
44324 Nantes Cedex 03
Tél. : 02 51 89 88 80
OUTRE-MER Direction des Affaires politiques, administratives et financières
Bureau des Personnels d’administration centrale et de la Formation 27, rue Oudinot – 75358 Paris 07 SP
Tél. : 01 53 69 21 33
ECONOMIE, FINANCES ET INDUSTRIE Service des Pensions
10, boulevard Gaston-Doumergue
44264 Nantes Cedex 02
Tél. : 02 40 08 80 40
POSTE et FRANCE TÉLÉCOM Service des Pensions de La Poste et de France Télécom
Avenue de la Résistance – BP 144
22302 Lannion Cedex

LE REGIME SOCIAL DES INDEPENDANTS (RSI)
ARTISANS ET COMMERCANTS

La CANAM (Caisse d’assurance maladie des Professions indépendantes (artisan, commerçant, profession libérale), la CANCAVA (Caisse nationale de compensation d’assurances vieillesse des artisans) et l’ORGANIC (Organisme gérant l’assurance vieillesse, invalidité et décès des travailleurs indépendants du commerce, de l’industrie et des services) ont fusionné le 1er juillet 2006 pour devenir la Caisse nationale du RSI (Régime Social des Indépendants).

Département Adresse
Drôme (26)- Isère (38)- Savoie (73)- Haute Savoie (74) RSI des ALPES BP 50000 38327 Eybens Cedex
Tel. 04 38 42 00 00 Fax. 04 38 42 00 69
www.alpes.le-rsi.fr

Bas Rhin (67)- Haut Rhin (68) RSI ALSACE
Espace Européen de l’Entreprise -
17, avenue de l’Europe 67300 Schiltigheim
Tel. 0811 88 67 68 Fax. 03 88 33 88 73

Martinique – Guadeloupe – Guyane RSI ANTILLES-GUYANE
rue Piétonne – ZAC de Rivière Roche – BP 558 97242 Fort de France Cedex
Tel. 05 96 42 78 00 Fax. 05 96 50 62 66 www.antillesguyane.le-rsi.fr

Dordogne – Gironde – Lot-et-Garonne – Landes – Pyrénées-Atlantiques RSI AQUITAINE
3 rue Jean Claudeville – Technoparc Bordeaux Lac – 33525 Bruges cedex
Tel. 05 56 43 47 00 Fax. 05 56 43 47 40
www.aquitaine.le-rsi.fr

Allier – Puy de Dôme – Cantal – Haute Loire RSI AUVERGNE
33-35 avenue du Maréchal Leclerc
63057 Clermont-Ferrand cedex 1
Tel. 04 73 14 75 75 Fax. 04 73 14 75 85
www.auvergne.le-rsi.fr

Calvados – Orne – Manche RSI BASSE-NORMANDIE
37 rue Fred Scamaroni
14039 Caen cedex 9
Tel. 08 11 46 78 14 Fax. 02 31 23 97 01
www.bassenormandie.le-rsi.fr

Côte d’Or – Saône et Loire – Nièvre – Yonne RSI BOURGOGNE
41 rue de Mulhouse – 21000 Dijon
Tel. 03 80 77 53 00 Fax. 03 80 77 53 39
www.bourgogne.le-rsi.fr

Ille et Vilaine – Côtes d’Armor – Finistère – Morbihan RSI BRETAGNE
1 allée Adolphe Bobierre – CS 64320
35043 Rennes Cedex
Tel. 02 99 02 53 53 – Fax. 02 99 02 55 90
www.bretagne.le-rsi.fr

Eure et Loir – Loiret – Loir et Cher – Cher – Indre – Indre et Loire RSI CENTRE
20 avenue des Droits de l’Homme
BP 71149 – 45001 Orléans cedex 1
Tel. 0820 20 96 26 – Fax. 02 38 84 88 90 www.centre.le-rsi.fr

Ardennes – Aube – Marne – Haute – Marne RSI CHAMPAGNE-ARDENNE 16 rue du Clou dans le Fer
51096 Reims cedex
Tel. 0811 88 51 52 – Fax. 03 26 61 40 60

Haute Corse – Corse du Sud RSI CORSE
quartier Finosello -rue Maréchal Lyautey – BP 522 – 20189 Ajaccio cedex 2
Tel. 04 95 23 70 30 – Fax. 04 95 23 70 31
www.corse.le-rsi.fr

Alpes Maritimes – Var RSI COTE D’AZUR
455 Promenade des Anglais – Porte de l’Arénas – Hall C – 06291 Nice cedex 3
Tel. 0811 888 006 – Fax. 04 92 00 28 60
www.coteazur.le-rsi.fr

Haute Saône – Doubs – Jura – Territoire de Belfort RSI FRANCHE-COMTE
3 route de Châtillon le Duc, ZAC de Valentin – BP 3005 – 25045 Besançon cedex
Tel. 03 81 54 36 00 – Fax. 03 81 88 31 50
Eure – Seine Maritime RSI HAUTE-NORMANDIE
7 Avenue du Mont Riboudet
BP 642 – 76007 Rouen cedex 1
Tél : 0811 46 78 18 Fax : 02 35 79 95 62
www.hautenormandie.le-rsi.fr

Essonne – Val de Marne – Seine et Marne RSI ILE-DE-FRANCE CENTRE
BP 50652 – 75826 Paris cedex 17
Tel. 01 64 10 40 77 – Fax. 01 64 37 31 16
www.idfest.le-rsi.fr

Yvelines – Hauts de Seine – Val d’Oise RSI ILE-DE-FRANCE OUEST
35 avenue Philippe Auguste
75011 Paris
Tel. 01 55 34 20 00 – Fax. 01 55 34 20 01
www.idfouest.le-rsi.fr

Lozère – Gard – Hérault – Aude – Pyrénées Orientales RSI LANGUEDOC-ROUSSILLON
43 avenue du Pont Juvenal – CS 19019
34965 Montpellier cedex 2
Tel. 0 825 028 098 – Fax. 04 67 13 77 60
www.lr.le-rsi.fr

Haute-Vienne – Corrèze – Creuse RSI LIMOUSIN
31 avenue Baudin – BP 229
87006 Limoges cedex
Tel. 0820 20 10 88 – Fax. 05 55 32 36 61
www.limousin.le-rsi.fr

Moselle – Meuse – Meurthe et Moselle – Vosges RSI LORRAINE
5 bis rue Saint Léon – BP 80421
54001 Nancy cedex
Tel. 03 83 91 93 93 – Fax. 03 83 91 93 99
www.lorraine.le-rsi.fr

Lot – Aveyron – Tarn et Garonne – Gers – Hautes-Pyrénées – Ariège – Tarn – Haute-Garonne RSI MIDI-PYRENEES
11 rue de la Tuilerie
BP 13801 – 31138 Balma cedex
Tel. 05 61 61 68 68 – Fax. 05 61 61 68 10
www.midipyrenees.le-rsi.fr

Nord – Pas-de-Calais RSI NORD PAS-DE-CALAIS
45 rue de Tournai – 59045 Lille cedex
Tel. 03 28 14 01 00 www.npdc.le-rsi.fr

Mayenne – Sarthe – Maine et Loire – Loire Atlantique – Vendée RSI PAYS DE LA LOIRE
44952 Nantes cedex 9
Tel. 02 28 07 35 35 – Fax. 02 28 07 35 00

Aisne – Oise – Somme RSI PICARDIE
646 rue de Cagny
80094 Amiens cedex 3
Tel. 03 22 46 81 50 – Fax. 03 22 46 81 51

Deux Sèvres – Vienne – Charente – Charente Maritime RSI POITOU-CHARENTES
24 rue des Grands Champs – BP 8712 (pôle retraite)
79027 Niort cedex 9
Tel. 05 49 77 24 77 – Fax. 05 49 06 98 04
www.poitoucharentes.le-rsi.fr

Hautes Alpes – Alpes de Haute Provence – Vaucluse – Bouches du Rhône

RSI PROVENCE ALPES
215 ancien chemin de Cassis
13297 Marseille cedex 09
Tel. 0 811 46 78 90 – Fax. 04 91 82 55 25
www.provencealpes.le-rsi.fr

Ain – Loire – Rhône – Ardèche RSI REGION RHONE
69 avenue Duquesne 69452 Lyon cedex 06
Tel. 0 821 200 030 – Fax 04 72 44 59 66

Réunion RSI REUNION
135 avenue Marcel Hoarau – BP 290
97494 Sainte Clotilde cedex
Tel. 02 62 92 42 00 – Fax. 02 62 92 42 22
www.reunion.le-rsi.fr

PROFESSIONS LIBERALES
CNAVPL (Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse des Professions Libérales) CNAVPL – 102, rue de Miromesnil 75008 PARIS
Tél. 01.44.95.01.50 Fax 01.45.61.91.37
Internet : www.cnavpl.fr

FONLIB (régime de retraite complémentaire facultatif en capitalisation des professions libérales) FONLIB
102 rue de Miromesnil
75008 PARIS Tel : 01 44 95 01 50

CARCD Caisse Autonome de Retraite des Chirurgiens Dentistes 50 Avenue Hoche
75381 PARIS Cedex 08 Tel : 01 40 55 42 42

CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France) 46 rue St Ferdinand 75841 PARIS Cedex 17 Tel : 01 40 68 32 00

CARPIMKO (Caisse Autonome de Retraite et de Prévoyance des Infirmiers, Masseurs Kinésithérapeutes, Pédicures Podologues, Orthophonistes et Orthoptistes) 6 Place Charles de Gaulle
78882 SAINT-QUENTIN EN YVELINES Cedex
Tel : 01 40 55 42 42

CARPV (Caisse Autonome de Retraite et de Prévoyance des Vétérinaires) 64 avenue Raymond Poincaré
75016 PARIS Tel : 01 47 70 72 53

CARSAF (Caisse Autonome de Retraite des Sages Femmes Françaises) 2 Avenue Hoche
75008 PARIS Tel : 01 45 51 52 91

CAVAMAC (Caisse d’Allocation Vieillesse des Agents généraux et des Mandataires non salariés de l’Assurance et de la Capitalisation) 104 rue Jouffroy d’Abbans
75847 PARIS cedex 17
Tel : 01 44 01 18 00

CAVEC (Caisse d’Allocation Vieillesse des Experts – Comptables) 21 rue de Berri
75403 PARIS Cedex 08
Tel : 01 44 95 68 10

CAVOM (Caisse d’Assurance Vieillesse des Officiers Ministériels, des officiers publics et des compagnies judiciaires) 21 rue de Berri
75403 PARIS cedex 08
Tel : 01 44 95 68 00

CAVP (Caisse d’Assurance Vieillesse des Pharmaciens)

45 rue Caumartin
75441 PARIS cedex 09 Tel :01 42 66 90 37

CRN (Caisse de Retraite des Notaires) 43 Avenue Hoche
75008 PARIS
Tel 01 53 81 75 00

CNBF (Caisse Nationale des Barreaux Français) 11, boulevard de Sébastopol 75038 PARIS CEDEX 01
Tél. 01.42.21.32.30

PROFESSIONS AGRICOLES

Caisse Centrale de la Mutualité Sociale Agricole CCMSA
Les Mercuriales
40 rue Jean Jaurès
93547 BAGNOLET CEDEX
Tél : 01 41 63 77 77 Fax : 01 41 63 72 66
01 – Ain MSA de l’Ain
15, avenue du Champ de Foire, 01059 BOURG-EN-BRESSE CEDEX 9
Tél. : 04.74.45.99.00
Fax : 04.74.45.98.98
http://www.msa01.fr

02 – Aisne MSA de l’Aisne
Rue Turgot, 02008 LAON CEDEX 9
Tél. : 03.23.23.65.00 -Fax : 03.23.23.65.99
http://www.msa02.fr

03 – Allier MSA de l’Allier
20 avenue Meunier, 03011 MOULINS CEDEX
Tél. : 0.810.10.20.03 (coût d’un appel local) Fax : 04.70.35.35.35
http://www.msa-auvergne.fr

04/ 05 – Alpes de Haute-Provence / Hautes Alpes Fédération Alpes Vaucluse
25 bis avenue Commandant Dumont, BP 79, 05015 GAP CEDEX
Tél. : 04.92.40.11.00 – Fax : 04.92.51.49.23
http://www.msa05.fr

06 – Alpes-Maritimes MSA des Alpes-Maritimes
17 rue Robert Latouche, 06294 NICE CEDEX 3
Tél. : 04.93.72.68.00 – Fax : 04.93.72.69.00
http://www.msa06.fr

07 – Ardèche MSA de l’Ardèche
5 avenue du Vanel, BP 614, 07006 PRIVAS CEDEX
Tél. : 04.75.66.42.00 – Fax : 04.75.64.08.69
http://www.msa07.fr

08 – Ardennes MSA Marne-Ardennes-Meuse
30 avenue Jean-Jaurès, 08108 CHARLEVILLE MEZIERES
Tél. : 0 810 08 04 03 (n° Azur – coût d’un appel local)
Fax : 03.24.59.52.98
http://www.msa085155.fr

09 – Ariège MSA de l’Ariège
26 allées de Villote, BP 36
09014 FOIX CEDEX
Tél. : 05.61.65.75.75 – Fax : 05.61.02.66.52
http://www.msa-mps.fr

10 – Aube MSA Sud Champagne
1 avenue du Maréchal Joffre, BP 531
10032 TROYES CEDEX
Tél. : 0 810 00 52 10 (n° Azur – coût d’un appel local) http://www.msa10-52.fr

11 – Aude MSA de l’Aude
6 rue du Palais
11011 CARCASSONNE CEDEX 9
Tél : 04.68.55.11.66 – Fax :f 04.68.47.84.82 http://www.msa11-66.fr

12 – Aveyron MSA Tarn-Aveyron-Lot
17 avenue Victor Hugo
12022 RODEZ CEDEX 9
Tél. : 05.65.75.39.39 – Fax : 05.65.68.11.81
http://www.msa-tal.fr

13 – Bouches-du-Rhône MSA des Bouches-du-Rhône
152 avenue de Hambourg
13416 MARSEILLE CEDEX 20
Tél. : 04.91.16.58.58 – Fax : 04.91.72.28.01
http://www.msa13.fr

14 – Calvados MSA Côtes Normandes
37 rue de Maltot
14026 CAEN CEDEX 9
Tél. : 02.72.96.14.50 – Fax : 02.31.25.39.79
http://www.msa-cotesnormandes.fr

15 – Cantal MSA du Cantal
9 rue Jean de Bonnefon
15011 AURILLAC CEDEX
Tél. : 0.810.10.20.15 (n° Azur – coût d’un appel local) Fax : 04.71.64.49.51
http://www.msa-auvergne.fr

16 – Charente MSA de la Charente
46 Bd du Docteur Charles Duroselle, 16916 ANGOULEME CEDEX 9
Tél. : 05.45.97.80.80 – Fax : 05.45.92.62.38
http://www.msa16.fr

17 – Charente-Maritime MSA de la Charente-Maritime
Le Fief Montlouis, 17106 SAINTES CEDEX
Tél. : 05.46.97.50.50 – Fax : 05.46.92.56.21
http://www.msa17.fr

18 – Cher MSA Coeur de Loire
7 rue de l’Ile d’Or, 18032 BOURGES CEDEX
Tél. : 02.48.55.40.40 – Fax : 02.48.55.40.02
http://www.msa-beauce-coeurdeloire.fr

19 – Corrèze MSA Corrèze Champeau, 19019 TULLE CEDEX
Tél. : 0.820.210.110 – Fax : 05.55.26.26.67
http://www.msa-limousin.fr

20 – Corse MSA de la Corse
Parc Cunéo d’Ornano, BP 407 20175 AJACCIO CEDEX
Tél. : 04.95.29.27.02 – Fax : 04.95.29.27.64

21 – Côte-d’Or MSA de Bourgogne – Côte d’Or :
14 rue Félix Trutat, 21046 DIJON CEDEX
Tél. : 03.80.63.22.00 – Fax : 03.80.63.23.23
http://www.msa-bourgogne.fr

22 – Côtes d’Armor Fédération MSA Côtes d’Armor
12 rue de Paimpont
22025 SAINT-BRIEUC CEDEX 1
Tél. : 02.96.78.87.00 – Fax : 02.96.78.87.59
http://www.msa22.fr

23 – Creuse MSA du Limousin Creuse : 28 avenue d’Auvergne, BP 169 23015 GUERET CEDEX
Tél. 0.820.210.110 – Fax : 05.55.51.30.14
http://www.msa-limousin.fr

24 – Dordogne Fédération MSA Dordogne Lot et Garonne
9 rue Maleville
24012 PERIGUEUX CEDEX
Tél. : 05.53.02.67.00 – Fax : 05.53.09.55.85
http://www.msa24.fr

25 – Doubs MSA de Franche-Comté
13 avenue Elisée Cusenier, 25090 BESANCON CEDEX 9
Tél. : 03.81.65.60.60 – Fax : 03.81.65.60.09
http://www.msafranchecomte.fr

26 – Drôme MSA de la Drôme
29 rue Frédéric Chopin, 26025 VALENCE CEDEX 9
Tél. : 04.75.75.68.68 – Fax : 04.75.42.57.14
http://www.msa26.fr

27 – Eure MSA de l’Eure
32 rue Politzer 27036 EVREUX CEDEX
Tél. : 02.32.23.43.43 – Fax : 02.32.28.00.98
http://www.msa-haute-normandie.fr

28 – Eure-et-Loir MSA de l’Eure-et-Loir
5 rue Chanzy, 28037 CHARTRES CEDEX
Tél. : 02.37.30.45.00- Fax : 02.37.30.45.04
http://www.msa-beauce-coeurdeloire.fr

29 – Finistère MSA du Finistère
3 rue Hervé de Guébriant
29412 LANDERNEAU CEDEX
Tél. : 02.98.85.79.79 – Fax : 02.98.85.79.09
Email : contact@msa29.fr
http://www.msa29.fr

30 – Gard MSA du Gard
Rue Edouard Lalo, 30924 NIMES CEDEX 9
Tél. : 04.66.63.68.68 – Fax : 04.66.63.68.90
http://www.msalanguedoc.fr

31 – Haute-Garonne MSA de Haute-Garonne
61 allée de Brienne
31064 TOULOUSE CEDEX 9
Tél. : 05.61.10.40.40 – Fax : 05.61.22.46.64
http://www.msa-mps.fr

32 – Gers MSA du Gers
1 rue Maréchal Lannes, 32000 AUCH
Tél. : 05.42.54.04.00 – Fax : 05.42.54.04.04
http://www.msa-mps.fr

33 – Gironde MSA de la Gironde
13 rue Ferrère, 33052 BORDEAUX CEDEX
Tél. : 05.56.01.83.83 – Fax : 05.56.79.35.98
http://www.msa33.fr

34 – Hérault MSA de l’Hérault
Place Chaptal, C.S. 59501, 34262 MONTPELLIER CEDEX 2
Tél. : 04.67.34.80.00 – Fax : 04.67.34.84.00
http://www.msalanguedoc.fr

35 – Ille-et-Vilaine MSA de l’Ille-et-Vilaine
La Porte de Ker Lann – Rue Charles Coudé, Bruz, 35027 RENNES CEDEX 9
Tél. : 02.99.01.80.80- Fax : 02.99.31.52.16
http://www.msa35.fr

36 – Indre MSA de l’Indre
33-35 rue de Mousseaux
36025 CHATEAUROUX CEDEX
Tél. : 02.54.29.46.46 – Fax : 02.54.29.45.55
http://www.msa36.fr

37 – Indre-et-Loire MSA de Touraine
Site de l’Indre-et-Loire : 31 rue Michelet 37040 TOURS CEDEX 9
Tél. : 02.47.31.61.61- Fax : 02.47.59.18.60
http://www.msa-touraine.fr

38 – Isère MSA des Alpes du Nord
Site de l’Isère : 5 place Gustave Rivet, 38048 GRENOBLE CEDEX
Tél. : 0.810.73.74.38 – Fax : 04.76.88.76.88
http://www.msaalpesdunord.fr

39 – Jura MSA de Franche-Comté
Site du Jura : 10 rue des Perrières, 39034 LONS LE SAUNIER CEDEX
Tél. : 03.84.35.25.25 Fax : 03.81.65.60.09
http://www.msafranchecomte.fr

40 – Landes MSA des Landes : 70 rue Alphonse Daudet, 40286 ST PIERRE DU MONT CEDEX
Tél. : 05.58.06.55.55 Fax : 05.58.75.19.76
http://www.msa40.fr

41 – Loir-et-Cher MSA de Touraine Loir-et-Cher 19, avenue de Vendôme
41023 BLOIS CEDEX
Tél. : 02.54.44.87.87 – Fax : 02.54.74.82.97
http://www.msa-touraine.fr

42 – Loire Fédération MSA Ardèche Loire
43 avenue Albert Raimond, BP 80051, 42275 ST PRIEST EN JAREZ CEDEX
Tél. : 04.77.91.55.54 – Fax : 04.77.91.55.58
http://www.msa42.fr

43 – Haute-Loire MSA de la Haute-Loire
11 boulevard du Président Bertrand, BP 175, 43005 LE PUY-EN-VELAY CEDEX
Tél. : 04.71.07.23.23 – Fax : 04.71.02.22.67
http://www.msa43.fr

44 – Loire-Atlantique MSA de Loire-Atlantique
2 impasse de l’Espéranto, Saint Herblain, 44957 NANTES CEDEX 9
Tél. : 02.40.41.39.39 – Fax : 02.40.20.34.09
http://www.msa44.fr

45 – Loiret MSA Coeur de Loire – Loiret
11 avenue des Droits de l’Homme, BP 9200, 45924 ORLEANS CEDEX 9
Tél. : 02.38.60.55.55 – Fax : 02.38.60.56.80
http://www.msa-beauce-coeurdeloire.fr

46 – Lot MSA Tarn-Aveyron-Lot
159 rue du Pape Jean XXIII, BP 279
46014 CAHORS CEDEX 9
Tél. : 05.65.35.43.82 – Fax : 05.65.22.18.73
http://www.msa-tal.fr/

47 – Lot-et-Garonne Fédération MSA Dordogne Lot et Garonne
1 quai du Docteur Calabet
47913 AGEN CEDEX 9
Tél. : 0 811 65 47 00 – Fax : 05.53.47.29.72
http://www.msa47.fr

48 – Lozère MSA de la Lozère
10 Cité des Carmes, 48007 MENDE
Tél. : 04.66.49.79.20 – Fax : 04.66.49.79.59
http://www.msalanguedoc.fr

49 – Maine-et-Loire MSA de Maine-et-Loire
49938 ANGERS CEDEX 9
Tél. : 02.41.31.75.75 – Fax : 02.41.31.78.99
http://www.msa49.fr

50 – Manche MSA Côtes Normandes – Manche 9 place du Champ de Mars, BP 205 50005 SAINT-LO CEDEX
Tél. : 02.72.96.14.50 – Fax : 02.33.06.42.01
http://www.msa-cotesnormandes.fr

51 – Marne MSA Marne – Ardennes – Meuse
24 boulevard Louis Roederer
51077 REIMS CEDEX
Tél. : 0 810 51 04 03 (n° Azur – coût d’un appel local) – Fax : 03.26.40.87.50
http://www.msa085155.fr

52 – Haute-Marne MSA Sud Champagne 4 avenue Emile Cassez – BP 2030
52917 CHAUMONT CEDEX 09 Tél. : 0 810 00 52 10 (n° Azur – coût d’un appel local) – Fax : 03 25 32 67 http://www.msa10-52.fr/

53 – Mayenne MSA Mayenne Orne Sarthe
76, boulevard Lucien Daniel
53082 LAVAL CEDEX 9
Tél. : 02.43.91.41.41 – Fax : 02.43.91.16.14
http://www.msa-mayenne-orne-sarthe.fr

54 – Meurthe-et-Moselle MSA Lorraine – Meurthe-et-Moselle 15, avenue Paul Doumer
54507 VANDOEUVRE LES NANCY CEDEX
Tél. : 03.83.50.35.00 – Fax : 03.83.56.65.86
http://www.msalorraine.fr

55 – Meuse MSA Marne – Ardennes -Meuse
Place Saint Paul, BP 83
55112 VERDUN CEDEX
Tél. : 0 810 55 04 03 (n° Azur – coût d’un appel local) Fax : 03.29.83.38.16
http://www.msa085155.fr

56 – Morbihan MSA du Morbihan
10 avenue du Général Borgnis Desbordes, BP 30 326, 56026 VANNES CEDEX
Tél. : 02.97.46.52.52 – Fax : 02.97.40.92.81
http://www.msa56.fr

57 – Moselle MSA Lorraine – Moselle :
17 avenue André Malraux
57778 METZ CEDEX 9
Tél. : 03.87.55.76.00 – Fax : 03.87.63.09.89
http://www.msalorraine.fr/

58 – Nièvre MSA de Bourgogne – Nièvre Place du Champ de Foire
58017 NEVERS CEDEX
Tél. : 03.86.93.50.00 – Fax : 03.86.93.50.09
http://www.msa-bourgogne.fr

59 – Nord MSA du Nord
Adresse postale : 59716 LILLE CEDEX 9
Accueil : 33, rue du Grand But
59160 CAPINGHEM
Tél. : 03.20.00.21.99 -Fax : 03.20.00.20.00
http://www.msa59.fr

60 – Oise Fédération Picardie – MSA de l’Oise
8, avenue Victor Hugo, BP 70828
60010 BEAUVAIS CEDEX
Tél. : 03.44.06.81.00 – Fax : 03.44.06.81.01
http://www.msa60.fr/

61 – Orne MSA Mayenne-Orne-Sarthe
52 boulevard 1er Chasseurs
61011 ALENCON CEDEX
Tél. : 02.33.31.40.00 – Fax : 02.33.31.41.97
http://www.msa-mayenne-orne-sarthe.fr

62 – Pas-de-Calais MSA du Pas-de-Calais
1 rue André Gatoux
62024 ARRAS CEDEX
Tél. : 03.21.24.60.62 – Fax : 03.21.24.60.84
http://www.msa62.fr

63 – Puy-de-Dôme MSA du Puy-de-Dôme
75 boulevard François Mitterrand
63041 CLERMONT-FERRAND CEDEX 1
Tél. : 0 810 10 20 63 (n° Azur – coût d’un appel local) – Fax : 04.73.43.75.11
http://www.msa-auvergne.fr

64 – Pyrénées-Atlantiques MSA des Pyrénées-Atlantiques
1 place Marguerite Laborde
64017 PAU CEDEX 9
Tél. : 05.59.80.72.72 – Fax : 05.59.80.72.27
http://www.msa64.fr/

65 – Hautes-Pyrénées MSA des Hautes-Pyrénées
22 rue de Cronstadt
65022 TARBES CEDEX 9
Tél. : 05.62.34.39.95 – Fax : 05.62.51.07.46
http://www.msa-mps.fr

66 – Pyrénées-Orientales MSA des Pyrénées Orientales
23 rue Broussais, BP 89924
66017 PERPIGNAN CEDEX 9
Tél. : 04.68.55.11.66 – Fax : 04.68.82.66.66
http://www.msa11-66.fr

67 – Bas-Rhin MSA Alsace Bas-Rhin
10, rue sainte Marguerite
67099 STRASBOURG CEDEX
Tél. : 03.88.81.75.75 – Fax : 03.88.81.75.27
http://www.msa-alsace.fr

68 – Haut-Rhin MSA Alsace Haut-Rhin
9, rue de Guebwiller
68023 COLMAR CEDEX
Tél. : 03.89.20.78.68 – Fax : 03.89.20.78.29
http://www.msa-alsace.fr

69 – Rhône MSA du Rhône
35, rue du Plat, BP 2612
69232 LYON CEDEX 02
Tél. : 04.78.92.63.63 – Fax : 04.78.42.43.66
http://www.msa69.fr

70 – Haute-Saône MSA de Franche-Comté – Haute-Saône / Territoire de Belfort
Rue René Hologne
70021 VESOUL CEDEX 9
Tél. : 03.84.96.31.00 – Fax : 03.81.65.60.09
http://www.msafranchecomte.fr

71 – Saône-et-Loire MSA de la Saône-et-Loire
46, rue de Paris
71023 MACON CEDEX 9
Tél. : 03.85.39.51.51 – Fax : 03.85.39.51.80
http://www.msa71.fr

72 – Sarthe MSA Mayenne-Orne-Sarthe
30, rue Paul Ligneul
72032 LE MANS CEDEX 9
Tél. : 02.43.39.43.39 – Fax : 02.43.39.43.43
http://www.msa-mayenne-orne-sarthe.fr

73 – Savoie MSA des Alpes du Nord – Savoie
106 rue Juiverie
73016 CHAMBERY CEDEX
Tél. : 0.810.73.74.38 – Fax : 04.79.62.89.10
http://www.msaalpesdunord.fr

74 – Haute-Savoie MSA des Alpes du Nord – Haute-Savoie
2, boulevard du Fier
74993 ANNECY CEDEX 9
Tél. : 0.810.73.74.38 – Fax : 04.50.57.92.92
http://www.msaalpesdunord.fr

75 Paris – 77 Seine-et-Marne – 78 Yvelines – 91 Essonne – 92 Hauts-de-Seine – 93 Seine-Saint-Denis – 94 Val-de-Marne – 95 Val-d’Oise MSA de l’Ile de France
Adresse postale : 75691 PARIS CEDEX 14
Accueil : 161, avenue Paul Vaillant Couturier
94250 GENTILLY
Tél. : 01.49.85.50.00 – Fax : 01.49.85.55.05
http://www.msa-idf.fr

76 – Seine-Maritime MSA de la Seine-Maritime
Cité de l’Agriculture
76236 BOIS GUILLAUME CEDEX
Tél. : 02.35.12.70.70 – Fax : 02.35.61.59.55
http://www.msa-haute-normandie.fr

79 – Deux-Sèvres MSA des Deux-Sèvres
12, avenue Bujault, 79042 NIORT CEDEX
Tél. : 05.49.06.30.30 – Fax : 05.49.06.30.49
http://www.msa79.fr

80 – Somme Fédération Picardie – MSA de la Somme
27, rue Frédéric Petit
80019 AMIENS CEDEX 9
Tél. : 03.22.82.62.62 – Fax : 03.22.82.63.05 http://www.msa80.fr

81 – Tarn MSA Tarn-Aveyron-Lot
14 rue de Ciron
81017 ALBI CEDEX 9
Tél. : 05.63.48.40.40 – Fax : 05.63.48.40.99
http://www.msa-tal.fr/

82 – Tarn-et-Garonne MSA du Tarn-et-Garonne
180, avenue Marcel Unal
82014 MONTAUBAN CEDEX
Tél. : 05.63.21.61.61 – Fax : 05.63.21.61.79
http://www.msa82.fr

83 – Var MSA du Var
143 rue Jean Aicard
83013 DRAGUIGNAN CEDEX
Tél. : 04.94.60.38.38 – Fax : 04.94.68.47.58
http://www.msa83.fr

84 – Vaucluse MSA du Vaucluse
1 place des Maraîchers
84056 AVIGNON CEDEX 9
Tél. : 04.90.13.66.66 – Fax : 04.90.87.72.05
http://www.msa84.fr

85 – Vendée MSA de Vendée
33 boulevard Réaumur
85011 LA ROCHE SUR YON CEDEX 9
Tél. : 02.51.36.88.88 – Fax : 02.51.36.88.55
http://www.msa85.fr

86 – Vienne MSA de la Vienne
37 rue de Touffenet 86042 POITIERS CEDEX
Tél. : 05.49.44.54.26 – Fax : 05.49.01.80.40
http://www.msa86.fr

87 – Haute-Vienne MSA du Limousin – Haute-Vienne
Impasse Sainte-Claire
87041 LIMOGES CEDEX
Tél. : 0.820.210.110 – Fax : 05.55.49.87.35
http://www.msa-limousin.fr

88 – Vosges MSA Lorraine Vosges 8, avenue du Général de Gaulle, BP 277 88017 EPINAL CEDEX
Tél. : 03.29.64.88.00 – Fax : 03.29.82.00.71
http://www.msalorraine.fr

89 – Yonne MSA de Bourgogne Yonne 14 bis, rue Georges Guynemer
89023 AUXERRE CEDEX
Tél. : 03.86.47.37.69 – Fax : 03.86.47.37.87
http://www.msa-bourgogne.fr

90 – Territoire-de-Belfort MSA de Franche-Comté Haute-Saône Territoire de Belfort Rue René Hologne
70021 VESOUL CEDEX 9
Tél. : 03.84.96.31.00 – Fax : 03.81.65.60.09
http://www.msafranchecomte.fr

97 – DOM 4 Caisses générales de sécurité sociale (CGSS)
CGSS de Guyanne Espace Turenne Radamonthe Route de Raban, BP 7015, 97307 CAYENNE CEDEX

CGSS de la Réunion 4, boulevard Doret, 97405 St DENIS CEDEX

CGSS de la Guadeloupe Quartier de l’Hôtel de Ville, BP 486, 97159 POINTE-A-PITRE

CGSS de la Martinique Place d’armes, Le Lamentin, 97210 LE LAMENTIN Cedex 2

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07 2010

Le report logique de l’âge légal de départ à la retraite

La croyance de la fin du travail était communément acceptée en France. Ces trente dernières années avaient donné raison aux partisans de cette religion. Le passage de la retraite à 60 ans et les 35 heures en constituaient les deux symboles les plus visibles. Il faut y ajouter l’entrée de plus en plus tardive dans la vie active. De ce fait, depuis 1970, la vie active s’est raccourcie de plus de 8 ans. Dans le même temps, l’espérance de vie a gagné plus de 10 ans.

En portant progressivement de 60 à 62 ans, l’âge de départ à la retraite, le Gouvernement a pris une décision courageuse mais qui ne remet en rien et loin de là l’équilibre travail/loisirs (dans le sens société du loisir). En effet, d’ici 2018, l’espérance de vie devrait s’accroitre de deux ans soit justement l’allongement prévu sachant que les gains sont essentiellement réalisés après 65 ans grâce aux progrès sanitaires et au meilleur suivi des seniors.

Les mauvais grincheux soulignent que du fait de faible taux d’emploi des seniors, en lieu et place des retraités, nous aurons des chômeurs en fin de droit. Or, dans tous les pays, c’est-à-dire tous nos partenaires, qui ont relevé l’âge de départ à la retraite, le taux d’emploi s’est amélioré. Si la France a un faible taux d’emploi des seniors, c’est avant tout la conséquence d’anticipations tant de la part des employeurs que de la part des salariés. Les employeurs n’investissent pas en formation sur des salariés de plus de 50 ans ou de 55 ans du fait de leur départ programmé autour de 60 ans. Les salariés ne sont pas enclins à se remettre en cause après 50 ans sachant les difficultés à trouver un emploi mais aussi en raison de la proximité de la retraite. Le relèvement de l’âge légal modifiera la donne.

Les recettes malthusiennes ont échoué. La France a, durant des années, pratiqué avec délice les préretraites afin de favoriser l’emploi des jeunes. A la clef, le taux de chômage des moins de 25 ans a toujours été dans notre pays supérieur à la moyenne européenne. La mise à la retraite ou en préretraite crée des coûts publics sans garantie aucune qu’ils soient couverts par une création de richesse dans le secteur privé.

La sortie de la crise, tout comme la résolution du problème de financement des retraites ne passeront que par la croissance et par l’emploi. La France mais plus largement l’Europe doivent générer des gains de productivité pour effacer les ardoises du passé et dégager des recettes pour financer les dépenses sociales de demain. Ce n’est pas en bridant le moteur économique que de tels gains pourront être trouvés. Il faut au contraire améliorer le fonctionnement du marché du travail et favoriser l’investissement productif à long terme.

La pénibilité est mise en avant pour rejeter cette réforme. Or, pour se convaincre qu’un actif de 60 ans, d’aujourd’hui, n’a rien à voir avec un actif de 60 ans de 1950, il suffit de regarder des photos d’époque, de remémorer nos grands-parents. Il y a une réelle amélioration des conditions de vie et de travail qui joue en faveur d’un maintien au travail. Certes, il demeure des métiers pénibles, certes, la pression morale a remplacé la violence physique du travail mais les actifs ont bénéficié de la tertiarisation de l’emploi ainsi que la diminution du nombre d’heures.

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06 2010

Enjeux de la réforme des retraites : mai 2010

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La double caractéristique du système français :

• Une hypertrophie de la répartition qui représente 95 % des dépenses retraite. La capitalisation (individuelle et collective) représente 5 % des dépenses retraites contre 25 % en moyenne chez nos partenaires ;
• Un système qui encourage les départs précoces du marché du travail (avant 60 ans) tout en assurant, actuellement, une quasi-parité de pouvoir d’achat pour les salaires moyens entre actifs et retraités.

Les dépenses retraites s’élèvent à plus de 245 milliards d’euros soit 44 % des dépenses sociales et 13,5 % du PIB.

1. La France et la retraite, un vieux couple à problèmes

L’histoire mouvementée : plus de 300 ans pour bâtir un système de retraite

Le premier régime de retraite français a été créé par Colbert au profit des mariniers. L’Etat souhaitait attirer des marins qui avaient tendance à préférer les drapeaux hollandais, anglais, génois ou corsaire. Il s’agissait d’un régime par capitalisation. En 1790 est institué le régime de retraite des fonctionnaires.

Avec l’industrialisation, les grands secteurs d’activité développeront des systèmes spécifiques de retraite qui, aujourd’hui, correspondent aux régimes spéciaux : énergie, transports, mines…

Pour les autres secteurs, de 1848 à 1939, une dizaine de lois ont été votées afin d’instituer en vain une couverture générale vieillesse. L’opposition des syndicats qui récusaient le paternalisme patronal et les employeurs hostiles à l’instauration d’un système obligatoire ainsi que l’instabilité gouvernementale ont freiné la mise en place d’un véritable système de retraite à la différence de l’Allemagne (régime vieillesse mis en place par Bismarck en 1889). La moitié de la population active était couverte en 1939.

Vichy a, en 1941, fait adopter un régime de retraite par répartition pour l’ensemble des salariés, principe repris par l’ordonnance du 19 octobre 1945. Cette ordonnance prévoyait l’instauration d’un système unique de sécurité sociale gérée de manière paritaire couvrant tous les risques.

Or, dès le départ, l’ordonnance ne fut pas respectée :

• Les régimes spéciaux n’ont pas été intégrés • Les indépendants (commerçants, professions libérales, chefs d’entreprise) ont rejeté le système qui était entre les mains des syndicats.

Il a fallu attendre les années soixante dix pour aboutir à une relative généralisation du système de retraite français.

En 1990, il y avait :

• Plus de 120 régimes de base • Plus de 300 régimes complémentaires qui sont devenus obligatoires (loi de 1972 pour les salariés)

Le choix du « tout répartition » logique en 1945 du fait des circonstances économiques et sociales

Le contexte politique et économique de l’après seconde guerre mondiale a conduit au développement d’un régime par répartition. Dans un pays en ruine et meurtri, la répartition permettait de verser immédiatement des pensions à un nombre, par ailleurs, réduit de retraités : espérance de vie faible (60 ans en 1950) et classes d’âge touchés par la première guerre et la dénatalité). L’augmentation de la population active (immigration et baby-boom) et la croissance ont conforté ce choix.

2. les enjeux démographiques 2010/2050

• 2005 : 12,6 millions de plus de 60 ans soit 20 % de la population française
• 2050 : 22,3 millions soit 32 % de la population française

Allongement de la durée de vie plus que papy-boom : 16 ans de gagner en 60 ans et doublement de la durée de la retraite

L’espérance de vie avait été étale autour de 30 ans du Moyen Age jusqu’en 1790 puis a progressé lentement. Elle avait atteint 60 ans en 1939. L’espérance de vie est passée de 66 ans en 1950 à plus de 80 ans en 2010 (78 ans pour les hommes et 84,5 ans pour les femmes). En 2050, elle devrait être de 84 ans pour les hommes et de 89 ans pour les femmes. Le gain est de 2 à 3 mois par année. Une jeune femme sur deux qui nait en 2010 connaitra l’année 2110. L’espérance de vie à 60 ans a doublé en 50 ans. Elle est de 22,2 ans pour les hommes et de 27 ans pour les femmes.

Rétrécissement de la vie active par les deux bouts : – 8 ans en 50 ans

Depuis la seconde guerre mondiale, la vie active a été raccourcie à l’entrée avec l’allongement de la durée des études (âge entrée moyen de 22 ans en 2009 quand, en 1936, la moitié des hommes travaillaient à 16 ans) et sortie à 59 ans contre 65 ans avant 1981. En 50 ans, la réduction de la vie active a été de 8 ans. En contrepartie, la productivité horaire a fortement progressé.

Le papy-boom, enfant du baby-boom effet réel mais limité

L’arrivée à l’âge de la retraite des enfants du baby-boom accentue le défi des retraites mais sans en changer la donne. L’impact de l’allongement de la durée de la vie est plus élevé que l’effet volume. Jusqu’en 2020, c’est environ 750 000 départs à la retraite par an contre 500 000 il y a 10 ans. Relative baisse de la fécondité et stabilisation de la population active

La France possède un des meilleurs taux de fécondité d’Europe, autour de 1,9 enfant par femme contre 1,3 en Italie. Ce quasi-renouvellement des générations ne modifie qu’à la marge le problème du financement des retraites.

Plus de retraités, moins d’actifs…

• 4 actifs pour un retraité en 1960
• 1,5 actif pour un retraité en 2010
• 1,3 actif pour un retraité en 2030
• 1,2 actif pour un retraité en 2050

Phénomène français mais pas spécifiquement français

Le problème du financement des retraites concerne tous les pays industrialisés mais aussi les pays émergents.

Les populations russe, allemande ou japonaise diminuent déjà depuis plusieurs années. Parmi les pays industrialisés les moins concernés : les Etats-Unis du fait d’une forte immigration et d’un fort taux de natalité

La Chine avec la pratique (même mal respectée) de l’enfant unique sera dans les 20 prochaines années confrontée à un réel problème de gestion de ses anciens actifs. Le flux d’épargne chinoise qui aujourd’hui finance les vieux pays industrialisés pourrait se tarir.

La population mondiale devrait atteindre son summum entre 2040 et 2050 autour de 8,5 à 9 milliards d’habitants, la population active commencera à décliner autour de 2035. Hormis accidents (guerres) et épidémies, ce double déclin est sans précédent.

3. La France au milieu du gué

Contrairement à une idée reçue, la France a, depuis 1993, procédé à des ajustements importants. Selon l’OCE (étude 2009), la France figure en tête pour les efforts réalisés.

Les réformes engagées depuis 1993 :

• Passage des 10 meilleures aux 25 meilleures années pour le calcul des retraites du secteur privé
• Allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 puis à 41 ans • Indexation des retraites (et de l’assiette servant de base au calcul de la pension) sur les prix et non sur les salaires
• Baisse du rendement des régimes complémentaires (baisse de 30 %)
• Alignement de la durée de cotisation des fonctionnaires sur celles du privé • Instauration d’une décote et d’une surcote,
• Réformes des régimes spéciaux

La conséquence de ces réformes c’est à terme des pensions moins élevées : baisse du taux de remplacement de 10 à 20 points entre la génération née en 1938 et celle de 1985.

Il y a eu en parallèle un processus de rapprochement des régimes de base et des régimes complémentaires. Il ne reste plus que 36 régimes de base et une centaine de régimes complémentaires

4. la réforme 2010, une étape de plus ou la dernière avant la réforme systémique

Pourquoi un rendez-vous en 2010. La loi de 2003 prévoyait un rendez-vous tous les 4 ans. Le premier a eu lieu en 2008 (rendez-vous manqué car il intervenait après les négociations sur les régimes spéciaux). Le second devait intervenir en 2012. L’élection présidentielle de 2012 et la crise ont incité à anticiper ce rendez-vous.

Nouvelles études du Conseil d’Orientation des Retraites

Les régimes vieillesse enregistrent des déficits de plus de 10 milliards d’euros, les déficits d’aujourd’hui sont ceux qui étaient attendus pour 2020.

La stagnation de la masse salariale a entrainé un manque à gagner d’environ 4 milliards d’euros. En outre, le transfert des cotisations chômage sur les cotisations retraite a été reporté du fait de la dégradation de la situation de l’emploi.

Le Conseil d’Orientation des Retraites a revu ses scénarii en intégrant une baisse du taux de productivité du facteur travail et un retour du plein emploi entre 2020 et 2025 ou un maintien à 7 % de ce taux. Initialement le plein emploi était prévu pour 2010.

Le besoin de financement varie à l’horizon 2050 de 1,7 à 3 points soit deux fois plus par rapport aux prévisions de 2007.Il faudrait en 2020 entre 40 et 50 milliards d’euros et en 2050 entre 71 et 114 milliards d’euros.

Quelles sont les tendances à l’étranger

• Recul de l’âge légal de départ à la retraite (moyenne 65 ans avec une tendance d’aller vers 67 ans)
• Allongement des durées de cotisation
• Plafonnement des taux de cotisation (Allemagne)
• Développement des régimes professionnels d’épargne retraite avec affiliation automatique ou obligatoire

Les curseurs de la réforme de 2010

Pour équilibrer le régime il faudrait soit augmenter les cotisations de 10 points ou relever l’âge de départ de plus de 10 ans ou baisser les pensions de plus d’un tiers.

Le report de l’âge légal : le passage à 62 ans permet une économie de 6 milliards d’euros par an. L’idée retenue serait un passage à 62 ans (un trimestre par an à partir de 2011 avec également un report de l’âge de la retraite à taux plein (indépendamment de la durée de cotisation) qui est de 65 ans aujourd’hui.

L’allongement de la durée de cotisations : 41,5 ou 42 ans en 2020 et 43,5 ans à terme.

Les mesures dites de solidarité : (gains limités financièrement mais visibles politiquement)

Prélèvements sur les revenus du patrimoine : prélèvements sociaux portés de 12,1 à 13,1 % ; augmentation éventuelle de la CRDS (hors bouclier fiscal)

L’éventuelle création d’une tranche supplémentaire sur l’impôt sur le revenu pour alimenter le fonds de solidarité vieillesse

La poursuite de la baisse du rendement des régimes complémentaires

Pour info :

Un point de CSG : 11 milliards d’euros dont 7 sur les revenus du travail
Un point de cotisation sociale : de 4 à 5 milliards d’euros

Et après

Le Conseil d’Orientation des Retraites a indiqué que ces réformes permettraient d’effacer de 30 à 70 % des besoins de financement.

Il y aura d’autres réformes, d’autres ajustements à moins d’un retour durable de la croissance et du plein emploi.

Sinon : baisse du rendement des pensions et nécessité de réformer structurellement le système.

La Pologne, la Suède et l’Italie ont adopté un système général de retraite par points et en comptes notionnels intégrant dans le calcul des pensions l’espérance de vie à la retraite. Ce système se gère plus facilement que le système actuel qui est à prestations définies.

5. Quelle place pour l’épargne retraite et les assureurs ?

Depuis plus de vingt ans, les Français affirment qu’ils sont pour un système mixte répartition/capitalisation or la capitalisation demeure marginale.

12 % des entreprises proposent à leurs salariés un supplément retraite quand 65 % proposent des compléments retraite.

L’épargne retraite c’est

• 12 milliards d’euros de cotisations • 125 milliards d’euros d’encours • 6 milliards d’euros de prestations • 5 à 6 millions d’actifs couverts

60 % via l’entreprise ; 40 % à titre individuel.

Pourquoi l’épargne retraite ne se développe-t-elle pas en France ?

• Il y a l’effet suspicion, la capitalisation contre la répartition jugée sociale
• Il y avait l’impression que le système était immuable (cela s’effrite) • Il y a la méconnaissance de l’économie et de la finance • Il y a une désinformation • Il y a trop de produits, complexes et à faibles rendements tant pour les assureurs que pour les clients

En revanche, l’épargne retraite ne souffre pas d’un manque d’incitation fiscale : la France est au 4ème rang en la matière derrière l’Allemagne, la République Tchèque et le Canada.

L’épargne retraite en France, c’est plus de 13 types de produits individuels et collectifs : articles 39/82/83 ; Prefon, Corem, Perp, Perco, Madelin…

Les Français ne sont pas hostiles bien au contraire

Les Français souhaitent partir tôt (autour de 60 ans) et conserver le meilleur pouvoir d’achat possible. Le système par répartition ne peut plus répondre à ces deux exigences.

L’épargne retraite peut générer de la souplesse en permettant aux actifs de fixer plus librement leur âge de départ et de se constituer un supplément de revenus.

Avec la baisse inévitable du taux de remplacement, il y a pourtant un espace pour l’épargne retraite individuel ou collective. Elle devrait être à même d’assurer de 10 à 15 % des revenus des futurs retraités. Il faudrait dans les trente à quarante prochaines années, multiplier par trois ou quatre le montant des cotisations.

Pistes de réformes :

• Simplification de l’offre ;
• Distinguer ce qui relève de l’épargne salariale et de l’épargne retraite en entreprise (Perco, PEE, intéressement, participation) ;
• Harmonisation fiscale et sociale entre les produits et au niveau de la rente.

Propositions FFSA soutenues par Generali

Collectif

• La FFSA propose l’élargissement des possibilités de versements sur des contrats collectifs (article 83) à cotisations définies (versements facultatifs des salariés et abondements de l’employeur).
• Sur l’article 39 (prestations définies, retraite chapeau), la profession reste silencieuse dans l’attente d’un projet de réforme qui devrait intervenir à l’automne et aboutir à une fermeture progressive de ce type de contrats.

Individuel

• La FFSA propose de simplifier la gestion technique des Plans d’Epargne Populaire, la possibilité de lui adjoindre des garanties prévoyance et dépendance et la faculté d’abondement de la part d’un employeur.
• La FFSA soutient l’idée de la transformation des contrats d’assurance-vie en assurance-retraite après une certaine durée de détention. La sortie s’effectuerait en rente avec un traitement fiscal adapté. • A ce titre, la fédération a demandé une simplification des règles fiscales applicables à la rente.

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06 2010

CARTOGRAPHIE DE L’EMPLOI EN FRANCE

CARTOGRAPHIE DE L’EMPLOI EN FRANCE
POIDS DE L’HISTOIRE ET DES SPECIFICITES ECONOMIQUES DES DIFFERENTES REGIONS

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Note réalisée à partir des données INSEE sur l’emploi et sur la démographie (série 2009)

L’INSEE, dans une étude publiée au mois de février 2010, a, à partir des résultats du dernier recensement de la population, établit une cartographie de l’emploi en France.

Cette étude comporte peu de surprises dans le sens où elle confirme des idées bien ancrées. Elle sous-estime les évolutions en cours et les conséquences à venir du vieillissement de la population. La France est, aujourd’hui, tout à la fois un pays urbain, plus de 75 % de la population vit en ville, et tertiarisé, également trois actifs sur quatre travaillent dans le secteur tertiaire ou dans des fonctions logistiques au sein de grands groupes industrielles.

La décomposition de la France par l’INSEE

Pour l’INSEE, cinq principaux groupes de régions peuvent être distingués.

La France tertiaire du grand Sud Est (Midi Pyrénées, Languedoc-Roussillon, Paca, Rhône-Alpes). Dans cette zone, l’emploi est plutôt qualifié et féminisé. Le travail à temps partiel y est fortement représenté.

La France industrielle du Nord et de l’Est (Nord Pas de Calais, Lorraine, Alsace) qui est assez jeune, diplômée

La France agricole de l’Ouest et du Sud Ouest (Basse Normandie, Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes, Aquitaine, Limousin et Auvergne) avec un emploi moins jeune et moins qualifié.

L’Ile de France est tertiarisée et féminisée avec une proportion élevée de diplômés et de jeunes. Cette région absorbe les régions avoisinantes (Centre, Haute Normandie, Champagne Ardennes, Picardie…).

La Corse se caractérise par une forte tertiarisation, un emploi moins féminin et un nombre moins élevé de diplômés. L’INSEE considère que la Corse est dans une situation intermédiaire entre le continent et les DOM sur les points de la situation en matière d’emplois.

La France métropolitaine compte 25,6 millions d’actifs dont 46,6 % sont des femmes. Le taux varie de 43 en Corse, le plus faible à 48,4 % (le plus élevé) en Ile de France. Ces taux peuvent être soumis à discussion du fait que dans les TPE, dans les commerces, l’emploi du conjoint n’est pas obligatoirement comptabilisé.

Les jeunes représentent entre 19 et 23 % des actifs selon les régions.

L’emploi tertiaire

Les régions à forte dominante tertiaire sont : l’Ile de France, Paca et la Corse. L’emploi tertiaire représente en Corse 80 % de l’emploi total pour une moyenne de 75 % en France.

L’Ile de France en concentrant les sièges sociaux rassemblent une large de l’emploi dit qualifié. 50 % des emplois en Ile de France sont des emplois de cadre ou des emplois qualifiés contre 40 % en moyenne et un tiers en Corse.

Les emplois tertiaires en Paca et en Corse sont de deux natures : fonction publique et services liés au tourisme.

En Auvergne, en Bourgogne, en Basse Normandie, l’emploi tertiaire est inférieur à 70 %. Et l’emploi des cadres est de 33 %.

Les diplômés se concentrent dans les régions d’Ile de France, de Paca, de Rhône-Alpes et du Languedoc Roussillon.

Les régions à faible niveau de formation avec un coefficient rural plus élevé sont : la Bourgogne, la Champagne Ardenne, la Basse Normandie, les Poitou-Charentes. La Bourgogne comme la Basse Normandie est confrontée à un rapide processus de désindustrialisation. La proximité de Lyon et de Paris a transformé la Bourgogne en zone de passage et non plus en zone de création.

L’Emploi salarié

L’emploi salarié est l’apanage des régions industrielles ou des régions à forte activité tertiaire capitalistique (Ile de France, Nord-Pas de Calais, Lorraine, Alsace, Haute Normandie) Dans ces régions, l’emploi salarié représente 90 % du total contre moins de 85 % en Corse, en Auvergne, dans le Limousin, en Midi Pyrénées ou dans le Languedoc Roussillon.

Emploi à temps partiel

La Corse et l’Ile de France sont les régions qui recourent le moins au temps partiel, 15 % de l’emploi contre 18 % en moyenne. La Corse a bénéficié d’un taux de croissance supérieur à la moyenne durant les années 2000 ; par ailleurs la structure d’emplois (fonction publique et TPE) explique ce moindre recours.

Il en est de même pour les CDD qui représentent moins de 14 % de l’emploi en Ile de France, Alsace et Corse contre près de 20 % dans les Pays de la Loire.

Point particulier sur la Corse

La Corse se distingue des autres régions par le faible poids du salariat et par le faible recours au temps partiel ou aux CDD. En revanche, le nombre d’emplois d’encadrement et qualifiés y est plus faible que la moyenne européenne. A la différence de PACA et du Languedoc Roussillon, la proportion de jeunes diplômées y est plus faible.

Le poids de la fonction publique et de l’industrie du BTP structure fortement l’économie de la Corse tout comme l’activité touristique durant la période estivale.

Sur ces dernières années, le poids du BTP s’est accru avec le développement du tourisme et le PEI. La composition de l’emploi ne s’est que marginalement modifié malgré l’augmentation rapide de la population du fait du poids de la population âgée et de la forte dominante de la fonction publique.

La structure économique évolue avec l’apparition de nombreuses TPE spécialisées soit dans l’agroalimentaire ou le BTP. La structuration de l’emploi dans les prochaines années est liée à la capacité des entreprises corses de maintenir et d’attirer les diplômés et de leur offrir des emplois en phase avec leurs qualifications.

18

02 2010

On the edge ou le curriculum des illusions


« ON THE EDGE »
ou
Curriculum des illusions

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Propos introductif

Reykjavik, un jour de mars 2004

La bruine ruisselle par petites gouttes sur son visage, des drapeaux perdus en haut des mats longent la route, un silence nauséabond s’étale à l’infini ; il est là, seul, à regarder son désastre.

Il a trente, quarante, cent ou deux cents ans. Sa soif irraisonnée pour toutes les jouissances, pour tous les péchés l’a amené au bord du précipice. Il est comme le condamné à mort qui tente de rechercher le jour de la mauvaise bifurcation, du mauvais choix ; il trouve une, dix, cent dates, une dix, cent, des milliers de routes, de mauvaises routes, de voies sans retour…

Il est seul sur une île, l’Islande ; il ne comprend pas l’islandais, lui qui n’a jamais été doué pour apprentissage des langues étrangères. Comment pourra-t-il, abandonné de tous, s’en sortir ? Il y a bien longtemps que son portable ne sonne plus. Il y a bien longtemps qu’aucune femme ne lui a susurré « je t’aime ». Cruelle sentence pour un homme qui adore les villes, des villes comme Paris, Boston ou Chicago ; cruelle sentence que de déambuler sur une île blanche, une île dont la principale originalité a pour nom « geysers » ; cruelle sentence pour un homme qui a tenté d’échapper à la vie quotidienne.

Vous voudriez savoir comment Patrick Chauvel, le prénom et le nom de notre héros du jour, a été expulsé de France, comme il s’est fourvoyé ; comment malgré des atouts hors du commun, Méphistophélès a gagné la partie ?

Nous allons donc nous intéresser à Patrick, un homme qui a croisé la petite histoire d’une nation, vous savez ce pays qui se décline en exceptions, en particularismes, ce pays qui adore avoir raison contre tout le monde, surtout contre les Etats-Unis.

Nous nous égarons mais ce sera une habitude à accepter faute de quoi vous en serez de votre argent à moins que votre libraire accepte de reprendre ce livre. La vie de Patrick est, de toute façon, un véritable kaléidoscope, une accumulation d’égarements et de moult frustrations sociales et sexuelles….

Sa vie, c’est la politique, pas la grande, pas celle exposée dans le quotidien « Le Monde » ou dans l’hebdomadaire « Paris Match » ; Patrick a été avant tout un professionnel de la politique avec un petit « p ». Il a connu tous les méandres du milieu, son côté obscur, ses porte-flingues, ses médiocres, ses arapèdes …

Avant de commencer, un peu d’histoire n’est pas inutile. Il faut vous mettre dans l’ambiance de notre héros.

Le monde de Patrick, c’est celui que Nicolas Baverez appelle « les Trente Piteuses », les années qui suivent les années d’or que sont « les Trente Glorieuses », les années de l’après choc pétrolier de 1973 ; trente ans de crise économique, de chômage de masse, de déficits, de banlieues à problème, de violence ; trente ans, c’est plus qu’une génération. Une peste moderne s’est abattue sur un pays et sur Patrick.

Que faire quand on a vingt ans ? La révolution est une vieille idée qui ne faire rêver que de vieux barbus. La banlieue n’est rouge que du feu de la violence qui y règne. D’un côté, les blancs aisés vivent dans des réserves d’indiens ceinturés de cités sans âme en proie à toutes les errances Jouer à Robinson Crusoé sur le plateau du Larzac ? Déjà fait ! S’enrichir ? Pour cela il faut des relations !

Malgré son mal-être général, la France s’ennuie ; la révolution est cathodique ; la téléréalité en est son symbole. A quoi rêvent nos enfants ? Devenir une star ou l’illusion d’une star… Nos chers enfants brûlent les voitures de leurs voisins tout en rêvant à la « Star Ac » tout en s’accoutrant de fringues de marques « tombées du camion ». La contestation se réduit donc à un pseudo-paysan défendant la bonne bouffe française mise à mal par le grand capital anglo-saxon. De l’autre, un papy d’extrême droite prospère sur les incohérences des femmes et des hommes au pouvoir.

Plus d’Action Directe, plus de Mesrine, juste quelques Corses jouant de la dynamite et du plastique, juste José Bové qui détruit des plants transgéniques afin de défendre l’agriculture française dont le caractère alter-mondialiste n’est qu’une posture.

Patrick est convaincu qu’une voix l’a attiré dans le guêpier de la politique. A-t-il cru avoir un destin ? Peut-être ! Aujourd’hui, sans nul doute, il regrette bien que le virus de la politique ne s’éteigne jamais.

C’est à Reykjavik qu’il nous a autorisés à publier cet ouvrage. Il a donné carte blanche à son avocat pour étudier ce livre dont le cœur est constitué par l’autobiographie de Patrick. Par pudeur, l’avocat nous a enjoint de retirer quelques scènes pornographiques pour éviter des procès en cascade mais rassurez-vous, il en a laissé quelques unes ; il a également supprimé quelques noms de personnalités. Il le fallait bien, Patrick n’a pas les moyens de payer les procès en diffamation que ses propos pourraient générer. Nous espérons néanmoins que cette légère censure ne gênera pas la compréhension de l’ensemble du texte.

De toute façon, toute ressemblance avec des faits ou des situations ayant existé ou qui pourraient avoir existé est purement fortuite et indépendante de la volonté des auteurs, de Patrick, de l’éditeur et de qui vous voulez. Surtout n’oublions pas de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ».

LE JOURNAL DE PATRICK

Document écrit par Patrick et remis par l’avocat à l’éditeur.

Un autre monde

Un jour de janvier 2004

Ces quinze dernières années, j’ai cohabité avec un nombre incroyable d’ordinateurs. Je n’ai pourtant jamais réussi à utiliser convenablement leur clavier ; je suis du genre manchot, je tape avec trois doigts et encore les bons jours. Pourtant, malgré ce handicap, j’ai réussi à écrire des milliers et des milliers de pages. Sans le savoir, certains d’entre vous les ont déjà entendues ou lues… Encore que, qui écoute ; qui lit les propos des hommes politiques ; qui parcourt le Journal Officiel ? Drogué à la politique, j’en ai oublié que le commun des mortels n’avait pas les yeux rivés sur un télescripteur ou sur les sites Internet consacrés à l’information, à l’actualité du Parlement ou du Gouvernement. J’ai toujours été surpris que mes rares connaissances évoluant en dehors du milieu puissent ne pas savoir le nom du Ministre de l’Economie ou celui du Ministre de la Justice, qu’ils ne soient pas au courant de la dernière altercation entre deux députés dans un couloir obscur de l’Assemblée nationale. Je ne comprenais pas que le Français ne prenne pas son petit déjeuner en jonglant d’Europe 1 à RTL en passant par France Inter tout en zappant de LCI à France 2 afin de ne manquer aucune des interviews des femmes et des hommes politiques. De même, je ne pouvais pas imaginer que le dimanche soir ne soit pas consacré à l’écoute du Grand Jury RTL et du Club de la Presse d’Europe 1.

Une oreille scotchée à la radio et un œil sur un écran télé, j’ai passé de longues heures à écrire. Au début de ma carrière, il y avait encore du papier, des stylos et des secrétaires. J’admirais ces jeunes femmes chargées de décrypter mon écriture de dingue, illisible, torturée à l’infini. L’ordinateur a changé le métier du nègre ou, pour être politiquement correct, du collaborateur, du pisse-copies ou de l’écrivain public. Nous avons progressivement perdu les secrétaires et les pauses café nous permettant de les draguer. Le travail est devenu plus solitaire. Désormais, les discours des hommes politiques comme certains livres, je ne dirai pas lesquelles, c’est déontologique, doivent plus au copier/coller de « Word » qu’au talent de leur auteur. Je me rappelle d’un collaborateur d’un ministre qui a réussi, pendant de très nombreuses années, à ne pas écrire une seule ligne tout en livrant à son patron une dizaine de discours par semaine. C’était le champion, hors catégorie, de l’assemblage de textes. Son ministre et la presse ne se sont jamais aperçus des plagiats.

Face à l’ordinateur, le plus difficile, pour ma pensée, fut d’oublier le glissement du Bic sur la feuille blanche au profit d’une vénérable coopération avec Monsieur Microsoft.

En ce début du mois de janvier, je dispose d’un cahier et de quelques stylos. Ils sont devant moi sur une petite table de bois, sans tiroir, une table d’écoliers des années soixante. Quand j’ai vu le trou de l’encrier, j’ai eu un sourire, le sourire de l’ironie, le sourire de la Madeleine de Proust. Je me suis souvenu des tables de l’école primaire de la rue d’Alger à Saint Germain en Laye. Je me suis aussi souvenu des coups de règles du maître…

Le gardien m’a donné le papier et les stylos après négociation et après versement d’un petit avantage. Tout s’achète en prison même les stylos. Oui, vous avez bien lu, je dors en prison, pour la première fois de ma vie.

J’ai toujours pensé que je n’y échapperais pas. Ce pressentiment s’est réalisé. Nous tentons toujours de nous préparer au pire ; mais, dans les faits, cet exercice intellectuel est vain.

J’ai sous-estimé la violence morale et physique de l’enfermement. Jusqu’à ce jour, je n’avais supporté qu’une seule contrainte, le service militaire, un jeu d’enfant, en comparaison d’autant plus que j’avais été pistonné. J’avais, certes, supporté d’autres douleurs morales comme la perte d’êtres chers ; mais rien de comparable à ce que je vis à l’intérieur de ces murs sombres.

Dans cette prison de la Santé, je suis dans le quartier des personnalités. J’en suis heureux car je n’avais pas envie de terminer dans une pièce de quelques mètres carrés avec des collègues d’infortune qui auraient aimé me visiter d’un peu trop près.

Cette vision m’horrifiait. Je ne voulais surtout pas donner raison à une rumeur tenace comme quoi j’étais homosexuel. Je suis assez susceptible sur le sujet car il y a quelques années, avant que ma vie ne bascule, un député avait osé pour me voler, à l’arraché, ma compagne, affirmer m’avoir surpris avec un homme dans un bureau de l’Assemblée nationale. En colportant cette rumeur de basse-cour, il avait eu raison de la fidélité de mon amie, mais justice fut rendue car elle lui faussa compagnie trois jours plus tard pour une équipée plus flatteuse avec un Ministre de la République. Cette mésaventure m’a valu le soutien de la communauté homosexuelle ; elle considérait qu’elle avait été salie par ce député réputé, par ailleurs, homophobe.

Ah ! Le milieu politique, avant de le détester, je l’ai adoré…

Mes gardiens ont lu la presse ; ils connaissent mon parcours. Ils auraient préféré que je sois ailleurs, ou, mieux encore, mort. Ils me jugent indigne du quartier VIP. Mes turpitudes étaient à leurs yeux bien trop faibles au regard de celles commises par les autres locataires. En outre, ma notoriété était nulle car je ne suis qu’un porte-coton or, aujourd’hui, c’est la notoriété qui fait l’homme et non ses actes.

Ce qui me manque le plus, ce sont mes albums des Rolling Stones, d’AC/DC, de Led Zep ou de Trust. Ils sont ma famille, la bande son de mon existence.

Incapable de demeurer inactif plus d’un quart de dixième de seconde, je me suis fixé un objectif : écrire mes mémoires.

Je suis un symbole, une icône de la révolte…. Je ne suis pas dupe que tout est marchand même les écrits d’un taulard. Aujourd’hui, si vous les lisez, c’est certainement que mon avocat avait une envie pressante d’agrandir sa demeure en Touraine, demeure fort sympathique qui jouxte celle de Sir Mick Jagger, le fameux « Château de la Fourchette », nom fabuleux pour un Anglais qui adore la France.

Certes, ce désir d’écrire n’est pas nouveau. Depuis de nombreuses années, je pensais rédiger mon autobiographie, tout à la fois pour donner un corps à mon errance, pour donner un coup de pied à cette société que j’ai combattue. Etre rebelle commence par les lettres, surtout dans un pays endormi en proie à la commémoration permanente d’un passé en coma dépassé. Pascal Bruckner a beau crié d’ouvrage en ouvrage, qu’il faut mettre un terme à la masturbation de la repentance, elle touche un nombre croissant de Français. Les psychanalystes ne font-ils pas fortune tout comme les laboratoires qui vendent des antidépresseurs.

Il y a quelques jours, quand la porte de la cellule s’est refermée, pour lutter contre l’angoisse du vide, de la fin anticipée d’une vie, je me suis répété que je pouvais enfin satisfaire ma soif d’écriture. Mais, trois à quatre minutes après, j’ai compris que la prison n’était pas le monde du silence que j’espérais. Les cris des prisonniers, le tintement des barreaux, celui occasionné par les cuillères, transformées en instruments de morse, les pas des gardiens, tout cela constitue un ronflement permanent qui vous enivre, qui vous obsède, qui vous paralyse de terreur. L’Exomile, le Prozac sont de meilleurs compagnons que le stylo. Face à moi-même, dans une pièce sans possibilité d’en sortir, ma préoccupation était de lutter contre la folie. Je comprends désormais la souffrance morale des membres d’Action Directe, emprisonnée depuis des années, victimes d’un harcèlement permanent de la part des autorités.

La vie carcérale est une dictature du temps ou plutôt une décadence du temps. Le défilement des secondes et des minutes n’a guère de signification sauf celle de vous rapprocher de votre libération et de votre mort. C’est une véritable destruction créatrice. C’est avant tout un gaspillage de la matière la plus chère au monde, l’Homme. Dictature du temps car toute la vie en prison s’effectue en vertu d’un horaire fixe et répétitif, un horaire sans valeur car tout vous échappe. Vous n’en êtes plus maître. Il ne vous appartient plus. Il est entre des mains ennemies. Cette destruction, cette consommation inutile du temps ressemble néanmoins à un fil d’espoir car son écoulement constitue un progrès vers la liberté, Pour coller à la vie, pour ne pas tomber dans une dépression, j’ai utilisé les plages de liberté intérieure pour décrire ma vie ou plutôt mes vies.

Drôle de vie, sans ligne si ce n’est que celle de servir des hommes politiques. J’ai toujours vécu « on the edge », toujours entre deux eaux ; entre celle des classes dirigeantes et celle des classes laborieuses. Depuis ma naissance, je passe des palaces les plus huppés aux chambres de bonnes les plus sordides, des hôtels particuliers aux maisonnettes de banlieues ou de province profonde. J’ai sali les tapis de l’Elysée, de Matignon, des hôtels particuliers tout en fréquentant des bars minables et des chambres de passe. J’ai embrassé, et souvent bien plus, des femmes dont le patrimoine dépassait plusieurs centaines de millions d’euros. J’ai connu de riches héritières, des descendantes d’illustres personnalités, des femmes de ministres abandonnées. J’ai dépensé des milliers d’euros pour découvrir le corps de superbes escort-girl mais aussi couché avec des putes pour moins de 30 euros.

C’est une question de destin, de fatalité. C’est au nom de ces deux compagnons de route que ma vie se déroule toujours à la limite ou plutôt toujours un pied ou deux, au gré des circonstances, du bon ou du mauvais côté.

Ce goût pour le monde interlope, je l’ai ressenti dès les premières affres de l’adolescence. Je pense que je l’ai toujours eu ; il est inscrit dans mes gènes. En recherchant le parcours professionnel de mes aïeux, j’ai trouvé un fil rouge, celui de la folie, de l’illusion, de la déraison. Alcooliques, suicidés, déviants sexuels, ma famille, c’est la galerie des horreurs ou des anormaux. Je pourrais égrener longtemps les membres de ma famille tentant de colmater leurs failles ; ils composent une sorte de grotte d’Ali Baba d’un genre particulier. Les fous, les voyous, les mythomanes, les nymphomanes peuplent à l’infini mon arbre généalogique. Au fil des pages, vous en découvrirez certains. Qui sait, un jour si j’ai le temps, je leur consacrerai un livre.

L’étrangeté cohabite avec la recherche de la destinée. Une des mes deux grand-mères a ainsi passé son temps à changer de religion. Elle a été juive, protestante, catholique puis témoin de Jéhovah. Elle a respecté à la lettre tous les rites religieux, tous les interdits, tous les rites. Quand je lui rendais visite, je ne savais plus quoi lui offrir… J’ai eu un grand oncle qui a fait fortune dans le pain industriel avant de terminer sous un pont. Chez nous, la caractéristique première est le goût pour l’extrême, pour les parcours jalonnés d’échecs et de victoires, de sombres coursives et de grandes allées…

Venins mineurs

Avant de vous expliquer comment j’en suis arrivé à être derrière ces putains de barreaux, il faut bien que je vous parle de ma jeunesse sinon, je le sais, avec certitude, que vous ressentiriez un manque.

Rien d’original, je suis un enfant de la classe moyenne, de cette classe qui s’est construite avec les Trente glorieuses, par et avec les baby-boomers dont les rêves révolutionnaires périssent, aujourd’hui, dans le poujadisme ou dans le « boboïsme ». Avec la croissance dont nous avons aujourd’hui oublié la recette, des millions de Français dont les aïeux étaient de pauvres et braves paysans ou de petits employés ont été propulsés dans les délices de la société de consommation.

Si mes grands-parents maternels vivaient dans une petite ferme de Normandie au confort rlimité, mes parents habitaient dans un bel appartement bourgeois à Saint Germain en Laye.

Ca vous fait rêver. Et oui, elle semble loin cette époque ; les enfants d’après 1968 se battent, non pas pour dépasser matériellement leurs parents, mais pour maintenir leur niveau de vie. C’est à ce signe que le déclin d’un pays se mesure. L’espoir a disparu, le progrès est devenu un concept plus qu’une réalité.

Revenons à ma famille ; je vous passe les six premières années de mon existence… Oh ! Elles sont, sans nul doute, riches d’enseignements mais personne ne me les a racontées ; alors à vous de les imaginer, à vous de tracer les grandes lignes de ma petite enfance. Votre statut de lecteur ne vous donne pas le droit d’être passif ; en vous mêlant de mon histoire, vous en devenez acteur. Et puis, je vous l’avoue, je hais les psychanalystes (sauf le mien) qui expliquent toute votre vie à partir des actes de votre petite enfance.

A six ans, j’habitais donc à Saint Germain en Laye, sous-préfecture des Yvelines, la ville bobo avant l’heure avec son château, sa terrasse, sa forêt, son maire, à l’époque, Michel Péricard, l’inventeur de l’écologie télévisuelle avec son émission « La France défigurée ». Tout y est propre, les pauvres ont été cantonnés dans une ZUP en contrebas de la vieille ville de telle façon qu’ils ne viennent pas gâcher le petit paradis à bourgeois.

Ma Famille, un frère, une sœur, un père, un cadre travaillant dans le secteur du bâtiment ; il passait son temps à corrompre, les hommes politiques, les roitelets en tout genre, les Africains, les Asiatiques…. Pour lui, un homme politique est une proie ouverte à toutes les tentations. J’ai eu, ainsi, dès mon plus jeune âge, une vision assez crue de ce bas monde. A la maison, l’argent liquide, les livres pornographiques et les call-girls cohabitaient ou plutôt circulaient assez librement…

Pour mes trente ans, mon père me révéla le nom des politiciens qu’il avait corrompus ; tout le gotha y était passé. Surtout, il me répéta que nous appartenions à la même caste. Lui était un porte-coton du grand capital, moi une pute au service des élus. Il n’a jamais su que l’élève avait très certainement dépassé le maître dans l’art d’être un pourri et que le mot « pute » était plus que parfait.

De son côté, ma mère était une amatrice de tableaux contemporains ; elle organisait des expositions dans des galeries à proximité du château de Saint Germain. Passionnée de Nicolas de Staël, de Dubuffet ou de Matisse ; elle parcourait l’Europe pour ne manquer aucune des grandes expositions. Elle était ailleurs ; elle s’était bâtie un univers loin de mon père et même de ses enfants. Elle préférait ses huiles, ses croquis au monde humain. Jolie, de grands yeux verts ouverts sur un monde dont elle ne partageait aucune valeur, elle était une étoile filante. Je ne l’ai pas revu depuis des années ; elle n’avait pas admis mon goût immodéré pour la politique ; elle me rêvait en artiste et non en valet de chambre de la classe politique. Un soir, elle est partie, en silence, du domicile conjugal pour l’Argentine. J’ai appris, par hasard, qu’elle vivait avec un sculpteur dénommé « Ferrari », un beau destin pour une femme souhaitant échapper à la banalité de la vie…

Au vu de ces quelques éléments, vous seriez enclin à penser que je suis un petit con de bourgeois. Certes, j’en ai quelques-unes des caractéristiques mais cela ne masque qu’à peine mes origines. Ma grand-mère paternelle était une enfant de l’assistance publique ; ma mère était issue d’une famille ruinée par la seconde guerre mondiale. Je n’ai jamais compris de quel côté ses parents se trouvaient durant le conflit. Je crois qu’à défaut d’avoir choisi, ils ont été punis de ne pas avoir pu masquer leur hésitation. A moitié juifs, à moitié riches, non natifs de Normandie où ils résidaient depuis la première guerre mondiale, ils avaient tout pour être de parfaits coupables.

Je me souviens de ma grand-mère maternelle me racontant comment les collabos dans le département de l’Eure, avant tout des voyous, se sont transformés en résistants en juin 1944 ou pire qu’ils étaient, en fonction de l’heure ou du jour, résistants ou collabos. Elle me fit rire en soulignant que ces petites frappes, lors de l’arrivée de l’armée américaine avaient le plus grand mal à anticiper les mouvements de troupes ; ils sortaient à contretemps, au risque d’y laisser leur peau, la bannière étoilée ou le funeste drapeau à la croix gammée. A ses yeux, ce fut la seule fois où ils prirent des risques.

La culture profonde de ma famille paternelle et maternelle était paysanne et ouvrière. Plusieurs membres de ma famille appartenaient au Parti communiste. Le dimanche, la lecture de l’Humanité faisait office de messe. Moscou, c’était leur Rome, leur Mecque. Quand ils s’y rendaient, il y avait des festins sans fin pour raconter le paradis des travailleurs. Même ma grand-mère paternelle, officiellement de droite, y est allée. Le Parti offrait des voyages aux ouvriers ainsi qu’aux retraités méritants. Pour expliquer ce voyage, elle m’avoua qu’un cadeau même donné par le PC ne se refuse pas.

Mon père, au sein de cette famille, était un marginal. Sa réussite sociale, ses goûts pour les voitures et les femmes de luxe l’ont isolé. Dès ma prime jeunesse, mes liens avec mes oncles et tantes se sont limités, de ce fait, à un ou deux déjeuners par an. Je n’étais pas des leurs. Ils me regardaient comme une bête étrange. De leur visage sortaient des rictus de haine. J’en avais peur ; dans mon univers d’enfant, ils étaient l’avant-garde soviétique ; ils représentaient, à mes yeux, les méchants au couteau entre les dents.
Child of the moon

Je n’étais pas mal élevé ; je n’étais pas élevé du tout. Pas un enfant sauvage, mais un enfant connaissant mieux ses voisins et ses baby-sitters que ses parents. Très rapidement, j’ai pris conscience que mon salut ne reposerait que sur mes épaules. J’ai surtout compris que la trahison et la solitude me hanteraient toute ma vie.

Bizarrement, mon frère et ma sœur se sont entraidés pour palier à l’absence d’éducation. Il n’est donc pas étonnant qu’au fil des années, je les ai perdus de vue. Je n’ai jamais appartenu à leur clan ; je n’ai jamais participé à leurs jeux ; j’ai toujours privilégié les relations extérieures. Ils étaient des enfants sages sans problème. Le démon a passé son chemin le jour de leur naissance considérant qu’il avait déjà été suffisamment sévère vis-à-vis de notre famille en pariant sur moi.

Durant mon enfance, j’ai eu deux surnoms contradictoires mais résumant, à merveille, toute ma vie. J’étais dénommé « regard de cocker » ou « petit Lucifer ». Mes yeux, la seule lueur d’enfant qui attirait la sympathie des vieilles dames, des mères de famille. C’est ainsi qu’un dimanche midi qu’une vieille Anglaise, quai Solferino, juste à côté du Musée d’Orsay, m’arrêta durant mon footing pour me dire qu’elle n’avait jamais vu un tel regard, je devais avoir une trentaine d’années, elle m’invita dans sa chambre au Lutetia pour l’analyser de plus près. Il faut bien que le diable ait quelques armes pour pervertir.

Quel a été mon quotidien avant d’entrer dans l’adolescence ? Nous vivions au rythme des réceptions mondaines de mes parents durant lesquelles se côtoyaient politiques, hommes d’affaires et artistes. La volonté de mes parents de monter leur réussite, de montrer qu’ils approchaient de la haute société les hantait. Les jours de réception, c’était le cirque à la maison. En rentrant de l’école, vers cinq heures, le personnel des traiteurs prenait possession de la maison. La cuisine était transformée en chantier tout comme le couloir. J’étais alors relégué dans ma chambre ou chez des voisins. C’était fête ; j’échappais aux contraintes familiales tout en sachant que le lendemain je pourrais voler les restes. Mon régime alimentaire était surveillé de très près, mon père m’ayant programmé pour être un champion de sport. Il n’a pas été déçu des résultats sauf à considérer la politique comme un sport. Dès que j’en avais l’occasion je tentais de mettre de côté des substances interdites comme le chocolat ou les gâteaux, transformant ainsi le dessous de mon lit en un imposant garde-manger.

En dehors des réceptions, ma vie était rythmée par les activités sportives, le mercredi et le week-end, nous avions nos habitudes au club house du golf de Saint Germain ainsi qu’à celui du tennis. J’aurais aimé passer mon temps à lire or j’étais condamné au sport de compétition. S’entraîner, combattre, éliminer l’adversaire, cette éducation me fatiguait ; je me rêvais en écrivain, en musicien… pas encore en rock star bien que ma rencontre sonore avec Mick Jagger intervint dès 1973 avec l’écoute du morceau, « dancing with mister D ».

Régulièrement, nous passions les fins de semaine à Deauville ; nous allions d’un palace à un autre, « Le Royal » ou « Le Normandy ». J’ai toujours eu une petite préférence pour « Le Normandy » avec ses poutres, son style anglo-normand, sa piscine intérieure et son bar dans lequel se prélassait régulièrement Serge Gainsbourg. Lors de ces week-ends normands, hormis le shopping dans des boutiques qui ressemblaient à celles de Paris nous nous rendions chez des connaissances, les mêmes que ceux nous voyions défiler à Saint Germain en Laye. Nous participions ainsi à la transhumance de fin de semaine des parisiens ; le troupeau se regroupant le dimanche à partir de 19 heures en file indienne pour rejoindre la capitale. Trente ans après, la transhumance perdure même si elle est un peu moins chic, les classes supérieures préférant désormais les chasses de Sologne voire des virées au quatre coin du monde.

Autre image qui me parvient de cet âge bien lointain, celle d’une enfance à deux têtes. J’évoluais entre deux vies. Quand mes parents étaient présents ou quand ils avaient décidé de s’occuper de leurs enfants, j’étais soumis à un régime dictatorial. Chaque jour, le week-end compris, le réveil était fixé à 6 heures trente, 7 heures pour les deux cadets ; j’avais comme mission de préparer, pour l’ensemble de la famille, le petit déjeuner, de ranger la chambre et de relire mes devoirs. Les taches ménagères m’apparaissaient d’autant plus absurdes que nous avions une étudiante, américaine, à demeure chargée de nous apprendre l’anglais, de nettoyer l’appartement et de distraire mon père. Ces horaires spartiates étaient des réminiscences de la culture populaire de mon père ; le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt…

Cet enfer avait comme qualité de ne jamais durer très longtemps.

Notre seconde vie était tout autre. Notre père avait, en effet, toujours l’excellente idée de se trouver quelques déplacements rendus nécessaires par ses multiples activités professionnelles et sentimentales ; sexuelles pour être plus honnête ; ce qui incitait notre mère à se confectionner, en parallèle et en réponse, de nombreux voyages de même nature. Nous nous retrouvions, ainsi, seuls avec notre étudiante américaine. Ce n’était pas toujours la même, le turn over étant assez élevé mais les critères physiques avaient été définis une fois pour toute, brune, grande, un mètre soixante quinze minimum, et mince.

Durant toute mon enfance, j’ai constaté que les baby-sitters, dès que l’autorité parentale et donc hiérarchique disparaissait, avaient tendance à prendre possession des lieux. En moins de quelques heures, leurs amis débarquaient, fumaient, se vautraient sur les fauteuils et dans les lits, faisaient l’amour sans porter la moindre attention aux enfants à qui ils étaient censés montrer l’exemple. Dès l’âge de six ans, j’ai ainsi eu le double privilège de voir de jeunes corps s’entrelacés et de sentir l’odeur du shit ; j’ai toujours adoré cette odeur défendue, cette odeur suave, immédiatement reconnaissable.

Parmi les symboles extérieurs de richesse de ma famille figurait, en bonne place, bien évidemment la voiture de sport, de marque étrangère, voiture de couleur métallisée, sièges en cuir. A bord, mon plaisir consistait à fixer l’aiguille du compteur de vitesse surtout lorsqu’elle atteignait le chiffre « 200 ». Ce plaisir fut décuplé après l’adoption des limitations de vitesse. Ce goût de la vitesse, cette recherche de puissance a servi de guide à mon existence ; une puissance intériorisée, mal contrôlée. En revenant en voiture d’un examen à Arcueil, je devais avoir 18 ou 19 ans, à la Porte d’Orléans, en regardant les trottoirs noirs d’une foule de gens sans visage, aux amis qui m’accompagnaient, j’ai lancé d’un ton neutre que j’aimerais envoyer une rafale de mitraillette afin de massacrer tous ces cons. Je les ai choqués ; je ne les ai jamais revus. L’acte gratuit à la Gide, le terrorisme, façon bande à Bader ou Action Directe, m’ont toujours intrigué et attiré. La violence est une forme de vitesse. Souvent, cette volonté de nettoyer, de recourir aux armes me hante. La guerre, le meurtre sont tapis au fond de nous. Côtoyant dès le plus jeune âge les milieux interlopes, je me suis rêvé bandit, terroriste et les bons jours espion. Passé inaperçu, joué double jeu, triché avec soi comme avec les autres, ce sont mes fantasmes.

Comme tous les enfants, j’ai aimé briser les interdits. A la différence de beaucoup de mes camarades, je n’ai jamais su m’arrêter tant dans le temps qu’en intensité. Même aujourd’hui, j’ai du mal à réfréner mes pulsions. Si je passe devant une prostituée, même moche, même âgée, par jeu je claquerai quelques billets pour passer dix minutes avec elle. Je ne cherche ni la possession de l’autre, ni la jouissance ; je n’assouvis pas un désir particulier, j’aime le geste pour le geste. Je réalise un pari intérieur, ma capacité à monter dans sa chambre sordide, à casser les interdits moraux. Je me souviens d’une passe avec une femme de plus de soixante ans, décharnée, sans sein, certainement atteinte du Sida. Côtoyer la mort, jouer à la roulette russe, être amoral pour cracher mon dégoût de cette société et pour récuser la vie, ma vie. Je ne jouis pas de l’acte mais de la situation, je ne jouis pas physiquement mais intellectuellement. C’est l’avilissement qui m’excite plus que l’étreinte des corps. C’est le pouvoir plus que son exercice qui m’excite. Sur ce sujet, un soir, au sixième étage d’un Ministère, une collaboratrice d’un Ministre devant tous les membres du cabinet hurla que le pouvoir la faisait jouir. Sa phrase pétrifia l’assemblée car elle était sortie de sa bouche comme un cri, un râle d’orgasme. Elle ne comprit pas l’étonnement d’un grand nombre de présents. D’un regard, je lui fis comprendre que ses propos étaient inhabituels dans le monde des cabinets. En étant franche, cette collaboratrice démontrait à tous qu’une femme pouvait avoir les mêmes pulsions qu’un homme face au pouvoir.

Flipper : « tu as trois balles, la première tu es un môme »
(Téléphone-Jean Louis Aubert-Bertignac)

J’ai révélé mon talent de briseur de règles dès le début des années soixante-dix. Ces années étaient celles du bonheur immédiat, de l’insouciance, du laisser-aller. Les contraintes, les normes sautaient les unes après les autres. C’est bien le problème de ma génération. Il n’y avait pas de liberté à conquérir ; elles venaient à nous d’un pas alerte. Ils suffisaient de cueillir celles qui tombaient des paniers tenus par nos parents. Elles étaient encore assez neuves pour être désirables ; leur banalisation n’allait pas tarder ; aujourd’hui comme tout est possible, tout a été fait ou presque, l’absence de normes cohabite même avec l’idée d’un retour à un pseudo ordre moral décharné, de façade. Il y a quelques années, un jeune de vingt cinq ans me demanda durant plus de deux heures de lui raconter les années soixante-dix, années qui pour lui signifiaient la liberté, la légèreté… Je n’avais pourtant pas à l’époque l’impression de vivre un conte de fées.

Revenons donc aux années d’avant la crise de 1973, d’avant les limitations de vitesse. Elles n’étaient pas si belles ; des bidonvilles enserraient Paris, les radios comme les rares chaînes de télévision étaient sous contrôle, la peine de mort raccourcissait pour l’exemple des condamnés à la culpabilité variable… Mais la légende veut que la France était heureuse.

A sept ans, l’âge dit de raison, j’ai organisé, avec méthode, mon premier trafic, un trafic de livres érotiques et pornographiques. J’ai commencé par emprunter les livres de mes parents cachés sous leur lit, à les montrer à mes copains. Devant leur empressement à me les prendre j’ai décidé de leur louer, « business is business ». Le stock parental, important mais pas inépuisable ne me permettait pas d’irriguer le marché, il a fallu, de ce fait, trouver de nouvelles sources d’approvisionnement et procéder à des échanges. Pour cela, je me suis associé avec un de mes camarades, Alain H, qui habitait au rez-de-chaussée dans le même immeuble que moi. Ces parents étaient également des adeptes de livres pornographiques ; ils avaient une collection impressionnante de plusieurs centaines de livres en provenance de tous les continents. Je sus, des années plus tard, que les partouzes chez les H figuraient parmi les plus réputées de la bonne bourgeoisie saint-germanoise. En alimentant nos petits camarades, nous améliorions notre argent de poche. Ce trafic dura trois mois. Un soir, mon père me convoqua pour me demander comment il avait hérité de livres qu’il n’avait pas achetés et pourquoi son stock avait diminué. Je devins rouge vif et ne pus donner aucune explication. Mon père ne me gronda pas ; il changea simplement les livres de place ; il en fut de même chez les parents d’Alain. Je fus surpris par cette absence de sanction. Même si je ne comprenais pas complètement toute la portée de ses corps dénudés, de ses positions lascives, je savais que les livres pornographiques étaient interdits aux enfants. J’en déduis que la violation de l’interdit n’entraîne pas obligatoirement une punition. Elle peut même être une source d’hilarité. En effet, quelques jours plus tard, en écoutant discrètement mes parents raconter à plusieurs de leurs amis mes vols d’ouvrages licencieux, je les ai surpris en train de rire à gorge déployée. J’ai interprété cette attitude comme un encouragement à la perversité. De cette petite expérience, j’ai tiré de nombreuses leçons. Premièrement, il est indispensable de préparer avec minutie ses plans d’action ; deuxièmement, il faut toujours prendre la posture de l’innocent au regard de cocker. Aujourd’hui, j’essaierai de ressembler à un labrador… Troisièmement, compter sur la naïveté des vieux et sur leur tolérance vis-à-vis des mineurs. Interdire d’interdire…

Après cette petite expérience, j’ai recherché de nouveaux terrains d’exaltation. Elève brillant, j’étais méprisé par un grand nombre d’élèves. Refusant le statut ennuyeux de premier de la classe, j’ai rapidement constitué une bande, une bande composée de tous les exclus, les gros, les petits, les mauvais en sport, les pauvres, les demeurés de l’école. En leur donnant un rôle, j’en faisais des fidèles, des dévoués. En les sortant de leur néant, je les contraignais à m’aimer et à me vouer un culte. En contrepartie, il bénéficiait de mon assistance technique pour leurs devoirs. Cette bande de bric et de broc me permettait d’affronter les durs sans redouter les mauvais coups dans le dos. Embobiner, regrouper les faibles pour mieux résister aux forts, c’est déjà un beau programme politique. Et c’est certainement, au nom de mes convictions politiques naissantes que ma bande a commis son premier fait d’armes. Dans la cour de récréation lorsqu’un un élève osa crier « vive Mitterrand », à cinq, nous lui avons réglé son compte en le piétinant tout en criant « Giscard au pouvoir ».

Après tout est allé vite du moins telle est la vision que j’en ai trente ou quarante ans plus tard. J’ai, en écrivant ces mots dans ma petite cellule, la sensation que ma vie a basculé en quelques minutes, que tous les évènements se sont enchaînés voire superposés comme dans un film policier mais l’eau de la vie coule parfois plus lentement que celle de ses souvenirs.

Dans l’établissement scolaire dans lequel j’étais, il n’y avait pas de séparation entre le collège et le lycée. Sur un même lieu cohabitaient plus de 3000 élèves. Des milliers d’élèves sur quelques hectares, des dizaines de bâtiments construits rapidement dans les années cinquante et soixante, une cité dans la ville avec ses règles ou plutôt l’absence de règle, tel est l’univers dans lequel je me suis façonné.

Ma descente aux enfers est le fruit d’un hasard ; une simple histoire de goûters offerts par un élève un peu seul.

Dans toute classe, il y a, en effet, un mal-aimé ; chez nous, il s’appelait Fabien D. Mou, lent, pas sportif et surtout influençable, il était raillé en permanence par l’ensemble des élèves. Pour sortir de son isolement, il convia toute la classe à un goûter chez lui un mercredi après-midi. Face à notre refus, nous n’avions pas l’intention de perdre un mercredi pour « un cave », il nous offrit, au lycée, un goûter le vendredi après-midi durant une heure de permanence. Il apporta, dans la cour, toute sorte de victuailles, des gâteaux, du chocolat, des bonbons, des boissons. Nous trouvâmes l’idée excellente ; nous lui enjoignîmes de recommencer tous les vendredis. Au bout du deuxième, n’en pouvant plus de porter les sacs de nourriture et de boisson, il nous donna directement l’argent afin que nous puissions acheter nous-mêmes la pitance. A chaque opération, nous conservions une partie de l’argent que nous nous partagions.

Nous bénéficions ainsi d’un super goûter et d’argent de poche. En quelques semaines, notre trésor de guerre s’élevait à plusieurs centaines de francs.

Après trois mois de goûters gratuits, un lundi matin, nous fûmes tous surpris de ne pas voir notre ami Fabien ; puis dans la matinée, nous fûmes convoqués par le directeur en charge du collège. Il nous annonça que Fabien ne reviendrait plus car il avait été placé par ses parents dans un internat après avoir découvert qu’il avait volé pour plusieurs milliers de francs d’argent liquide. Le directeur nous demanda si nous avions eu connaissance de ces détournements d’argent et si nous en avions profités. Personne n’osa raconter l’histoire des goûters. Je crois que sincèrement que le directeur était au courant mais qu’il ne voulait, en aucun cas, provoqué un scandale au sein de son établissement. Eclaboussé par un éventuel racket, il aurait pu être limogé en Ardennes ou dans le 9.3, l’horreur pour un proviseur de Saint Germain en Laye. Le départ de Fabien l’arrangeait tout comme notre silence.

Le ver était dans le fruit. Nous avions pris goût à la belle vie ; nous n’étions nullement prêts à accepter le retour à l’état antérieur. Il fallait trouver d’urgence de nouvelles sources de financement.

Avant d’assurer le quotidien, je voulais réaliser une opération de force, qui nous permettrait d’agir en toute tranquillité, d’être considérés comme des caïds. Je ne mis pas longtemps à monter un plan.

Au sein du lycée, véritable campus sans âme et sans véritable contrôle, les bandes pullulaient ; la plus dangereuse était celle dénommée « la bande des portos ». Constituée de portugais qui habitaient dans la ZUP voisine et qui n’étaient pas inscrits au lycée, elle s’était spécialisée dans le vol de vélos et de sacs. Nous avons réussi en quelques jours et après quelques batailles rangées à les chasser du campus. Néanmoins, mon vélo fut détruit et un de mes amis eurent le bras cassé.

Au début, j’ai constaté que les surveillants se tenaient à l’écart de ces bagarres. Mais leur répétition les contraignit à instituer un contrôle des accès. Dans les faits, je n’avais pas gagné mais dans la forme j’étais devenu un petit caïd.

Nous avions remporté une double bataille, une bataille vis-à-vis des portos, et oui déjà l’immigration était source de problèmes et de racisme, rien de nouveau. Nous avions aussi et surtout remporté une bataille vis à vis de l’administration qui n’avait qu’une crainte, celle de supporter le courroux des familles bourgeoises de Saint-Germain, choquées que leurs enfants se battent contre des éléments extérieurs à l’établissement. J’ai toujours utilisé cette technique, un pied dans l’illégalité, un pied dans la légalité.

Comme tout mafieux qui se respecte, j’ai repris le business des « portos ». J’ai spécialisé la bande dans le vol des objets de valeurs contenus dans les cartables et les sacs des filles au moment du déjeuner. Avant de pénétrer dans les réfectoires, les élèves laissaient leurs sacs dans la cour le long des murs. Pendant plus de quarante minutes, ils étaient à notre disposition, nous pouvions réaliser nos larcins en toute impunité.

Dans notre premier sac, nous avons trouvé un portefeuille contenant un billet de cinquante francs, une vraie fortune à l’époque. Notre première victime avait pour prénom « Julie » ; de ce fait, j’ai proposé de baptiser nos vols de sacs, « opération Julie ». Pour chaque type de forfaits, l’habitude fut ainsi prise de les dénommer du prénom de la première victime.

Durant des mois, nous avons écumé, au nom de cette fameuse « Julie », les sacs subtilisant argent, stylos, livres, colles, cigarettes…

Après quelques mois de trafic, j’ai été surpris par un des surveillants au moment où je dépouillais un sac rose qui ne pouvait pas m’appartenir. Ce surveillant me demanda de le suivre ; il m’indiqua que les policiers étaient au courant. Ma chance fut double ; je le connaissais ; il entraînait les équipes minimes du club de foot, le PSG, le mercredi après midi équipe dont je faisais parti ; en outre, en me conduisant au bloc de la direction, son attention fut accaparée par une bataille entre élèves ; j’en ai profité pour m’éclipser.

Toujours à la recherche de sensation forte, un soir, après une journée de maigres rentrées financières, avec Alain, François et Pierre-André, mes associés, les éléments clef de la bande, j’ai suggéré que nous attaquions le Monoprix qui, à la fin des années soixante-dix se situait rue de Paris, près de la place du Marché et de la Poste, un vrai magasin, un vrai repère à chocolat.

Privé de chocolat à la maison, privé de goûter depuis le départ de Fabien j’étais en situation de manque. J’étais capable de fouiller tout l’appartement pour trouver une tablette ou une boite de chocolats. De ces expéditions, je revenais souvent bredouille. J’ai facilement convaincu mes camarades de jeu de mener des « opérations chocolat ». Il m’a suffi de quelques mots, de quelques expressions pour les amener à partager mes objectifs. Fils de bourgeois, ils s’ennuyaient tout comme moi. Vivre le danger sans en avoir conscience est un luxe appréciable.

J’avais, à plusieurs reprises, effectué des repérages. Le rayon « chocolat » se situait à proximité des caisses comme dans la grande majorité des supermarchés. Je me suis souvent interrogé sur ce choix. Est-ce pour tenter le consommateur au moment où il termine ses courses, où s’agit-il d’un choix rationnel pour dissuader des petits vauriens de consommer sur place ou de voler ? J’avais néanmoins remarqué que le rayon n’était surveillé par aucune caméra. La proximité des caisses générait un important flux de personnes rendant la surveillance plus difficile. Il suffisait de passer aux heures de pointe, d’avoir des sacs faciles à ouvrir pour d’une main glisser plusieurs plaquettes de chocolat sans que personne ne s’en aperçoive. A chaque tournée, nous arrivions à subtiliser une vingtaine de plaquettes. Ces opérations menées à toute vitesse nous excitaient. Nous ne considérions pas que nos actions fussent délictuelles. C’était un jeu comme un autre. Une fois sortis du magasin, nous nous répartissions le butin ; nous en consommions une partie et gardions le reste pour effectuer des échanges au collège ou pour constituer des réserves.

François, un de mes associés, au bout de trois mois d’opérations « chocolat » se lassa. Un soir, vers six heures, il réussit à convaincre le reste de la bande qu’il fallait être plus ambitieux. Ce jour là, je ne devais pas être au top de ma forme ; mon charisme ne fonctionna pas. Ils ont décidé, malgré mes réticences, de suivre François qui rêvait de voler des stylos. J’eus beau signalé que le rayon était surveillé, rien n’y fit.

J’ai tenté, par de multiples subterfuges, de retarder l’opération mais, je m’en souviens très bien, c’était un mercredi soir du mois de janvier 1978, vers dix huit heures, nous sommes entrés à quatre au Monoprix.

Au dernier moment, j’ai décidé de ne pas me joindre au vol de stylos pour me concentrer sur le chocolat. De toute façon, je ne voyais pas l’intérêt de voler des stylos. Je n’ai jamais été attiré par les babioles, les diamants, les montres… Mes trois acolytes m’ont regardé avec mépris et se sont dirigés au premier étage du Monoprix. Il fut convenu que nous nous retrouvions devant l’escalier à 18 H 10, une fois nos emplettes effectuées.

Me retrouvant seul devant les plaquettes de chocolat, n’ayant pas le groupe derrière moi, je n’ai pas eu le courage de voler ; je pressentais l’arrivée des problèmes. Après avoir hésité, je me suis rendu devant l’escalier. Ne voyant pas mes amis, je suis rapidement passé devant le rayon des stylos, ils n’y étaient pas non plus. Durant une seconde, je me duis dit qu’ils m’avaient abandonné me jugeant couard, qu’ils étaient partis sans m’attendre. Mais, bizarrement, je savais au fond de moi que quelque chose était arrivée. J’ai pris alors un petit escalier au fonds du magasin et en me fondant dans le flot des ménagères, je suis sorti. Une fois dehors, je n’ai vu personne.

En entrant chez moi, je me suis plongé dans mes devoirs scolaires. Je tremblais à la moindre sonnerie. Où sont-ils ? Pourquoi ne viennent-ils pas à la maison ? Ces questions me hantaient. A 19 H 30, juste avant de passer à table, le téléphone a retenti. D’un seul coup, j’ai eu l’impression qu’un silence s’abattait sur la maison. Je n’entendais plus que mon cœur battre à un rythme de plus en plus accéléré. J’essayais d’écouter à travers la porte de ma chambre.

Cinq minutes, des minutes effroyables, des minutes mortelles, se sont écoulées avant l’entrée de mon père dans ma chambre. Il était livide, le regard fermé, la mâchoire crispée. D’un ton sec, il me balance qu’Alain et François sont au commissariat de police, qu’ils ont tout avoué, le vol des plaquettes, le vol des stylos, ma participation ou plutôt mon rôle d’organisateur, de chef. Je me dis « Les salauds, ils m’ont dénoncé, ils m’ont vendu ». J’ai alors choisi de nier ; j’ai simplement reconnu les avoir accompagnés une seule fois. J’ai répété à mon père que je ne voulais pas voler et que j’étais parti quand j’avais vu qu’ils commençaient à cacher dans leur sac divers produits. Le patriarche m’avoua que le commissaire de police avait des bandes vidéo sur lesquels j’apparaissais clairement. J’ai bredouillé qu’après les cours, pour me distraire, je passais un peu de temps dans les rayons mais sans jamais chaparder. Il fouilla ma chambre et ne tomba sur aucune plaquette de chocolat, sur aucun stylo, il tomba juste sur un journal érotique, un « Lui » que j’avais emprunté au frère d’un copain.

Le soir même, les flics trouvèrent chez les parents d’Alain et de François des dizaines de plaquettes de chocolat. Leurs parents pour étouffer l’affaire ont tout remboursé. Aucune plainte ne fut déposée.

Je suis persuadé que mon père ne m’avais pas cru ; mais faute de preuves, il m’accorda le bénéfice du doute. Il était surtout trop submergé par ses affaires et par la gestion des dossiers municipaux. Il était, en effet, maire adjoint en charge de l’urbanisme. Ma mère en voyage aux Etats-Unis depuis deux semaines, ne fut informée qu’à son retour. Elle ironisa et consentit à me fournir en chocolat mais pas au lait car ce dernier fait grossir. Je crois qu’elle n’a jamais compris l’ampleur des dégâts de mon éducation permissive.

François comme Alain ne m’adressèrent plus jamais la parole. En refusant de reconnaître mes torts, ils ont considéré que je ne m’étais pas comporté comme un chef de bande. Ils m’avaient balancé mais je m’étais blanchi sur leur dos. En se coupant de moi, ils m’ont jeté dans les gouffres du mal. De ce jour, j’ai appris à me méfier des Hommes et à ne jamais faire confiance. J’ai appris que la meilleure défense est la solitude.

Privé de ma bande, je ne suis pas resté seul très longtemps. Une réputation s’acquiert vite, très vite dans une ville de riches comme à Saint Germain en Laye. J’avais treize ans ; j’en paraissais quinze. Musclé, le regard vif, les yeux bleus, je ne laissais pas indifférent. Mon physique dégageait un air de mystère, d’attirance, un mélange de timidité et d’orgueil, un kaléidoscope insondable. J’étais un adolescent, un révolté de bac à sable. Dans ma tôle, je peux avouer que je n’ai jamais su en terminer avec mon adolescence.

A peine une semaine après l’affaire du Monoprix, un garçon de dix sept ans dénommé, Baptiste, habitant la même résidence que moi, m’invita pour une soirée prévue le samedi soir. Son père était le responsable d’une filiale d’un groupe américain, très bien en vue à Saint Germain, en particulier auprès des élus de cette ville. Mon père, conscient de l’utilité de tisser des liens avec cette famille, et qui de toute façon devait passer son week-end à chasser les bêtes à deux et à quatre pattes, me laissa quartier libre à condition de rentrer pour une heure du matin et de faire mes devoirs. J’étais surpris par autant de mansuétude. Je ne m’en plaignis pas.

C’était ma première soirée avec des grands, des élèves de seconde, de première et de terminale. C’était la découverte d’un autre monde ; celui de la musique, de la drague, de l’alcool…. Le samedi soir, je me suis donc rendu avec appréhension chez Baptiste. J’ai hésité tout le long du court chemin qui séparait son appartement du mien, à peine une centaine de mètres. J’ai longé la cour de la résidence plantée de peupliers parmi lesquels une grotte en béton et en pierres avait été construite afin d’amuser les enfants ; cette grotte artificielle avait été très rapidement été condamnée car elle avait été transformée en lieu de rendez-vous pour des jeux coupables.

Au bas de l’immeuble, pour laisser libre cours à mon hésitation et à ma timidité, j’ai pris l’escalier. Arrivé au cinquième étage, je suis tombé nez à nez avec des lycéens qui avaient opté pour l’ascenseur. Ils ont sonné, la porte s’est ouverte, je ne pouvais plus reculer, j’ai, sans le savoir, signé un certificat de changement de vie ; tout çà à cause d’une porte qui s’entrouvre et d’une fille blonde qui était planté là devant nous.

Je ne connaissais que Baptiste et encore que de vue. Je l’avais croisé dans la résidence à plusieurs reprises. Il possédait comme moi un skate et s’amusait à me doubler à toute vitesse. Nous avions échangé quelques mots sur le matériel, sur la qualité des roulements à billes ; rien de plus. Il s’habillait très tendance, jean Levis avec le nom de groupes de hard rock comme « AC/DC » ou « Led Zep » inscrit au marker ; chemises blanches ouvertes ; ses cheveux étaient longs.

Dès mon entrée dans l’appartement, je fus submergé par un flot sonore. Timide, je n’osais pas pénétrer dans le vaste appartement ; une lumière violette provenant de spots installés sur les meubles m’aveuglait. Je suis resté de longues minutes dans le couloir à chercher des visages connus. La fumée de cigarettes me prenait à la gorge. La fille qui m’avait ouvert la porte me voyant prostré dans un coin m’interpella en me demandant mon nom. A ma réponse, elle a compris que j’étais le petit voisin que son frère avait invité. Elle me présenta à tout le monde. Elle s’appelait Anne ; elle devait avoir dix sept ans ; elle était habillée d’un chemisier translucide laissant apparaître ses seins ; je m’aperçus qu’elle ne portait pas de soutien gorge. J’étais obnubilé par son physique ou plutôt par sa poitrine ; je n’écoutais pas les noms des personnes qu’elle me présentait. J’essayais furtivement par des regards circulaires à avoir une vue sur son chemisier. Au bout de cinq minutes de présentation, nous tombâmes sur Baptiste qui me remercia d’être venu ; il dit à sa sœur que j’étais un vrai caïd ; que j’avais imposé ma loi au lycée et volé dans plusieurs supermarchés. Je n’ai pas osé le contredire et raconter mes dernières mésaventures. J’étais tout surpris ; mes exploits étaient connus. Baptiste me demanda de le suivre. Il me présenta à Adrien. A la différence des autres invités, il était très bien habillé, un costume noir et une chemise de la même couleur, elle devait être en soie ; il était surtout plus vieux que la moyenne des invités ; il devait avoir une vingt cinq ans. Son visage exprimait la détermination. Il me dévisagea quelques secondes ; il eut un petit rire de satisfaction. En ne me regardant pas, il demanda à Baptiste si je pouvais faire l’affaire ; mon nouvel ami se porta garant de moi. Adrien me prit par l’épaule et m’ordonna de le suivre dans la salle de bain. En quelques mots, il me présenta le business comme on dit aujourd’hui. Je devais donner des petits sacs aux invités qu’il m’enverrait, prendre l’argent et le lui donner en fin de soirée. Pour mon boulot, j’avais droit à 2 % des sommes collectées. D’une voix sans appel, il me fit comprendre que je n’avais pas intérêt de le rouler. Avec le recul, avec l’effet du temps sur la mémoire, je ne me rappelle plus quelle fut ma réaction. Je pense avoir accepté par timidité, par peur de dire « non » et aussi au nom de ce fameux goût du risque. Je savais à peine ce que contenaient ces petits sachets. Mais, après réflexion, jouer avec l’interdit qui pèse sur la drogue m’excitait. Depuis mon plus jeune âge, mon père m’expliquait qu’il fallait refuser toute substance offerte par des inconnus, que la drogue détruisait l’individu. Depuis cette soirée, cette poudre si inoffensive d’aspect m’attire. J’aime la toucher, la palper, la disperser sur une table, la renifler. La dépendance, en revanche, m’a toujours effrayé. Que ce soit pour la cocaïne ou pour l’alcool, la lutte est incessante. Tenir une journée, une semaine voire deux sans toucher l’un ou l’autre, est une épreuve que je m’impose depuis plus de trente ans. En prison, aujourd’hui, leur goût me hante. Ce soir dans ma prison, la douleur du manque coule dans mes veines ; j’ai une folle envie de sentir le fluide d’une drogue dans mon sang. J’ai froid en ce soir sans lumière ; j’ai la solitude attachée à mon corps vide qui pue la mort. Des larmes ruissellent sur mon ventre ; je n’ai personne pour calmer cette soif de désespoir, je n’ai qu’un stylo et ces feuilles à remplir.

J’aligne les mots sur la feuille de mon cahier comme si j’avais une vision claire de ces faits vieux de plus d’un quart de siècle. En fait, tout est flou. Je serais incapable de dessiner les visages des personnes rencontrées ce soir là. Je ne suis même pas certain que tout cela soit vraiment arrivé. La mémoire est un drôle d’outil ; elle permet de reconstituer sans aucune garantie des évènements morts pour toujours. On reconstruit une impression, on tente de visualiser mais tout est dans le présent. Nous reconstruisons en permanence notre passé. Nous le travestissons pour l’adapter à nos humeurs du moment, pour nous valoriser ou nous dénigrer. Le passé est un regard du présent instable, impalpable. Il est comme le futur, tout aussi virtuel sauf qu’il laisse des traces, des souvenirs, des blessures.

Néanmoins, j’ai envi de vous raconter la suite. Avec mes petits sachets, ce soir là, je passais du statut de l’inconnu, de la petite chose à celui de vedette ; tout le monde venait me voir, me glisser des billets. Exister, être reconnu, être flatté, j’ai toujours adoré même si je n’étais pas dupe de la réalité de ma notoriété. Il faut l’avouer, cette dernière appréciation est contemporaine aux évènements. Au moment des faits, je devais me prendre pour le roi du pétrole. Dans l’action, j’ai toujours manqué de recul. J’adore jouer, prendre des postures de rock star excentrique, mi-ange mi-démon, ambiguë sexuellement.

Le mélange de la coke, de l’alcool et de la fatigue désinhibe les comportements. J’avais pour la première fois de ma vie pris un verre de whisky et reniflé quelques grammes de la fameuse poudre. Je dois l’avouer, je ne me souviens pas trop de mon état. J’étais dans le flou du flou.

Pourtant, je vais tenter de vous donner une certaine version de ma première expérience sexuelle. Elle est la parfaite illustration de ma vie ; elle commanda aussi certainement les rapports que j’entretiens avec l’autre sexe. Pour ma première expérience, la manipulation physique est évidente ; pour les suivantes, j’ai combiné manipulation physique et morale. A force d’être l’homme de l’ombre, il faut accepter d’être un objet pour des femmes ambitieuses et un jouet ou plutôt un instrument pour des êtres humains en recherche du pouvoir.

J’étais donc jusqu’à cette soirée, un véritable puceau. Comme je vous l’ai mentionné quelques pages auparavant, avec l’arrivée de l’adolescence, j’étais de plus en plus attiré par les filles mais sans pouvoir qualifier et encore moins exprimer ce désir. Malgré une gueule de cocker plutôt sympathique, j’ai toujours éprouvé une répulsion face à mon corps. J’aurais aimé être plus grand, plus costaud et avoir une gueule plus mature, moins féminine. Mon visage, à mon goût, exprime trop la faiblesse, la fragilité ou la timidité. Or, je m’imaginais en dur, en méchant. Je n’ai compris que bien des années plus tard que cette fragilité constituait un atout de séduction non négligeable. Mon côté « strange », un peu illuminé, m’a valu un certain succès du moins tant que j’incarnais un certain potentiel de pouvoir. Mais lors de cette soirée, la torpeur qui m’avait envahi m’a privé de toutes mes capacités d’analyse. Je me souviens simplement d’avoir dansé dans la salle à manger, d’avoir tenté de me rapprocher d’Anne, la sœur de Baptiste, qui était de plus en plus dénudé. Je la fixais de plus en plus de telle manière que parmi les autres jeunes présents sur la piste de danse, de nombreux criaient à son intention que ce soir, elle pouvait se taper un puceau. Il devait être plus de trois heures du matin lorsqu’elle me demanda de danser un slow avec elle. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Les hommes sont toujours gauches quand les choses deviennent sérieuses. Mes mains me gênaient tout comme mes jambes et surtout mes pieds. Elle, de son côté, riait ou plutôt se moquait de moi. Je ne me suis même pas aperçu qu’elle était encore plus camée que moi. Je sentais son corps contre le mien, son haleine ; au milieu du slow, ses lèvres fondirent sur les miennes sans que je puisse réagir. C’était doux, humide, plutôt surprenant comme contact. J’imaginais que tout le monde nous regardait, que tout le monde ricanait ; quelle erreur de jugement….

Je ne sais plus combien de slows j’ai dansé avec Anne, un, deux ou dix ; je me souviens juste mettre retrouvé avec elle dans une chambre, a priori la sienne. La scène s’est passée en silence comme au temps du cinéma muet. Elle me plaqua contre le mur, m’embrassa, avant de retirer son chemisier déjà amplement ouvert. J’ai remarqué alors qu’elle n’avait pratiquement pas de seins. J’en fus surpris. Tout au long de la soirée, je les avais imaginés plus gros. Elle ressemblait à un véritable garçon manqué. Certes, elle n’était pas totalement plate mais elle était loin d’avoir une poitrine de femme. J’ai appris que la coke prise à forte dose pendant l’adolescence ne favorisait pas le passage de l’état d’enfant à celui de femme. Elle exigea que je la caresse, m’indiquant d’une voix ferme quelles zones je devais traiter en priorité. Elle n’arrêtait pas de rire de mon hébétude. J’essayais alors de masquer ma stupeur devant de tels ordres. D’un coup, elle s’abaissa et déboutonna mon jean. C’était la première fois qu’une femme, qu’une fille s’en prenait de la sorte à ma braguette. Je ne sais pas si je bandais ; bizarre je n’en ai aucun souvenir. La logique voudrait que je réponde affirmativement à cette question. Anne me bouscula par terre juste à côté du lit en criant qu’elle n’avait pas vocation à être à quatre pattes devant un mec pour le sucer. Mon dos ressenti la froideur du plancher. Je ressemblais à un animal pris à la gorge, un animal incapable de se défendre, les quatre fers en l’air. Elle ne cessait de me répéter que j’étais un vrai puceau, pas très dégourdi, un bébé qu’il fallait affranchir. Elle happa alors mon sexe, me le serra dans sa bouche, me bouffa mes couilles. Je sentis à deux trois reprises ses dents toucher quelques parties sensibles. Je préférais les caresses de sa langue et la contracture de ses lèvres. Je me rappelais les livres pornos de mes parents. Cette position ne m’était pas inconnue. Mais ce n’était plus une photo ; c’était mon sexe qui faisait l’objet d’un lessivage. Je n’éprouvais guère de plaisir face à la sauvagerie d’Anne. Elle espérait m’exciter pour que je sois un peu plus entreprenant. C’était l’effet inverse qu’elle générait. Plus, elle astiquait, plus j’étais paralysé. Je n’osais pas trop regarder le bas de mon ventre. Je devinais au mouvement de la tête d’Anne que mon sexe disparaissait régulièrement dans sa bouche.

Les effets de la drogue s’estompaient car je me suis interrogé sur les raisons pour lesquelles je me retrouvais à moitié nue dans une chambre avec une fille que je connaissais à peine. Je ne comprenais guère pourquoi elle me demandait que je m’occupe un peu d’elle. A peine eut-elle fini de se déshabiller qu’elle présenta à ma bouche son sexe blond ; c’est à ce jour, la seule fille blonde que j’ai connue de manière intime. Ce jeu dura quelques minutes avant qu’elle ne se redresse pour m’enfourcher. J’ai failli hurler de douleur tellement j’ai eu le sentiment que mon sexe allait se briser net. Elle bougeait dans tous les sens au-dessus de moi. Elle hurlait des insanités. Je scrutais ce corps qui montait et descendait. Ses cheveux, coupés courts, suivaient, de manière désordonnée, le mouvement. Un rictus parcourait son visage ; il exprimait non pas le plaisir mais la puissance. Le visage d’une femme faisant l’amour peut en fonction du regard qu’on lui porte trahir la haine ou la passion. Sans illusion sur le sujet, je pense que le visage de l’homme traduit, au moment de l’acte, plus un contentement bestial qu’un sentiment profond.

Les yeux d’Anne, exorbités par les effets de la cocaïne, cherchaient dans la nuit de la chambre un point d’ancrage. Ils refusaient de me regarder, de fixer ce visage d’enfant qui jouait à l’homme. De mon côté, j’avais l’impression d’être à un spectacle ; non en tant qu’acteur mais en tant que spectateur. Il n’y avait pas de gestes doux ; simplement l’entrechoquement de deux êtres, entrechoquement mécanique et automatique d’un buste sur l’autre. C’était brutal voire musclé. Je tentais de mater la blondeur de son sexe, de lui tenir les hanches non pas par amour mais pour éviter qu’elle torde ma queue. Combien de temps dura cette pénétration ? Je n’en ai aucune idée. Je me souviens de l’odeur de transpiration ; et encore… ; n’est ce pas l’odeur de mes autres accouplements que je plaque sur cette scène historique. N’est ce pas encore une ruse de la mémoire que de vouloir tout mélanger ? Mais passons, cette odeur âcre qui vous excite pendant l’acte et vous dégoûte après semblait inonder la chambre. Des gouttelettes de sueur ruisselaient sur son visage et sur le bas de son ventre lisse. Ma frêle poitrine, imberbe, devenait également moite, chauffée qu’elle était, non par mon effort physique, mais par mon angoisse d’être à la hauteur.

Au bout de cinq, six ou sept minutes, Anne se retira, s’essuya son sexe avec ses mains avant de me les faire lécher. Ma bouche fut envahie d’une odeur indéfinissable et d’une substance gluante et âcre. Je ne sais pas si Anne a obtenu du plaisir et si j’ai atteint la jouissance. Ma mémoire sèche face à cette cruelle question. Ais-je compris la portée de l’acte ? Certainement pas. J’ai été violé par cette fille sortie de nulle part. Aujourd’hui, j’ai beau revivre en différé la scène pour la millième fois ; elle est toujours aussi brumeuse. Qu’ai-je réellement fait ? Je ne sais plus trop. Depuis, je n’ai jamais revu Anne. Histoire, sans lendemain ; j’ai commencé ma vie sentimentale par une relation à toute vitesse, sans passion, une relation digne d’un hôtel de passe sauf que c’était moi qui avais l’impression de jouer la pute.

Quand je suis sorti de la chambre, quelques invités buvaient encore dans le salon ; ils m’ont regardé avec un sourire en coin ; ils connaissaient tous les goûts d’Anne pour les jeunes garçons d’un soir. En aucun cas, ce matin là, je me suis dit que j’étais enfin un homme. De toute façon, tout allait si vite que cette scène a cédé la place à de nouvelles un peu moins réjouissantes.

Paint it black

Cette soirée me précipita dans un autre monde. Ce passage m’apparaît aujourd’hui brutal. Une vie peut basculer entièrement en raison d’un incident, d’une connerie. Je vivais royalement à Saint Germain en Laye. J’avais une vie de petit bourgeois. J’ignorais l’existence de la pauvreté. Une vie de chef d’entreprise s’ouvrait devant moi. Par quelques gestes, par quelques décisions ou non-décisions, j’ai glissé, sans en prendre conscience, vers une autre voie. Plutôt non-décisions, je n’ai jamais su décider, me projeter dans l’avenir, j’aime me laisser guider par le flot des évènements, des hasards, des rencontres. J’ai toujours cru à la main invisible de la vie, à une main qui en fonction des circonstances est tendre ou rugueuse.

J’aime les décisions irrationnelles. Ainsi, je me souviens d’un ami en terminale qui sur un coup de tête décida de tout plaquer, une semaine avant le BAC pour s’engager comme seconde classe dans l’armée. Il était le fils d’un des plus grands industriels de Normandie. Je ne sus bien plus tard que son geste irraisonné, d’autant plus irraisonné qu’il était de loin le meilleur élève de notre classe, était le résultat d’une sodomie qu’il avait du supporter de la part de notre professeur de philosophie. Comme quoi la main invisible sait être sordide.

Il n’en demeure pas moins que l’innocence des enfants, un fantasme d’adulte regardant dans le miroir du passé, a disparu non pas à cause de mon dépucelage mais à cause de la drogue. Le lundi suivant, Adrien m’attendait à la sortie du collège. Il m’emmena au café pour m’expliquer qu’il avait été content de mes services. Il me proposait de poursuivre notre association. Mon travail consistait après mes cours de distribuer aux élèves qu’il m’indiquait des petits sachets. Le job était toujours aussi simple et bien payé.

J’ai commencé mon œuvre le mardi. J’allais chercher les sachets par parquets de cinq, jamais plus, dans une voiture qui appartenait à un ami d’Adrien. Je les distribuais entre cinq et six heures ; l’argent de la transaction était directement donné à Adrien. Il fallait être rapide. Il fallait veiller à ne pas être suivi par des flics en civil. Grâce à mon patron, en quelques jours, j’ai appris l’art de planque pour démasquer tous les gêneurs possibles, voyous ou policiers. J’aime analyser les visages, les gestes des passants pour comprendre leurs intentions. En scrutant un regard, j’arrive à savoir si telle ou telle personne est dangereuse ou inoffensive. En ayant passé des heures à mater des femmes et des hommes, je suis devenu un spécialiste de la morphopsychologie. Plus tard, quand j’attendais des heures dans un café pour recevoir des plis secrets, je m’amusais à analyser le regard de mes voisins pour percer leurs problèmes de cœur ou professionnels. Je m’interrogeais souvent sur la nature de leurs relations sexuelles.

La coke, le cannabis, c’était de nouveaux interdits que je brisais en les distribuant à la sortie des écoles. La drogue ne représentait rien d’autre que la rupture avec l’ordre établi. A l’époque, je ne m’interrogeais guère sur les conséquences de ce type de produits.

Combien de temps dura mon petit trafic ? Une ou deux semaines, de toute façon pas plus. Malgré toute ma discrétion et toute mon attention, j’ai senti, un soir, cela devait être un jeudi, en regagnant la voiture, que de nombreux adultes me tournaient autour. J’aurais du fuir, courir, éviter de me rapprocher de la voiture. Mais, dans ma tête, ma planche de salut, c’était le fameux ami d’Adrien, mon fournisseur. Il était grand, la peau mate, une tête carrée et burinée. Il me regardait toujours avec tendresse. Je n’étais pour lui qu’un gosse, une petite main dans ce business sordide. Quand il m’a vu arriver paniqué vers lui, il a immédiatement compris. II a tenté de rentrer dans la voiture puis de démarrer ; mais c’était trop tard. Trois flics étaient déjà dans la vieille Peugeot 504, le menottant avec violence. Je regardais paralysé la scène quand deux hommes me prirent par les épaules en me demandant de les suivre sans commettre de bêtise.

En moins de trente secondes, je me suis retrouvé dans le panier à salade avec comme destination le commissariat de police. Dans ma mémoire d’homme enfermé, cette première rencontre avec la force publique me laisse froid. Je ne suis plus certain d’avoir commis de telles bêtises, d’avoir vendu de la drogue à des enfants de mon âge.

Le commissariat se trouvait derrière la mairie. Tout y était sal, les bureaux sentaient la cigarette et la misère. Il y avait dans cette ville si belle, si propre, une enclave à malheurs, une enclave dans laquelle échouaient tous les dépravés, les délinquants, les criminels et les paumés.

Une fois arrivée, j’ai été confronté à un inspecteur qui me demanda mon nom et mon âge. Je lui ai répondu d’une voix plaintive – Patrick Roulet, 14 ans.

A peine ai-je eu le temps de prononcer ces quelques mots que j’ai senti dans son regard un étonnement. Etait-ce mon âge ou mon nom ou les deux ? Il décida d’interrompre immédiatement l’interrogatoire et d’appeler le commissaire principal. Je vis entrer dans le petit bureau un homme dont le visage ne m’était pas inconnu. Embrumé par l’enchaînement des évènements, j’ai mis au moins cinq minutes pour me souvenir qu’il était un ami de mes parents que c’était lui qui avait du appeler lors de l’affaire des stylos.

Il me scruta immédiatement puis prit un téléphone, vous savez, un vieux téléphone gris avec le cadran et son cliquetis devenus aujourd’hui un objet de collection. Il composa devant moi de tête le numéro de mon domicile. Il tomba sur mon père. Il lui dit les mots suivants, je m’en souviens parfaitement :

- Je suis désolé de te déranger à nouveau. Ton fils a fait une grosse connerie ; il faut que tu viennes de suite afin que nous puissions régler çà de manière intelligente, c’est plus grave que la dernière fois.

Le commissariat se trouvait à peine cinq minutes de notre appartement. Mon père fit honneur à sa légende de Fangio de Saint Germain en Laye. Il est arrivé tellement vite que je n’ai pas eu le temps de préparer ma défense. Je le vis passer devant le petit bureau dans lequel j’étais retenu. Il s’enferma directement avec le commissaire de police. La discussion dura au moins trente minutes. L’écoulement du temps m’apparaissait insupportable. J’avais envi de crier, de tout casser et de pleurer. Je ne savais pas que ma vie allait une nouvelle fois basculer.

Au fonds de moi, je pensais sincèrement que j’allais reprendre mes cours le vendredi comme avant. Je supposais que comme pour les journaux pornos, le Monoprix, les opérations « Julie », tout serait effacé d’un trait de plume, que tout recommencerait comme avant.

A moitié endormi, je fus surpris par l’ouverture de la porte. Je vis le visage de mon père, fermé, les traits saillants, les yeux gris de colère. Il m’intima l’ordre de le suivre par un geste de la main. Sans un mot, il me ramena à la maison. Une fois, la porte de l’appartement fermé, je fus jeté au sol par un coup de poing ; il me releva pour me gifler à plusieurs reprises. Tout en me frappant, il me répétait qu’il ne supporterait pas, une seconde de plus, d’avoir un drogué, un dealer dans sa maison. Il me dit qu’il me préférait mort que vivant. Affaibli par les coups, je ne pus de rage que répondre que je souhaitais également sa mort et que je me prononçais pour la dissolution de mes parents. Dans les circonstances de crise, j’aime en rajouter. Je n’ai jamais su dire pardon, je n’ai jamais su m’excuser. Je me suis toujours complu dans l’autodestruction. Il faut que je descende toujours plus bas quand tout s’effondre en moi et autour de moi. Etre premier ou dernier mais jamais au milieu, telle est ma devise. Je ressemble au scorpion qui préfère se piquer que d’affronter les difficultés. Je n’aime pas que quelqu’un d’autre me précipite au fond du trou ; je préfère y aller moi-même. Il n’en demeure pas moins qu’encore aujourd’hui, cette demande de dissolution de ma famille me hante. Le Président de la République a bien le droit de dissoudre l’Assemblée nationale ; pourquoi un enfant, un adolescent n’aurait-il pas le droit de demander de changer de famille ?

Je n’ai pas versé une larme durant toute la correction. Mon père y voyait une insensibilité totale de ma part alors qu’il ne s’agissait que d’orgueil. Je ne voulais en aucun cas montrer que je souffrais tant physiquement que moralement. Le sang coulait de mon nez ; j’avais l’impression que mes côtes étaient disloquées ; ma peau était, sous le feu des claques, rouge sang. Cette incapacité à m’excuser, ce refus d’admettre mes torts m’a toujours conduit à la perte. L’orgueil mélangé à la timidité guide ma vie. Combien de fois j’aurais pu atteindre les rives du bonheur et de la stabilité si par orgueil, par esprit de supériorité, j’avais voulu reconnaître mes torts ou revenir sur une décision que j’avais prise sur un coup de tête. Convaincu qu’il ne fallait jamais se battre contre les mots des autres, leurs actes, je me suis jamais battu pour conserver une amie qui m’annonçait qu’elle me quittait pour un autre. Je n’ai jamais pardonné aux femmes qui un jour m’ont indiqué qu’elles ne m’aimaient pas ou qu’elles me trouvaient laid. Il y a ainsi Anne qui à 17 ans à la sortie du lycée annonça devant la classe que sortir avec moi reviendrait à un abaissement de sa personne. Cinq ans plus tard, elle me dragua des heures durant. Malgré une évidente beauté, malgré un port altier qui me convenait parfaitement, j’ai rejeté les avances.

Après l’avalanche de coups, je me suis enfermé dans ma chambre. Je me suis mis à pleurer durant des heures. J’étais incapable de réfléchir plus de cinq secondes de suite. Vers minuit, je me suis endormi. Le lendemain, je me suis préparé pour aller au collège. Par prudence, j’avais décidé de ne pas prendre de petit déjeuner. Peine perdue, mon père pénétra dans ma chambre. Il me dit sur un ton très calme que je ne pouvais plus rester au sein de la famille. J’étais congédié, viré, expulsé de ma famille. J’étais renvoyé pour mauvaise action, pour insubordination ; pour déviationnisme. J’étais stupéfait, interdit, incapable de prononcer un mot. Je n’ai même pas demandé le lieu de mon exil. Mon père m’ordonna d’attendre dans ma chambre. J’ai attendu trois heures sur mon lit, à regarder mes posters, un représentait un guépard en captivité, l’autre des chevaux en liberté en Camargue. Vers 11 heures, mon père réapparut ; il me demanda de le suivre. J’ai descendu en automate les trois étages, prit, de la même manière, la voiture. Après quelques centaines de mètres, elle s’arrêta devant une maison que je connaissais. Il s’agissait d’une sorte de maison de correction, d’orphelinat pour enfants terribles. J’évitais toujours de passer devant quand j’allais au stade de Saint Germain en Laye de peur de rencontrer un des pensionnaires. Je fus présenté à la directrice qui me regarda comme si j’étais une bête, un délinquant…. Mon père lui indiqua qu’il reviendrait lui apporter mes affaires. Compte tenu de la brièveté de la discussion, j’ai compris que mon père l’avait au préalable briefé.

Je suis resté deux longues semaines dans cette maison. J’ai vécu l’enfer. Si j’avais eu une arme sous la main, je me serais flingué ou j’aurais buté un, deux ou trois personnes, surveillants ou enfants.

Mes collègues d’infortune m’ont couvert de coups ; j’ai été humilié ; j’ai nettoyé des chiottes à la saleté sans nom. Le martin, en me levant, ils me pissaient ou me chiaient dessus. Fils de bourgeois, fils du maire adjoint, j’étais leur souffre-douleur attitré. Les surveillants regardaient sans bouger ce bizutage. Ils considéraient que je devais effectuer mon parcours initiatique..

Au bout de la deuxième semaine, un vendredi soir, la directrice m’appela ; j’avais un appel téléphonique. Elle m’indiqua que je disposais de cinq minutes. C’était ma grand-mère. Je me suis effondré ; j’ai pleuré de tout mon corps ; j’ai avoué toutes les vexations dont j’étais l’objet. Elle me répondit de ne pas m’en faire ; qu’elle s’occupait de trouver une solution.

Le week-end passa ; j’eus le droit à mon lot d’humiliations. Il en fut de même le lundi. Depuis mon passage dans cette maison, les mardis sont toujours des jours de fête. En effet, vers dix heures, j’ai entendu de la salle de classe où je devais supporter la lecture d’analphabètes, le bruit d’une 2CV. J’ai tourné la tête et j’ai su, en voyant la voiture, que mon calvaire prenait fin. C’était ma grand-mère. Elle demeurait en Normandie, dans un tout petit village près de Bernay. Elle venait me chercher et m’enlever d’une déchéance certaine.

Cette scène de liesse m’amène à une autre beaucoup plus triste, celle de sa disparition qui coïncida avec ma chute, à l’errance responsable de mon emprisonnement. J’ai toujours eu la sensation qu’elle était mon paratonnerre, mon arbre de chance. Les mots qui résonnent ce soir dans ma tête sont ceux qu’elle me répétait en permanence ; tu seras éternellement malheureux car incapable d’accepter le présent et ta condition ; tu seras éternellement malheureux car l’insatisfaction et la haine guident ton esprit. Elle ne s’est pas trompée comme sur bien d’autres choses. Elle ne comprenait pas ma volonté de revanche, de retour dans un monde qui m’avait chassé. Une fois, deux fois, dix fois, les bourgeois m’ont accueilli, m’ont accepté mais je n’ai en aucun cas été intégré. Je suis sorti avec les filles les plus riches de Paris mais jamais très longtemps car au bout d’un, deux ou trois mois, j’ai toujours été remis à ma place, près du caniveau, un peu comme Jean-Paul Belmondo dans le film « Le corps de mon ennemi ». Mais, je n’ai pas abandonné le combat ; celui de l’éternel retour. Même aujourd’hui, j’y crois encore ; ils ont eu beau me salir en me jetant au trou, je sais que je reviendrais. C’est pourquoi, je préfère, aujourd’hui, que ma grand-mère ne soit plus de ce monde ; elle ne porte pas ainsi le déshonneur de mon incarcération. Elle m’avait, un jour, révélé que jamais elle ne viendrait voir son fils ou son petit-fils en prison. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie que j’ai appris que l’un de ses trois maris avait écopé pour cambriolage de trois ans de prison ; qu’elle lui avait rendu visite toutes les semaines, que le matin elle passait à la poste pour lui adresser des colis. A sa libération, ce mari peu respectable avait décidé de la répudier au profit d’une fille plus jeune. Depuis ce jour là, les hommes furent interdits de séjour chez elle.

A 15 heures, pourquoi je mentionne cette heure là, tout ce que je sais c’est que c’était dans l’après-midi, je me suis trouvé dans le petit bureau du directeur du collège de Bernay. Il a regardé mon dossier scolaire. Il ne comprenait pas pourquoi un brillant élève venait se perdre en Normandie profonde. Ma grand-mère avait eu l’intelligence de ne pas révéler mes turpitudes. Je me souviens de ce directeur, un certain monsieur Costa. Il avait une mine renfrognée mais après plusieurs journées en enfer, j’avais le sentiment de vivre une résurrection.

Ce fut un choc de grande ampleur de passer de Saint Germain en Laye à Bernay. D’un coup, j’ai découvert la vie des petits paysans et des ouvriers normands, la lutte des classes, la vie d’une petite ville de province. Depuis ce jour là, l’ennui a toujours le son de la pluie normande.

Je pressens que vous voulez en savoir davantage sur cette ville. Je n’ai rien oublié de ces années sombres. Bernay, sous-préfecture de l’Eure située à équidistance d’Evreux et de Lisieux, possède, en effet, tous les charmes de la petite ville normande. Tapie au fond d’une vallée, elle tente de prendre de la hauteur en se développant sur les collines avoisinantes. Il y a chez elle une volonté d’échapper à l’eau qui la traverse de part et d’autre. Les multiples bras des deux rivières, la Charentonne et le Coisnier sont omniprésents tout comme l’eau qui n’en finit pas de tomber du ciel. Pour cette bourgade d’environ 11 000 âmes, la recherche de l’altitude correspond à la quête du Graal. Les cadres supérieurs, les dirigeants de PME et les riches commerçants ont construit leurs vastes bâtisses dans les hauteurs délaissant la cuvette au peuple.

Bernay est une ville de passage. C’est sa caractéristique première. L’eau, les trains, les voitures, les touristes, les enfants transitent. Ils s’attardent quelques temps mais jamais très longtemps. Même les hôtels, par leur rareté et par leur manque de chaleur rappellent l’égaré à son devoir, celui de partir le plus rapidement possible. Pas de restaurant qui exige une longue digestion, seulement des restaurants pour satisfaire un besoin naturel.

En plus de mille ans d’histoire, seuls les descendants des Vikings sont restés. Les Anglais tout comme les Allemands, lors des multiples conflits, ont préféré repartir et regagner des lieux plus sympathiques.

La terre, pourtant riche, la présence de l’eau, l’existence de nombreuses voies de communication inciterait presque à la flânerie voire à l’enracinement mais il ne faut pas se méprendre. Le caractère abrupt, versatile, renfermé du Bernayen refroidit les envahisseurs amicaux ou pas. L’étranger dérange l’ordre établi. Les descendants des Vikings ont conservé au fond d’eux-mêmes un côté belliqueux hérité de leurs ancêtres, non pas pour conquérir mais pour cacher leur richesse, leurs biens, leur jardin secret. En Normandie profonde, l’avarice est aussi fréquente que les gouttes de pluie qui ruissellent sur les fenêtres.

Je me souviens du Comte de Mennevale dont la propriété s’étendait sur des centaines d’hectares à l’orée de la sous-préfecture et qui, malgré une fortune sans borne, utilisait jusqu’à sa mort intervenue de mémoire au début des années quatre-vingt, sa calèche pour se rendre de son château au centre ville.

Il y avait aussi les amis de ma grand-mère, les Chevel, qui refusaient tout confort de peur de dévoiler au public une partie de leur richesse. Ils n’ont accepté l’électricité et l’eau courante qu’à la veille de leur mort pour le plus grand plaisir de leurs héritiers.

Le secret est la deuxième religion après l’avarice pour les Normands à moins qu’elle ne soit la déclinaison de la première. La région de Bernay est un enfer pour les juges et les policiers. Personne ne parle, personne ne porte plainte. Les affaires se règlent à l’amiable à coups de chevrotine ou de haines. C’est certainement pour ces raisons que les Bernayens adorent passer leurs vacances en Corse. Je l’admets, cette destination de villégiature s’explique aussi par la recherche effrénée du soleil, valeur rare en Normandie. Je me souviens de cet ami qui craqua après le quarantième jour consécutif de pluie en plaquant son travail du jour au lendemain et en emmenant toute sa petite famille à Marseille.

Pour moi Bernay, c’est avant tout une gare et une ligne de chemin de fer qui mène tout droit à Paris. Autrefois, avant la seconde guerre mondiale, au bout du boulevard qui longe les voies de chemin de fer, à quelques mètres de la caserne, une maison de passes était ouverte. Cette maison était tenue par une tante d’Edith Piaf. La chanteuse, enfant, y aurait passé plusieurs années. J’imagine Edith passant de fille de joie en fille de joie, s’amusant avec les clients avant qu’ils ne montent réaliser leur petite besogne. Mais tout ceci n’est peut-être que rumeurs.

La fragilité, le désespoir, l’instabilité de la chanteuse trouvent-ils leur origine dans ce passé bernayen, rempli d’humidité, de liaisons sommaires et furtives. Pour glorifier la présence d’une des plus grandes chanteuses du siècle dernier, la ville a baptisé le cinéma du boulevard Dubus, juste en face de la gare à quelques encablures de l’ancienne maison de joie du nom d’Edith Piaf. Cela ne lui porta pas chance. Il ferma à la fin des années soixante-dix. Cette histoire est-elle exacte ? Je la tiens de ma grand-mère mais toutes les petites villes et leurs habitants ne sont-ils pas prêtes à travestir l’histoire pour se créer une existence.

En revanche, je crois en cette histoire de bar, près du centre ville, qui, détenu par des souteneurs, sert de maison de redressement à des filles qui sur le pavé parisien prennent quelques libertés. Bernay transformé en bagnes à putes indélicates. Un tel destin choque le petit bourgeois. Mais ce qui le rassure, c’est que les filles ne sont que de passage. Et puis, l’alcool et les filles sont pour les jeunes hommes les seules distractions possibles dans une petite ville de campagne. Air du temps oblige, les filles sont aujourd’hui stationnées en bordure des routes nationales à proximité des centres urbains afin de satisfaire les envies des camionneurs, des VRP et des cadres en déplacement. C’est beaucoup moins poétique et beaucoup moins confortable que les maison-closes ou les chambres du bar du coin.

Comme toute petite ville de province, Bernay a sa rue principale ; la rue Thiers. C’est la seule rue commerçante, la rue où il faut passer et être vu. La rue Thiers se mérite. Elle ne vient pas instinctivement à vous. Il faut la chercher. Nous sommes en Normandie. Tout ce qui est beau, ne se montre pas. Cette rue n’est indiquée par aucun panneau. Pour la découvrir, il faut aimer les jeux de piste. Une fois dedans, à l’est de la ville, elle déconcerte. Elle commence par quelques masures sans intérêt. Les commerces sont sans saveur et les passants rares. Puis, si la persévérance a été suffisante, le voyageur atteint l’église Sainte Croix. L’édifice est normand à souhait. La richesse n’est pas à l’extérieure mais à l’intérieure. La façade abîmée, époque gothique, de l’église se discerne à peine des autres bâtisses. A l’intérieur, en revanche, l’autel, les sculptures, la charpente témoignent d’une foi et d’une richesse passée.

En face de l’église, un marché couvert tout en bois marque le début de la rue Thiers triomphante, celle des bourgeois, celle des rumeurs, celle de toutes les passions. Les maisons deviennent d’un coup des pièces de musée. Le bois lourd des colombages ceinture le torchis, les briques et les pierres avec majesté. De gros piliers de bois se succèdent. Ils donnent un charme rustique aux demeures étroites. Une chaleur émane de ces maisons balayées continuellement par la pluie. Les boutiques rivalisent dans le luxe et l’abondance. Il y a un air de fête dans cette rue surtout les jours de marché. Autrefois, les paysans de toute la région confluaient les mardi, jeudi et samedi pour vendre leurs productions. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des vendeurs itinérants. L’accent normand a laissé place à celui des bonimenteurs issus de toute la France et du Maghreb. Il n’en demeure pas moins que trois fois par semaine et tout particulièrement le samedi, le marché envahit la ville. Il occupe toutes les places du centre, celle en face de la mairie, celle en face de la Poste. Il occupe la halle couverte qui fait face comme un défi mercantile à l’église. Le marché de Bernay attire les résidents des campagnes et des bourgs avoisinants. Le samedi, Bernay, éternel lieu de passage, s’anime de milliers de conversations. Les familles échangent des propos sans valeur. Les ragots fusent des camelots aux acheteurs. Après des heures de bourdonnement, vers 13 H 00, l’agitation laisse place au silence. D’un coup, tout s’arrête. La ville reprend alors ses airs d’endormie. Chacun a regagné son logis, sa maison de campagne ou sa ferme.

En semaine, il y a également le passage rituel des collégiens et des lycéens. Ville centre, Bernay accueille des milliers d’élèves dont les parents sont disséminés à vingt kilomètres à la ronde. Des cars, des voitures, des mobylettes n’en finissent pas d’arriver le matin vers huit heures. Le même manège se reproduit chaque jour en sens inverse entre 17 H 00 et 18 H 00. Des enfants se lèvent à 6 H 00 afin de suivre des cours au collège Marie Curie, au collège des Hameaux ou au lycée Fresnel. Ils rentrent le soir chez eux vers 19 H 00 voire 20 H 00. Après quelques années de voyages permanents, soit ils sont devenus des délinquants, soit ils haïssent Bernay.

Un parisien, arrivant en cours d’année scolaire, dans un petit collège de province constitue une attraction. Mon intégration dans ce nouveau monde fut très délicate. Coupé de mes bases, je n’avais comme solution que de me consacrer à mes études. Je me tenais éloigné des bagarres et des clans. Certes, j’ai eu le droit à mon bizutage. Une horde de petites frappes avait décidé de me passer une rouste. Le Normand étant costaud ; heureusement pour moi, le directeur se porta à mon secours.

En revanche, au bout de la troisième semaine, j’ai été victime d’une manipulation. Dans ma classe, il y avait deux filles délurées, une très jolie, l’autre beaucoup moins ; elles étaient toujours ensembles. Elles se mélangeaient peu aux autres filles. Elles étaient très femmes, très sophistiquées. Non pas parisiennes car elles too much, trop maquillées, trop vulgaires…

Dès mon arrivée au sein du collège, elles m’ont tourné autour, m’aguichant, prenant des poses suggestives. Un soir, après les cours elles m’ont invité à les rejoindre derrière le collège ; elles voulaient me montrer quelque chose. Naïf, je me suis rendu au rendez-vous ; encore que je savais au fond de moi comment tout cela allait tourner. Sur le lieu du rendez-vous, il y avait une cabane de chantier dans lequel la mairie entreposait du matériel de voirie. Elles avaient réussi à voler la clef. A peine suis-je entré, qu’elles ont refermé la porte. La plus jolie, blonde et assez grande, commença à se déshabiller ; l’autre mit sa main sur la braguette de mon jean ; j’ai fait un pas en arrière ; elles se mirent alors à rire. Je pensais qu’il s’agissait d’un piège, que derrière la porte, il y avait tous les élèves du collège. La brune repassa à l’attaque ; ne sachant plus comment faire, je me concentrais sur mes affaires, de peur de me retrouver nu en pleine campagne à six heures du soir. J’ai eu le droit à une fellation ; au bout de quelques secondes, la blonde exigea que je m’occupe d’elle mais j’étais paralysé. Mon immobilisme les stupéfia ; elles m’abandonnèrent alors à mon triste sort. Je me suis habillé puis je suis entré chez moi sans avoir tout compris. Le lendemain, je fus conspué dès mon arrivée au collège. J’étais traité de puceau, d’impuissant. J’ai vite compris que les deux filles avaient parié qu’elles se feraient le petit parisien. Vexées par mon comportement, elles avaient de tout révélé. Si les enfants du milieu ouvrier ou paysan m’ont raillé, j’ai conquis avec cette histoire le soutien et l’amitié des élèves catholiques et bourgeois. A quarante ans, je ne comprends toujours pas le comportement féminin surtout quand il prend des formes masculines. Pourtant, pour réussir, j’en ai joué sans trop me forcer. Pour accéder aux salons épais de l’Elysée, pour entrer dans les ministères ou pour pénétrer le milieu des affaires, quand on n’a pas une fortune, il faut parier sur les femmes, celles qui sont délaissés par leur mari, celles qui ont envi de montrer qu’elles peuvent se taper un brillant jeune homme. Les ressorts dans ce domaine sont infinis. Il suffit d’opter pour la bonne corde et de ne jamais tomber amoureux. Si par hasard plus que par calcul, je réussis bien les premières étapes, je suis plus mauvais pour la conclusion des affaires.

Que de changement dans les rapports hommes, femmes ces trente dernières années. Dans une petite pièce, entouré d’hommes, je ne suis pas le mieux placé pour évoquer cette question ; mais quand même. Il faut souligner qu’en étant élevé par une femme qui détestait les hommes et née au tout début du XX ème siècle, je suis parti avec un handicap dans la vie. L’homme ne sait plus quelle attitude il doit prendre. Contesté sur le plan intellectuel, n’ayant plus le monopole des ressources dans le foyer, il a tendance à perdre son statut de dominant. Le problème, c’est que de très nombreuses femmes ne supportent pas l’homme dominé, enfant. Elles veulent un vrai homme, mais aussi un homme objet, un homme utile, attentif à leurs désirs mais mâle quand même ; pour faire simple, l’homme est confronté en permanence à la quadrature du cercle.

Mais revenons à Bernay, à la fin des années soixante-dix. Je ne connaissais personne. J’étais un exilé n’ayant comme famille réelle que ma grand-mère, Marthe Cauvel.

A Bernay, pour exister, il faut être bourgeois ou vaurien. Je n’étais ni l’un, ni l’autre. Par facilité et compte tenu de quelques antécédents familiaux, tout me portait dans la direction des voyous et des petites frappes si ce n’est mon port bourgeois.

Cette inclinaison était d’autant plus évidente qu’un de mes cousins, un dénommé Marc, n’en finissait pas de défrayer la chronique par ses actions délictuelles. J’avais quinze ans quand, au hasard d’une rue, il m’aborda ; il était accompagné de deux blondes. Il me les a présentées en leur mentionnant que j’étais le cousin de Saint Germain, celui qui vendait de la coke à treize ans, celui qui est l’intello de la famille. Il savait tout de moi. Il m’a mis en confiance ; à ses yeux, je n’étais qu’une victime de la famille de merde que nous avions en commun. Ce jour là, nous sommes allés dans un café. Il savait que son histoire se terminerait mal. C’est pourquoi il m’a pris comme confident en contrepartie de quoi il me donnerait quelques billets. A moi, le jour venu de rétablir une certaine vérité. Je n’avais comme argent de poche à cette époque que 18 francs par moi. Je fus heureux de multiplier cette somme par trente même si l’argent ainsi obtenu provenait de vols ou de casses. Une fois par mois, j’ai recueilli ses peurs, ses souhaits, ses espoirs. J’ai ce talent de recevoir les confessions d’autrui, de recevoir les secrets et les blessures des âmes. J’ai commencé très tôt et aujourd’hui encore dans cette prison, quelques gardiens viennent partager les souffrances.

J’ai perdu un ami

Je tiens donc à rendre hommage à Marc et à raconter son histoire qui est un peu la mienne. C’est surtout l’histoire d’un truand, d’un paumé de province.

Marc a, depuis sa naissance, été l’élément terrible de la famille. Il n’y a pas eu une semaine sans qu’il n’ait occasionné un problème ou une catastrophe. Le démon s’était approprié son âme et surtout son corps. Ses trois frères et sa sœur ne sont pas des enfants de cœur mais ils ont accepté de ne pas enfreindre les lois ; ils ont tout juste dépouillé quelques vieux isolés au moment où ils passaient de vie à trépas. Leur père était alcoolique ; rien d’original en Normandie, pays du Calvados d’autant plus qu’il était tenancier de bistrot ; leur mère un penchant pour les hommes et offraient ses services dans un petit hôtel à proximité de la gare de Serquigny. Tout cela constitue un lourd héritage surtout lorsqu’on est le dernier-né de la famille. Bien bâti, une tête carrée, une mâchoire forte légèrement en avant, seul le regard trahissait en Marc une folie et une génétique lourde à porter. Ses yeux, bleus flous, renvoyaient une lumière inquiétante.

Elève indiscipliné, au caractère violent, placé dans des établissements spéciaux, Marc a rapidement préféré le travail de nuit aux cahiers et leçons fastidieuses. Dès l’âge de treize ans, il devint, ainsi, un spécialiste hors pair du vol de vélos, de mobylettes et de motos. Il a commencé à exercer ses talents de coupeur de chaînes dans la cour de la maison de sa Grand-mère. Il a étendu progressivement son territoire aux cantons de Bernay et de Beaumont le Roger. Le garage de son père fut alors transformé en atelier de dépeçage et en boutique de pièces détachées.

Le service militaire à Mourmelon lui offrit la possibilité d’améliorer ses techniques et surtout de rencontrer les membres de la bande de Pontoise. Cette bande écumait le nord de la région parisienne dans les années soixante-dix. L’armée fut une source de découvertes pour ce jeune garçon qui n’avait guère eu le loisir de dépasser les frontières de sa Normandie natale lors de dix huit premières années de sa triste vie.

Durant ses classes, il fut placé au trou durant trois semaines pour violence, racket, indiscipline et non-respect des horaires. Discrètement, les autorités militaires décidèrent au terme du cinquième mois de service de remettre dans le civil Marc et ses copains de Pontoise. Dans ces années d’antimilitarisme, ils ne voulaient en aucun cas être jugées responsables d’actes commis par des petites frappes incontrôlables.

Marc n’annonça pas à ses parents son renvoi de l’armée. Il intégra, alors, la bande de Pontoise. Il se spécialisa dans le vol de voitures et dans le braquage de bijouteries. Il revenait au bercail familial une fois par mois. Les parents firent semblants de ne pas remarquer l’Alpine Renault avec laquelle il venait les voir. Ils firent de même avec les montres et les bijoux qui leur offraient. L’armée devait à leurs yeux être généreuse avec leur rejeton.

Les affaires se gâtèrent lorsque Marc fut arrêté en 1975 pour vol avec violence. Il fut jugé et condamné à 5 ans de prison dont deux avec sursis. Incarcéré à la centrale de Poissy, il termina son apprentissage de parfait bandit.

Un matin du mois d’octobre 1976, pour un vice de procédure, la justice le relâcha au bout de douze mois de captivité. Cette libération anticipée marqua le début d’une vie de bohême. Marc, avec une bande de cinglés, accumula les braquages et les viols.

Au fil de leurs opérations, en 1978, ils revinrent sur Bernay. Ayant investi une ferme abandonnée près de Serquigny. Un soir, ils se rendirent dans le troquet fréquenté par les bandits du cru, « le Central ». En manque d’émotions fortes, ils abusèrent de boissons et de vantardises au point d’incommoder les autochtones.

Le lendemain, c’était un jour sans soleil de septembre, ils se retrouvèrent dans le même café. Un comité d’accueil les attendait de pied ferme. Le caïd de Bernay, un dénommé Max, leur demanda de trouver un autre refuge, en dehors du département de l’Eure. Compte tenu de leur passé, ils gênaient sa tranquillité. Ils mettaient en péril le bon déroulement de ses petites affaires. Marc refusa net. Il demanda au contraire l’hospitalité des voyous. Il exigea, en outre, de participer à la réalisation d’un ou deux coups.

Rapidement le ton est monté. Les menaces succédèrent aux insultes. Puis, un coup de poing violent, lancé comme une flèche par Marc atteignit au bas ventre d’un des hommes de Max. Ce dernier s’affala d’un bloc sur le plancher devant le comptoir. Le tenancier des lieux pria aux uns et aux autres de sortir faute de quoi il appelait la police. Ils se retrouvèrent tous sur la place. Après une demi-heure de bataille rangée, les deux bandes prirent leur voiture pour un rodéo.

A vingt deux heures quatorze, le téléphone résonna dans la petite salle à manger de ma grand-mère. J’étais dans ma chambre. Je fus surpris par le bruit du téléphone. Elle ne recevait jamais d’appel après 21 heures. Vous vous demandez comment je peux me souvenir de l’heure avec une telle précision. Vous avez raison, mais je dois vous l’avouer, j’ai une excellente mémoire.

En entendant la voix de ma grand-mère, j’ai vite compris qu’un événement grave s’était produit. Elle indiqua qu’elle arrivait de suite sur les lieux de l’accident. Elle ajouta « pour les parents du petit, pas la peine de les chercher, ils sont imbibés du matin au soir ; je m’occupe de tout comme d’habitude ». Ensuite, j’ai entendu le bruit de la 2 CV. Malgré ma volonté d’attendre son retour, je me suis endormi rapidement.

Je sus, lors de l’enterrement que ma grand-mère s’était rendue sous un ciel étoilé, le ciel normand serait selon la légende un des plus beaux de France, à Menneval à quelques kilomètres de Bernay. Un gendarme l’attendait. Il lui indiqua que le corps de Marc était parti à la morgue. Il mentionna qu’il s’agissait certainement d’un accident stupide de la circulation. Elle constata néanmoins qu’aucune trace de frein n’est visible. Elle a alors décidé de se rendre seule à la morgue pour connaître la vérité.

L’enterrement de Marc eut lieu le 26 septembre. Il pleuvait comme les jours précédents. Une messe fut prononcée dans l’église de Serquigny. Juste derrière la famille, des hommes aux visages tentaient de se recueillir. Louise avait tenté en vain de s’opposer à leur venue. Elle avait réussi à imposer un compromis équilibré. Ils assistaient à la messe mais ne se rendaient pas au cimetière ainsi qu’à la réunion de famille.

L’église de Serquigny se prête bien aux cérémonies tristes. Mal chauffée, décorée sobrement, elle n’inspire pas la joie. Massive, de style mi-gothique, mi-roman, elle détonne dans ce village sans relief. Sa grandeur, la hauteur de son clocher la prédisposait à être le cœur d’un gros bourg. A Serquigny qui compte moins de 2500 habitants, elle manque cruellement d’espace. Pas de parvis, même pas de trottoirs devant le porche, une route départementale passagère l’enserre. Elle ressemble à un paquebot amarré dans un petit port de pêche. L’église par sa puissance a étiolé l’ensemble de ce village à moins que ce soit l’alcool qui ait ravagé des générations de petits normands. Au début du XXème siècle, Serquigny ne comptait pas moins de 26 débits de boisson pour moins de 1400 habitants. 9500 arbres à cidre et à calvados occupaient les 1141 hectares du territoire communal. Les bouteilles d’alcools pleuvaient jour après jour sur les fermiers et les ouvriers. Cent ans plus tard, l’alcool et ses effets marquent encore cette région. Dans un rayon de dix kilomètres carrés, quatre centres de traitement d’alcooliques et de déficients intellectuels sont ouverts.

La cérémonie fut expédiée en moins d’une heure. Le curé n’avait pas souhaité s’étendre sur la vie du défunt. On peut le comprendre même si le passé de l’ecclésiastique n’était pas sans tâche. Il avait le démon en lui ; il était un pêcheur parmi les pêcheurs.

Ainsi, comme en son habitude, après les formules d’usage, il avait pris sa Renault 4 L afin de rendre visite à quelques femmes en mal de compagnie. Tout le monde savait à Serquigny comme à Bernay que le curé, malgré le port de la robe, était le Don Juan de la vallée.

Après l’enterrement, toute la famille se réunit dans la salle à manger de la maison de Louise, rue Max Carpentier. La pièce étroite, au papier défraîchi, aux meubles années cinquante de faible prix, donne directement sur la rue. Les passants contemplent la famille Flavigny Chauvel à travers la fenêtre. Ils détournent la tête de peur d’importuner tout en essayant de reconnaître les membres présents. Le vin chaud, traditionnel, est servi par Marthe. Tout le monde est resté debout. Personne n’osa prendre les quelques rares chaises placées le long du mur. Une fois tout le monde servit, Marthe prit la parole d’un ton monocorde.

« Nous connaissons tous la vérité. Marc a été assassiné, le trou dans sa tête n’a pas été occasionné par une bille. Les journaux ont conclu à l’accident de voiture. Vous pouvez me remercier. Si quelqu’un vous demande pourquoi Marc n’a pas tenté de freiner ou d’éviter les obstacles, vous indiquez qu’il est mort avant le choc ».

Cette affaire m’a marqué. Admiratif des frasques de Mesrine et de celles de mon cousin, je me voyais bien recréer une bande. J’ai retenu la leçon suivante de cette aventure, être au sommet, même dans le monde « underground » est une obligation pour survivre.

Pourquoi ce long dégagement sur Marc que j’ai à peine connu et dont la photo chez ma grand-mère m’effrayait ? J’entends signifier que lorsqu’on est comme moi issu d’une famille de voyous, il est difficile de choisir une autre voie. Certes, vous allez répliquer qu’il est trop facile d’imputer sur mes aïeux mes turpitudes. Rassurez-vous, j’assume complètement mes actes. Marc et les autres ne sont en rien responsables de mes déviances. En libéral parfait, je ne tenterais pas de transformer ma responsabilité en irresponsabilité en chargeant la Société.

Avec le recul, je peux vous l’avouer, la brutalité de Marc m’horrifiait, me dégoûtait. Je n’ai jamais aimé ses méthodes. Un beau coup doit s’effectuer sans laisser de traces, sans violence ou presque sans violence…

It’s a long way to the top
(Angus Young-Bon Scott)

Le hasard, un simple hasard ou plutôt l’envoi d’une lettre à Paris, à la fin de l’année 1980, a influencé vingt ans de ma vie ; une simple lettre d’une page

Un certain 13 janvier 1981, et tout çà à cause d’un courrier envoyé à un candidat à l’élection présidentielle, j’ai passé trois heures, assis sur un cercueil dans une agence des Pompes funèbres d’Evreux. Trois heures durant, j’ai tenté d’écouter le responsable départemental du Mouvement dont le père dirigeait l’agence. Tout absorbé que j’étais par son éventuel contenu, le cercueil a annihilé toutes mes fonctions intellectuelles.

C’est en regardant le journal télévisé que sans en parler à personne, j’avais décidé d’écrire au siège du Mouvement des Jeunes Giscardiens, rue de la Bienfaisance à Paris. Pour obtenir l’adresse, j’avais appelé l’Elysée. Après deux mois sans nouvelle, je fus invité à me rendre aux pompes funèbres d’Evreux pour une première réunion.

A cette réunion, il y avait tous les jeunes fils et filles à papa d’Evreux. Nous devions être trois ou quatre à ne pas être membres du cercle des privilégiés. Grâce toujours à mon regard de cocker et à mon maintien de bonne famille, j’ai conquis le cœur de mes compagnons de route. Pour m’intégrer le plus vite possible, j’étais toujours disponible pour les opérations commandos. Je suis rapidement devenu un expert en collage d’affiches en pleine nuit, en bombes de peinture et en bris des permanences adverses. Je pouvais ainsi me comporter en voyou tout en défendant une bonne cause, celle de la droite modérée. J’ai vite compris que les règles du milieu politiques ressemblent à celle de l’autre milieu. J’ai vite compris que tout ou presque était permis à condition d’avoir les bonnes protections, d’avoir un parrain.

J’étais parmi les plus jeunes. Rapidement, face à mon savoir-faire et mon absence d’appréhension, le responsable départemental me recommanda auprès des dirigeants de Paris. Impulsif et sans foi, ni loi, j’étais chez les bourgeois giscardiens, une monnaie d’une extrême rareté.

Le week-end, je partais à Rouen pour intégrer une équipe de blousons noirs, un peu facho sur les bords. Ils se mettaient au service des giscardiens le temps d’une campagne électorale pour casser la gueule aux communistes et aux gaullistes. Dans chaque groupe, un ou deux responsables jeunes giscardiens tentaient autant que possible de veiller à la bonne application des directives de Paris et de limiter les excès en tout genre. Dans les faits, nous ne pouvions rien empêcher. Nous étions confrontés à des bêtes furieuses. Soit nous jouions avec eux, soit il nous lâchait au plein milieu de l’opération en conservant le matériel et les camionnettes. Pour rester, pour d’imposer, il fallait être encore plus dur qu’eux.

A Rouen, de février à mai 1981, j’étais logé chez le responsable de la bande, Pierre. Il devait avoir sept ou huit ans de plus que moi. Ma grand-mère n’avait émis aucun jugement sur mes nouvelles activités et sur mes nouveaux amis. Elle ne comprenait rien à la politique mais elle croyait à la nécessité d’être au sein d’une équipe, d’une bande pour réussir même si elle se méfiait de mes amitiés giscardiennes qu’elle jugeait bien trop bourgeoise à son goût.

A Rouen, libéré du joug familial, Pierre fit mon instruction sexuelle en me payant quelques passes. Je me souviens d’une prostituée ; elle était, pour moi, très vieille, très très vieille ; elle devait avoir près de cinquante ans ; elle sentait le parfum de mauvaise qualité. Elle était sans forme, une poitrine abondante et descendante. Elle avait des bras épais de paysanne ; ses cuisses m’impressionnaient par leur circonférence. En sortant de la voiture de Pierre, elle m’avait accosté et je n’avais pas osé lui dire « non ». En montant dans sa chambre, nous avons croisé plusieurs de ses collègues qui l’ont sifflée en criant qu’elle était une veinarde de se taper un puceau, qu’elles voulaient assister à ce moment. J’eus beau prétexter que j’en étais pas un, elles ne voulaient pas me croire. Tout cela se termina avec deux filles de joie assistant à nos ébats. J’étais un peu gêné d’être exposé comme un trophée ; mais certainement au fond de moi, j’étais un peu flatté. Je regrette ne l’avoir jamais revue, de ne jamais avoir recommencé cette expérience. Elle doit avoir plus de soixante-dix ans, aujourd’hui, si Dieu lui a prêté vie. Aujourd’hui, certes le manque du à ma prison me pèse ; mais au fil des années, j’ai compris que la sensualité, le désir, la peur de l’autre constituait les fondements d’une relation amoureuse et sexuelle réussie. Dans la passe furtive, il y a beaucoup de frustration ; l’essentiel, l’amour, est absent ; l’homme ne domine artificiellement par son pouvoir monétaire ; dans l’acte, la prostituée dirige et par ses gestes renvoie le mal à sa déchéance. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre.

Mon ami Pierre était chargé d’assurer la sécurité des soirées organisées dans les hôtels particuliers des grandes familles pour soutenir le Président Giscard d’Estaing. Ces réunions très mondaines visaient autant à démontrer la nécessité de se mobiliser pour le Président candidat qu’à récolter de l’argent pour la campagne. A plusieurs reprises, Pierre me demanda de l’accompagner. J’étais costaud et j’avais de bonnes manières. C’est ainsi que j’ai assisté souvent dans un coin, sans rien dire à ces belles soirées avec des buffets bien garnis en mets fins et rares. Le ballet des robes, des costumes parfaitement ajustés, la vue des jeunes filles parfaites m’a certainement incité à pénétrer ce milieu. Lors d’une réception à la mairie de Rouen, quelques semaines avant le premier tour, un jeune homme, très bien habillé, pas très grand, mais doté d’une assurance à toute épreuve, me demanda de le suivre. Il s’agissait de Jean, le trésorier des Jeunes Giscardiens. Il m’annonça que Giscard serait battu du fait de la trahison de Chirac, du comportement ordurier de la presse et de la décadence de la bourgeoisie capable par esprit futile de voter François Mitterrand. J’étais abasourdi. Il exigea de moi le secret et me dévoila le plan. Il affirmait que la gauche ne pourrait rester que quelques mois au pouvoir, l’application des fameuses 110 propositions du candidat Mitterrand issues du programme commun de 1972 devant conduire le pays à la banqueroute. Il était convaincu que Giscard d’Estaing reviendrait au pouvoir, que le RPR dirigé par le traître de Chirac disparaîtrait. Afin que sa prophétie devienne réalité, il souhaitait maintenir des troupes sur le pied de guerre.

Pour étayer ses propos, Jean ajouta : « regarde ces bourgeois ; à l’annonce des résultats, ils passeront à gauche comme en 1940 sous Pétain. Ce n’est pas avec eux qu’il faudra reconstruire la droite. C’est pourquoi je te demande d’être prêt à agir ». En me recommandant le secret absolu, il me parla d’un accord secret avec l’extrême droite pour la reconquête du pouvoir. Face au SAC, la milice privée des gaullistes, Jean m’apprit que nous n’étions pas démunis. Il me présenta quelques années plus tard le chef de ce réseau secret. Il s’agissait d’un cadre des anciens mouvements pro Algérie française. Proche du Vatican, il pouvait partir plusieurs mois en Pologne ou en Hongrie. A son retour, il menait sans rien laisser paraître quelques opérations en faveur de la droite parlementaire non gaulliste. Il était aussi à ses heures perdues un excellent musicien, capable de jouer toute une nuit des morceaux des Stones à la guitare.

Le RPR disposait de réseaux fondés durant la Résistance qui soixante ans après demeurent en particulier dans la police, au sein de la justice ou parmi les fonctionnaires de l’Assemblée nationale. Un agent du Palais du Bourbon m’affirma qu’il avait enterré dans son jardin un stock d’armes au cas où les bolchos ou les fachos s’en prendraient à l’Etat.

J’étais fier d’appartenir à un groupe secret même si j’ai vite compris que notre puissance de feu était limitée faute d’avoir des relais dans l’appareil d’Etat.

Jean, après m’avoir dit que nous nous reverrions très prochainement, me quitta pour alpaguer deux ou trois avocats accompagnés de leurs superbes filles à la mine remplie de morgue, il avait comme mission mais ça je ne le savais pas après la défaite électorale de constituer une cagnotte ou plutôt un magot afin de financer les opérations spéciales après la défaite.

Jean ne s’est pas trompé pour l’échec de Giscard. Il recevait tous les résultats des sondages et était, par ailleurs grâce à quelques complices, bien informé des manœuvres du candidat gaulliste à l’encontre du Président sortant.

Je me rappellerai toute ma vie du dimanche 10 mai 1981. J’étais arrivé dans le courant de l’après-midi à la permanence en plein centre-ville de Rouen, près du Gros Horloge. Pour tenter d’oublier cette défaite annoncée, nous nous racontions nos plus belles anecdotes de campagnes comme des soldats après des batailles. Il y avait entre nous une fraternité d’armes. Lorsque sur TF1, le portrait du futur Président de la République est apparu, j’ai cru pendant quelques secondes qu’il s’agissait de Giscard. J’ai cru au miracle. Mais, je fus ramené à la triste réalité par la froideur des chiffres. Pas de doute, VGE était battu et bien battu. Dans les rues, nous entendîmes les klaxons d’allégresse des voitures des militants socialistes. Malgré notre déception, nous ouvrîmes quelques bouteilles en se disant qu’au moins les gauchistes ne les videraient pas à notre place.

Jean, le Trésorier, nous appela vers 22 heures, pour nous réconforter. Il nous répéta que le combat ne s’arrêterait pas ce soir. C’est pourtant durant son appel téléphonique que des militants communistes ou socialistes brisèrent les vitres de notre permanence en jetant des pavés. Il y eut un moment de panique. Nous nous sommes réfugiés dans la cave. Pierre demanda l’aide de la police. L’agent de permanence lui répondit que tant qu’il n’y avait pas mort d’homme, la police ne se déplacerait pas. J’ai compris qu’en cas d’alternance, tout va très vite ; les amis d’hier disparaissent, les fonctionnaires jouent aux prêtres défroqués en reniant avec une mauvaise foi sans pareille leurs engagements passés. Heureusement pour nous, les militants de François Mitterrand souhaitaient avant tout faire la fête et non la Révolution.

En rentrant dans la nuit, je fus surpris de tomber sur ma grand-mère avec une éponge et un grattoir à la main. Elle tentait d’enlever la peinture rose sur les murs de la maison. Il y avait marqué « A mort, les collabos des bourgeois ». J’étais gêné. Je savais que c’était à cause de moi. Elle me rassura en me disant que ce n’était pas grave ; qu’elle en avait vu d’autre. Elle me conseilla de me coucher. Le lendemain, au lycée de Bernay, tous les professeurs arrivèrent habiller en rose ; ils se mirent en grève pour demander le renvoi du proviseur. Au bout de dix jours, ils obtinrent satisfaction. Il fut muté à Charleville Mézières, sa femme l’étant en Ardèche.

Avec la défaite de Giscard, je pensais mon aventure en politique terminée. Avait-elle de toute façon commencé ? Durant six mois, je n’avais rencontré que des seconds couteaux. J’avais pénétré dans quelques beaux appartements rouennais mais bizarrement je n’avais discuté sérieusement avec aucun de leurs occupants. Ils m’ont à peine vu. J’ai toujours été de passage. C’est à partir de cette caractéristique que toute ma carrière s’est construite. Sans famille, sans attache, je suis le passe muraille parfait, le porte-serviette, le porte-coton idéal pour des missions délicates. Jean s’en est souvenu en me rappelant très rapidement après la défaite. La Gauche conserva le pouvoir jusqu’en 1986 mais durant cette période j’ai, tout en effectuant d’honorables études, poursuivi mes missions d’homme de mains.

GIMME SHELTER
(Mick Jagger/keith Richards)

J’ai donné ma vie à la politique comme d’autres entrent en religion. En regardant mes collègues d’infortune, j’ai vite compris que notre choix, notre engagement, était lié à notre passé, à notre recherche d’un équilibre que notre famille, notre entourage ne pouvait pas nous procurer. Les femmes et hommes politiques, leurs collaborateurs sont des êtres par nature déséquilibrés. La participation à la vie d’un mouvement politique est inconciliable avec une vie familiale dans le sens classique du terme. La politique, c’est vingt heures sur vingt-quatre, le week-end et le soir. Il est hors de question d’espérer dîner avec son conjoint à dix-neuf heures trente. La vie politique, c’est une fuite en avant, un refus de vieillir, d’être toujours un adolescent. Former une famille, élever des enfants, avoir un rythme régulier de vie sont des contraintes insupportables pour des hommes politiques. Le taux de divorces au sein du milieu est impressionnant ; les conjoints acceptent de moins en moins de passer après les militants, les cadres des partis, les journalistes et les électeurs…

Quand je me suis engagé, je souhaitais me créer une histoire, un nom, échapper à ma famille.

Au mois de juillet 1981, trois mois après le désastre électoral, Pierre m’appela un soir et me tint le discours suivant :

« Tu veux revenir sur Paris, il faut que tu appelles Jean. Tu sais, je te l’avais présenté. Il est le trésorier de notre mouvement. Il a besoin de toi. »

Ces mots, je ne les ai jamais oubliés. Je ne le croyais pas, à Paris, ils pensaient à moi. J’ai mis deux jours pour surmonter ma timidité et joindre Jean. Une secrétaire me le passa qui me tint ce discours : « petit, je suis pressé, il faut que l’on se voit, tu peux passer demain, ah ouais ! T’es en Normandie. Bon passe, samedi vers 11 heures au siège. Je te dirais ce que nous pourrons faire ensemble ».

Depuis mon exil de Saint Germain en Laye, je ne remettais que rarement les pieds à Paris. Au fil des années, je m’étais transformé en parfait provincial surtout en ce qui concerne ma garde robe. Sur le choix de la veste, j’ai longuement hésité. Mal m’en a pris, en arrivant gare Saint-Lazare, je fus conspué par une bande de jeunes ; ils se sont moqués de mon accoutrement, ma veste en velours beige ne devait pas correspondre aux canons de la mode parisienne. Ils m’ont obligé à leur donner. Déjà en retard, j’ai opté pour la politique du repli stratégique avec abandon de la cause du conflit.

Arrivé boulevard du Montparnasse, au numéro 266, au siège du Mouvement, je demande à parler à Jean ; la secrétaire me prie de l’attendre dans le hall d’entrée. Elle est blonde, grande, très femme ; un décolleté un peu provoquant, une poitrine blanche un peu tombante mais accueillante.

Je constate qu’elle me regarde avec mépris ; elle me considère, sans nul doute, comme un petit provincial aux origines modestes ne portant pas de veste. Après dix minutes d’un terrible face à face, étant incapable d’engager la moindre discussion, les marches de l’escalier se mettent à craquer. Ce bruit sourd rompt le difficile silence. Je ne me souvent qu’avec difficulté du physique de Jean. Dans ma mémoire, il était trapu, une tête carrée avec une mâchoire acérée. En fait, il était de taille moyenne, un peu enveloppé. Il était habillé de manière très chic. Il était hors du temps. A peine avait-il avalé la dernière marche de l’escalier qu’il demanda à la secrétaire
- Isa, c’est le petit que je dois voir.

- Oui Jean, il t’attend comme un enfant de cœur.

- Isa, je suis surpris que tu ne l’aies pas encore violé.

- Jean, c’est un enfant ; je parie qu’il est puceau ; tu sais que j’aime les hommes avec de l’expérience.

- Tu devrais alors accepter de coucher avec moi.

- Je t’ai dit non car je sais que tu es un mauvais coup ; tu bandes mou…

- Allez, petit, ne rougis pas ; de toute façon elle n’aime que les vieux beaux, bien riches ; tu as encore un peu de temps devant toi avant de passer dans sa casserole ; suis-moi dans mon bureau ou plutôt de ce qui en fait office.

J’étais rouge pivoine. Entre la peur d’affronter Jean et les propos d’Isabelle, je ne savais pas trop quoi penser, dire et faire.

J’ai suivi Jean jusqu’à son bureau qui se trouvait au sous-sol. Il était petit et doté d’un grand coffre-fort. Il me fit asseoir sur une vielle chaise rouge ; j’appris plus tard que cette chaise était une prise de guerre de la campagne présidentielle. Jean avait avec quelques membres du mouvement volé au PS un lot de 500 chaises destinées à un meeting.

Jean prit la parole en me demandant sur un ton viril :

- Petit, quel est ton prénom ?

- Patrick.
- Bon, Patrick. , tu te rappelles, je t’avais dit que nous aurions besoin de toi. Je ne t’ai pas menti. Il est évident que nous ne retrouverons pas le pouvoir demain mais il est indispensable de harceler le gouvernement en place et surtout nous venger des RPR. Tu souhaites effectuer tes études sur Paris ?

- Oui, je voudrais intégrer Sciences Po ; je suis inscrit à Henry IV en hypokhâgne.

- Très bien ; tu as un peu d’argent.
- Bof, pas trop. Je recherche un petit studio pas trop cher et un job le soir.
- Je peux t’aider. Je cherche quelqu’un comme toi. Tu as participé aux opérations spéciales durant la campagne. Tu as été efficace et surtout tu l’as fermé quand je te le demandais. J’aime les mecs discrets qui ne bavent pas, qui ne parlent pas à tort et à travers. Si tu veux réussir dans ce milieu, mon unique conseil c’est ne parle pas. Tu n’es pas con ; c’est pourquoi je souhaite que tu remplisses quelques missions de confiance ; interdit d’en parler à qui que ce soit. Tu n’en réfèreras qu’à moi et à personne d’autre. OK ?

- Ok

Je n’ai pu répondre que les deux lettres « OK » ; je n’ai posé aucune question sur mes futures activités ; ma timidité a eu raison de ma curiosité. Je n’ai pas demandé combien j’allais gagner et quand je travaillerai. Jean m’indiqua simplement que je commencerai après le 20 octobre. Pour le logement, il s’occupait de tout.

A la fin du rendez-vous, il me glissa un billet de 200 francs dans ma main. J’ai, dans un premier temps, refusé puis il me précisa que c’était un acompte, je les ai mis dans ma poche.

En moins d’une demi-heure, tout avait été réglé. Un simple voyage avait changé ma vie.

Avant de reprendre le train pour Bernay, j’avais quatre heures devant moi. Après m’être acheté quelques albums d’AC-DC et de Motorhead à la FNAC Montparnasse, j’ai repris la ligne 12 du métro parisien En sortant à Saint Lazare, j’ai remonté un par hasard l’impasse de Budapest. C’était une des rues chaudes de Paris au début des années quatre-vingt. En marchant, je me rappelai les propos de la secrétaire. Elle m’avait accusé d’être un puceau. Je ne l’étais pas comme vous le savez. Convaincu qu’une multitude d’expériences me ferait perdre mon regard d’enfant, j’étais prêt à succomber aux charmes d’une des prostituées de l’impasse. Au bout du troisième passage, une black, assez mince, m’interpella.

- Petit, arrête de reluquer… Tu viens ? Viens, n’aie pas peur, me répéta-t-elle avec un regard très suggestif. Ses seins étaient petits mais fermes. Elle portait un jean délavé.

Face à ces demandes répétées, je me suis convaincu que je devais y aller.

- Tu ne le regretteras, Petit. C’est 100 la pipe et 200 l’amour me dit-elle.

Avec le fameux billet de Jean dans la poche, l’affaire était réglée. Je considérais que c’était un signe du destin. J’ai dit « oui » d’une voix empreinte d’envi. Comme un automate, je l’ai suivie. La chambre se trouvait dans un immeuble qui menaçait ruine. A l’entrée, un permis de démolire était affiché. L’escalier était étroit et sal. Nous avons croisé deux ou trois filles avec leur client. Ils avaient environ la quarantaine ; à croire qu’à cet âge là, il est impossible de trouver du plaisir avec sa conjointe. Un seul m’adressa un sourire et me lança « bonne bourre ». La chambre comportait un petit lit, une table basse avec un rouleau de papier toilette, un bidet et un lavabo. Elle était toute simple. Sans prononcer un mot, la belle black se déshabilla ; son sexe était complètement épilé. C’était la première fois que j’avais une relation avec une femme de couleur différente de la mienne. Depuis, je dois avouer que j’ai un très fort penchant pour les blacks ; leur sensualité, leur savoir-faire, leur beauté m’ont toujours enivré. Ma compagne éphémère et tarifée me demanda quelle était ma position préférée. Paralysé par une soif de sexe et surtout par une ignorance totale des termes techniques, je ne sus répondre. A quarante ans, je suis toujours aussi ignorant. Je dois avoir un problème freudien pour être incapable de me souvenir des noms des positions.

Revenons à cette chambre lugubre, ma charmante hôtesse d’un jour m’allongea et se mit au-dessus de moi. Je sentis son corps descendre et happer mon sexe. En quelques minutes d’un va et vient bien organisé, elle me porta à la jouissance. Cette passe reste pour moi un excellent souvenir sauf qu’à l’époque, l’utilisation du préservatif n’était pas la règle. J’avais peur d’attraper une maladie vénérienne, je pensais avant tout à la chaude pisse. Dans le train du retour, j’ai passé mon temps dans les toilettes à me laver mon sexe et à me branler en pensant à la belle black. Quelques semaines après, j’ai lu mon premier article sur le SIDA. Même si la maladie concernait alors essentiellement le milieu homosexuel. Un sentiment de panique me gagna et je me suis alors engagé à ne plus fréquenter les prostituées mais les promesses….

Conformément aux demandes de Jean, au mois de septembre, j’ai emménagé, près de la Porte-Maillot, dans un deux pièces que je partageais avec une militante du mouvement, une certaine Sophie. Elle avait deux à trois années de plus que moi. Très grande, mince mais très musclée, j’ai vite compris qu’elle était lesbienne ce qui ne l’empêchait pas de me traiter avec gentillesse. J’étais un peu son petit frère. Elle me dominait tant par son âge, son expérience du milieu politique et par sa connaissance de la vie. En ne parlant jamais cul et en ne ramenant aucune petite amie, j’ai réussi à l’amadouer. Quand je lui ai demandé quel était le montant du loyer. Sophie a ri pendant dix minutes. Après s’être amusée de ma naïveté, elle m’expliqua que cet appartement était payé par une compagnie pétrolière. Cela faisait parti des combines de Jean. Elle m’avoua qu’il y avait quelques contreparties mais que ce n’était pas à elle de me les mentionner. Pour comprendre les combines et les contreparties, j’ai mis quelques années. Acharnée de la politique, Sophie passait la majorité de son temps au siège du mouvement, ses études de droit à Assas étaient très secondaires. En charge des fédérations, elle était continuellement en déplacement en province. Sophie a connu une belle destinée ; elle est devenue une des grandes prêtresses de la communication en conseillant des dirigeants d’entreprise de haut niveau.

J’ai commencé une double vie, le jour à Henry IV en hypokhâgne, le soir et la nuit au mouvement. Ayant coupé la quasi-totalité des liens avec ma famille, je disposais de temps pour mener des actions militantes. J’étais le petit jeune et donc chouchouté par tous les anciens. Mes faits d’arme à Rouen étaient connus et exagérés. Tout le monde savait que j’avais mes entrées chez les anciens de l’OAS et les anciens d’Occident.

Jean est devenu au fil des mois mon tuteur. Avec le recul du temps, je pense qu’il appréciait ma discrétion. Ma timidité étant perçue comme une forme d’indifférence, cela le dissuadait de m’engueuler. J’ai vu des dizaines de ses collaborateurs et collaboratrices partir de son bureau en pleurs. Incontournable car détenteur du nerf de la guerre, il était craint. En étant auprès de lui, je bénéficiais de son aura. Personne n’osait m’affronter ou me faire une crasse de peur de supporter financièrement une disgrâce. Surtout, j’avais un accès privilégié aux ressources du mouvement. J’avais au fond de moi un goût prononcé pour le luxe, la vie facile ; grâce à la politique et à certaines entrées, j’ai commencé à hanter les palaces, les grands restaurants dès l’age de 23 ans. Je ne me suis jamais trop posé de questions morales sur l’origine des ressources. Je ne pouvais pas me plaindre surtout que mon travail pour le mouvement n’était pas trop compliqué. Ma principale mission était d’aller chercher chez des particuliers habitant en règle générale dans les arrondissements cossus de la capitale ou à Neuilly des enveloppes ou des mallettes. Je n’ai jamais eu la curiosité d’en ouvrir une. J’ai su, il y a peu, que certains n’avaient pas mon honnêteté et prenaient leur dîme. Je crois, j’en suis certain que Jean devait me prendre pour un idiot. Aujourd’hui, au fond de cette putain de cellule, je me trouve rétrospectivement très stupide. De nombreux anciens collègues du mouvement se prélassent comme des salopards dans des piscines dans le sud de la France ou à Ibiza.

Bien évidemment, j’effectuais des activités plus militantes, collages et tractages. J’adorais surtout les collages de nuit dans Paris avec les bagarres avec les gauchistes ou les rencontres insolites. Un soir, nous collions Place Trocadéro, il devait être deux heures du matin. Nous sortions colle et balais ainsi que les affiches quand une très belle prostituée nous demanda de nous cacher. Nous lui demandons pourquoi ; elle nous répond que dans cinq minutes, les flics allaient débarquer. Nous l’écoutâmes pour notre plus grand bien. Quand nous revîmes, elle discuta avec nous et nous proposa un petit tarif qui restait bien trop élevé pour nos finances. Je me rappelle qu’un autre soir, nous avions mené un collage en état avancé d’ébriété. Dans une rue du 8ème arrondissement, nous avions mis une des filles qui nous accompagnaient, une dénommée Véro, dans une poubelle. Ivre morte, elle n’avait pas réagie. Nous sommes partis coller quelques affiches au slogan bien présomptueux « Giscard. Reviens ! » Quand nous nous sommes aperçus que les camions de ramassage des ordures s’attaquaient à la rue dans laquelle nous étions, nous avons été pris de panique. Nous avons couru afin de retrouver la poubelle. Nous sommes arrivés à temps avant qu’un des éboueurs ne renverse Véro dans son camion. Je me rappelle encore des hurlements et des menaces de l’éboueur. Nous lui avons fait un bras d’honneur mais sans nul doute, nous étions passés à côté d’une catastrophe. Pour nous réconforter, le chef de notre groupe nous amena « Chez Castel ». J’ai toujours détesté cet endroit rempli de vieux beaux et de jeunes femmes cherchant avant tout un portefeuille en guise d’alliance. Je trouvais l’endroit ringard, symbolisant parfaitement la bourgeoisie parisienne carrée dans son conservatisme et convaincue du bien-fondé éternel de ses valeurs.

Je restai avant tout un petit voyou, un garçon de la rue ; c’est pourquoi j’appréciais les opérations commando. Or, l’actualité me sourit. En 1982, le ministre de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur engagea une réforme des universités. Les deux syndicats de droite organisèrent des manifestations. J’avais reçu l’ordre avec quelques-uns un de mes acolytes de provoquer les forces de l’ordre pour obtenir la meilleure couverture presse et démontrer que le pouvoir de gauche tabassait des étudiants. Notre chance vint que l’Esplanade des Invalides était en réfection. Il y a avait de quoi tenir un siège. Des pavés, des blocs de béton et surtout des chariots élévateurs à disposition. Lorsque la manifestation arrive sur l’esplanade, lieu programmé de dislocation, les responsables des syndicats étudiants tentent de franchir la Seine. Les CRS avaient reçu l’ordre d’empêcher par tous les moyens les jeunes de se rapprocher de l’Elysée. Ils n’avaient pas prévu les bulldozers et les pavés. A cinq, six avec des foulards pour éviter les gaz lacrymogènes, au moment où la police menait sa première charge contre les manifestants qui s’étaient rapprocher du pont Alexandre III, nous avons pris possession de deux bulldozers et commencé nous même à chargé les forces de l’ordre. A bord de la machine, malgré le bruit du moteur, j’ai ressenti comme un grand silence. Les étudiants qui nous entouraient étaient surpris par notre témérité, par notre inconscience ; les forces de l’ordre face à une telle audace attendaient les ordres. Comment faire pour reprendre possession de ces diaboliques machines ? Je dois l’avouer aucun de nous n’était expert dans leur conduite. Nous tentions plus d’en comprendre le maniement que de nous en servir comme arme de destruction. C’est pourquoi lorsque cinq CRS casqués, arme dégainée chargèrent en ma direction, j’ai opté pour la fuite, laissant mon engin filé seul contre un mur. Sentant les coups de matraques se rapprocher, j’ai couru avec mes collègues d’infortune avec comme objectif de rejoindre le gros des manifestants. Vexée d’avoir été placée en situation de faiblesse, la police décida de mettre un terme à ce jeu stupide. Elle chargea afin de disloquer la manifestation. Fidèle à la théorie des moutons de panurge, nous avons dans un mouvement désespéré sauté dans les fossés qui ceinturent les Invalides. Plusieurs d’entre nous ont eu leur cheville cassée. Une fois dans le fossé, nous n’avions plus aucun moyen de nous échapper ; nous avons alors sagement attendu que la police nous cueille.

Ce fut mon baptême du feu ; ma première grande manifestation se terminait dans un poste de police, celui du VIIIème arrondissement, celui qui se trouve dans le Grand Palais. Nous étions une dizaine. Il y avait des militants de l’UNI, le mouvement étudiant proche du parti gaulliste et ceux du GUD, mouvement étudiant d’extrême droite. Ces derniers au look « facho » nous considéraient comme des enfants de bourgeois, incapables de mener des opérations de guérilla.

Au fil de mes rencontres, j’ai sympathisé avec plusieurs d’entre eux dont un qui s’appelait Richard. Crane rasé, habillé en paramilitaire, il était l’intellectuel de la bande. Il lisait Céline mais aussi Apollinaire. Il ne comprenait pas comment avec mon petit gabarit, je pouvais survivre dans des échauffourées. En dessous d’un mètre quatre-vingt, les hommes étaient pour lui des handicapées. Bien des années plus tard, je l’ai revu, il était tout à la fois conseiller d’un ministre centriste en charge de la recherche et militant du FN. Je lui ai alors demandé si ça ne lui posait de problèmes déontologiques. Il m’a répondu qu’il aimait le secteur de la recherche et que cela n’avait rien à voir avec son engagement politique. Il me rappela également que j’avais quelques amitiés à gauche ; mais c’est une autre histoire que je vous raconterais peut-être plus tard.

Au commissariat, les flics souhaitèrent connaître les individus qui avaient osé conduire les engins de chantier. Ils eurent le droit à un silence éloquent. La solidarité estudiantine était de règle. Je fus assez rapidement relâché car avec mon look de chien battu et ma carte d’étudiant d’Henry IV, je ne pouvais pas, à leurs yeux, être responsable des dégradations et des violences de la fin de cette manifestation. En sortant, je fus heureux de constater que ma colocataire m’attendait avec une voiture. A peine étais-je monté qu’elle m’engueula ; j’étais allé peu trop loin dans la provocation des forces de l’ordre ; et puis d’un coup, elle se mit à rire en me disant qu’elle jouait à être ma grande sœur mais qu’elle ne croyait pas un mot de ce qu’elle racontait. Nous rejoignîmes Jean et le reste de la bande dans un café, boulevard Raspail, qui s’appelait « L’International ». J’adorais ce café complètement décalé dans un quartier bourgeois. Depuis quelques années, il s’est débaptisé et a opté pour un nom plus en phase avec sa clientèle… « Le cabriolet »…

Lors de ce dîner, nous mîmes au point les prochaines manifestations. Par mon acte insensé, j’avais acquis le droit de siéger au comité d’organisation. J’ai reçu comme mission de surveiller les extrémistes qui profitaient du bordel ambiant pour intégrer les cortèges et faire dégénérer la manifestation. Je devais retarder au maximum la survenue du désordre et les orienter vers des cibles désignées en commun. C’est ainsi qu’il fut décidé d’attaquer le Ministère de l’éducation. Mon rôle avec quelques amis étaient de lancer les premières attaques contre les forces de l’ordre qui seraient situés boulevard Raspail puis après de me dégager pour laisser les membres du GUD et tous les fachos œuvrer. Nous parions qu’ils ne voudraient pas abandonner le terrain à des petits bourgeois et qu’ils souhaiteraient montrer leur force et leur savoir-faire. L’organisation de la violence était censée avoir comme effet d’améliorer la couverture presse. En cas de violences policières, nous étions sûrs de passer pour des victimes. Nous avions pré-rédigé des communiqués affirmant que les autorités avaient sciemment permis l’intrusion des fachos.

La manifestation était programmée pour le jeudi, soit deux jours après celle qui m’avait promu « animateur de la bagarre générale ». Elle a été à la hauteur de nos attentes. Nous avons empêché les fachos de s’immiscer dans la manifestation durant toute la première partie du défilé. Je suis allé voir Richard en lui disant que je voulais pénétrer au ministère de l’Education nationale et qu’à cet effet, il fallait créer une brèche boulevard Raspail. Il marcha dans ma combine ; il rassembla ses troupes pour leur expliquer le plan. Ses hommes au crâne rasé, aux blousons de cuir et aux ceintures cloutées avaient de la gueule. Ils ressemblaient à des chevaliers teutoniques partant en campagne. Il ne manquait que la musique de Wagner. Lorsqu’ils entrèrent en contact avec les flics, je devais avec mes fidèles décrocher mais je ne pus résister à l’envi de me battre auprès de professionnels de la castagne. Durant deux heures, nous avons avancé puis reculé, entre la station Rennes et Notre Dame des Champs. Vers 20 heures, la police sortit son arme secrète, les motos. Sur chacune d’entre-elle, deux flics, un qui conduit, un qui frappe. Rapide, simple et efficace, quelques années plus tard, Malik Oussekine, un manifestant, est tombé à terre, mortellement blessé, après avoir été rossé par ces nouveaux soldats de l’enfer. .

Ce soir là, je fus rapidement pris en chasse par l’une de ces motos. J’ai reçu quelques coups de matraque. Dans les premières secondes, j’ai ressenti sur mon épaule comme une décharge électrique, un coup bref mais violent. Dans un second temps, une chaleur a envahi mon épaule ; puis quelques minutes après, j’ai ressenti une vive douleur qui avait l’inconvénient de s’amplifier de perdurer. J’ai ainsi appris que la matraque est une arme à triple effet.

Pourchassés par des hordes de motos, nous trouvions abri sous les porches des immeubles ce qui nous n’empêcha pas d’être encerclés. Je n’ai échappé à ma deuxième visite dans un commissariat que grâce à l’aide d’une jeune fille brune, très jolie, qui ouvrit la porte de son immeuble rue de Fleurus. D’un coup, je me suis trouvé dans le hall d’un immeuble huppé de la capitale, grand miroir aux murs, moquette épaisse et ascenseur sans âge. J’hésitais à rentrer quand la jeune fille, d’un ton très clair, m’enjoignit de la suivre. Sans un mot, je pénétrais dans la cabine de l’ascenseur, cabine étroite qui ne pouvait contenir que deux personnes. Je sentais la transpiration ; j’étais habillé de quelques frusques. Plus l’ascenseur progressait dans sa lente montée, plus j’étais gêné ; je souhaitais retourner dans la rue. Arrivés au cinquième étage, elle me souriait en me voyant gêné. Elle ouvrit la lourde porte d’un appartement haussmannien à souhait. Un long couloir desservait de nombreuses pièces. Je me souviens de peintures sur les murs de l’entrée ; des peintures contemporaines, de couleurs vives. Elle me conduisit dans un salon de facture classique ; toujours en souriant, elle me proposa de prendre un verre en attendant que le calme revienne rue de Rennes.

Assoiffé, je n’ai pas refusé cette invitation. Ma sauveuse s’appelait Anna et était tout comme moi à Henry IV. En revenant de la FNAC, elle avait regardé le ballet des forces de l’ordre et m’avait vu en difficulté, c’est pourquoi elle était restée derrière la porte avec l’espoir de pouvoir m’offrir un abri.

Inscrite également en hypokhâgne à Henry IV, mais dans une autre classe que la mienne, elle trouvait ma dégaine de provincial mal habillé amusante d’autant plus que j’avais un port de bourgeois tout cela associé à un regard de cocker en mal d’affection. Et puis, elle m’avoua que mes mimiques à la Mick Jagger l’amusaient au plus au point. J’étais pour elle un divertissement car elle s’ennuyait ferme en parcourant les livres de Sartre ; je crois qu’elle s’ennuyait de sa vie de petite fille rangée.

J’étais en proie au silence ; j’admirais la beauté du mobilier de style, les tapis, les tableaux. Elle m’offrit un Jack Daniels et mit sur la chaîne un bon vieux Stones. Je suis tombé amoureux de suite. Elle était grande, les yeux verts, presque translucides, elle était habillée sobrement, classe mais pas trop sophistiquée. Ses cheveux coupés assez courts mettaient en valeur un visage fin. Elle m’avoua qu’elle ne suivait que de loin la politique ; elle trouvait bizarre que je puisse être en 1982 encore giscardien. Pour elle, il était déjà mort ; elle ne comprenait pas pourquoi les hommes politiques ne savaient pas prendre leur retraite une fois la sanction des urnes intervenue. Son opinion n’était pas sans lien avec son origine américaine. Sa mère était née à Boston ; y avait vécu vingt cinq ans avant d’y rencontrer son futur mari qui était inscrit à un MBA à Cambridge. J’ai passé une heure fabuleuse à discuter des Etats-Unis, de la littérature et de Sciences Po qu’elle souhaitait aussi intégrer. Bien évidemment, à l’époque, il n’y avait ni téléphone portable, ni mail, de ce fait mes camarades de combat étaient sans nouvelles de ma part. Fortement inquiet, ils me cherchaient sous chaque porche et dans les commissariats des VIème et VIIème arrondissements.

Quand je suis arrivé vers 21 heures au siège du mouvement, le Président jugea mon comportement irresponsable puis devant mon explication, me charria en répétant que j’étais un sacré élément. A force d’être racontée, mon aventure fut travestie et bien évidemment, le verre que j’avais pris avec la fameuse brune s’est mué en orgie sexuelle. Comme tout garçon qui se respecte, je n’ai que très modérément démenti cette rumeur.

Grâce à ces deux manifestations, j’étais devenu un leader et un homme de main connu tant chez les fachos que chez les giscardiens.

CROSSROADS

Malgré mes activités militantes, j’ai réussi à intégrer Sciences Po. Pour accroître mes chances de réussite, j’ai suivi une préparation d’été dans un établissement privé dont les locaux donnent sur Notre Dame. Anna m’avait accompagné dans cette aventure studieuse. Suivre des cours d’histoire, de culture générale, d’économie à quelques mètres des dizaines de milliers de touristes déambulant à l’intérieur et autour de la cathédrale, au mois de juillet et d’août, engendrait un étrange sentiment d’étrangeté, de liberté, d’insouciance . Bizarrement, c’est un de mes meilleurs étés. Pour la première fois, j’aimais une fille, belle et drôle à la fois, qui connaissait un grand nombre d’endroits insolites à Paris. Le soir, après nos cours, nous allions dans des petites boites dans lesquels jouaient des groupes de rock inconnus. Nous buvions au-delà du raisonnable ; nous terminions la nuit dans l’appartement de ses parents qui avaient eu la délicate intelligence de partir en vacances aux Etats-Unis.

Durant deux mois, j’ai oublié Jean, Pierre, les fachos et les autres voyous. Durant deux mois, j’ai renoué avec une vie bourgeoise, un peu décalée mais douce. Je me souviens de ce 15 août où le matin à sept heures, nous sommes allés passer un examen blanc dans un Paris désert, silencieux comme si un couvre-feu avait été instauré. C’était magique, c’était hors du temps.

Je dois l’avouer ; je n’avais guère travaillé pendant l’année scolaire et mes chances de réussite étaient faibles surtout que je continuai à prendre du bon temps avec Anna. Je me voyais recommencer une année à Henry IV et poursuivre mon ascension au sein du mouvement qui me trouverait quelques financements pour subvenir à mes moyens.

C’est Anna qui m’a appelé pour me prévenir, à ma grande surprise, que j’étais reçu ; j’étais retourné, en effet, sans illusion en Normandie. Ma joie fut ternie par son échec d’autant plus injuste qu’elle avait été une élève modèle durant toute l’année. Elle eut beau passé trois fois le concours d’entrée à Sciences-Po, jamais elle ne réussit à l’intégrer. Une fissure au début très fine mais irréparable s’installa entre nous deux.

Au sein du mouvement, il y avait deux clans ; les Sciences Po et les autres. Mon succès à l’examen d’entrée m’ouvrait la porte aux postes de direction. Je n’étais plus le petit jeune ; j’étais une pousse de chef. Je fus propulsé responsable de l’animation. Bien évidemment, le Président pour m’amadouer me révéla que son souhait était qu’un jour je puisse le remplacer. Ce poste compte tenu de mes états de service dans les manifestations n’étaient pas contre nature même si par tempérament j’ai préféré être affecté aux travaux de réflexion. Curieux dilemme, j’étais attiré par l’écriture mais mon origine sociale, ma faible aisance à l’orale me condamnait aux missions sur le terrain.

En parallèle, Jean qui avait été promus à un poste important au sein du Parti Républicain, nos aînés. Avant son départ, il m’a averti que je continuerai à rempli quelques missions secrètes. Pour s’assurer de ma loyauté, il me répéta qu’à Sciences Po j’aurais besoin d’argent pour draguer. Ainsi, quelques fois par mois, je continuais mes livraisons de mallettes. Il m’arrivait aussi de servir de chauffeur à des industriels ou à des officiels étrangers en goguette à qui je devais trouver les endroits branchouilles ou chauds voire très chauds. A chaque fois, j’étais briefé par Jean qui me listait les bonnes adresses. Cette bonne préparation des missions n’empêchait pas quelques imprévus. Un soir d’été, je convoyais un dirigeant africain. A la sortie du restaurant, le Scribe de mémoire, près de l’Opéra, il me demanda non pas de le ramener à son hôtel, le Méridien mais de lui trouver quelques distractions. J’avais en tête quelques rues chaudes de Paris, quelques bars où la coupe de champagne hors de prix offre le privilège de peloter une femme sans âge mais cela ne l’intéressait pas. Après quelques hésitations, il me dit

- Jean ne vous a prévenu ?
Je répondis sur un ton étonné
- Non

- Je veux un mec pour la nuit.

- Ben, c’est que je n’ai pas d’adresses…

- Démerde-toi petit me répondit-il sèchement.

A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable et donc pas de possibilité en quelques secondes de trouver une solution à ce type de problèmes. Face à mon hésitation, il me dit que je pouvais faire l’affaire si je voulais mais qu’il était du genre actif et très porté sur la sodomie. A ces mots, je me suis résolu de sortir de mon étonnement. J’ai accéléré pour me rendre rue de Provence dans laquelle je connaissais quelques prostituées. L’une d’entre elle me conseilla un bar près de l’Hôtel de Ville. Je l’ai chaleureusement remerciée. Une fois arrivée à ce fameux bar, mon Africain fit son choix et regagna accompagné de sa proie, un jeune homme d’à peine vingt ans, blond, les cheveux très courts, son hôtel. Avant même d’arriver, le jeune homme blond le suçait avec volupté sur la banquette arrière. Je n’osais plus regarder le rétroviseur ; ma présence ne les gênait aucunement. Le black modérait les ardeurs de son amant d’un soir en répétant qu’il ne voulait pas jouir de suite et qu’il avait envi de lui bouffer le cul.

Ce fut ma première vision de l’homosexualité parisienne. Ce ne fut pas la dernière car le milieu politique a, de longue date, attiré les homos. Les hommes politiques sont avant tout des saltimbanques, des comédiens. Comme les artistes, ils ne croient pas toujours à la véracité de leurs textes. Il y a obligatoirement un aspect féminin dans la démarche politique, celui de plaire… Il n’est donc pas étonnant que le monde des artistes et le monde politique attirent et fabriquent un grand nombre d’homosexuels. Malgré mes très nombreuses frasques, je n’ai jamais été dragué par un homme politique ; j’ai entendu parler d’orgie dans certains bureaux du Palais Bourbon mais vous savez les rumeurs et la réalité…

Sciences Po m’ouvrit d’autres horizons. J’ai rencontré ainsi un proche collaborateur du ministre de la Culture de l’époque, François Léotard. Il était maître de conférence en droit. Bon élève et connu pour mes accointances politiques, il me confia une mission non rémunérée. Je devais prouver le bien-fondé culturel de la privatisation de TF1. Pour cela, je rencontrais les responsables parisiens de chaînes étrangères. Cette mission m’amusa au plus haut point. Elle me changeait des virées nocturnes et glauques de Jean. Elle m’offrit la possibilité de pénétrer la sphère des médias. Pour mes rendez-vous, j’étais accompagné d’Anna dont le port bourgeois seyait à merveille dans les bureaux situés dans le Triangle d’Or à Paris. Je me voyais intégrer les cabinets ministériels et enfin devenir un véritable homme politique. J’étais conforté dans cet optimisme par les promesses du collaborateur de François Léotard qui me promettait une place de nègre auprès du ministre. Je rêvais d’un bureau au Palais Royal, d’un bel appartement, d’une vie confortable. J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de rencontrer François Léotard. Homme cultivé, fin, passionné, il m’a toujours impressionné. Grâce à lui que j’ai découvert de nombreux écrivains dont en particulier, Ivo Andric, prix noble de littérature en 1961, auteur d’un roman superbe, « le Pont sur la Drina ». A travers l’histoire d’un pont sont décryptées les relations entre les différentes communautés, les invasions, les absurdités, les violences et les sentiments qui caractérisent la terre de Bosnie.

Au regard du niveau actuel des discours politiques, ceux de François Léotard, dans les années quatre-vingt, lui ouvriraient les portes de l’agrégation. Les citations répondaient aux citations ; les raisonnements étaient étayés, les affirmations vérifiées.

Aujourd’hui, dans ma prison, je regrette ces temps de la politique d’idées, de la politique d’opposition au marxisme. Je regrette que François Léotard ait disparu précipitamment de la vie politique française. Comment un homme de talent comme lui a pu se laisser avoir par la politique business, par les paillettes, par les affaires… Pour lui rendre justice, i faut avouer qu’il n’a jamais été condamné ; victime de rumeurs, entouré de margoulins, il a descendu les marches de la notoriété aussi rapidement qu’il les avait montés. Amer, inspecteur général des finances à la retraite, il écrit des romans ; drôle de destin pour un homme qui voulait venger son père accusé de n’avoir pas prévu la catastrophe du barrage de Fréjus.

Vous comprendrez aisément que je ne sois pas très fier de mes actions contre François Léotard qui était comme je vous l’ai indiqué Ministre de la Culture. J’ai été amené sur ordre, à saboter les déplacements du ministre en province. Les hautes autorités giscardiennes prenaient très mal la montée en puissance médiatique du cadet. Au lieu de tirer profit de l’image positive de ce qu’on appelait à l’époque « la bande à Léo », il fut décidé de prouver que Giscard restait le patron de la famille libérale et centriste.

J’avais été très discret sur mes activités concernant TF1 mais j’étais un peu naïf. Les fuites, les rumeurs se déplacent rapidement dans le petit Paris de la politique. Sans le savoir et encore moins le vouloir, j’étais entré dans la catégorie des traîtres et des mercenaires.

Habitué à multiplier des vies différentes, j’accomplissais avec zèle et sans problème de conscience mes différentes fonctions. J’avais pour moi une capacité à demeurer invisible, à ne jamais être remarqué par les grands patrons. François Léotard comme Giscard d’Estaing ne me connaissait pas ; je travaillais pour eux mais comme un petit kapo ; la petite main parfaite qui rédige des notes dans l’ombre le plus total.

Si durant la semaine je travaillais pour Léotard, le week-end, je reprenais mes opérations commando. Nous partions à quatre ou cinq dans une camionnette remplie d’affiches, d’autocollants, de colles, de bombes de peinture mais aussi de masses et d’outils en tout genre. Nous avions comme mission de couvrir d’affiches la ville dans laquelle le ministre de la culture devait tenir meeting. Les slogans de ces affiches étaient très clairs « Giscard Reviens », « Sur ma peau était marqué Giscard » « Un Giscard sinon Rien » « Ce n’était pas si mal avec Giscard »….

Un dimanche de printemps, dans une petite ville du département de l’Eure, quelques milliers d’âmes au plus, un député avait organisé sa réunion annuelle de circonscription, près de 2000 personnes étaient attendues pour écouter François Léotard. Pour ameuter le badaud, le député grâce à ses relations avait obtenu que Nicoletta, une chanteuse à l’époque habituée au Top 50, vienne pousser la chansonnette. Nous étions arrivés la veille. Toute la nuit, nous avions collé sur tous les murs ou presque nos affiches. Au matin, la petite bourgade avait pris des couleurs. Fiers de notre travail, après quelques heures de repos dans la camionnette, nous avons investi le lieu du rassemblement en distribuant une multitude d’autocollants à la gloire de VGE. Le député responsable des festivités fonça alors sur nous en hurlant que jamais il n’avait vu des cons de cette sorte. Tous les habitants de la ville étaient fou furieux contre lui à cause de leurs murs salis par les affiches. Il pensait que c’était un coup des socialistes… Malgré les insultes, nous rigolions sous cape. Il nous admonestait de partir sur-le-champ. Il appela la sécurité pour mettre sa sentence à exécution. Nous avons alors commencé à faire un scandale, à crier que nous étions des militants du parti républicain, que nous étions des envoyés de VGE. Nos cris attirèrent des élus dont l’un avait été, avant 1981, conseiller du Président. Il demanda au député de revenir sur sa décision et de nous accepter à sa fête. Ainsi, nous avions gagné le droit de rester ; simplement, nous étions censés ne plus distribuer d’autocollants pro-giscardiens ; ce que bien évidemment, nous ne respectâmes pas. Tous les jeunes de moins de dix ans étaient décorés comme des sapins de noël et qui pouvait interdire à des enfants de jouer avec des autocollants ? Personne ! Notre heure de gloire arriva lorsque l’hélicoptère du ministre après avoir tournoyé dans le ciel normand se posa dans le près à proximité du chapiteau. Un de mes militants, un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, mon garde du corps attitré qui me suivait dans chacune de mes opérations commandos réussit à se frayer un passage jusqu’à l’hélicoptère ; il contourna les officiers de sécurité, les notables, le préfet pour être le premier à accueillir François Léotard. Ce dernier eut un haut le cœur face à cette armoire car Fabrice s’était couvert des pieds à la tête d’autocollants jaunes à la gloire de notre ancien Président. François Léotard, en levant les yeux vers le ciel, marmonna « même ici, ils sont là ». Nous avions gagné, nous pouvions partir l’âme tranquille, notre devoir était accompli. Le lendemain matin, le Président des Jeunes Giscardiens m’appela pour me confirmer que notre petite virée normande avait été l’objet d’une polémique le matin même au sein du bureau de l’UDF. Il me félicita car nous avions ainsi prouvé que les Jeunes Giscardiens étaient présents aux quatre coins de la France. Les autorités supérieures n’étaient pas censées savoir que c’était qu’une seule équipe qui était responsable des opérations punitives.

De mois en mois, je constatais que les Jeunes Giscardiens s’affaiblissaient. Le nombre d’adhérents donné à la presse n’avait plus rien à voir avec la réalité ; vielle habitude dans les partis politiques mais en la matière le rapport entre le virtuel et le réel était de un à dix. Nous étions une petite secte, la secte des giscardiens. Elle faisait illusion et nous nourrissait en honneurs et un peu plus.

A partir de 1983, François Léotard commençait à éclipser celui que familièrement nous appelions le « Grand Chauve ». Les jeunes ne croyaient plus au retour de l’ancien président malgré ses efforts. Nos divisions internes faisaient le jeu de l’ennemi de toujours, le RPR. Nos actions de piraterie avaient comme objectif d’empêcher la constitution d’un mouvement de jeunes léotardiens. Jusqu’en 1986, nous avons tenu bon. Lorsque François Léotard put enfin se libérer du joug du Vieux, il était trop tard, son étoile commençait à pâlir. Après sa fausse sortie du Gouvernement Chirac, en 1987, il sembla chasser les fantômes, ceux de sa vie personnelle, comme ceux du milieu politique qu’ « il détestait pour l’avoir tant aimé »

Au moment où je termine Sciences Po, je suis à un véritable carrefour de ma vie. De multiples voies me sont proposées. Je suis conscient qu’il est nécessaire d’abandonner les jeunes giscardiens mais j’hésite à rejoindre le navire Léotard ; par ailleurs, je suis sollicité par le RPR et le PS.

La fidélité en politique n’est qu’une valeur relative. Tout le monde se trahit en permanence, simplement, la trahison est un art exigeant finesse et protection. Quand on est un sans grade, la trahison ne peut s’effectuer que sous couvert d’un parrain faute de quoi elle aboutit rapidement à une répudiation.

A Sciences-Po, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur d’économie un député socialiste qui quelques années plus tard occupa des fonctions éminentes au sein du parti. Puis-je écrire son nom. Je ne suis pas certain mais je suis convaincu que vous voulez savoir ; il s’agit de François Hollande. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il professait des valeurs plutôt libérales. Me liant d’amitié avec lui, il m’invita, avec plusieurs étudiants, chez lui pour un dîner. Rapidement, il nous demanda quels étaient nos engagements. Je lui répondis que j’étais au PR et « Jeune Giscardien ». Il me fixa et sourit. Après quelques secondes, il me répondit « Patrick, tu es intelligent, tu n’es pas bourgeois. Si tu veux réussir en politique, suis-moi ; tu ne seras pas déçu. » Interloqué par cette proposition, je ne sus quoi répondre. Il me demanda de réfléchir. Aujourd’hui, au fond de mon trou à rats, je suis bien forcé d’admettre que j’aurais du suivre son conseil. Je n’avais rien à gagner avec les bourgeois. Si j’avais rejoint le PS, je serais certainement député… Et puis, combien de fois, j’ai entendu la ritournelle de mes collègues porte-cotons de droite qui me qualifiait de gauchiste voire de soixante-huitard attardé.

L’autre voie, c’était le RPR. Plusieurs de mes amis à Sciences Po étaient gaullistes. Ils avaient l’avantage d’être simples, d’être, pour certains, issus des banlieues. Ils m’encourageaient à les rejoindre. L’élection présidentielle de 1988 se rapprochant ; il me demandait de choisir. Face à l’envolée de Raymond Barre dans les sondages, Giscard s’était résigné à demeurer recroquevillé en Auvergne, amer de ne pas être en situation pour postuler à nouveau à un poste en adéquation avec ses qualités ; Léotard soutenait officiellement l’ancien Premier Ministre tout en négociant avec celui qui était alors en place c’est à dire Jacques Chirac. Tout cela était un peu compliqué pour moi. Mon ami Jean était très occupé à trouver des moyens de financement pour assurer le train de vie du Parti. Quand je lui ai posé la question du candidat à soutenir, il se fit évasif et me recommanda de m’amuser. C’est à cette époque là que j’ai compris que dans les faits, il contribuait au train de vie de tous les partis.

Je ne sais comment j’ai atterri dans une cellule, encore une, dépendant de Matignon. Ma première rencontre fut avec un militaire qui me demanda quelles étaient mes connaissances en informatique. J’étais un peu surpris de cette question.

Certes j’ai omis de vous mentionner que depuis deux ans, avec quelques amis dont un qui me fut très utile un peu plus tard dans ma vie, nous avions acquis un ordinateur et qu’à nos heures perdues, nous pénétrions sur les sites minitel d’entreprise ou de partis politiques. En réalité, nous nous attaquions aux sites du minitel rose, les prédécesseurs des sites de cul sur Internet. Nous cassions les arborescences des sites, nous modifions les informations fournies et surtout nous entrions gratuitement sur les sites payant en passant pour les administrateurs officiels. Mes activités de pirate avaient été repérées par les PTT de l’époque et par le ministère de l’Intérieur. Je ne pensais pas un instant être en faute. C’était un jeu ne comportant aucun risque. J’ai appris ce jour là que je n’avais pas été arrêté du fait de mes liens avec un parti politique ; j’étais juste surveillé. Le militaire me proposa un marché, effacer mes actions passées contre le piratage durant la campagne présidentielle des 3614 et 3615 des candidats adverses.

A l’énoncé de cette proposition, j’ai fait mine d’hésiter. Il renchérit en se disant disposé à ce que ce petit travail soit comptabilisé comme temps passé sous les drapeaux. Simplement, il exigeait de moi un petit stage avec des éléments de la DGSE.

La, j’avoue ; je n’ai pas pu refuser. J’avais effectué une Préparation militaire supérieure à Beigne la Frileuse dans les Yvelines ; j’en avais gardé un mauvais souvenir ; mon caractère indépendant voire solitaire s’accommodait mal de l’univers grégaire peuplé d’ordres et de contre-ordres, d’actes stupides imposés pour éduquer les soldats. La déstructuration est une obligation pour conduire un troupeau à la mort pour des raisons bien souvent obscures.

Etre un soldat engagé politique était à mes yeux plus attrayant. En contrepartie, je devais rompre à mes anciens amis, abandonné l’UDF, le Parti Républicain, Jean et les autres. Du jour au lendemain, j’ai tout plaqué. Un matin du mois de décembre 1987, je suis parti à la Caserne Mortier à Paris sans regret ; une page était tournée et je n’avais aucunement l’intention de me retourner sur mon passé. J’ai face aux ruptures un détachement total. Mes vies se succèdent sans interférer. J’étais, ce matin là, libre, heureux voire excité.

Pendant un mois, j’ai découvert un autre monde ; celui composé de jeunes de mon âge aguerris à toutes les techniques, de la guerre informatique aux techniques de combat ; de vrais professionnels agissant non pas avec leurs muscles mais selon des schémas d’action très structurés. Le caractère militaire de la DGSE s’impose à tous. La spontanéité n’est pas de mise. Ce mode d’organisation évite en règle générale les surprises mais si par malheur, une survient ce n’est pas une surprise mais une catastrophe.

Face aux pirates de la microinformatique, ils étaient désemparés. Nos chers agents de la DGSE savaient pirater des gros systèmes, détruire des serveurs dans des entreprises ennemies mais le minitel, ce gadget de bas étage pour ménagère ou pour cadres frustrés, les laissait froids. Je leur ai expliqué comment par cette petite boite, on pouvait pénétrer grâce à la fée téléphone tous les réseaux du monde et en particulier le système Internet qui se développait à grande vitesse sur les campus américains et mieux comment leurs systèmes étaient vulnérables. Je leur explique comment on pouvait récupérer de l’argent avec les sites. Avec un ami canadien, j’avais monté un dispositif permettant d’imposer à des utilisateurs de passer par un site qu’ils n’avaient pas souhaité visiter et donc de payer. De même, je pouvais m’immiscer sur les sites bancaires. Je suis le premier repenti de l’ère pré-Internet.

Après ce mois passé à la Piscine, nom de la caserne dévolue à la DGSE car elle se situe à proximité d’une piscine, j’ai bénéficié d’un petit bureau dans un immeuble de la rue de l’Université à quelques pas de l’ENA. Je regardais de ma fenêtre les allers et venues des crânes d’œuf assoiffés de pouvoir et de réussite.

Je disposais de tout le matériel informatique que je voulais. Je passais mes journées à pirater, à casser les arborescences et à participer à tous les forums des sites de la campagne présidentielle. Mon nom de code était « xcv ». Libération relatait dans une page spéciale mes commentaires égratignant tous les candidats sauf Jacques Chirac. Le site de Raymond Barre ne disposant d’aucune protection était un vrai régal. Il n’a jamais fonctionné. Du premier au dernier jour de la campagne, il a été en panne. Les journalistes ironisaient su l’incapacité de l’ancien Premier Ministre à maîtriser les nouvelles technologies. Je pénétrais dans leur programme dans une maison sans porte ; je retirais quelques morceaux puis repartais incognito. Certes, un soir, je reçus un appel du directeur de cabinet du Premier Ministre me demandant de me calmer car le directeur de campagne de Raymond Barre s’était plaint du comportement peu sportif du Premier Ministre. L’accalmie me précisa-t-il ne devait pas dépasser 48 heures. Je crois que je n’ai pas réussi à tenir 24 heures. Pour éviter d’être démasqué, j’ai commandé un autre ordinateur que j’ai installé directement à Matignon avec une ligne à mon nom. Je suis un des rares à avoir eu une ligne de téléphone personnelle dans la résidence des Premier Ministres français. La fermeture de cette ligne me posa quelques soucis. En effet, une fois Chirac parti de Matignon, le service du téléphone ne comprenait pas pourquoi un jeune demandait la fermeture d’une ligne à Matignon. Certes, elle était à mon nom mais je n’étais ni locataire, ni propriétaire d’une pièce dans cette vénérable demeure. Il a fallu que j’use de toute ma patience en répétant que je ne paierai pas une ligne de téléphone à laquelle je ne pouvais plus avoir accès.

En travaillant pour le Premier Ministre, j’ai été amené à côtoyer une nouvelle race de collaborateurs de l’ombre. Moins bourgeois, plus militaires, plus militants, ils vivaient au nom et pour un homme ; ils étaient extrêmement basiques. Cet esprit de meute a survécu au défilement des décennies ; il puise sa source dans la Résistance avec ses réseaux secrets mais structurés.

Je n’ai jamais été considéré comme un compagnon ; j’étais une pièce rapportée, un petit génie de l’informatique, mercenaire et utilisé comme tel. J’étais perçu comme un solitaire derrière mon écran d’ordinateur. C’est pourquoi dès qu’il y avait des missions spéciales, j’en étais chargé. C’est ainsi, qu’un matin, un responsable de la campagne me convoque pour me signifier que je devais espionner le Parti socialiste et en particulier connaître les affiches en cours de préparation. Pour cela, j’ai reçu une fausse carte de journaliste travaillant comme pigiste dans un journal de province complice. Il m’a été demandé de m’habiller comme un gauchiste et d’obtenir une accréditation pour les conférences de presse du PS.

Une fois, tout ceci fait, j’ai demandé un rendez-vous avec un des responsables presse de la campagne de François Mitterrand. Mon objectif était évidemment de me perdre dans les locaux du siège du PS pour voler tous les documents qui traînaient. En moins de quatre semaines, j’ai dérobé vingt et une brochures, quelques disquettes et puis quelques stylos pour le plaisir. Je redonnais à un membre du cabinet du Premier Ministre dans un café à l’angle des rues Falguière et Vaugirard, le Gabarit, qui avait l’avantage d’être discret et situé à proximité d’une station de métro. Je ne sais pas trop si cela servait réellement à quelque chose.

Anna ne comprenait plus rien à ma vie de plus en plus dissolue. Un jour au PS, un autre à Matignon et puis j’avais conservé mes liens avec mes amis fachos. Elle était complètement déboussolée. De mon côté, je n’avais pas pu résister de me lier avec une attachée de presse de François Mitterrand, Eli ; elle était d’origine russe, très brune avec une magnifique peau blanche. Survoltée, sa vie était passion et extravagance. Je crois que dès le départ elle a su que je n’étais pas un journaliste. Pour elle, tout était jeu ; rien ne posait problème. Le premier soir dans son appartement ; elle me demanda de me couvrir de cirage noir car elle n’aimait coucher qu’avec des blacks. Comme phantasme, il y a mieux, j’en conviens. A déconseiller en cas de rendez-vous aux aurores le lendemain !

Elie me fit pénétrer le milieu artistique, la gauche caviar ; son père, un ami personnel du Président, était un producteur de cinéma. Son appartement se situait rue Bachelet près de Barbès. Le soir, les drogués se piquaient dans sa cour. En recherche d’un endroit plus discret pour pratiquer leur petit trafic, ils frappaient à la porte de l’appartement ce qui nous conduisaient avant de nous coucher, à mettre d’épaisses chaînes pour empêcher toute intrusion. Quand elle voulait dormir au calme, elle optait pour la luxueuse maison familiale à Versailles avec une superbe piscine d’intérieur. Mon aventure avec Eli a duré le temps de la campagne. Je ne sais pas qui renseignait l’autre. A vrai dire personne car notre relation était purement sexuelle, les confidences sur l’oreiller se limitaient à quelques ragots sur les hommes politiques. Nous nous sommes perdus de vue le soir même de l’élection. Je ne l’ai jamais revu ; elle déménagea et son nom disparut de l’annuaire.

La défaite de Jacques Chirac ne me surprit aucunement. Je n’avais à aucun moment pensé que la libération des otages du Liban ou le règlement sanglant de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie changerait la donne. J’avais même été choqué par la liesse qui s’était emparée de Matignon et du siège de campagne lors de l’annonce de ces deux évènements ; le champagne avait coulé à flot et les cris de joies volaient de pièce en pièce. Ce jour là, j’ai compris que je n’étais fait comme eux, les militants gaullistes.

Le 9 mai 1988, je suis au chômage mais surtout un appelé du contingent car je vous le rappelle, j’avais été incorporé au mois de décembre 1987. J’ai espéré que compte tenu de mon statut un peu spécial, je sois oublié. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Le 10 mai, un capitaine de la caserne Dupleix, transformé depuis en immeubles d’habitation, m’appela et exigea mon arrivée en treillis dans l’heure. Il m’affecta au service des ordures de l’armée en Ile de France. Je tombais de haut, de très haut. D’un coup, je prenais conscience des conséquences d’une défaite électorale. Il me restait plus de cinq mois d’armée à réaliser. Ne pouvant imaginer rester éboueur, j’ai décidé d’appeler mon ancien professeur d’économie à Sciences Po. J’ai réussi à le joindre au bout de deux longues journées. Lorsque je lui ai raconté mon aventure, il a ri de bon cœur. Il s’engagea néanmoins à me trouver une affectation plus décente. Il tint promesse et même mieux il m’offrit la crème de la crème, une place au cabinet du ministère des affaires étrangères, une place en or. J’étais, en effet, chargé de la surveillance des télescripteurs et de la revue de presse du ministre. J’ai passé cinq mois tranquille à grossir au fil des réceptions et du travail de nuit. J’ai adoré errer de couloirs en couloirs aux murs desquels sont épinglés nos grands diplomates d’autrefois ;

Ce ministère était celui des trafics, des combines qui améliorent le quotidien. Du sommet à la base, tout était rupine. Rapidement, j’ai été mis au parfum. Des télévisions, des cassettes vidéos, des livres, des bouteilles de vin, du foie gras passaient de mains de l’Etat à celles de fonctionnaires au dessus de tout soupçon. Les télévisions destinées aux bureaux des chefs, au service de presse, aux membres du cabinet du ministre n’arrivaient pas à destination ou arrivaient en panne. Il fallait en commander de nouvelles ; les postes absents ou soi-disant défectueux étaient revendus la nuit. Ces pratiques mafieuses ont égayé les quelques mois que j’ai passé au Quai. J’ai ainsi appris que les serviteurs de l’Etat n’échappaient pas à la cupidité.

Les nuits étaient agitées dans ce bâtiment sombre qui longe l’Esplanade des Invalides. Je vivais au rythme des cars Air France qui amènent touristes et hommes d’affaires à Orly. J’imaginais sur ma petite banquette leur destination, leur vie. C’est certainement en pleine rêverie qu’un soir j’ai été surpris par l’arrivée d’un haut fonctionnaire du Quai qui me tapota, avec délicatesse, l’épaule. Il me demanda si j’étais bien installé. Un peu désarçonné, j’ai bafouillé quelques mots pour lui signifier que tout allait bien. Il s’enquerra de ma solitude en tant que veilleur de nuit. Je commençais à comprendre que sa présence n’était pas dénuée d’intérêt. J’avais entendu parler de la légende selon laquelle les diplomates sont homos mais faut-il croire toutes les rumeurs ? Mais ce soir là, dans mon bureau au rez-de-chaussée, sur un lit pliant très étroit, j’ai senti rapidement les mains d’un homme glissées sur mon corps et tenté d’approcher mon sexe pour le caresser. Malgré l’heure tardive et la fatigue, je me suis levé d’un bloc et ai fait mine de regarder les télescripteurs. Le diplomate se leva et me suivit. Il me glissa que je ne devais pas avoir peur et qu’il n’y avait pas de raison de refuser un petit plaisir entre hommes. Face à ce harcèlement, je me suis résolu à lui dire que je n’étais pas du tout intéressé par une telle expérience. Après quelques secondes d’hésitation, il sortit du bureau en maugréant que je ne savais pas ce que je perdais.

Il n’avait pas totalement raison car à l’âge de quinze ans, en Normandie, un de mes cousins m’avait obligé de le sucer afin de satisfaire un de ses besoins pressants. Après cette expérience, je me suis toujours demandé comment les femmes pouvaient accepter de réaliser des pipes pour leurs mecs. Le goût acre du sperme m’avait écœuré. Je n’avais jamais été tenté de recommencer ce type d’expérience même si par phantasme j’aurais aimé avoir, au moins une fois, la possibilité de baiser avec un transsexuel. En prison, aujourd’hui l’aventure me tente moins….

Assez libre durant la nuit et m’étant lié d’amitié avec les gardes du Quai, j’arpentais, en solitaire, les longs couloirs de ce ministère. Bien souvent, les portes des bureaux étaient ouvertes. C’est ainsi que je me suis mis à récupérer papier à entête, tampons officiels et autres documents, par jeu et puis au fond de moi, je me disais que cela pourrait un jour servir. Dans tous mes postes, j’ai pratiqué de même ; je dispose, aujourd’hui, dans une cave en Normandie d’une belle collection de papiers en tout genre. Il m’est arrivé de dépanner quelques connaissances dans le besoin.

En 1988, l’armée terminée, j’ai été contraint de rechercher un emploi. Au bout de quelques semaine et après avoir répondu à quelques annonces, j’étais confronté à un cruel dilemme. J’avais le choix entre une grande banque et un conseil général. Dans un premier temps, j’ai opté pour la banque. L’intégration commença par une visite médicale au siège, boulevard des Italiens. Après un long couloir, défraîchi, tarabiscoté, un centre médical modèle années cinquante s’offrit à moi. Une infirmière sans âge, grosse, sans style m’accueillit. Elle me demanda de me déshabiller derrière un paravent miteux. Je m’exécutais en trouvant que pour un premier jour c’était exaspérant. Avec le recul, cet affront m’apparaît bien insignifiant. Cela fait parti d’un rituel, d’un parcours initiatique. En quelques heures, il faut ingurgiter les lieux, les noms des collègues, les codes vestimentaires et verbaux…. Le bizutage est la règle ; c’est un rite ; les anciens même de quelques jours jouent aux caïds, tout le monde jauge le nouveau. Je me suis toujours interdit de prendre ce type de posture ; ais-je réussi ce n’est pas sur.

Une fois en caleçon, l’infirmière me scruta des pieds à la tête. Après quelques longues secondes, elle se mit à parler

- Pourquoi un jeune homme intelligent et beau comme vous vient ici ? C’est un mouroir cette entreprise. Regardez-moi, je suis une vieille bête toute sèche. Je n’ai pas fait l’amour depuis des siècles. Partez ! Partez !

Je ne savais pas quoi répondre. Je regardais mes pieds. Puis devant ma perplexité, elle continua.

- Bon, vous avez l’air en forme. Rhabillez-vous avant que vous n’attrapiez la crève.

Ce que je fis à toute vitesse. Une fois la visite médicale terminée, je suis rentré chez moi pour appeler le Conseil général du département YY afin d’accepter la proposition d’emploi qui m’avait été faite. (le nom du département a été censuré pour éviter toute poursuite ; l’instruction judiciaire étant en cours).

Je ne pouvais pas échapper à mon destin. C’était écrit. La politique, la magouille, les fastes de la République m’attirent bien que mon caractère me prédispose à vivre caché, à vivre tranquille loin des projecteurs, des faux semblants.

Je ne suis resté que quelques mois au conseil général. J’étais affecté auprès de l’élu en charge de la voirie et des établissements scolaires autant dire préposé à la corruption. A peine arrivé, il m’a dit que pour les deux premiers mois je serais payé en liquide ; après je serais rattaché à une agence de communication. Pour améliorer le quotidien, je disposais d’une voiture de fonction, une Renault 25. Mon travail consistait officiellement à veiller au bon déroulement des travaux ; dans les faits, ma seule présence sur les chantiers devait rappeler aux responsables des entreprises chargées de la construction des routes et des bâtiments publics qu’ils devaient verser leur dîme. J’avais aussi comme mission de préparer les dossiers des élus. J’étudiais les contreparties à demander aux bâtisseurs pour obtenir les marchés : rond point à réaliser, terrain de sport à équiper, maison d’un maire à rénover, piscine pour un élu à creuser. Ne vous êtes pas demandé pourquoi il faut beaucoup de temps pour réaliser, en règle générale, le moindre projet en France alors qu’en matière de rond point, nous avons battu tous les records de vitesse. J’étais un petit soldat de la corruption. Au sein de ce conseil général, tout donnait lieu à trafic. Même les jeux réalisés en collaboration avec la presse locale donnaient lieu à détournement. Ainsi, le conseil général a sollicité les citoyens pour trouver le meilleur slogan pour lé département. Le premier prix était récompensé de 50 000 francs de l’époque et le second prix de 30 000 francs. Par le plus grand des hasards, ce fut une amie du Président du Conseil général qui gagna le premier prix, le second étant remis à un ami du Premier Vice Président. Les hasards de la vie, c’est fou.

Le plus beau trafic consistait dans l’achat au frais des contribuables de belles limousines qui au bout de quelques mois étaient volées ou vendues à faible prix au profit d’élus.

Le sentiment d’impunité était tel que le Président du Conseil Général ne se méfiait de rien. J’assistais aux réunions de répartition des marchés publics. Une à deux fois par an, dans son bureau, autour de la table basse, tous les responsables des entreprises de BTP étaient présents avec deux responsables du bureau d’études du département et moi. Tout cela se tenait à quelques encablures de la préfecture et du tribunal de grande instance. Le Président du bureau d’études avait comme malin plaisir d’arriver en hélicoptère dans la cour du Tribunal. Quelques années après, il y arriva par des moyens de transport plus classiques et surtout les menottes aux poignets.

C’est à cette époque que j’ai compris que l’homme politique pouvait être vénal mais surtout qu’il avait un besoin pressant de multiplier les liaisons fugaces avec des femmes qu’elles soient jolies ou non. Conquérir des voix, manipuler des électeurs, dominer des conquêtes d’un jour ou d’un mois, c’est toujours le même métier. L’homme politique est seul face à son destin ; la notion d’amitié est précaire et quand elle dépasse trente ans il faut se méfier. La trahison est indissociable de l’activité politique.

Or, tout élu a une sainte horreur de la solitude. Toujours sur la route, il déserte en permanence son foyer s’il en a un. Sa femme est un vague souvenir qu’il sort de l’anonymat lors des élections. Mais ce qui l’excite, c’est d’avoir en permanence de la viande fraîche, c’est sentir que ses qualités de séducteur sont intactes. Combien d’hommes politiques dans ces vingt dernières années ont détruit leur famille pour une série de turpitudes ? Sans le savoir à force de s’échanger groupies, collaboratrices, les hommes de droite comme de gauche ont réalisé de véritables tournantes. Je suis surpris que le SIDA et les MST n’aient pas fait plus de ravages dans le milieu mais les hommes politiques ont le cuir dur à force de prendre des coups et des corps.

Dans le cadre de mes attributions non officielles, je fournissais donc le Président du Conseil Général et ses amis en putes, pardon en escort-girl. Il y avait les filles d’un coup ; du « one shut » que j’amenais à un appartement loué rue de Rivoli aux frais du contribuable. En règle générale, j’étais appelé une heure ou deux avant que le besoin soit satisfait. J’avais quelques numéros de téléphone toujours sur moi. Je gérais également les réceptions du Président en les agrémentant de quelques beautés qui pouvaient s’offrir à quelques « amis » sélectionnés au préalable. Le casting était plus serré que pour les opérations « one shut ». Je prenais des call girl à qui je remettais les photos des cibles ; bien évidemment, j’en réservais deux au Président, une au responsable du bureau d’études et une pour moi ; il fallait bien que je teste et que je prenne un peu de plaisir. La nuit coûtait plus de mille euros par fille sans compter le champagne, la chambre et le petit déjeuner et en cas d’extra, la note était encore plus salée. Je me rappelle de Laura, une très belle brune dont les massages régalaient mes élus. Je dois l’avouer que j’avais un petit faible pour elle. Pour la racheter à son réseau, il aurait fallu que je mette sur la table 20 000 euros sans pour autant avoir la garantie de la conserver. Mon côté normand m’a empêché de réaliser ce type de connerie.

J’étais devenu un vrai mac mais un mac de luxe qui travaille avec de l’argent public. Toutes les filles étaient payées en liquide par le bureau d’études rémunéré de son côté de manière légale grâce au contrat qui le liait pour cinq ans avec le Conseil Général.

Le carnet d’adresses que je me suis à l’époque constitué m’a servi dans les très nombreux postes que j’ai occupés après le Conseil Général. Le problème, c’est que, de temps en temps, je ne me rendais pas compte que mes filles vieillissaient ou qu’elles étaient usées ou plus dans l’air du temps. L’homme politique aime la nouveauté, la jeunesse, de nouvelles formes. Les goûts changent. Après le côté « business woman » qui a dominé au début des années quatre-vingt-dix, il y a eu l’époque des midinettes style Britney Spears. Je ne sais pourquoi mais j’ai toujours eu un faible pour les filles vêtues de jean avec un air de rebelle dans les yeux. Ce qui n’a rien d’original, je vous l’avoue, j’interrogeais les call-girl sur leurs clients. Je fus surpris qu’au-delà de la relation vénale, elle éprouvait de la compassion vis-à-vis des hommes de plus de quarante ans qui éprouvent des difficultés à bander. Je me souviens d’une fille très jolie qui m’avoua que son métier l’avait réconcilié avec les hommes. C’était pour elle une thérapie ; elle avait été plaquée durement à 27 ans par son petit copain qu’elle adorait. Pendant trois ans, elle n’avait pas supporté le moindre homme ; l’odeur du mâle l’insupportait. C’est par la multiplication des rencontres tarifées qu’elle a repris goût à la chaire.

Vous pensez que j’étais le plus heureux des petits soldats de la politique mais dans au quotidien je n’affectionnais pas ce drôle de métier. J’aime bien les paillettes, les relations publiques mais à condition qu’elles soient accompagnées d’un travail de réflexion. J’ai toujours adoré lire, rechercher l’information, analyser, synthétiser. Au Conseil Général, j’exerçais une fonction de garde chiourmes. Je n’étais pas très bon dans ce rôle. Une indifférence complétée d’un profond dégoût m’a vite envahi. De ce fait, j’ai été soulagé d’être licencié au bout de quelques mois.

Le motif était à la hauteur de mes basses œuvres. Un matin, j’avais, par mégarde, ouvert un pli. Il contenait un trousseau de clefs et une carte sur laquelle il était écrit « la voiture commandée est au garage comme convenu ». Je n’avais pas fait attention que sur l’enveloppe il était mentionné strictement personnel. Elle était destinée à une des admiratrices du Président, une belle blonde avec qui il couchait depuis plusieurs mois. Cette voiture était un petit présent de la part d’un prestataire du département. Il s’agissait d’une Golf turbo, voiture très à la mode à la fin des années quatre-vingt. Cette indiscrétion bien involontaire de ma part fut exploitée par la secrétaire qui m’accusa de fouiller dans les affaires de l’élu. C’est vrai qu’un soir en rangeant son bureau, j’étais tombé sur des photos croustillantes mais j’avais réalisé cette belle découverte avec la complicité de la secrétaire ; secrétaire jalouse de n’être plus la seule à transiter à l’horizontale sur le bureau de l’élu.

Une fois de plus, j’étais balancé par une personne de mon entourage. Cette secrétaire avait, certes plusieurs raisons pour me descendre auprès du patron. En effet, je m’étais refusé à elle à plusieurs reprises. Non pas qu’elle ne soit pas jolie mais je savais que le Président ne me pardonnerait pas de toucher de trop près à l’une de ses anciennes conquêtes. Sa volonté de s’offrir à moi n’était pas gouvernée par une pulsion sentimentale ou sexuelle mais de montrer à son boss qu’elle pouvait se taper du petit jeune. A défaut de rendre jaloux le patron, elle décida de m’éliminer en montrant que grâce à mon concours, elle était au courant de tout, de la liaison aux cadeaux. Elle voulait démontrer que son influence persistait. Mon prédécesseur étant très absent, il parcourait le monde aux frais du Conseil général laissant la secrétaire tranquille. Avec moi, tout avait changé. Les petits arrangements tant horaires que matériels avaient pris fin.

Si elle remporta une bataille en obtenant mon départ, elle perdit la guerre en étant licencié quelques semaines plus tard ; la femme du Président ayant souhaité qu’il mit un terme à ses petites affaires.

Le jour de mon départ, j’ai rencontré mon successeur, un dénommé Henry que je connaissais très bien car nous étions ensembles à Sciences Po. Fervent catholique, marié avec une juge rouge dominatrice à souhait, j’étais convaincu que ces jours étaient comptés ; il réussit à tenir six mois. Quelques années plus tard, sa femme demanda à être mutée dans l’est de la France pour ne pas à avoir à instruire les plaintes concernant le Conseil Général. J’eus aimé voir sa tête en découvrant que son mari avait été associé à des partouzes et à des trafics de voitures.

La juge n’était pas sans faille. Si Henry avait eu la délicatesse de me prévenir de son arrivée au Conseil Général, je lui aurais indiqué que sa femme sortait depuis des années avec un magistrat de la Cour de Cassation. Il ne faut pas se méfier aux apparences… Il resta dans l’ignorance jusqu’au jour où elle lui demanda le divorce.

START ME UP
(Rolling Stones – Mick Jagger-Keith Rchards)

Je suis parti le cœur léger du Conseil général. Je n’avais pas de poste en vue mais je n’étais pas inquiet. J’avais en poche de quoi tenir deux mois ou trois mois. Je ne pouvais pas obtenir les indemnités chômage car j’avais été contraint de démissionner. En politique, le licenciement n’existe pas. Un élu ne peut pas avoir la réputation de mettre à la porte ses collaborateurs. Il n’y a, à quelques exceptions près, que des départs négociés. A la clef, l’élu donne en liquide un petit pactole. C’est la règle du jeu. Ceux qui la refusent tentent de recourir aux prud’hommes mais au risque d’être définitivement exclu du milieu.

Je me suis accordé une petite semaine pour organiser mon plan de recherche d’emploi. C’est durant cette semaine que par hasard j’ai rencontré Eric que j’avais croisé chez les Jeunes Giscardiens. Il était le plus jeune d’entre nous. Fidèle en amitié, il m’indiqua qu’un Président de groupe parlementaire recherchait un chargé de mission sachant écrire et comprenant l’économie. Il me conseilla de ne pas mentionner si j’étais reçu mon passé de militant. Le Président ne voulait que des techniciens à son service.

Un groupe parlementaire, qu’est ce ? A l’Assemblée nationale comme au Sénat, les parlementaires se rassemblent par affinités politiques dans des groupes qui disposent de moyens matériels et humains. Pour la petite histoire, chaque député pèse 1100 euros. En effet, chaque nouveau membre permet une augmentation pour son groupe de la dotation mensuelle de ce montant. Par ailleurs, il pèse pour son parti 45 000 euros ; c’est le montant que l’Etat verse à son parti en contrepartie de son rattachement. Concernant les groupes parlementaires, rassurez-vous j’aurais l’occasion de revenir sur leur rôle et leurs missions. Je comprends votre ignorance sur le sujet.

Ce fameux stagiaire à qui je dois ma place dans le Groupe parlementaire, à monter depuis, à grandes enjambées, les marches du succès et du pouvoir pour occuper actuellement un poste de Ministre. Entre-temps, il a eu l’excellente idée de réussir l’ENA, école permettant d’accélérer les carrières et de briser les esprits créatifs.

Huit jours après avoir envoyé ma candidature, le Président du groupe me convoquait à un entretien. J’étais ému de pénétrer à l’Assemblée nationale. Depuis des années, je rêvais d’y travailler ; de servir des députés, de participer à l’élaboration de la loi.

Pour le jour J, je me suis préparé de nombreuses heures ; j’ai répété pour trouver les mots justes, la bonne intonation. Je me rappelle encore, aujourd’hui, du chemin que j’ai pris suivi pour m’y rendre.

Si les visiteurs peuvent pénétrer dans le temple de la République par une porte donnant sur le quai d’Orsay, juste à quelques mètres des fameuses colonnes, la véritable entrée du Palais Bourbon se situe sur la place du même nom, rue de l’Université parallèle à la Seine au 126. Cette rue froide et sombre dont émane un parfum de pouvoir vieilli a une posture toute provinciale, elle semble ignorer le temps. Cette rue a la saillance, la prégnance d’un Pouvoir d’opérette. Tout est sérieux, mais tout semble vain. En gage de confirmation de sentiment, sur la place du Palais Bourbon, trône une statue honorant la République sous la forme d’une femme sans âge tournant, comme par mépris, le dos aux représentants de la Nation. Un Président de l’Assemblée a eu l’intention de la retourner mais son projet a échoué ; de ce fait, la statue montre toujours son cul aux élus.

Revenons à mon rendez-vous. C’était le 16 janvier 1991 à 16 heures, il y a plus de quatorze ans, une éternité, un autre monde….

Le Groupe parlementaire avait ses bureaux au troisième étage du bâtiment donnant sur la rue de l’université. Il s’agissait de combles qui ont été aménagés en bureaux, de petite taille avec des fenêtres mansardées. Non dotés de climatisation, ils se transforment en étuve dès les premiers jours de l’été. A la sortie des ascenseurs, une série de couloirs, des enfilades de portes sans classe, style « sécurité sociale », une odeur de poussière et d’ennui. Le faste des palais nationaux s’est cantonné aux premiers étages et a ignoré manifestement les combles.

A l’époque car depuis ils ont été supprimés, il y avait des huissiers pour vous accueillir en sortant des ascenseurs. Maintenant, il n’y a plus que le silence et le doute, le silence car je ne sais pourquoi les portes de tous les bureaux sont désormais fermées, les députés s’enferment et se méfient de leurs voisins ; le doute car si l’on ne connaît pas les lieux, il est difficile de trouver du premier coup le bureau dans lequel on a rendez-vous. Mais c’est ça la modernité à la française et l’amélioration des services publics.

L’huissier, il s’appelait Jacques, me demanda de m’asseoir dans la salle d’attente ; dans la réalité, un couloir sans âme avec quelques fauteuils usés. Ce jour là, le secrétariat du Groupe était en ébullition. Des jeunes femmes, beaucoup de jeunes femmes et quelques jeunes hommes courraient dans les couloirs, l’air important et affairé. Cette effervescence avait pour origine, la convocation des parlementaires en session extraordinaire. Les députés étaient appelés à se prononcer sur la participation de la France à la guerre du Golfe. Compte tenu des allées et venues et de la tension perceptible, les opérations militaires semblaient se dérouler non pas en Iraq mais dans les locaux mêmes de l’Assemblée. Vers 16 H 15, je m’aventurais, sur la pointe des pieds, au secrétariat du Président de Groupe. Sur un ton un peu hésitant, j’ai demandé si je n’avais pas été oublié. Une collaboratrice me toisa puis me déclara, sur un ton sans appel, que « Jeune homme, c’est la guerre ». Elle me demanda de patienter tout en soulignant que mon rendez-vous risquait d’être remis à plus tard. Néanmoins, après quarante-cinq minutes d’attente, le Président me reçut. L’entretien dura à peine quelques minutes. Il me souhaita « bonne chance et bienvenue au Groupe en tant que chargé d’études spécialistes des questions économiques et financières ». Je fus consterné par la brièveté de cet entretien. A peine suis-je entré dans le bureau, que j’étais embauché et ressorti. Aucune question sur le fond, aucune question sur mon engagement politique, juste quelques banalités. Plusieurs mois plus tard, j’ai appris que mon ami Jean était intervenu en ma faveur. Le directeur du cabinet du Président avait de son côté demandé une enquête aux Renseignements Généraux. Or ma chance voulut que l’enquête soit confiée à deux de mes anciens camarades de jeu de Rouen dont Pierre. Il me fit passer un petit mot comme quoi il avait oublié de mentionner toutes mes turpitudes et qu’il me souhaitait un nouveau départ. En post-scriptum, il était mentionné « à charge de revanche ». C’est bardé de bonnes recommandations que j’ai commencé à travailler à l’Assemblée.

L’Assemblée nationale, c’est la maison de tous les excès ; j’allais bientôt découvrir l’envers du décor. Tout prend l’allure d’une guerre ou d’une catastrophe. Au moindre bruissement d’ailes de mouche, nous sommes au bord de la troisième guerre mondiale. Au sein du Palais Bourbon, entre la Seine et la rue de l’Université, les députés, les fonctionnaires et les collaborateurs des députés comme des Groupes parlementaires vivent en huis clos. Tout est censé être de la plus grande importance. Un conflit entre deux députés, entre un député et un Ministre équivaut à trois ou à quatre fois la puissance de la bombe d’Hiroshima. Heureusement, les murs épais tout comme la moquette absorbent les bruits et arrivent à contenir cette agitation digne d’électrons gravitant autour du noyau d’un atome. L’Assemblée est un théâtre dans lequel les acteurs sont aussi les spectateurs. Les représentations ne sont pas toujours de très bon niveau, mais il n’en demeure pas moins qu’une fois qu’on a goûté aux joies du Palais Bourbon, il est difficile d’en partir. L’impression de vivre en direct l’actualité politique, même si le Parlement n’a qu’un pouvoir de façade, enivre tous ceux qui en ont franchi le seuil. Une nostalgie digne des anciens combattants habite les ex-collaborateurs de groupe et de députés, les ex-porte-cotons, les ex-porte-serviettes lorsqu’ils se rencontrent autour d’une table. De longues années après avoir été remerciés, les anciens porte-cotons continuent de hanter les longs couloirs hors d’âge de l’Assemblée. Reconvertis en chargés de relations institutionnelles d’entreprises publiques ou privées, ils transportent leur ennui, leur amertume de ne plus vivre en direct les évènements. Travailler auprès d’un PDG n’a pas la même saveur que d’être le collaborateur d’un Président de Groupe. Il y a aussi les collaborateurs éternels qui, tous les jours, annoncent leur départ mais qui année après année sont toujours installés dans leur confortable bureau à l’Assemblée. Quand j’avais moins de trente ans, je me moquais de ces femmes et de ces hommes ayant de dix à vingt ans de maison, qui radotaient, racontaient leurs guerres, je regardaient avec dédain leur cheveux gris et leur odeur de vieux ; or je ne l’ai quittée que contraint et forcé, avec beaucoup moins de cheveux que lorsque j’avais franchi pour la première fois le porche de l’Assemblée.

L’Assemblée nationale ne se résume pas aux stars que vous voyez sur votre poste de télévision, c’est un petit monde avec ses codes, ses rituels et ses castes. Plus de 3000 personnes cohabitent dans un périmètre très réduit. Il y a bien évidemment les députés qui n’ont pas tous le même rang du fait de leurs fonctions présentes et passées, les fonctionnaires de l’Assemblée divisés en plusieurs catégories, les collaborateurs de groupes parlementaires et les collaborateurs de députés. C’est un monde de frustration. Pour quelques parlementaires qui accèdent à la reconnaissance médiatique, beaucoup restent dans l’ombre. Il est difficile pour les collaborateurs et les fonctionnaires de travailler sans compter pour des députés sans jamais accéder au nirvana médiatique. Cette situation entraîne un ressentiment, une amertume. La vie par procuration est la maladie la plus développée à l’Assemblée. Chacun imagine son destin en fonction de celui de son patron. Les désenchantements sont à la hauteur des ego surdimensionnés qui peuplent les longs couloirs de l’Assemblée. Les bâtiments dans lesquels la souveraineté du peuple a pris ses quartiers ne sont pas en soi fastueux. A la différence du Sénat, le Palais Bourbon si l’on excepte Hôtel de Lassay, la résidence du Président de l’Assemblée nationale, n’est qu’un assemblage de styles plus ou moins chargés. Malgré plus de cent ans de République, les emblèmes royaux sont omniprésents ; ils cohabitent en totale tranquillité avec les symboles franc-maçons. Les responsables des bâtiments de l’Assemblée n’ont rien fait pour embellir l’Assemblée nationale. La réalisation de l’immeuble, rue de l’Université, dénommé Immeuble Chaban-Delmas, a couronné l’absence d’unité. Le choix très seventies du verre, du béton brut et de l’acier a contribué à créer un mini-espace stalinien dans la rue de l’Université qui aurait méritée un peu plus d’égards. Le vieillot et le mauvais goût ont engagé une lutte sans fin. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre dans les salles du deuxième sous-sol du Palais Bourbon. Ces salles réalisées en même temps que le parking souterrain dans les années soixante-dix, sont précédées d’un couloir décoré de marbre couleur vert foncé. L’intendant ou le décorateur avait sans nul doute perdu un être cher au moment du choix des couleurs

L’Assemblée, c’est évidemment son hémicycle de rouge vêtu. Vous imaginez un endroit « cosy », avec de amples fauteuils dans lesquels la sieste serait un plaisir. Mais même si Raymond Barre arrivait à dormir, il est à souligner que ce fameux hémicycle est très inconfortable. Réalisé au XIXème siècle, les seules modifications qu’il a connues sont l’introduction du vote électronique et la création de nouvelles travées afin d’en accroître la capacité. Il est hors de question d’y apporter un ordinateur portable ou des revues trop encombrantes ; il n’y a pas la place. Assis, le député surtout s’il n’est pas grand s’enfonce au point de ne plus être convenablement visible par les caméras de télévision. Comme solution à ce dramatique problème, les députés ont le choix entre l’agitation frénétique et de ne pas déplier leur fauteuil. Certes, c’est encore plus inconfortable mais ils gagnent dix à vingt bons centimètres. A l’étranger, les salles de séances ont connu des réaménagements pour les mettre aux normes et aux exigences de la modernité ; mais en France, notre goût pour la tradition ou plutôt la tradition associée à la volonté de maintenir le Parlement sous la tutelle de l’exécutif conduit au statu quo. De toute façon, le Palais Bourbon, c’est avant tout un musée qui se visite et non un lieu de travail. La bibliothèque avec ses fresques peintes par Delacroix, la porte de Bronze, les salons dont un comporte encore l’emplacement pour y insérer le trône du Roi, tout est apparat du moins dans les parties nobles.

A l’Assemblée, le passé est glorifié et le présent rejeté. Tout Président de m’Assemblée nationale rêve des temps anciens avec des députés motivés et non distraits par la presse et par leurs collaborateurs. Depuis trente ans, les parlementaires ont réussi à se doter d’une équipe composée de trois à cinq personnes réparties entre la circonscription et Paris. C’est peu au regard du nombre de collaborateurs dont dispose les membres du Congrès aux Etats-Unis. Il n’en demeure pas moins que pour les fonctionnaires de l’Assemblée, l’intrusion de collaborateurs librement choisis par les députés et les sénateurs constitue une incongruité car le problème en France c’est que l’on confie à des non-fonctionnaires des taches sérieuses. Régulièrement des règlements, des mesures sont pris pour diminuer les pouvoirs dévolus aux porte-cotons de base. C’est connu tout irait mieux en France si tout était dirigé, contrôlé par des fonctionnaires.

Si les collaborateurs directs des députés sont méprisés, ceux au service des groupes parlementaires sont honnis.

Comment fonctionne un groupe parlementaire ; a priori, vous ne le savez pas. Je vais tenter de vous l’expliquer en quelques mots sans trop vous ennuyez.

Au groupe, nous étions plusieurs chargés de mission à superviser les six commissions permanentes de l’Assemblée et à suivre les différents textes. Notre travail consistait essentiellement à rédiger des notes, des amendements aux projets de loi et des discours. Il s’agissait d’un travail de gratte papier. Je me rappellerai toujours des propos d’un ancien ministre de l’Intérieur. J’étais assis dans le même wagon juste derrière lui. Avec son accent méridional, reconnaissable, il organisait un nouveau coup avec un de ses bras droits. Ce dernier lui répondit que tout était simple mais qu’il fallait trouver un nègre pour rédiger les discours. L’ancien ministre éclata de rire tout en répondant que les plumitifs se ramassent à la pelle et en plus ils ne réclament que quelques billets. Me sentant visé, je ruminais en silence ce manque de respect vis-à-vis de la caste des écrivains de l’ombre. Il avait raison ; combien de fois ai-je écrit pour rien ou presque rien ; ils sont nombreux les hommes politiques à me devoir une partie de leurs droits d’auteurs, fort maigres par ailleurs car leurs livres se vendent mal.

En devenant collaborateur d’un Président, j’avais décidé de changer de vie, de mettre un terme à mes errances, à mes amitiés sulfureuses, à mes virées chez les prostituées et à mes petits trafics. Je voulais m’acheter une conduite, en terminer avec l’adolescence, me stabiliser.

Plumitif, je l’étais et j’accomplissais ce travail avec bonheur et efficacité. Je ne pensais pas que je serais rattrapé par mon passé très rapidement. C’est pourquoi je fus surpris que deux ou trois mois après mon arrivée au Groupe, un soir, un peu après vingt heures, le directeur de cabinet m’appela pour me féliciter surtout pour me confier une nouvelle mission.

« Patrick, tu es jeune ; tu n’es pas marié. Tu sais par ailleurs que de nombreux députés veulent renverser le Président. Nous manquons d’informations. Or, avec ton regard de cocker, tu peux obtenir auprès des assistantes parlementaires d’utiles renseignements. Tu n’es pas sans savoir que certaines d’entre elles couchent avec leur député. Mais elles se sentent un peu abusées et elles sont donc des proies faciles pour un jeune homme. Le président saura te récompenser de ton dévouement qui a priori ne sera pas trop désagréable ».

Je suis resté interdit quelques instants. Il me scruta quelques instants et me demanda si j’étais d’accord. Il me précisa que seul le Président et lui étaient au courant de ce petit jeu.

C’est ainsi que pour des raisons professionnelles, j’ai été amené à me taper une kyrielle de collaboratrices, des vieilles, des jeunes, des célibataires, des mariées, des folles, des filles paumées, des cérébrales. Une fois le jeu lancé, il était impossible de l’arrêter. L’Assemblée est un petit monde. Il a suffit que je sorte avec une fille pour que cinq, dix, vingt demandent à avoir les faveurs d’un collaborateur en vue du Président de groupe.

Dans cette œuvre de torpillage des valeurs morales au sein du temple de la République, j’étais en concurrence avec mes amis des Renseignements généraux qui usaient des mêmes armes. J’avais un avantage indéniable, ma jeunesse. Ils avaient dix à vingt ans de plus que moi et puis ils représentaient l’ordre établi, le pouvoir. Coucher avec un commissaire des renseignements généraux peut être une aventure flatteuse pour une jeune femme mais elle sait dès le départ quel risque elle encourt. Avec moi, c’était moins affiché. Il n’en demeure pas moins que j’entretenais les meilleures relations du monde avec les RG de l’Assemblée. Nous nous rencontrions de temps en temps pour échanger nos notes sur nos fugaces conquêtes. Ils nous arrivaient même d’organiser des déjeuners avec des assistantes qui étaient passées d’un lit à un autre sans oublier dans celui de leur député, au lieu de lit je devrais dire chambre d’hôtel. A ce titre, le Groupe pourvoyait à mes faux frais. J’avais ainsi à ma disposition une chambre à l’Hôtel Nikko en bord de Seine dans le 15ème arrondissement qui depuis est devenu un Novotel. Cet établissement avait l’avantage de la discrétion en étant assez loin de l’Assemblée tout en étant à distance raisonnable pour éviter que la demoiselle, la dame change d’avis. Il offrait tous les conforts d’un quatre étoile. Je m’étais presque installé dans cet hôtel ; je ne passais chez moi qu’une à deux fois par semaine. Il faut l’avouer que j’occupais un studio près de la porte de Saint Cloud, juste en face d’une petite rue servant de camp de base à des Ethiopiennes qui tapinaient à partir de 22 heures. Je sais, vous pensez que je n’ai pas pu résister. C’est vrai. Elles étaient très sympas ; lorsqu’il pleuvait et lorsque leur mac était parti jouer dans des tripots minables l’argent qu’elles avaient durement gagné auprès de petits bourgeois, elles venaient boire un verre chez moi ou même dormir quelques heures. Sachant que je passais de nombreuses heures en dehors de chez moi, elles auraient aimé disposer de ma chambre. J’au refusé de peur de devenir un véritable mac. J’étais déjà la pute du Président de groupe ; je n’allais pas accumuler tous les métiers du vice.

Mes coucheries de l’Assemblée mes rapportaient de nombreux renseignements politiques. J’ai permis de déjouer de nombreuses tentatives de putsch contre mon Président dont les initiatives et le sal caractère irritaient nombre de ses collègues. Il appartenait à la race des élus découverts par Giscard d’ Estaing dans les années soixante-dix. Conservateur par tradition mais issu de la génération de l’après guerre, il avait une soif de vie et de création qui ne le prédisposait pas à l’obéissance et au jeu collectif. N’ayant pas fait l’ENA, étant d’origine provinciale, il ne fréquentait pas les salons parisiens. Il avait gagné ses jalons grâce aux soutiens des députés de base qui n’en pouvaient plus des Enarques prétentieux qui trustaient places et honneurs sans jamais renvoyer l’ascenseur et sans travailler.

Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la politique se résuma à un combat entre les anciens, Giscard, Chirac face et les jeunes. Les deux parrains ont tué un par un les jeunes loups à fort potentiel. Ce fut un jeu d’enfants car ce qu’on appelait à l’époque, les quadras, par goût du lucre, ont mis les doigts dans la confiture. Ils n’ont pas su résister aux sirènes du star-system et de l’argent rapidement récolté et dépensé. Les Michel Noir, les Gérard Longuet, les François Léotard ont été des étoiles filantes de notre vie politique. Certains d’entre eux ont cru accéder aux plus grandes fonctions avant de tomber dans l’oubli. Ils ont laissé place à des femmes et des hommes ayant moins de charisme mais qui avait le doigt sur la couture lorsque le patron les sifflait et qui sont passés entre les gouttes de la corruption.

Revenons à ma nouvelle mission à l’Assemblée ! Je ne connaissais pas ce petit milieu. D’où viennent les collaboratrices de députés ? Il y des enfants d’élus qui attendent que leurs parents leur cèdent la circonscription familiale, des enfants de la très grande bourgeoisie qui ne savent pas trop quoi faire de leur vie, des enfants de gentils donateurs, des enfants d’amis proches du député de notables, des provinciales en quête de reconnaissance sociale qui chaque soir se disent, « Paris me voilà », des célibataires qui recherchent un élu pour fonder une famille, des femmes mariées à la recherche d’un complément de salaire et d’excitations, leur mari étant trop occupé pour les combler. Je vous l’accorde il y a des femmes et des hommes honnêtes qui sont là pour défendre l’intérêt général et leur patron mais je les cherche encore.

Ma première victime s’appelait Irène. Bourgeoise sans modération, elle était un peu plus âgée que moi. Connue pour s’ennuyer avec son mari, banquier de son état, elle n’avait pas su résister aux charmes, si l’on peut dire de son député. En effet, il était ventripotent et très imbu de sa personne. Rapidement délaissée, elle lui vouait une certaine haine tout en demeurant une fidèle collaboratrice. Son député, élu dans le Cantal, s’était mis en tête avec un petit groupe de députés du Sud de la France de débarquer mon président. Il usait et abusait de tous les moyens possibles. Ils l’accusaient de détourner l’argent du Groupe, de priver ses collègues de moyens d’expression, de défendre des propositions contraires à la majorité du dit groupe. Le directeur de cabinet me demanda de recueillir des informations sur ce fameux député du Cantal en séduisant sa collaboratrice délaissée. Elle était brune, assez voluptueuse et portait toujours un parfum Guerlain. Prenant son café vers 9 heures trente chaque matin, il me suffisait d’être posté à ce moment là devant le distributeur au troisième étage du Palais Bourbon. Ce distributeur, point de ralliement des collaborateurs et collaboratrices était un très bon lieu de drague. Niché près d’un escalier, caché par les casiers à courriers, il permettait sans être trop vu d’amorcer les contacts. Grâce à quelques informateurs, je savais quel adorait la littérature et en particulier Camus. Il me fut facile de l’impressionner en citant quelques passages de « l’homme révolté » ou de « l’étranger ». Puis, je l’amenais sur des terrains plus sucrés, plus dangereux en évoquant les ouvrages de Pascal Bruckner comme « Lune de Fiel ».

J’ai réussi à la ferrer après quelques cafés. Elle trouvait mille questions à me poser pour passer à longueur de journée dans mon bureau. L’invitation à déjeuner, bien évidemment remboursée par le groupe, me permit d’entrevoir que le succès était proche. Elle m’avoua le lendemain de ce déjeuner que son mari allait s’absenter une semaine. Il était le représentant en France d’une banque américaine ce qui l’obligeait à de nombreux déplacements à New York. Le chemin était balisé ; il suffisait d’un dîner pour conclure. Pour éviter toute précipitation, j’ai différé de 48 heures l’attaque ultime. Face à ma soudaine indifférence, j’ai senti Irène désemparée et prête à se donner. J’ai toujours pratiqué de la sorte ; attaquer à trois cents pour cent puis reculer pour mieux atteindre l’objectif.

Irène commença à parler avant d’être sur l’oreiller. Elle me révéla que son député avait prévu de destituer le Président lors de la prochaine réunion de groupe avec la demande d’un vote. Elle me donna les noms des taupes parmi les collaborateurs du Président et des traîtres parmi les députés. Je n’avais même pas besoin de coucher mais un contrat est un contrat. Je ne l’ai pas regretté car Irène avait une sensualité débordante et un savoir faire en la matière hors du commun. Pendant quinze jours, pas une de mes nuits ne fut solitaire ; lorsque son mari fut de retour, elle inventa des séances de nuit pour rester à mon domicile jusque vers une heure du matin. Combien de députés, combien de collaborateurs ont utilisé le filon des séances de nuit à l’Assemblée nationale pour tromper leur épouse ? Je me souviens d’une femme de député qui m’appelait vers 22 heures pour avoir confirmation que son mari défendait des amendements. Je lui répondais que bien évidemment il était dans l’hémicycle. Ce dernier passait son temps à fréquenter les prostituées. Un de ses collègues avait une technique toute personnelle ; il avait une martingale infaillible. Après avoir besogné quelques belles blondes, il passait toujours en séance vers minuit. Il interrompait alors en séance le ministre en vociférant de telle façon que ses propos soient repris dans le compte-rendu publié au Journal Officiel. En cas de problème avec sa femme, il pouvait toujours justifier ainsi de sa présence à l’Assemblée. Pour accroître la crédibilité de l’affaire, il prenait toujours une liasse d’amendements et une consommation à la buvette avant de s’en retourner chez lui. Durant les cinq années de son unique mandat, il s’est payé plus de deux cents prostituées. Il m’a juré de n’avoir jamais consommé deux fois la même. Il aurait pu écrire des putes de Paris, de celles qui officient pour 20 euros à celles dont les prestations sont tarifées plusieurs centaines d’euros. Je l’adorais ce député car il me racontait avec un naturel d’enfant ces aventures. Ses collègues l’avait surnommé le « mille coups » de minuit.

Je n’eus même à rompre avec Irène car un matin elle m’annonça qu’elle attendait un enfant. Je ne sus jamais de qui il était, du chef des renseignements généraux, de son mari ou de moi ? Je dois avouer que j’ai rencontré son fils une fois au coin d’un couloir ; il avait cinq ans et je luis ai trouvé un vague air de ressemblance, un petit côté cocker, et surtout un très mauvais caractère…

Pour les informations obtenues, je fus récompensé par une prime. Le putsch fut déjoué, le Président conserva son poste ; les collaborateurs impliqués furent licenciés, pardon, on leur demanda de démissionner ; pour un premier coup, un vrai coup de maître.

En moyenne, tous les deux mois, j’avais une nouvelle mission. Avec le recul, je pense qu’une de ces missions me vaut sans nul doute ma disgrâce. En effet, il me fut demandé d’approcher la collaboratrice d’un président de région, qui pour mon malheur, est devenu Premier Ministre. Cette mission ne me passionnait pas car l’homme en question était à l’époque inconnu ; sa collaboratrice était certes très jolie mais aussi très froide. Elle prenait un malin plaisir à multiplier les rendez-vous. De ce fait, je bâclais mon travail au point d’oublier un dîner. Elle m’en tint rigueur au centuple surtout quand elle a appris que j’étais en mission commandée. Elle décida de m’inscrire sur sa liste noire. Nul n’aurait parié que son mentor puisse devenir Premier Ministre ; comme quoi en politique, tout peut arriver et surtout, il faut être prudent.

Avant d’être banni, j’ai connu de bons moments car, de plus, de temps en temps, par pur plaisir, je prenais des initiatives personnelles en draguant en dehors des prospects qui m’étaient confiés. Je ne suis pas un top modèle, loin de là. Je n’ai pas beaucoup de bagou simplement un regard de cocker mal léché. Cela m’a suffi pou remplir mes missions.

Ma vie n’était pas désagréable ; collaborateur modèle le jour, rédaction de discours, de notes et d’amendements à la pelle ; je me transformais le soir en escort-boy. Certes, une double rumeur courrait à mon sujet ; celle sur ma frénésie sexuelle et celle sur mes goûts de luxe ; bien évidemment je niais tout en bloc.

Mais, ayant un droit de tirage sur les finances du groupe, je n’hésitais pas à convier mes proies et mes amis dans les lieux les plus prestigieux de la capitale. Le Plazza, le Crillon qui avait l’avantage d’être en face de l’Assemblée ou le Lutétia étaient mes lieux de prédilections. J’adorais le palace du boulevard Raspail. Le Lutétia possède les charmes palaces d’autrefois ; lieu de rencontre du Paris culturel, celui de la Rive gauche, il est moins business que ces concurrents de la rive droite. On y croise des acteurs et des écrivains, des haut-fonctionnaires et quelques politiques. Le bar Hemingway décoré par Sonia Rykiel invite à la langueur ; le rythme du temps n’a plus de valeur dans les salons ; les serveurs et le pianiste sont les mêmes depuis vingt ans à moins qu’ils soient recrutés selon des critères de ressemblance par rapport à leurs prédécesseurs. La légende veut que Serge Gainsbourg passait, le soir, jouer du piano. Je ne l’ai jamais vu mais combien j’aurais voulu assister à une de ses représentations dans cet hôtel. Quand je suis devenu responsable administratif du Groupe parlementaire, il était d’usage que les entretiens d’embauche de mes collaborateurs se fassent au bar du Lutétia. Je m’amusais de l’angoisse des jeunes femmes lorsqu’elles arrivaient. Elles ne savaient pas si cet entretien allait se terminer à l’horizontal dans une des chambres se trouvant au dessus du bar. Ce n’est jamais arrivé ; enfin jamais avec celles que j’ai embauchées. Je dois l’avouer que je me suis fait avoir par une candidate. Après lui avoir présenté le poste, elle m’avoua de but en blanc qu’elle n’était pas programmée pour être soutier ou porte cotons d’élus. A la limite, elle aurait été prête à intégrer à mon équipe mais à condition qu’elle soit investie aux prochaines élections législatives ce que je ne pouvais en aucun cas promettre. Malgré ce rapide point d’oppositions, la conversation s’est poursuivie autour de plusieurs verres. Elle avait après Sciences Po voyagé aux Etats-Unis et en Amérique latine ; elle avait également effectué une traversée de l’atlantique à la voile en solitaire. J’étais sous le charme de cette aventurière. Je me sentais un peu nul face à une telle femme. Au fil des mots échangés, je me demandais qui était le patron. Après près de deux heures de confidence, elle me fixa en me disant qu’en contrepartie de cet entretien qui ne débouchait sur rien, il fallait que je lui offre une nuit au Lutétia. Je ne sus lui refuser cette faveur qui se doubla d’une nuit tumultueuse avec elle. C’était une vraie sauvage qui adorait les pratiques les plus extrêmes et le luxe. Si cette nuit fut unique, je la revis en revanche fréquemment car elle a réussi à être recrutée au Château, c’est à dire à l’Elysée, puis à devenir député en 2002. Les méchantes rumeurs affirment même qu’elle a eu une liaison avec le Président. Evidemment, elle me demanda de ne jamais révéler notre brève rencontre. J’aurais respecté cette demande mais j’ai appris qu’elle me débinait en répétant dans le milieu qu’il fallait m’effacer du milieu. Face à de tels propos, je l’ai joint au téléphone. Elle nia évidemment avoir porté sur moi un tel jugement tout en me faisant comprendre que j’avais fait mon temps, que j’étais le symbole du looser incapable d’être élu.

Revenons à cette époque où je commençais mon métier de putain de la République. En plus des activités que je viens de vous décrire, je fus chargé de missions plus classiques. Comme dans le passé, mes talents de couleuvre, de discrétion furent mis à contribution. Ainsi, j’ai été amené à voler de nombreux documents traînant sur les bureaux de tous les parlementaires de toutes tendances. Par les plus grands des hasards, l’administration de l’Assemblée nationale m’avait donné un passe en lieu et place de la clef de mon bureau. Je pouvais ouvrir d’un tour de clef toutes les portes du Palais Bourbon. Seules deux ou trois personnes étaient au courant de cette erreur. Je volais sans effraction à partir de 20 heures ou le week-end. L’Assemblée était de toute façon au début des années quatre-vingt-dix une maison ouverte aux quatre vents. Les vols y étaient monnaie fréquente. Je me rappelle qu’un lundi, nous avons découvert que plus de cent téléphones avaient disparu. Après enquête, il est apparu que c’était les gendarmes de surveillance qui étaient responsables de cette razzia. Le plus surprenant fut la disparition d’un poste de télévision, grand écran, pesant une trentaine de kilos fixé à un mur. Son enlèvement avait sans nul doute nécessité du temps et de la force. Les auteurs de ce vol ne furent jamais retrouvés.

Il y avait mieux. Tous les travaux de rénovation des bâtiments de l’Assemblée s’accompagnent de détournements. Quelques petits malins se sont construit de véritables palais en subtilisant une partie des matériaux commandés par l’administration. Il arrivait aussi que les entreprises ayant des marchés soient contraintes de réaliser des extras pour des fonctionnaires, des élus ou des collaborateurs.

Mon président souhait éradiquer ces comportements peu glorieux ; il m’avait demandé de rassembler des preuves mais là je savais qu’il fallait y aller sur la pointe des pieds. Les francs-maçons, les anciens flics embauchés comme fonctionnaires à l’Assemblée contrôlaient ce business. Mettre son nez dans ce merdier pouvait mal de terminer. Ma passivité d’alors se justifiait rétrospectivement d’autant plus que mon Président a été depuis été condamné pour abus de biens publics. Au moment même où il voulait nettoyer l’Assemblée, il utilisait le personnel de sa mairie pour le servir dans un appartement de plus de plusieurs centaines de mètres carrés qu’il ne payait pas. La vertu en politique s’arrête aux mots et c’est comme les promesses ; elle n’engage que celui qui l’écoute.

De toute façon, le divorce avec ce Président intervint en 1995. Nommé ministre, il m’annonça que je ne pouvais pas l’accompagner compte tenu de mes activités passées. J’étais un voyou et c’était difficile de m’intégrer dans un ministère. J’étais abasourdi, défait par cet aveu. Je tombais de très haut. Une fois de plus, je retombais dans le ruisseau ; en étais-je vraiment sorti. Je n’étais pas un bourgeois, un fils d’élu, j’étais un petit capot utilisé pour régler les basses taches qui personne ne voulaient réaliser car elles puaient. Bien évidemment, il me répéta que j’avais toute son affection voire son estime et qu’il me recommandait à son successeur.

Je ne croyais pas un de ses mots. Je ne comprenais par sa décision. J’avais le sentiment d’être trahi. Je m’étais donné corps et âme ; j’étais allé aussi loin que possible dans la soumission. C’est un peu par hasard que j’ai réussi à dénouer tous les fils qui m’avaient conduit à la disgrâce.

Je fus sans le savoir au cœur d’une cabale qui me fit pénétrer dans le monde des bas règlements de compte. Jusqu’à maintenant j’avais été collaborateur fidèle accomplissant des missions dont certaines, je l’admets, étaient peu reluisantes mais je n’avais été impliqué dans des affaires politiques.

L’affaire traînait dans les couloirs depuis plusieurs mois avant que je n’en prenne conscience. C’est un soir au mois de mai juste après l’élection de Jacques Chirac que mon voisin de bureau me regardant d’un air sombre me dit « Patrick, ce tu as fait, c’est ignoble ». Ne comprenant pas à quoi il faisait référence, je l’interrogeais. Je n’eus comme seule réponse « Patrick, tu le sais et je n’ai pas envi d’en parler ». Puis il partit ; je ne le revis plus car il partit en cabinet ministériel ; il prit ma place. Depuis, il a occupé de nombreux postes, directeur des relations internationales dans un grand ministère puis directeur général d’un grand établissement bancaire.

Ma première réaction face à son refus de me révéler la vérité fut l’incompréhension puis je me suis convaincu que mon voisin, un ami dont j’avais facilité l’embauche avait pété les plombs, que son comportement n’était guidé que par sa nomination en cabinet ministériel.

Plus les jours passèrent, plus je remarquai que j’étais soumis à un boycott ; le téléphone avait cessé de résonner à mes oreilles, les visites des députés, de leurs collaborateurs s’espacèrent.

L’affaire prit un relief nouveau avec l’arrivée du nouveau président de groupe qui me convoqua pour me signifier mon licenciement. Au Conseil Général, j’avais été heureux d’avoir été licencié mais tel n’étais pas le cas en ce début d’été 1995. C’était la première fois de ma vie professionnelle, mais pas la dernière, que j’étais face à une situation irrationnelle. Je me demandais si c’était à cause de mes tribulations sexuelles ou si c’était autre chose.

Je dus attendre la nuit du 12 au 13 juillet et un appel téléphonique. Ce jour là vers deux heures du matin, j’ai reçu un appel d’une collaboratrice de mon ancien président. Ce que j’appris me glaça. J’étais accusé d’avoir écrit une série de lettres anonymes adressées à des députés et à des journalistes qui racontaient avec moult détails les partouzes auquel le président du groupe était censé participer. Quel était mon intérêt de commettre de telles lettres ? J’étais en voie d’être intégré à une équipe ministérielle. J’appréciais mon Président. J’étais paralysé par cette révélation. Je comprenais mieux pourquoi je n’avais pas pu m’accompagner. Auprès de mon interlocutrice, j’ai plaidé mon innocence. Je ne suis pas certain de l’avoir convaincu. Elle m’avait accusé car elle m’avait vu déposer les lettres dans le bac à courrier qui était à proximité de son bureau vers 21 heures. Je niais évidemment les faits puis je me suis rappelé qu’un soir j’avais ramassé par terre une liasse de lettres près de mon bureau. J’avais pensé qu’elles étaient tombées et je les ai remises machinalement dans la bannette destinée aux envois. Jamais, je n’aurais pu imaginer que ce geste banale était responsable de ma mise à l’écart. La rumeur était lancée ; elle ne s’arrêta jamais. J’étais un salaud. C’était d’autant plus logique que j’avais couché avec de nombreuses collaboratrices pour le compte de mon Président. Je n’ai connu la vérité que bien des années plus tard, sept ans pour être précis. Entre temps, j’ai su que mon ancien Président ne m’avait pas recommandé lors de sa passation de pouvoirs et qu’il avait au contraire demandé mon licenciement immédiat. Ce qui m’a toujours frappé en politique, c’est le sentiment d’impunité des élus. Ils peuvent mettre à la porte leurs collaborateurs sans se soucier des éventuelles conséquences. J’aurais pu ainsi mentionner quelques petites turpitudes financières et le financement de quelques épouses, maîtresses ou copains de députés sous forme d’emplois fictifs pour réduire les contestations internes. Les hommes politiques se croient infaillibles, élus au suffrage universel direct, il ne saurait imaginer que les juges et encore moins leurs collaborateurs puissent porter atteinte à leur pouvoir. En me licenciant, il pensait régler un problème.

J’ai attendu sept ans pour savoir ; c’est long, très long ; j’ai attendu un déjeuner avec un ami ou plutôt une connaissance du milieu pour comprendre comment j’avais été piégé.

C’était tout simple, voire idiot. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, des collaborateurs d’un ministre qui n’avaient pas fait le même choix de candidat que mon président, avaient, après quelques bouteilles vite bues, écrit une lettre anonyme. Ils avaient déliré en imaginant une liaison amoureuse avec une femme connu du tout Paris puis une partouze. L’imagination est bonne conseillère car tout ce qui était dans la lettre était vrai ; je ne le savais pas au moment des faits ou plutôt je faisais semblant de l’ignorer. Ils avaient effectué une dizaine de copies ; puis vers 20 heures, ils ont demandé à l’attaché parlementaire du ministre de porter les lettres à l’Assemblée ; ce qu’il fit mais ivre mort, il les fit tomber ; le hasard voulu que ce soit près de mon bureau. En effet, cet attaché parlementaire était marié avec une des collaboratrices du groupe ; il avait décidé de passer par son bureau avant de se rendre à la Poste de l’Assemblée qui jouxte l’hémicycle. J’étais une victime collatérale d’un jeu d’ivrognes. Ce jeu n’empêcha pas mon Président d’occuper un poste de ministre mais cela entraîna le renvoi de la fameuse collaboratrice et freina ma carrière.

LET IT BLEED

Du jour au lendemain, je sentais donc la mort ; dans les longs couloirs de l’Assemblée, aux portes années cinquante, style sécurité sociale, j’étais l’objet de sarcasmes. Mon sort ne fut pas scellé en un jour. Certes, j’entendais les rumeurs pronostiquant mon licenciement mais les rumeurs, elles sont la puit sans fond du monde politique. Des tombereaux de mensonges, de diffamations, de saloperies sont véhiculés chaque jour dans les palais nationaux par des collaborateurs, par des hommes politiques. Dire du mal, casser est le sport le plus facile à pratiquer au Palais Bourbon. Un soir, j’ai appris qu’un député m’accusait d’avoir des relations homosexuelles avec un agent dans mon bureau. Cette accusation lancée sans nul doute à la buvette des parlementaires me lia d’amitié avec la communauté homosexuelle qui jugea homophobe la prise de position du député en question. Dans le même registre, et c’est un autre sport, celui de chercher les auteurs des rumeurs, ce qui revient à en lancer ou à en relancer une nouvelle, je fus accusé d’avoir diffusé des photos mettant en cause un collaborateur entrain d’être sodomisé par un transsexuel. Depuis les photos sur Madame Pompidou, le milieu innove peu. Ces photos ont circulé ; je ne les ai jamais vu mais j’en étais néanmoins l’auteur. Se défendre, nier revient à donner crédit à la rumeur ; ne rien faire vaut acquiescement.

En politique comme en entreprise, en cas de changement de direction, les comportements des dirigeants sont identiques. Il y a un cycle immuable que nous connaissons tous.

Dans les premiers jours, tout est calme, rien ne se passe. Simplement, le Président compose son cabinet resserré et ne souhaite pas rencontrer les anciens collaborateurs du Président déchu.

Il y a le deuxième temps ; celui du rejet du passé et des brimades. Le nouveau Président a besoin par le changement de méthodes, d’hommes, de montrer qu’il entend laisser une trace. Tout ce qui a été fait, avant son arrivée, est nul. Ses collaborateurs répandent des rumeurs de licenciements collectifs. Ils donnent des ordres contradictoires, exigent des travaux inutiles, jugent le travail réalisé sans valeur. Je me rappelle qu’un collaborateur d’un président de groupe nouvellement élu m’expliqua comment utiliser des ciseaux pour rédiger des amendements à un texte de loi ou aussi comment le directeur de cabinet d’un Président qui avait dans le passé occupé de très hautes fonctions, me parla en petit nègre pensant que mes connaissances en français étaient rudimentaires.

En règle générale, cette douche écossaise dure un à trois mois.

Après ce délai, le calme revient ; quelques salariés sont partis d’eux mêmes ne supportant pas ce traitement psychologique, ce qui permet d’intégrer des hommes ou des femmes du nouveau président. Rapidement, les relations se normalisent et les anciennes méthodes de travail sont appliquées ; la révolution, c’est bien mais pas trop longtemps.

Je fus sauvé du renvoi par Eric, l’ami qui m’avait recommandé en 1991. Devenu un conseiller du nouveau Président, il garantit mon honnêteté et mon efficacité. En revanche, il ne me révéla pas la cause de la fatwa qui circulait à mon encontre.

Mon cas évidemment posait problème. Eric fut extraordinaire ; il affirma que tous les ragots qui circulaient à mon encontre n’étaient que rumeurs et jalousie. Le nouveau Président me convoqua et exigea de ma part une totale loyauté. J’ai accepté de suite cette offre. A la fin de la conversation, il ajouta qu’il ne souhaitait aucune affaire de mœurs. J’étais soulagé. Durant toute sa présidence, je me suis gardé de réitérer mes précédents égarements. Certes, le passé ne s’efface pas complètements ; quelques années plus tard sous l’autorité d’un autre président, je fus accusé de viol d’une collaboratrice d’un député qui avec plusieurs de ses collègues demanda au Président de me virer. Il refusa ne voulant croire à cette histoire de viol en plein couloir. A juste titre, il flaira la manœuvre politique en répondant que si les faits étaient avérés, elle n’avait qu’à porter plainte. Le député mentionna la question de l’honneur de la jeune femme soi-disant catholique. Une fois de plus, je fus convoqué par mon Président de groupe qui me tint le discours suivant :

« Patrick, je n’aime pas être importuné par les histoires de collaborateurs et encore moins par des histoires de cul. Je pense que tu es innocent et que ce n’est qu’un moyen pour te jeter en dehors de l’Assemblée ; je t’ai couvert mais c’est la dernière fois. Ces histoires de filles mal baisées, je n’en veux plus ; soit tu les baises, soit tu te fais oublié, soit tu déguerpis ».

J’ai reçu le message cinq sur cinq.

L’arrivée de Jean à l’Assemblée m’empêchait de mener une existence de gratte-papier ordinaire. J’étais amené à fréquenter des responsables étrangers, des banquiers, des trafiquants en armes et en autre chose. Quand une vie part en vrille ; il n’y a aucune raison que cela s’arrête en cours de route. .

Bien souvent, je servais de caution ? ma présence en tant que membre du staff d’un homme politique important permettait de régler l’affaire au mieux. Bien évidemment, je n’assistais pas aux négociations et aux ultimes transactions. Je ne sais comment je me suis retrouvé à l’hôtel « Princes de Galles » en compagnie de représentants d’un mouvement séparatiste angolais qui échangeaient des diamants contre des armes. Je devais simplement leur parler de l’attachement de la France aux valeurs démocratiques qu’ils étaient sensés défendre. E plus d’amusant ce fut que Jean me pria de tenir le même couplet une semaine plus tard auprès de représentants du gouvernement angolais communistes dans un salon du place Georges V. L’échange portait non pas sur des diamants mais sur du pétrole mais la contrepartie était identique.

C’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à perdre toute ligne politique. L’ironie a voulu que je sois alors approché par des personnes extrêmement intéressantes ; elles me demandaient des renseignements sur l’actualité, sur le rôle de tel ou tel homme politique. Ainsi, je suis devenu un peu par hasard, un indicateur pour certaines puissances étrangères. Je me suis mis à travailler pour les Allemands mais aussi pour les Américains ou les Israéliens. J’étais un agent pas très cher ; juste un bon repas dans un restaurant étoilé ou une belle escort-girl. Je ne sais pourquoi mais j’avais souvent à faire avec la même, une certaine Mélanie, d’origine canadienne, très jolie, très grande. J’ai toujours pensé qu’elle était dans les faits une petite main des services qui m’employaient. Je ne divulguais pas de grands secrets car je ne savais pas grand-chose. Je répétais avec plus ou moins de talent ce que tout le monde pouvait lire dans la presse. J’ai souvent remarqué que peu de personne prenne le temps de lire les journaux même si c’est leur métier. Je ne me considérais pas comme un espion ; j’avais plutôt l’impression de travailler aux rapprochements des peuples. Je n’étais pas le seul, loin de là, à mener ce type d’opérations. J’ai ainsi surpris une de mes voisines de bureau en train de donner des renseignements à un gentil correspondant anglais ; le paiement était en nature également ; il donnait de son corps à une Française qui ne trouvait aucune grâce auprès de la gente masculine de Paris.

Ces petites opérations me furent reprochées ; elles accréditèrent l’idée que j’étais un mercenaire ; idée renforcée par le fait que durant toute ma carrière à l’Assemblée, j’ai eu à rendre compte à cinq Président de groupe quand le porte-coton ordinaire en connaît au mieux deux. A chaque fois je parvenais à rester mais il était admis que je retournais mon pantalon au point qu’il soit usé pour reprendre la chanson de Jacques Dutronc. J’ai remarqué que le haut fonctionnaire surtout s’il est énarque a le droit de trahir, de se vendre aux plus offrants. Il y a un marché de l’énarque ; sa compétence supposée le place en dehors des luttes tribales ; l’énarque peut à la limite passer de la droite à la gauche ou inversement. En revanche, le petit porte-coton, le collaborateur de base se doit de rester attacher à son seigneur et périr avec lui. Il a le devoir de la fermer et de ne pas survivre à ses patrons.

L’énarque et l’homme politique, un drôle de couple ; il conviendrait d’y consacrer un livre. Dans l’opposition, il est de bon ton, surtout à droite, de critiquer les anciens élèves de l’ENA, leur supériorité, leur vision technocratique, leur carriérisme. Une fois revenu dans la majorité, une fois au gouvernement, l’homme politique confie tous ses pouvoirs réels ou supposés à son directeur et à ses membres de cabinet, bien évidemment énarques. Depuis plus de vingt ans, les différences entre droite et gauche, ce n’est pas simplement en raison de la chute du mur de Berlin mais c’est avant tout le fait que les haut fonctionnaires détiennent les manettes, laissant le soin aux hommes politiques le plaisir de courir les journalistes. Les politiques ne sont que des saltimbanques qui tentent de prouver qu’ils ont prise sur un pays ingouvernable.

Je me suis laissé emporté et j’ai un peu perdu le fil conducteur de mon histoire. Je ne suis pas là pour prendre position.

Avec l’arrivée de Jacques Chirac à la présidence de la République, j’ai disposé d’un peu plus de temps libre J’ai multiplié les travaux de nègres, de plumitifs pour reprendre la terminologie à la mode. J’ai écrits cinq livres à dominante économique pour des auteurs qui bien souvent n’avaient pas le temps de les lire. Je me rappelle d’une interview d’un de mes commanditaires à Europe 1 ; il tentait vainement d’expliquer la notion de compétitivité et la théorie des avantages comparatifs en matière de commerce internationale, alors que c’était le cœur de son livre. J’en riais dans mon lit.

Vous allez penser que je suis devenu d’un coup pudique en négligeant de vous raconter mes péripéties amoureuses. Il faut que je vous l’avoue ; mon image a pâti de mes précédentes missions et plus après trente ans, sans argent, sans de véritable famille et sans plan de carrière, je n’étais pas un homme à épouser. Les femmes qui fréquentent le milieu aspirent à s’amuser, à obtenir un bon poste grâce à l’appui d’un député, d’un sénateur ou d’un ministre et à se marier avec un homme à fort potentiel. Les couloirs de l’Assemblée et des ministères ont toujours été des lieux de rencontres plus efficaces que ceux qui inondent la toile Internet surtout pour les intrigantes et les intrigants. Dans le milieu, le problème c’est de tenir. Terminer dans le lit d’un élu est d’une facilité déconcertante en revanche y rester nécessite quelques talents. La conquête de la femme pour l’homme politique dit hétérosexuel s’assimile à la conquête d’électeurs. Il est rassurant pour un élu, même décati, d’avoir du succès ; il se convint que s’il plait aux femmes malgré sa calvitie, ses dents jaunies et un preux embonpoint, il sera capable d’attirer les électeurs. Dans l’un et l’autre cas, il ne manquera pas de prononcer des promesses qui selon le fameux dicton n’engagent que ceux qui les écoutent. Combien de fois n’ai-je pas entendu une collaboratrice me garantir que son amant député de province divorcerait pour l’épouser ; combien de fois n’ai je pas entendu une secrétaire me confier que son élu la nommerait à un emploi bien rémunéré… Posséder le corps des femmes est une seconde nature pour les élus ; à défaut d’exercer véritablement le pouvoir, ils exercent leur droit de cuissage. La parité changera-t-elle la donne ? Ce n’est pas gagné ; elle abouti à l’accès aux fonctions électives des maîtresses ; elles offrent l’avantage d’être serviles et de connaître le nom de la personne qui les ont fait reines. Novices dans la fonction politique, elles ne constituent pas un danger pour les patriarches en place. Nos députés en votant à la parité ont accepté ce hara-kiri en connaissance de cause. Ils ont ainsi écarté les jeunes loups qui risquaient de les poignarder assez rapidement.

Tout cela pour vous avouer que je n’avais guère de marges de manœuvre dans le milieu. Pour ces raisons, je me suis satisfait d’une liaison avec une vamp, une carriériste qui le week-end acceptait une relation avec un salarié de la politique. Elle se dénommait Lexane Wind. Un peu plus âgée que moi, française mais son père était américain, elle disposait d’un hôtel particulier loué pour quelques centaines d’euros auprès d’un généreux sponsor qu’elle honorait deux à trois fois par mois. Sinon, dans son carnet de balle, il y avait eu des ministres, des anciens et des actuels, un conseiller du Château, je veux dire de l’Elysée ainsi qu’un jeune député avec un fort potentiel. Lexane jonglait entre ses hommes ; tout en niant qu’elle couchait et qu’elle était intéressée. Elle avait trois, quatre ou cinq vies. Elle mentait en permanence et surtout se mentait à elle-même. La règle entre nous était simple ; je ne devais jamais l’interroger sur sa vie privée et jamais parler de mariage ou d’enfants. Suivant les jours, les week-ends, j’étais l’amant, l’ami, le spécialiste d’économie ou l’ami de ses parents. L’hôtel particulier m’offrait un confort que je n’avais pas connu depuis mon enfance. Détestant les Stones, Led Zep, Trust, Lexane avait entreposé une superbe chaîne hi-fi dans une pièce insonorisée, pièce que j’avais transformé en bureau et lieu de réception pour mes amis qu’elle ne souhaitait guère rencontrer. En aucun, elle ne voulait que mes petites affaires interfèrent sur les siennes. Officiellement, elle était attachée de presse ou plutôt conseillère en communication. Elle se vendait très chère auprès d’hommes politiques, de PDG ou d’artistes en leur fournissant conseils ou entrées auprès des journalistes. Drôle de milieu où tout le monde se connaît sans se connaître. Milieu où comme par ailleurs tout se vend et tout s’achète, un passage sur une radio ou une colonne dans un grand journal. Donnant, donnant, voilà le principe de base. Je te file une info, un scoop, une rumeur et tu me prends tel homme politique. En contrepartie d’une promesse de publicité, en contrepartie d’un rendez-vous avec une star, un journaliste acceptera de passer un illustre inconnu sur l’antenne de sa radio, inconnu qui a l’avantage de payer royalement l’agence de communication. Les talk-show sont ainsi devenus des immenses publi-rédactionnels. Lexane pour me prouver son savoir faire me fit passer, moi l’homme de l’ombre, dans une émission de TF1 ; j’étais affublé du titre pompeux et vide d’économiste. J’ai eu ainsi le droit à mon quart d’heure de célébrité. Le lendemain, ma messagerie était remplie de messages de félicitations et de jalousie. Passer de l’ombre à la lumière a deux conséquences : le pétage de plomb et la vindicte des jaloux. Avec le recul, j’aurais du rester dans l’ombre surtout qu’il s’agissait d’un one shut, juste une petite gâterie de la part de mon attachée de presse du moment. Je n’en pouvais plus d’être le faire-valoir des hommes politiques que je servais ; je n’en pouvais plus d’être un porte-coton qui ne voyait jamais les plats de récompense passés. Je n’étais ni énarque, ni membre d’une grande famille française, ni enfant d’homme politique ; j’étais un brave Français moyen qui se perdait dans un monde qui n’était pas le sien. Je me noyais et cela depuis des années.

J’étais allé dans tous les palais nationaux, déjeuné et dîné avec tous les ministres de la République ; moi la petite chose. Je peux si vous le souhaitez vous rédiger le Michelin des bonnes tables ministérielles. Pour la qualité et la quantité, je vous conseille le ministère de l’Equipement. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées savent vivre et recevoir. Les salles de réception du ministre sont très belles et bien situées, boulevard Saint Germain. Il en est de même au ministère en charge des relations avec le Parlement ; c’est logique ; bien traiter les parlementaires commence par bien les nourrir. En revanche, Bercy est à déconseiller ; vous n’en avez pas pour vos impôts ; quel que soit le ministre en place et le turn-over est rapide comme vous le savez, la nourriture est toujours aussi indigeste. Surtout, le plateau de dessert est à fuir. Autre ministère à éviter, le ministère de la Santé. Le bâtiment, rue de Ségur dans le XVème arrondissement, est stalinien à souhait. Façade sans charme, les bureaux sont à l’image de notre sécurité sociale, essoufflée et au bord du gouffre. Dans ces conditions, les repas servis ressemblent plus à ceux de l’hôpital public qu’à ceux d’un restaurant trois étoiles.

Vous souhaitez encore quelques bonnes adresses. Il y a évidemment le quai d’Orsay et Matignon. Et l’Elysée, vous allez me dire… Question buffet, c’est royal si je puis me permettre. Côté déjeuner assis, la carte répond aux exigences du maître des lieux, un peu roboratif à mon goût. Je ne peux m’empêcher de vous raconter la garden-party de 2001. Cette année, j’avais été invité car le Président était au plus bas dans les sondages ; ses collaborateurs afin de masquer le manque d’intérêt des élus pour un Président que personne ne voyait alors réélu avaient décidé d’inviter des hommes de l’ombre. Manque de chance, ce 14 juillet, il n’a pas cessé de pleuvoir du matin au soir, pas une petite pluie qui rafraîchit un été trop chaud, non c’était plus proche du déluge. Evidemment, même si le Président a ouvert sa garden-party aux enfants des banlieues, il n’en demeure pas moins que les mondaines du milieu politique continue à rivaliser au niveau des parures. Les fameuses pelouses de l’Elysée étaient gorgées d’eau. En entrant par la grille du Coq, la grille qui donne du côté des Champs Elysée, il fallait pour rejoindre les salons traverser tout le parc. Au bout de trois mètres, les escarpins prenaient une couleur terre mouillée mais plus amusant, les jeunes femmes vêtues d’habits de lumière glissaient les unes après les autres ; leurs fesses se retrouvaient dans la boue. Pour être honnête, les hommes ne maîtrisaient guère mieux le caractère glissant de l’honorable pelouse. Lexane qui m’accompagnait ce jour là, décida d’enlever ses chaussures et de marcher nu-pied sur la pelouse tout en me tenant fermement le bras ; elle riait fortement des chutes de ses congénères. Une fois arrivée dans les salons, elle se rendit aux toilettes pour se nettoyer les pieds ; elle m’avoua en sortant qu’elle avait croisé deux députées qui faisaient de même. Elle me confia qu’elle aurait aimé se taper une des deux. Ce jour là, j’ai découvert que Lexane était bi. Cela ne m’étonna pas car dans le milieu politique, la bisexualité était très tendance comme l’échangisme.

En cette année 2001, les quatre mille invités ne tenaient pas dans les salons et surtout les rares buffets qui avaient été montés à l’intérieur étaient dans l’incapacité de subvenir à l’appétit des hommes et des femmes qui avaient bravé les éléments. Pour se sustenter convenablement, il n’y avait qu’une solution, sortir et affronter la colère des dieux. Dehors, une série de tentes désertées recelaient de trésors en provenance de tous les continents. Lexane à l’appétit gargantuesque rangea définitivement ses escarpins dans son sac et m’emmena à l’extérieur. Nous avons mangé comme quinze. C’était tout Lexane, profiter du temps présent et ignorer le quand dira t’on.

L’Elysée, en fait, ne m’a pas laissé que de bons souvenirs. En 2002, lors d’un déjeuner, j’eus à subir la morgue d’une énarque ayant le même âge que moi qui a passé son temps à tenter de me piéger. Elle commença à me poser des questions techniques afin de démontrer ses larges compétences puis fit la liste des amis que nous pouvions avoir en commun mais en insistant que sur ceux qui avaient réussi le concours de l’ENA. Son petit manège n’avait comme objectif que de m’abaisser ; pour parachever son travail, elle affirma que la réussite individuelle exigeait de vivre une vie de famille exemplaire. En me demandant avec insistance combien d’enfants j’avais, je me retrouvais une nouvelle fois dans une situation inconfortable. C’était du travail bien fait d’autant plus qu’elle ne croyait pas une seconde en ce qu’elle disait.

Les énarques, par formation, convaincus de leur supériorité, pratiquent avec délectation ce petit jeu de domination. Je me souviens d’un Président de Groupe parlementaire pour lequel je travaillais, pourtant grand spécialiste de la langue de bois, complètement désarçonné face au Président de l’Assemblée nationale, énarque et de surcroît normalien. Ce dernier, par un jeu subtil de sous-entendus quasi impressionniste à obliger mon cher président de groupe à se justifier sur sa récente mise en examen alors que ce n’était pas le thème de la conversation. L’emmenant sur un terrain glissant, le Président de l’Assemblée avait gagné la partie, il pouvait prendre son thé rassuré sur sa capacité de détruire ses interlocuteurs. A ce sujet, les cuisines de l’Hôtel de Lassay ne sont pas mauvaises ; en revanche, celles du Sénat sont surestimées.

Auprès des hommes politiques, les années passent vite ; la vie est rythmée par les échéances électorales, par les cycles de la vie politique. Les alternances à répétition que nous avons connues depuis 1981 donnent l’impression d’un éternel recommencement. Tous les cinq ans, voire moins, nous assistons à une tournante. Des hommes quittent le pouvoir, remplacés par ceux qu’ils avaient chassé. Nos élus sont comme les piles Duracel inusables ; même battus, même humiliés par les électeurs, ils reviennent, ils s’acharnent à reconquérir leurs mandats et à gagner le graal, un marocain. Dans aucune autre grande démocratie, nous constatons une telle âpreté à accaparer les fonctions électives. Jacques Chirac a commencé son parcours ministériel en 1967, Lionel Jospin était déjà avec François Mitterrand dans les années soixante-dix. Seule la mort et les affaires, et encore pas toujours, contribuent à renouveler la classe politique.

Autre similitude avec le monde des artistes, la vieillesse est un tabou. Les cheveux teints de nos excellences en sont une des preuves tout comme il est de mauvais goût de parler de leur âge. Le temps n’a plus cours dans le milieu politique. Tout est figé d’autant plus qu’il n’est plus gouverné par les idées et les propositions. Dans l’opposition, on s’oppose, c’est normal et on propose toujours un peu la même chose ; au pouvoir, le réalisme oblige d’abandonner les propositions pour se contenter de gérer dans l’attente de la prochaine défaite ; la routine pour résumer.

C’est ainsi que comme porte-coton, j’ai vécu la période 1993/2002 ; la même rengaine, les mêmes désillusions, seule la forme a changé sous la contrainte de la simplification imposée par les médias ou plutôt par l’obligation de simplifier du fait que la politique pour passer dans le sacro-saint 20 heures doit jouer sur l’émotion, le sensationnel, le fait divers. Les politiques ont joué la désacralisation pour tenter de capter de l’audimat, démarche vaine et pernicieuse ; ils n’en finissent plus de courir en laissant toujours plus de marges de manœuvre aux techniciens de la chose administrative. L’ENA a beau être critiqué jamais son influence n’a été aussi forte ; son royaume s’étend de l’administration à l’entreprise ; les privatisations ont réduit la place de l’Etat mais pas celui de l’ENA ; à défaut d’être nommé par le Gouvernement, les énarques sont désormais nommés par les conseils d’administration. En Russie, les anciens-communistes se sont accaparés les postes de direction dans les nouvelles entreprises et sont devenus des requins de la jungle libérale ; en France, les haut-fonctionnaires ont profit des privatisations pour prendre le contrôle d’une part non négligeable de l’économie avec à la clef des déboires dont le plus symbolique fut celui réalisé par Jean-Marie Messier.

Ne croyez pas que j’ai mené une petite vie tranquille. Quand on tombe dans le ruisseau des eaux sales, il est très difficile d’en sortir. C’est pourquoi, je ne peux résister à vous raconter cette énième anecdote. En 1998, mon président de groupe, franc-maçon, me demanda d’approcher et d’espionner les représentants de l’Opus Dei dont la notoriété et l’influence augmentaient auprès des élus. A cette époque, bien évidemment, le fameux livre de Dan Brown, Da Vinci Code, n’était pas encore publié. Mais, l’Opus Dei avait été déjà était montré du doigt par une Commission d’enquête de l’Assemblée nationale chargée les phénomènes sectaires en France, commission présidée par un député ex-communiste, ayant une collection de vestes de toutes les couleurs, du vert golden au rose en passant par le rouge marxiste.

L’Opus a des relais parmi les députés et les sénateurs depuis le milieu des années quatre-vingt. Ils ont pignon sur rue ; ils ont obtenu de l’administration de transformer un des bureaux au 3ème étage du bâtiment « Chaban Delmas » situé au 101 rue de l’Université. Chaque mardi soir, une messe y est consacrée. J’avais repéré qu’une des collaboratrices d’un député des Deux-Sèvres partageait sa vie entre l’Assemblée nationale et un foyer catholique. En l’invitant à déjeuner, elle m’avoua qu’elle était surnuméraire à l’ordre. Tout en ayant fait vœu de chasteté et résidant dans un foyer de religieuse, elle travaillait le jour comme une salarié du droit commun. Etre vierge à l’Assemblée, domaine de la luxure par excellence, je trouvais cela très excitant. Elle ressemblait à une bonne sœur. Elle s’appelait Valérie, ne se maquillait jamais et portait de longues jupes bleues foncées tombant bien au-delà du genou. Quand je l’ai connue, elle avait environ trente cinq ans. Même si elle tentait par tous les moyens de masquer sa féminité, il y avait en elle de la femme fatale, de la vamp qui ne demandait qu’à s’épanouir. Je ne sais pour quelle raison, elle s’est très rapidement confiée à moi ; pourtant, il n’y avait pas pu dissemblant comme couple ; j’étais reconnu pour mon libertinage, elle pour sa chasteté, j’étais un enfant sans ascendants célèbres ; chez elle, les anciens ministres ne se comptaient plus. Il n’en demeure pas moins qu’elle me raconta tout ou presque. Je sus ainsi que pour mieux ressentir la puissance de Dieu, elle était contrainte de pratiquer la torture de la silice. Par ailleurs, elle versait plus de la moitié de son salaire à l’ordre qui en contrepartie la logeait et la nourrissait. Ses journées commençaient toujours à 6 heures 30 par la messe et se terminaient invariablement à 22 heures par la prière. Elle était interdite de sortie, de cinémas, de boites… Après trois ou quatre déjeuners, elle me donna le nom des relais de l’Ordre et surtout m’avoua qu’elle voulait vivre. Enrôlée à l’âge de 16 ans, elle était terrifiée à l’idée de briser le mur construit autour d’elle par l’Opus.

Après quelques mois passé à côtoyer les midinettes de l’Assemblée, Valérie entama une mutation ; les robes raccourcirent et elle découvrit les plaisirs du maquillage. Passionnée de politique, adorant assister aux longues séances de nuit de l’Assemblée, elle entrait de plus en plus tard dans son foyer. Elle s’émancipait. J’assistais à la victoire lente mais certaine de sa nature sur sa foi. Ce processus s’interrompit net lorsqu’elle m’annonça en pleurant qu’elle démissionnait de son poste d’assistante parlementaire. Elle était incapable de m’expliquer les raisons de sa décision mais en m’indiquant qu’elle partait à la fin du mois à Rome pour trois semaines, j’ai compris que l’Opus souhaitait mettre un terme au processus de pervertissement d’un de leurs meilleurs éléments. En haut lieu, il avait été décidé de la reformater, de la réinitialiser. Valérie quitta l’Assemblée et tenta de retrouver les voies de Dieu. L’Opus lui trouva un poste de professeur dans une grande université parisienne, le nombre réduit d’heures de cours permettait plus facilement de la contrôler. Le ver était dans le fruit ; dès qu’elle pouvait, elle revenait au Palais Bourbon pour rencontrer des élus.

Après plus d’un an d’hésitation, elle rompit son vœu et abandonna l’Ordre ; ce départ fut facilité du fait des contacts à très haut niveau qu’elle possédait tant dans le milieu catholique qu’au sein de la classe politique. L’Opus ne pouvait se permettre un scandale pour juste une petite brebis égarée.

Du jour au lendemain, Valérie se mua en menthe religieuse. Comme tout prêtre défroqué qui se respecte, elle tourna les talons à tout ce qu’elle avait cru ces dernières années. Elle s’habilla de sexy, dévoilant une généreuse poitrine et de longues jambes.

Cette conversion surprit le petit monde politique d’autant plus qu’elle gagna toutes les élections auxquelles elle se présentait. Elle fut ainsi élue, maire puis député. Ils étaient nombreux à croire qu’elle était toujours le petit soldat de l’Opus ; sa panoplie de femme facile n’étant qu’un simple déguisement.

Il y a bien longtemps que je ne partage plus les secrets de Valérie ; elle ne perd plus son temps avec les collaborateurs sauf pour leur hurler dessus. Autoritaire, acariâtre, il ne fait pas bon d’être sous ses ordres. Son mépris à notre égard vise avant tout à lui faire oublier qu’elle a été des notre et qu’elle a connu les affres des porte-cotons. En moins de cinq ans, elle a été nommée ministre. Ce fut un choc ; elle avait dix ans de moins que moi. Certes l’introduction de la parité a facilité son ascension mais quand même. Le choc fut encore plus terrible car elle n’était pas la seule à avoir franchi le rubicond ; un de mes voisins de bureau avait été aussi nommé à 33 ans ministre. Il avait eu la chance d’être soutenu, parrainé par un baron, un ancien chef de parti, ministre à de nombreuses reprises et puis, il faut l’avouer, il a du talent. Il est capable d’emballer tout ce qui passait, électeurs ou nanas. Quand ses collègues deviennent ministres ou députés, il est grand temps de changer de métier. Je n’ai pas voulu l’admettre, mal m’en a pris ; je l’ai payé très cher.

STARWAY TO HEAVEN

Plus les élections de 2002 se rapprochaient, plus les relations entre porte-cotons se dégradaient. Les coups bas, les vilenies se multipliaient surtout à partir du mois de février. Les dénonciations, les rumeurs, les photos montages pour prouver qu’un tel était homo ou échangiste, qu’il était un espion à la solde de la gauche ou du Canard Enchaîné devinrent monnaie courante. Tout cela ressemblait à ce que j’avais déjà vu en 1988 ou en 1995, simplement le tout numérique permet au porte-coton moyen de se transformer en falsificateur de bas étage.

En 2002, j’avais déjà vingt ans d’expérience en tant que porte-coton. J’étais un vieux dans la profession, un quasi-parain. J’étais devenu un élément incontournable, je faisais parti des meubles comme on le dit de manière péjorative. J’étais invité partout, à toutes les réunions. J’étais une caution même si nul ne savait qui je représentais. Mon influence était supposée incommensurable ayant depuis vingt ans, été la petite main des barons les plus puissants d’une partie de la droite. Influence accrue par mon rôle de financier occulte car tout se sait et tout le monde fantasme sur la richesse que j’aurais accumulée ces dernières années. Je suis le seul à n’avoir presque rien pris ; mon honnêteté n’est pas honnête ; elle cache selon les mauvaises langues une cupidité sans borne. Je ne peux rien faire contre ses ragots. Mais, il y avait une rumeur bien plus méchante qui me menaçait. Il était clairement indiqué que je travaillais avant tout pour moi. Le mercenaire se serait pris pour un patron tout en oubliant qu’il n’était pas élu. C’était pas faux simplement mon patron était dépressif. Il me fallait masquer la vérité et le suppléer dans toutes les réunions. Je vivais par procuration sa vie, non par goût mais par nécessité. Cette rumeur m’a tué.

Le porte-coton est en proie à la torture du bon mot, de la diffusion de la bonne information ou de la bonne rumeur. L’info, c’est le pétrole du milieu. Avoir accès à des informations, c’est un passe pour la reconnaissance, c’est un passe de légitimité garantie. Connaître avant les autres quelle sera la composition du futur gouvernement, qui couche avec qui, qui trahit qui, c’est la voie de la réussite. Le souci, c’est la diffusion des informations. Trop largement diffusées, elles perdent en valeur et plus grave l’émetteur est assez rapidement considéré comme une balance à fuir. Une fois lâchée, une info a sa propre vie, elle rebondit de bureaux en bureaux, de ministères en ministères, elle est déformée et elle peut assez rapidement arriver dans les oreilles des personnes qu’elle concerne directement. Par amusement, j’avais, un matin, lancé une rumeur auprès d’un de mes collègues spécialistes en « radio moquette » version francisée du téléphone arabe. Elle mit moins de vingt quatre heures pour me revenir, amplifiée et peu reconnaissable. Un homme politique est, face aux rumeurs, paranoïaque et schizophrène ; il demande d’être tenu informé des derniers ragots mais se fâchera si par malheur son collaborateur divulgue le moindre renseignement le concernant. Or, nul n’ignore que pour obtenir des infos il est nécessaire d’en donner quelques unes. Et, de plus, à force de côtoyer des hommes politiques, les porte-cotons se transforment assez vite en « langues de pute » ou en « langues de vipère » si vous préférez. Il y a en la matière un équilibre à trouver entre ne rien dire et trop parler qui l’un et l’autre ayant la même conséquence l’isolement.

Il est un grand jeu dans le milieu, celui d’imputer la responsabilité d’une vacherie à un de ses meilleurs ennemis. A titre d’exemple, si je répète à l’Assemblée nationale dix fois que vous, le lecteur, vous m’avez dit que le Premier Ministre a couché avec Sophie Marceau, ne comptez pas déjeuner à Matignon dans les prochaines semaines. Dix tam-tams dans les couloirs du Palais Bourbon équivaut à une annonce sur France Info. Un de mes collaborateurs était dans ce domaine imbattable. Après avoir remarqué qu’il pouvait à partir d’une simple remarque me bâtir un scandale, je l’utilisais pour répandre des vacheries en précisant de temps en temps qu’il ne devait pas me mentionner. Le seul problème, c’est qu’il était incapable de garder le moindre secret ; il répercutait le message mais aussi la manipulation que je tentais de réaliser avec son concours. Il fallait donc ruser et lui faire parvenir indirectement des infos pour qu’il mouille son intermédiaire et diffuse la nouvelle. C’est le billard à plusieurs bandes ; casser son adversaire en tuant de manière collatéral quelques ennemis de passage tout en faisant croire que l’on est un Saint. Pour faire plus simple, l’homme politique et leurs collaborateurs jouent fréquemment aux pompiers pyromanes, l’objectif étant de ne pas être pris et de ne pas se prendre les pieds dans le tapis. J’ai connu des experts en manipulation qui à force de compliquer le jeu ne savait plus où ils en étaient. La politique ressemble à une partie de squash avec de nombreux joueurs et plusieurs balles. Les coups pleuvent à l’improviste.

Drôle de balais que cette élection de 2002. Jusqu’au mois de février, personne ne croyait à la victoire du Président sortant. Ses soutiens préparaient les lendemains de défaite. La rumeur sur l’âge du capitaine se développait non pas au siège de campagne de Jospin mais bien dans celui de Chirac. Les petites mains et les élus avaient tous leur petite histoire ; « le Président est sourd ; il a le pas lent et lourd ; il est déconnecté des réalités et des jeunes ».

Certains à force de répéter de tel propos se sont brûlés les ailes ; d’autres ont su sentir le changement du vent et se remettre à fond dans la campagne. Le dérapage verbal de Lionel Jospin lors d’un déplacement en Amérique Latine a modifié le cours de la campagne. Il a renforcé en traitant le Président de vieux Chnoque la cohésion du clan chiraquien et offert au Président l’occasion de contre-attaquer. En quelques jours, tout se retourna. Lors d’un meeting du Président, j’ai constaté le débarquement de jolies et jeunes femmes. D’un coup, j’avais l’impression d’être sur un circuit de Formule 1. L’arrivée des « bimbos » signifiait que la victoire était possible, que les élus dans l’entourage du Président étaient des valeurs montantes. Sexe, politique et intérêts, beau slogan pour résumer une campagne.

Moi, dans tout ça, j’étais ailleurs ; comme vous le savez, j’ai toujours travaillé avec les Orléanistes, les libéraux enfin pour simplifier les non–RPR. Je suis, pour la première fois de ma vie, cantonné aux tâches inutiles. Mes amis politiques sont derrière des barreaux ou à la retraite plus ou moins forcée. Inoccupé, je sens la fin de ma carrière de porte-coton se profiler à très grande vitesse. Je me remets à fréquenter mes amis voyous que je ne voyais plus depuis des années ; je fréquente à nouveau les prostituées sur les grands boulevards et fait appel à des services d’escort-girl. Sans me rendre compte, je suis entré dans un cercle de décadence totale.

Dans mes moments de lucidité, je sentais que Jean-Marie Le Pen progressait mais pas au point d’être au second tour.

Plusieurs indices non politiques m’avaient mis la puce à l’oreille. Je tiens à vous soumettre le plus original à votre sagacité. J’avais remarqué, en ce début d’année 2002, le développement de la musique « métal » et « gothique ». Si le rap régnait en maître dans les banlieues, les jeunes blancs préféraient la musique électronique et de plus en plus le métal et surtout les groupes dits gothiques. Ces derniers ne véhiculent pas globalement une idéologie de gauche et leurs airs sont assez martiaux. Cette segmentation marque la montée d’un communautarisme au sein des jeunes qui n’étaient en aucun cas attiré par la gauche conventionnelle. L’attirance pour les extrêmes et pour l’abstention transparaît avec le succès de groupes inconnus qui privilégient les relations avec l’au-delà. J’ai écrit une note sur le sujet, bien évidemment ignoré par la direction de campagne. Rien d’étonnant quand l’on sait que nos hommes politiques n’arrivent tout juste qu’à décrypter le phénomène soixante-huitard.

Pour la première fois, je n’avais aucune activité illégale dans cette campagne ; certes mon expérience me permettait de constater qu’une fois de plus sur le dos des contribuables, certaines personnes se sont constituées de véritables petites fortunes.

C’est résigné que j’ai appris mon renvoi, la fin de mes contrats en ce mois de juin 2002. Ce n’était pas comme en 1995. J’étais préparé à cette éviction. En faîte, je vous mens. Je l’ai considéré comme une humiliation. J’étais abattu, détruit de l’intérieur. Je ne croyais plus en rien. Je me sentais trahi.

D’un coup, je n’avais plus personne à conseiller, à renseigner. Un double sentiment m’a étreint ; la lassitude, lassitude de nombreuses années passées à servir le jour, la nuit des élus ingrats, la solitude voire le désespoir de n’être plus personne.

Un porte-coton sans patron n’est rien ; il n’a plus d’existence ; son essence de porte-coton ne saurait le définir. Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment su avec certitude ce qu’est la solitude. En quelques minutes, mon portable a cessé de sonner, plus personne ne m’appelait, plus de mail, plus de courrier, plus de rendez-vous dans les palais nationaux. Lexane, dont le corps passait de ministrables en ministrables m’avait abandonné sentant que le vent avait tourné. Elle avait dès les premiers jours de juin effacé mon numéro de la mémoire de son portable. Lorsqu’elle était interrogée à mon sujet, elle parlait d’incident de parcours, de faiblesse de sa part ; elle affirmait ne pas comprendre comment elle avait gâché quelques mois de sa riche existence avec un looser de mon acabit. Elle déconseillait à quiconque de m’embaucher, j’étais un homme fini qu’il fallait définitivement enterré, une survaleur à oublier. Elle colporta à mon encontre de nombreuses rumeurs ; elle répéta à la terre entière, enfin à la terre des élus, que je me droguais, que je fréquentais les bars homos. Ne voulant prendre la parure du fossoyeur, elle enfilait celle beaucoup plus à la mode de victime, la femme qui avait du supporter la décadence d’un porte-coton en fin de route.

Sans bureau, sans attache, j’ai erré en ce mois de juin 2002 dans les rues de Paris. Il m’est arrivé de passer de nombreuses heures sur un banc, avenue de Breteuil à proximité des Invalides et du fameux tombeau de Napoléon. J’ai éprouvé un grand sentiment de liberté. Pour la première fois depuis très longtemps, je n’appartenais à plus personne. J’étais indépendant ; je n’étais plus le nègre de x ou de y, je n’étais plus le porte-serviette, le porte-coton de bidule ou de machin. Je pouvais passer des heures sur un banc, juste pour le plaisir. Dans les faits, j’étais complètement déprimé et le banc était le seul lieu où je me sentais bien. Pour vous avouer que mon état laissait à désirer, j’ai même dormi au pied de la Tour Eiffel, refusant de rentrer seul dans mon appartement du 14ème arrondissement.

J’ai connu les affres du chômage, le non sens des journées qui filent sans début, sans fin, sans repère, sans personne à penser, à aimer. Seul, je l’étais alors. Je tentais de joindre mes anciens collègues, nul ne répondait. Je masquais mon numéro de téléphone pour éviter qu’ils me renvoient sur leur messagerie. Sur un ton peu amène, il me répondait qu’ils étaient en rendez-vous, en réunion, en déjeuner, en déplacement mais qu’ils me rappelleraient très rapidement ce qu’ils ne faisaient jamais. J’essayais une, deux, trois fois, puis abandonnait.

Pour occuper ma vie, je fréquentais assidûment toutes les FNAC et les librairies de Paris. J’aurais pu écrire le guide des meilleures FNAC. Mes préférences allaient pour celles de Montparnasse et de Saint Lazare. Je parcourais les ouvrages, j’écoutais de centaines de CD, je regardais le matériel dernier cri en informatique ou en vidéo. J’aurais été un bon vendeur à force de mater le matériel, d’écouter les clients se plaindre.

SYMPATHY FOR THE DEVIL
Mick Jagger-Keith Richards

Quelques mois après mon renvoi, je reçus sur mon téléphone portable, un appel étrange, C’était un mercredi ; il y avait des enfants qui jouaient au football sur les pelouses de l’avenue de Breteuil, juste en face des Invalides. Ma première réaction fut d’éconduire ce dénommé Martin qui se prétendait Notaire. Instinctivement, je pensais qu’il s’agissait d’un farfelu ou d’une erreur. Au moment d’appuyer sur le bouton affecté à l’arrêt des communications, il prononça le nom de Marc Chauvel. Cela faisait plus de vingt ans que je n’avais plus entendu parler de mon cousin mort sur une route départementale en Normandie. Rappelez-vous je vous ai révélé, il y a quelques pages, son histoire. Par ce sésame, il a réussi à me convaincre de l’écouter. Il s’agissait d’un notaire de Bernay. Il avait un pli à me remettre, une lettre écrite par Marc avant sa mort. Cette lettre devait m’être remise vingt ans après son enterrement. Le notaire s’excusa pour le léger retard dans l’accomplissement de cette mission mais il avait éprouvé des difficultés à retrouver ma trace. Il avait grâce à Internet appris que j’avais occupé des fonctions à l’Assemblée nationale. Il m’avoua qu’il avait eu les pires difficultés avant que quelqu’un daigne lui donner mon numéro de portable. C’était une jeune femme qui lui avait après plus de vingt appels infructueux donné le bon numéro tout en craint qu’il allait appeler l’enfer. Mes anciens amis sont vraiment d’une gentillesse sans borne…

Afin qu’il me remette la lettre, j’ai fixé rendez-vous au bar du Lutetia quarante heures plus tard.

Quel pouvait être le contenu de la missive de Marc. Nous nous étions croisés dans quelques repas de familles ; pendant sa cabale, il m’avait fixé deux ou trois rendez-vous pour passer des messages à sa famille. J’étais devenu son petit télégraphiste. Quand la situation était devenue trop dangereuse, il passait des petits mots au gérant d’un café qui me les remettaient discrètement. Ce n’est pas allé plus loin.

Quel secret pouvait-il me confier vingt ans après sa mort ? J’espérais un trésor, des liasses de billets, des diamants… Je me demandais comment je pourrais les remettre en circulation. Je me voyais à la tête d’une fortune personnelle.

Le jour J, vers 18 heures, j’ai retenu une table au fond de la salle dans un angle afin de n’être pas dérangé. Le notaire est arrivé à l’heure. Il prit un Perrier ; en ce qui me concerne, fidèle à mon habitude, j’ai pris un cocktail « Président » à base de champagne.

Il est tout heureux d’avoir mis la main dessus et clore ainsi le dossier Marc Chauvel. Il avoua avoir été questionné à plusieurs reprises par la gendarmerie et la police. A demi mot, il admit que le document qu’il devait me remettre avait déjà été lu par plusieurs personnes. Je comprenais au fur et à mesure de notre discussion qu’il s’agissait d’un document écrit. J’étais certes un peu déçu mais soulagé de ne pas avoir à gérer de l’agent taché de sang.

Après m’avoir expliqué son travail, les démarches pour me retrouver et les circonstances de sa rencontre avec Marc, il m’a remis un petit cahier d’écolier. A l’intérieur, une dizaine de pages avait été noircies de l’écriture de Marc, une écriture assez belle. Les lettres étaient bien formées, elles étaient régulières. Il avait du s’appliquer pour rédiger cette lettre d’outre-tombe.

Je tiens à vous communiquer les grands passages de cette lettre. Son contenu ne m’a pas étonné. J’étais assez préparé instinctivement à apprendre certaines vérités. J’avais été insensibilisé par mon enfance tumultueuse et par mon métier. J’ai pris simplement conscience que je n’étais pas comme tout le monde, que j’étais obligatoire « on the edge ».

La lettre de Marc

« Cher Patrick,

Si tu reçois cette lettre, c’est que je suis mort depuis plus de vingt ans. Ma vie de voyou me prédispose à mourir avant toi mais elle ne m’interdit pas de te révéler certaines vérités. Quand tu ouvriras ce cahier, nos grands-parents seront certainement morts et ne pourront plus être peinés par mes révélations.

Tu m’as toujours été loyal. J’ai même eu peur que tu m’admires. J’ai choisi la facilité par tempérament et par goût de la luxure. J’aurais pu faire des études comme toi ; j’étais assez doué en littérature et en mécanique. Deux voies s’ouvraient à moi ; j’ai opté pour une troisième, celle du « milieu », celle qui mène à la prison ou à la mort. Je tiens, vingt ans, après, à te remercier pour les messages que tu as bien voulu passer à mes parents et à mes frères.

Je n’attendais pas moins de toi car, là est la révélation, tu es mon frère. Oui, tu as bien lu, tu es mon frère.

Nos deux mères sont tombées enceinte en même temps ; elles attendaient toute deux des garçons. Elles ont accouché à quelques minutes d’intervalle. Mais, le garçon que ta mère attendait est mort quelques heures après la naissance, la mort subite du nourrisson. Nos deux familles ont décidé de substituer les deux bébés. Ma mère avait déjà eu deux enfants alors que la tienne n’en avait pas et avait déjà eu deux fausses couches. C’est ainsi que tu n’es pas devenu mon frère cadet mais mon cousin. C’est aussi pour cette raison que tes parents t’ont toujours considéré un peu comme un étranger surtout quand ta mère, en fait ta tante, a eu ton frère et ta sœur donc en réalité tes deux cousines. De toute façon, une fois la substitution réalisée, il était hors de question de revenir en arrière. Ma mère, la tienne aussi, a très mal pris cet enlèvement. La décision a été prise par les hommes en moins de trente secondes. Mon père a changé les bébés de berceaux quand le tien discutait avec la sage-femme.

Pour mes treize ans, ma mère me révéla ce secret en me demandant de ne jamais rien révéler. Malgré ton éducation bourgeoise, je voyais que tu étais génétiquement comme moi. Tu avais beau être un intellectuel, tu étais avant tout un voyou. Il faut dire que nous avons de qui tenir. Notre grand-mère, mais cela tu le sais peut-être, n’étais pas tout à fait mannequin durant sa jeunesse, elles était avant tout fille de joie dans une maison close près de la gare Saint-Lazare. Enfant de l’assistance publique, elle a exercé son métier avec fierté et efficacité pendant quinze ans avant de retirer en Normandie. Nos deux pères sont issus de brèves rencontres avec des clients de passage. Ton père adoptif a tout fait pour fuir ce passé ; mon père a préféré l’alcool pour l’oublier.

Cher Frère, je te le conjure, ne fais jamais confiance à notre famille. C’est une famille de cinglés qui ne t’épaulera jamais.

Si pour une raison ou une autre, tu rencontrais un problème grave, tu pourras toujours compter sur Emilie. C’était une des amies. Elle avait dix sept ans quand je l’ai rencontrée. Elle était belle, douce, ténébreuse et adorait les voyous. Elle connaît ton existence. Je lui ai donné de l’argent pour s’acheter un meublé rue de la Chaussée d’Antin pour exercer le plus vieux métier du monde. Je pense si Dieu lui a prêté vie que tu pourras la trouver dans cette rue ou dans un palace car je suis convaincu qu’elle ne pourra pas décrocher. Emilie aime l’argent, aime posséder les mecs par le fric et sa mère était également prostituée. SI tu n’arrivais pas à mettre la main dessus, le notaire que tu as rencontré pourrait te donner quelques renseignements.

Cher Patrick, je n’aurais plus l’occasion de te réécrire ; je te souhaite donc bonne chance et viens de temps en temps sur ma tombe avec un cd des Stones.

Marc »

Que je ne sois pas le fils de mes parents ne m’étonnait pas ; je me sentais délivré d’un poids. Je n’étais pas le fils d’un bourgeois décadent. J’étais l’enfant d’un couple de prolétaires. Pour la première fois, je me sentais en phase avec mon être profond, avec mon corps.

J’étais, en revanche, surpris que Marc me renvoie sur Emilie. Car chose étonnante, je connaissais une fille dénommée Emilie Je l’avais rencontrée, un soir, par hasard. Elle tapinait avec un labrador noir. J’adore les labradors. Elle était différente de ses collègues. Elle n’était pas vulgaire ; elle avait surtout de l’humour. Son studio ressemblait à une petite maison close en miniature. Les murs étaient recouverts d’un tissu rouge ; les lampes renvoyaient une lumière tamisée ; les meubles de style chinois créaient une ambiance propice à des ébats voluptueux. A l’occasion de notre première rencontre, elle me demanda de l’inviter à déjeuner ce que je fis. Nous avons discuté pendant trois heures de tout et de rien. Je suis allé la revoir une semaine après. En montant, dans l’escalier, elle m’avoua qu’elle avait été frappée juste après ma première visite. J’ai compris que son mac n’avait pas du tout apprécié le dîner en tête en tête pris sur les heures de travail. Elle me demanda de ne plus la revoir. En lisant la lettre de Marc, j’étais convaincu que son Emilie et la mienne ne faisait q’une. Tout concordait, le quartier, l’âge, le style. Je ne souhaitais plus qu’une chose la revoir malgré la promesse que je lui avais faite.

Another brick in the wall
(Pink Floyd)

J’ai hésité quelques jours avant de prendre contact avec Emilie. Je trouvais cette histoire abracadabrantesque. J’étais au chômage, j’avais des problèmes de loyer. Je venais d’emménager dans une chambre de bonne minable donnant sur une cour dans laquelle les rats se battaient. J’avais vraiment d’autres chats à fouetter que de m’occuper de mes origines et d’une pute sur le retour.

Vous vous en doutez, ma curiosité a eu raison de mon indifférence et de ma misanthropie. J’ai succombé en sortant de la Fnac de la Gare Saint-Lazare. Comme un automate, j’ai décidé de me rendre rue Joubert à la recherche d’Emilie. Je suis tombé sur quelques femmes d’âge mur qui tapinait ; elles m’ont gentiment dit qu’Emilie commençait sa journée vers vingt heures. J’avais trente minutes à attendre. J’ai pris un verre au café qui est l’angle des rue Joubert et Mogador. L’ambiance dans ce café est surréaliste. Des clients des Grands magasins croisent des couples qui attendent la séance du théâtre de la rue Mogador, quelques prostituées et certainement quelques souteneurs ou protecteurs. L’entrechoquement des styles, des conversations, des origines résume bien Paris ; le sexe, les affaires et la culture. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas vu arriver Emilie alertée par ses copines qu’un client l’attendait patiemment. Elle n’avait pas changé depuis notre dernière rencontre. En s’asseyant à ma table, elle m’a souri. Elle ajouta :

- je t’avais dit de ne plus revenir me voir mais j’étais convaincu que tu n’obéirais pas. Tu ressembles à ses vieux acteurs qui en font qu’à leur tête. Je pensais néanmoins que tu viendrais plus rapidement.

Une fois de plus, je tombais sous son charme, une conversation étonnante s’est alors engagée entre nous.

- Si je suis revenu, c’est que je crois que nous avons une connaissance ou plutôt eu une connaissance en commun.

- Jusque là, rien de surprenant, j’ai quelques clients dont certains peuvent figurer parmi tes amis.

- Non, la personne dont je veux te parler est morte il y a plus de vingt ans.

- Vingt ans, j’en avais dix sept. J’étais belle et idiote. Je croyais faire fortune rapidement en m’offrant à des hommes dits fortunés ou à des voyous.

- Celui dont je veux te parler appartient à la deuxième catégorie.
- Et alors ?

- Dans une lettre qu’un notaire m’a remise il y a quelques semaines, cette personne mentionne une certaine Emilie exerçant son métier dans ce quartier.
- Tu veux parler de Marc ?

- Oui, c’est donc toi.

- Et toi, tu es son frère.

- Oui ; tu n’as pas l’air surprise. Comment le sais-tu ? Je viens de l’apprendre.

- La première fois que nous nous sommes rencontrés, j’ai, pendant que tu étais sous la douche, regardé ton portefeuille. J’ai lu ton nom, « Patrick Chauvel ».Cela m’a fait un choc ; Marc m’avait parlé de toi, de votre histoire, de ton enlèvement. J’ai failli t’en parler pendant notre dîner ; puis je me suis dit que tout cela était le fruit du hasard, qu’il s’agissait d’un autre Patrick Chauvel, un homonyme qui ressemble à Marc. Depuis des mois, je ne pense qu’à toi. Tu ne rappelles pas, lors du dîner, je t’ai testé. Je t’ai demandé si tu pouvais me racheter pour 20 000 euros. C’est le prix que me demande mon protecteur ; c’est aussi l’argent que m’avait donné Marc il y a vingt ans.
- Je me rappelle. J’avais été surpris de cette offre. Tu connaissais bien Marc.
- Oui, je suis sorti deux ans avec lui. J’en étais amoureuse, très amoureuse. Il vivait à deux cents kilomètres à l’heure. Il flambait, donnait sans compter. Je savais qu’il volait mais il avait une tête d’innocent, une tête de cocker juste un peu plus féroce que la tienne. J’ai passé deux belles années, deux années avec des angoisses, la peur des flics, des bagarres entre bandes, des règlements de compte mais deux années complètement folles pour la fille de seize ans que j’étais.
- Tu étais encore avec lui quand il est décédé.
- Oui, mais j’étais enceinte de neuf mois ; c’est pour cette raison que je ne suis pas venu à l’enterrement.
- Tu as eu un enfant avec Marc ?

- Oui, il s’appelle Antoine et il a vingt ans. C’est ton neveu.
- C’est complètement dingue.
- Pourquoi Marc t’a mentionnée dans la lettre qu’il m’a adressée ?

- J’ai également reçu une lettre, il y a quelques mois. Le notaire a mis moins de temps pour retrouver une pute qu’un de ses clients. C’est pourquoi je ne fus pas surprise de ta visite ce soir. Il me prévenait que tu viendrais et que je pouvais avoir confiance en toi. Il indiquait que si tu n’étais pas marié, tu pourrais être un bon mari pour mes vieux jours, une fois retirée du service.
- De mon côté, il a écrit qu’en cas de coup dur, je pouvais compter sur toi et qu’il ne fallait en aucun cas que je me repose sur ma famille.

- Marc a voulu que nous soyons liés, une fois nos bêtises d’adolescents et de jeunes adultes commises. Je n’ai plus qu’à te présenter Antoine.
- Que fait-il ?

- Il est étudiant à HEC.

- Pas mal.

- Oui, j’ai voulu qu’il rompe avant la tradition familiale, voyou ou pute, ce ne sont pas des voies d’avenir.

- HEC… Antoine sera un commercial ou un financier, ce qui ne nous éloigne pas trop des métiers de la famille. Pour être un bon truand, il vaut mieux aujourd’hui passer son bac, être bon en informatique et avoir des notions financières.

- Tu es cynique comme Marc mais tu n’as pas tort. Tu verras, il est très sympa et il te ressemble un peu.
- Il est au courant pour ton activité ?

- Bien sûr ! Il a vingt ans. Je lui ai tout dit quand il avait douze ans. Jusqu’à ses quinze ans, je travaillais de 11 à 18 heures avec quelques extras le week-end. Je rentrais à la maison vers 19 heures et j’étais une mère presque comme les autres. Tu sais les filles dans la rue, elles sont toutes mères. Depuis qu’il est indépendant, j’ai repris le travail de nuit. C’est certes plus dangereux mais plus rentable. En trois ou quatre heures, tu peux avoir dix à douze clients. Pour obtenir le même chiffre, tu dois passer six heures au minimum dans la journée. Le soir, les clients sont moins pressés et plus argentés.
- Où habitez-vous ?

- Saint Germain en Laye. Tu es surpris ?

- Oui !

- C’est Marc qui m’a conseillé d’acheter un appartement rue d’Alsace. Il avait effectué plusieurs repérages dans cette rue. Je crois qu’il avait l’intention de voler ton père d’adoption. Je crois qu’il n’a pas eu le temps. Je l’ai vengé en rachetant l’appartement de tes parents à très bas prix. Tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, tu as menacé mon père de tout révéler s’il ne te faisait pas un petit prix.
- Exact. Ma chance fut de tomber sur une offre de vente d’un appartement de bon standing rue d’Alsace. Je n’ai pas eu à le menacer beaucoup d’autant plus que je payais en partie en liquide.
- Il a toujours adoré l’argent liquide.

- Pas que ça. Il a voulu que je lui serve d’escort-girl.
- Et alors ?

- J’ai refusé et indiquant que les amis de Marc pouvaient lui régler son compte. Je ne l’ai jamais revu. La chambre d’Antoine est ton ancienne chambre. Tu te rappelles ?

- Oui, elle donnait sur la rue, au rez-de-chaussée. Tu as vécu toute seule depuis vingt ans ?

- Question stupide. Même dans cette rue, il y a des souteneurs. Tu dois payer ta dîme et donner un peu de ton corps. Certes, j’avoue être sorti avec un voisin ; tu devais le connaître ; c’était l’homme avec la Rolls-Royce ?

- Oui, je vois que tu as bon goût.

- Mais, c’était un peu trop compliqué entre Antoine et ma vie professionnelle. J’ai laissé tombé. Et aujourd’hui, j’ai quarante ans et je tapine toujours. Mais quel autre métier peut-il m’offrir après les faux frais dix mille euros de revenus ? J’ai encore trois à cinq ans de bonnes années avant de penser à ma reconversion. Maintenant, il faut que tu montes avec moi sinon je risque d’avoir des problèmes.

Je l’ai suivi dans son petit boudoir. Elle m’a proposé sans conviction de faire l’amour ; Pour la première fois de ma vie, j’ai refusé une telle offre. Nous avons continué à discuter vingt minutes puis elle m’a invité à Saint Germain pour rencontrer Antoine.

Ma vie a toujours été pleine de rencontres insolites qui s’inséraient dans des logiques qui me dépassent.

A NEW GAME

Avec Antoine, j’héritais d’un neveu, presque un fils compte tenu des circonstances. Je n’avais pas avoué à Emilie que depuis j’étais au chômage. Jusqu’à maintenant, je lui avais affirmé que j’étais un spécialiste de la communication. Elle ne m’a pas posé de question. Je pense qu’elle savait pertinemment qui j’étais ; ses collègues avaient bien du lui indiquer que j’avais dans un passé pas si lointain mené des opérations de rabattage pour des hommes politiques en quête de chair fraîche.

Le vendredi, je me suis retrouvé dans mon ancien appartement. J’ai revu ma chambre, le salon, la cuisine ; presque rien n’avait changé sauf bien évidemment les meubles. Revenir sur les lieux de son enfance, un quart de siècle après en être parti la tête basse me procura un soupçon de nostalgie. Je n’avais été particulièrement heureux dans cet appartement. De toute façon, ai-je été un jour été heureux ?

C’est Antoine qui m’ouvrit la porte. C’est une étrange sensation de rencontrer un des membres de sa famille que l’on n’a pas vu grandir et vieillir. D’un coup, j’avais le droit à un neveu sous la forme d’un produit fini J’avais en face de moi un adulte qui me ressemblait étrangement. Il avait simplement quinze centimètres de plus en hauteur et une dizaine en tour de taille. Il avait hérité de notre regard de chien battu. Antoine n’était pas particulièrement beau ; il était avant tout une force de la nature comme l’était Marc. Il avait une bouche à la Mick Jagger. Ses bras s’ouvraient facilement. L’ensemble inspirait confiance et joie de vivre.

Le contact fut assez facile. Sa mère lui avait longuement parlé de son père et de moi. Même si pour lui, j’étais un vieux monsieur comme sa mère était une vieille, il était assez intéressé par ma vie. Il avait surfé sur Internet et trouvé toutes les pages qui mentionnaient mes faits et actes.

Le repas s’étala sur toute l’après-midi. J’ai raconté ma vie, celle que je viens de vous décrire, cher lecteur. Emilie et Antoine me posèrent des questions, m’interrogèrent sur les coucheries, les corrompus, les cinglés du milieu politique.

Vers six heures, avec une innocence désarmante, Antoine me demanda si le chômage n’était pas trop dur à supporter. J’ai été étonné par sa remarque pendant quinze secondes, le temps de me souvenir que le quotidien « Le Parisien » avait publié un petit article sur les victimes de l’élection présidentielle. Mon nom avait été cité sans plus de commentaire mais pour le moteur de recherche Google, cela était largement suffisant pour me ficher.

Emilie me demanda si j’avais de quoi vivre. Je l’ai rassuré en lui répondant que j’avais bien négocié mon départ. Antoine me demanda combien j’avais touché. J’ai hésité à répondre puis j’ai avoué avoir touché 200 000 euros. Il y a eu un silence ; ils se regardèrent puis se mirent à rire. Je ne comprenais pas. Je me suis dit que je n’aurais pas du avouer un tel montant ; que j’aurais du la minorer.

Emilie rompit le silence qui devenait gênant.

- Patrick, tu n’es pas un bon négociateur. Toucher 200 000 euros pour quinze années de travail et après avoir participé à une série d’actions plus ou moins louches, tu es un cave.

Antoine reprit la parole pour m’enfoncer d’avantage.

- Je vois que tu as fait Sciences Po et non HEC. Tes employeurs, tes chers hommes politiques ont du être heureux de virer pour 200 000 euros qui de toute façon ne leur appartenaient pas. Je constate que tu as été scrupuleux de l’argent du contribuable. Qu’espérais tu en étant honnête, toi qui a participé à tant d’actions illégales. Tu cherches la rédemption.

Ne sachant trop quoi dire, j’ai balbutié quelques mots sans conviction.

- Antoine, oui, j’ai opté pour l’honnêteté. Tu sais que des collaborateurs et des hommes politiques ont lancé des rumeurs sordides à mon encontre.

- Oui, je m’en doute ; c’est comme les collègues de maman. Ce sont les pires pestes que je connaisse. Si j’ai bien compris ton histoire, tu as vécu au milieu des rumeurs et des saloperies mais, à chaque fois, que le plat de résistance était servi, tu as été le dindon de la farce. En mots, plus simples, tu t’es fait niquer ou enfiler, au choix. Je sens que maman n’appréciera pas mon vocabulaire. Il n’y a pas pourtant d’autres mots pour résumer la situation.

- Je dois avouer que je ne peux pas donner tort à mon fils.

Evidemment, vu sous cet angle, je ne sortais pas grandi de la description de ma vie. J’étais un peu abattu. J’espérais donner de moi une image positive et je sortais de ma première rencontre avec Antoine en lambeaux.

Emilie et Antoine virent mon abattement. Elle me proposa de me servir un Jack Daniels ; Antoine décidé de mettre un album du groupe « Garbage » sur la chaîne hi-fi qui trônait dans le coin du salon, Garbage, un groupe de rock puissant et moderne. Ce cocktail me revivifia.

Après quelques digressions musicales, Antoine me relança sur mon ancien métier. Au bout de quelques minutes, il me demanda si j’avais conservé des documents. Je ne connaissais ce garçon depuis quelques heures et il se permettait des effronteries que je n’aurais jamais osé commettre il y a vingt ans. Bien évidemment que j’avais des documents ; j’avais conservé toutes les pièces comptables du parti du Président. Quand j’ai été licencié, le trésorier m’avait enjoint de lui restituer les originaux. Au dernier moment, j’avais décidé de photocopier toutes les pièces en ma possession. Comme ils étaient préoccupés par d’autres choses, essentiellement par la composition du futur gouvernement et des cabinets ministériels, ils n’ont pas vérifié le contenu des deux cartons que je leur ai faits parvenir. Ils n’ont pas ainsi remarqué qu’ils n’avaient, en leur possession, que de simples photocopies et des disquettes. Je conserve depuis plus de deux ans dans le placard de ma petite chambre les originaux, les disques durs et quelques sauvegardes numériques.

Antoine souriait et semblait soulager ; je n’étais plus, à ses yeux, l’idiot du village. Emilie était revenue dans la salle à manger ; elle avait écouté de la cuisine toute la discussion. De son ton jovial, légèrement éraillé par les milliers de cigarettes ingurgités en attendant le client, elle prit la parole.

- Patrick, si j’ai bien entendu, tu as de quoi les faire chanter et t’offrir une belle retraite. C’est mérité. Tu as travaillé nuit et jour pour des feignants. Tu as travaillé pour un salaire modeste ; tu t’es ruiné la santé et tu n’as pas eu la carrière que tu méritais. J’ai quelques relations pas toujours fréquentables mais fort utiles pour monter des coups.
- Emilie, c’est gentil mais je n’ai pas envi de me lancer dans le banditisme à 40 ans.

- Patrick, je crains que tu n’ais pas le choix et surtout, sans vouloir te décevoir, il y a bien longtemps que tu es membre du milieu.
- Je ne suis pas un spécialiste du chantage et de l’extorsion de fonds. Si par malheur, j’acceptais ta proposition, nous aurions contre nous les RG, la PJ voire la DST.

- Ne monte pas sur tes grands chevaux. Marc t’a mentionné sur sa lettre que tu pouvais me faire confiance. Ecoute, il faut travailler sur un plan machiavélique, sur un plan qui te dédouane tout en nous procurant quelques millions d’euros. Je pense à deux ou trois amis pour monter l’opération. Tu devras les rémunérer mais ils sont de bons investissements.
- Je ne sens pas l’affaire.

- Je réfléchis de mon côté à un scénario ; fais de même et nous en reparlons.

Antoine avait sagement écouté cette conversation surréaliste entre sa mère et moi. Il avait, à plusieurs reprises, acquiescé les propos maternels.

L’alcool aidant, un sentiment de vengeance m’envahissait, je tenais à en découdre, à régler son compte à ce milieu politique qui m’avait rejeté. Je souhaitais passer « de l’ombre à la lumière » pour reprendre les mots d’un ancien Ministre de la Culture.

Au fond de moi, une voix m’appelait à commettre l’irréparable, une voix d’outre-tombe, une voix qui me rappelait mes gènes, ceux de mon frère Marc, les gènes des voyous.

J’avais, après des années de soumission, une envie de renouer avec mon héritage génétique. J’avais toujours été attiré par la violence, par la destruction. Et puis, j’avais essayé le sexe sous toutes ses formes, la drogue, l’alcool, la vitesse ; que me restait-il pour flirter avec la mort. Nous les post soixante-huitards, nous cherchons notre voie, nous cherchons à nous démarquer de nos aînés sans jamais y arriver. Condamner à être des seconds, nous jouons, face à la vie, les blasés. Depuis vingt ans, j’avais en bouche toujours les mêmes envies. Je me rêvais d’un destin à la Mesrine, je me voyais comme un soldat d’Action Directe. Depuis vingt ans, j’en restais aux intentions. Je restais un petit soldat de l’ombre prompt à regagner le duvet douillet de sa couche. Se battre contre une société qui part en couilles ; c’est difficile. J’avais un ami, un peu plus jeune que moi, un dénommé Guillaume S, qui considérait que la révolte passait par le retour aux valeurs ; qu’être marginal, c’était croire en Dieu, c’était de prendre des positions anti-soixante-huitardes. Je le trouvais chiant à mourir avec ses théories de réac. De tout temps, les conservateurs ont existé ; de tout temps, les conservateurs ont préconisé la supériorité du passé ; le problème, c’est qu’ils sont condamnés à vivre au présent avec leurs fausses images d’un passé révolu. Les conservateurs fantasment sur des principes qu’ils sont incapables de respecter ; les conservateurs sont des peureux de la vie.

J’ai aimé la vie. En fait, je ne suis pas certain ; la vie comme le bonheur ont décidé de me fuir. Je me suis vu en haut de l’affiche mais rapidement, les vautours, les requins m’ont emmerdé. De toute façon, je suis fasciné par la mort, les groupes hard-rock ou de musique « Gothique », les messes noires.

La mort, oui, je me rappelle que pour mes vingt ans, j’avais pris ma voiture, une belle Peugeot 104 Z noire avec des bandes rouges sur les côtés, Sur la Nationale 13, en arrivant sur Evreux, il devait être 18 heures, d’un coup, comme ça, j’ai décidé de me suicider. J’ai lancé ma voiture à fond dans un virage, sans freiner, sans tourner. La voiture a décollé et s’est retrouvé sur une aire de repos bien aménagée. Avant d’atteindre le champ, j’ai stoppé la voiture. J’ai compris que mourir demandait un peu plus d’énergie et de savoir faire. Néanmoins, pendant quelques secondes, j’ai senti ma vie frémir, hésiter. Rétrospectivement, j’ai le sentiment qu’entre la sortie de la route et l’immobilisation de la voiture, il n’y a rien ; juste une vie qui se cherche, qui se joue à pile ou face.

La recherche de l’exaltation a été mon fil rouge. J’ai beau eu être un petit kapo ; j’ai eu beau vivre par procuration, j’ai adoré flirté avec l’illégalité. C’est pourquoi, à quarante ans, je me voyais bien passer du côté obscur de la lune.

J’avais été avant tout une petite main et un intellectuel de bas étage mais je connaissais avec précision le fonctionnement de la société médiatique, le fonctionnement des institutions. La France est un pays à pouvoir faible qu’un coup de vent peut renverser, le pouvoir ne tire sa force que de la pesanteur de l’administration. Il est en quête permanente de légitimité. Est-ce à cause de la décapitation de Louis XVI ou de la prise insurrectionnelle du pouvoir par le Général de Gaulle en 1958 ? Ce qui est certain que de manière périodique, les politiques ont toujours l’impression de vivre sur une corde raide. Cette peur de la révolte, de la révolution qui anime tout pouvoir, toute majorité en place m’a toujours fasciné. Il suffit de quelques grandes grèves, de quelques défaites électorales, un réveil de l’opposition ou la montée des appétits au sein d’un parti pour qu’un sentiment d’extrême précarité naisse. Un scandale financier, quelques révélations sulfureuses peuvent aussi déstabiliser le régime. Panama, Stavisky, l’affaire Markovic les diamants de Bokassa…, les exemples ne manquent pas. La manipulation compte plus que le contenu de l’affaire.

En politique, il y a une tendance naturelle à rejouer toujours les mêmes scènes. Celles du coup d’Etat, celles du régicide, celles de l’éternel retour figurent au best-of de l’histoire de France. Vieux pays mais avec une classe politique éternellement adolescente, telle est la France. Je suis stupéfait du caractère clanique, du caractère mafieux de notre système politique. Il y a dans ce pays toute une hiérarchie invisible du grand public ; des collaborateurs sans grade jusqu’aux ministres, il y a un code informel qu’il convient de respecter. C’est au nom de ce constat que j’ai entrepris de relever le défi qu’Emilie m’avait jeté, celui de m’amuser, celui de m’enrichir à leurs dépens. .

SEE EMILY PLAY II

Une des premières chansons que j’ai adorée s’appelait « See Emily Play ». J’adore cette chanson des Pink Floyd, écrite par Syd Barret. Ce dernier a quitté le groupe trois ans après sa formation. Rongé par la drogue, il ne supportait pas le succès. Il s’est reclus chez sa mère pour ne plus en sortir laissant la réussite, l’argent à ses compagnons. Vie brisée, star naissante incapable de s’assumer, il a préféré l’isolement.

Pour ma deuxième visite à Saint Germain, je suis venu avec une bouteille de Margaux et un album des Floyd sur lequel figure la chanson.

Emilie, à peine avais-je franchi le pas de l’entrée, m’annoncé qu’elle avait invité Martin et Franck, deux de ses fameuses relations. Je n’étais pas très heureux de cette initiative ; j’aurais aimé un peu plus de temps à la réflexion. Je comprenais surtout qu’Emilie avait décidé de me prendre en main. Je n’étais pas naïf. Son engouement pour ce chantage était intimement lié à la volonté de s’affranchir, de se retirer des affaires. Elle ne m’avait pas parlé de sa commission mais je savais qu’il suffisait d’attendre.

Je me suis vite aperçu qu’ils avaient, avant mon arrivée, tout préparé. J’avais même la désagréable impression que je ne pouvais plus reculer.

Les deux acolytes d’Emilie s’appelaient Nicolas et Fred.

Nicolas, un ancien client d’Emilie était un mercenaire des temps modernes. Informaticien de formation, il avait intégré les services secrets français à trente ans. A quarante ans, un peu fatigué par une vie de vagabond, il avait été mis sur la touche ; furieux, il était devenu un agent indépendant pénétrant les réseaux informatiques d’entreprises, d’Etats à la seule condition d’être payé 10 000 dollars l’heure. Il travaillait toujours seul ne supportant pas bêtise des hiérarchies. Sans famille, intrépide mais organisé, il n’avait qu’une faiblesse, Emilie.

Nicolas, avait une double compétence, l’informatique et les explosifs. Il passait son temps à monter des bombes à partir de toutes les substances lui passant sous la main. Il répétait à longueur de journée que tout est explosif, c’est une question de dosage. Le yaourt, le lait, le whisky tout était bon pour entrer dans une bonbonne. Quand il était en panne d’inspiration, il se connectait à quelques sites Internet pour apprentis terroristes qui fourmillent sur le grand réseau mondial. Côté détonateur, son imagination était sans limite ; son grand jeu était de programmer une explosion à partir du moment où une page d’un site Internet est visionnée. Il fut un des premiers à utiliser les téléphones portables comme déclencheur à distance.

Fred avait l’air d’un vrai voyou ; il ressemblait aux seconds rôles des films de truands des années soixante. Mâchoire en avant, les cheveux bruns, courts et une cigarette éteinte en permanence dans la main, il avait un regard vif. Je me suis demandé s’il n’était pas le mac d’Emilie. Je n’ai pas osé lui demander. Sa mission était de nous protéger, de ne veiller à ce que personne ne nous repère et ne nous suive.

Fred n’était pas son véritable prénom. Il s’appelait Pierre-François Leonetti. Il était corse. Pas un Corse du continent, mais un vrai Corse demeurant la semaine à Ajaccio et dont la demeure familiale se situait à Levi en Corse du Sud. Un soir, il m’avoua qu’il avait rencontré Emilie sur le bord de la piscine de l’hôtel « le Maquis » de Porticcio. Pierre-François n’aimait pas les mangeurs de tomates, ces continentaux qui envahissent son île sans rien connaître et qui pour économiser quelques euros se contentent de manger des tomates cultivées en Espagne ou en Italie.

J’ai compris au fil de mes rencontres avec Fred qu’il nous épaulait qu’au nom de son dégoût vis-à-vis de l’Etat français. Il avait exigé une chose, pas de morts d’enfant. Je lui ai répondu que j’avais l’intention de ne tuer personne. Il me répondit que le meilleur des plans peut vite déraper. Fred n’a pas été arrêté ; il court toujours dans le Maquis à moins qu’il ne soit tranquillement installé dans un des nombreux bars d’Ajaccio. Je l’imagine, assez bien, à une table du bar « les 2 G » de la place Foch, à quelques mètres de la mairie et de la préfecture honnie.

Emilie a tenu à ne pas impliquer Antoine ; il n’a guère apprécié cette mise à l’écart ; il considérait que c’était lui qui avait eu l’idée du plan, l’idée de prélever une dîme sur le milieu politique. Après une âpre négociation, Emilie accepta qu’il assiste aux réunions mais il lui était interdit de prendre part directement aux actions sur le terrain.

Nous formions une étrange bande ; nous étions cinq à avoir en commun l’amour du Jack Daniels, du rock voire du hard rock ainsi que des belles voitures. Fred roulait en Ford Mustang, une vieille Ford Mustang, noire du début des années soixante-dix. Elle était splendide mais pas discrète ; Nicolas adorait, en ce qui le concerne, les Porsche. Lors de chacune de nos rencontres, il en avait une nouvelle. Je ne savais comment il se les procurait, ni ce qu’il en faisait.

Je dois l’avouer ; j’étais un peu dépassé par les évènements. Je n’avais guère le temps de me préoccuper de ce genre de questions et encore moins pour les résoudre.

J’ai consacré mon énergie à édicter des règles de sécurité. Je connaissais un peu les pratiques policières. J’ai donc établi des règles claires pour éviter que nous soyons repérés. J’avais ainsi interdit l’utilisation entre nous des téléphones portables. Pour fixer nos rendez-vous, pour passer à l’action, nous utilisions les tchats sur Internet. Nous ne branchions à la toile non pas en recourant à nos ordinateurs personnels facilement repérables mais en allant dans les cybercafés afin que les adresses IP ne nous trahissent pas.

Emilie qui pour améliorer son quotidien alpaguait des clients en surfant sur les tchats roses nous conseilla ceux de la communauté homosexuelle. Leur fort trafic permettait dans le maquis des messages de passer quelques infos sur notre plan et sur nos futures actions tout en restant totalement anonymes.

Nous avions chacun des pseudos. Je m’appelais xcv ou uos, ou startmeup ou plus simplement rat-75. Nicolas avait comme pseudo, « bom », « seb75-18 », « 5-19 » ; Fred utilisait des mots corses ou des noms commençant avec la lettre « y ».

Un message « ch mec plus de 30 tbm sur Paris 9 » signifiait « rendez-vous devant Montmartre ». Le message « viens en dial p » était synonyme de passage à l’action. Pour des messages plus élaborés, nous recourions à des messages incrustés dans des photos placés sur des blogs. Les messages n’apparaissant qu’en modifiant les couleurs, en passant par exemple en négatif ou en inversant les couleurs.

Ils nous arrivaient de recevoir des propositions douteuses lors de nos connexions. En moins de cinq minutes, il n’était pas rare qu’un ou deux hommes nous proposent une rencontre chaude.

Mais venons en au plan. Comme je vous l’ai mentionné ; c’est Antoine qui a dessiné les grands axes du plan à deux frappes ; une axée sur la dissuasion et une sur la force visant à démontrer le sérieux de nos intentions.

L’objectif était simple : extorquer au gouvernement ou au parti majoritaire, dix millions d’euros. Nous aurions être un peu plus gourmands ; le premier lot à la loterie nationale ou à l’euro-millions peut dépasser les 30 millions d’euros. Pourquoi dix millions, c’est tout simple. Cela faisait deux millions chacun, Antoine recevant une part entière également.

Quel était le moyen utilisé ? Le chantage. Les dix millions étaient le prix de notre silence sur les méthodes de financement des campagnes de 2002, présidentielle et législatives.

La méthode, comme vous le savez déjà, reposait sur deux piliers.

Nous avions convenu d’adresser un message mail et par courrier au chef de cabinet du Premier Ministre, signé d’un groupe baptisé « Angie » annonçant qu’à défaut d’un versement sous huit jours francs de la somme sur un compte aux Iles Caïmans, copie des versements illégaux effectués durant les deux campagnes seraient envoyés aux quotidiens et aux juges du pôle financier.

Conscient que les autorités risquaient de ne pas prendre notre courrier au sérieux, il était prévu comme preuve de notre détermination trois attentats.

Ces attentats étaient supposés inciter le gouvernement à traiter avec nous.

Si aujourd’hui, je suis derrière les barreaux, c’est que le plan n’a pas fonctionné comme prévu.

Le courrier ainsi que le mail sont bien arrivés sur le bureau du chef de cabinet. Comme nous l’avions pensé nous n’avons obtenu aucune réponse. Celle-ci devait nous arriver via un forum sur Internet consacré à l’utilisation du dernier walkman de Sony.

Du fait du silence radio, Fred et Nicolas ont confectionné trois bombes de faible puissance que nous avons placé en trois endroits distincts.

Si je me rappelle bien, je me suis fait arrêté une demi-heure après la dernière explosion. C’était Antoine qui avait eu l’idée de la mise à feu des bombes. Il suffisait de consulter une page déterminée sur un site web. Cette consultation initialisait l’émetteur des bombes relié par wifi au réseau Internet, émetteur qui par ondes courtes provoquait l’amorçage des bombes.

Ce dispositif était compliqué mais terriblement efficace. Antoine en était fier.

Il y a quinze minutes, j’ai reçu un message par un de mes surveillants m’annonçant que deux personnes souhaitaient me rendre une visite. Depuis six mois que je suis à l’ombre, je n’ai guère été dérangé. Je craignais même qu’un soir un gardien ou un membre de la DST me trucide car plus personne ne parlait de moi et plus personne osait s’enquérir de mon état.

Mon avocat passait tous les jours au début de mon incarcération puis nos rendez-vous se sont estompés. Mon dossier l’a dans un premier temps amusé puis il s’est lassé d’autant plus que je ne dispose pas d’une fortune personnelle suffisante pour bien le rémunérer. Il me demande plus de 300 euros de l’heure.

Je suis inquiet, pour la première fois depuis mon arrestation. Je ne comprends pas pourquoi deux personnes viennent me voir à la Santé après vingt heures, après les heures légales des visites.

FREEDOM

J’éprouve toujours une angoisse quand le soir tombe sur la prison quand le ciel et les murs ne font plus qu’un ; quand les hurlements des détenus en manque de liberté, de sexe et de drogue parcourent les longs couloirs. En me rendant dans le bureau du directeur, j’ai sué, j’ai pensé que ce soir serait le dernier.

Quand la porte s’est ouverte, je suis tombé sur mon avocat et sur le juge d’instruction. Ils riaient de me voir apeuré.

- Et dire que cet homme est censé menacer nos institutions, lança le juge sur un ton rempli de morgue.

- Que voulez-vous, le gouvernement est faible et ses responsables couards ; ajouta mon cher avocat.

Je restais interdit, me sentant sal, pouilleux dans mon survêtement.

Le juge reprit la parole sans m’adresser un regard pour m’annoncer que je serai relâché demain vers six heures du matin.

Le directeur était déjà au courant et ne commenta pas la décision. J’ai eu le temps de voir sur son bureau un papier signé du Président de la République de me libérer.

Je suis après cette rapide entrevue regagné ma cellule. C’était donc la dernière nuit que j’allai passer dans ce monde carcéral. Un sentiment étrange m’envahit car je m’étais convaincu que je resterai très longtemps derrière ces murs.

Quelles seront mes premières actions d’homme libre ? Je n’ai guère envi de revoir mes amis, ma famille ; j’ai simplement envi de courir à l’infini et de sentir l’odeur de la mer.

Après avoir vécu tout par procuration, après avoir vécu à 120 % la vie, le sexe, le pouvoir, peut-on se satisfaire d’une vie simple. Même la prison par son caractère extrême me plongeait dans une extase de drogué. Le mur s’effondre pour me laisser face à ma vie. En attendant l’heure de la sortie, je me souviens des images du film d’Alan Parker « The Wall », film conçu par Roger Waters, l’ex bassiste des Pink Floyd. Le héro, le fameux Pink, un rocker à la dérive, est condamné à la fin du film à vivre avec les hommes sans aucun mur de protection. Par murs, il faut entendre murs mentaux, idéologiques, sexuels….

Vous connaissez obligatoirement le refrain d’another brick in the wall part II ?

Je vous livre les paroles ; je les ai écoutées des centaines et des centaines de fois.

“We don’t need no education. We don’t need no thought control. No dark sarcasm in the classroom.
Teacher, leave those kids alone. Hey, Teacher, leave those kids alone !
All in all it’s just another brick in the wall. All in all you’re just another brick in the wall.
We don’t need no education. We don’t need no thought control.
No dark sarcasm in the classroom. Teachers, leave those kids alone.
Hey, Teacher, leave those kids alone !
All in all you’re just another brick in the wall.
All in all you’re just another brick in the wall.”

SI vous ne le connaissez pas, allez acheter l’album, il en vaut vraiment la peine. Ce n’est pas de la publicité car je ne touche rien et de plus les Pink Floyd sont à l’abri du besoin pour quelques générations. Ils ont même renoncé à 150 millions de dollars pour effectuer une nouvelle tournée dans la configuration des années soixante dix c’est-à-dire avec Roger Waters et David Gilmour, le bassiste et le guitariste.

L’album « The Wall », c’est ma vie, c’est celle des post baby-boomers.

Ce sont mes derniers mots car ma libération s’accompagne de certaines conditions. L’une d’entre elles consiste à remettre avant que je ne sorte de la Santé toutes les feuilles que j’ai noircies.

C’est frustrant, j’en conviens, mais la liberté vaut bien quelques sacrifices. Elle vaut surtout toutes les encoches à la vérité. Je me rappelle de mon père qui me racontait cette histoire de résistants durant la seconde guerre mondiale en Normandie, à Bernay pour être précis. Un dénommé François, un chef FFT, reconnu pour sa bravoure et qui avait mené de très nombreuses opérations dans le bocage, est fait prisonnier par l’armée allemande en novembre 1943. Torturé pendant deux jours, il dénonce son réseau et est envoyé en camps de concentration. De retour à Bernay le 10 juin 1945, il est assassiné, le jour même, comme un chien en pleine rue par une bande de pseudos résistants qui crient mort au traître. Il ne lui a été fait aucun crédit de son passé héroïque, aucune circonstance atténuante ne fut retenue malgré la torture qu’il a enduré avant de lâcher deux ou trois noms. Il a été jugé coupable par quelques freluquets qui n’avaient pas participé aux évènements, par quelques freluquets qui ont eu la chance de naître un peu plus tard que François ou d’être pas au mauvais endroit le mauvais jour…

Personne ne résiste à la torture si ce n’est en choisissant la mort immédiate, nul ne peut affirmer qu’il ne parlera pas face à la menace, nul ne sait comment il pourra agir lorsqu’il s’agit de sa vie et de sa liberté.

Dans ma petite cellule de la prison de la Santé, je n’ai pas longtemps hésité. J’ai accepté sans condition ou presque le marché qui m’a été proposé.

Je ne sais pas comment les pages que j’ai écrites seront imprimées. La seule certitude est que mon avocat en sera le premier bénéficiaire.

Le Dossier de l’avocat

Midnight Rambler

Comme vous le savez, Patrick n’est plus dans la prison de la Santé. Il n’a pas terminé son histoire. Ce n’est pas un mal car c’est un manipulateur, un funambule de la vie ne connaissant comme limites que celles de son imagination. Le mensonge lui sert de colonne vertébrale. Il n’en demeure pas moins que certains des personnes qu’il a côtoyées ne souhaitaient pas qu’il achève son travail autobiographique. Vous le comprenez aisément compte tenu de l’acuité des affaires de financement de la vie politique dans notre pays.

Ne vous inquiétez pas ; je ne vous laisserai pas au milieu du gué ; cette histoire mérite d’avoir une fin à défaut d’avoir une morale.

Patrick, après la Santé est parti discrètement pour Reykjavik. Je tenterai de vous en expliquer les raisons. Compte tenu de sa situation, je me suis surpassé en obtenant sa libération ; malheureusement, je ne peux en faire état publiquement, faute de quoi je serai radié de l’Ordre et, en outre, ma vie serait en danger. C’est regrettable car je dois l’avouer, être avocat à Paris n’est pas une sinécure. J’aurais apprécié convaincre de mon efficacité mes éventuels futurs clients.

Je connais Patrick de longue date. Je figure, en effet, parmi ses rares amis. C’est pour cette raison que je suis son avocat. N’ayant confiance en personne, il n’avait guère envi de s’adresser à un grand cabinet d’avocats ; de toute façon, désargenté, il ne pouvait pas payer les honoraires d’un caïd du barreau. Rassurez-vous, je ne suis pas un mécène et si j’ai accepté de le défendre, c’est en contrepartie de la publication de son journal.

J’ai rencontré Patrick il y a plus de vingt ans aux Jeunes Giscardiens. Je n’étais pas du tout de droite et encore moins giscardien. Les Jeunes Giscardiens étaient connus pour leur goût de la fête et pour leur carnet d’adresses. Je me suis dit que cela serait divertissant et utile. Ce mouvement a vu passer quelques personnalités, Jean-Pierre Raffarin, Patrick Poivre d’Arvor..

Je n’y suis pas resté longtemps car j’ai vite compris que ce mouvement était en voie de décrépitude ; il était inscrit que Giscard ne reviendrait jamais plus à la barre après son échec de 1981 ; j’ai quitté ce navire de « has been » pour rejoindre le RPR. C’était beaucoup moins drôle mais beaucoup plus rentable.

Pendant mon bref passage chez les Giscardiens, Patrick m’avait fasciné par son recul, par sa sagesse et sa capacité à mener de front son activité militante et son parcours estudiantin. C’était déjà un joueur de rumeurs ; il aurait pu être un bon comédien, ténébreux mais non dénué de charme. Il avait la réputation d’être un don juan or personne ne le voyait avec ses conquêtes. Je suis convaincu qu’il a toujours préféré la compagnie furtive des prostituées à celles de petites amies, la compagnie des livres à celle des hommes.

Vivant dans un autre monde, il était en total anomie ; il n’a jamais beaucoup eu de bornes ou de repères dans sa vie. Il ne voyait plus les différences entre une call-girl et une amie, entre un collègue, une connaissance, un ami ou même un membre de sa famille. Il se voyait comme un mercenaire. Le sexe était en ce le concerne un outil professionnel comme les autres. A force d’évoluer dans le monde des illusions, il avait perdu le fil de la vérité ; sa vie se confondait avec celle des élus qu’il servait. Il vivait par procuration. Il rêvait d’une existence sur grand écran, d’une existence de roman où tout est possible et réversible à l’infini.

Avec Patrick, tout doit aller très vite, tout est éphémère ; la mort rode autour de lui depuis son enfance ; elle s’est engouffrée dans son âme ; pour y échapper, il refuse de vieillir et s’imagine en éternel adolescent. Son rapport à dieu, à la vie a été profondément altéré par ces expériences. Il s’affirmait athée mais passait des heures entières à réfléchir dans des églises si possibles imposantes comme celles de Saint Sulpice ou de Saint Augustin. Après des semaines de perversité durant lesquels il avait forniqué avec de nombreux prostitués de tous les sexes, il entrait dans un cycle mystique de rédemption. J’ai bien dit « tous les sexes » car contrairement à ce qu’il a écrit il n’avait en la matière aucun interdit. Il aimait les femmes, les gays ou les transsexuelles ; il aimait par dessus tout payer pour consommer, ne jamais être attaché sentimentalement.

Sur le plan professionnel, il a toujours été un kapo, une petite main. Son origine sociale ne le prédestinait pas à être autre chose. Sans fief familial, il n’avait guère de chances de monter dans la hiérarchie des partis de centre droit français. Il était un petit soldat chèrement rémunéré car sur ce point son sang normand aiguisait son sens de la négociation et des affaires.

Quand je le revois par hasard en 2002 ; j’ai senti que l’homme était usé ou plutôt brûlé. Il avait un regard bizarre, encore vif mais détaché. Plusieurs de ses anciens collègues de travail m’ont signifié qu’il était devenu fou, incontrôlable qu’il fallait le stopper. J’étais surpris car il avait toujours été mu par la prudence ; il n’agissait que couvert par une autorité supérieure. Il était le parfait exécutant ; il n’aimait pas se mettre en avant, demander des avantages ; il n’a jamais été un chef ; el en était incapable. Il était fidèle vis-à-vis de ses patrons. Que c’est-il passé ? C’est tant pour des raisons professionnelles que pour des raisons amicales que j’ai mené mon enquête. J’ai reconstitué les deux dernières années précédant son incarcération. J’ai été aidé en cela par deux ou trois personnes. Je tiens à ce titre, tout vivement, remercié Audrey qui par sa disponibilité, par sa patience m’a révélé les dessous du jeu politique qui a conduit Patrick à commettre l’irréparable.

Quand il m’appelé pour le défendre, je n’ai pas été surpris. Je l’avoue, ces faits d’armes m’ont surpris ; je l’imaginais avant tout comme un intellectuel, un pseudo-écrivain rêvant d’aventures mais incapables de passer du virtuel au réel. Créer une bande, réaliser des opérations terroristes me semblaient hors de sa portée.

C’est par inaction, par ennui que Patrick a décidé de se muer en bandit à la petite semaine à moins que sa volonté de ressembler à son cousin, Marc, l’ait d’un coup envahi au point de ne plus pouvoir échapper à un destin quasi-familial. En travaillant sur ses antécédents familiaux, j’ai ainsi repéré que son père était loin d’être l’honnête homme qu’il feignait d’être à Saint Germain en Laye. En réalité, il travaillait, en plus de ses activités dans le bâtiment, pour une compagnie réalisant de l’import/export avec l’Angola, des armes contre du pétrole et des diamants. Son père avait même réussi à étendre son négoce avec les deux partis en guerre depuis des années ; les Américains avaient été stupéfaits par ce Français. De toute façon, cela n’a guère d’importance car Patrick n’avait aucun contact avec son père.

Après les élections de 2002, de manière assez incompréhensible, Patrick a été faute de parrain laissé au bord de la route. Ses derniers employeurs avaient été battus faute d’avoir soutenu le Président de la République ; Jean, rappelez-vous, celui qui a initié Patrick au militantisme, avait fini par fuir à l’étranger par peur d’être incarcéré pour corruption.

Patrick aurait du rebondir car il a été à la manœuvre durant toutes les campagnes de 2002. Il a orchestré les sources de financement en mettant de bons tuyaux là où il fallait. Mais, surtout, il avait eu la charge de négocier avec une grande banque les lignes de prêts pour le parti du Président.

Avec le financement public des parts et la prise en charge des campagnes par l’Etat, l’important consiste désormais à obtenir des factures. Elles sont des pièces clef pour obtenir le fameux remboursement. Patrick les récupérait avec un doigté extraordinaire ; il les centralisait à la perfection. Tant que les candidats sont au-dessous du plafond légal de dépenses, ils ont tout intérêt à dépenser. Plus ils dépensent, plus l’Etat remboursera.

Là où il était le meilleur, c’était pour blanchir de l’argent illégal. Il utilisait une myriade d’associations servant de sas pour le paiement. Il obtenait des fournisseurs de devis minorés en contrepartie de quoi ils recevaient en liquide d’honorables compléments.

Patrick pourrait vous le confirmer mieux que moi ; rare sont les hommes politiques qui s’enrichissent de ces pratiques ; en revanche, il y a une faune tournant autour d’eux, la faune des faiseurs de roi, des courtisans, des notables qui vivent sur la bête.

Riche de ses secrets, il avait tout pour survivre après les élections de 2002. Mais, se croyant très fort, il a oublié qu’il avançait sans protection. Utilisé pour son absence d’appréhension, exploité pour ses compétences, il ne s’est pas méfié de « ses propres amis ». Il était conscient que si on lui avait confié des missions financières, c’est qu’avec la multiplication des affaires, nul n’osait s’aventurer dans ce domaine. Mais, flatté d’être en possession fictive du magot, il ne regardait pas assez les poignards s’aiguisant dans son dos. Ils étaient nombreux. Des années durant protégé par un ancien Président de la République, par une légion de Présidents de groupe parlementaire, il avait été un petit soldat protégé par une belle armure. Ceux qui avaient du subir son ascension attendaient, avec impatience, le jour de la Saint Barthélemy du Patrick.

Sans parrain, un collaborateur est un orphelin en danger. Pour évoluer, pour progresser, un porte-coton doit être soutenu, sinon il pointe à l’ANPE. Une protection même supposée suffit, la crainte, le doute l’emporte toujours dans le milieu. Cette notion de parrain ne vaut pas au début de la carrière. Les hommes politiques aiment s’entourer de jeunes collaborateurs sans lien affiché. Ces derniers sont, par nature, plus fidèles, plus malléables, plus corvéables. Ils sont aussi plus naïfs.

Congédié comme un malpropre malgré les lourds secrets qu’il porte en lui, il n’est pas seul sur ce terrain. D’autres que lui, dans le passé, ont pour se venger de telles infamies écrit des livres dénonçant les travers du milieu ou ont saisi la justice. En ce qui concerne le livre, vous l’avez pu le constater, il l’a fait. Certes, il comporte peu de révélations ; il est avant tout le récit d’un itinéraire d’un enfant perdu dans un milieu qui le dépasse.

Le moment du basculement dans la folie intervient lorsqu’un proche du Président de la République lui annonce, quelques jours après les élections législatives, en 2002, qu’il ne participera pas à l’aventure de ce quinquennat en raison de son âge ; or, celui qui ose lui parler de son âge a plus de 65 ans. Après il lui est dit qu’une nouvelle époque commence, une époque de vertu, de transparence… Il croit rêver.

En dédommagement, la République ne lui propose aucun poste honorifique. Certains de ses collègues sont nommés au Conseil d’Etat, à la Cour des Comptes ou au sein d’une inspection générale. Certes, il reçoit de l’argent, une somme assez conséquente, une partie en liquide bien évidemment. Il reçoit environ 200 000 euros ; c’est pas mal pour un homme sans fortune.

Si j’en crois ses dires, Patrick est entré abattu chez lui. Il venait de perdre Lexane, une très belle fille animée d’une soif de reconnaissance et muée par un très fort intérêt. Il le savait. Il n’a jamais admis qu’elle le trahissait, depuis de nombreux mois, sans retenu en le discréditant auprès des plus hautes autorités. Certains de ses amis l’ont mis en garde sur les agissements de Lexane mais il refusait, un peu par lâcheté, de la recadrer. Elle l’a quitté en dix secondes lorsqu’elle a appris qu’il avait été licencié. Elle n’a eu que l’embarras du choix ; elle avait multiplié les liaisons avec des députés et des ministres.

Après il y a la rencontre avec Emilie et sa bande de petits voyous. Patrick a été manipulé par la prostituée qui ne souhaitait que quitter son métier et acheter une maison en Camargue. Nicolas et Fred étaient des éternels adolescents, tout comme Patrick, accusant les baby-boomers de ne pas laisser la place aux enfants nés après 1960. Fred et Nicolas ne supportaient plus de n’être que des seconds couteaux du milieu. Ils étaient toujours au service de parrains âgés ; en outre, ils étaient effrayés par la montée en puissance des caïds d’origine algérienne ou tunisienne. Ils savaient qu’ils étaient condamnés à disparaître.

En tant qu’avocat, je partage assez la théorie de la génération sacrifiée. Patrick en est une belle victime.

La société française est une société bloquée en partie par le poids des ex-soixante-huitards.

En effet, du fait de l’allongement de la vie, de l’absence de guerres, ce qui constitue un phénomène sans précédent, les classes d’âge du baby-boom nombreuses à la base le sont encore au stade de la maturité. En outre, elles ont du attendre que les papys nés avant guerre cèdent leurs hochets ce qui est intervenu il y a peu. A ce titre Jacques Chirac constitue la preuve vivante que certains de les papys font de la résistance ; né en 1932, il persiste à occuper la fonction de Président de la République quarante ans après être entré dans la vie politique.

Il n’y a pas de doute que les baby-boomers ne sont pas prêts de laisser leur place sur tout aux trente quarante ans. A la limite, ils préfèrent partager leur pouvoir avec les moins de trente ans qui constituent une moindre menace ; ces derniers ont pour eux la jeunesse, cet Eden que les vieux d’aujourd’hui tentent de conserver. Sal temps pour les 30/40 ans d’autant plus que nos vieux beaux ont décidé en politique de faire une petite place aux femmes. La parité leur a permis de légitimer certaines de leurs maîtresses ou de se reconstituer un vivier au moment où leurs qualités physiques périclitent. Bien installés dans leurs fonctions, ils ne craignent pas la concurrence des menthes religieuses qui d’un coup ont envahi les conseils municipaux, généraux ou régionaux. Pour l’Assemblée nationale, leur sens du dévouement n’a pas été jusqu’à introduire la parité. En introduisant la parité, nos vieux soixante-huitards ont réduit à la portion congrue les élus masculins de moins de 40 ans. Or, pour avoir bien souvent pris la place d’élus par la force il y trente ans, ils savent bien que le danger provient toujours des trentenaires assoiffés de réussite. Comme quoi, derrière des idées généreuses se cachent toujours de vils intérêts. Patrick n’était pas assez lèche-bottes pour attirer les bonnes grâces des baby-boomers. De toute façon, notre classe politique aime de moins en moins les caractères trempés. Elle passe son temps à sacraliser De Gaulle tout en générant des élus falots.

Les considérations idéologiques de Patrick et de sa bande étaient faibles ; ils étaient motivés avant tout par l’appât du gain. Il n’en demeure pas moins que le plan qu’ils avaient monté ne pouvait qu’échouer.

Patrick avait en sa possession toutes les pièces comptables de la campagne de 2002. Il avait surtout le nom des personnes et des entreprises qui avaient financé en sous-main les meetings du Président et de ses principaux lieutenants. Il avait également les preuves des surfacturations. Le parti du Président avait détourné ainsi l’argent du contribuable. Les entreprises majoraient les factures et promettaient de fournir certaines prestations à titre gracieux hors période électorale. Patrick avait surtout en poche les preuves que des collaborateurs du Président avaient créé une entreprise d’évènementiel dans le seul but d’émettre des factures. Les candidats aux élections législatives étaient obligés d’insérer dans leur compte de campagne ces factures qui ne donnaient lieu qu’à de très vagues prestations. Bien évidemment, les candidats étant remboursés par l’Etat de leurs dépenses ne s’inquiétaient pas cette opération comptable. L’entreprise a ainsi perçu des millions d’euros. A quoi ou à qui a servi cet argent ? Je l’ignore et je ne veux pas le savoir. En revanche, je sais que cette même technique a permis de renflouer une entreprise spécialisée dans la location de tentes. A sa décharge, pendant cinq ans, elle n’avait pas été payée par le parti du Président.

Avec les documents en poche, Patrick avait les moyens de salir le Président, plusieurs ministres et une bonne centaine de députés.

Le mail qu’il adresse a chef de cabinet du Premier Ministre mentionne le nom de ses cibles politiques. Il mentionne que les pièces à conviction sont à l’abri dans des coffres répartis dans six Etats. En cas de non respect des conditions fixées par le mail, des notaires avaient comme mission de transmettre à des journaux français et étrangers les fameux documents.

A la réception du document, le chef de cabinet a réellement cru à un canular. Elle n’a pas prévenu le ministère de l’intérieur et encore moins le Premier Ministre. C’est simplement le soir lors de son dîner avec son mari qu’elle s’est rappelée de ce drôle de mail et de la lettre au contenu identique qu’elle a reçue dans la matinée. Son mari est le conseiller politique du Président. Les propos de sa femme l’ont intrigué. En effet, il était au courant de toutes les manipulations financières de la campagne présidentielle et des campagnes législatives. Il savait que les informations du courrier étaient exactes. Il a également compris qu’une telle menace n’était pas un canular. Il a surtout réfléchi sur le nom de l’auteur de la missive. Trois ou quatre personnes étaient au courant des malversations. Tous étaient encore en fonction auprès du Président sauf un, Patrick. Il s’était toujours méfié de Patrick. Il le considérait avec mépris. Il n’avait jamais été dans le parti du Président ; il le considérait comme un homme peu fiable, pas très intelligent et surtout incontrôlable. Il n’aurait néanmoins pas imaginé d’être capable de réaliser une telle opération. Après en avoir discuté avec sa femme, il doutait que Patrick passe à l’action. De ce fait, ils ne prévinrent pas la DST ou les RG.

Cette totale indifférence a conduit la bande de Patrick à commettre l’irréparable, trois attentats stupides. Ayant accès au dossier d’instruction, j’ai reconstitué avec minutie le déroulement de l’ensemble de l’opération. Nicolas avait confectionné avec passion cinq petites bombes. Il était assez fier de ses réalisations ; ses bombes étant très compact et stables.

La première cible de Patrick était l’Assemblée nationale. Il en connaissait tous les recoins. S’attaquer à l’Assemblée, c’était, à ses yeux, s’en prendre à un symbole désuet de cette République décadente.

Pour placer la bombe, Patrick est entrée par le 128 rue de l’Université ; cette entrée est celle de l’Hôtel de Lassay, la résidence du Président de l’Assemblée nationale ; elle est réservée aux seuls détenteurs de cartes d’accès accordées aux fonctionnaires de l’Assemblée et aux collaborateurs des députés. Malgré son licenciement, Patrick disposait d’une carte ; un député ayant accepté de lui en attribuer une. Pour les titulaires de ses cartes, il n’y a pas de fouille. Une fois dans l’Assemblée, Patrick peut déambuler partout. Il est arrivé avec un sac à dos contenant trois bombes confectionnées par Nicolas.

Patrick s’est dirigé, en premier lieu, vers la salle de réunion du Groupe parlementaire de la majorité. Il s’agissait de la salle Colbert qui se situe au 1er étage du Palais Bourbon. Patrick a pénétré dans la salle puis installé la bombe au niveau de la troisième travée.

Il est ensuite remonté au troisième étage du Palais Bourbon et a disposé la deuxième bombe derrière un fauteuil installé à proximité du bureau du Président du principal groupe de l’opposition.

Toujours avec calme et en saluant les agents et les collaborateurs, Patrick s’est dirigé vers son ancien bureau dans l’aile est du palais. Il a pris l’ascenseur, juste à côté du bureau de Poste, jusqu’au deuxième étage. Il n’y avait personne. C’était un vendredi et de ce fait les députés ne siégeaient pas. Sur le palier, il a regardé si personne ne venait puis a pénétré dans un long couloir. Il a ouvert la troisième porte sur sa droite ; il est entré dans le bureau et a mis dans un des placards le troisième engin explosif. Sans s’attarder, il est ressorti. Ce bureau était son ancien bureau. Ainsi, il signait les attentats.

Pour parachever l’opération « Assemblée », une autre bombe avait été déposée par une tierce personne innocente dans le parking. Il s’agissait d’utiliser une des failles du système de sécurité de l’Assemblée, système qui a pourtant été vu et revu à la hausse par le nouveau Président de l’Assemblée nationale.

Une voiture d’une des collaborateurs de groupe parlementaire ayant une carte d’accès pour le parking de l’Assemblée situé sous la Cour d’honneur avait été repérée par Fred. Une fois la voiture repérée, il avait suffi sous le coffre arrière de fixer un explosif commandé à distance. Les voitures des collaborateurs ne sont pas, en effet, pas fouillées, ni passées sous un détecteur. Fred, en avait après avoir suivi plusieurs collaboratrices, retenu une qui possédait une banale Renault Clio. La conductrice était une petite brune, assez jolie et insoupçonnable a-t-il mentionné sur ses notes. Elle travaillait dans le principal groupe parlementaire. Une fois la voiture entrée et garée à la verticale de l’hémicycle, il suffisait de presser un petit bouton. Nicolas avait calculé la puissance de sa bombe de telle façon que les murs de l’Assemblée se fissurent sans s’effondrer. L’hémicycle serait inutilisable pour de nombreux mois.

La seconde cible de Patrick était un autre symbole de la République, Bercy, le Ministère de l’Economie et des Finances. Avec Fred, il avait noté que l’accueil, rue de Bercy, est une vraie passoire. Pas de portique, pas de fouille, l’octroi des badges n’obéit à aucune règle surtout à l’heure du déjeuner. Il suffit de donner une carte d’identité, les fonctionnaires ne vérifient pas si les soi-disant invités sont réellement attendus. A partir de 13 heures, personne, les secrétaires des directeurs et des membres des cabinets ministériels étant allées se sustenter, il n’y a plus personne pour répondre au téléphone. Nul n’aurait pas ailleurs l’idée de faire attendre un invité d’un conseiller du Ministre de l’Economie. Pour parer à ce léger problème, des listes comportant les noms des invités sont remis à l’accueil le matin même ; mais il y a obligatoirement des oublis et des invités de dernière minute qui ne sont pas intégrés en temps réel. Pour pénétrer la citadelle des finances, il faut être sur de soi et tomber sur un jour de pagaille ou sur un agent fatigué. Une fois à l’intérieur du ministère, tout est possible ou presque ; un point de contrôle est certes prévu au niveau de l’hôtel des ministres mais il n’est jamais assuré même en période de plan « Vigipirate » renforcé. Patrick avait prévu de placer la bombe dans les toilettes du bâtiment des ministres. Pour éviter tout risque, il avait même obtenu un déjeuner avec un de ses anciens collaborateurs, membre du cabinet du Ministre de l’Industrie. Il n’en demeure pas moins que l’opération Bercy est un peu plus compliquée qu’une opération menée à l’Assemblée nationale.

Le troisième plasticage fut mené en Normandie contre les piliers d’un pont de l’autoroute A 28 situé à Nassandres à quelques kilomètres de Bernay, ville décrite en détail par Patrick, dans son journal si vous l’aviez oublié. C’est Nicolas qui a installé la charge.

Quarante huit heures après le premier mail adressé au chef de cabinet du Premier Ministre, les cinq bombes explosèrent. Entre la première et la dernière, dix minutes s’étaient écoulées.

A 9 heures 15, soit un quart d’heure après la cinquième explosion, un mail parti d’un ordinateur logé dans un cybercafé de la rue de Vaugirard à Paris et adressé à l’AFP mentionnait qu’un groupe baptisé « Angie » revendiquait les attentats. De toute façon, je vous livre le texte exact :

« Le groupe « Angie » revendique l’attentat contre l’autoroute A 28, ceux contre l’Assemblée nationale et le Ministère de l’Economie et des Finances. L’explosif utilisé est du C4, les détonateurs comportent des composants Sony-Erricson ». Si nos légitimes revendications vieilles de quarante huit heures ne sont pas honorées, d’autres bombes exploseront à Paris et en province ».

L’authenticité du communiqué ne fit aucun doute car les enquêteurs retrouvèrent dans les débris des morceaux de téléphones portables de la marque Sony Erricson.

A l’AFP, le directeur est prévenu par le journaliste du desk ayant reçu le communiqué. Dans le même temps, plusieurs appels téléphoniques adressés à l’agence de presse confirmaient les plasticages. Avant la publication d’une dépêche sur les attentats et sur la revendication, le directeur de l’AFP appelle le directeur de cabinet du ministre de l’intérieur qui n’avait pas été informé des explosions.

Il a pris bonne note de l’information et de la revendication sans laisser apparaître la moindre surprise. C’est un énarque, un homme à sang froid, un spécialiste des crises. A peine a-t-il raccroché avec le directeur de l’AFP qu’il a prévenu le Ministre de l’Intérieur, le directeur de cabinet du Premier Ministre et le Secrétaire général de l’Elysée.

Il a décidé, par ailleurs, de convoquer, séance tenante, les directeurs de la DST et des Renseignements généraux, de la direction générale de la police nationale et de la direction de la police judiciaire.

A peine était-il informé par son directeur que le Ministre de l’Intérieur a reçu un coup de téléphone sur son portable du Premier Ministre, preuve que la machine politico-administrative fonctionne correctement. Le chef de gouvernement souhaitait connaître les dégâts et avoir les premiers renseignements nécessaires pour répondre aux journalistes. Le Ministre de l’Intérieur n’avait pas de réponses concrètes à lui apporter ; il conseillait au Chef du Gouvernement de rester à Paris et de ne pas se rendre en Normandie.

Après le Premier Ministre, c’est au tour du Président de la République à l’appeler. La logique voudrait que le Président communique directement avec le Premier Ministre mais le considérant comme un super directeur de cabinet ou pire comme un pion, il préfère joindre ses ministres en direct. Le Président de la République s’inquiète de la menace contenue dans le communiqué AFP et du vent de panique qu’elle pourrait provoquer dans l’opinion publique. Il demande qu’une réunion du comité de sécurité réunissant les ministres et les plus hauts responsables de l’administration en charge des questions de sécurité soit organisée dans les deux heures. Il lui indique qu’un communiqué de presse de la Présidence de la République sera rédigé dans la demi heure pour condamner ces actes stupides et pour appeler les Français au calme. Il a par ailleurs demandé au ministre de l’intérieur s’il avait une idée sur les auteurs et sur leurs intentions. Ce dernier a répondu qu’il n’avait pas pour le moment le moindre début de piste.

Les dégâts n’étaient pas très importants ; à l’Assemblée nationale, les vitres ont volé en éclats, quelques fissures sont apparues. A Bercy, le béton armé a bien résisté ; les toilettes sont inutilisables mais c’est tout. En Normandie, beaucoup de bruit et beaucoup de poussière mais les piliers du pont autoroutier n’ont pas bougé.

Le Premier Ministre a exploité au mieux l’émoi provoqué par les cinq bombes. Il a décidé, accompagné de plusieurs de ses ministres, de se rendre à l’Assemblée pour constater les dégâts.

Je me rappelle encore de son discours retransmis sur toutes les chaînes de télévision et de toute les radios. Tous les responsables de partis politiques étaient présents dans la Cour d’Honneur. La boule de granit représentant les droits de l’homme installée par le Président de l’Assemblée en 1989 n’était plus sur son piédestal du fait de l’explosion de la bombe du parking ; elle avait roulé jusqu’à la porte d’entrée.

Sur un ton emphatique, le Premier Ministre, avait déclaré.

« En ce jour, des terroristes ont frappé la République. En s’en prenant au plus beau des symboles de la démocratie, l’Assemblée nationale, l’Assemblée, force de liberté, d’égalité et de fraternité, l’Assemblée, symbole de la France qui ne renonce jamais, les apprentis terroristes ne peuvent s’attendre qu’à une seule réponse de notre part, la détermination. Nous les Républicains, Nous les Démocrates nous pourchasseront les hauteurs de ces odieux attentats. Il ne saurait y avoir de pardon pour les adversaires de la démocratie. Les bombes d’aujourd’hui auraient pu tuer des innocents ; tel ne fut pas le cas mais il n’en demeure pas moins que j’ai demandé à toutes les autorités de prendre les dispositions nécessaires pour éviter le renouvellement de tels actes ».

A Bercy, le Ministre de l’Economie et des Finances a tenu des propos de même nature devant les toilettes. Il y avait un petit côté surréaliste de voir tous les directeurs s’apitoyer sur des WC.

Au-delà des mots, toute la journée, les services du ministère de l’intérieur n’avaient aucune idée sur les auteurs des attentats. La DST proposait d’arrêter quelques islamistes pour satisfaire l’opinion. Les RG aurait préféré quelques basques. Tous les services avaient leur liste de terroristes à mettre aux arrêts mais aucun ne pouvait affirmer qui se cachait derrière le nom « Angie ».

Toujours dans un souci de calmer les citoyens, le plan Vigipirate a été relevé à son plus haut niveau. Le centre opérationnel de la place Beauvau, le siège du Ministère de l’Intérieur a été activé comme au temps de la guerre en Irak.

De son côté, le Ministre de l’Intérieur considérait que c’était une opération de paumés ayant peu de chance de déboucher sur de nouveaux attentats. Depuis plus de deux ans, la police était confrontée aux promesses d’attentats d’un groupe dénommé AZF. Certes, ce groupe avait prouvé qu’il détenait des détonateurs et de l’explosif mais il n’était pas encore passé à l’action.

Le Ministre de l’Intérieur n’imaginait pas un instant que des fanatiques musulmans aient pu plastiquer un pont en Normandie. Le problème, c’était les attaques contre l’Assemblée et contre Bercy. Il a pensé que les auteurs pouvaient être des fonctionnaires ou plutôt des syndicalistes voulant s’opposer à la politique sociale du Gouvernement. C’est pourquoi, il demanda au service des écoutes téléphoniques, basé rue Saint Dominique, de surveiller tous les chefs syndicalistes de la fonction publique.

Les premières informations à arriver sur le bureau du Ministre de l’Intérieur concernaient la nature des explosifs utilisés, du C4 volé à l’armée il y a plusieurs mois. Il avait été admis que ce vol avait été organisé par l’ETA. Cette nouvelle a surpris le Ministre de l’Intérieur. Quelles sont les motivations du mouvement terroriste basque en frappant la France et surtout en la frappant très loin de ses bases ? Est-ce le passage au terrorisme du mouvement indépendantiste normand ? Ce n’est pas sérieux, ce mouvement ne comprend que quelques joueurs de boules inoffensifs selon le rapport de la DST.

Dans l’hélicoptère qui l’emmène à Bernay, le Ministre de l’Intérieur confie à son chef de cabinet sa perplexité. Rassurant par nature, ce dernier juge que le gouvernement a tout à gagner de cette petite frayeur. Rien de tel qu’une petite guerre pour ressouder un peuple décadent dit-il avec fermeté ; le Ministre le regarde en souriant en se disant que son chef de cabinet a sûrement raison. De toute façon, s’il trouve les coupables, cela facilitera sa nomination au poste de Premier Ministre. C’est pour cette raison qu’il a demandé aux membres de son cabinet d’informer avec lenteur leurs collègues du ministère de la défense.

Pendant que le ministre de l’intérieur se rend en Normandie pour rassurer les habitants de Bernay et de Nassandres, la chef de cabinet du Premier Ministre transpire à grosses gouttes. Depuis quatre heures, elle hésite à transmettre le mail et le courrier reçus il y a quarante huit heures. Lorsqu’elle a été prévenue de l’explosion de cinq bombes, elle n’a pas immédiatement fait le rapprochement. Ce n’est qu’au bout de trente minutes et l’appel de son mari qu’elle a compris qu’elle avait commis une grave erreur d’appréciation.

En fine politique, elle a perçu les avantages à tirer de la situation. Ces attentats pouvaient contribuer à restaurer la popularité du Premier Ministre, au plus bas depuis une série de défaites à différentes élections.

Après s’être concerté avec son mari et conseiller du Président, elle a décidé d’informer le Premier Ministre. Cela faisait plus de quinze ans qu’elle travaillait pour le chef du Gouvernement. Elle était entrée à son service lorsqu’il était un simple conseiller régional. Au fil des années, elle était devenue une amie de la famille. Elle pensait comme son chef ; ils étaient en totale harmonie. En entrant dans le bureau du Premier Ministre, elle constata que ce dernier avait la figure des bons jours et qu’il n’était pas abattu par les évènements. Elle en profita pour tout lui avouer de manière synthétique. Il connaissait vaguement le dénommé Patrick Chauvel. Plusieurs députés lui avaient demandé de le nommer. Il avait prié, André C, un de ses collaborateurs d’étudier la question. Ce fameux André avait rédigé une note soulignant que Patrick était un mythomane dangereux et peu scrupuleux. Il faut souligner que André C avait été en concurrence sur de nombreux postes avec Patrick ces dix dernières années. Le Premier Ministre était surpris qu’un ancien collaborateur puisse jouer de l’explosif mais comme sa chef de cabinet lui suggérait, il entendait bien profiter des évènements. Ils établirent ensemble un plan. Ils ont convenu de laisser pourrir la situation pendant trois jours puis d’arrêter Patrick juste avant le 20 heures pour avoir la meilleure couverture médiatique. Pour éviter que le Ministre de l’Intérieur récupère les bénéfices de la capture, il a été prévu que ce soit la gendarmerie qui dépend du Ministère de la Défense qui oit chargé de l’arrestation.

Patrick fut arrêté vers 18 heures 30 trois jours après les explosions. Pour éviter une guerre des polices, il fut enlevé à proximité du Marché Saint Germain des Près puis amené à Nassandres, petite ville se situant en zone de gendarmerie. Le Ministre de l’Intérieur ne pouvait pas s’offusquer de ne pas avoir été tenu informé. Bien évidemment, TF1 avait été alerté et avait obtenu l’exclusivité des images de la capture du terroriste. De même, en accord avec le Président de la République, le Premier Ministre est intervenu sur le plateau de Patrick Poivre d’Arvor pour se féliciter de l’efficacité des services de l’Etat. Les complices de Patrick n’ont pas été arrêtés et courent toujours mais l’essentiel était que le chef soit derrière les barreaux.

Vous voyez maintenant à quoi peuvent mener les vies par procuration, de la lumière des palais nationaux à l’ombre des prisons.

La bataille d’Audrey

Paris, mars 2004

Quand j’ai appris que Patrick avait été incarcéré un matin du mois janvier 2004, j’ai cru à une mauvaise rumeur du milieu politique. Patrick a toujours été « on the edge » mais certainement pas au point de réaliser des attentats. J’ai vérifié auprès de quelques collègues fiables cette information. Au cabinet du ministère de la justice, un de mes amis, membre du cabinet du ministre, m’a confirmé la présence de Patrick à la prison de la Santé tout en me demandant la plus grande discrétion. Il a conclu la discussion par des mots terribles « une telle fin était inévitable compte tenu du caractère de Patrick ; il s’en sort bien ; il aurait pu être tué par les flics ».

J’ai croisé Patrick lorsqu’il était au fait de sa gloire ; il côtoyait alors les conseillers du Président de la République ; il était avec une superbe créature dénommée Lexane dont il n’avait pas, certes, l’exclusivité. Je ne sais pour quelles raisons, j’ai été attiré par cet homme qui a vingt ans de plus que moi ; sa fragilité mêlée à son intelligence m’intriguait.

J’ai assisté à sa chute ; une chute organisée par ses collègues et par lui-même. Il ne faut pas oublier qu’il est scorpion, destructeur patenté, préférant périr sous ses propres coups que d’esquiver d’éventuelles balles tirées par ses ennemis. Abandonné à multiples reprises par sa famille, par ses amis, il est méfiant et paranoïaque.

Mais, cette histoire de bande, d’attentats est abracadabrantesque.

J’ai tenté de découvrir les dessous de table. Je ne suis par certaine d’y être parvenue. La seule certitude, c’est que j’ai été licenciée du jour au lendemain de mon poste de conseiller auprès d’un Ministre de ce qu’on appelle avec emphase, la République. Bien évidemment, il m’a été signifié qu’il n’y avait aucun lien entre cette décision de mettre fin à ma mission et mes recherches sur Patrick.

J’ai reçu comme l’avocat une copie des fameuses mémoires. L’envoi provenait de Paris mais aux Etats-Unis. Je ne sais pas qui m’adressé ce paquet de 200 pages. Rapidement, j’ai compris qu’il y avait un problème. En effet, Patrick m’avait une nuit durant raconté sa vie ; or, le texte dont vous avez eu connaissance comporte de nombreuses erreurs. Je suis consciente que Patrick m’avait mentie sur certains sujets mais il n’était pas du genre à enjoliver son poids professionnel ou ses aventures sexuelles. Or, dans ces domaines, l’avocat s’est surpassé.

Patrick n’est pas l’obsédé ou le détraqué sexuel que son journal met en lumière. Certes, son rapport aux femmes a toujours été compliqué du fait de sa grande timidité, de son côté intellectuel et d’un complexe vis-à-vis de son physique. A la réflexion, j’ai constaté qu’il était animé d’une soif sexuelle dont la satiété était difficile à satisfaire. J’avoue que j’ai eu plusieurs rapports fort sympathiques avec cet homme qui pourrait être presque mon père mais j’étais consentante. J’ai surtout constaté qu’il n’était pas sorti avec le quart des femmes qu’on lui prêtait. C’était avant tout un solitaire, un passionné de littérature, un idéaliste assez fragile. Vous allez me trouver naïve et romantique ; j’assume.

Patrick, sans foi, ni moral, c’est faux ; il s’est toujours senti investi d’une mission. Il croyait aux valeurs de la droite libérale ; il était, peu de personnes étaient au courant, profondément catholique. Il manquait rarement la messe du dimanche soir à l’église de Saint Germain des Près. Pas une semaine, sans qu’il passe une ou deux heures à méditer à Saint Sulpice ou à Saint Augustin.

J’ai essayé de le joindre, en vain, à la prison. Seule la famille était autorisée à le contacter or il y a bien longtemps qu’il a rompu avec ses parents, sa sœur et son frère. Il était donc réduit à l’isolement le plus total.

Faute de pouvoir le contacter, j’ai appelé son avocat qui exigea que je cesse de m’intéresser à cette affaire. Quand je lui ai indiqué que j’avais une copie du journal, j’ai senti un embarras ; après quelques secondes de silence, il me proposa que je lui adresse la fameuse copie en ma possession. J’ai refusé tout net ; sans se fâcher, il regretta ma décision et me conseilla de me tenir tranquille. C’est à ce moment que là j’ai compris qu’il se passait quelque chose.

J’étais intimement convaincu qu’une manipulation de basse politique se tramait à l’encontre de Patrick. Il était une victime idéale pour un pouvoir au plus bas dans les sondages. Rebelle dans l’âme, caustique à merveille malgré sa timidité, adepte du bon jeu de mots, il ne se privait pas de critiquer le gouvernement. Or, dans le milieu politique, il n’a jamais été très bon de parler. Une chape de plomb a envahi depuis quelques années l’armée des porte-cotons. Les guerres intestines des patrons, les querelles entre prétendants à l’Elysée ou au poste de Premier Ministre ont sonné le glas des francs tireurs.

Je crois surtout que Patrick était au fond de lui rester très centriste et n’avait pas intégré les nouvelles valeurs du parti majoritaire. Il était épris de liberté et avait une passion pour les Etats-Unis. La France gaullienne le laissait froid.

En tant que jeune conseillère de Ministre issue de l’UDF, j’ai même été assez proche de l’actuel président François Bayrou, j’ai du mal à comprendre comment la vie d’un pays comme la France est encore rythmée par le Général de Gaulle, mort il y a plus de 30 ans. Que lors d’une émission de télévision, les Français l’aient choisi comme la personnalité la plus importante de tous les temps me laisse sans voix. C’est vrai que dans ce domaine j’ai été influencée par Patrick qui n’a jamais été gaulliste. Il rêvait qu’une fois pour toute, nous tirions le trait sur cet anachronisme qu’est le gaullisme. Il répétait en permanence qu’aux Etats-Unis, les Démocrates et les Républicains se réfèrent à une série de grands hommes mais pas à un seul grand homme ; il en est de même au Royaume-Uni ou en Allemagne. La référence gaullienne constitue à ses yeux un appauvrissement de la riche pensée française. Elle a surtout empêché l’avènement d’une droite moderne, centriste et réformatrice ; elle contribue toujours selon Patrick à brouiller l’échiquier politique, le parti gaulliste passant son temps à être élu à droite tout en pratiquant une politique « administrativo-centriste » voire de gauche.

Contre son gré, il a été obligé de travailler pour les gaullistes ; il n’avait pas d’autres moyens pour survivre. Cette compromission le rendait amer ou plutôt cynique. A partir de 2002, il n’arrivait pas à masquer son mépris. Le côté petit porte-coton lui pesait. A force d’avoir tout avalé, le sang de la révolte coulait dans ses veines. Je crois aussi que l’abus de Jack Daniels n’était pas pour rien dans le changement de son comportement.

Patrick gênait. Il était la mauvaise conscience de ses libéraux et centristes qui pour quelques portefeuilles et prébendes avaient vendu leur parti au propriétaire du Château. Ils l’ont laissé tombé car il était un symbole trop fort de leurs turpitudes passées, de leur lointaine indépendance ; il était le petit prix à payer de leur nouvelle sujétion. Que vaut la peau d’un soldat, rien ! Il avait porté haut les couleurs de leur parti en acceptant toutes les missions, les plus belles et les plus viles ; maintenant, il encombrait.

En ne le soutenant pas en 2002, ils ne s’imaginaient pas des conséquences. Ils pensaient qu’il trouverait un petit job d’attaché parlementaire. Il n’était pas issu des grandes familles de bourgeois, sa famille ne compte aucun énarque ; il convenait de lui rappeler qu’il n’était qu’un va-nu-pieds. Certains ont imaginé l’exiler en Amérique Latine comme conseiller de la Direction des relations économiques extérieures, mais cela était trop bien payé ; d’autres ont proposé sa nomination au Kazakhstan le Château ou du moins un vague sous-conseiller du Président s’y opposa. Il avait, il faut l’avouer, une bonne raison, Patrick avait été l’amant de sa maîtresse et avait eu l’impudence de conserver par texto une nuit entière en se faisant passer pour la femme qu’ils se partageaient ; elle avait, en effet, ce soir là, oublié son téléphone portable sur le lit de Patrick.

J’avais conseillé à Patrick de déménager, de trouver un travail en province et de fonder une famille. Sa volonté de revanche sociale, sa volonté de briller a eu raison de sa sagesse. Il s’est accroché ; rodant dans les couloirs sans avoir aucune mission, il a donné du crédit à la rumeur en vertu de laquelle il était un mercenaire en manque de coups, toujours disponible pour mener une opération de déstabilisation du gouvernement. A partir de 2002, il a énervé beaucoup de ses anciens collègues ; le niveau de la haine à son encontre progressait au rythme des fantasmes qu’il générait en se promenant de ministère en ministère. Entre ses anciennes compagnes et les conseillers ministériels, une collusion s’est créée. Ses ennemis ont monté une cabale, la cabale des jaloux, la cabale des voyous. Ils avaient envi de sang ; ils voulaient salir un homme qui pendant des années avait fait la pluie et le beau temps dans le monde des sans grades, dans le monde des porte-cotons. Ils ont, sans peine, convaincu leur patron de la nécessité de monter une opération de bas étage pour régler son sort à Patrick.

Dans les faits ; il ne menaçait personne ; il rendait quelques menus services et avait peu de contacts avec l’étranger. Il cherchait simplement un travail.

L’opération « Patrick » est un amusement de frustrés, c’était aussi une carambouille pour sauver un pouvoir aux abois, un pouvoir voguant de défaites en défaites électorales.

J’ai interrogé mes amis au ministère de l’Intérieur ainsi que ceux à la Défense. Aucun n’a admis qu’il y avait eu une manipulation mais ils ont été, en revanche, unanimes pour affirmer que Patrick n’avait commis aucun des actes qui lui étaient imputés. Je pense que toute l’opération a été pensée, élaborée et réalisée à l’Elysée et à Matignon. Je ne suis pas certaine que le Président de la République en ait été directement informé ; en revanche le Premier Ministre l’a certainement validée sans s’attarder sur les détails. C’est une affaire de corneculs comme on dit. Vous savez, dans les cabinets ministériels, l’ennui cohabite avec la paranoïa du complot. L’ennui surtout pour les collaborateurs non-fonctionnaires ; ils sont rangés dans la catégorie des politiques et n’ont accès qu’avec parcimonie aux affaires de l’Etat, c’est-à-dire aux affaires des fonctionnaires. Malgré plus d’un siècle de démocratie, les membres de cabinet ont l’impression que la fin du monde c’est toujours pour demain. Le caractère éphémère des gouvernements pèse dès les premiers jours qui suivent la nomination. Les alternances à répétition, la pression accrue des médias n’expliquent pas totalement la vulnérabilité du pouvoir ; est-ce à cause de notre goût pour les coups d’Etat ou l’origine sanglante de notre république avec la décapitation d’un Roi, nous aimons tant les monarques !

C’est en partant des rares informations à ma disposition que j’ai reconstitué toute l’affaire « Patrick ».

Tout a commencé par un déjeuner dans un restaurant italien de la rue de Varenne à quelques mètres de Matignon, déjeuner organisé par un conseiller politique du ministère de l’intérieur. Assistaient à cette réunion, la fameuse chef de cabinet du Premier Ministre, un conseiller du Président de la République marié à la chef de cabinet, deux salariés du part majoritaire, un membre du cabinet du ministère de la défense et bien évidemment l’avocat de Patrick.

Cela vous surprend que l’avocat ait été présent mais justement parlons en un peu de lui. Il se présente comme l’ami de Patrick ; or ce n’est pas tout à fait exact. En effet, il m’a été indiqué que Patrick avait obtenu un poste en vue en 1998 initialement réservé à l’avocat. Ce dernier ne lui a jamais, tout en affirmant l’inverse, pardonné. La grande faiblesse de Patrick est de penser que le temps efface toutes les blessures. La vengeance lui est complètement étrangère. Elle n’appartient pas à sa sphère de compréhension. Il aurait du pourtant être attiré par le ballet des revanchards se mettant en place à partir de l’élection présidentielle. Les convives du déjeuner avaient tous quelque chose à reprocher à Patrick, que les faits soient avérés ou pas. L’avocat avait, en outre, un besoin pressant d’argent. Sous le coup d’un contrôle fiscal, il avait été contraint de se séparer de son bel hôtel particulier dans le seizième arrondissement de Paris qu’il avait acquis non pas en plaidant mais en gagnant au loto. Comme quoi, en France, les fortunes se construisent plus facilement sur le hasard que sur la réussite professionnelle.

Le conseiller du Ministre de la Défense m’a affirmé qu’au début il s’agissait de faire peur à Patrick, juste une petite manipulation de bas étage. Ils n’en pouvaient plus de demandes incessantes de Patrick pour obtenir un poste bien payé. Ils ne supportaient plus les interventions des députés ou des sénateurs en sa faveur.

Il y avait surtout qu’ils savaient que Patrick avait conservé les originaux des documents comptables des campagnes de 2002. La chef de cabinet comme son mari mais aussi le collaborateur du Ministre de l’Intérieur étaient directement concernés par les documents. Si Patrick se mettait à parler ou à les divulguer, ils avaient toutes les chances de terminer en prison. Face à une telle menace, une solution s’imposait à eux, l’attaque. Ils jugeaient que Patrick était une grenade sans goupille. Il convenait qu’elle explose sans qu’il y ait de victimes collatérales.

Certes, au fil du déjeuner, ils ont ajouté à cette action de salut public une dimension politique.

Face à l’éminence de nouveaux désastres électoraux, un choc dans l’opinion publique était jugé salutaire. Parier sur la peur pour restaurer la popularité de l’exécutif, tel est le pari de ses porte-cotons en chambre. Transformer Patrick, cet emmerdeur patenté en terroriste, les stimulait au plus haut point. Transformer un has been en fou dingue, tel était le programme. Ils poussaient, à l’extrême, un jeu en cours dans le milieu politique, une variante du dîner de cons. Ce jeu se pratique le soir, tard, après les réunions politiques en présence de quelques journalistes et de quelques porte-cotons. Les acteurs de ce jeu décident que le prochain homme politique de base rentrant dans le bar deviendra célèbre. C’est ainsi que des élus sans envergure sont interviewés, passent sur les chaînes de télévision aux heures de grande écoute. L’objectif pour les acteurs de ce jeu gratuit est d’amener le plus haut possible un « con ».

C’est Patrick qui m’a révélé le nom de plusieurs victimes. Certains ont failli ou du moins ont pensé devenir ministre. Ils ont, en règle générale, mal terminé. La célébrité soudaine et injustifiée mine le mental des élus de base ; ils déconnectent vite des réalités et sont souvent battus aux élections. D’un coup, ils atterrissent et se rendent compte de l’illusion de leur pouvoir médiatique. Bien souvent, ils ignorent qu’ils sont le produit d’une conspiration de porte-cotons et de journalistes politiques.

Lors du déjeuner, le « con » s’appelait Patrick. Il s’agissait d’en faire un truand. L’idée de cette transformation est imputable à l’avocat qui raconta que Patrick avait eu un cousin au passé sulfureux, le fameux Marc. Il prétendit que Patrick avait été sous la dépendance de ce voyou. De son côté, le conseiller du Ministre de l’Intérieur aidé en cela par le conseiller du Président lança l’idée d’utiliser les prostituées que rencontrait Patrick. Il avait, en effet, vu passer les rapports des RG sur les collaborateurs du milieu politique et noté que Patrick dépensait tout son argent en amour tarifé. Il proposa de manipuler une dénommée Emilie, une femme de quarante ans souhaitant sortir de la prostitution et indic des flics depuis des années. Elle a accepté de jouer le rôle de l’ancienne maîtresse de Marc en contrepartie de 500 000 euros. Elle avait eu deux ou trois relations avec Patrick selon les flics. Evidemment, elle n’a pas de fils de vingt ans. Antoine est un fils de policier, ayant une légère ressemblance avec le défunt Marc.

Ma surprise fut d’apprendre que la fameuse lettre posthume de Marc à Patrick était un faux. Les parents de Marc ne sont pas ceux de Patrick. En revanche, ces parents ne sont réellement les siens. Il a été adopté à trois mois. Sa mère légitime l’a abandonné. Selon les recherches des RG, sa véritable mère est une femme d’un homme politique connu, ayant eu une liaison avec un chanteur.

Les protagonistes du déjeuner étaient convaincu de déstabiliser Patrick avec la lettre. Le plus difficile fut de retrouver l’appartement de Saint Germain en Laye, d’en expulser les locataires afin d’y loger Emilie et Antoine. Considérant Emilie et Antoine comme des membres de sa famille, Patrick devenait une proie facile, ouverte à la manipulation.

Nicolas et Fred sont des anciens de la DGSE, experts en explosifs et en informatiques. Ils ont monté une petite officine effectuant de basses missions que les services secrets ne peuvent pas réaliser sous leur propre nom.

Et oui, il faut me croire, Patrick n’a commis aucun des attentats qui lui sont imputés. Le matériel récupéré dans sa chambre de bonne dans le 14ème arrondissement provenait de l’officine de Fred et de Nicolas qui assure, par ailleurs, le service d’ordre des grandes messes politiques.

Ces sont Marc et Fred qui ont posé les bombes à l’Assemblée, à Bercy ou en Normandie. Patrick était hostile aux opérations de plasticage.

Lorsque Patrick a été arrêté, il aurait, vous en conviendrez, du crier son innocence. Mais, démoralisé et un peu abasourdi par son rejet du milieu politique, il était résigné et par cynisme, il était tenté d’aller jusqu’au bout de la folie de ses ennemis. Pourquoi combattre une force obscure lorsque rien ne justifie une victoire ? Il n’a plus d’amis et plus de conquêtes. La mort le hante mais ne l’attire pas assez pour l’épouser dès maintenant. Il est un acteur passif et un spectateur actif de son déclin, de sa destruction. Il s’interdisait de modifier le cours de son destin. Il s’en remettait dans les mains de ses adversaires en espérant que quelques remords les hantent. Il n’implorait pas au fond de sa cellule la pitié ou la compassion ; il est trop prétentieux pour cela ; il exigeait mais en silence réparation et indemnisation des préjudices subies.

Son refus de demander des explications, de baisser la tête a favorisé la montée aux extrêmes ; les conseillers des ministres concernés prenant ce refus pour de l’orgueil voire du mépris à leur encontre s’en sont donné à cœur joie en distillant des informations croustillantes à son sujet. Et puis une fois le jeu des attentats lancés, une fois la presse informée des prétendus auteurs, il fallait un coupable, une victime. Les services de police, la justice ne pouvaient pas laisser impunies de telles actions.

Une fois incarcérée, Patrick n’a reçu que deux ou trois mots de soutien de la part d’élus. Nul ne la visité ; certains ont sans nul doute réfléchi aux divulgations que Patrick pouvait effectuer.

Le juge d’instruction nommé pour suivre l’affaire avait été bizarrement un collaborateur d’un homme politique de droite il y a vingt ans. Il a après sa réussite au troisième concours de l’Ecole nationale de la magistrature, le concours ouvert aux salariés ayant acquis dans le cadre de leur activité professionnelle des compétences jugées utiles à la justice, monté assez rapidement les échelons. Il était aux ordres. Il a accepté sans rechigner toutes les pièces que les policiers lui ont apportées. En quelques heures, il pouvait remplir un bureau entier de preuves ; il avait en sa possession les explosifs, les armes, les ordinateurs, les carnets d’adresses, les plans des opérations. Son refus d’étudier les pièces et la facilité avec laquelle les policiers et les gendarmes le lui fournissaient constituait la meilleure preuve de sa cupidité. Cette profusion de pièces à conviction trouvées en quelques heures aurait du le surprendre et l’amener à s’interroger sur le jeu des pouvoirs publics

Dans les faits, ces fameuses pièces sont passées du ministère de l’intérieur ou de Matignon à celui de la justice ; cela s’appelle la coopération entre les services….

Face à l’acharnement médiatique, Patrick étant considéré comme le nouvel ennemi public numéro un, j’ai craint qu’il fasse l’objet d’un assassinat dans sa prison masqué en suicide. Derrière les barreaux, tout est gris et la vérité est entre les mains de l’administration.

C’est pourquoi j’ai demandé à un ami, un avocat non véreux de prendre des contacts avec les surveillants afin que Patrick soit bien traité. J’ai surtout averti des journalistes qui à un moment ou à un autre avaient rencontré Patrick, afin de les inciter à mener une enquête. Leur pression constituait la meilleure garantie pour éviter que quelques barbouzards ou taulards soudoyés en viennent à tuer notre héros.

Je fus aidé par la position bornée du Figaro qui avait tiré en une sur l’arrestation d’un dangereux terroriste. Les interviews de ses anciens collègues sentaient la commande. Les journalistes du Canard Enchaîné et de Libération dont les objectifs étaient de souligner la faiblesse du pouvoir en place ont, de ce fait, ont accepté de prendre en compte mes observations.

La parution d’un article dans le Canard Enchaîné fut ma plus belle victoire. Le journal satyrique s’interrogeait sur l’empressement du pouvoir à régler au plus vite le dossier des attentats. En transmettant la biographie de Patrick, j’avais réussi à souligner qu’il n’avait rien d’un terroriste et que cela sentait le règlement de compte politicien.

A partir du moment où la presse a commencé à révéler les contradictions de l’enquête, l’incapacité de la police à retrouver les complices de Patrick, une négociation s’est engagée avec Matignon.

L’avocat, celui de Patrick, le fameux, a servi d’intermédiaire ; le correspondant à Matignon le chef de cabinet. La négociation était facile, les protagonistes étant les principaux responsables de l’affaire. Ils voulaient éviter une fuite qui les aurait exposés. De même, voulait-il empêcher la presse de fouiller dans les écuries du pouvoir.

Le deal était simple ; Patrick rendait tous les documents en sa possession, les comptes du parti, les calepins contenant les noms des call-girls et de leurs clients et prenait l’engagement de disparaître. Surtout, Patrick acceptait de se démettre de toutes les fonctions qu’il occupait. J’ai ainsi découvert qu’il était trésorier de nombreuses structures alimentant les formations de droite. Il avait jusqu’à son arrestation la signature sur une dizaine de comptes.

En contrepartie, l’administration pénale commettait une erreur entraînant la libération de Patrick ; le juge d’instruction placerait, en outre, son dossier au fond d’un placard rempli de souris.

Patrick accepta sans trop de difficultés le marchandage. Il regretta de se séparer de son petit calepin, de ses fichiers et du reste. Il adorait sa liste important les noms des personnalités recourant à des escort-girl. Une vraie liste à double entrée, d’un côté des noms austères de l’autre des prénoms évocateurs, Alexandra, Natacha, Mélanie, Noemi,…. Il y avait des petites annotations concernant la fréquence des rapports et leurs coûts.

Pour être certain de son départ de France, un billet d’avion lui avait été réservé pour Reykjavik en Islande. Il n’avait guère apprécié ce choix car il n’est pas très doué pour les langues étrangères.

En moins de sept jours, tout avait été réglé. Le Premier Ministre qui était en voie d’être limogé, était prêt à accepter les foudres de la presse quand serait annoncé la libération de Patrick. De toute façon, le Figaro et le Monde étaient dans la confidence des transactions. Leur silence relatif avait été acheté par l’octroi de plusieurs prêts rendus nécessaires pour éviter la faillite de ces deux symboles de la presse française.

Je ne suis par convaincue d’avoir tout découvert. Je crains que dans la manipulation, il y ait encore une manipulation. Au sein de la majorité, de nombreuses personnes souhaitaient discréditer encore un peu plus le Premier Ministre. Si le collaborateur du Ministre de la Défense n’a pas stoppé l’opération, c’est qu’il savait que son patron pouvait à un moment ou à un autre tiré profit du scandale. Plus étonnant est la position du Ministère de l’Intérieur. Il a validé l’opération. La Présidence de la République a veillé à ce que cela n’aille pas au-delà du raisonnable sauf qu’à mon avis les limites du raisonnable ont été depuis longtemps dépassées.

Vous voyez, j’admets mon incompétence pour dénouer tous les fils de cette histoire. La seule certitude, c’est l’innocence de Patrick ; après tout cela m’échappe complètement.

« RETABLIR LA VERITE »

Avril 2004, Corse, Porticcio

Je vous dois la vérité. Afin que vous puissiez reconstruire le puzzle, je vous donne presque toutes les pièces en ma possession. Bien évidemment, je ne peux pas vous révéler les comptes des campagnes politiques que j’ai supervisées, ni mon calepin avec les adresses des escort-girl.

J’ai été touché par la teneur de l’enquête d’Audrey. Elle m’a transmis les résultats de son travail, il y a quelques jours.

Je ne sais pas quelles ont été ses motivations dans cette quête de la vérité. Ma paranoïa naturelle tend à y voir une machination ou un piège.

J’ai croisé Audrey dans les couloirs de l’Assemblée. Blonde au teint pâle, habillée grunge, elle dénotait dans le paysage de la droite française. Elle vivait avec un jeune kabyle dont la carrière est fulgurante. Le communautarisme ambiant est une source d’accélération de carrière tout aussi efficace que la réussite de l’ENA.

J’ai déjeuné plusieurs fois avec Audrey ; nous allions toujours au restaurant « L’Esplanade » des frères Costes. Nous avions croisé à chaque fois Alain Delon. Nous avions passé notre temps à deviser sur l’acteur et très peu parlé politique. Lors de ma dernière rencontre, j’avais été un peu déçu car elle m’avait annoncé son mariage. Je ne sais pourquoi j’avais été déçu ; je n’étais jamais sorti avec elle.

La précision des faits qu’Audrey relate dans son mémoire m’amène à penser qu’elle pouvait être téléguidée par un cabinet ministériel, voire par mon avocat. Ce qui est certain, c’est qu’elle a eu accès à de bonnes sources d’informations.

Sa version des faits est presque exacte ; j’ai écrit presque. Néanmoins, elle n’a pas tout vu et tout compris. Après avoir lu et relu tous les différentes pièces de ce dossier, j’ai décidé de jouer avec vous la transparence. Je ne crains plus rien car les protagonistes de cette histoire ont cessé leurs fonctions en raison de la nomination d’un nouveau Premier Ministre.

Pour commencer, je ne suis pas en Islande, j’ai regagné l’Ile de Beauté. En tapant ses mots, par dessus l’écran de mon ordinateur, le golfe d’Ajaccio s’offre à mon regard. L’Etat m’a payé la résidence de mes rêves ; celle qui se situe au sommet de la presqu’île de Porticcio, presqu’île connue des touristes aisés du fait de la présence d’un centre de thalassothérapie.

Au sommet de la presqu’île, il y a une demeure sans charme particulier, années soixante dix à souhaits, mais dont la terrasse dispose d’une vue à 180 degrés sur la mer. Le soir, vous admirez le soleil se coucher sur les Iles Sanguinaires, jouer avec ces monticules de terres, sans âme, perdus à l’extrême pointe du Golfe.

Tout en tapant sur mon ordinateur ; j’admire, sans lassitude, les tours génoises qui ceinturent à l’infini les côtes Corses. Construites pour empêcher les invasions, elles sont placées de telles façons qu’un guetteur pouvait communiquer avec ses collègues de deux autres tours. Un message pouvait ainsi faire le tour de l’Ile en peu de temps. J’aime la Corse et les Corses. J’aime cette terre plurielle, pays de montagne échoué en pleine méditerranée dont les côtes ont été très longtemps délaissées par les habitants. La Corse est un pays de montagnards qui s’est ouvert à l’or bleu, celui du tourisme. Terre maintes fois colonisé mais jamais soumise, les Corses sont par nature méfiants vis-à-vis des envahisseurs qui tentent d’imposer leur mode de vie. La montagne a ses solidarités, ses règles qui sont inconnues pour les urbains. Très longtemps, et encore maintenant, la montagne corse est un sanctuaire. Même si les Corses demeurent désormais dans des villes en bord de mer, ils sont tous originaires de villages nichés sur les pentes des montagnes à l’intérieur. Plusieurs fois par an et surtout l’été lorsque les continentaux se déversent par milliers sur les plages, les Corses se régénèrent à l’intérieur, à l’abri des regards et des commentaires déplacés des mangeurs de tomates.

Il est de bon ton de se moquer de l’omerta, du clanisme, de la fierté corse mais ces spécificités sont le produit d’une histoire, ce sont les symboles d’un peuple qui refuse de mourir.

Je n’ai pas compris le développement des sentiments anti-corses de ces dernières années. Bien souvent, les Français s’émerveillent devant la richesse des paysages de l’Ile mais tout en affirmant que les Corses coûtent chers. Idioties, il suffit pour s’en convaincre de regarder l’état du réseau routier et les problèmes chroniques d’alimentation électrique.

J’aime la Corse car par ses excès elle symbolise la France. Il n’est pas étonnant qu’un nombre élevé d’hommes politiques en soit issu. La politique c’est avant tout l’art des mots, de la fierté, de la négociation, des clans, des ruptures, des trahisons, des réconciliations. La réussite des Corses dans le milieu politique tient au fait qu’ils sont habités par une certaine idée de l’Etat idéal et puis l’hiver, en Corse, que faire d’autre que de la politique ?

Après plus de vingt ans de militantisme, j’estimai que j’avais le droit à une petite récompense. Déçu par le comportement de mes anciens patrons en 2002, j’ai longuement réfléchi comment je pouvais au mieux monnayer les informations en ma possession. De nombreux ex-porte-cotons ont échoué dans ce type d’initiatives ; je ne voulais en aucun cas rater mon coup.

Je savais que le chantage simple ne m’apporterait que des désillusions. Tenter de vendre un ou deux dossiers à la presse m’aurait rapporté que quelques billets d’avions. Je souhaitais réaliser le hold-up du siècle ou plutôt la supercherie du siècle.

Mes amitiés corses ont joué un grand rôle. C’est au nom de cette amitié que le conseiller du Ministre de l’Intérieur a été mon meilleur atout dans cette affaire.

Pour acquérir une maison en Corse et vivre à 40 ans loin des tourments de la politique parisienne, j’avais besoin de plusieurs millions d’euros. Pour les obtenir, il était nécessaire de démontrer ma force et ma capacité de nuisance. La simple menace de divulgation des documents n’aurait pas été suffisamment forte pour obliger le gouvernement de pourvoir à mes moyens pour quelques années.

De même, l’action terroriste gratuite n’avait aucun sens et ne m’intéressait pas. Mon objectif était de contraindre les plus hautes autorités de l’Etat à élaborer un plan machiavélique visant à me déconsidérer, à me salir. C’était assez simple ; il suffisait de réunir à déjeuner quelques collaborateurs, ceux qu’Audrey a mentionné et le coup était parti.

En tentant de m’éliminer, ils tombaient dans mon piège ; en me jetant en prison, l’otage se muait en ravisseur. A partir du moment où ils sont passés à l’acte, à partir du moment où ils m’ont arrêté, ils ont signé leurs arrêts de mort. A tout moment j’avais les moyens de dénoncer leur carambouille, de signifier à la presse que l’Elysée, Matignon, le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de la Défense avaient trempé dans une affaire bien supérieure à celle des gendarmes de Vincennes durant laquelle une cellule de l’Elysée avait placé des armes dans un pavillon occupé par des touristes irlandais.

Mon ami, conseiller au Ministère de l’Intérieur avait évidemment enregistré toute la conversion sur un lecteur numérique. De même, tous les mails qu’ils ont échangés ont été copiés et gravés sur quatre CD adressés à quatre banques situées dans des pays différents.

Audrey a été, sans le vouloir, mon agent. En enquêtant, elle a attiré l’attention de la presse que je pensais, de toute façon, obtenir par l’envoi de quelques preuves bien sélectionnées prouvant l’implication de Matignon.

C’est ainsi qu’un soir, le conseiller politique du Premier Ministre est venu, en toute discrétion, me rendre visite à la Santé. Il s’appelait Bernard Bavin.

La discussion fut fort sympathique. Je le connaissais de longue date. Même âge que moi, tout en rondeur, franc-maçon jusqu’au bout des doigts, nous nous étions, à maintes reprises, opposés non pas sur le fonds des choses mais parce que nous ne servions pas les mêmes hommes.

En entrant dans ma cellule, il me serra la main avec amitié. Je vous la livre in extenso notre conversation.

- Salut Patrick, tu t’es surpassé. C’est du beau travail. Je ne te croyais pas capable de nous monter un tel billard à quinze bandes. Chapeau l’artiste !

- Oui, Bernard, l’oisiveté est le pire des vices, elle a excité ma raison et mon esprit malin.

- Bon, le Premier Ministre est mal en point, comme tu le sais ; nous ne pouvons pas nous permettre un trop gros scandale.

- Je le sais, c’est bien pourquoi tu es là ce soir auprès de moi.

- Ta position n’est forte que très temporairement, n’en abuses pas. Le changement de gouvernement est annoncé et le nouveau Premier Ministre, tu vois de qui je veux parler, n’a rien à faire avec nos petites affaires. Il jettera le bébé et l’eau du bain sans aucun ménagement

- A quoi veux tu en venir ?

- Ne sois pas trop gourmand.

- C’est simple, je veux cinq millions d’euros placés à l’étranger.

- Cinq millions d’euros ; tu exagères ! Tu te prends pour qui. Tu te prends pour le Pape ou le Président de la République. Tu es un grand Malade.
- Non, c’est le prix pour avoir tous les documents, l’enregistrement du déjeuner, les CD et le reste.

- Si je refuse…

- Si vous refusez ou si je meurs, les documents seront automatiquement remis à la presse française ainsi qu’au New York Times. J’ai également prévu que plusieurs juges reçoivent un colis. J’ai tous les enregistrements des réunions organisées par le chef de cabinet du Premier Ministre, les mails. Je sais que vous avez payé Emilie et Antoine…

- Tu l’as su dès le départ ?

- Oui, j’avais un indic chez vous. De toute façon, cette histoire de lettre, vingt ans après, c’était un peu gros non ?

- D’accord tu nous as bien manipulés mais nous pourrions acheter tes contacts, tes intermédiaires ou les liquider et ainsi reprendre les fameux colis. Nous ne sommes pas des amateurs.

- Il faudrait que tu les connaisses… Et, j’ai appris à multiplier les contacts. Il faudrait que vous ayez les moyens d’en repérer plus d’une dizaine répartis dans plusieurs pays.

- Comme d’habitude, tu as du prendre des nanas de ton harem…

- Jalousie de ta part ; jalousie idiote car en bien des cas tu m’as battu sur ce terrain. Je n’ai toujours pas compris ce que les femmes pouvaient te trouver. Il m’a été dit que tu dansais très bien le rock et que tu savais montrer de la tendresse.
- Passons ! Je te propose quatre millions d’euros rien de plus.
- Je suis grand seigneur, je tope à quatre millions. Quatre millions placés sur un compte dans une banque dans les Iles CaÏmans.
- Comment souhaites tu effectuer l’échange ?

- C’est simple ; vous virez l’argent sur un compte, je recueille l’ensemble des pièces que je vous remets à partir du moment où j’aurais transféré l’argent sur un autre compte dans une banque que j’aurais choisie. Le lieu de la transaction aura lieu à Reykjavik dans un café dont je vous donnerais le nom par texto l’adresse.
- Tu es prudent. Et en plus tu nous proposes un déplacement en Islande, tu te moques de nous ?

- Non, je vous connais ; vous êtes tordus ; moi aussi.

- Comment pouvons nous être certain que tu n’auras pas conservé de copies des documents ?
- Nous signons un contrat en vertu duquel les co-contractants s’engagent à ne rien divulguer mais si l’une des parties manque à ses devoirs, il est rendu public l’ensemble des pièces. Il sera ainsi révélé que nous sommes tous coupables de manipulation. Honnête, non ?

- Non, ce n’est pas honnête. C’est un piège à cons. De toute façon, je suppose que je n’ai pas le choix. J’ai ordre de négocier avec toi. J’étais partisan de l’élimination physique.

- Je sais !

- Tu sais qu’une fois les documents récupérés, nous pourrions te tuer.

- Oui, mais le changement de gouvernement constitue mon meilleure sauve conduit. Le nouveau Premier Ministre n’aura que faire de nos carambouilles. Me tuer vous condamnerait de toute façon à la prison car je suis convaincu que certains journaux enquêteraient. D’autre part, j’ai un ange gardien, Audrey.

- Audrey, nous n’avons pas compris pourquoi elle venait s’immiscer dans cette affaire. C’est ton amie ?

- Non, je la connais à peine. Elle ne travaille pas pour vous ?

- Non ! Elle est efficace et emmerdante. Nous nous interrogeons si nous devons la stopper.

- Toujours vos méthodes !

- Un accident de la route est si vite arrivé. En plus, il m’a été dit qu’elle ne conduisait pas très bien. Sa dernière voiture est une épave roulante ; il suffirait de toucher aux freins…

- Embauchez la dans les services secrets et transformez la en Mata Ari.

- Le problème, c’est toi, je te rappelle. Ne surestime pas ta puissance car au-delà du scandale, nous ne sommes pas disposé à accepter que l’Etat soit bafoué. N’oublie pas que les politiques passent mais l’administration reste.

- Je ne suis pas convaincu que les hauts fonctionnaires aient apprécié vos méthodes de barbouzes. Ils n’aiment pas les affaires politiques. Je vais t’avouer quelque chose. J’ai contracté une assurance-vie sur laquelle j’ai placé un million d’euros. Tu en es le bénéficiaire. Tu recevras cette somme à ma mort. Evidemment, si par malheur, je devais mourir avant toi, l’assureur mènera une enquête pour savoir si tu n’as pas accéléré le cours de mon histoire. Pour avoir mon pognon, tu as intérêt à ce que je ne meure pas de manière accidentelle.
- Qu’est-ce qui me prouve que tu as souscrit une assurance-vie ?

- Fais moi confiance !

- Bon, pour ta libération, je crois que ton avocat t’a prévenu.

- Oui, j’adore les erreurs judiciaires et les vices de procédures.
- Pour le reste, je m’en occupe.
- Dans quel délai ?

- 48 heures ?

- Non, demain matin !
- Tu es prudent, nous ne sommes pas sûrs d’être là encore très longtemps. Mais comment veux-tu que nous trouvions un vol pour l’Islande et que nous…

- Vous préveniez vos agents et vos barbouzes. C’est justement ça que je veux éviter.

- Mais pour récupérer tes disques, tes données…

- Ne t’inquiète pas pour moi !

- Ne me dis pas qu’ils sont déjà en Islande ?

- Tu ne souhaites pas non plus que je t’indique le lieu exact et le nom de mes contacts ?

- Non, ce n’est pas la Saint Bernard ; bon vent à toi Patrick.
- Merci. Salut à toi et à ta femme

- Désolé, j’ai divorcé.

- T’as bien fait ; elle te trompait depuis des années avec ton patron.
- Salaud, tu aurais peu me le dire.

- Et quoi encore. Tu ne voudrais pas que j’aille te border le soir.

- Allez je ne te salue pas, enfant de putain…

Nous avions convenu de ne pas révéler à mon avocat l’intégralité du deal. Nous étions tous les deux conscients qu’il essayait par tous les moyens de s’enrichir. C’est Bernard qui m’a révélé qu’il avait déjà vendu les droits du fameux journal. J’ai appelé l’éditeur en précisant que j’avais des ajouts à réaliser. Mon avocat ne l’a pas su et bien évidemment j’ai convaincu l’éditeur de négocier avec moi la publication du livre que vous êtes en train de lire. Je n’allais pas accepter que l’avocat s’enrichisse sur mon dos d’autant plus que dorénavant j’étais un homme libre et respectable.

L’ECHANGE

Une fois libérée de la prison de la Santé, j’ai été conduit à Roissy, c’était quelques jours avant les élections régionales du mois mars 2004. A l’aéroport, j’avais six heures à attendre avant d’embarquer. Ce délai devait me suffire pour récupérer toutes les pièces utiles à l’échange. Je pensais être accompagné durant tout le trajet de gardes du corps payés par la République ; or ces derniers me laissèrent seul dès que j’ai eu franchi la porte de la salle d’embarquement. Royaux, il m’avait remis mon billet, mon passeport, mon ancien téléphone portable et trois cents euros ainsi que ma belle carte Visa Infiniti. Ils sont restés ébahis par mon comportement. J’étais censé appelé mes contacts pour obtenir les fameux documents ; or en leur présence, je n’ai appelé personne. Aucun de mes contacts n’est venu me rendre visite à l’aéroport. Je savais très bien que si j’avais les pièces sur moi, je n’embarquerai pas si ce n’est pour un voyage sans retour. Mes bagages ont certainement été fouillés plusieurs fois comme ceux des autres passagers. Quand je suis passé sous le portique de détection, j’ai du suivre un policier dans une cabine et me déshabiller totalement. Il ne trouva rien, pas un papier, rien du tout. Il démonta entièrement mon téléphone portable, examina mon agenda dans l’espoir d’y trouver un code mais ce fut en vain.

Une fois seule, après le passage du portique, mon premier réflexe fut de m’acheter un nouveau téléphone portable. J’étais convaincu que j’étais sur écoute. J’avais besoin d’un peu de liberté et de tranquillité pour préparer mon arrivée à Reykjavik. J’ai passé deux coups de téléphone très courts en indiquant « Reykjavik 18 heures ».

Après cette acquisition indispensable et ce petit coup de téléphone, je me suis rué chez le marchand de journaux pour acheter le dernier « Rock & Folk » ; il contenait une interview du batteur des Rolling Stones, Charlie Watts. Je n’aurais en aucun cas manquer cet article.

Avec mon journal, je suis monté, sans problème, dans l’Airbus A 340 d’Air France. Je scrutais tous les passagers ; je leur mettais une note de 0 à 5 en fonction de la probabilité d’appartenir ou non aux services secrets ; la note 5 était réservée aux hommes en impair beige avec chapeau. Il y en avait trois. Sinon, je suis arrivé à un total de 47 points.

En arrivant à l’aéroport, un représentant de l’ambassadeur m’attendait. Il m’indiqua qu’une chambre m’était réservée dans un hôtel et qu’il se tenait à ma disposition. Je lui ai indiqué que seul son numéro de portable m’importait afin de lui communiquer sous vingt-quatre heures le lieu du rendez-vous.

Il me précisa que qu’en échange des documents, des clefs USB, des disques durs, de l’enregistrement du fameux déjeuner et autres conversations, je signerai une lettre par laquelle je reconnaissais avoir commis seul certaines malversations. Drôle de lettre, une lettre de décharge ou plutôt à charge, sans valeur juridique, sans signification, sans portée, simplement une lettre pour me tenir au cas où je souhaiterais revenir dans le milieu.

Le jour de l’échange, trois personnes m’accompagnaient, deux ex-gardes du corps issus de la DGSE et mon banquier Je connaissais trop mes ex-collègues des cabinets ministériels, leurs sales méthodes, leur manque de loyauté ; je connaissais trop les méthodes des flics et des officines. J’avais besoin de témoins ; j’avais besoin de protection.

Pour le lieu de l’échange, j’avais opté pour le bar de l’hôtel Borg, le seul grand hôtel ayant du charme dans cette ville. Spacieux, en plein centre-ville, il offrait l’avantage d’être surtout très fréquenté empêchant la réalisation d’une opération « commando ».

De toute façon, pour éviter d’être repéré, j’avais réservé plusieurs chambres dans plusieurs hôtels de différents standings à mon nom ou à d’autres noms de telle façon de brouiller les cartes. Bien évidemment, je ne dormais pas à l’hôtel ; j’avais avec l’aide de mes associés retenu un appartement dans un immeuble d’un quartier populaire. Au moindre aller et venu suspect, dix chiens aboyaient et quinze personnes sortaient sur le palier ; la meilleure sécurité possible pour contrer des indélicats.

Toujours au nom du cher principe de précaution, j’ai exigé que le transfert de fonds soit effectué avant que je ne délivre mes petits fichiers. Les quatre millions d’euros sont partis directement de l’Islande aux Iles Caïmans à la vitesse d’un clic. N’ayant qu’une confiance très limitée dans l’honnêteté des services secrets français, ils ont été fractionnés en plusieurs parts ; elles mêmes retransférées dans plusieurs établissements aux Etats-Unis, en Suisse ou en Afrique du Sud. Il m’avait été dit que les limiers de la police éprouvaient les pires difficultés à suivre plusieurs mouvements de fonds sur des comptes numérotés effectués simultanément Pour compliquer un peu plus leur recherche, il suffisait que les transferts interviennent en même temps que d’autres mouvements légaux réalisés par des établissement gérant un grand nombre de comptes.

Une fois l’échange réalisé, je suis resté trois jours à Reykjavik. J’ai passé le temps dans deux ou trois bars dont les patrons adoraient les Stones. J’ai écouté jusqu’à satiété les albums « Let it bleed » et « Exile on main street ». Ecouter une musique qui suinte le sud, le blues, la drogue dans un pays froid que réchauffent quelques geysers m’inondait d’un sentiment étrange rempli de nostalgie et de puissance ; nostalgie de ma vie passée, nostalgie des Palais nationaux ; sentiment de puissance en ayant gagné le gros lot du Loto sans avoir eu à jouer.

J’étais seul, certes, sans beaucoup d’amis mais très heureux. Le mot « heureux » est déplacé, j’en conviens, j’étais surtout enivré de cynisme.

Mes deux gardes du corps se relayaient en permanence pour veiller sur ma vie. Je leur avais promis 200 000 euros chacun versés sur un compte mais bloqué. Ils ne pouvaient jouir de leur argent que si j’étais encore vivant quinze jours après l’échange.

Après trois jours d’oubli, j’ai regagné, en bateau, la Corse. J’ai embarqué avec mes deux hommes sur un ferry. J’avais acheté des billets pour New York puis pour Boston afin de tromper la DGSE.

Avant que nous nous quittions, vous vous demandez si j’ai conservé une copie de mes fameux dossiers.

Oui, bien évidemment !

Certes, je n’ignorais pas que d’ici quelques mois, ils perdraient toute leur valeur. Ainsi va la politique, les affaires d’Etat sont bien éphémères. Il n’en demeure pas moins que je n’avais pas envi de me retrouver nu.

J’avais, de toute façon, une promesse à respecter, promesse qui garantissait ma survie. Une copie de tous mes beaux documents était destinée au parti de l’opposition, vous voyez, le grand parti de gauche. Ne soyez pas dégoutté ; j’ai toujours été un agent double. Que voulez-vous, je n’ai jamais appartenu ni à la bourgeoisie, ni à la caste des énarques. J’ai été considéré comme une petite chose par les responsables de la droite. Ils m’utilisaient pour accomplir leurs basses taches tout en sachant que je ne salirais pas leurs moquettes. Je me souviens de cette élue qui, un soir, m’avait dit que nous ne pouvions pas échappé à ses origines. Elle ne comprenait pas mon entêtement à rester à droite. Je me souviens aussi de cet élu qui expliquait le caractère un peu brut de décoffrage d’Alain Madelin par son origine ouvrière. Il affirmait devant plusieurs députés que Madelin avait pris un « ascenseur social » trop rapide. Il était, à ses yeux, impossible de passer de fils d’ouvrier à député de droite. Le passage de l’un à l’autre devait s’inscrire sur plusieurs générations. Face à de telles inepties, ma trahison relevait du salut public. J’ai ainsi informé la gauche de toutes les actions de la droite ; mon contact était le premier secrétaire du parti socialiste en personne ; une vieille connaissance de Sciences-Po.

Comme ma grand-mère paternel, je suis un enfant de la DDASS, adopté par mes parents dans les années soixante. Ni mon père, ni ma mère me l’ont avoué ; je l’ai su en écoutant aux portes. La vie d’un orphelin est un combat car abandonné dès son plus jeune âge, il sait que le mot « confiance » est une absurdité.

EPILOGUE

Le 2 mai à 11 H, 48 le communiqué suivant est publié par l’AFP.

« Le Ministre de l’Intérieur n’a directement ou indirectement jamais eu de contact avec monsieur Patrick Chauvel. Il n’a participé à aucune négociation concernant sa libération, libération qui n’a été rendue possible qu’en raison d’une malencontreuse erreur de procédure ».

Le 2 mai, à 11 H 52, Matignon a adressé, toujours à l’AFP, le communiqué suivant :

« Le Premier Ministre, conformément à la pratique républicaine précise qu’il ne s’immiscera pas dans le fonctionnement de la justice et ne commentera pas la décision qui a été prise de relâcher Patrick Chauvel. Aucun membre du cabinet du Premier Ministre n’a rencontré Patrick Chauvel avant, pendant ou après son incarcération. Aucune négociation, aucune transaction n’a été engagée par l’Etat ».

Au Journal Officiel du 5 mai, il était mis fin aux fonctions d’un conseiller du Ministre de l’Intérieur et d’un conseiller du Premier Ministre. La chef de cabinet du Premier Ministre a été nommée au Conseil d’Etat et son mari à la Cour des Comptes.

Lexane, aux dernières nouvelles, avait décidé d’abandonner son rôle de menthe religieuse pour épouser non pas un homme politique mais un haut-fonctionnaire, ancien élève de l’ENA. Selon la rumeur, elle attendrait un enfant.

Audrey existe réellement ; son talent d’enquêtrice reconnue la prédestine à un grand avenir à condition qu’elle puisse échapper aux multiples manipulations de la vie. Selon certaines informations, elle a été nommée au service de presse du plus grand groupe de rock de tous les temps qui n’en finit pas de tourner autour de la planète.

Jean a existé mais je ne tiens pas à vous mentionner son existant, ni son devenir… Il en est de même pour Marc. Il ressemble à Slash, le guitariste du groupe Guns’N'Roses, tout en longueur avec un soupçon de liberté dans les yeux.

Patrick, c’est-à-dire moi, j’existe peut-être, peut-être pas… ; mon âme hante les palais nationaux que j’ai tant aimés avec, dans mon walkman numérique, un bon morceau de hard rock à rendre sourd plusieurs générations et dans ma veste une fiole de Jack Daniels…

Pour conclure, quelques recommandations : faites attention aux contrefaçons, aux rumeurs et aux manipulations ; de nombreux faits mentionnés dans ce livre sont faux mais certains sont vrais.

Post-épilogue

A Porticcio, Résidence du Golfe, une charge explosive a lourdement endommagé un pavillon avec vue sur la mer. Les gendarmes ont retrouvé, dans les décombres, deux corps calcinés. En l’état actuel des investigations, il n’a pas été possible de mettre un nom sur chacun des cadavres.

Un communiqué du FLNC, canal fanatique, a revendiqué le plasticage.

Le parti nationaliste et les mouvements autonomistes corses ont condamné cet attentat et ont nié toute implication. Cette action n’a, à leurs yeux, qu’un seul objectif : salir le peuple corse.

Sur une terrasse donnant sur ce même golfe d’Ajaccio, une jeune femme brune au nom de Christine ouvre une mandarine bleue de laquelle s’échappe une goutte de sang illuminée par le soleil couchant enflammant les Iles Sanguinaires. Qui est-elle ? Ce qui est certain c’est qu’elle connaît cette histoire de fond en comble ; que les membres de sa famille aiment le plastique et les armes à feu.

Derniers adieux

En guise d’adieux, il est indispensable de saluer les porte-cotons, les porte-serviettes, les nègres, les collaborateurs de l’ombre pour leur folie, leur dévouement et leur dévoiement ainsi que leur abnégation.

Sinon, il convient de remercier les Stones, Eric Clapton, AC-DC, Led Zep, Trust, les Pink Floyd, Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac et les quelques autres groupes de rock cités pour leur amicale participation bien involontaire ainsi que les élus pour leur collaboration forcée à cette fiction.

Pour le reste, à vous de jouer et à vous de savoir qui vous croyez ou qui vous ne souhaitez pas croire…

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07 2009

La dette publique ou la tentation du diable

Pour conjurer la crise, pour renouer avec la croissance, la solution passerait par le retour de l’Etat. Plus de régulation, plus de dépenses publiques, plus de dettes…

Parler du retour de l’Etat suppose qu’il soit parti, que son poids ait reculé, que le nombre de fonctionnaires ait diminué…

Or, en France, rien de tout cela n’a été constaté, bien au contraire.

Question dépenses publiques, elles atteignent plus de 52 % du PIB et n’ont jamais reculé depuis plus de vingt ans. L’écart avec l’Allemagne, 9 points, n’a jamais été aussi important. Seule la Suède a un taux de dépenses publiques supérieur au notre mais ce pays dégageait, en 2008, un excédent budgétaire…

Question prélèvements, avec un taux de près de 43 % du PIB, nous figurons dans le trio de tête des pays les plus imposés, avec un écart de quatre points par rapport à la moyenne de l’Union européenne.

Question emploi public, plus d’un actif sur cinq travaille, directement ou indirectement, pour les pouvoirs publics soit un des taux les plus élevés de l’OCDE. De 1994 à 2006, le nombre de fonctionnaires est passé de 4,4 à 5,2 millions. La fonction publique d’Etat, sur la même période, est passée de 2,3 à 2,5 millions de fonctionnaires.

Question régulation, nous sommes plus prêts de l’excès que de l’absence. Les autorités de contrôle se sont multipliées avec conséquence des conflits de compétences et des doublons. En matière financière, près d’une dizaine cohabitent, autorité de contrôle des assurances, commission bancaire, commission des établissements de crédit, autorité des marchés financiers…. L’époque n’est pas à plus de régulation mais plutôt à une régulation rationalisée.

Incapable d’arbitrer au sein des dépenses, l’Etat a, tout en répétant que le retour à l’équilibre est pour demain, a laissé filer les déficits depuis plus de 30 ans. Crise ou pas crise, les dépenses publiques dépassent et de loin les recettes. Drogué au keynésianisme, notre pays a connu une vertigineuse progression de sa dette publique qui est passé de 24 à 75 % du PIB de 1981 à 2009. Chaque Français est porteur d’une dette de plus de 20 000 euros.

Comme le souligne la Cour des Comptes, s’il n’est pas mis à fin à cette dérive, la dette publique peut échapper à tout contrôle et atteindre 100 % du PIB en 2018 et 200 % avant 2040. L’Etat avec un déficit de plus de 70 milliards d’euros est le principal responsable de l’emballement de la dette. Mais dans les prochaines années, la Sécurité sociale devrait être également un acteur de premier ordre dans le domaine avec l’épineux problème du financement des retraites.

La charge de la dette, c’est-à-dire le simple remboursement des intérêts est déjà supérieur au montant de l’impôt sur le revenu et représente 850 euros par habitant. Elle prive les pouvoirs publics de toute marge de manœuvre surtout en période de crise.

Avec la crise économique, la barrière des 60 % que le traité de Maastricht avait imposée aux Etats membres de la zone euro a volé en éclat. La France est, en la matière un des plus mauvais élèves. La dette française est devenue supérieure à celle de l’Allemagne qui s’était endettée fortement après la réunification.

La France est désormais le 4ème pays le plus endetté au sein de l’Union européenne ; elle était 8ème en 2004. Avec Malte, la France est le seul pays à avoir un déficit primaire c’est-à-dire un déficit public avant prise en compte du paiement des intérêts de la dette.

Malgré ou plutôt à cause au recours massif à la dépense publique et à la dette, la France a enregistré ces dernières années une croissance inférieure à ses principaux partenaires.

Le lancement d’un grand emprunt national pour permettre à la France de bénéficier du vent porteur de la future croissance est séduisant. En effet, l’Etat depuis des années n’investit plus ; il a transféré cette fonction aux collectivités territoriale. L’état n’a plus les moyens de lancer de grands projets innovants comme le TGV ou Ariane Espace.

Donner à l’Etat des marges de manœuvre pour moderniser nos universités, financer la recherche, construire de nouvelles infrastructures, développer les énergies renouvelables rompt avec la priorité donnée aux dépenses de fonctionnement.

Mais, ce grand emprunt n’est que de la dette supplémentaire qui s’ajoutera au stock existant et aux émissions d’obligations assimilables du Trésor que l’Etat effectue en permanence auprès des investisseurs institutionnels.

Une ligne de plus dans un océan de lignes, tout cela ne changera rien ; de ce fait pourquoi ne pas en profiter, pourquoi ne pas se donner un peu d’air ?

Le recours à l’endettement, c’est avant tout la voie de la facilité, du renoncement. A défaut de tailler dans nos déficits, dans nos dépenses, nous préférons la fuite en avant.

Certes, si ce grand emprunt génère de la croissance, croissance qui dégagera des recettes pouvant le rembourser, le mal ne sera pas trop grand sauf qu’il restera toujours le stock à rembourser, stock qui jouera le rôle de boulet pour l’ensemble de notre économie.

L’Etat prend peu de risques avec les épargnants français qui par goût de la sécurité privilégient les produits de taux. L’aversion des Français pour les actions ne risque pas d’être remise en cause avec le grand emprunt. Or, la relance ne sera possible que par les entreprises et en particulier les PME. Or, nos petites et moyennes entreprises manquent cruellement de fonds propres. A la différence des Etats-Unis, il n’y a pas de tradition de financement des PME par les particuliers. Les investisseurs institutionnels rechignent par peur du risque à placer une partie de leurs actifs dans les PME. L’absence de fonds de pension contribue aussi à l’étiolement financier de nos entreprises. Faute de capitaux, nos PME sont condamnés à demeurer fragiles et à subir de plein fouet les coups de grisous de la conjoncture économique.

La question de la réallocation de l’épargne des Français est un sujet aussi voire plus important que celle du grand emprunt national.

La fuite en avant revient à hypothéquer l’avenir sans résoudre nos problèmes. Face au problème du financement des retraites, face à celui de la dépendance, n’y aura-t-il comme seule solution que de recourir à des grands emprunts. A un moment ou à un autre et certainement plus vite que prévu, les agences de notation réviseront à la baisse la notation de l’Etat ce qui signifiera qu’il devra pour continuer à s’endetter accepter des taux de plus en plus élevés.

Certains appellent de leurs vœux le retour de l’inflation pour éponger une partie de la dette. En clair, cela signifie spolier en douceur les épargnants. D’autres pensent que tout se terminera pas une augmentation des impôts ce qui revient à pénaliser les contribuables…

Dans les deux cas, les perdants seront les Français et la croissance.

Y-a-t-il une alternative à la dette, cette tentation du diable ?

Bien évidemment mais elle s’accommode mal de la dérive que nos démocraties connaissent depuis vingt ans et du rythme des élections. Couper dans les dépenses, arbitrer parmi les allocations, les prestations, les subventions, remettre en cause les niches fiscales apparaissent impensables car suicidaires politiquement.

Préparer l’avenir exige de remettre réellement à plat notre conception même de la les dépense publique. La réduction du nombre d’échelon au sein des collectivités territoriales constitue un pas positif qu’il convient de pouvoir mener à son terme. Mais cela ne saurait suffire pour permettre un véritable retour à l’équilibre de nos finances publiques d’ici 10 ans. De force ou de gré, nous serons condamnés à plus ou moins terme de sérier les priorités d’intervention si nous ne voulons pas que le système d’Etat providence s’effondre comme un château de cartes.

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06 2009

Une crise d’un nouveau genre

Le PIB de tous les pays est en chute libre vertigineuse ; le recul du PIB devrait atteindre 10 points en Islande 6 points en Allemagne, 4 points en France, 3 points aux Etats-Unis et au Japon. Le taux de croissance de la Chine serait divisé par deux….

Le commerce mondial qui permettait, en règle générale, d’atténuer les crises joue, aujourd’hui, le rôle d’accélérateur. La baisse devrait être comprise entre 9 et 11 % soit la plus forte baisse enregistrée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

L’industrie automobile, l’industrie phare du 20ième siècle n’en finit pas d’accumuler les mauvais résultats. Les grands groupes ont enregistré 41 milliards d’euros de pertes en 2008. Pour 2009, le nombre de véhicules vendus devrait être de 55 millions d’unités contre 68 millions en 2007 et 64 millions en 2008. La baisse est de près de 20 % et atteindrait plus de 30 % aux Etats-Unis.

La production industrielle a baissé dans tous les États européens. De mars 2008 à mars 2009, Les baisses les plus importantes ont été observées en Estonie (-29,7%), au Luxembourg (-29,6%), en Espagne (-24,7%) ainsi qu’en Italie (-23,8%), et les plus faibles en Grèce (-5,8%), au Portugal (-7,9%) et en Pologne (-10,0%). La chute est de 15 % pour la France.

Cette dégradation rapide et forte a pour corollaire une progression mondiale du chômage. Ainsi, la Commission de Bruxelles s’attend à une perte de 8,5 millions d’emplois dans l’Union européenne en 2009-2010, ce qui devrait se traduire par un taux de chômage de 10,9% l’an prochain.

Dans la zone euro, elle prévoit qu’il atteigne 11,5% en 2010, un niveau sans précédent depuis l’après-guerre selon Bruxelles. Aux Etats-Unis, depuis le mois de décembre 2007, 5,7 millions d’emplois ont été détruits ; le taux de chômage s’élève à 8,9 % soit son plus haut niveau depuis 1983.

Cet enchaînement n’a été rendu possible que par l’accumulation de déséquilibres dont les Etats sont en grande partie responsables. Les faibles taux d’intervention de la FED, institués après le 11 septembre 2001 ont généré des bulles d’endettement publiques et privées aux Etats-Unis, bulles qui ont favorisé une mauvaise appréciation des risques.

Cette bulle a également encouragé la création d’un excès d’offre avec le choix de la Chine de se développer par l’exportation. L’abaissement des coûts provoqué par l’arrivée sur le marché des produits issus des pays émergents a permis des effets de rente et a entraîné l’apparition de déficits et d’excédents commerciaux sans précédent. Le déficit commercial américain a atteint, en 2007, plus de 800 milliards de dollars.

Le commerce mondial a ainsi alimenté la croissance qui n’a été, en revanche, tiré, ces dernières années, pas des gains de productivité liés à la recherche et à l’innovation.

La rupture financière a cassé la chaîne de croissance ; la méfiance a provoqué un repli général. Ce qui diffère cette crise des précédentes est son caractère médiatique. C’est la première crise vécut en direct. Avec la volatilisation virtuelle de 31 000 milliards de dollars d’actifs boursiers, avec la contraction du patrimoine immobilier des ménages américains de 60 000 milliards de dollars, avec les statistiques et les prévisions annoncées presque tous les jours, la crise semble être palpable.

La médiatisation a certainement été un accélérateur de la crise. Comment sinon expliquer la chute aussi brutale du marché de l’automobile ? Qu’aux Etats-Unis, l’achat à crédit soit la règle mais ce n’est pas le cas en Europe. En France, l’âge moyen des acheteurs de voiture est de plus de 50 ans. Les Français sont par tradition peu affectés par la chute des cours de bourse. Moins de trois millions sont actionnaires. A l’exception de ceux qui ont perdu leur emploi, les salariés n’ont pas eu à supporter de chute de leurs revenus. Au contraire, avec la désinflation, le pouvoir d’achat augmente, de 0,7 % en 2008 et 2009. Enfin, il convient de souligner que plus Français sur cinq bénéficie d’un emploi public et n’est donc pas exposé au risque du chômage.

Il n’en demeure pas moins que le consommateur s’est mis à chasser les produits low cost comme s’il était devenu criminel d’acheter des produits de marque…

Face à une crise généralisée de confiance, les Etats ont décidé d’accroître les dépenses publiques et de laisser filer les déficits et la dette publics. Ainsi, le déficit public français devrait dépasser les 6 points du PIB, la dette publique atteindra 80 % du PIB en 2009 et 86 % en 2010. Elle était de 68 % en 2008.

Aux Etats-Unis, le déficit public pourrait dépasser les 10 points tout comme au Royaume-Uni et en Irlande.

Cet emballement de la dette publique est favorisé tant par la demande de l’opinion publique que par la facilité qu’ont les Etats à lever de l’argent. En période de méfiance généralisée, les investisseurs et les épargnants se replient sur les titres les plus sûrs, donc les titres d’Etat. Il en résulte un effet d’éviction pour l’économie réelle ce qui renforce d’autant la récession.

La sortie passe par la résorption d’au moins une partie des déséquilibres. Certes, une embellie peut être obtenue du fait de l’injection de liquidités dans le circuit. Il faut noter qu’actuellement, elles ont été utilisées avant tout pour colmater et effacer les effets des dépréciations d’actifs mais non pour relancer l’économie.

L’existence d’une communauté d’intérêts entre la Chine et les Etats-Unis réduit les tentations de dépréciation du dollar et le rapatriement des capitaux chinois. Néanmoins, la création d’un véritable marché intérieur chinois est indispensable tout à la fois pour aboutir à des flux commerciaux plus équilibrés et une augmentation des coûts de main-d’oeuvre. La Chine a de toute façon des problèmes sociaux à résoudre dans les prochaines années. Le vieillissement de la population contraindra les pouvoirs publics à instaurer un véritable système de sécurité sociale, avec l’industrialisation, les solidarités paysannes s’érodant.

La coordination des politiques de taux et de change devrait s’accroître pour éviter la multiplication des arbitrages spéculatifs qui ont contribué à alimenter la bulle financière.

L’endettement public ayant pris le pas sur l’endettement privé et compte tenu des défis auxquels les Etats seront confrontés dans les prochaines années (dépenses vieillesse, dépendance), sa gestion devra être conduit avec finesse pour éviter une politique de stop and go.

La crise protéiforme que nous connaissons par sa globalité et sa singularité suppose certainement des réponses originales ; les recettes du passé sont certes instructives mais ne sauraient suffire surtout quand elles ont été utilisées sans succès à maintes reprises…

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05 2009

Débat sur les retraites entre démagogie et refondation

Le rendez-vous des retraites de 2008 a été manqué du fait de la crise financière, du fait que le chômage était à son niveau le plus bas, du fait que l’harmonisation des régimes spéciaux obtenue sans grande casse a été perçue comme un exploit…
Mais, le dossier n’a été que partiellement fermé. L’accroissement plus rapide des déficits en raison justement de la crise mais aussi du dispositif mis en oeuvre pour les carrières longues devient préoccupant. Le déficit de la sécurité sociale dépassera 18 milliards d’euros en 2009 et celui de l’assurance vieillesse flirtera avec les 10 milliards d’euros. Face à cette situation qui n’a vocation, malheureusement, qu’à s’aggraver le Gouvernement est tiraillé entre les vieilles recettes pour lutter contre l’envolée du chômage, c’est à dire la remise au goût du jour des préretraites et de l’autre l’adoption de réformes audacieuses pour garantir la pérennité de notre système de retraite. A travers une proposition de loi déposée par plusieurs députés UMP, la majorité entend, à titre exceptionnel, remettre en cause la suppression des préretraites décidée il y a quelques mois dans le cadre de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2009. C’est bien connu dans le passé, les préretraites ont réussi à endiguer le chômage des jeunes… Comme quoi les vieilles rengaines n’en finissent pas de hanter les couloirs des palais nationaux même si elles riment avec échecs. Comment croire qu’une entreprise se séparant de vieux salariés les remplacera par des jeunes, comment croire qu’un vieux salarié occupe un emploi identique à celui d’une jeune recrue ? Il n’y a que dans le cinéma pour voir de telle scène. En outre, cette année plus de 750 000 retraités partiront à la retraite, la question n’est donc pas celle d’élaguer les vieilles branches des entreprises françaises mais au contraire d’améliorer la formation des futurs salariés. L’argent destiné aux préretraites serait plus utile s’il était affecté à la formation des jeunes actifs. La crise contrairement aux idées reçues est une crise d’offre et non une crise de la demande.
Au-delà de la démagogie, certaines voix se font entendre pour débattre enfin réellement de l’âge légal de départ à la retraite. Notre pays est un des derniers a resté avec un âge fixé à 60 ans. La moyenne est à 65 ans et certains Etats ont décidé progressivement de le repousser à 67 voire 69 ans. Affreux, recul social, exploitation des vieux… Mais, il faut souligner qu’en soixante ans, l’espérance de vie à la retraite est passée de 10 à 17 ans. Bien évidemment, le travail des seniors suppose des adaptations, la prise en compte des capacités physiques. La Finlande et globalement les pays d’Europe du Nord sont en avance sur le sujet. Par ailleurs, un senior au travail a moins de risque de développer des maladies en particulier celles liées à la dégénérescence du cerveau…
Autre piste de réflexion lancée au sein de la majorité et sur laquelle travaille le Conseil d’Orientation des Retraite, la transformation du régime général de retraite qui est aujourd’hui un système à cotisations définies en un système par points ou en un système notionnel sur le modèle suédois. Les avantages d’une telle modification est de pouvoir mieux anticiper financièrement les effets du vieillissement sur les comptes de l’assurance vieillesse en jouant sur deux paramètres, la valeur d’achat du point en période de constitution de sa retraite et la valeur de rachat du point au moment de la liquidation. Le régime par points permet de mieux prendre en compte les parcours professionnels des salariés et rend plus facile les achats supplémentaires de points pour améliorer sa retraite. Les salariés décidant de poursuivre leur activité au-delà de l’âge légal et ayant le nombre de trimestres suffisant peuvent tirer un plus grand bénéfice que dans le système actuel.
La page du rendez-vous des retraites pour 2008 est à peine tournée que celle de 2010 s’annonce. Les discussions seront marquées tout à la fois par la nécessité d’endiguer un déficit structurel mais aussi par l’éventuelle persistance de la crise. Entre passion et raison, le débat entre les partenaires sociaux risque d’être délicat.

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04 2009

Evolution des pratiques en matière de rémunération

POLITIQUE DE REMUNERATION

BENCHMARKING

Objet : étude des politiques de rémunération au sein des principaux pays de l’OCDE


Préambule méthodologique

L’analyse porte essentiellement sur les pays de l’Union européenne, les quinze pays d’avant l’élargissement ainsi que sur la Norvège. Les Etats-Unis et le Canada ont été également étudiés. Les données statistiques sont issues d’Eurostat, de l’OCDE et d’Eurofound. Les principales informations ont été recueillies auprès de Hewitt, et de l’Observatoire des Ressources Humaines du Canada ainsi qu’auprès de la Fondation Adenauer.

Les politiques de rémunération des salariés des grandes entreprises ne donnent pas lieu à de nombreuses études au sein de l’OCDE ou de l’Union européenne.

L’hétérogénéité des législations sociales, des données et l’absence d’analyse nationale sur la fixation microéconomique des salaires ne facilitent pas la réalisation d’un benchmarking sur le sujet. Les comparaisons sont hasardeuses du fait que les systèmes de protection sociale sont différents d’un pays à un autre. La place des entreprises dans la couverture sociale est plus importante en Allemagne qu’en France ; le rôle de l’individu étant plus élevé au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qu’en France ou en Allemagne.

Les grands instituts économiques ainsi que les partenaires sociaux privilégient l’étude macroéconomique, le suivi du partage de la valeur ajoutée et l’évolution générale des salaires au détriment d’une étude des pratiques concrètes. Les différences sectorielles et en fonction de la taille des entreprises rendent délicates l’agrégation des données

Cette relative faiblesse de la recherche économique et sociale s’explique par ailleurs par les pratiques qui ont prévalu jusque dans les années quatre-vingt. Le recours à des conventions ou à des accords à haut niveau ainsi que l’application de dispositifs d’indexation plus ou moins évoluée limitaient le champ d’analyse. L’individualisation des salaires et le développement de pratiques plus fines de rémunération étaient, jusqu’à une date récente, réservés aux cadres de direction ou aux commerciaux.

Depuis vingt ans, en Europe, la tendance en matière de rémunération est :

- À l’individualisation

- À la décentralisation des négociations salariales

- À l’accroissement de la flexibilité salariale

Ce processus est le plus abouti, sans surprise, dans les pays où les syndicats sont les plus faibles et les plus divisées. Il est, par ailleurs, constaté une convergence des augmentations et des pratiques salariales au sein de l’Europe.

I. EVOLUTION DES PRATIQUES SALARIALES

1. La convergence salariale

La convergence des prix au sein de l’OCDE, depuis une quinzaine d’années, s’accompagne d’une convergence des salaires.

Au sein de l’Union européenne, l’augmentation des salaires réels se situait dans une fourchette de 2,5 à 7,1 % dans les années soixante, l’écart a été profondément réduit 0,2 à 2 % en moyenne pour les dix dernières années.

L’augmentation des salaires réels depuis 1990 se situe en moyenne selon les pays entre 1 à 2 %.

Dans les années soixante, les salaires réels augmentaient au même rythme que la productivité, dans les années soixante-dix, cette augmentation était supérieure à celle de productivité. Depuis les années 80 et 90, la croissance des salaires réels est inférieure à celle de la productivité (un point en moyenne).

Le Royaume-Uni demeure une exception ; ainsi la part des salaires au sein de la valeur ajoutée reste supérieure à celle enregistrée en moyenne au sein de l’Union européenne. Cette situation est liée à la forte croissance de l’économie anglaise sur la période et à l’importance du secteur des services dans ce pays.


2. Une décentralisation de plus en plus forte

En Finlande et en Irlande, la négociation est nationale. En Belgique et en Grèce, elle concerne l’ensemble du secteur privé. En Belgique et Irlande, les accords interprofessionnels définissent des augmentations maximales établissant ainsi la marge de négociation au sein des entreprises ou au sein des secteurs d’activité.

Dans six pays (Espagne, Grèce, Italie, Pays-Bas, Portugal et Suède), le niveau sectoriel est privilégié. Deux pays se démarquent avec des négociations au niveau de l’entreprise, la France et le Royaume-Uni.

Les accords interprofessionnels ou sectoriels sont de plus en plus indicatifs et ne comportent bien souvent que des recommandations (11 pays sur 16 de l’étude). Seuls l’Autriche, l’Espagne, la France, le Luxembourg et le Royaume-Uni ne recourent pas à des accords de ce type. Au Danemark, au Luxembourg, en Finlande et en Norvège, il n’y a pas de niveau dominant.

Depuis vingt ans, une décentralisation accrue en matière de négociation est constatée. Ainsi, au Royaume-Uni, les accords interprofessionnels ont presque tous disparus, de même en Suède, pays qui privilégie les accords sectoriels.

En Italie, un accord tripartite (Etat, syndicats, employeurs) prévoit que la négociation salariale doit s’effectuer au niveau sectoriel. La disparition des clauses d’indexation s’est accompagnée d’un renforcement de l’entreprise comme lieu de négociation pour les accords salariaux.

En Espagne, il est constaté en revanche une augmentation des accords sectoriels en relation avec la bonne tenue de la conjoncture et la diminution du taux de chômage.

Le niveau de négociation est lié à la force ou à la faiblesse des partenaires sociaux.

La place à la négociation est plus faible dans les pays ayant des dispositifs réglementaires fixant le niveau du salaire minimum. Sept pays (Espagne, France, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni) disposent de salaire minimum fixé par la loi.

Deux pays ont conservé des mécanismes d’indexation automatique : la Belgique et le Luxembourg.

3. Le contenu de la négociation diffère fortement selon les pays

En Finlande, les partenaires sociaux retiennent une formule intégrant la productivité et l’inflation pour calculer un coefficient d’augmentation collective auquel s’ajoute un coefficient d’augmentation individuelle. Dans les pays d’Europe du Nord, ce dernier coefficient comprend des critères de contribution au bon fonctionnement de l’équipe ou d’intensité dans le travail.

En Suède comme en Norvège, les critères qualitatifs se développent même si la notion d’égalité de revenu reste prégnante.

Au Pays-Bas comme en Irlande, les partenaires sociaux établissent une formule prenant en compte la productivité du travail et l’inflation.


II. LE DEVELOPPEMENT DE LA REMUNERATION VARIABLE


1. La généralisation de la rémunération variable

Au sein de l’Union européenne, la rémunération variable se développe avec la prise en compte de la performance de l’entreprise et de la performance individuelle.

Elle repose sur trois types de système de rémunération :

• Rémunération au rendement
• Rémunération en fonction de critères qualitatifs
• Rémunération en fonction de la rentabilité de l’entreprise ou en fonction de la réalisation d’objectifs.

Des critères éthiques comme ceux liés au développement durable ainsi que la réalisation de projets, la cohésion de groupe, le respect du client sont au Royaume-Uni comme en Allemagne de plus en plus utilisées.

Des pays comme l’Allemagne, le Portugal ou le Royaume-Uni pratiquent de longue date la rémunération variable ; en France, initialement associée à l’intéressement et à la participation, elle tend à concerner un nombre croissant de salariés au-delà des cadres et à intégrer l’ensemble des avantages dont ils peuvent bénéficier.

L’entreprise est, de longue date, en Allemagne, la clef de voute de la socialisation et de la protection sociale. De ce fait, le salaire ne recouvre qu’une partie des droits dont bénéficie les salariés. L’intéressement à travers la cogestion mais aussi le financement de nombreux loisirs (sports, vacances, formation) est la règle dans les grandes entreprises mais aussi dans les PME.

Ainsi, dans un Land comme la Bavière avec un taux de chômage de 5 %, la rémunération type au sein d’une entreprise de taille moyenne (secteur machine outil) s’établit pour un salarié (équivalent cadre) de la manière suivante :

- Rémunération fixe à laquelle s’ajoute le paiement des heures supplémentaires

- Primes de vacances, primes de fin d’année

- Variable de 25 à 30 % du montant annuel du salaire libérable en fonction de la réalisation des objectifs (entreprise, équipe et individuel)

- Participation aux bénéfices, options sur actions, actions à prix privilégié

- Prise en charge de la prévoyance, de la participation au fonds de pension pour le salarié et son conjoint

- Abondement sur un contrat d’assurance-vie

- Voiture de fonction, téléphone et formation (nombre de jours déterminés annuellement),

La France est le pays dont le plus grand nombre d’entreprises pratiquent la rémunération variable : 51 % contre 28 % au Royaume-Uni, 12 % en Allemagne ou 3 % en Italie. En prenant en compte le nombre de salariés, plus de 20 % des salariés français ont une rémunération liée aux performances de leur entreprise, 15 % en fonction de leurs performances individuelles.

En Autriche, 25 % des cadres et 15 % des employés ont une rémunération intégrant une part variable.

Aux Pays-Bas, près de 50 % des salariés sont concernés par la rémunération en fonction du rendement et 23 % en fonction des qualifications acquises.

En Espagne, 25 % des salariés reçoivent des primes de productivité.

Dispositif d’intéressement et de participation en Europe

- Finlande : 5% des salariés de l’industrie reçoivent ce type de rémunération (13% sont couverts par les plans)

- France : 19 000 entreprises disposent de systèmes de participation, 14 600 de systèmes d’intéressement et 6 000 des deux 4,9 millions des salariés du secteur privé (33%) sont concernés par la participation, 3 millions par l’intéressement et 2,4 millions par les deux formules

- Allemagne : 46% des entreprises ont des systèmes de salaires liés aux résultats/ à la performance couvrant tous les salariés, 54% disposent de systèmes de ce type couvrant uniquement certaines catégories et environ 400 entreprises disposent de plans d’actionnariat salarié 13% des salariés d’Allemagne de l’Ouest et 8% des salariés d’Allemagne de l’Est reçoivent annuellement une prime liée aux performances de l’entreprise et 1,7 million de salariés sont couverts par des plans d’actionnariat salarié.

- Irlande : 11% des entreprises prévoient la participation aux bénéfices et 11% disposent de plans d’actionnariat salarié
- Pays-Bas (2000) : 4% des entreprises ont des plans d’actions/ d’options sur action 13% des salariés sont couverts par la participation aux bénéfices

- Portugal (2000) : 9% des entreprises ont des systèmes de participation aux bénéfices 38 % des cadres dirigeants sont couverts

- Royaume-Uni : 23% des salariés sont couverts par la participation aux bénéfices, 24%-32% par l’actionnariat salarié
Source : EIRO


Proportion de la part variable dans le salaire

- Autriche : 5% à 15% dans l’industrie, 30% dans la « nouvelle économie »

- Belgique : une loi stipule que la participation financière ne peut dépasser 40% de l’ensemble de la masse salariale ou 20% des bénéfices

- Finlande : Moyenne de 5%, mais jusqu’à 20%

- France :8,2% (statistique de 1997 pour les entreprises combinant la participation et l’intéressement)

- Allemagne : 5% à 27%

- Italie : 3% à 5% (dirigeants non compris)

- Pays-Bas : 10% à 15%

- Norvège : Généralement inférieure à 10% (50% des salariés concernés déclarent que cette proportion est inférieure à 5%)

- Espagne : 10% à 20%

- Suède : 25%

- Royaume-Uni : 2,9% à 5% pour le salaire au mérite ; 5% à 9% pour le salaire au rendement

En Italie, 20 % des entreprises utilisent des critères fondés sur les performances ; 20 % utilisent des critères reposant à la fois sur les performances économiques et des indicateurs quantitatifs.

Au Royaume-Uni, plus du tiers des cadres sont rémunérés en tenant compte de leur productivité et plus de 60 % pour les ouvriers qualifiés. Dans ce pays, il est fréquent que la participation en fonction des résultats de l’entreprise donne lieu à la répartition suivante :

- un tiers à la discrétion de la direction

- un tiers sous forme d’un pourcentage fixe attribué à tous les salariés

- un tiers sous forme d’une prime en valeur absolue


2. Les nouveaux critères de la rémunération variable

En Allemagne, de nouveaux critères de rémunération sont développés afin, par exemple, de prendre en compte des objectifs de développement durable (économie de matériaux, gestion des déchets, utilisation des matériels…).

En Italie, Espagne et Allemagne, les critères qualitatifs se généralisent. Le respect des délais, la qualité des prestations sont de plus en plus pris en compte dans les grilles de rémunération.

Au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, l’acquisition de qualification est également intégrée dans le processus de rémunération individuelle des salariés.

La rémunération variable peut être accordée dans certains pays en fonction de l’absentéisme ou en fonction du nombre de congés maladie. Par exemple, au-delà de quatre congés maladie, la prime de fin d’année est supprimée (Canada).


3. La rémunération variable et négociation collective

En Grèce, Finlande, Royaume-Uni, Finlande et au Portugal, les systèmes de rémunération variable sont majoritairement définis de manière discrétionnaire par les employeurs.

Dans les pays scandinaves, la négociation sectorielle ou au niveau de l’entreprise est de rigueur.

En Autriche, la mise en oeuvre d’une politique de rémunération variable ne peut être mise en œuvre qu’après négociation.

En Allemagne, dans 40 % des cas, il y a un accord au niveau de l’entreprise.

En Italie, l’échelon de la négociation est l’entreprise même si quelques accords sectoriels existent sur le sujet.


III. LA REMUNERATION FLEXIBLE OU A LA CARTE APPELEE REMUNERATION « CAFETARIA »

Aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni mais aussi en Belgique, la pratique du salaire « cafétéria » s’étend. L’entreprise propose à ses managers des packages individualisés. Chacun peut arbitrer entre les différentes composantes, temps de travail, voiture de fonction, avantages en nature, actions, retraite, prévoyance… et choisir la structure de rémunération qui lui semble la plus proche de ses besoins. Chaque salarié dispose d’un nombre de points à consommer et donc à répartir en fonction de choix établis sur une base annuelle.

Ainsi, un jeune cadre célibataire privilégiera des avantages en nature ou un accès privilégié à un prêt immobilier au détriment d’une large couverture pour la prévoyance ou la retraite. Un salarié de plus de 40 ans pourra réaliser un choix inverse.

Selon le cabinet Hewitt, 40 % des grandes entreprises canadiennes recourent aux rémunérations flexibles. 12 % des entreprises, en France, auraient des programmes de rémunération à la carte. Dans la rémunération à la carte, il y a une véritable individualisation des parcours salariaux ce qui la distingue des simples accords de flexibilité qui s’appliquent à des catégories de salariés au sein de l’entreprise.


1. Le contexte

Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, le plein emploi oblige les entreprises afin d’attirer les meilleurs éléments à renouveler leur politique de rémunération. Les jeunes salariés considèrent que les politiques mises en œuvre par les employeurs favorisent les baby-boomers et ne prennent pas suffisamment en compte leur spécificité. Le salaire à la carte constitue une réponse de la part des responsables des ressources humaines à destination des moins de 35 ans.

La nouvelle génération est plus mobile, mieux informée et plus alerte pour demander des augmentations individuelles. Dans des pays à faible taux de chômage, la menace de démission est fréquente.

Nortel a ainsi créé un « portefeuille vie professionnelle » composé de programmes de loisirs et santé.

AstraZeneca, le Groupe RBC Banque Royale et la Banque du Canada ont également mis en œuvre des packages salariaux.


2. Avantages/inconvénients

La rémunération flexible permet de s’adapter aux besoins des différentes générations qui composent l’effectif d’une entreprise et constitue un élément non négligeable de fidélisation. Elle permet aussi l’atteinte d’objectifs organisationnels stratégiques.

L’arbitrage entre plusieurs éléments peut permettre à l’employeur d’économiser en masse salariale et en charges sociales.

Cette pratique permet également de mieux maîtriser les dépenses sociales des entreprises. Les dépenses de santé et les dépenses de retraite, étant vouées à augmenter, les entreprises anglo-saxonnes souhaitent un suivi plus fin de ces dépenses et réduire leurs engagements.

Les syndicats sont assez réticents face à ces nouvelles pratiques qui à leurs yeux aboutissent à rendre opaques les politiques salariales des entreprises et à supprimer les liens de solidarité au sein des entreprises. Ils craignent que la rémunération flexible aboutisse à réduire le montant de leur salaire et limite le montant des augmentations.

Néanmoins, la satisfaction à leur encontre est élevée : 94% des entreprises qui offrent de tels régimes considèrent avoir atteint leurs objectifs sociaux (ressources humaines), et 97% des employés bénéficiaires ont qualifié le régime de bon à excellent (Hewitt et associés, 2003).


3. Exemples

Nortell

Salaire de base Le salaire de base est régulièrement réévalué
Volet flexible – Cafétéria Programmes d’avantages sociaux flexibles.
Les avantages sociaux possèdent plusieurs options. Ils varient en fonction des pays et sont alignés sur les pratiques commerciales et les exigences légales.

Nortel offre à ses employés éligibles des :

• régimes d’assurances (santé, invalidité) • régimes de retraite • congés et autres.

Flexibilité des conditions de travail
Heures de travail flexibles, télétravail, partage du travail et tenue décontractée.
Volet variable Plans d’incitation

• Ils sont directement liés aux contributions individuelles et à la réussite commerciale globale. • Le programme varie en fonction des régions et des emplois et peut inclure : • des options d’achat d’actions • des bonis fondés sur les performances • des plans d’achat d’actions Le portefeuille « vie professionnelle »

• Des programmes de loisirs, santé, bien-être et sécurité : centres de loisir pour enfants, séminaires de parentage, séminaires financiers, classes • Une assistance d’urgence santé et sécurité • Service de conseils confidentiels et professionnels de court terme et un service d’informations…

Le Groupe RBC Banque Royale
60 000 salariés

Salaire de base Le salaire de base est fonction du talent, des compétences, des connaissances et de la capacité d’obtenir des résultats concrets des employés
Volet flexible – Cafétéria Régime d’avantages sociaux et de retraite « à la carte »
Les employés peuvent personnaliser leur régime qui comprend :

• les garanties d’assurance vie et invalidité de base, • le régime de retraite, • les assurances soins médicaux et dentaires

En plus :

Régime d’actionnariat.

Rémunération liée au rendement

• Primes d’encouragement : pour la contribution personnelle au rendement de l’unité opérationnelle et rendement global de RBC Groupe Financier. Et plus… • Programmes d’aide aux employés et services de soutien travail/vie privée : accès à des ressources spécialisées, soins pour personnes à charge, des programmes de congés, de santé et de bien-être, etc. • RBC offre également à ses employés des services financiers spéciaux, comme la carte Visa et les prêts hypothécaires.

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03 2009

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ? Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ?
Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan


Face à la première grande crise économique du 21ème siècle, les experts hésitent entre deux scénarios, le retour de l’inflation ou l’enfermement dans la déflation.

Tout concourt à ce que les réactions des pouvoirs publics pour circonvenir la crise financière engendrent de l’inflation. En effet, jamais autant de liquidités n’ont été mises sur le marché. Les Banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars pour éviter un blocage complet du marché interbancaire ; elles ont abaissé leurs taux d’intervention à des niveaux sans précédent et, surtout, elles ont été contraintes à se devenir banquier en prêtant directement de l’argent. La fameuse planche à billets est ainsi de retour. Jusqu’à maintenant, les liquidités sont stérilisées du fait de l’absence de confiance au sein de la sphère financière. Les autres entreprises et en premier lieu les PME n’ont plus accès au financement bancaire. Pour éviter l’étranglement, les grandes entreprises émettent des obligations à des taux élevés surtout si en prenant en compte les taux des Banques centrales. Du fait de leurs besoins en trésorerie et de l’intégration d’un facteur de risque lié à une éventuelle faillite, le taux des obligations d’entreprises atteignent 7 à 8 %. Le service de la dette s’en trouve d’autant accru. Or, en période de récession, un surcroit de charges ne peut que se traduire que par une réduction des marges et des restructurations.

De ce fait, les Etats pour éviter des faillites en chaine sont obligés de prêter en bonifiant plus ou moins les taux d’intérêt aux banques et à certaines entreprises, en particulier celles appartenant au secteur automobile (en France et aux Etats-Unis). Il en résulte une progression sans précédent de l’endettement public.

Cette double montagne de dettes et de liquidités doit avec la multiplication des plans de relance se muer en inflation. Pour certains, le retour de l’inflation constituerait une bonne nouvelle car il signifierait que la récession serait derrière nous. Pour d’autres, ce serait la seule solution pour effacer rapidement les milliards d’euros ou de dollars de dettes.

Le retour de l’inflation serait favorisé par les plans de relance qui devraient provoquer un afflux d’argent pour certains secteurs d’activités, en particulier, les travaux publics. Par ailleurs, il y a une forte pression sociale de revalorisation des salaires. A tort ou à raison, les salariés considèrent qu’ils ont été les principales victimes de la mondialisation. Même si la crise se traduit par une recrudescence du chômage, les revendications salariales demeurent comme en témoignent les grèves dans les départements et territoires d’outre mer. La focalisation du débat sur les bonus, les rémunérations des traders et des PDG s’inscrit dans ce processus. Les banquiers et les chefs d’entreprise sont accusés d’être les responsables de la crise actuelle. Du fait que le chômage est au cœur des débats depuis un quart de siècle et que la politique de désinflation compétitive soi disant en vigueur depuis 1983 aurait échoué, il y a une attente forte pour une augmentation des salaires et rattraper le retard accumulé depuis vingt ans.

Pour sortir de la stagflation des années soixante dix, les pouvoirs publics ont instauré des politiques globales de désindexation et de libéralisation des secteurs dits protégés (télécommunication, transports, énergie…). Si dans les années soixante, le partage de la valeur ajoutée a été favorable aux salariés, il n’en a été pas été de même dans les années quatre-vingt et dans la première partie des années quatre-vingt-dix. Pour contrecarre cette stagnation relative du pouvoir d’achat, les deux catégories de pays peuvent être distinguées : d’un côté les pays anglo-saxons, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui ont facilité l’accès au crédit des ménages ; de l’autre côté, les pays européens qui ont privilégié le maintien d’un système élevé de protection sociale en recourant à l’endettement public. A l’endettement privé des Etats-Unis répond l’endettement des pouvoirs publics en Europe à cette nuance près qu’avec la guerre en Irak, l’Etat fédéral américain est devenu fortement emprunteur.

Le grippage de ce modèle est intervenu avec la remontée des taux d’intérêt en liaison avec les menaces inflationnistes générées par la hausse des cours des matières premières à la fin de l’année 2007 et au premier semestre 2008 et par la saturation du marché immobilier américain. L’incapacité des Américains les plus pauvres à rembourser leur prêt immobilier s’ajoutait à celle des Etats européens de gérer avec plus de rigueur leurs finances publiques.

Pour sortir de ce marasme, des experts prônent une augmentation de la demande par les salaires au risque d’enclencher une spirale inflationniste. Le plan américain comportant d’importantes baisses d’impôt peut être un facteur déclencheur. Il pourrait du fait de l’ampleur des déficits publics et du déficit récurrent de la balance commerciale entraîner une dépréciation du dollar qui tout à la fois serait source d’inflation mondiale et également générateur de crise pour les pays de la zone euro.

Ce scénario n’est pas celui qui rencontre le plus d’adeptes. Compte tenu de la méfiance généralisée des acteurs économiques, de la lenteur du cantonnement et de l’effacement des actifs dits toxiques, les partisans d’un cycle de déflation à la japonaise sont nombreux.

Malgré la succession de plans, malgré l’abaissement des taux d’intervention des banques centrales, malgré les prêts des Etats ou la nationalisation de certains établissements financiers, les bourses sont toujours orientées à la baisse. De financière, la crise est devenue économique. Faute de crédits et en raison de surproduction (automobile, aluminium, sidérurgie), des secteurs entiers se sont arrêtés nets au quatrième trimestre 2008. Jamais depuis cent ans, le passage de la croissance à la récession n’avait été aussi rapide. Cette absence de transition est certainement imputable au développement des nouvelles techniques de communication qui permettent un suivi en direct des marchés et de la flexibilité développée ces dernières années dans les processus de production.

L’alliance de la méfiance et de la récession peut provoquer une bulle dépressive. La dépréciation des actifs incite les ménages à les reconstituer en maintenant un taux élevé d’épargne. De même, l’endettement accru des Etats aboutit à capter une part croissante de l’épargne mondiale. Il n’est pas garanti que les Etats soient les mieux placés pour effectuer une allocation optimale des actifs. Si la spirale récessionniste n’est pas cassée, la montée du chômage ne pourra conduire qu’à peser sur les prix et à augmenter l’endettement. L’incapacité d’un nombre croissant d’acteurs à rembourser leurs dettes pourra également contribuer à plonger l’économie dans la dépression. Après la crise du marché interbancaire, certains spéculent sur une crise du marché obligataire. Le maintien de taux élevé sur ce marché peut provoquer une véritable défiance et une dépréciation des vieux portefeuilles obligataires. Aujourd’hui, les obligations sont devenues une valeur refuge qui peut rapidement se fissurer surtout si quelques grands émetteurs faisaient faillite. Certes, a priori, les grands Etats ne peuvent pas faire faillite ce qui explique le succès des bons du Trésor américains qui aspirent des volumes croissants de capitaux en provenance de Chine et des autres pays émergents en particulier. Il y a en la matière un consensus implicite américano-chinois. Le financement de l’économie américaine est indispensable pour éviter que le vélo chinois ne tombe d’un coup. Le mode actuel de développement de la Chine repose sur les exportations ; si le marché américain se tarit, ce sont des dizaines de millions de Chinois qui risquent d’errer à la recherche d’un emploi ou de subsistances. Les autorités chinoises craignent par dessus-tout une agrégation des mécontentements sociaux et politiques. Le régime tient avant tout par sa capacité à assouvir la soif de consommation d’une part croissante de la population. Le passage de la croissance de plus de 12 à moins de 5 % constitue une tragédie qui a pour conséquences le lancement d’un plan de soutien sans équivalent à l’échelle mondiale de l’économie.

La montée aux extrêmes n’est pas à exclure. Depuis une quinzaine d’années, l’occident a accepté une désindustrialisation avec en contrepartie l’obtention de gains de pouvoir d’achat liés à l’importation d’un volume croissant de produits bon marché. En période de crise, la tentation protectionniste est naturelle ; elle l’est aujourd’hui encore plus que le nombre des concurrents s’est accru avec la mondialisation et la diffusion rapide des techniques. La dernière décennie a vu la banalisation de productions autrefois exclusivement réservées aux pays occidentaux. Les voitures peuvent être indifféremment produites en France, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine ou en Slovénie. Il en est de même pour les trains, les produits pharmaceutiques, l’informatiques et bientôt pour les avions. La guerre entre les sociétés pour capter une part des marchés des pays émergents a favorisé les transferts de connaissance. Il en résulte une baisse des coûts. La multiplication de centres de production dans les pays à faibles coûts ne peut avoir que des conséquences sur l’emploi des pays occidentaux tant que ces pays n’ont pas réussi à développer un marché intérieur. Par ailleurs, illusionné par les gains financiers et les gains de coûts générés par les importations, les entreprises occidentales ont peu investi dans la recherche développement ces dernières années. La preuve en est fournie par l’automobile. Malgré la pression écologique et les perspectives à moyen terme d’épuisement des ressources pétrolières, les firmes occidentales n’ont que faiblement investi dans de nouveaux modes de propulsion. Elles se sont contentées d’améliorer le vieux moteur à explosion en lui greffant des puces électroniques. L’introduction de nouveaux matériaux reste limitée aux modèles haut de gamme. Le secteur de l’aviation a plus investi dans la recherche développement car il avait été lourdement frappé par les précédentes crises. La rentabilité des compagnies aériennes est toujours très fragiles obligeant les constructeurs d’avions a proposé des modèles de plus en plus économes. L’informatisation des modes de production et la généralisation des commandes numériques comme des matériaux composites ont modifié en profondeur le processus de production des avions sans pour autant révolutionner le secteur. L’échec du Concorde a marqué la fin d’un cycle. De nombreuses techniques arrivent à maturité et sont donc en voie de vulgarisation. Enfants de la seconde guerre mondiale, elles ont permis de changer le monde et aboutissent aujourd’hui à engendrer un nouvel équilibre économique international.

L’absence de nouveaux gisements de croissance est en soi porteur de récession et de déflation. L’absence de perspectives de gains à venir peut contribuer à renforcer le courant de dépréciation des actifs.

Le retour des Etats-Unis sur le devant de la scène dans les années quatre-vingt s’était construit, du moins au niveau de la symbolique, sur le projet de la guerre des étoiles de Ronald Reagan. Derrière ce projet, un chantier mondial de recherche avait été lancé offrant des perspectives à de nombreux laboratoires de recherches et de nombreuses entreprises.

En cette fin de première décennie du 21ème siècle, le défi écologique se pose à tous les Etats. Nous sommes pleinement conscients que la cohabitation pacifique de 9 milliards d’habitants d’ici quelques années suppose une révolution économique et technologique. Produire plus et mieux, tel est l’objectif à atteindre. Le G 20 en s’inspirant de la démarche de Ronald Reagan devrait lancer un plan de recherche sur les nouvelles énergies, sur l’agriculture mais aussi sur la lutte contre certaines maladies liées à l’âge. Tous les grands pays et la Chine, en premier, seront confrontés au vieillissement de la population et de la dépendance or en l’état actuel nul ne sait comment régler les problèmes que cela génèrent. Au lieu de jeter de relancer par la demande, il convient de redonner un sens, un espace de développement à l’économie mondiale.

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02 2009

En haut du pic de Dante, de quels côtés, allons-nous tombés ? Inflation ou dépression et si on décidait de ressusciter Ronald Reagan

Face à la première grande crise économique du 21ème siècle, les experts hésitent entre deux scénarios, le retour de l’inflation ou l’enfermement dans la déflation.

Tout concourt à ce que les réactions des pouvoirs publics pour circonvenir la crise financière engendrent de l’inflation. En effet, jamais autant de liquidités n’ont été mises sur le marché. Les Banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars pour éviter un blocage complet du marché interbancaire ; elles ont abaissé leurs taux d’intervention à des niveaux sans précédent et, surtout, elles ont été contraintes à se devenir banquier en prêtant directement de l’argent. La fameuse planche à billets est ainsi de retour. Jusqu’à maintenant, les liquidités sont stérilisées du fait de l’absence de confiance au sein de la sphère financière. Les autres entreprises et en premier lieu les PME n’ont plus accès au financement bancaire. Pour éviter l’étranglement, les grandes entreprises émettent des obligations à des taux élevés surtout si en prenant en compte les taux des Banques centrales. Du fait de leurs besoins en trésorerie et de l’intégration d’un facteur de risque lié à une éventuelle faillite, le taux des obligations d’entreprises atteignent 7 à 8 %. Le service de la dette s’en trouve d’autant accru. Or, en période de récession, un surcroit de charges ne peut que se traduire que par une réduction des marges et des restructurations.

De ce fait, les Etats pour éviter des faillites en chaine sont obligés de prêter en bonifiant plus ou moins les taux d’intérêt aux banques et à certaines entreprises, en particulier celles appartenant au secteur automobile (en France et aux Etats-Unis). Il en résulte une progression sans précédent de l’endettement public.

Cette double montagne de dettes et de liquidités doit avec la multiplication des plans de relance se muer en inflation. Pour certains, le retour de l’inflation constituerait une bonne nouvelle car il signifierait que la récession serait derrière nous. Pour d’autres, ce serait la seule solution pour effacer rapidement les milliards d’euros ou de dollars de dettes.

Le retour de l’inflation serait favorisé par les plans de relance qui devraient provoquer un afflux d’argent pour certains secteurs d’activités, en particulier, les travaux publics. Par ailleurs, il y a une forte pression sociale de revalorisation des salaires. A tort ou à raison, les salariés considèrent qu’ils ont été les principales victimes de la mondialisation. Même si la crise se traduit par une recrudescence du chômage, les revendications salariales demeurent comme en témoignent les grèves dans les départements et territoires d’outre mer. La focalisation du débat sur les bonus, les rémunérations des traders et des PDG s’inscrit dans ce processus. Les banquiers et les chefs d’entreprise sont accusés d’être les responsables de la crise actuelle. Du fait que le chômage est au cœur des débats depuis un quart de siècle et que la politique de désinflation compétitive soi disant en vigueur depuis 1983 aurait échoué, il y a une attente forte pour une augmentation des salaires et rattraper le retard accumulé depuis vingt ans.

Pour sortir de la stagflation des années soixante dix, les pouvoirs publics ont instauré des politiques globales de désindexation et de libéralisation des secteurs dits protégés (télécommunication, transports, énergie…). Si dans les années soixante, le partage de la valeur ajoutée a été favorable aux salariés, il n’en a été pas été de même dans les années quatre-vingt et dans la première partie des années quatre-vingt-dix. Pour contrecarre cette stagnation relative du pouvoir d’achat, les deux catégories de pays peuvent être distinguées : d’un côté les pays anglo-saxons, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui ont facilité l’accès au crédit des ménages ; de l’autre côté, les pays européens qui ont privilégié le maintien d’un système élevé de protection sociale en recourant à l’endettement public. A l’endettement privé des Etats-Unis répond l’endettement des pouvoirs publics en Europe à cette nuance près qu’avec la guerre en Irak, l’Etat fédéral américain est devenu fortement emprunteur.

Le grippage de ce modèle est intervenu avec la remontée des taux d’intérêt en liaison avec les menaces inflationnistes générées par la hausse des cours des matières premières à la fin de l’année 2007 et au premier semestre 2008 et par la saturation du marché immobilier américain. L’incapacité des Américains les plus pauvres à rembourser leur prêt immobilier s’ajoutait à celle des Etats européens de gérer avec plus de rigueur leurs finances publiques.

Pour sortir de ce marasme, des experts prônent une augmentation de la demande par les salaires au risque d’enclencher une spirale inflationniste. Le plan américain comportant d’importantes baisses d’impôt peut être un facteur déclencheur. Il pourrait du fait de l’ampleur des déficits publics et du déficit récurrent de la balance commerciale entraîner une dépréciation du dollar qui tout à la fois serait source d’inflation mondiale et également générateur de crise pour les pays de la zone euro.

Ce scénario n’est pas celui qui rencontre le plus d’adeptes. Compte tenu de la méfiance généralisée des acteurs économiques, de la lenteur du cantonnement et de l’effacement des actifs dits toxiques, les partisans d’un cycle de déflation à la japonaise sont nombreux.

Malgré la succession de plans, malgré l’abaissement des taux d’intervention des banques centrales, malgré les prêts des Etats ou la nationalisation de certains établissements financiers, les bourses sont toujours orientées à la baisse. De financière, la crise est devenue économique. Faute de crédits et en raison de surproduction (automobile, aluminium, sidérurgie), des secteurs entiers se sont arrêtés nets au quatrième trimestre 2008. Jamais depuis cent ans, le passage de la croissance à la récession n’avait été aussi rapide. Cette absence de transition est certainement imputable au développement des nouvelles techniques de communication qui permettent un suivi en direct des marchés et de la flexibilité développée ces dernières années dans les processus de production.

L’alliance de la méfiance et de la récession peut provoquer une bulle dépressive. La dépréciation des actifs incite les ménages à les reconstituer en maintenant un taux élevé d’épargne. De même, l’endettement accru des Etats aboutit à capter une part croissante de l’épargne mondiale. Il n’est pas garanti que les Etats soient les mieux placés pour effectuer une allocation optimale des actifs. Si la spirale récessionniste n’est pas cassée, la montée du chômage ne pourra conduire qu’à peser sur les prix et à augmenter l’endettement. L’incapacité d’un nombre croissant d’acteurs à rembourser leurs dettes pourra également contribuer à plonger l’économie dans la dépression. Après la crise du marché interbancaire, certains spéculent sur une crise du marché obligataire. Le maintien de taux élevé sur ce marché peut provoquer une véritable défiance et une dépréciation des vieux portefeuilles obligataires. Aujourd’hui, les obligations sont devenues une valeur refuge qui peut rapidement se fissurer surtout si quelques grands émetteurs faisaient faillite. Certes, a priori, les grands Etats ne peuvent pas faire faillite ce qui explique le succès des bons du Trésor américains qui aspirent des volumes croissants de capitaux en provenance de Chine et des autres pays émergents en particulier. Il y a en la matière un consensus implicite américano-chinois. Le financement de l’économie américaine est indispensable pour éviter que le vélo chinois ne tombe d’un coup. Le mode actuel de développement de la Chine repose sur les exportations ; si le marché américain se tarit, ce sont des dizaines de millions de Chinois qui risquent d’errer à la recherche d’un emploi ou de subsistances. Les autorités chinoises craignent par dessus-tout une agrégation des mécontentements sociaux et politiques. Le régime tient avant tout par sa capacité à assouvir la soif de consommation d’une part croissante de la population. Le passage de la croissance de plus de 12 à moins de 5 % constitue une tragédie qui a pour conséquences le lancement d’un plan de soutien sans équivalent à l’échelle mondiale de l’économie.

La montée aux extrêmes n’est pas à exclure. Depuis une quinzaine d’années, l’occident a accepté une désindustrialisation avec en contrepartie l’obtention de gains de pouvoir d’achat liés à l’importation d’un volume croissant de produits bon marché. En période de crise, la tentation protectionniste est naturelle ; elle l’est aujourd’hui encore plus que le nombre des concurrents s’est accru avec la mondialisation et la diffusion rapide des techniques. La dernière décennie a vu la banalisation de productions autrefois exclusivement réservées aux pays occidentaux. Les voitures peuvent être indifféremment produites en France, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine ou en Slovénie. Il en est de même pour les trains, les produits pharmaceutiques, l’informatiques et bientôt pour les avions. La guerre entre les sociétés pour capter une part des marchés des pays émergents a favorisé les transferts de connaissance. Il en résulte une baisse des coûts. La multiplication de centres de production dans les pays à faibles coûts ne peut avoir que des conséquences sur l’emploi des pays occidentaux tant que ces pays n’ont pas réussi à développer un marché intérieur. Par ailleurs, illusionné par les gains financiers et les gains de coûts générés par les importations, les entreprises occidentales ont peu investi dans la recherche développement ces dernières années. La preuve en est fournie par l’automobile. Malgré la pression écologique et les perspectives à moyen terme d’épuisement des ressources pétrolières, les firmes occidentales n’ont que faiblement investi dans de nouveaux modes de propulsion. Elles se sont contentées d’améliorer le vieux moteur à explosion en lui greffant des puces électroniques. L’introduction de nouveaux matériaux reste limitée aux modèles haut de gamme. Le secteur de l’aviation a plus investi dans la recherche développement car il avait été lourdement frappé par les précédentes crises. La rentabilité des compagnies aériennes est toujours très fragiles obligeant les constructeurs d’avions a proposé des modèles de plus en plus économes. L’informatisation des modes de production et la généralisation des commandes numériques comme des matériaux composites ont modifié en profondeur le processus de production des avions sans pour autant révolutionner le secteur. L’échec du Concorde a marqué la fin d’un cycle. De nombreuses techniques arrivent à maturité et sont donc en voie de vulgarisation. Enfants de la seconde guerre mondiale, elles ont permis de changer le monde et aboutissent aujourd’hui à engendrer un nouvel équilibre économique international.

L’absence de nouveaux gisements de croissance est en soi porteur de récession et de déflation. L’absence de perspectives de gains à venir peut contribuer à renforcer le courant de dépréciation des actifs.

Le retour des Etats-Unis sur le devant de la scène dans les années quatre-vingt s’était construit, du moins au niveau de la symbolique, sur le projet de la guerre des étoiles de Ronald Reagan. Derrière ce projet, un chantier mondial de recherche avait été lancé offrant des perspectives à de nombreux laboratoires de recherches et de nombreuses entreprises.

En cette fin de première décennie du 21ème siècle, le défi écologique se pose à tous les Etats. Nous sommes pleinement conscients que la cohabitation pacifique de 9 milliards d’habitants d’ici quelques années suppose une révolution économique et technologique. Produire plus et mieux, tel est l’objectif à atteindre. Le G 20 en s’inspirant de la démarche de Ronald Reagan devrait lancer un plan de recherche sur les nouvelles énergies, sur l’agriculture mais aussi sur la lutte contre certaines maladies liées à l’âge. Tous les grands pays et la Chine, en premier, seront confrontés au vieillissement de la population et de la dépendance or en l’état actuel nul ne sait comment régler les problèmes que cela génèrent. Au lieu de jeter de relancer par la demande, il convient de redonner un sens, un espace de développement à l’économie mondiale.

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02 2009

Ne dites pas à maman que je suis libéral, elle me croit fonctionnaire et de gauche

NE DITES PAS A MA MAMAN QUE JE SUIS UN LIBERAL DE DROITE

Etre libéral et être de droite constituent presque un délit en France. Vous êtes par nature suspect, antisocial, réactionnaire et peu fréquentable. Vous êtes favorable à l’exploitation des salariés, au travail des enfants dans les mines, à la journée de 36 heures, à la suppression des vacances, à la diminution des salaires, à la domination sans partage des fonds de pension et du grand capital.

Libéral, c’est en soi une maladie, c’est une croix à porter chaque jour. Pour bien marquer que la frontière de l’inacceptable et du politiquement correct a été franchie, le libéral de droite est qualifié d’ultra-libéral. Le verdict est sans appel. Ainsi classifié, l’homme politique doit, chaque jour qui passe, justifier qu’il n’est pas un « salaud ».

Libéral, on peut l’être si, à la limite, on y ajoute le qualificatif de gauche. De suite, cela fait moderne, chic, intelligent. A ce titre, on n’a jamais entendu parler d’ultra-libéral de gauche. Egalement, sans pour autant être rejeté, recevoir la foudre médiatique ou être considéré comme un terroriste de la bonne pensée parisienne, on peut être aussi écologiste et libéral ; c’est la tendance Daniel Cohn Bendit. Certes, cela fait désordre dans le paysage de l’écologie mais cela n’empêche pas d’être tête de liste aux élections européennes en 1999.

A gauche, le libéralisme permet de se positionner, de se faire passer pour un Tony Blair ou un Bill Clinton français. Deux ministres de l’Economie et des Finances de gauche se sont positionnés sur ce créneau : Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Pour faire sérieux, pour être reconnu des électeurs et de la presse, un ministre de l’Economie se doit d’être moderne, propre sur lui et libéral de gauche. Christain Sautter n’obéissait pas à ces critères et n’a jamais eu le loisir de s’installer vraiment dans la fonction.

Libéral de gauche, on l’est par opportunisme, on occupe une niche du marché. Ainsi, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius ont eu des parcours idéologiques compliqués. Dominique Strauss-Kahn a commencé à la gauche du PS, Laurent Fabius fut un mitterrandien qui a épousé la pensée tortueuse de l’ancien Président de la République, du programme commun avec les communistes jusqu’à l’acceptation voire la glorification de l’économie de marché.

Le libéralisme de gauche, c’est avant tout un coup médiatique, c’est peut-être pour cela qu’il est adoubé par l’opinion publique. Mais, Laurent Fabius est-il le libéral qu’il prétend, a-t-il changé par rapport au début des années quatre-vingt, est-il plus sincère aujourd’hui qu’hier ? Est-il le Tony Blair français ? Est-il le représentant de la gauche moderne ? Ou avons-nous à faire à un simple positionnement habile ou à un relookage ?

Après son échec en 1986, après son échec comme Premier Secrétaire du Parti Socialiste en 1993, après la douloureuse affaire du sang contaminé, Laurent Fabius s’est reconstruit une image, une stature de chef modéré et moderne grâce au libéralisme.

Du jeune secrétaire d’Etat au budget et fils spirituel de Mitterrand de 1981 au Ministre de l’Economie de Lionel Jospin de 2000, Laurent Fabius passe sous silence certains aspects de son passé mitterrandien.

Jeune et brillant, Normalien, Sciences Po, Enarque, agrégé de lettres, le Conseil d’Etat, un vrai parcours d’un « libéral à la française ». Au moment de s’engager en politique, Laurent Fabius aurait hésité entre giscardisme et mitterrandisme pour, après calcul électoral et étude de marché, tomber du côté gauche. Il est marié à Françoise Castro, ancienne assistante de François Mitterrand et qui travailla, des années durant, dans l’ombre pour maintenir les liens entre le Président de la République et son jeune poulain. Bon sportif et cavalier émérite, il participe à l’émission « la tête et les jambes » du côté jambes et gagne bien évidemment. Il adhère au parti socialiste en 1974 et devient en 1976 conseiller économique du Premier Secrétaire du PS, François Mitterrand. En 1979, il devient porte-parole du PS et en 1981 responsable de la campagne présidentielle. Laurent Fabius est élu en 1978 député de la Seine Maritime et réélu depuis lors dans une circonscription traditionnellement ancrée à gauche. Prudent, il n’a jamais essayé de conquérir la mairie de Rouen même après le décès de Jean Lecanuet.

Aujourd’hui, Laurent Fabius tente de se faire passer pour un gestionnaire rigoureux, or il y a tromperie sur la marchandise. De 1981 à 1983, il est au cœur d’un pouvoir qui rêve d’imposer une autre logique, c’est l’époque du socialisme dans un seul pays. Le Gouvernement de Pierre Mauroy a deux maîtres : Keynes et Marx. Avec Jacques Attali, Laurent Fabius est en grande partie responsable du programme socialiste français reposant sur la nationalisation et la relance par la consommation. Selon Pierre Mauroy, tous les problèmes de 1981/1986 proviennent de ce programme idiot. Laurent Fabius applique une politique dont les principales caractéristiques sont : la limitation de l’ouverture de la France à l’extérieur, la création d’un gigantesque secteur nationalisé, le plus important du monde libre et la réduction du temps de travail. La relance par l’augmentation des dépenses publiques. Son passage au budget a été marqué par un dérapage sans précédent des dépenses et par une envolée des impôts.

Sous son autorité de 1981 à 1986, le déficit budgétaire est passé de 0,5 à 3,53 % du PIB ; en 1981, les dépenses de l’Etat ont été augmentées de 20 % et en 1982, elles progressent de 27 % ; les emplois publics s’accroissent, de 1981 à 1983, de plus de 170 000. Laurent Fabius a créé l’impôt sur les grandes fortunes, a augmenté l’impôt sur le revenu avec l’instauration d’une tranche à 56 %, a doublé l’imposition des droits de mutation à titre gratuit. Un vrai libéral sans aucun problème…. C’était le temps de l’application des 110 propositions et de la rose à la main. L’échec fut cinglant : l’inflation s’emballa ; la balance commerciale enregistra ses déficits les plus importants depuis la seconde guerre mondiale ; les comptes des entreprises se dégradèrent ; le taux d’épargne chuta ; le chômage augmenta, les 2 millions de demandeurs d’emploi furent dépassés en 1982 ; le franc fut dévalué à trois reprises ; l’endettement extérieur explosa, plus de 300 milliards de francs en janvier 1983, la France dut négocier des emprunts dans des conditions difficiles auprès de créanciers comme l’Arabie Saoudite ou le Koweït.

Lors de la crise budgétaire et financière du mois de mars 1983 durant laquelle le franc est attaqué et la sortie du SME étudiée, Laurent Fabius ne s’oppose pas à la tentation de l’aventure et à l’application d’une politique économique anti-européenne et suicidaire que prônent certains dans l’entourage du Président de la République. Bien au contraire, il fait parti du clan des opposants à la rigueur budgétaire.

Jusqu’au dernier moment, il ne prend pas la mesure de l’état dégradé de l’économie française et des finances publiques. Ce n’est qu’après avoir interrogé le directeur du Trésor, Michel Camdessus que Laurent Fabius change de camp et rallie à lui Pierre Bérégovoy. Mais de 1983 à 1984, Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy menèrent une guerre larvée contre Jacques Delors, Ministre de l’Economie de l’époque, afin de l’empêcher de devenir Premier Ministre et d’appliquer sereinement sa politique de retour aux grands équilibres. Autre temps, autres discours…

Après le débat sur la sortie de la France de l’Union européenne et le choix de la rigueur, Laurent Fabius passe du budget à l’industrie. L’heure n’est plus au socialisme dans un seul pays, mais comment sauver les socialistes de la déroute annoncée pour les élections législatives de 1986. A la tête d’un superministère de l’Industrie, Laurent Fabius a comme mission de rajeunir l’outil industriel français. Il joue au mécano industriel et se crée un réseau dans le milieu économique. Après les grandes nationalisations de 1981/1982, le secteur public plonge dans le rouge ; les pertes s’accumulent et les entreprises publiques loin d’être les vecteurs de la politique de gauche sont de véritables boulets. En 1983, après les folles expériences du début du septennat, le retour forcé à un certain réalisme impose aux socialistes le respect des règles de bonne gestion.

De 1984 à 1986, c’est le temps du parapluie. A 37 ans, Laurent Fabius devient, en juillet 1984, le plus jeune Premier Ministre de ces trois dernières Républiques. Pour la presse, François Mitterrand se nomme à Matignon, mais rapidement le Président prend ombrage du Premier Ministre dans lequel il voit sa jeunesse disparue et un concurrent possible. La méfiance s’accroît d’autant plus que François Mitterrand bat des records. Laurent Fabius passait son temps à soigner son image en vue d’une éventuelle candidature à l’élection présidentielle.

Laurent Fabius de 1984 à 1986 est, par Jacques Faizant, symbolisé comme l’homme au parapluie évitant de prendre des coups et ayant comme objectif l’immobilisme. La prudence guide ses pas. Pas de vague après les grandes manifestations en faveur de l’école privée en juin 1984, pas de vague en matière d’impôt, on baisse la TVA comme aujourd’hui, pas de réforme de peur de se mettre à dos les classes moyennes et les fonctionnaires, tout est sacrifié au profit de la côte de popularité. Son discours est une petite musique de nuit sans relief et sans surprise. Laurent Fabius se distingua de François Mitterrand en condamnant la venue à Paris du Premier Ministre polonais, Jaruzelski. Pour marquer sa différence avec Mitterrand, il prononça en 1985 la phrase devenue célèbre « Lui c’est lui, moi c’est moi ».

Il essaie de moderniser la fonction de Premier Ministre. Dans une interview au journal « Le Matin », aujourd’hui disparu, il déclare « au jeu des définitions, je dirais que je suis un socialiste moderne, pragmatique et amoureux de la liberté ». Laurent Fabius commence à revêtir le masque du libéral de gauche. 1981 est oublié ; Laurent Fabius privilégie, pour le secteur public, l’autonomie de gestion et pose, pour la première fois à gauche, la question de l’ouverture du capital de certaines entreprises publiques. Les résultats sont décevants, si l’inflation est contenue, le déficit budgétaire demeure supérieur à 3 % du PIB et le chômage poursuit sa progression. Pierre Bérégovoy afin de trouver les ressources nécessaires pour éponger la dette publique est contraint d’accepter la mutation du marché financier français. La libéralisation est effectuée au profit de l’Etat et non au profit des entreprises, le marché obligataire s’hypertrophie et asphyxie le marché en actions. C’est aussi à cette époque que les liens entre les socialistes et le milieu des affaires se tissent pour exploser en affaires lors de la législature 1993/1997.

Seize ans après son départ de Matignon, Laurent Fabius revient dans une équipe gouvernementale auréolée d’un nouveau masque, celui du libéralisme de gauche. A croire que le passé marque moins à gauche qu’à droite. Valéry Giscard d’Estaing, jugé par tous comme un des hommes politiques les plus brillants de ces cinquante dernières années, ne s’est jamais relevé de son échec de 1981 malgré des efforts de communication gigantesques. De même, il suffit qu’un homme de droite ait eu une jeunesse agitée et frondeuse pour que, toute sa vie durant, on la lui jette comme une sentence définitive. Qu’un Premier Ministre de gauche ait eu des accointances avec un mouvement d’extrême gauche, personne ne s’en offusque.

Pourquoi voter pour la droite alors que la gauche réussit à concilier le libéralisme avec le social ? Pourquoi voter à droite alors qu’elle ne diminue pas les impôts et que ses talents de gestionnaire laissent à désirer ? Dans leur livre « la gauche imaginaire », Gérard Desportes et Laurent Mauduit affirment que Lionel Jospin, Premier Ministre, a trahi ses idéaux de gauche pour mettre en œuvre une politique libérale, favorable aux capitalistes démoniaques. Mais, en quoi la politique de Lionel Jospin est-elle libérale ? Il y a confusion des genres. Ce n’est pas parce que le Premier Ministre a abandonné les chimères de 1981 et du socialisme dans un seul pays qu’il s’est converti au libéralisme. Ce n’est pas parce qu’il ne nationalise plus, qu’il n’a pas restauré l’autorisation administrative de licenciement, qu’il n’a pas imposé aux entreprises l’embauche de 350 000 emplois jeunes qu’il est libéral. De même, comment affirmer que la gauche plurielle est devenue libérale parce qu’elle n’a pas doublé le montant des minima sociaux ni étendu le RMI aux jeunes de moins de 25 ans.

Gérard Desportes et Laurent Mauduit critiquent la timidité du Gouvernement de Lionel Jospin vis à vis de la fonction publique. Ils jugent nécessaire l’application immédiate des 35 heures, la création de nouveaux emplois publics et l’augmentation des rémunérations des fonctionnaires, l’abandon des fameux critères de Maastricht et, de ce fait, l’assainissement des finances publiques. Avec de telles mesures, les deux auteurs ont l’intention de faire sauter la banque. Une chose est certaine, ils rêvent d’une France, hors de l’Union européenne qui serait la nouvelle Albanie du XXIème siècle.

Lionel Jospin a abandonné le romantisme d’extrême gauche de sa jeunesse pour se convertir au réalisme ; il est passé entre temps à l’école François Mitterrand. Il a parfaitement compris que pour gagner à la présidentielle, il ne faut pas apeurer les classes moyennes.

Mais tout cela n’en fait toujours pas un libéral même de gauche. Lionel Jospin ne veut pas accroître ce que l’on appelle la trappe à pauvreté en vertu de laquelle il peut être financièrement plus intéressant de rester sans emploi que de prendre un travail faiblement rémunéré. C’est avant tout du bon sens. En revanche, il n’a rien fait pour encourager la reprise d’activité ou l’initiative et pour limiter les effets de seuil générés par un grand nombre de prestations sociales.

Certes, le Premier Ministre n’a pas, en 1997, obligé Renault à revenir sur la fermeture de l’usine de Vilvorde ; il ne l’a pas fait car il ne pouvait pas faire autrement. Dans le cas contraire, il aurait ruiné l’image de Renault qui venait d’être privatisé, il aurait ralenti le redressement de cette entreprise qui depuis sa prise de participation dans Nissan est louée par tous.

Lionel Jospin serait un grand libéral car il privatise plus qu’Alain Juppé et Edouard Balladur. C’est vrai en ce qui concerne les recettes récoltées, c’est faux en ce qui concerne la réalité du transfert au privé des entreprises publiques. Le Gouvernement de Lionel Jospin a récupéré environ 100 milliards de francs entre 1997 et 2000 ; cette somme colossale s’explique par la valorisation des actifs en bourse. Par ailleurs, par idéologie et par souci de ne pas trop déplaire à ses encombrants alliés communistes, Lionel Jospin ne privatise pas, il ouvre le capital des entreprises publiques aux capitaux privés. L’Etat reste majoritaire, continue à nommer les dirigeants, mais fait appel à l’argent des investisseurs privés qui doivent se cantonner à quelques strapontins au sein des conseils d’administration. Les socialistes aiment l’argent du privé et veulent conserver la maîtrise du pouvoir sur les entreprises publiques. Ainsi, France Télécom et Air France, deux entreprises dont les activités appartiennent à des sphères ultra-concurrentielles, sont contrôlées à plus de 50 % par l’Etat. Certes, le Gouvernement a du se résoudre à privatiser totalement le Crédit Lyonnais. Mais, ce n’est pas au nom de l’efficacité qu’il l’a fait, mais contraint et forcé par la commission de Bruxelles qui, au nom du grand marché unique et du respect de la concurrence, entend interdire les subventions aux entreprises publiques. En vertu de quoi, Air France pourrait recevoir de l’argent frais de son actionnaire public alors que ses concurrentes devraient convaincre les investisseurs privés du bien-fondé d’une augmentation de capital ? L’Etat devait donc choisir entre laisser mourir, faute d’argent, les grandes entreprises publiques françaises ou les privatiser. Fidèle à sa tradition, la gauche a opté pour le jugement de Salomon. Les investisseurs privés et les petits actionnaires apporteront du capital pendant que l’administration continue à gérer. Pourquoi les actionnaires privés acceptent-ils d’être traités en vache à lait ? Premièrement, le Gouvernement, pour les attirer, pratique le dumping en proposant des actions avec une décote, il a de ce fait un bradage volontaire des actifs de l’Etat ; deuxièmement, les actionnaires privés pensent qu’un jour ou l’autre pour financer les retraites, payer les dettes ou faire face aux dépenses, l’Etat sera contraint de vendre ses participations, les présents de la première heure seront alors peut-être les gagnants au moment de la privatisation totale.

Les gouvernements passent mais les procédures de privatisation restent toujours aussi obscures. En plus de 14 ans de privatisation, la carte du capitalisme français a été amplement dessinée par l’Etat. A ce titre, la plupart des chefs d’entreprise sont aujourd’hui énarques, centraliens ou polytechniciens. Les liens entre le pouvoir et les milieux économiques et entre ce dernier et l’administration résistent à l’épreuve des privatisations. Ce n’est pas le marché, ce ne sont pas les actionnaires qui décident du nom des dirigeants des entreprises privatisées mais l’Etat et les réseaux d’influence qui gravitent autour de lui. La toute puissance du libéralisme n’est même pas capable de s’imposer au sein même du monde de l’entreprise en France ; alors nous sommes bien loin de la dictature libérale.

La gauche serait moderne et ferait du libéralisme sans le dire. Elle seule pourrait moderniser les vieilles structures de notre pays car elle dispose de relais au sein des forces vives, au sein des syndicats, chez les intellectuels, dans la presse… Quelles modernisations, quelles réformes de structures ont été engagées depuis 1997 ? Rien d’essentiel ! La fiscalité, la gestion de l’Etat, les collectivités locales, la sécurité sociale, l’éducation nationale ; c’est le statu-quo qui prédomine. La gauche pratique la gestion au fil de l’eau dans l’attente des élections ; or comme il y a toujours une élection à venir, ce type de gestion a vocation à perdurer.

L’accusation de déviance libérale que l’on tend à faire à Lionel Jospin comme on faisait des procès en sorcellerie doit faire rire Tony Blair, Gehrard Schröder ou Bill Clinton qui se réclamant de gauche poursuivent, dans chacun de leur pays respectif, une politique d’inspiration libérale. Lors du sommet européen de Lisbonne, les 23 et 24 mars 2000, Lionel Jospin et la France se sont retrouvés isolés. Il a été décidé durant ce sommet afin de fortifier la croissance d’ouvrir à la concurrence les marchés publics et les grands services publics. Dans leur bonté, nos partenaires ont accordé à notre pays du temps pour s’adapter à cette nouvelle donne. Cette mansuétude traduit bien que nos socialistes sont en retard d’une révolution.

La France est le mauvais élève de l’Europe ; elle est en retard dans la transposition des directives. Seule la Grèce est derrière nous dans ce domaine. La France est en retard dans la libéralisation des marchés et des services publics. La France est en retard dans l’assainissement de ses finances publiques. Au vu de ce bilan, Lionel Jospin n’est pas aussi bon gestionnaire qu’il le prétend.

Lorsque le Gouvernement se trouve dans l’obligation vis à vis de ses partenaires européens d’appliquer des directives de déréglementation et de libéralisation, il le fait toujours à reculons et à minima. Ainsi, pour la libéralisation du marché de l’électricité, il a dû admettre que les entreprises pourraient être desservies par des entreprises autres qu’EDF, mais il a imposé de telles règles et de telles contraintes, que cette ouverture du marché ressemble à une fermeture. Ainsi, les entreprises productrices devront appliquer les mêmes règles sociales qu’EDF. Par ailleurs, EDF demeure à la fois transporteur avec ses lignes et producteur d’énergie électrique avec ses centrales. Elle est donc une voie de passage obligée comme l’est France Telecom avec son monopole en matière de boucle locale même si ce monopole commence à s’effriter du fait de la pression européenne et d’internet.

Que dans les autres pays européens, EDF se comporte en entreprise privée, acquiert des réseaux, vende son énergie, tout cela est considéré comme normal. Jouez aux libéraux à l’extérieur des frontières mais pas à l’intérieur. Les consommateurs étrangers profitent de la concurrence alors que nous finançons nos monopoles pour qu’ils puissent se développer à l’extérieur, belle division du travail. Quand France Telecom qui est majoritairement détenu par l’Etat achète, pour 330 milliards de francs, une entreprise britannique, Orange, tout le monde applaudit. Il ne faut pas oublier que cet achat n’a été rendu possible que par la rente que France Telecom nous a soutiré avec son monopole sur la boucle locale. Pour les appels à longue distance, on a le choix entre une multitude de sociétés, mais avant cela il faut avoir un abonnement chez France Telecom, abonnement qui augmente, d’année en année, comme le coût des communications locales.

Lionel Jospin, épaulé par Laurent Fabius, tente de faire croire qu’il a opté, comme leurs collègues allemands ou anglais, pour la baisse des prélèvements obligatoires et ainsi donné raison à Laurent Mauduit et Gérard Desportes sur le tournant libéral du gouvernement. C’est oublié un peu vite que Lionel Jospin a battu tous les records de prélèvements obligatoires en 1999 avec un taux de 43,7 % du PIB. Même Alain Juppé n’avait pas obtenu un tel résultat. Depuis 1997, les impôts, taxes et cotisations se sont accrus de plus de 400 milliards de francs. Certes, pour se dédouaner, le Premier Ministre explique que les recettes fiscales entrent plus vite avec la croissance. En France, lorsque par leur travail, les Français créent 100 milliards de francs de richesses supplémentaires, plus de 70 % sont capturées par l’Etat. Rien n’interdit de restituer aux Français les fruits de la croissance. Les gouvernements allemands et anglais l’ont fait ; Lionel Jospin a préféré rester au milieu du gué. En effet, dans le courant de l’année 2000, le Premier Ministre a annoncé un plan de réduction des impôts de 80 milliards de francs. N’espérez pas que le montant des impôts prélevés en 2000 soit inférieur de 80 milliards de francs à celui de 1999 ; il s’agit d’une réduction de 80 milliards de francs par rapport à l’augmentation attendue. En valeur absolue, il n’y aura pas de baisse, mais une augmentation, simplement un peu moins forte que ce qu’elle aurait dû être. Face à nos partenaires qui lancent des plans de plusieurs centaines de milliards de francs de baisses, le plan Jospin apparaît bien timide.

De toute façon, il ne faut pas oublier que depuis 1997, le Gouvernement de Lionel Jospin a créé plus de treize impôts, taxes ou contributions et a pris plus de 40 mesures de relèvements d’impôt. Il a ainsi créé une contribution sociale sur les bénéfices qui remplace la surtaxe sur les bénéfices, une taxe générale sur les activités polluantes, une taxe sur l’industrie pharmaceutique, une taxe sur les logements vacants, une taxe de 7,5 % sur les contrats d’assurance-vie, une taxe de 20 % sur les contrats d’assurance-vie lors des successions, une taxe sur les ventes directes de médicaments, un prélèvement sur les radiologues et les biologistes, une contribution sur les retransmissions audiovisuelles de manifestations sportives, une taxe sur les contribuables qui se délocalisent, l’exit tax, une taxe sur les dividendes dans le cadre du régime des filiales, une taxe de santé publique de 2,5 % sur les tabacs.

L’impôt sur le revenu a été, à plusieurs reprises, alourdi. L’avantage tiré de l’application du quotient familial a été réduit. La réduction d’impôt pour les emplois de proximité a été diminuée pénalisant ainsi les familles et les retraités qui recourent à des gardes d’enfant et à des aides ménagères. Les personnes âgées sont les principales victimes de la politique fiscale du Gouvernement de Lionel Jospin avec la majoration de la CSG, l’abaissement du plafond de l’abattement de 10 % qui leur est applicable pour l’impôt sur le revenu et la limitation de l’avantage tiré de la demi-part supplémentaire dont bénéficient les veufs et veuves ayant eu des enfants. Avec de telles mesures et au-delà même de l’effet de la croissance, il n’est pas surprenant que le produit de l’impôt sur le revenu progresse à grande vitesse.

Le libéralisme de gauche est une escroquerie, un montage médiatique mais le plus surprenant c’est qu’en face, à droite, le libéralisme on ne veut pas connaître et ce serait plutôt le divorce permanent.

Depuis 1958, rares sont les hommes politiques de droite à se revendiquer du libéralisme. Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, même les démocrates ou les travaillistes se réclament du libéralisme. En France, il y a comme une gène, un problème culturel pour un homme de droite de s’affirmer libéral.

Il y a le sentiment confus que l’opinion publique droguée de subventions prenne peur. C’est aussi une question d’origine et de formation. Tous les leaders à droite sont ; tous ou presque, issus de la fonction publique. Le Général de Gaulle, Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, Alain Juppé, Philippe Séguin, François Bayrou, François Léotard, Raymond Barre, Edouard Balladur ont tous en commun d’appartenir à la fonction publique. La liste est loin d’être exhaustive. En plus, il faut signaler que les deux autres grands réservoirs à hommes politiques de droite sont la médecine avec, par exemple, Philippe Douste-Blazy et les avocats comme Nicolas Sarkozy. Fonctionnaires, médecins et avocats vivent dans ou à proximité de la zone d’influence de l’Etat. Ils sont des enfants de notre Etat hégémonique. Ayant fait de longues études de droit, Sciences-Po, l’Ena, Normal, Polytechnique ou médecine, ils sont tous convaincus de la supériorité de la chose publique. Même parcours estudiantin et professionnel que les hommes de gauche, il n’est donc pas illogique que les idées des hommes politiques de droite diffèrent peu. Il n’est pas étonnant que le débat droite/gauche soit de moins en moins conflictuel. Une fois le mur de Berlin tombé, une fois l’Empire soviétique désagrégé, une fois l’expérience du socialisme dans un seul pays tenté en 1981, qu’est-ce qui peut distinguer un homme de droite d’un homme de gauche ?

Personne n’ose avouer son libéralisme. Pourtant la politique est devenue un grand marché sur lequel se confrontent, en toute liberté et de la manière la plus sauvage qu’il soit, l’offre, c’est à dire les femmes et hommes politiques, et une demande issue des différentes composantes du corps électoral. Avec les sondages, les études marketing, le recours à des coachs, aux techniques les plus modernes de vente, les hommes politiques se positionnent sur le marché comme une marque de pâtes. Certains n’hésitent pas se positionner selon le principe des niches comme une marque automobile le ferait.

La scène publique est accaparée par les anti-libéraux. Combien de passages de José Bové à TF1 et combien pour Alain Madelin ? Combien de pages contre la mondialisation dans la presse ? Combien pour mettre en avant l’évolution de l’économie mondiale ? Pourquoi une telle disproportion ? C’est déjà une question de relais. Globalement, les médias qu’ils soient de gauche ou pas sont par nature légitimistes et conservateurs. Ils sont à la fois pour le Premier Ministre et le Président de la République même quand ils n’appartiennent pas au même camp. Globalement, ils sont pour les valeurs de gauche mais sans mouvement. Ils sont un tantinet poujadistes. Ils aiment interviewer le Français qui râle sur le retard des avions, sur le bruit des camions, sur le retard des versements des allocations.

Par ailleurs, à droite, ne cherchez pas de grands chefs d’entreprise parmi les députés ou les sénateurs ; ils considèrent à tort ou à raison qu’ils ont mieux à faire que de perdre leur temps dans des joutes de palais, sans enjeu. Ils savent que le pouvoir n’est plus dans les ministères et que les fonctions ministérielles ne sont pas financièrement intéressantes. Ne cherchez pas des salariés. Sans garantie de retrouver leur emploi en cas de mésaventure électorale, ils réfléchissent à deux fois avant de se présenter à une élection. Le mode de sélection des candidats les pénalise. Les partis de droite comme de gauche privilégient les fonctionnaires car nous sommes en terre connue.

La parité et l’arrivée d’un grand nombre de femmes dans la vie politique changeront-elles la donne ? En retenant une vision machiste, on pourrait penser que si les hommes se sont fait hara-kiri avec autant de facilité, c’est que la politique est complètement dévalorisée, la féminisation d’une profession étant jugée comme le signe de sa dépréciation. Les femmes féminiseront-elles la politique ou la politique les masculiniseront-t-elles ? Réponse d’ici une dizaine d’années.

La France, pays dans lequel le secteur public emploie un quart de la population active, est dirigée par des fonctionnaires. Sous Napoléon III, les candidats fonctionnaires étaient dénoncés. Certes, à l’époque, il n’y avait pas le statut de la fonction publique et les fonctionnaires étaient placés dans un état de dépendance vis à vis du pouvoir central. Les choses ont-elles vraiment changées ? Certes, ce n’est pas la peur de perdre leur place dans la fonction publique qui guide les positions des députés fonctionnaires, mais un réflexe corporatiste. Le Ministre de l’Economie et des Finances, Christian Sautter, s’est retrouvé bien seul au Parlement pour mener à bien sa réforme de l’administration fiscale, une des moins productives d’Europe. Sa réforme qui avait comme objectif de regrouper la direction des impôts et celle de la comptabilité publique, deux directions en charge du calcul et du recouvrement d’un grand nombre d’impôts. Cette réforme aurait permis l’instauration d’un correspondant fiscal unique pour les contribuables. Ces derniers comprennent mal aujourd’hui pourquoi le service chargé de calculer leur impôt n’est pas celui chargé de le percevoir.

Quand on est salarié, chef d’une petite entreprise personnelle, sans fortune personnelle, avant de se présenter à une élection, on est immanquablement saisi d’un grand vertige. Comment pourrais-je mener campagne, comment pourrais-je retrouver un travail le jour où je serais battu ? Le fonctionnaire ne se pose pas toutes ces questions.

La modernisation de notre démocratie passe, sans nul doute, par une défonctionnarisation du Parlement. Il convient que les élus représentent l’ensemble de la population. Il ne faut pas empêcher les fonctionnaires d’acquérir un mandat électif ; il faut simplement permettre aux autres catégories de pouvoir le faire. Nous aurions droit à une émeute si nous imposions aux fonctionnaires qui veulent se présenter à une élection législative de démissionner au préalable de la fonction publique comme en Angleterre. Mais, une fois élu, ne serait-il pas logique qu’un fonctionnaire opte entre son mandat et son statut ? En revanche, il conviendrait qu’en cas de défaite, des possibilités de retour dans la fonction publique soient ouvertes et cela quelle que soit l’origine des élus. De même, pourquoi ne pas améliorer le régime de réembauche prioritaire pour des anciens salariés devenus élus ? Ces mesures qui ont pour objectif de rétablir une certaine équité permettrait l’arrivée dans le monde politique de Français et de Françaises ayant des parcours personnels et professionnels plus variés.

Même quand ils ne sont pas fonctionnaires, les élus de la nation ne sont pas enclins à défendre le libéralisme et cela même quand ils appartiennent à un parti ou à un groupe se réclamant du libéralisme. Notre système politique façonne des conservateurs et des interventionnistes. Le cumul des mandats a facilité l’émergence de l’élu distributeur de subventions. Le choix de la représentation par circonscription permettant d’identifier son élu entraîne par définition le clientélisme.

N’existant localement que par ses deux guichets, n’existant que par ses demandes auprès des administrations, l’élu français n’a guère l’envie de couper le robinet et de réduire son influence en réclamant la diminution des interventions économiques et sociales de la puissance publique.

L’élu est prisonnier de son rôle. Sollicité en permanence pour octroyer à telle ou telle personne un logement, un emploi, une subvention, un service, un passe-droit, il en vient à penser que la France est composée de socio-démocrates en ce qui concerne la dépense et de poujadistes en ce qui concerne les impôts. Paralysé par les sondages d’opinion et relancé en permanence par la France du malheur, il a par nature une vision tronquée de la sphère économique et sociale. Confronté au quotidien aux personnes en difficulté ou aux spécialistes de la revendication en tout genre, il lui est difficile d’être le défenseur d’un libéralisme qui est caricaturé par les médias.

La droite n’ose déjà pas se dire de droite, alors libérale, encore moins. La gauche a bien compris que face à une droite qui a honte de ses idées, il fallait la pousser dans ses retranchements en caricaturant ce qu’elle n’arrive déjà pas à accepter. Bannis les mots, droite, sécurité, libéralisme, bannis les mots, responsabilité, diminution du nombre de fonctionnaires, bannis les mots, diminution des dépenses publiques et devoirs. A partir de ces bannissements, de ces refoulements, il est fort compréhensible que la droite ait besoin d’une psychanalyse permanente.

Le libéral a la lèpre, favorable à l’exploitation des pauvres, à la domination de l’argent, la gauche le voit comme un esclavagiste. Peu importe si Alexis de Tocqueville fut rapporteur, en 1839, à l’Assemblée nationale du projet de loi relatif à l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

Le libéral, c’est bien connu, fut anti-dreyfusard. Une fois de plus, peu importe que le libéral mette en avant la défense des droits de l’Homme au nom de la vérité de la justice alors que les antidreyfusards s’opposaient à la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus au nom de la raison d’Etat.

Les libéraux sont pétainistes ? Bien sûr au cœur de leur idéologie, le corporatisme, la réglementation des marchés et le racisme guident leur action. Soyons sérieux, le fascisme et son frère de lait le communisme sont l’un comme l’autre à l’opposé de la pensée libérale.

Peu importe que le libéralisme ait pour fondement même le respect de l’individu et l’égalité des hommes pour les droits comme pour les devoirs. Peu importe que le libéralisme suppose la tolérance et le respect de tous, peu importe que le libéralisme passe par la défense des plus petits au nom de la libre concurrence. Qu’on se le dise, le libéral est un tortionnaire, un serial killer qui s’ignore.

Un libéral quoi qu’il fasse, est un être à surveiller. Il n’est donc pas étonnant qu’à droite, peu de femmes et d’hommes politiques se revendiquent du libéralisme. Depuis de nombreuses décennies, le libéralisme vit, en France, caché. Certes, Valéry Giscard d’Estaing, a osé se déclarer libéral un temps, mais il n’oubliait jamais d’accoler au terme libéral ceux d’européen et social.

Jacques Chirac, en radical socialiste parfait qu’il est, a été libéral de 1986 à 1988. Son échec à la présidentielle de 1988 l’a certainement dissuadé de l’être à nouveau. Lors de la première cohabitation, la droite, influencée par les idées défendues par Ronald Reagan et Margaret Thatcher a mis en œuvre le programme le plus libéral de ces cinquante dernières années : réduction rapide du déficit public, diminution des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, diminution des impôts, privatisation, libération des prix, déréglementation, toute la palette de la politique libérale y était. Si cet épisode s’est conclu par une défaite électorale, provoquée par les errements du gouvernement en Nouvelle Calédonie, au Liban et par le machiavélisme de François Mitterrand, les résultats de la politique du gouvernement de Jacques Chirac étaient bons : diminution du chômage, croissance forte, inflation maîtrisée. Cette expérience a prouvé que lorsque le libéralisme est appliqué, cela n’aboutit pas obligatoirement au désastre.

A la recherche des fameuses voix du centre, les hommes de droite sont capables d’être plus socialistes que les socialistes. Moins bons connaisseurs des arcades de l’administration, ils se font plus souvent manipuler par les différentes directions. Ainsi, afin de permettre à la France de respecter les critères de Maastricht, le Gouvernement d’Alain Juppé en 1995 opta pour un plan d’augmentation des impôts et pour une politique monétaire dure, ce qui ne fit qu’accroître le ralentissement de l’économie française. Face à une direction du budget qui avait retenu comme ligne bleue des Vosges, les fameux 3 % de déficit public, Alain Juppé se résigna à augmenter la TVA, l’impôt sur les sociétés et l’ISF. Or, ces hausses en freinant l’activité ont ralenti les rentrées fiscales et accru les dépenses sociales. En 1997, la direction de la prévision qui dépend du Ministère de l’Economie, souligne à travers une note secrète, mais amplement commentée que la France ne pourrait pas respecter les critères de Maastricht ce qui obligeait de mettre en œuvre un nouveau plan d’augmentation des impôts. Cette note aurait incité le Président de la République à dissoudre l’Assemblée nationale au mois de juin 1997 afin de ne pas faire campagne au début l’année 1998 avec, dans le dos, le tour de vis fiscal. La droite a perdu les élections, la gauche n’a pas eu besoin de matraquer fiscalement, elle a opté pour des augmentations progressives. La croissance est revenue à partir du second semestre 1998 et la France a intégré sans problème la zone euro. Autres signes de dépendances vis à vis des services, les Ministres de droite nouvellement nommés du fait de l’absence de réseaux au sein de l’administration laissent aux grands directeurs le soin de composer à leur place leur cabinet.

Les hommes politiques de droite ne savent pas, non plus, jauger les syndicats. Ils sont effrayés par la moindre manifestation et apeurés par la moindre réaction d’un syndicaliste. En 1995, Alain Juppé avait complètement sous-estimé l’impact de son plan de refonte globale de la Sécurité sociale. En mélangeant tous les sujets, il a agrégé contre lui toutes les oppositions. En voulant traiter l’assurance-maladie et les régimes spéciaux de la fonction publique, il s’est mis à dos à la fois les médecins et les fonctionnaires. Traumatisé par les grandes grèves de l’hiver 1995, Alain Juppé et son ministre de l’Economie se sont, durant deux ans, contentés de gérer au fil de l’eau. Ils ont freiné par tous les moyens l’instauration de fonds de pension en France de peur que Force Ouvrière fasse la révolution. Pourtant, tous les sondages réalisés sur ce sujet, pour une fois, sont concordants ; à plus de 70 %, les Français sont favorables à l’instauration de compléments de retraite par capitalisation. Il a fallu l’obstination du député des Vosges, Jean-Pierre Thomas, pour faire adopter contre l’avis des Gouvernements, que ce soit celui de 1993 ou celui de 1995, une proposition de loi sur les fonds de pension. Mais l’opposition des cabinets ministériels eut raison de son obstination en empêchant la sortie des décrets d’application avant la dissolution de l’Assemblée nationale de 1997.

La faiblesse du courant libéral provient de l’organisation même de la droite. Malgré les changements de Républiques, depuis la révolution française, la droite n’a jamais été représentée par un parti fort, organisé, structuré en courants et avec une base conceptuelle clairement identifiée. La droite française a toujours été caractérisée par ses divisions et par sa désorganisation. Les partis sont avant tout des machines électorales désormais centrées sur l’élection majeure de la vie politique française : l’élection présidentielle.

Depuis 1958, la droite est dominée par le parti gaulliste qui s’est constitué sous l’idée d’un rassemblement dépassant le clivage droite/gauche. Au delà de ce principe repris du bonapartisme, ce parti a été créé pour épauler le Général de Gaulle. S’il n’y avait pas eu ce personnage historique, un tel parti aurait été perçu comme un mouvement à tendance fascisante. Directement lié à un homme, le parti gaulliste a survécu à sa mort par l’instauration d’un double culte : le culte du Général de Gaulle et le culte du chef. Parti sans fondement idéologique au fonctionnement militaire, il est, pour reprendre la classification traditionnelle de René Rémond, l’héritier du parti bonapartiste. Il représente une véritable exception française. Dans aucun des grands pays démocratiques, un parti ne fait référence à un homme mort il y a plus de trente ans. La CDU n’est pas hantée par Adenauer, le parti conservateur anglais par Churchill et le parti démocrate américain par Roosevelt. La vie politique française tourne, plus de trente ans après son départ du pouvoir, autour du Général de Gaulle. La création, en 1978, d’un deuxième pôle au sein de la droite ne s’est pas fait à partir d’idées mais autour d’une volonté de mettre un terme à l’hégémonie du RPR et autour de celle de fournir au Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, un parti, l’UDF.

A droite, à un parti correspond un homme. A gauche, le PS a survécu à la disparition de son fondateur, François Mitterrand, de même le Parti communiste existe depuis le Congrès de Tour de 1921.

L’UDF aurait pu être le parti libéral dont rêvait Raymond Aron, mais pour son initiateur, Valéry Giscard d’Estaing, l’UDF était libérale, mais aussi sociale et européenne. Dans les faits, l’UDF rassemblait, avant son éclatement en 1998, des indépendants, des démocrates chrétiens, des radicaux refusant le programme commun de gauche. L’UDF qui était une confédération et non un parti n’a jamais eu, surtout après la défaite de VGE en 1981, de corps de pensée. Composée de conservateurs bien marqués à droite et de centristes qui ont toujours un œil sur le côté gauche de l’échiquier, l’UDF n’incarnait pas véritablement un courant politique. Dans les sondages, l’UDF était très largement distancée par le RPR alors que grâce à sa bonne implantation locale, elle réussissait à faire presque jeu égal. Parti de notables, elle a toujours cherché à se constituer une image nationale.

La création en 1998 de Démocratie Libérale et son départ de l’UDF constituent une première dans l’histoire de la droite. C’est la première fois qu’un parti se crée en mettant en avant un positionnement conceptuel. A gauche, on sait que le PS est socialiste et que le PC est communiste. A droite, on a tendance à vouloir avancer masqué, Rassemblement Pour la République, Force Démocrate, Union pour la Démocratie Française. Alain Madelin brave les interdits quasi freudiens de la droite en se positionnant sur un créneau politique clair, en ne faisant pas référence à un personnage historique et en se voulant ainsi l’héritier de Tocqueville, de Bastiat ou de Constant.

Il n’en demeure pas moins que sur trois partis de la droite parlementaire, deux ne disposent de référents idéologiques ou conceptuels clairement identifiés. Le RPR est avant tout chiraquien ce qui signifie qu’il peut être tout à la fois, souverainiste et pro-européen, girondin et jacobin, libéral et travailliste. L’UDF se veut européenne et sociale avec une dose de libéralisme, girondine mais pour un Etat fort, moderne mais attachée aux valeurs de Jean-Paul II. Le succès de l’extrême droite provient certainement de cette incapacité de la droite classique de définir des positionnements clairs. Depuis vingt-cinq ans, la droite vit sur un match Giscard d’Estaing, Chirac, match sans règle où tous les coups sont permis et qui n’aura de fin qu’avec la disparition d’un des deux protagonistes. Il est même possible que le match se poursuive outre-tombe. Le conflit des deux hommes a pris naissance dès la nomination de Jacques Chirac comme Premier Ministre en 1974. Ce dernier ne supportait pas d’être traité en collaborateur alors qu’il représentait la principale formation de la majorité. Poussé à la démission par deux de ses proches collaborateurs de l’époque, Marie France Garaud et Pierre Juillet, Jacques Chirac n’a, de 1976 à 1981, eu de cesse d’affaiblir le Président de la République. La guerre de tranchée a porté ses fruits à l’exception près que François Mitterrand qui n’était censé faire qu’un petit tour à la Présidence resta 14 ans. De sa défaite qu’il considère comme nulle, non avenue et injuste, VGE a tenté par tous les moyens de réaliser le come-back du siècle. Il a décidé de repartir à zéro en se présentant en 1982 à une élection cantonale, puis à l’élection municipale de Chamalières en 1983. Il a provoqué une élection législative partielle en 1984 pour retrouver le Palais Bourbon. En 1986, il s’est présenté à la fois aux élections régionales et aux législatives. Elu Président de la région Auvergne, il est en 1989 tête de liste pour les élections européennes. En 1988, il a du accepter de ne pas être candidat à la présidentielle ; Raymond Barre, son ancien Premier Ministre, a osé lui prendre son créneau. Par voie de conséquences, VGE est resté neutre durant la campagne. Heureux que Mitterrand soit réélu, il a espéré que son successeur ne dissolve pas l’Assemblée nationale et gouverne avec des élus de droite et de gauche. Malgré son bon score aux élections européennes de 1989, il ne parvint jamais à se réimposer comme leader national n’ayant plus de lieutenants prêts à mourir de lui. De 1989 à 1995, un combat féroce s’engage pour exclure du jeu politique l’ancien Président de la République. Jusqu’au dernier moment, VGE a cru à sa chance pour l’élection présidentielle de 1995, publiant même un ouvrage programme, « dans cinq ans, l’an 2000 ». L’UDF décida contre sa volonté de soutenir Edouard Balladur ce qui le porta tout naturellement à appeler à voter pour Jacques Chirac qui ne fit aucun geste en retour, croyant l’ancien adversaire à la retraite. Mais, depuis cinq ans, VGE est devenu un spécialiste de la guérilla politique en menant avec rapidité et froideur des actions visant à déstabiliser à petit feu le Président de la République. L’Europe, le quinquennat, le calendrier de 2002 autant de sujets qui permettent à Giscard de montrer qu’il demeure un excellent chasseur. Valéry Giscard d’Estaing a commencé sa carrière politique dans les années cinquante, Jacques Chirac dans les années soixante. L’un et l’autre ont eu des mandats électifs alors que le Général de Gaulle était Président de la République. Dans aucun autre pays occidental, des hommes ou des femmes ont à leur actif une telle longévité sur la scène politique et médiatique. Il s’agit d’une nouvelle exception à la française.

Tout tourne autour de cette guerre de 25 ans. François Léotard, Gérard Longuet, François Bayrou et quelques autres ont dépensé beaucoup d’énergie à vouloir éliminer VGE pour leur propre compte mais surtout pour celui de Jacques Chirac. Au RPR, les représentants de l’UDF et de DL sont jugés plus dangereux que ceux du PS. Ce combat d’homme a occulté complètement les idées, les programmes. Les partis de droite n’ont pas opté pour une stratégie de niches. Ils ont décidé de chasser sur les mêmes terres, celles des électeurs du marais. A force de vouloir plaire aux électeurs indécis, ils ont pris la couleur grise de leur cible laissant le champ libre au développement des tentations extrémistes.

Les partis de droite, véritables écuries pour les élections présidentielles, n’ont pas de cohérence interne. On trouve des libéraux à l’UDF, au RPR et à Démocratie Libérale. On trouve des anti-libéraux dans ces trois partis. On trouve des européens à l’UDF bien sûr mais aussi à DL et au RPR. On trouve également des anti-européens dans ces trois partis. Les courants sont transpartis et non organisés. Le choix d’adhésion à un parti s’effectue en fonction d’affinités vis à vis d’un responsable, en fonction de considérations idéologiques, géographiques ou familiales. On est centriste de père en fils. Jacques Barrot, Dominique Baudis, Pierre Méhaignerie ou Bernard Bosson en sont les meilleures preuves. Cette règle vaut également chez les gaullistes avec Jean Louis Debré ou Michèle Alliot-Marie.

Partis de notables, les partis de droite ne sont pas structurés comme peuvent l’être le PS et le PC. Moins de cadres, moins d’organisation, les partis de droite ne sont pas les vecteurs du nouvel ordre libéral que Viviane Forrester voit partout. Elle serait étonnée par l’amateurisme sympathique qui prédomine à droite. Les légions ultra-libérales sont faibles. Hormis le RPR qui tente de conserver un maillage national, les autres partis ne sont présents que par l’existence au niveau local de notables. Les partis politiques n’existent pas dans les petites villes. Les élus arrivent à agréger des militants qui choisissent de soutenir leur démarche et non celle du parti auquel ils appartiennent. Comme les syndicats, les partis ne font pas recettes. Moins de deux millions de personnes possèdent une carte à jour.

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03 2008

Pour en finir avec le libéralisme…

POUR EN FINIR AVEC LE LIBÉRALISME ANTISOCIAL

Le libéralisme est rejeté car jugé antisocial. Le libéralisme, c’est l’égoïsme petit bourgeois par excellence. Le libéralisme est de droite, voire d’extrême droite. Bien évidemment, ces raccourcis ne reposent sur aucun fondement. Il n’y a pas plus opposé que fascisme et libéralisme, d’un côté la dictature, la centralisation, le contrôle de tout, des pensées, de l’économie, des industries, des services et des individus ; de l’autre, l’autonomie et la responsabilité. Pourquoi de tels amalgames, c’est tout simple : l’amicale des anciens compagnons de route du communisme s’est trouvée une nouvelle cause à défendre. Après s’être fourvoyés dans la défense de la patrie des travailleurs, l’URSS, ils ont décidé de se consacrer à la lutte contre le modèle qui l’a emporté bien malgré eux, le modèle libéral. La nostalgie des combats de jeunesse est encore vivace. A défaut d’être pro-communistes, continuons à être anti-américains, telle est la devise de cette amicale. Les années passent et les Etats-Unis est toujours le grand satan.

Le libéralisme, c’est donc l’ennemi du peuple à abattre par tous les moyens. A force de simplifier, il a été oublié que le libéralisme qui correspond à un mode de production des richesses peut s’accompagner d’une politique sociale active et efficace. Il est possible d’avoir le même niveau de protection sociale que la France a atteint aujourd’hui, tout en appliquant une politique véritablement libérale. Le libéralisme n’est pas une idéologie qui ordonne de faire table rase du passé ; c’est avant tout une méthode et un comportement ; une méthode qui privilégie le contrat, l’initiative et la liberté ; un comportement qui valorise la responsabilité.

Il n’est pas antinomique de mettre en œuvre une politique véritablement libérale tout en menant des actions de solidarité en faveur des plus démunis. La concurrence ne conduit pas à l’écrasement du petit ou du faible. Bien au contraire, la concurrence suppose que le plus faible puisse accéder au marché. La pauvreté, l’exclusion et le chômage se sont accrus en France alors que les gouvernements développaient des dispositifs d’aide, multipliaient les prestations sociales et augmentaient les subventions tant aux entreprises en difficultés qu’aux associations luttant contre l’exclusion. Pendant vingt ans, les dépenses publiques ont augmenté sans pour autant freiner la précarité et la dégradation de la situation morale et financière des plus pauvres. Condamne-t-on pour autant l’interventionnisme public, remet-on en cause les prestations sociales ? Bien évidemment, non !

Arrêtons de récuser les solutions libérales par avance. Prenons le cas de la Sécurité sociale et plus précisément le cas de l’assurance-maladie. Le système français est, à la fois, le plus individualiste et le plus centralisé de la planète. Individualiste car chaque Français a la possibilité de choisir son médecin, d’en changer quand il veut, d’en voir dix dans la semaine, si cela lui fait plaisir ou le rassure. La grande majorité des médecins exercent en tant que professions libérales et en tant que fonctionnaires car rémunérés indirectement par la Sécurité sociale donc par de l’argent public. Centralisé car la Caisse nationale d’assurance maladie gère les dossiers de la quasi-totalitéé des Français. Certes, les dossiers sont réglés au niveau local par les caisses primaires et par les caisses régionales d’assurance maladie, mais il n’en demeure pas moins qu’elles sont toutes rattachées à la Caisse nationale. Une superadministration digne de la défunte Union soviétique. Cette monstruosité administrative n’a comme concurrent que l’Education nationale.

Le carnet santé distribué, en pure perte, aux assurés sociaux et la carte « Vitale » ont, ces dernières années, montré les limites de cette centralisation. Envoyées à tous les assurés une carte maladie informatique alors que les praticiens n’étaient pas équipés pour lire, ces cartes et que les logiciels n’étaient pas prêts ou défaillants constituait une hérésie. Mal préparée, l’instauration de la carte Vitale qui avait pour objectif la rationalisation de la gestion des dossiers médicaux a été un échec tel que les assurés l’ont conservé sans pouvoir s’en servir pendant au moins deux ans et qu’il faudra leur prochainement une nouvelle une carte appelée « Vitale 2 ».

De même, la Couverture maladie universelle a clairement montré que l’assurance maladie avait atteint ses limites. La prise en charge par les caisses primaires de la couverture sociale des plus démunis qui étaient jusqu’en 1999 assurée en partie par les départements a bloqué l’ensemble du système. Les retards dans le traitement des feuilles de soins se sont accumulés passant de 15 jours à plusieurs mois. Au premier semestre de l’an 2000, les bénéficiaires de la CMU ont du faire preuve de patience pour être reçus par les services des caisses primaires. En situation d’exclusion, ils étaient contraints de perdre des journées pour obtenir la CMU alors qu’auparavant ils étaient pris en charge par les départements. L’assurance maladie du fait de sa lourdeur est incapable de s’adapter tant à la révolution informatique qu’à de nouvelles missions que lui confie le législateur. Il est surprenant que des demandes de prises en charge pour des soins dentaires par exemple se fassent par échange de courriers et nécessitent des délais pouvant atteindre huit semaines alors que tout pourrait être informatisé.

Lent, administratif, mais socialement juste ? Même pas. La prise en charge des dépenses de santé des Français demeure partielle et se dégrade. En matière de remboursement des soins, la France occupe le 7ème rang en Europe avec un taux de 74 % contre 89 % en Belgique ou 83 % au Royaume-Uni. Le taux de mortalité des jeunes adultes de 25 à 44 ans est un des plus élevés d’Europe.

Heureusement qu’il y a les complémentaires pour améliorer le remboursement des dépenses de santé. A ce titre, personne ne trouve choquant que la concurrence dans ce domaine existe. Mutuelles, compagnies d’assurances, ce n’est pas le choix qui manque. Personne n’a demandé le transfert à l’Etat ou à l’assurance maladie de ce type de couverture. Depuis que toutes les compagnies d’assurance ont été privatisées, ce sont des affreux capitalistes comme AXA qui se chargent pour des millions de Français de régler une partie des dépenses de santé. Les mutuelles et les compagnies d’assurance ont réussi le pari de l’informatisation ; le patient a de moins en moins besoin d’envoyer de documents à sa couverture complémentaire, le remboursement s’effectue automatiquement.

Pourquoi ne pas admettre la concurrence dans le régime général ? Pourquoi ne pas donner la possibilité de choisir sa caisse de paiement ? Pourquoi ne pas laisser les mutuelles ou les assurances assurer la gestion de la couverture de base ? En aucun cas, cette instillation de la concurrence ne signifierait la remise en cause des droits actuels. Il suffirait que, par contrat, les différentes caisses s’engagent à couvrir les assurés sociaux au minimum dans les mêmes conditions. En cas de non-respect de cette clause, les caisses ne seraient plus habilitées à percevoir de recettes issues des cotisations sociales ou de la CSG ou de tout autre moyen de financement mis en place par le législateur qui aura, par ailleurs, tout le loisir de définir les prestations de base.

Un tel système marquerait-il la fin du paritarisme tel que nous le connaissons depuis la fin de la seconde guerre mondiale ? Il faut souligner que, de toute façon, le rôle des partenaires sociaux s’est réduit au fil des années. L’assurance-maladie est, dans les faits, étatisée. La CSG qui est un impôt proportionnel sur le revenu acquitté par tous les Français est la principale ressource de l’assurance maladie. Ce sont, par ailleurs, les services du ministère de la Santé qui dirigent et élaborent les grandes décisions. Les établissements hospitaliers sont sous le contrôle de l’Etat tout comme les cliniques dont l’agrément est attribué par le Ministère de la Santé. Les partenaires sociaux négocient à la marge et grapillent quelques prébendes au passage. Officiellement à la fois censeurs ce qui est leur rôle normal et gestionnaires, les syndicats ont perdu dans le paritarisme à la française leur légitimité. Dans un système avec de la concurrence, ils pourraient surveiller, juger et être les véritables défenseurs des assurés sociaux. Ils sortiraient gagnants de cette mutation.

Il apparaît difficile de conserver un système qui ne responsabilise ni les praticiens, ni les patients et qui encourage les dépenses improductives. Actuellement, il y a très peu de sanctions contre le nomadisme médical et contre la surprescription. Personne n’imagine que l’administration pourra attribuer à chaque Français son médecin comme il le fait pour les enfants en les affectant autoritairement dans des établissements. Pourquoi ce qui ferait scandale dans le domaine médical ne le ferait pas dans le domaine scolaire ? Il faut souligner que si on arrive à connaître le niveau des établissements scolaires, leur réputation, leurs résultats, il n’en est pas de même pour les médecins. Pas de publicité, pas d’évaluation publique, on choisit son médecin par le bouche à oreille ou par hasard. On confie sa vie à un inconnu. Assez surprenante cette méthode qui associe le tirage au sort avec la roulette russe.

Notre système assurance maladie avantage les personnes aisées ayant des relations. Disposant de l’information, elles accèdent aux bons établissements, aux meilleurs spécialistes qui sont prêts à leur accorder le temps nécessaire. Elles peuvent demander des examens en surnombre, demander conseils et contre-conseils et tout cela est pris en charge par assurance maladie Avec l’instauration des honoraires libres, la sélection par l’argent joue à plein. Le patient a le choix soit d’attendre des mois un rendez-vous dans un hôpital public avec un spécialiste, soit payer le prix fort pour le rencontrer dans le cadre de consultation en honoraire libre. Ce qui est rare est cher ; or le diagnostic d’un très bon médecin est forcément une prestation rare donc cher. Le problème du système actuel, c’est qu’il essaie de faire croire le contraire et qu’il est tout sauf transparent.

S’il est irrationnel qu’un même patient puisse sans aucune pénalisation financière au nom de la liberté consulté plusieurs médecin pour un même mal, il est également irrationnel qu’un médecin puisse consacrer moins de 15 minutes à ses patients. Il faut, sans nul doute, aller vers le médecin généraliste de référence librement choisi par le patient. Ce dernier doit certes avoir toujours la possibilité de demander l’avis d’un autre médecin . Chaque patient doit avoir aussi la possibilité d’en changer une à deux fois par an. Le passage par le médecin de référence serait obligatoire pour consulter un spécialiste sauf en ce qui concerne bien évidemment les soins dentaires, ophtalmologiques, dermatologiques ou gynécologiques faute de quoi le remboursement serait réduit. Il conviendrait de limiter le nombre de patients par médecins. On a bien institué les 35 heures pour les salariés ; pourquoi ne pas limiter le nombre de patients par médecins. Le Gouvernement a, par un système compliqué de pénalisation tarifaire, institué des quotas d’actes alors pourquoi ne pas jouer sur le nombre de patients vu par un médecin dans une journée dans son cabinet. Il conviendrait, de manière simultanée, afin d’éviter une montée aux extrêmes des contestations d’améliorer le remboursement de certains soins. Par souci d’égalité, le taux de remboursement est le même quel que soit le niveau de revenu ; de ce fait, ce système pénalise les personnes modestes et ne permet par une couverture de l’ensemble des soins. Pourquoi ne pas imaginer que le régime de base de la Sécurité sociale soit progressif ? Un forfait de non-remboursement pourrait être instauré pour les revenus dépassant un certain plafond, les complémentaires auraient la possibilité de le prendre à leur charge. En contrepartie de ce forfait, le taux de remboursement pourrait être également amélioré.

Il est, en revanche, vain d’espérer une baisse des dépenses de santé ou même une stabilisation. Tout concourt à leur augmentation. Il y a le vieillissement inéducable de la population française ; vieillissement qui à travers sa forme la plus dure, la dépendance, provoquera une augmentation des dépenses médicales. De 2000 à 2020, les personnes de plus de soixante ans passeront, en France, de 11 à 17 millions, les personnes âgées de plus de 85 ans passeront de 1 million à 2,1 millions. En 2050, notre pays compterait plus de 4,5 millions de personnes de plus de 85 ans. Selon une étude réalisée par la Caisse nationale d’assurance vieillesse, le nombre de personnes fortement dépendantes réduites au lit ou au fauteuil pourrait atteindre 1,2 millions en 2020. Il y a, en second lieu, au sein de toute la population une volonté de rester en forme le plus longtemps et de consacrer une part croissante de leurs revenus aux dépenses de santé. En dernier lieu, les nouvelles techniques, les nouvelles découvertes coûtent de plus en plus chères. Pour lutter contre le cancer, le sida, la maladie de Parkinson, il faut mettre des moyens de plus en plus importants. L’exploitation du génome humain exigera des ressources que seules de très grandes entreprises ou de très grands laboratoires publics peuvent mobiliser. L’évolution des dépenses de santé de ces cinquante dernières années est claire et sans appel. Elles sont passées de 2 % à plus de 12 % du PIB de 1950 à 2000. Elles ont triplé lors de ces vingt-cinq dernières années. La France n’a pas le record de dépenses de santé ; elle est doublée par les Etats-Unis, la Suisse et l’Allemagne.

Les hôpitaux sont montrés du doigt car responsables de plus de 50 % des dépenses de santé. Les hôpitaux en France, c’est Kafka au quotidien. Gérés par des administratifs complètement dépendants du ministère de la Santé et de la lourde hiérarchie et en guerre permanente avec les médecins, les professeurs qui considèrent les hôpitaux comme leur domaine. Cette incompréhension ne facilite pas la bonne gestion et n’offre pas les meilleures garanties pour la mise en œuvre de prestations de qualité. On côtoie le pire et meilleur dans les hôpitaux en France ; des services d’extrême qualité à la pointe de la technologie dotés de spécialistes de grand renom vivent à côté de vrais mouroirs. Il y a surtout une vétusté inadmissible dans certains hôpitaux. A Paris, au sein même d’établissements réputés, il est fréquent de tomber sur des services ayant un matériel hors d’âge. Pourtant, 300 milliards de francs sont consacrés, chaque année, à l’hôpital public qui réalise plus de 15 millions d’interventions chirurgicales. L’hôpital public est au bord de l’asphyxie. Pour expliquer ce mal qui l’affaiblit de jour en jour, il y a en premier lieu des causes externes. En effet, l’hôpital public a été appelé à suppléer les défaillances de la médecine de ville et des services de lutte contre l’exclusion. Pour les admissions dans les hôpitaux et les soins hospitaliers, la France arrive en tête. Dans les grandes villes, les services des urgences ressemblent à la cour des miracles. Les sans-abri tentent de trouver un havre pour la nuit dans ces services. Les personnes isolées, en mal d’affection, essayent de calmer leur douleur en passant dans ces services ouverts toute la nuit. En second lieu, les hôpitaux sont de plus en plus asphyxiés par les dépenses de personnel. Les hôpitaux emploient plus de 840 000 personnes, un Etat dans l’Etat. Comme dans les ministères, la répartition du personnel ne correspond pas aux besoins. Les services difficiles sont désertés ou laissés aux débutants ; il s’agit en particulier des urgences. En outre, le caractère très militaire de l’organisation hospitalière ne facilite pas la pénétration du progrès et des nouvelles techniques de gestion des ressources humaines. Les mandarins supervisent de loin et n’aiment guère consulter les infirmières ou les aides soignantes. Plusieurs castes cohabitent, sans se connaître, dans les hôpitaux au détriment bien souvent du malade qui est tenu à l’écart, abandonné à lui-même et considéré comme un pion. Il y a d’un côté les professionnels et de l’autre le patient. Des progrès dans l’humanisation des hôpitaux ont été réalisés, ces dernières années, mais ils sont encore très largement insuffisants.

Autre grand blocage qui empêche la rationalisation de notre système de santé ; le nombre trop important de lits d’hôpital, 20 à 30 000 lits de trop qui coûtent chers au système de santé. Le nombre pour 1000 habitants atteint en France 8,5 contre 4 aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Autrefois, un patient pour une intervention même bénigne restait au minimum une semaine voire deux ; maintenant, il n’est pas rare soit de sortir dans la journée, soit de sortir au bout de deux ou trois jours. Cette évolution diminue automatiquement le nombre de lits nécessaire. Par ailleurs, la révolution technologique qu’a connu la médecine, tant pour le diagnostic que pour les interventions, a comme conséquence une concentration des séjours dans les grands établissements. Cette révolution aurait du conduire à la fermeture d’unités vétustes n’ayant pas le matériel et les compétences nécessaires pour réaliser, en toute sécurité, des opérations. Or, c’était oublié que dans de nombreuses villes, l’hôpital est le principal employeur et donc le principal pourvoyeur de ressources. Tout élu qui se respecte se bat pour obtenir que son hôpital soit doté de tout le matériel de pointe disponible même si cela ne se justifie pas compte tenu du nombre limité d’opérations pratiquées. Il en résulte un véritable gaspillage, une mauvaise allocation des ressources, des plateaux sous utilisés et sous équipés. Les patients ne sortent pas vainqueur de cette inflation de lits et d’équipements. En effet, il est impossible d’équiper tous les établissements correctement et on manque de personnel. L’hôpital près de chez soi, c’est bien ; c’est rassurant à condition qu’il soit en bon état de marche ce qui n’est pas toujours le cas. Il conviendrait d’accepter au minimum une spécialisation des établissements pour éviter des doublons. Le Ministère de la santé a décidé de mettre en œuvre cette spécialisation mais il doit faire face à l’hostilité des élus et des habitants des villes concernées qui veulent tous conserver leur maternité ou leur hôpital général.

Tous les plans de maîtrise des dépenses de santé seront donc voués à l’échec sur le long terme. Ils peuvent simplement infléchir, un temps, la courbe. La question n’est pas le niveau des dépenses de santé mais leur utilisation et leur efficacité. Le toujours plus doit être remplacé par le toujours mieux.

Plus de liberté, plus de responsabilité pourraient également s’appliquer à l’Etat. Le libéralisme n’impose pas la suppression de l’Etat ; il ne faut pas confondre libéralisme et anarchisme. L’Etat libéral, ce n’est pas obligatoirement un Etat réduit au minimum, c’est avant tout un Etat efficace.

La gestion publique est, en France, très centralisée et très rigide. L’administration française fonctionne comme une armée géante qui tente de prouver son efficacité en temps de paix par toujours plus de dépenses. De multiples rapports dont en particulier ceux de la Cour des Comptes ont souligné l’archaïsme de la gestion de l’Etat. Sur ce sujet, on peut également citer l’excellent rapport sur la comptabilité de l’Etat remis par Jean-Jacques François le 30 juin 1999 au Premier Ministre.

Ce rapport est sans appel sur la gestion de l’Etat. Ainsi, il souligne que « la mécanique administrative et financière de l’Etat ne fait pas figurer au premier plan de ses préoccupations la notion de bonne décision. Quelles sont les sanctions et les récompenses d’une bonne ou mauvaise décision financière ? Il n’y en a pas. Seules les fautes contre la régularité sont prévenues, recherchées, sanctionnées. »

L’auteur de ce rapport insiste sur les conséquences de l’absence de comptabilité patrimoniale pour l’Etat qui est une source de très importants dysfonctionnements. Le budget de l’Etat se présente sous la forme d’un compte d’entrées, sorties. Cette présentation comptable très dépouillée résulte de l’application des grands principes budgétaires qui ont été forgés durant tout le XIX ème siècle : l’annualité, l’universalité et l’unité. Plus de 1600 milliards de francs de budget sont gérés en amateur. Un commerçant, un ménage, en prenant en compte la différence des montants en jeu, ont des comptabilités plus élaborées.

Dans la comptabilité de l’Etat, il n’y a pas de chapitres réservés à l’amortissement, ni de provisions. Cette absence constitue une véritable insouciance et un refus de préparer l’avenir. Selon le rapport, les bombes à retardement, des dépenses non provisionnées auxquelles l’Etat devra prochainement faire face, sont évaluées entre 500 et 1000 milliards de francs. Dans les faits, l’Etat à la différence des entreprises privées n’établit pas de bilan. La valeur des biens n’est pas pris en compte comme le coût des services. L’Etat sera confronté à une crise grave de son système financier d’ici trois à cinq ans du fait du caractère archaïque de sa gestion et de l’obsolescence des procédés informatiques. L’Etat n’a aucune vision claire de ses engagements à venir. Ainsi, du fait de l’absence de provisions, les charges s’accumulent. La retraite symbolise parfaitement cette imprévoyance. Du fait de la pyramide des âges, le coût des retraites des fonctionnaires devrait augmenter de 15 milliards de francs par an à partir de l’an 2005 pour atteindre un surcoût de 100 milliards de francs en 2015. Selon un rapport commandé par Alain Juppé et élaboré par Raoul Briet, le coût des retraites pour les fonctionnaires de l’Etat passerait de 108 milliards de francs en 1995 à 153 en 2005 puis à 226 milliards de francs en 2015. Autre zone d’incertitude, les engagements des établissements publics rattachés à l’Etat. Pour soustraire certaines activités du droit budgétaire, pour accorder parfois à juste titre une plus large autonomie, les gouvernements ont pris l’habitude de multiplier les établissements publics. Les universités, les musées mais aussi EDF ou la SNCF sont des établissements publics. Or, le rapport de Jean-Jacques François souligne que les relations de l’Etat avec les établissements publics sont particulièrement complexes. Ainsi, 112 milliards de francs d’actifs seraient immobilisés au sein de ces établissements alors que les subventions de l’Etat à leur profit atteignent 170 milliards de francs et que leur situation nette accusait un déficit de 1999 milliards de francs en 1996 et de 34 milliards de francs en 1997. A force de multiplier les structures, l’Etat ne sait plus trop où se trouve son argent. Fréquemment, dans des lois de finances rectificatives, les gouvernements opèrent à la sauvette des ponctions sur les établissements publics.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’Etat ne connaît pas, en l’an 2000, son patrimoine immobilier. Il est évalué entre 260 et 450 milliards de francs. Cette approximation prouve l’absence de comptabilité patrimoniale. L’Etat ne connaît pas la valeur de son patrimoine et est incapable d’en avoir une gestion rationnelle. L’Etat subira, en effet, une perte de 60 milliards de francs de 2000 à 2010 du fait de l’absence de programmation en matière d’entretien et de l’ignorance des pouvoirs publics sur l’étendue du patrimoine. La simple mise à niveau du parc immobilier de l’Etat coûterait au minimum 5 à 6 milliards de francs par an.

Le rapport de la Cour des Comptes sur la fonction publique de l’Etat de 1999 a également souligné, comme les années précédentes, que le système d’organisation actuelle était source de gaspillages et d’inégalités. Est-il admissible qu’en l’an 2000, l’Etat soit incapable de savoir par ministère le nombre de fonctionnaires qui y travaillent. ? L’Etat français, premier employeur européen, même avec l’appui des moyens informatiques puissants, n’arrive pas à gérer son personnel. Comment ne pas comprendre que l’allègement des structures est la seule solution pour améliorer les services offerts et pou réaliser d’importantes économies budgétaires.

Il y a urgence pour la modernisation de la comptabilité publique. Laurent Fabius en était convaincu en tant que Président de l’Assemblée nationale. Il avait, à ce titre, élaboré une série de propositions afin de rendre plus transparent la gestion publique. Désormais, Ministre de l’Economie et des finances, la mise en musique de ses propositions buttent sur les résistances du Ministère de l’Economie et des Finances. La comptabilité de l’Etat devrait, par souci d’efficacité, se rapprocher de la comptabilité des entreprises et intégrer les notions simples que sont les provisions et les amortissements. De même, à côté du compte d’exploitation, l’Etat doit élaborer un bilan qui retrace, avec précision, ses actifs et son passif. De telles réformes ne sont pas impossibles à réaliser. Nos voisins se sont engagés dans un processus de modernisation de leur comptabilité publique sans que cela provoque des cris.

Compte tenu des règles budgétaires en vigueur, un véritable cercle vicieux du toujours plus de dépenses fonctionne en France. Plus de 90 % des dépenses de l’Etat sont reconduites automatiquement d’une année sur l’autre au nom des fameux services votés qui correspondent au montant de crédits nécessaires pour assurer le fonctionnement des services de l’Etat. Il faut une décision, un acte volontaire pour réaliser des économies. La dépense est naturelle et implicite. Elle s’impose d’elle-même. Sa suppression doit être explicite. Il n’y a pas de discussion parlementaire sur les services votés ; il y a un simple enregistrement. Il faudrait renverser la preuve. Il faudrait que les Ministres puissent justifier le bien-fondé des crédits de fonctionnement ou des crédits d’investissement et mentionnent quelles économies ils entendent réaliser. L’objectif d’une entreprise, c’est produire plus, mieux et pour moins cher. L’Etat ne connaît pas cette règle pourtant simple. Ces dernières années, les économies budgétaires ont été réalisées sur les dépenses d’investissement, ce qui est le plus facile car elles ne modifient en rien le fonctionnement à court terme des services. La conséquence de cette pratique est simple ; sur un budget de 1600 milliards de francs, les dépenses civiles d’investissement s’élèvent à moins de 75 milliards de francs. Ce sous-investissement est porteur de dépenses supplémentaires pour l’avenir. En effet, en n’investissant que parcimonieusement, l’administration se prive de gains de productivité. Surtout, en n’entretenant pas ou mal son patrimoine, l’Etat devra consacrer d’ici quelques années des sommes importantes pour le remettre à niveau.

L’informatisation ou internet n’ont eu que peu d’impact sur les structures de l‘Etat. On crée de nouvelles directions, de nouveaux emplois mais on ne restructure qu’avec difficulté. Il y a une véritable résistance au changement. En 1987, à la direction de la communication du ministère des Affaires Etrangères, on travaillait encore avec des télescripteurs fonctionnant avec du papier carbone de plus de sept plis. Les dépêches étaient découpées à la main et adressées aux bureaux intéressés. Rien d’exceptionnel sauf que dans les placards étaient rangés des ordinateurs sur lesquels on aurait pu consulter les dépêches. Plus de liasse de papiers carbone, plus d’armoires débordantes de dépêches AFP ou Reuter, juste des écrans. Mais, l’installation des ordinateurs aurait nécessité la réorganisation d’un service. Pas de droits acquis simplement des habitudes et l’absence de volonté. Le travail sur les télescripteurs et sur le papier carbone n’avait rien d’enthousiasment. La preuve, la nuit venue, la surveillance des dépêches était assurée par des appelés du contingent. Il a fallu attendre plus de cinq ans pour que l’ordinateur soit accepté.

Dans les fascicules budgétaires tels qu’ils sont votés en loi de finances par le Parlement chaque année, tout est prévu, la nature des dépenses, les emplois. Pour s’adapter à l’imprévu, le gestionnaire public doit ruser et se jouer des règlements. On ne vote pas sur un objectif, fournir tel ou tel service aux Français, mais sur la nature de la dépense, le versement d’une prestation ou l’achat de crayons. De manière surprenante, la question des objectifs à atteindre, diminution du chômage, réalisation d’infrastructures, lutte contre l’exclusion ne transparaît pas à la lecture des documents budgétaires. L’affectation précise des crédits prive les gestionnaires de toutes marges de manœuvres. Par souci d’efficacité, il conviendrait d’accroître l’autonomie de gestion au sein des ministères. Les ministères et en dessous les différentes directions devraient disposer d’une plus grande autonomie budgétaire et pouvoir librement sous le contrôle de la Cour des Comptes et du Parlement gérer les crédits en fonction des objectifs fixés par la loi. Les ministères dépensiers, c’est à dire, à titre d’exemple, l’agriculture, l’éducation nationale, l’emploi, dépendent aujourd’hui du Ministère du Budget qui considère qu’il est le seul à savoir bien gérer. L’histoire récente ne lui donne malheureusement pas raison. Il faut casser cette dépendance qui déresponsabilise et qui est source de dysfonctionnements.

Il faut également accroître la mobilité au sein des différentes administrations. L’Etat est unique tout comme le statut général de la fonction publique, mais il existe plus d’une centaine de sous-régimes qui régit la vie des fonctionnaires. Un fonctionnaire du ministère de l’Economie et des finances même à emploi et à ancienneté identique n’est pas traité de la même façon qu’un fonctionnaire du ministère de l’Emploi ou de l’Intérieur. Les primes, les horaires, les avantages diffèrent. Tout ceci freine le passage d’un ministère à un autre. De ce fait, lorsque dans un ministère, il y a nécessité d’accroître le nombre d’emplois, il n’y a pas d’autres possibilités que d’augmenter le nombre de fonctionnaires. Il est difficile de réaliser des transferts. Cela serait, en outre, perçu comme un signe de faiblesse de la part du ministère qui verrait partir un ou plusieurs de ces fonctionnaires. La crédibilité d’un ministre tient à sa capacité de maintenir voir d’augmenter le nombre de fonctionnaires qu’il a sous ses ordres.

Depuis des années, la fuite en avant a caractérisé la gestion des ressources humaines au sein de l’Etat. Face à une crise au sein de la fonction publique, les gouvernements successifs ont eu recours à l’augmentation des effectifs, des primes et des rémunérations. Ces augmentations, souvent non fondées ont asphyxié le budget de l’Etat. Ainsi, le budget de l’Etat en 2001 prévoit plus de 7000 créations de poste, c’était le prix à payer pour régler le conflit de Bercy et mettre un terme à la grogne des enseignants.

Dans une entreprise, les effectifs des établissements, de services évoluent en fonction de la conjoncture, en fonction des techniques. Pour l’Etat, la seule règle en vigueur est le toujours plus. Ainsi, en 1970, le Ministère de l’agriculture comprenait 28 000 agents pour 2,8 millions d’agriculteurs. Ils sont aujourd’hui 32 850, sans compter les fonctionnaires européens, pour 966 000 agriculteurs. On est ainsi passé d’un fonctionnaire pour 100 agriculteurs à un fonctionnaire pour 29 agriculteurs. De même, le taux d’activité dans la flotte de commerce a été divisé par trois et le nombre de fonctionnaires au ministère de la mer a augmenté de 25 %.

Comme pour son patrimoine, l’Etat ne sait pas exactement combien de fonctionnaires travaillent en son sein et combien sont affectés à des tâches qui n’ont rien à voir avec leur métier d’origine. Bien que l’insécurité augmente, bien qu’il manque de policiers dans les banlieues, 10 000 gardiens de la paix sont en charge de travaux de bureau ; 1000 agents sont affectés à des tâches syndicales, mutualistes ou associatives, 264 sont affectés à l’orchestre de la police. Un policier sur sept n’est pas un policier.

Pas assez de policiers, pas assez d’enseignants, pas assez de gardiens de prisons, c’est peut être vrai. Pour autant, la France ne manque pas de fonctionnaires. Sans compter les effectifs des établissements publics, les enseignants du privé sous contrat, les effectifs de la Poste et de France Telecom et les appelés du contingent, les effectifs de la fonction publique atteignent en France 4,536 millions de personnes. Il y avait, au 31 décembre 1996, 146 000 enseignants privés sous contrats et donc payés par l’Etat. 292 000 salariés travaillent dans des établissements publics et 451 000 à la Poste et France Telecom. En prenant en compte ces différentes catégories, 5,425 millions de personnes travaillent pour les pouvoirs publics. En y ajoutant la Caisse des Dépôts, les sociétés d’économie mixte et les entreprises publiques dont le personnel bénéficie d’un statut proche de celui en vigueur dans la fonction publique, on atteint le chiffre de 6 millions. Avec plus de 20 % de la population active dans la fonction publique, la France est en tête de tous les grands pays occidentaux. Depuis vingt ans, nous avons assisté à une progression ininterrompue sans pour autant que la qualité des services rendus aux citoyens s’améliore. De 1980 à 1996, les trois fonctions publiques ont connu une augmentation de leur effectif de plus 800 000 (230 000 pour l’Etat, 390 000 pour les collectivités territoriales, 146 000 pour les hôpitaux). Les frais de personnel (charges sociales+pensions et traitements) sont passés de 279 à 613 milliards de francs de 1980 à 1998. Dans une note interne réalisée par Jean Choussat, l’inspection des finances fait état d’un sureffectif de 10 %, soit près de 500 000 agents dans la fonction publique en France. Le sureffectif coûterait 150 milliards de francs à l’Etat par an, près de la moitié de l’impôt sur le revenu ou le montant des taxes sur les carburants.

Avant de procéder à de nouvelles créations d’emplois publics, il conviendrait au préalable s’il n’est pas possible de procéder à des transferts entre services ou entre ministères. Il faut avoir conscience que l’embauche d’un fonctionnaire à l’âge de vingt-cinq ans crée une dépense publique durant une cinquantaine d’années compte des frais de pension.

Il ne s’agit pas de geler les effectifs de la fonction publique ; il s’agit de gérer de manière la plus économe possible. Toujours dans un souci d’efficacité, il conviendrait d’instiller de la souplesse dans le recrutement. Le recours systématique au concours couplé à la limite d’âge est générateur de sclérose et crée une barrière étanche entre le privé et le public. Il y a deux France, celle du secteur privé et celle du secteur public qui s’ignorent et se haïssent. Cette absence de porosité est contre-productive. Le secteur public se prive de l’expérience de salariés du privé et de même des fonctionnaires quels que soient leur niveau auraient tout à gagner de faire des allers et des retours dans le privé. Le pantouflage dans les entreprises est aujourd’hui essentiellement réservé à une toute petite caste d’énarques.

La question des relations avec le privé sera d’actualité dans les prochaines années. En effet, de 2000 à 2012, la moitié des fonctionnaires en poste partiront à la retraite. Le nombre des départs passera de 58 000 à 85 000 par an. Selon le Commissariat général au Plan, l’Etat se doit d’adapter les recrutements en fonction des besoins et non procéder au renouvellement automatique. Mais surtout, il devra remplacer des fonctionnaires expérimentés or compte tenu de la pyramide des âges de la fonction publique, il ne pourra pas uniquement jouer sur l’avancement des fonctionnaires un peu plus jeunes. Il devra, sur des emplois demandant des qualifications et de l’expérience mettre, des jeunes recrutés par concours et qu’il faudra former en urgence. Durant les années de chômage, la fonction publique constituait un véritable refuge. Dans les années quatre-vingt et dans la première partie des années quatre-vingt-dix, lorsque les parents étaient interrogés par sondage sur leurs souhaits en ce qui concerne la carrière de leurs enfants, la réponse était simple : fonctionnaires. Il n’était pas rare que des jeunes ayant accompli un troisième cycle présentent leur candidature à des concours catégorie B voire C de la fonction publique, concours accessibles à des candidats niveau bac ou deug. Cette recherche de la protection absolue ne sera pas sans poser des problèmes au sein de la fonction publique. Une grande partie des femmes et des hommes recrutés ces dix dernières années sont surqualifiés par rapport aux missions qui leur sont confiées. Il en résulte une amertume, une exaspération et un sentiment de révolte qu’il faudra gérer. En quelques années, la situation s’est complètement retournée. L’Etat ne fait plus recettes. L’ENA n’attire plus et est contrainte de publier des publicités pour inciter les jeunes à concourir au plus prestigieux concours de la fonction publique. Moins de 1000 candidats, une baisse de plus de 40 % en moins de cinq ans, l’énarque ne fait plus rêver. Cette crise des vocations obligera peut-être l’Etat à réaliser des gains de productivité.

En plus de ces problèmes de recrutement, dans les prochaines années, l’Etat devra faire face à des dépenses de pension en très forte augmentation. Selon Bercy, les engagements de l’Etat en matière de retraite des fonctionnaires coûteront 4000 milliards de francs de quoi faire passer la dette de l’Etat à plus de 8000 milliards de francs soit 100 % du PIB contre 58 % en 2000. Actuellement, les pensions des anciens fonctionnaires sont prélevées directement sur le budget de l’Etat. Il n’y a pas de caisse de retraite. Le Commissariat général au plan propose, à juste titre, que l’Etat crée en système de retraite pour les fonctionnaires d’Etat afin d’individualiser la dépense. Les dépenses de retraites des agents de l’Etat devraient être clairement identifiées dans le budget de l’Etat comme pour les autres régimes. Ainsi, on pourrait clairement connaître leur coût, fixer le montant des cotisations et rendre les acteurs un peu plus responsables. Au nom de l’égalité, un rapprochement avec le régime général des salariés du privé s’impose. Pour éviter une remise en cause brutale des droits acquis, le passage de 37,5 à 40 ans de cotisations dans la fonction publique pourrait ne concerner que les nouveaux entrants sachant que 45 % des fonctionnaires actuels prendront leur retraite d’ici 2012. On pourrait également proposer un système à la carte : intégration des primes en contrepartie d’un allongement de la durée de cotisation, non-intégrationn des primes mais dans ce cas pas d’allongement de la durée de cotisation. Le gouvernement ferait bien de s’inspirer de l’exemple canadien. En effet, le gouvernement canadien a réexaminé l’ensemble des programmes afin de trier ce qui doit continuer à appartenir au secteur public. 120 organismes gouvernementaux ont été transformés ou restructurés. 45 000 des 220 000 fonctionnaires appartiennent désormais au secteur privé ou sont partis à la retraite avec en contrepartie une indemnisation.

En regardant attentivement les offres d’emplois publiés par les quotidiens ou par les hebdomadaires, vous ne tomberez pas sur une offre concernant, par exemple, le poste de directeur du budget ou de directeur des ressources humaines au sein d’un ministère. Il y a peu de chances pour qu’un chasseur de tête vous propose le poste. Les textes en vigueur permettent pourtant de recruter pour des postes de direction des non-fonctionnaires mais cela ne se fait pas ou presque pas. Alain Madelin en tant que Ministre de l’industrie l’avait fait de 1986 à 1988. Il avait résisté à la pression des membres influents des différentes directions de son ministère. Les postes à responsabilité au sein des ministères appartiennent aux écoles de formation des fonctionnaires : l’ENA, Polytechnique par exemple. Mais pour être directeur du budget ou directeur des impôts, il faut, en outre, être sorti dans les premiers à l’ENA une vingtaine d’années auparavant et si possible avoir fait un peu de cabinet ministériel. On peut nommer quelqu’un extérieur au sérail du Ministère à condition qu’il soit issu des grands corps : Conseil d’Etat, Cour des Comptes, Inspection Générale des Finances mais noter bien, il s’agit toujours d’un fonctionnaire.

De nombreux hauts fonctionnaires ont déserté les ministères au profit du privé afin d’échapper à la pesanteur de l’administration, pour gagner plus ou par simple envi de faire autre chose. La multiplication de ces départs prive l’administration de nombreux bons éléments. De ce fait, il est de plus en plus délicat de trouver les personnes idoines pour des postes difficiles. Laurent Fabius a mis plusieurs semaines tant pour composer son cabinet ministériel que pour remplacer plusieurs grands directeurs de son ministère. L’administration doit s’ouvrir et se comporter en matière de recrutement comme une entreprise. Les fonctionnaires doivent accepter qu’un certain nombre de postes puisse être occuper par des femmes ou des hommes issus des privés afin d’éviter une sclérose des méthodes de travail et de gestion. Tout le monde sera gagnant avec l’instauration d’une plus grande mobilité entre les deux secteurs. Dans ces conditions, est-il nécessaire de conserver l’ENA ? Créer après la seconde guerre mondiale afin de fournir des cadres de haut niveau à l’administration et mettre un terme aux procédures de recrutement pas toujours transparentes que les différents ministères ou corps avaient mis en place. L’objectif de Michel Debré, le père fondateur de cette école, a été atteint. Personne ne nie la qualité de la formation délivrée par l’école, ni les compétences des élèves qui en sortent. Mais, l’ENA a créé une nouvelle caste qui se décompose en sous-castes. Cette école a dépassé les objectifs qui lui avaient été alloués. Elle dispose d’une sorte de monopole sur un grand nombre de postes à responsabilités que ce soit dans le secteur public ou dans le secteur privé. Les postes de direction dans les ministères, les postes de direction dans les grandes entreprises, dans les établissements publics, dans les cabinets d’avocat, dans les sociétés de conseil, les postes de ministres, de Premier Ministre sont trustés par les énarques. Or, tout monopole est en soi source de dysfonctionnements. Ce qui est vrai pour Microsoft dans le monde des logiciels l’est pour l’ENA en ce qui concerne les postes de dirigeants.

Les anciens élèves de l’ENA forment un grand réseau aussi influent que peuvent l’être ceux des francs-maçons. Il y a un esprit de corps indéniable entre énarques. Convaincus de faire partis de l’élite, d’être les membres de la caste du savoir et de l’intelligence, ils ont tendance, de manière toute naturelle, de ravaler les non-énarques à de pauvres esprits tout juste bons à être commandés. La supériorité énarchique est certainement le principal enseignement dispensé par l’ENA. En donnant les clefs des ministères, des cabinets ministériels, des grandes entreprises publiques, les hommes politiques ont accepté le triomphe de cette école. Le grand réseau de l’énarchie n’est certes pas homogène. Il y a d’un côté ceux qui ont réussi à intégrer les grands corps et les autres. La vie d’un ancien élève ayant choisi le Conseil d’Etat à la sortie de l’école et celle d’un ancien élève ayant choisi, bien malgré lui, du fait de son rang de sortie, le ministère des affaires sociales ont toutes les chances d’être fort différentes. Il vaut mieux sortir dans les 12 premiers de l’ENA faute de quoi l’ENA peut laisser un goût amer. Le pantouflage, les ors de la République, les beaux postes sont avant tout réservés aux premiers. Ce classement de sortie conditionne toute la vie professionnelle des élèves. Pas de possibilité de rachat, pas de possibilité de passer d’administrateur des affaires sociales à conseiller d’Etat même si on n’en a les compétences. Seule une intervention politique et le passage par un cabinet ministériel peuvent tordre le coup à ces règles stupides. L’énarque considère que le simple fait d’avoir réussi un concours à vingt quatre ans lui donne des droits sur la société pour la totalité de la durée de sa vie professionnelle. Mis sur un piédestal dès le départ, il n’en descend pas jusqu’à sa mort. A l’ENA, on n’apprend pas la modestie et la relativité. Ce monopole des anciens élèves de l’ENA enferme l’Etat sur lui-même. L’introduction des innovations est lente. La suppression de l’ENA est périodiquement évoquée, surtout au moment des élections. Dans cette proposition radicale, il y a un peu la jalousie de ceux qui ne l’ont pas fait. Il y a aussi beaucoup de démagogie car personne n’ignore la force du réseau des anciens élèves. Certes, au nom de l’aménagement du territoire et afin de lutter contre le parisianisme, l’école a été faussement délocalisée en 1992, par Edith Cresson, à Strasbourg ; dans les faits, les locaux de Paris ont été conservés et l’enseignement s’effectue, certainement par souci d’économie, dans les deux villes à moins que ce soit pour aider la SNCF et Air France qui sont mis à contribution pour les navettes des élèves et des professeurs. Il faut mettre un terme au monopole de fait de l’ENA. Il faut créer des écoles concurrentes, des écoles supérieures d’administrations formant aux emplois publics de l’Etat comme à ceux des collectivités territoriales. Actuellement, il y a une séparation stricte entre l’ENA qui forme des élèves pour des emplois dans l’administration d’Etat et de la Ville de Paris et les IRA, institut régional d’administration, qui forme des élèves pour les collectivités territoriales. Il faut surtout supprimer l’automaticité d’emploi dans la fonction publique en cas de réussite du concours et la remplacer par des listes d’aptitudes. Les ministères pourront choisir sur ces listes et recruter après passage d’entretien de motivation.

De la concurrence, il faut en mettre dans les services publics, non pas pour les détruire, mais pour les conforter, les améliorer. Il faut cesser de diaboliser le privé et de vanter le secteur public. Lorsqu’un accident ferroviaire est survenu en 1999 au Royaume-Uni, la responsabilité en a été imputée à la compagnie privée. Un tel accident était impossible en France car la SNCF est publique. Au mois de juillet 2000, personne n’a imputé l’effroyable crash du Concorde au caractère public d’Air France.

Dans notre pays, l’association des mots service public, monopole, entreprise publique est reine. Pourtant, sans remettre en cause les fameux droits acquis, sans mettre à bas la politique d’aménagement du territoire, il serait souhaitable d’instiller de la concurrence dans nos grands réseaux publics. L’Europe ne nous le demande pas par masochisme mais au nom d’une plus grande efficacité. La France est la mauvaise élève de l’Europe. Avec la Grèce, notre pays est celui qui met le plus de temps pour appliquer les directives européennes surtout quand elles concernent les services publics. Qu’un des pays fondateurs de l’Union européenne soit constamment à la traîne et exige des délais supplémentaires d’adaptation, n’est pas très glorieux. Il serait tout à fait concevable sur le réseau ferré français de faire circuler des trains de différentes compagnies et de leur imposer des obligations de services publics qui donnerait lieu à des compensations de la part de l’Etat. Pour pouvoir accéder au réseau, les compagnies devront, par exemple, s’engager à desservir certaines villes. Cela ne coûterait pas plus cher aux contribuables qui consacre plus de 40 milliards de francs par an à la SNCF. Comme pour le téléphone, le coût du transport baisserait.

L’introduction de la concurrence permettra aux élus de mieux contrôler. Qui aujourd’hui osera crier que la SNCF n’effectue pas convenablement son travail compte tenu de l’osmose qui existe entre sa direction et son ministère de tutelle ? Qui osera critiquer la SNCF de peur de déclencher une grève ? Personne. Le monopole transforme les élus en vassaux. Instituer de la concurrence redonne du pouvoir aux élus qui peuvent choisir et imposer plus librement des obligations.

Air France demeure une entreprise contrôlée par l’Etat ; or, elle intervient sur un secteur ultraconcurrentielle sur lequel les entreprises sont privées. Il n’y a aucune raison si ce n’est politique et syndicale de maintenir dans le secteur public Air France. De toute façon, sa privatisation totale est inscrite à moyen terme. Pour se développer, pour acheter de nouveaux avions, Air France ne peut plus compter sur l’Etat qui est un actionnaire condamné à être financièrement passif. Au nom des règles de concurrence en vigueur au sein de l’Union européenne, l’actionnaire public ne peut plus, en effet, réaliser des dotations en capital. C’est la raison pour laquelle le capital d’Air France a été ouvert au privé.

Logiquement, les lignes intérieures françaises sont ouvertes à la concurrence, or force est de constater que hormis Air Liberté et AOM qui font partie du même groupe sur quelques lignes, peu de compagnies se sont précipité pour relier les différentes villes françaises. Cette situation résulte du quasi-monopole dont bénéficie Air France sur Orly Ouest et sur certains créneaux horaires. Afin de passer de la théorie à la pratique pour la concurrence aérienne, il faudrait remettre à plat les créneaux horaires sur les différents aéroports. Est-il normal que le billet Paris-New York coûte moins cher qu’un billet Paris Ajaccio. Pourquoi ne pas mettre aux enchères les créneaux horaires et les autorisations de décollage ?

Pour l’électricité et pour le gaz, le client ne pourrait que sortir gagnant de l’introduction d’une forte dose de concurrence. A la différence du transport ferroviaire pour lequel le législateur a créé récemment deux entités juridiques, une chargée de réseau, c’est à dire les rails et l’autre chargée du transport en tant que tel, pour l’électricité, le producteur est aussi distributeur. EDF et GDF contrôlent toute la chaîne. Certes dans ces deux secteurs, le monopole n’est pas parfait car il existe des compagnies privées ou publiques qui de manière marginale produisent de l’électricité ou assure la distribution du gaz de ville. Pourquoi ne pas appliquer à EDF et à GDF en France ce qu’elles font à l’étranger au nom du cher principe de réciprocité ? EDF soumissionne à des marchés de production ou de distribution aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. On pourrait imaginer que la construction d’une centrale électrique fera l’objet d’un appel d’offre tout comme la vente de l’électricité au particulier. Ainsi, une entreprise A pourrait produire de l’électricité, la vendre à une compagnie B qui utilise les lignes d’une compagnie C pour l’acheminer auprès des particuliers. A chaque fois, les marchés seraient conclus pour une durée déterminée. En fonction du cours des matières énergétiques, la compagnie B pourrait opter pour un producteur spécialisé dans la production d’électricité d’origine nucléaire ou pour un producteur spécialisé dans la production à partir du fioul. La traduction à minima de la directive européenne concernant le marché de l’électricité protège les acquis nationaux d’EDF. La France ne manquera pas d’être condamnée pour mauvaise application d’un texte européen.

De plus en plus, la vieille conception française du service public s’effrite avec l’arrivée des nouvelles technologies. Qui dit réseaux, dit concurrence. Personne ne s’offusque de pouvoir envoyer des @mail grâce à Wanadoo, Liberty Surf, hotmail, yahoo, caramail, AOL, etc… Pour envoyer en urgence un colis, une lettre, on peut passer par des entreprises privées ; alors pourquoi la Poste conserve-t-elle son monopole sur le courrier classique ?

Lourdeur et complexité caractérisent la sphère publique malgré le dévouement des millions de fonctionnaires qui y travaillent. Avant même le niveau excessif des prélèvements, ce que les Français reprochent à leur administration, c’est son côté courtelinesque. Rien que pour les prélèvements obligatoires, chaque employeur a au minimum six interlocuteurs : trois pour les impôts, direction générale des impôts, services des douanes, Trésor Public, trois pour la perception des cotisations sociales URSAFF, ASSEDIC et régimes de retraite complémentaire. Le versement des différents impôts et des différentes cotisations sociales intervient à des dates différentes. L’employeur est transformé, à son corps défendant, en auxiliaire de l’administration fiscale qui est une des moins productive du monde occidental. Les entreprises doivent gratuitement calculer leurs impôts, leurs taxes et leurs cotisations. Le projet d’instauration d’un interlocuteur unique lancé sous Dominique Strauss-Kahn et Christian Sautter serait une avancée non négligeable.

Cette pesanteur administrative se traduit par un nombre réduit de créations d’entreprises. Au-delà de l’extrême médiatisation des start-up, les Français qui souhaitent créer leur entreprise rencontrent d’énormes difficultés et sont découragés par les obstacles à franchir. Les banques qui ont été par leurs structures, jusqu’à une date récente des annexes des administrations ont une part de responsabilité dans le faible chiffre des créations d’entreprise. En 1999, moins de 270 000 créations ou reprises d’entreprises ont été enregistrées. Chiffre faible comparé aux 13 millions de Français qui souhaitent se lancer dans la création d’entreprise et des 3 millions qui ont en tête un vrai projet dans leur tête (étude IFOP, janvier 2000). La France ne compte que 2 350 000 entreprises pour une population de 60 millions d’habitants avec en outre un très faible nombre d’entreprises moyennes. La France économique se compose de très grandes entreprises de plus en plus internationalisées et une multitude de micro-entreprises. En revanche, il y a une absence nette d’entreprises de taille moyenne. Les droits de succession, l’ISF et plus globalement l’ensemble des prélèvements freinent le développement des entreprises familiales et incitent leur propriétaire à les vendre à de grands groupes.

Nonobstant le problème du niveau des impôts, les entreprises comme les particuliers sont confrontés à l’absence de neutralité de notre système fiscal. Les gouvernements en voulant aider les grandes entreprises ou tel ou tel secteur d’activité ont créé de toutes pièces un véritable maquis qui n’avantage personne sauf les sociétés de conseil et qui nuit au très grand nombre. Les différents mécanismes d’incitation fiscale, par exemple, en faveur du logement, du cinéma, des DOM-TOM, des actions françaises coûtent chers à tous les contribuables sans pour autant avoir un réel impact. Les DOM-TOM n’ont guère profité des dispositifs de défiscalisation. La qualité du cinéma français ne s’est pas améliorée malgré les SOFICA qui sont des sociétés de financements bénéficiant d’importants avantages fiscaux ; elles sont de ce fait devenues des sociétés de défiscalisation des investissements cinématographiques qui permettent aux producteurs d’accumuler des navets sans avoir à en payer financièrement les conséquences. Certes, la France a conservé une production cinématographique mais qui est de moins en moins regardée. Au nom de l’art et de la défense de l’exception française, un secteur public a été institué.

Être libéral ne signifie pas exiger la disparition des impôts et le retour aux vieilles solidarités. Un système fiscal libéral repose sur la neutralité ; le comportement des acteurs économiques ne doit pas être guidé par des mesures fiscales. Au nom de l’efficacité, le libéral exige que les prélèvements soient fixés au plus bas niveau possible pour financer les dépenses publiques. Le libéral peut accepter un haut niveau de dépenses publiques à condition que cela ne génère pas d’effet pervers sur l’activité, que ces dépenses ne dissuadent pas de travailler ou ne portent atteinte aux règles de la concurrence et qu’elles soient efficaces.

En France, on décourage à la fois les jeunes les plus dynamiques et les personnes les plus modestes. Du fait de la progressivité de l’impôt sur le revenu et des effets de seuil généré par l’application de plafonds de ressources pour l’octroi des allocations et des prestations, de nombreuses personnes sont incitées à rester au chômage, à travailler au noir et donc à refuser de se réinsérer. La trappe à pauvreté pourrait concerner plus de 800 000 personnes, le noyau dur du chômage. Il est fréquent de rencontrer des hommes ou des femmes qui jouent sur les prestations, qui font des allers-retours entre le monde du salariat et du chômage ,qui cumulent période de stages de formation permettant de prolonger les périodes d’indemnisation.

Mieux lisser les prestations en fonction des ressources, instituer un impôt négatif versé aux personnes qui reprennent une activité professionnelle, mieux contrôler l’utilisation des prestations et les conditions de leur obtention, tels devraient être les objectifs d’un Etat providence moderne. Au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne, le guichet automatique à prestations et à subventions est remplacé par un suivi au fond des prestataires. Les gens honnêtes sont gagnants car ils disposent de moyens supplémentaires pour s’en sortir. Ne pleurons pas sur le sort des petits malins de l’ancien système ; ils retrouveront vite des petites combines à travers les méandres de l’Etat providence. En vertu de quoi il est scandaleux que le bénéfice d’une allocation qui est une créance de la société sur un individu soit conditionné. Le versement d’allocations chômage qui constitue une créance et non un droit sur la société suppose que l’attributaire recherche efficacement un emploi. Aujourd’hui, les allocations sont des droits de tirage automatiques. Les rusés en profitent mais le plus grand nombre en pâtit. En effet, l’anonymat qui prévaut dans le versement des allocations favorise l’exclusion. Laisser à soi même, ne connaissant l’administration que sous la forme du guichet, le chômeur, le parent isolé, le malade n’a aucune chance de rebondir.

Avec un taux marginal d’impôt sur le revenu de 53,25 % pour les revenus 2000, mais qui peut dépasser 72 % si on intègre la CSG, le RDS, les cotisations sociales, l’initiative est découragée. Lorsque 100 francs ne pèsent que trente francs, il y a forcément un problème. Pourquoi des Français partent à Londres, ce n’est pas pour le climat, pourquoi des Français partent aux Etats-Unis, ce n’est pas pour la nourriture, c’est pour créer et s’enrichir ; c’est humain même si cela ne fait pas plaisir aux jaloux et aux envieux. L’administration fiscale a beau répété que la fuite des Français est marginale, mais peut-on lui faire confiance alors qu’elle est incapable de prévoir les rentrées fiscales des trois prochains mois. Comme ce sont des jeunes qui partent, l’administration fiscale ne les a pas intégrés dans ses statistiques fiscales. Il n’y a pas obligatoirement diminution de l’assiette fiscale, il y a surtout un manque à gagner.

Pour conserver les créateurs pour attirer des entrepreneurs étrangers qui paieront des impôts, des cotisations retraite, il faut accepter d’abandonner les vieux clichés de l’Etat social-démocrate. Pour les socialistes, un système fiscal est juste à partir du moment où il est progressif. Plus vous gagnez d’argent, plus le mord fiscal doit faire mal. Vous gagnez 100, l’Etat vous en prend 30, vous gagnez 200, l’Etat vous en prend 80. Ce système qui dans le premier cas vous laissera 70 et dans l’autre 120 est jugé juste. Vous gagnez deux fois plus d’argent mais vous touchez moins de deux fois votre premier revenu après impôt. C’est la fameuse progressivité. Ce raisonnement repose sur le rejet de l’enrichissement, sur le fait que l’argent corrompt. Il repose sur le refus implicite du système marchand. Dans un Etat social-démocrate, seule la dépense publique est bonne et utile à la société ; les dépenses privées sont considérées contre-productives, nuisibles. Pourtant avec la TVA, la consommation rapporte plus que l’impôt sur les revenus. Même les placements financiers, pourtant décriées, génèrent des revenus, créent des richesses qui sont taxées.

L’introduction d’un système d’imposition plus proportionnel aurait un impact positif sur l’activité. Un tel système ne serait pas injuste. Celui qui gagne 200 paiera, pour reprendre l’exemple précédent, 60 soit plus que celui qui gagne 100 et qui acquittera un impôt de 30. Comme on peut le constater avec la TVA lorsqu’on diminue les taux, le produit fiscal pourrait s’accroître en raison d’un simple effet richesse. L’entrave fiscale disparue, il y a aurait une légalisation d’une partie du travail au noir et également un essor de l’initiative créateur de revenus. Tous les grands pays occidentaux ont réduit leurs taux marginaux d’imposition et accru le caractère proportionnel de leurs impôts, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne ont réduit leur nombre de tranche et abaissé leur taux marginal. Gehard Schröder a décidé d’abaisser le taux de l’impôt sur les sociétés de 47,8 à 25 %, soit plus de 10 points en dessous du taux français. Il a aussi abaissé le taux marginal de l’impôt sur le revenu de 51 à 43 %.

Les prélèvements ont, en 1999, atteint un record, 45,7 % du PIB au lieu de 35 % en 1970, soit plus de 4000 milliards de francs. La France n’est dépassée au sein des pays occidentaux que par la Suède, le Danemark, la Belgique et la Finlande. De 1997 à 2000, les impôts, les taxes et les cotisations se sont accrus de plus de 500 milliards de francs et de 400 milliards de francs si on prend en compte l’érosion monétaire. En 1999, les pouvoirs publics ont capté plus de 70 % des fruits de la croissance. Cela ne serait pas dramatique si les services offerts par les administrations étaient irréprochables et si la France était un modèle en matière d’éducation, de recherche, d’insertion, de lutter contre la délinquance. Tel n’est malheureusement pas le cas. Il y a une mauvaise allocation des ressources. Pour moins cher, il est évident que l’on peut obtenir des services de meilleure qualité.

Conscient du niveau excessif des prélèvements, le Gouvernement de Lionel Jospin présente annuellement son plan de baisses d’impôt. Dans les faits, il s’agit de plans de moindre progression des prélèvements. Au lieu d’augmenter de 580 milliards de francs, les impôts augmentent de 500 ou de 4000. Quel cadeau fantastique…. En 1997, la première décision de Lionel Jospin avait été de supprimer le plan quinquennal de baisse des impôts d’Alain Juppé. En 2000, trois ans plus tard, il a proposé en écho un plan triennal de réduction des prélèvements. Tout cela est très logique. Dans une tribune au journal Le Monde du 25 août 2000, Laurent Fabius, Ministre de l’Economie et des Finances, résume parfaitement la situation fiscale française, « par son poids et par sa répartition, elles constituent un handicap structurel majeur pour notre économie. Il y a un an, dans ces mêmes colonnes, j’avais écrit que la gauche ne courait guère de risques d’être battue par la droite mais qu’elle pouvait l’être par les impôts et les charges ». En 1997, lors des élections législatives, la droite avait été battue plus par les augmentations d’impôt de 1995 que par la gauche. Les Français sont de plus en plus dubitatifs face à la longue litanie des promesses de baisses d’impôt jamais traduites en actes.

Le plan fiscal de Laurent Fabius présenté le 31 août 2000 est-il libéral ? Sur trois ans, 120 milliards de francs de baisses d’impôt ont été programmés. Cela signifie aucunement que le montant global des impôts, cotisations et charges diminuera de ce montant. Au mieux, l’augmentation réelle des impôts sera inférieure de 120 milliards de francs à ce qui aurait pu survenir si le gouvernement n’avait pris aucune disposition. 120 milliards de francs, soi-disant, le plus grand plan fiscal de ces cinquante dernières années ; mais aucune réforme de fond, juste un savant saupoudrage. pas de simplification, pas d’atténuation des effets de seuils et du caractère anti-économique de la fiscalité française. Une vingtaine de milliards de francs pour l’impôt sur le revenu, une vingtaine pour l’impôt sur les sociétés, une vingtaine pour la CSG et quelques uns pour les taxes sur les carburants. La suppression de la vignette est une mesure sympathique mais elle aboutit à étatiser un impôt perçu par les départements. L’Etat s’est engagé à compenser la perte des recettes ce qui signifie que le contribuable national paiera à la place du contribuable local ; c’est souvent le même… Ainsi, le Gouvernement pratique un étrange tour de passe-passe. Il faut moderniser la fiscalité locale qui est aujourd’hui archaïque, injuste et rejetée mais cela ne doit pas se faire au détriment de l’indépendance financière des collectivités locales. Il ne peut y avoir de baisse durable des prélèvements sans une réelle maîtrise des dépenses.

La stabilisation des impôts constituerait une véritable révolution tout comme leur simplification. Aujourd’hui, le premier bénéficiaire de la croissance, ce sont les administrations publiques. Plus les Français travaillent, plus l’Etat s’enrichit.

Ces recettes nouvelles auraient du être soit rendues aux Français sous la forme de baisses d’impôt, soit sous la forme de dépenses d’investissement afin de préparer l’avenir ; elles auraient pu être également consacrées au désendettement de l’Etat. Le Gouvernement a opté pour un saupoudrage. Quelques baisses d’impôts dont les montants n’ont rien à voir avec les ponctions réalisées depuis 1997. Une petite réduction du déficit qui laisse la France toujours au dernier rang des pays occidentaux. Des cadeaux offerts sous forme de dépenses courantes supplémentaires à quelques ministères en proie à des conflits sociaux récurrents.

Il est vain d’espérer un grand soir fiscal qui d’un coup de baguette magique moderniserait l’ensemble de la fiscalité française car sa complexité, sa structure n’est pas sans lien avec les caractéristiques de la société française. Le poids important de la TVA témoigne d’une préférence implicite pour l’impôt indolore. On paie plus de TVA que d’impôt sur le revenu durant l’année, mais pour le premier, on ne s’en rend pas compte à la différence du second. La CSG, le CRDS, les cotisations sociales passent également inaperçus or cumulés, ces trois prélèvements s’élèvent à plus de 2000 milliards de francs.

Pour l’impôt sur le revenu, l’existence de multiples réductions, de régimes dérogatoires, d’abattements et d’allègements donne l’impression aux contribuables de gagner de l’argent. Il est convaincu qu’il a réussi à détourner des caisses de l’Etat une partie de ses revenus. Par ces dispositifs, chacun a l’impression d’être, sans aucun risque, un fraudeur.

En France, le riche, c’est forcément l’autre que l’on jalouse. C’est pourquoi les impôts à rendement faible qui vise des clientèles très spécifiques sont toujours populaires. L’impôt de solidarité sur la fortune qui rapporte environ 10 milliards de francs en est le meilleur symbole. Taxant le capital essentiellement immobilier et financier, il est un frein au développement des entreprises familiales surtout lorsqu’il s’ajoute à d’éventuels droits de succession. Ce type d’impôt a beau être supprimé dans de nombreux pays occidentaux, il a été transformé en porte-étendard de la justice fiscale. Les symboles ne sont jamais aussi beaux lorsqu’ils sont inutiles voire dangereux.

En 1997, Lionel Jospin avait promis de ramener le taux normal de TVA à son niveau de mai 1995, soit 18,6 %. Il a fallu près de trois ans pour le ramener de 20,6 à 19,6 %. Pourquoi ce peu d’empressement à respecter une promesse électorale ? C’est tout simple, au sein de l’administration et de la classe politique, il y a un sentiment très amplement partagé, la TVA est un impôt indolore, efficace et qui frappe les importations. Indolore, c’est en parti exact. La TVA rapporte plus de 600 milliards de francs, soit deux fois le montant de l’impôt sur le revenu sans que les Français s’en rendent compte. Mais, l’augmentation de deux points en 1995 n’est pas passé inaperçue. 70 milliards de francs supplémentaires, ce n’est pas rien. 70 milliards de francs de prélèvements de plus, c’est 70 milliards de francs de pouvoir d’achat en moins, c’est moins de consommation, moins d’investissement, moins d’épargne. Les deux points de TVA ont joué un grand rôle dans la stagnation des années 95/97. Si l’augmentation de la TVA était vraiment indolore, pourquoi ne pas porter le taux normal à 25 voire 30 %. Les supporters de la TVA affirment que cet impôt permet de taxer les produits en provenance des pays à faibles coûts de main d’œuvre. Ce raisonnement protectionniste repose sur aucun fondement économique. Une chemine fabriquée en Chine et vendue à 50 francs hors TVA en France coûtera toujours moins chère qu’une chemise, made in France, vendue hors taxe 300 francs que le taux de TVA soit fixé à 17, 25 ou 40 %. Ce sont les consommateurs qui sortent perdants de ce genre de raisonnement. Heureusement, le projet de TVA sociale qui était d’actualité entre 1993 et 1995 a été abandonné. Les partisans de la TVA répètent que les baisses de taux d’un point n’ont aucun effet, que les entreprises ne répercutent pas la baisse sur les prix. Dans un marché ultra-concurrentiel, comme cela est le cas depuis le début des années quatre-vingt-dix, les comportements des entreprises ne sont plus ceux des années d’inflation durant lesquelles il fallait tout faire pour sauvegarder ses marges. Et puis, 35 milliards de francs obtenus par une baisse d’un point de TVA ne disparaissent pas d’un coup de baguette magique. L’argument de la non répercussion d’une baisse est doublement diffament pour les entreprises. Premièrement, on les accuse de vol ; deuxièmement, on leur dénie tout droit d’améliorer leurs résultats. En 1995, il était normal que les entreprises ne répercutent pas l’augmentation des deux points de TVA et réduisent leurs marges. En revanche, il est impensable qu’elles puissent les augmenter au moment d’une réduction de la TVA.

Notre système de TVA est source d’importantes distorsions de concurrence et favorise le travail au noir. Que le chocolat au lait soit taxé à 19,6 % et le chocolat noir à 5,5 %, est-ce vraiment logique ? Que le beurre soit assujetti au taux de 5,5% et la margarine à 19,6 % ; est-ce vraiment logique ? Que la restauration sur place soit soumise au taux de 19,6 % alors que les produits de la restauration rapide à emporter soit soumis au taux de 5,5 %, est-ce vraiment normal ? Non.

Ces distorsions sont d’autant plus importantes que l’écart entre le taux normal et le taux réduit est élevé ; il atteint 14,1 points. Un tel écart influe sur les comportements économiques et aboutit à pénaliser certains secteurs d’activité. Il conviendrait de rapprocher les deux taux. Par ailleurs, quand un bien, une prestation subit une taxation de près de 20 %, il y a une incitation à la fraude. Le Gouvernement l’a bien compris en ramenant le taux de TVA applicable aux travaux dans le bâtiment à 5,5 %.

Dans les prochaines années, le régime de TVA sera obligé d’évoluer au sein de l’Union européenne. Actuellement, malgré le marché unique, la TVA reste un impôt national. Les taux diffèrent d’un pays à l’autre ce qui est une source de complexités pour les entreprises. La Commission de Bruxelles a proposé, afin de résoudre ce problème, que les taux de TVA appliqué aux biens et prestations soient ceux du pays producteur. Une voiture produite en Allemagne pourrait être vendue, en France, au taux de 15 %, taux en vigueur outre-Rhin et non au taux de 19,6 %. Ce régime nécessitera de fait un rapprochement des taux de TVA ; le consommateur sera pour une fois gagnant.

La cristallisation du débat fiscal sur le taux marginal de l’impôt sur le revenu témoigne de l’emprise de la pensée sociale démocrate. Diminuer le taux marginal signifie aider les riches. A partir de quand devient-on riche ? Un million, deux millions de francs de revenus annuels ; non pour un célibataire à partir de 350 000 francs de revenus imposables. L’ennemi, ce n’est pas le vrai riche mais bien la classe moyenne, le petit bourgeois parisien ou de province.

Le vrai riche a toujours la possibilité de se délocaliser, de transférer tout ou partie de sa richesse dans un paradis fiscal. La Suisse n’est pas loin et l’internet permet de gérer à distance sa fortune. Les habitants du XVI ème arrondissement sont de moins en moins des électeurs mais des touristes de passage dans la capitale. Dans les grands hôtels parisiens, on peut croiser des Français de plus de 50 ans qui viennent travailler en Ile de France durant la semaine avant de repartir pour Bruxelles, Genève, Londres le week-end. Pour éviter de se faire remarquer par l’administration fiscale, il règle leur note en espèce. Travailleurs immigrés qui se cachent de l’administration, tel est le nouveau statut des riches ex-Français. Ils ne sont pas à plaindre avec leur maison au bord du lac Leman, avec leur Mercedes et leurs comptes répartis aux quatre coins de la planète, non ceux qui sont vraiment à plaindre, c’est nous qui restons comme des idiots en France, c’est l’Etat qui perd de l’argent, des recettes fiscales. Le riche n’est perçu que sous l’angle du profiteur, de l’exploiteur et non sous l’angle du créateur et du redistributeur de richesses. Le riche de nos jours n’est pas un Harpagon qui accumule sous son lit des pièces, des assignats ou des titres. Un riche consomme plus que la moyenne par définition, il investit plus que la moyenne. Mais, il est scandaleux qu’un riche soit riche. Il est inadmissible de gagner plusieurs millions par mois sauf quand on s’appelle Anelka. Il faut taxer celui qui est gagne beaucoup. Derrière ce goût prononcé pour la taxation, il y a bien évidemment la jalousie puis la conviction que la redistribution publique est supérieure à la redistribution privée ; il y a la conviction que l’allocation versée par l’Etat résout le problème de la pauvreté que la croissance.

Malheureusement, les milliers de milliards de prestations sociales ne sont pas financées par les impôts acquittés par les riches. Malheureusement, car si c’était le cas, cela signifierait que la France attirerait les riches de toute la planète. Non, ce sont les classes moyennes, voire les revenus modestes qui paient les allocations, les pensions, les prestations dont bénéficient les Français. La fameuse tranche marginale dont le taux était pour les revenus de 1999 fixé à 54 % n’a rapporté que 5,5 milliards de francs sur un total dépassant 330 milliards de francs.

Une personne à revenus et à capital importants qui fuit la France, c’est une perte fiscale pour l’Etat, pour les collectivités locales et pour les régimes sociaux. Mais, c’est surtout une perte pour l’ensemble de la communauté française qui se prive ainsi de créateurs d’entreprise, d’artistes, d’écrivains de talents, qui se prive de l’apport économique de personnes aisées. Par leurs compétences, par leur capacité de mobilisation sur leur nom, les riches sont les mieux placés pour créer des entreprises et donc des emplois. Souhaitant être à la pointe de la mode, ils consomment, investissent et contribuent à faire marcher plus rapidement l’économie du pays dans lequel ils sont.

La France compte tenu de ses atouts géographiques, climatiques, technologiques devraient non pas rejeter ses riches mais tenter d’attirer les riches des autres pays afin de capter une partie de leur revenus. Impossible en l’état actuel des mentalités ; mais pourquoi pas, la gauche n’a t-elle pas accepté de baisser le taux marginal de l’impôt sur le revenu. Pour conserver nos chefs d’entreprises familiales, il conviendrait certes d’abandonner l’impôt de solidarité sur la fortune qui malgré sa création récente constitue un archaïsme d’un autre âge. Nos voisins et en particulier les Allemands ont abandonné l’idée de taxer le capital. En France, chaque Gouvernement pratique la surenchère démagogique. Compte tenu du faible nombre de contribuables imposés à l’ISF, il est au nom de la justice sociale d’accroître toujours un peu plus l’ISF. Surtaxe de 10 %, déplafonnement, durcissement des règles d’imposition, chaque loi de finances se doit de comporter sa dose de mesures anti-riches. L’ISF rapporte 10 milliards de francs et touche moins de 300 000 personnes. Au nom de la justice sociale, la somme des impôts directs, impôt sur le revenu, impôt sur la fortune, impôts directs locaux peuvent dépasser 85 % du revenu imposable. Trouvant ce taux de plafonnement trop généreux, il a été décidé en 1995 de plafonner le plafonnement. Cette réforme a pour conséquences que des contribuables puissent subir un prélèvement supérieur à 85 %. Comment voulez-vous qu’avec un tel taux, des Français ayant une fortune pas obligatoirement hors norme reste en France ? Un rapport de l’administration fiscale publiée au premier semestre de l’année 2000 tentait de minimiser l’impact des délocalisations fiscales qui se réduiraient à quelques centaines de cas par an. Selon le ministère de l’Economie et des finances, en ce qui concerne l’ISF, 350 personnes assujetties, soit 0,2 % du total, seraient partis en 1998 entraînant une perte fiscale de 140 millions de francs, soit 1,3 % du rendement de l’impôt et une perte en capital de 13 milliards de francs. Ces chiffres traduisent soit les personnes visées par l’ISF sont parties depuis longtemps, soit que l’administration fiscale n’arrive pas à évaluer les délocalisations fiscales.

La taxation du capital pour financer les administrations publiques est, par nature, contre-productive et archaïque. Abandonnée par nos partenaires économiques, elle résiste au nom de la justice sociale. Or, l’ISF comme les droits de succession sont destructeurs. Ils obligent bien souvent des dirigeants d’entreprise à vendre dans les pires conditions leur affaire ; les perdants sont bien souvent les salariés et la nation, les entreprises étant souvent acquises à faibles prix par des firmes étrangères. L’impôt sur le capital qui ne tient pas compte des revenus ou des bénéfices conduit au sous-investissement et freine le développement des entreprises ; il est l’ennemi du bulletin de salaire. Une entreprise, c’est un et même compte, ce qui est payé à l’Etat ne l’est pas aux salariés. Le sous-investissement entraînera une diminution du chiffre d’affaires qui aura des incidences sur l’emploi et les salaires.

Les biens professionnels sont exonérés d’impôt sur la solidarité sur la fortune à condition que les dirigeants détiennent au moins 25 % du capital. Si la participation des dirigeants tombent au-dessous de 25 %, ces derniers deviennent imposables sans pour autant gagner obligatoirement plus d’argent. Ce seuil bloque donc les ouvertures de capital des entreprises familiales qui sont condamnées soit à disparaître, soit à rester des petites PME. Le faible nombre d’entreprises familiales qui passent dans la cour des grandes entreprises s’explique par le caractère antiéconomique de la fiscalité du patrimoine.

Evoquer une éventuelle suppression de l’ISF provoque automatiquement une levée de boucliers à gauche. A droite, depuis l’abrogation de l’Impôt Général sur la Fortune, le prédécesseur de l’ISF, en 1986, plus personne ne veut rééditer cet exploit. A tort plus qu’avec raison, les élus de droite considèrent que la défaite de leur camps, en 1988, s’explique par cette suppression.

La réforme de l’impôt sur le revenu, la baisse de la TVA, la réduction des droits de mutation et la refonte voire la suppression de l’ISF sont impossibles à réaliser d’un coup dans un pays comme la France. Nos voisins ont pourtant réussi à mettre en œuvre des réformes fiscales de grande ampleur qui tout en diminuant les taux des impôts supprimaient des avantages acquis, des abattements, de réductions d’impôt. La réussite d’une réforme fiscale suppose un minimum de consensus national, un minimum de concertation et de dialogue avec l’opposition. La refonte des grands impôts ne peut pas prendre la forme d’une victoire sans appel de la majorité, d’un clan ou d’un parti. La vie politique française ne facilite pas l’application de grandes réformes du fait qu’elle s’apparente à une guerre civile permanente, le bruit des armes en moins. L’opposition a tout juste le droit de s’opposer mais certainement pas de travailler, de participer à l’élaboration de solutions. De toute façon, elle n’a guère envi d’être associer de peur de porter le nom de collabo du pouvoir.

Le libéral fait peur car il a été diabolisé en affreux capitaliste. Or, il existe une attente libérale forte dans l’opinion publique non pas pour remettre en cause ce que l’on appelle pompeusement les avantages sociaux mais pour réguler autrement la vie sociale. Depuis la seconde guerre mondiale, les Français s’en sont remis comme un seul homme à l’Etat. Ils ont depuis près de dix ans que l’Etat avait été incapable de régler le problème du chômage, de la pauvreté, de l’insécurité. Ils ont été effrayé par les dysfonctionnements étatiques en particulier dans les affaires du sang contaminé et plus récemment dans l’affaire de la vache folle. Ils ont compris qu’ils étaient l’éternel dindon de la farce à qui on demandait de payer pour des sinistres dont la responsabilité incombait aux pouvoirs publics. Ainsi, pour sauver le seul secteur bancaire public, la Cour des Comptes a dans un rapport publié au mois de décembre 2000 indiqué que le coût pour les Français avait dépasser les 140 milliards de francs. Ils ont pu constater l’immobilisme de l’Etat en ce qui concerne les retraites, les obligeant à recourir à des solutions individuelles. Ils ont été scandalisé par les affaires de financement des partis politiques. Face à ce sombre tableau, ils ont compris qu’il fallait qu’ils prennent en main leur vie et privilégié le contrat et la négociation. La quasi faillite de l’Etat est une chance pour la France. Elle permettra peut-être de redonner à la société civile toute sa place et mettre un terme au paradoxe français de l’Etat hégémonique.

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03 2008

Erreurs dans l’horreur économique

Au cinéma, à la télévision comme dans l’édition, pour vendre, il faut faire peur, il faut choquer et donner dans l’émotionnel. Viviane Forrester a bien compris la recette en écrivant un pamphlet antilibéral primaire, « l’horreur économique », qui s’est vendu à plus de 350 000 exemplaires. Suppression d’emplois, exclusion d’une fraction de plus en plus large de la population, marginalisation des jeunes, gouvernements désemparés, en quelques mots, la fin du monde. Avec Viviane Forrester, nous sommes en plein dans les peurs millénaristes. Tout est noir. L’exploitation de l’homme par l’homme est la règle. Elle prend des formes de plus en plus perverses car de moins en moins visibles. La révolution numérique permet d’éliminer des salariés devenus improductifs et d’imposer la dictature molle du capitalisme. Les entreprises, pour mieux dominer le prolétariat, créent des mines virtuelles qui, faute de pouvoir tuer physiquement, tuent moralement. Bien évidemment, le nombre des opprimés augmente chaque jour sur tous les continents du fait des agissements diaboliques des multinationales anglo-saxonnes. Avec Viviane Forrester, Zola, Marx et Engels sont de retour. La romancière a eu recours à tous les grands clichés, souvent éculés, pour condamner notre système économique. Pas de réelle démonstration, pas d’analyse sur la mutation de l’économie, seulement des raccourcis à fort contenu démagogique. Néanmoins, soyons rassurés, Viviane Forrester n’est pas complètement perdue pour la science économique car, face au succès, et toujours comme au cinéma, elle n’a pu résister à faire une suite à son premier essai en lançant « l’horreur 2 » baptisée « une étrange dictature ». Les lois du marché et l’appât du gain obligent à faire quelques entorses aux considérations idéologiques.

Et si l’horreur économique n’était pas l’enfer que certains tentent de nous faire croire ; et si la mondialisation n’était pas le monstre qui dévore ses enfants ; et si la nouvelle économie n’était pas le nouveau mode d’esclavage que certains nous promettent ; et si la révolution économique en cours offrait pour la première fois, pour un très grand nombre de femmes et d’homme, la possibilité de s’affranchir du travail de somme pour le remplacer par un travail exigeant avant tout l’utilisation de l’intelligence, c’est à dire ce qui distingue l’être humain des autres créatures terrestres.

Dans son ouvrage, « une étrange dictature », Viviane Forrester, montre du doigt moins la mondialisation que le libéralisme ou l’ultralibéralisme pour reprendre ses termes. La fin du monde est encore plus présente que dans un de son précédent livre « l’horreur économique ». Quand la croissance est de retour, quand le chômage baisse, quand le consommateur consomme plus, il faut crier plus fort, annoncer des catastrophes de plus en plus gigantesques à croire que notre romancière commence une carrière de prévisionniste chez Nostradamus. Ainsi, dès la première page, on peut lire « chaque jour, nous assistons au fiasco de l’ultralibéralisme ». Un peu plus loin, le jugement est sans appel « au service d’une idéologie, c’est une politique précise qui assujettit la globalisation et asservit l’économie ». Bien évidemment, cette politique, c’est l’ultra-libéralisme.

Selon Viviane Forrester, l’ultralibéralisme appauvrit, asservit, détruit les braves citoyens que nous sommes. En reprenant le leitmotiv de nos grands-parents, tout était si beau hier, elle peint un tableau monstrueux de notre société dominée par le Profit. Que de plus en plus de personnes partent en vacances, que la qualité des logements s’améliore, que les enfants fassent des études de plus en plus longues, que la vie s’allonge, tout cela repose sur une ruse du profit pour nous faire croire que tout va mieux alors que tout va de plus en plus mal. Français, Françaises, réveillez-vous, votre confort, votre téléphone portable, votre micro-onde, votre voiture, votre chien que vous promenez trois fois par jour, sont les outils de votre asservissement. Esclaves repus, esclaves obèses, esclaves en canapé, révoltez-vous pour faire plaisir aux tenants de l’antilibéralisme. Achetez leurs livres, faites-vous peurs, mais arrêtez de regarder la bourse, d’utiliser votre ordinateur, de vous connecter à internet. Prenez vos vacances dans un endroit sans charme avec pluie assurée.

Les adversaires idéologiques du libéralisme et de la mondialisation doivent zapper les émissions consacrées à l’économie. Ainsi, ils ignorent ou font comme tel que les Etats-Unis connaissent leur plus long cycle de croissance depuis 1945, plus de neuf ans ; un taux de chômage qui avoisine les 4 % en l’an 2000. Ces adversaires de la mondialisation n’ont pas pris connaissance que des dizaines de millions d’emplois ont été, outre-atlantique, créés en moins de dix ans, que des pays autrefois sous-développés deviennent des puissances économiques de première importance : l’Indonésie, la Corée du Sud, la Thaïlande, Taiwan. Que des pays d’Amérique latine qui sortent de leur torpeur, que des pays d’Afrique commencent à sortir du long tunnel de la misère, pas une phrase, pas un mot dans les livres de Viviane Forrester ; c’est accessoire. Que le chômage ait baissé ou baisse en Angleterre, en Espagne, dans les pays d’Europe centrale ou même en France depuis 1997, cela n’intéresse pas Viviane Forrester.

Malgré cet odieux libéralisme, cette nouvelle peste des temps modernes, en quelques années, le panorama des puissances économiques a profondément évolué. Les habitants de Singapour ou de Hongkong sont plus riches que ceux de l’Espagne qui sont talonnés par les Coréens du Sud et les Chiliens. De 1975 à 1997, le PIB par habitant est passé en Indonésie de 480 à 3 490 dollars, le taux de scolarisation du troisième degré s’élève à 11,3 % en 1997 contre 3,6 % en 1975. le nombre de téléviseurs sur la même période est passé de 9,6 à 134,1 pour mille habitants. Pour faire plaisir à Viviane Forrester, on peut souligner qu’en vingt deux ans, le nombre de livres publiés, chaque année, est passé de 2181 à 4018.

Le taux de scolarisation est de 82 % aux Philippines, soit un taux supérieur à celui de la Suisse et de la Grèce. Au Sri Lanka, l’espérance de vie à la naissance était de plus de 73 ans en 1998, juste cinq ans de moins qu’en France.

Quels sont les pays qui sont sortis de l’ornière du sous développement ; ceux qui ont tout misé sur le développement autocentré, planifié, reposant sur l’industrie lourde et le protectionnisme. L’Algérie, la Corée du Nord, le Vietnam sont des succès économiques ; la population de ces pays plébiscite, tous les jours, les choix qui ont été faits dans les années soixante. Et non, quel dommage que Viviane Forrester ne dissèque pas ces échecs. Mais pour les compagnons de route du communisme ; cruelle expérience, même la matrice que constituait l’Union soviétique s’est effondrée en laissant, derrière elle, un champ de ruines économiques et de mines écologiques à retardement. Les pays qui ont eu la sagesse contre le cours de l’histoire de parier sur le décollage par l’intégration dans le marché mondial ont gagné. Oui, il faut condamner le travail des enfants dans des usines en Asie ; mais on aurait aimé entendre les mêmes cris de révolte lorsque les autorités soviétiques imposaient des conditions de travail indignes à leurs compatriotes, lorsque les goulags fonctionnaient à plein régime. Rappelons-nous, aussi, les conditions de vie de nos grands-parents ou arrière-grands-parents dans les champs, dans les mines et même dans les bureaux. Les travailleurs de Malaisie, d’Indonésie connaissent des conditions de travail moins pénibles que celles qui étaient les leurs, il y cinquante ans. Avec des taux de croissance de 7 à 9 % ces dernières années, les pays d’Asie du Sud-Est évoluent à très grande vitesse.

A en croire Viviane Forrester, d’un coup de baguette magique, les pays d’Asie du Sud-Est seraient, après la crise de 1997, revenus à un stade proche du Moyen Age : « des profits fulgurants en un temps record et, en un temps record, la déroute absolue, l’effondrement piteux de cette apothéose asiatique ». Deux années de récession après des années de croissance exceptionnelle avec des taux de croissance de 9 à 13 % l’an ; rien d’anormal, d’autant plus que ces pays ont repris, depuis, sur des bases plus saines, leur expansion.

Refuser à des entreprises occidentales de s’implanter dans des pays en voie de développement, refuser les importations des pays à faibles coûts de main d’œuvre, c’est être favorable au statu-quo. Au nom d’un mal être de riche, au nom de nos troubles psychologiques d’occidental, on voudrait que les autres, c’est à dire les habitants des pays du tiers monde, restent à l’état de nature. Pas de chance, ils veulent connaître la croissance, le progrès, les voitures, internet, la pollution et l’urbanisation. Il y a aussi chez beaucoup de critiques du mode de développement capitaliste, un goût prononcé pour l’autoflagellation. Nous sommes responsables, c’est connu, de l’état de sous développement de la grande partie de la planète et nous souhaitons rester responsable de cet état. Pourquoi donc les pauvres du reste du monde ne veulent pas rester pauvres ; ils ne connaissent pas leur vrai bonheur. Cette thèse a été illustrée, avec beaucoup d’humour, par Pascal Bruckner dans son livre « le sanglot de l’homme blanc » publié en 1983 en pleine vague tiers-mondiste, thèse qui demeure d’actualité près de vingt ans plus tard.

Il y a à travers ce refus une certaine forme d’égoïsme voire de racisme. Il y a de plus une méconnaissance complète des lois économiques. Dans les années quatre-vingt, il y a eu la phobie du Japon qui allait tout conquérir, tout détruire, puis dans les années quatre-vingt-dix, il y eut la phobie des pays de l’Asie du Sud-Est et plus globalement des pays à faibles coûts de main d’œuvre. Il fallait restaurer les droits de douanes, il fallait créer une TVA sociale qui taxe les importations. Le chômage, la pauvreté en occident n’étaient que la conséquence de la concurrence jugée déloyale des pays en développement. Pour Viviane Forrester, ce sont les entreprises occidentales qui ont transféré-leurs usines en Asie ou ailleurs pour exploiter de pauvres salariés et détruire des emplois en Europe ou Etats-Unis. Cette thèse est largement répandue en Europe. Le « livre blanc » de la Commission européenne en 1993 énumérant les différents facteurs expliquant les problèmes de l’Europe en matière d’emploi mettait en facteur numéro un, l’émergence de pays qui « nous font concurrence jusque sur nos propres marchés à des coûts avec lesquels nous ne pouvons pas rivaliser ». Or selon de nombreuses études, les pays développés ont toujours tiré avantage de la concurrence des pays en voie de développement. En effet, plus il y a d’échanges commerciaux, plus il y a de croissance. La vente de biens et de services procure du pouvoir d’achat au salariés des pays d’Asie, d’Amérique Latine ou d’Afrique, pouvoir d’achat qui leur permettent de satisfaire une partie de leurs énormes besoins. Intégrés au grand circuit de l’économie mondiale, ces nouveaux salariés consomment et veulent acquérir des biens souvent fabriqués dans des pays dits riches. Il faut, en outre, ne pas perdre de vue que la concurrence du tiers monde pousse les dirigeants et les salariés des entreprises occidentales à se repositionner sur de nouveaux marchés. Aujourd’hui, ce sont les marchés de nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les entreprises ne se positionnent pas comme on le dit à tort sur des marchés à forte valeur ajoutée. Comme l’explique très clairement, l’économiste, Paul R Krugman dans son livre « la mondialisation n’est pas coupable », les productions à forte valeur ajoutée sont celles dont les matières premières ne coûtent rien et dont le cycle de fabrication ne coûte également rien et qui sont vendus très chères. Ce n’est certainement pas le cas des biens et services de la nouvelle économie ; la meilleure preuve est que les entreprises de la netéconomie perdent de l’argent. Les activités à forte valeur ajoutée sont, par exemple, la fabrication de cigarettes ou le raffinage de produits pétroliers, loin devant l’électronique ou l’aéronautique. Compte tenu des prix pratiqués sur le marché de l’art, on pourrait sans nul doute ranger les tableaux des grands peintres dans la catégorie des productions à forte valeur ajoutée, mais cela ne serait pas très politiquement correct..

Importer n’est pas en soi destructeur ; bien au contraire, c’est acheter un produit à moindre prix un bien ou une prestation. Il y a donc un gain qui peut être utilisé pour consommer ou pour investir. Les antilibéraux primaires ont une vision statique de l’économie. Les usines doivent fabriquer les mêmes produits décennies après décennies ; les salariés doivent occuper, durant toute leur vie, le même travail, être salarié de la même entreprise ; quelle tristesse et quelle méconnaissance des règles économiques. Le mouvement est roi en économie. Il y a des phases de croissance, de dépression, d’ajustement. Oui, les produits du XIXème ont disparu ou ont évolué, d’autres sont apparus et seront remplacés. Avant hier, la machine à vapeur ; hier, le moteur à explosion ; demain, un nouveau mode de locomotion. Nos arrière-grands-parents n’avaient ni téléviseur, ni machine à laver, ni téléphone, ni portable, ni fax etc.. Aujourd’hui, les voitures utilisent l’acier ou l’aluminium pour la carrosserie, demain elles seront en matériaux composites truffés d’informatique. Des satellites, des chaînes de télévision par milliers, des radios par centaines de milliers, des ordinateurs pour tout faire, internet, des centaines de milliers de sites ; des entreprises se ferment mais d’autres apparaissent. D’un côté des licenciements qui frappent parfois des salariés méritants mais de l’autre côté des emplois qui se créent, qui offrent à des hommes et des femmes des moyens pour vivre. Oui, il y a des salariés au chômage qui ont du mal à trouver un emploi à cause d’une mauvaise formation. Oui, l’Etat a un rôle, celui de permettre à chacun d’être dans le jeu du marché, celui d’offrir à chacun les moyens d’être employé, mais celui de se substituer aux entrepreneurs du secteur privé ; quand il l’a fait, cela a été très souvent à fonds perdus.

L’économie libérale a un point en commun avec le maoïsme : le vélo. Mao était pour la révolution permanente faute de quoi la Chine risquait de retomber dans ses divisions, ses faiblesses ; l’économie libérale suppose également le mouvement permanent faute de quoi elle s’enfonce dans la récession. C’est l’application du principe d’Alfred Sauvy du progrès destructeur. Il faut admettre les faillites, les licenciements, les fermetures d’usine, les délocalisations pour avoir de la croissance, de l’emploi. Regardez la sidérurgie française placée, à partir des années soixante-dix, sous respiration artificielle, plus de 100 milliards de francs de subventions et qui ne doit sa survie qu’à sa privatisation. Chantiers navals, électronique, informatique, machine outils, la liste des secteurs sinistrés ayant capté une part non négligeable des impôts est longue. Bien sûr, il y a le TGV, Airbus et le nucléaire pour servir de paravent aux échecs répétés des pouvoirs publics en matière d’interventions économiques. Mais, ces succès sont rares et leur coût mériterait d’être étudié avec précision. Il n’est pas certain que leur rentabilité soit exceptionnelle. Pour Viviane Forrester, ce dernier point est sans importance dès qu’il s’agit de dépenses publiques car elles sont, par nature, plus utiles que la dépense privée.

Les antilibéraux, lorsque la croissance est de retour, lui dénient tout intérêt ; elle avilie les hommes, les transforme en consommateurs sans saveur et sans recul. Ils en viennent à en réclamer la croissance zéro comme le firent les économistes rassemblés dans le club de Rome au début des années soixante-dix. Nous avons pu constater le prix à payer de la stagnation lors de la première partie des années quatre-vingt-dix. Personne n’a envie de recommencer.

La croissance aux Etats-Unis, une illusion ; la baisse du chômage, une grande escroquerie. A défaut de nous convaincre, les antilibéraux attaquent notre grand frère américain sur le terrain des inégalités. Selon les pythies du malheur universel, la pauvreté s’intensifie outre atlantique. Pas de sécurité sociale, pas de retraite, pas d’école publique, l’enfer des antilibéraux primaires. Articles après articles, ils ont réussi à peindre une Amérique composée d’une minorité qui exploite un lempenprolétariat toujours plus important ; toujours cette même nostalgie de Karl Marx qui les guide. Aucun argument ne pourrait modifier leur position. Cela ne sert à rien de répéter que ces dernières années, du fait même de la pénurie de main d’œuvre et de l’augmentation de la productivité, les salaires du plus petit au plus haut augmentent. Il ne sert à rien de répéter qu’une grande partie des emplois créés sont des emplois exigeant un bon niveau de qualification. Il ne sert à rien de répéter qu’un régime de retraite par répartition existe aux Etats-Unis ; que les dépenses sociales sont supérieures, en pourcentage, à celles de la France ; que les entreprises passent plus de temps à essayer de conserver leurs salariés qu’à les licencier.

Les Etats-Unis, une véritable cour des miracles. Ainsi, selon l’OCDE, 17 % de la population américaine était en dessous du seuil de pauvreté à la fin des années quatre-vingt-dix. Mais, quel était le seuil retenu : 16 000 dollars par mois pour une famille avec deux enfants, soit l’équivalent d’un salaire moyen français.

Les riches deviendraient plus riches et les pauvres, plus pauvres. La baisse des impôts ne favoriserait que les premiers au détriment des seconds. Or, en l’Amérique, pays qui mangerait ses enfants au nom du dieu profit, une étude réalisée par le Congressionnal Budget Office, l’office parlementaire chargé du budget, sur l’évolution de la fiscalité démontre le contraire. Entre 1979 et 1999, la part des recettes fiscales provenant des 20 % de contribuables les plus favorisés est passée de 58 à 61 % alors que celle des 20 % des contribuables les moins favorisés est passée de 2 à 1 % sur la même époque. Le 1 % des contribuables les plus riches des Etats-Unis apportaient 21 % des recettes de l’Etat en 1999 contre 16 % en 1979. Par ailleurs, les classes les plus modestes sont les principales bénéficiaires des plans d’allègement des impôts. Ainsi, la pression fiscale des 20 % de contribuables les plus pauvres est passée de 8,4 % à 4,6 % de leur revenu de 1979 à 1999, pour les 20 % de contribuables les plus riches, cette même pression fiscale est passée de 28,5 à 29,1 %. Les salariés les plus pauvres, les working poors pour reprendre l’expression de Viviane Forrester, ne sont pas victimes de la fameuse trappe à pauvreté française en vertu de laquelle la reprise d’activité signifie une baisse des revenus grâce au dispositif d’impôt négatif ou crédit d’impôt. Il vaut mieux, en outre, être pauvre aux Etats-Unis qu’en France car dans le premier pays, la possibilité de devenir plus riche est supérieure à celle dans le second pays. Ainsi, 52,5 % des américains étant dans la catégorie des 10 % les plus pauvres, ne le restent pas plus d’un an et 70 % pas plus de deux ans. En France, l’ascenseur social est en panne, on est pauvre de père en fils. Le